[Attention, rant ahead : cette entrée est fort
longue (peut-être en ferai-je une page séparée). Mais ça fait un
moment que je me propose d'écrire ce mot, qui me tient beaucoup à
cœur, alors il faut bien m'y lancer un jour.]
Je pars de l'extrait suivant (daté du 26 février 2002) du
Journal interrompu de Sylviane Agacinski (l'épouse de
l'ancien Premier ministre Lionel Jospin, mais c'est ici « en tant
que » philosophe qu'elle parle, de sorte que cette précision est peu
pertinente), dont je recommande au passage la lecture :
- Je comprends que l'on parle des complications de l'identité
sexuelle, puisque le masculin et le féminin ne s'appliquent pas
simplement aux hommes et aux femmes et que chacun est mixe, à sa
façon. Dans cette mesure, on peut dire qu'il y a plus de deux
« genres ». Mais je conteste que cette multiplicité, cette
multiplication des genres, puisse jamais réduire, encore
moins annuler, la division sexuelle originaire. Il y a au
moins deux genres, et là est l'irréductible.
- L'hétérogénéité sexuelle de l'espèce fonctionne comme modèle de
toutes les divisions — comme de toutes les oppositions
hiérarchiques.
- Toute neutralisation de la différence (comme de dire que la
binarité sexuelle est disséminée jusqu'au point où « elle cesse de
faire sens ») est contraire à ce qui relève pour moi de l'ordre d'une
expérience élémentaire. Ainsi la possibilité d'être enceinte et
porter un enfant constitue-t-elle une épreuve absolue de l'altérité
sexuelle de deux façons au moins : elle est l'épreuve du corps
maternel, qui accueille en lui un autre ; et elle est l'épreuve de
l'altérité sexuelle, celle du mâle sans lequel le corps féminin ne
peut être fécond.
D'autres expériences, fort obscures, font que n'importe quel homme
m'est toujours étranger, toujours étrange, même si je l'aime, alors
que n'importe quelle femme est un peu une sœur — même si
je ne l'aime pas. Et la lionne elle-même m'est plus proche que le
lion. […]
- Enfin le différend sexuel est beaucoup plus ancien et profond que
la division secondaire entre homosexuels et hétérosexuels.
L'affirmation de caractères ou de valeurs liés à l'homosexualité en
général ne devrait pas être affaiblie par le fait que les gays sont
des hommes et les lesbiennes des femmes. Ce que l'on peut dire, c'est
qu'il y a plusieurs « genres » de femmes, et plusieurs « genres »
d'hommes, et non un seul de chaque « côté ». Mais il n'y en a pas
moins deux côtés : penser la femme comme l'autre côté de
l'être humain. Non pas son mode mineur, ou faible, mais son autre
face.
- Selon Augustin, Ève a été tirée d'un côté d'Adam, et non
de sa côte (latus, et non costa).
- Les genres se démultiplient, mais ils ne se neutralisent pas
(contrairement au ni… ni… de la pensée
queer).
Je suis parfaitement en accord avec ces remarques (à quelques
détails près), et surtout avec l'utilisation du mot
profond
(le différend sexuel est beaucoup plus […]
profond que la division secondaire…
). C'est
essentiellement sur ce point que je voudrais insister.
En bref : je suis un homme (vir —
individu de genre masculin) avant d'être homosexuel.
Certainement les deux qualifications ont leur importance (comme
beaucoup d'autres, je vais y venir), mais la première, l'affirmation
de mon genre (tant biologique qu'identitaire) en a nettement
plus que la seconde, affirmation de mon orientation sexuelle.
Pourquoi éprouvé-je le besoin de le souligner ici (et maintenant) ?
Je vais tenter d'expliquer pourquoi je pense cette profession de foi
capitale et ce qu'elle signifie concrètement (car ce n'est pas qu'une
déclaration abstraite et une pétition de principe sub
specie æternitatis).
Pour commencer, peut-être ma proclamation suprendra-t-elle des
lecteurs de ce 'blog : on ne compte plus les entrée dans lesquelles
j'ai cru utile de rappeler que j'étais pédé — à peu près chacune, en
fait, celle-ci comprise — alors que je n'ai pas cru nécessaire
d'insister lourdement et péniblement sur le fait que, sans
contrefaçon, je suis un garçon. Mais cette insistance est trompeuse :
les faits les plus fondamentaux ne sont pas ceux sur lesquels nous
devons insister le plus constamment (deux plus deux font quatre,
répétez après moi, deux plus deux font quatre…), et parfois le
langage le fait pour nous : chacun de nos mots présuppose tout
l'Univers et toute notre conception d'icelui. En l'occurrence, chaque
phrase dans laquelle j'accorde avec moi un adjectif ou un participe au
masculin renvoie à mon genre, ce n'est pas un choix délibéré de ma
part, c'est simplement la grammaire française qui le veut (d'autres
langues ne le font pas), mais ce n'est pas pour autant anodin. (Je ne
compte pas faire une petite crise de Sapir-Whorf-isme, je vous
rassure, ni prêter allégeance à Lacan.) Et au-delà du langage : il
n'est pas forcément évident, quand on me croise dans la rue, de
m'identifier comme gay, alors qu'il est passablement clair que je suis
un garçon (sinon, vous avez besoin de lunettes).
Concrètement, cela veut dire que je me sens le plus proche, que
j'ai le plus de facilité à m'identifier, dans ma sensibilité, dans ma
manière d'appréhender le monde (je ne parle pas spécifiquement de la
pensée rationnelle, que je crois asexuée), d'un homme
hétérosexuel que d'une femme (quelle que soit son orientation
sexuelle). Certainement, je partage avec les lesbiennes
l'appartenance à une minorité identifiée par son orientation sexuelle,
et donc un certain nombre de valeurs ou de revendications qui peuvent
procéder de l'appartenance à cette minorité. Certainement, je partage
avec les « hétéroïnes » une attirance affective ou sexuelle pour le
genre masculin. Mais l'appartenance à ce genre masculin
prime sur l'attirance ressentie pour lui. Et la femme, la féminité,
me restent distantes et inaccessibles, même incompréhensibles (Das Unbeschreibliche, / Hier ist's getan; / Das
Ewigweibliche / Zieht uns hinan). J'insiste sur le fait que je ne
parle pas ici de la pensée rationnelle, qui assurément ne connaît pas
les frontières du sexe (ni peut-être celles de l'espèce, cela est un
autre problème) : mais réduire l'individu à l'étroitesse de la pensée
rationnelle est une fort singulière limitation de sa richesse et de sa
diversité.
Concrètement, cela veut dire aussi que je trouve extrêmement
blessante l'habitude qu'ont certains (notamment des homosexuels
eux-mêmes, justement) de parler au féminin des garçons homosexuels ou
de les désigner par des mots féminins (si j'ai écrit que « pédé » ne me gêne pas, en
revanche je trouve « tapette » ou même le censément affectueux
« tapiole » très insultants). Évidemment, je reconnais à tout le
monde le droit de se désigner comme ils le veulent : juste soyez assez
aimables pour ne pas dire « elle » en parlant de moi, merci (ni
« elles » d'un groupe dont je fais partie — si vous n'aimez pas
le fait que la grammaire française demande le masculin à moins que
tous les membres du groupe soient féminins, dites par exemple « elles
et ils »). Il va de soi que je ne trouve rien d'insultant au féminin
in ipso : c'est juste que je ne m'y rattache pas.
Au demeurant, ce sont autant les femmes qui pourraient être insultées
de la suggestion que prendre un homme et lui retirer son goût pour les
femmes fait de lui un individu féminin : quel singulier outrage à la
dignité féminine que de penser qu'une femme est un homme « avec
quelque chose en moins » !
Si je souligne aussi lourdement, c'est que cela correspond pour moi
à un lourd traumatisme (et mon but n'est donc pas ici seulement de
débiter mes théories mais aussi de parler de moi, ce qui est normal,
c'est mon 'blog et c'est fait pour ça). Je n'ai jamais eu le moindre
problème pour m'identifier moi-même (par rapport à moi-même,
j'entends : devant les autres il m'a fallu plus de temps) comme
homosexuel, ni évidemment comme individu de sexe masculin ; mais
l'image que la société (ou que ma vision, adolescent, de la société)
me renvoyait de l'homosexualité masculine, apparemment associée à des
caractéristiques féminines ou efféminées que je ne trouvais pas du
tout en moi, m'a causé un profond trouble identitaire. Comment
pouvais-je réconcilier ma masculinité (ou, n'ayons pas peur du mot, ma
virilité) avec mon homosexualité alors que toute l'iconographie ou
l'idéologie que je recevais au sujet de ces idées les présentait comme
contradictoires ? Comme je ne pouvais douter de ma masculinité (je
suis en train de le dire, c'est ce qui est le plus significatif), j'ai
pu me demander si ce que j'identifiais comme de l'homosexualité
n'était pas une erreur de jugement de ma part : il m'a fallu un
certain temps avant de comprendre qu'il n'en était rien, c'était
seulement une certaine représentation de l'homosexualité qui ne
correspondait pas à la réalité. Maintenant je fais un rejet
extrêmement fort de l'association d'idées entre l'homosexualité
masculine et la féminité ; rejet qui pourtant n'a rien à voir avec une
« follophobie » comme certains en éprouvent (et que je réprouve), mais
seulement avec un traumatisme d'adolescence.
Passons. Cependant j'en profite pour demander s'il est réellement
opportun de rassembler, comme on le fait fréquemment, les transgenres
et transsexuels, avec les homosexuels. Au-delà du fait trivial que
tous ces groupes prônent de façon générale une plus grande tolérance
sexuelle de la société (mais ce fait-là regrouperait également les
zoophiles ou adeptes du sado-masochisme, par exemple) et peut-être la
demande que la loi n'ait jamais connaissance du genre d'un individu,
je ne vois pas ce qui regroupe les transgenres et les homosexuels. Et
à vouloir assimiler ceux-là à ceux-ci ou ceux-ci à ceux-là, on risque
de perdre de vue que leurs revendications ne sont pas du tout les
mêmes (bien qu'elles puissent s'allier) ; donc oublier la spécificité
des transgenres et entretenir des idées fausses sur les homosexuels.
Je maintiens : l'homosexualité n'a rien à voir avec une confusion
des genres (pas plus que la transsexualité, d'ailleurs), c'est au
contraire nier l'existence même de l'homosexualité que de la ramener à
une confusion des genres (le ni… ni…
dont
parle Sylviane Agacinski) dans laquelle il n'y aurait plus
d'homosexualité ni d'hétérosexualité mais une pansexualité tout
simplement contraire à l'observation la plus immédiate. Et c'est
aussi ignorer la bisexualité (un oubli trop fréquent) que prétendre
qu'il y a un clivage fondamental entre l'hétérosexualité et
l'homosexualité.
Je ne prétends évidemment pas qu'il existe une séparation absolue
et infrangible entre les genres. D'abord, ce n'est pas parce que
j'insiste sur l'existence et l'importance de l'altérité sexuelle que
je nie pour autant le fait que nous ayons chacun en nous des
caractéristiques identifiables comme masculines et d'autres que l'on
pourrait qualifier de féminines. C'est d'une telle banalité que j'ai
presque honte à le dire ; mais parfois il faut défoncer les portes
ouvertes pour être sûr d'être parfaitement bien compris. Je ne
prétends nullement jouer au « macho », nier ou rejeter ma féminité en
affirmant distinctement que je suis un individu de sexe et de genre
masculin et en proclamant ma fierté quant à ma virilité, ni même en me
prétendant incapable de comprendre la femme ; je prétends en revanche
que cette féminité en moi n'a pas à voir avec mon homosexualité. Et
je prétends encore que si l'on passe de l'affirmation (banale et de
peu d'intérêt) « il y a du masculin et du féminin en chacun d'entre
nous » à « tout est en tout et réciproquement » on risque de sombrer
dans une eau de vinaigre intellectuelle qui ne mène à rien. S'il faut
une illustration, je propose plutôt cette très jolie phrase (que j'ai
d'ailleurs déjà citée) : I'm more man than you'll ever be and more woman than
you'll ever get
.
Mais continuons à attaquer au bélier les rares portes ouvertes
encore intactes : il est évident qu'encore plus important que notre
genre est le fait que, femmes et hommes ensemble, nous soyons des
humains. Car la discrimination, toute discrimination, et
notamment celle fondée sur le sexe, vient non d'une exagération de la
différence entre les genres, mais de l'oubli simple de cette donnée vitale : notre genre est
masculin ou féminin peut-être, mais c'est aussi le genre
Homo (pun unintended, mais
assurément bienvenu). N'oublions pas non plus que nous sommes encore
d'autres choses. Par exemple : des mammifères ; cela peut paraître
très bête à dire, mais de notre identité mammalienne proviennent
certaines des fonctions « nobles » de notre cerveau, les émotions les
plus importantes (dont l'amour maternel) ; donc je le dis sans crainte
du ridicule, soyons fiers d'être des mammifères, voyons en les chats,
les chiens, les rats et les vaches nos cousins, et n'ayons pas peur de
dire que nous avons survécu là où les dinosaures ont péri.
Je laisse au lecteur le soin de trouver ce qui doit être tiré de notre
identité de primates, de vertébrés, et tout simplement d'êtres vivants
(et quelle importance doit être donnée à chacune).
Merci de votre attention. Vous pouvez maintenant faire passer les mèmes. 