David Madore's WebLog: 2016-05

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

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Entries published in May 2016 / Entrées publiées en mai 2016:

(jeudi)

Pour la défense du film Stonewall

Cette entrée n'a rien de particulièrement zeitgemäß, mais le fait d'avoir écrit la précédente m'a donné envie de dire un mot à ce sujet.

Roland Emmerich est un réalisateur plutôt connu pour ses films catastrophe (Independence Day, Godzilla, The Day after Tomorrow, 2012, etc.), à gros budgets et plus ou moins nanaresques. Dans cette liste, Stonewall, semble incongru : il raconte, à travers la vie d'un jeune homme gay chassé de chez lui par ses parents, l'histoire des émeutes du 28 juin 1969 (soit juste après l'enterrement de Judy Garland) au bar homo de ce nom sur Christopher Street, Greenwich Village, New York, et qui sont à l'origine de la Gay Pride (les pays germanophones disent d'ailleurs Christopher Street Day).

Une autre chose incongrue est que ce film a une note sur IMDB très nettement inférieure aux autres que du même réalisateur que j'ai nommés ci-dessus : aurait-il réussi à faire un nanar encore plus intergalactique que Independence Day ? le film nous fait-il nous découvrir que le Stonewall était un repaire d'extra-terrestres et que les homos se sont ralliés pour empêcher la Terre d'être envahie ? pas vraiment. Manifestement, il y a eu une campagne virale pour donner à ce film la note la plus basse — ce genre de campagne est la raison pour laquelle les notes et les sondages sur Internet ne valent à peu près rien, mais passons ; et la campagne en question ne vient pas des fans habituels des films d'Emmerich qui se seraient agacés qu'il fît un film pour pédés, non, ce sont essentiellement des militants et sympathisants LGBT qui ont détesté le film.

Quel est le problème ? Il y a beaucoup de points précis sur lesquels la vérité historique a été déformée (par exemple en laissant penser que la mort de Judy Garland avait plus d'importance qu'elle n'en avait, ou en résumant une réalité forcément un peu complexe). Certains reproches se contredisent un peu : par exemple, d'avoir minimisé le rôle des lesbiennes, des drag queens et transgenres (alors qu'elles et ils étaient plutôt les premiers à lancer les émeutes), mais en même temps d'avoir utilisé le personnage réel tout à fait masculin de Raymond Castro pour inspirer un personnage fictif (Ray) très efféminé ; ou encore, d'avoir essayé de rendre le film plus digeste pour les hétérosexuels en se focalisant sur des personnages bien « propres sur eux », mais en même temps de caricaturer les homos ou drag queens, et d'avoir noirci la Mattachine Society qui proposait justement aux homos de se fondre dans la masse et de ne pas faire de vagues et qui (selon le film) n'était pas terriblement heureuse des émeutes.

En fait, les reproches se concentrent surtout autour d'un point : une forme de whitewashing, en l'occurrence, d'avoir choisi de construire le film autour d'un personnage blanc, jeune homme, de classe moyenne, bon élève, cissexuel, pas du tout efféminé, « seulement » homosexuel, bref, tout ce qu'il faut pour le rendre relatable (je ne sais pas dire ça en français, tiens) par le public de spectateurs (très majoritairement hétérosexuels) que Hollywood vise principalement. En l'occurrence, ce héros (Danny Winters) est joué par Jeremy Irvine, qui est le poster-boy presque trop parfait d'un tel rôle, avec son visage de gendre idéal qui ne fera peur à personne. (Comme en plus il doit y avoir beaucoup de garçons homos qui mettraient bien sur leurs murs un poster du boy en question et qui rêvent qu'il puisse être homo, ça permet de gagner sur tous les terrains.) Soulignons bien que le personnage du Danny Winters en question est fictif : on ne reproche pas aux scénaristes, ici, d'avoir transformé un personnage réel ; mais comme ils lui font, tout à fait littéralement, jeter la première pierre qui déclenche les émeutes, on peut dire qu'on lui donne la place de la personne qui a vraiment jeté cette première pierre : certains l'ont identifiée comme étant la drag queen noire Marsha P. Johnson (qui apparaît effectivement dans le film, et n'est pas whitewashée)… sauf que les choses ne sont jamais simples, et en fait on n'en sait rien, il n'y a probablement pas eu de « première pierre » jetée, et pas une seule personne qui a déclenché les émeutes, fût-ce Judy Garland, Marsha P. Johnson ou Stormé DeLarverie.

Tous ces reproches sont justes, et ne sont pas sans importance, mais je crois qu'ils passent à côté de l'intérêt du film.

Car à mon avis le but — malgré le titre — n'est pas tant de raconter l'histoire des émeutes de Stonewall, ou en tout cas pas de le faire avec la précision d'un historien, c'est, à travers l'histoire personnelle du héros, de présenter un débat, ou un dilemme, qui se pose à (et parfois déchire) la communauté LGBT : veut-on revendiquer le droit à l'indifférence ou le droit à la différence ? veut-on se fondre dans la société ou se révolter contre elle ? veut-on réclamer l'étiquette normal ou arborer la fierté d'être anormaux ? Il va de soi que formulée dans des terme aussi simplistes et caricaturaux, cette question n'admet pas de réponse, et que toute tentative sérieuse pour y répondre doit commencer par examiner les termes de cette fausse alternative : mais la présentation caricaturale n'empêche pas que la problématique est réelle.

Et je trouve que Stonewall pose cette question avec une certaine finesse : Danny Winters est partagé entre le camp, incarné par la Mattachine Society, des homos blancs, financièrement aisés et « bien propres sur eux » qui cherchent à se fondre dans la masse et espèrent faire évoluer la société en ne faisant peur à personne, et celui, incarné par les garçons et filles de la rue obligés de se prostituer, qui sont les véritables héros des émeutes de Stonewall ; c'est justement parce qu'il est blanc, cissexuel, etc., que Danny doit faire ce choix, et que le choix en question est douloureusement intéressant : un de ses amis lui dit justement, moi, je n'ai pas le choix — Danny doit accepter de risquer sa place potentiellement privilégiée dans la société, et possiblement sa bourse pour Columbia, s'il choisit de rejoindre les révoltés. La scène où il jette la première pierre incarne ce dilemme : l'instant avant, la drag-queen noire Marsha lui demande how can it get worse? […] a society hating and oppressing us for being gay, and you still wanna be polite? cause it's going to take away your precious fuckin' scholarship if you get arrested? cone on! ; puis un membre de la Mattachine Society tente de le décourager de jeter la pierre : no, that's not the way, Danny. Tout ça n'est peut-être pas historiquement correct, mais le développement du personnage est intéressant.

Et dans l'ensemble, je trouve que Stonewall montre une subtilité que les films-catastrophe bourrins de Roland Emmerich ne me laissaient pas du tout présager. Les personnages ont une réelle profondeur, les acteurs jouent plutôt bien. La diversité de la communauté LGBT est peut-être insuffisamment représentée, mais il est injuste de nier qu'il y ait un certain effort pour l'honorer. Le scénario est assez convenu, mais il marche plutôt bien. Ce n'est le film de la décennie, probablement pas même le film LGBT de l'année, mais ce n'est pas un nanar, et il ne méritait pas le procès qu'on lui a fait.

Évidemment, le dilemme que j'évoquais ci-dessus se pose aussi au niveau méta : doit-on souhaiter que l'industrie du cinéma « mainstream » fasse des films abordant des thèmes LGBT à destination d'un public majoritairement hétérosexuel ? ou préférer que le cinéma LGBT reste totalement différent (pour être plus libre, par exemple), et ne vise que les spectateurs de cette population ? Je crois qu'il ne faut pas sous-estimer l'importance de Brokeback Mountain, qui reste quasiment le seul film « mainstream » (disons, avec des acteurs vraiment célèbres) centré autour d'une histoire d'amour homo. (Il est vrai qu'Ang Lee avait auparavant commis le magnifique 喜宴 / Garçon d'Honneur / The Wedding Banquet, mais il était beaucoup moins connu à l'époque.) J'imagine que Roland Emmerich, dont je crois comprendre qu'il est lui-même homo, a dû se poser la question, et j'imagine que ça a été un peu un dilemme pour lui, qu'il a pensé prendre un risque : je trouve vraiment dommage que la réaction ait été de lui faire un procès plutôt que de dire qu'il aurait pu faire mieux.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #153 (si c'est un homme)

Je dédie cette petite fiction à tous ceux et celles à qui la société rend les choses plus difficiles qu'elles n'ont besoin de l'être sous prétexte qu'ils ou elles ne rentrent pas bien dans les petites cases binaires dans lesquelles on veut ranger les gens :

J'avais quinze ans quand j'ai expliqué à mes parents que j'étais un garçon. J'avais espéré qu'ils comprendraient tout seuls. À force de m'entendre me faire appeler garçon manqué. De voir comment je m'habillais. Que j'insiste pour couper mon prénom. Je dois dire, ils n'ont jamais chercher à m'imposer ce que je ne voulais pas : depuis l'école maternelle, je refusais de porter des jupes, ils ne m'ont pas forcé, ni pour les fêtes ni pour l'enterrement de mamie. Mais mon père espérait quand même que cette phase me passerait, que je serais sa petite princesse. Alors j'ai dû leur dire. J'ai cru que je n'y arriverais pas, j'ai pas dormi de la nuit, j'avais une énorme boule dans le ventre, j'ai pas su les regarder dans les yeux, mais j'ai fini par arriver à articuler, papa, maman, voilà, je voulais vous dire, je suis un garçon. Leur réaction était réglo : on te soutient, Lé, tu seras toujours notre enfant, on t'aimera toujours, tout ça tout ça. Grand soulagement. Mais je sentais bien que ma mère retenait ses larmes. Après coup, j'ai su qu'ils pensaient que j'allais leur annoncer que j'étais enceinte.

Quand j'y repense, j'ai eu de la chance. Mes parents étaient super gênés lorsqu'on abordait le sujet, et moi aussi avec eux d'ailleurs, mais c'était vrai qu'ils me soutenaient. Ils avaient du mal à me parler au masculin, mais ils essayaient. Je suis allé voir un psy : au début je n'aimais pas l'idée, mais il m'a expliqué qu'il n'était pas là pour me juger ou pour me faire dire que j'étais une fille, il était plutôt sympa et je pouvais lui parler vraiment. D'un autre côté, ce qui se passait au bahut ne l'intéressait visiblement pas des masses. Et au collège, puis au lycée, tous ceux à qui j'ai voulu parler, médecin scolaire, assistante sociale, conseillers d'éducation, se renvoyaient la balle et la renvoyaient à mon psy dès que le mot transsexuel était prononcé.

Au moins j'ai pu me faire prescrire un truc pour arrêter presque complètement mes règles. Ça c'est ce que je détestais le plus. Une humiliation mensuelle imposée par ce corps dont je ne voulais pas et qui me rappelait sa féminité. J'en pleurais à chaque fois. Un jour, un petit con macho que j'avais agacé m'a demandé si j'avais mes règles, j'ai bien failli l'envoyer à l'hosto, et j'ai eu des emmerdes à cause de ça. Mais pour le reste, mon corps était plutôt androgyne. Avec ma poitrine plate (heureusement !) sans besoin de la bander, avec mes cheveux courts, avec des fringues assez larges, je pouvais facilement passer comme un garçon tant que j'ouvrais pas la bouche.

J'aurais voulu pouvoir être Léo au lycée, mais il y avait trop de gens qui me connaissaient déjà et qui m'auraient trahi, et c'était pas possible de changer d'endroit. Alors je suis resté , ni fille ni complètement garçon. J'y avais régulièrement droit : eh, t'es un mec ou une meuf ? ; je répondais toujours : tu préfères quoi ? — c'était une façon de savoir tout de suite qui était ami ou ennemi. Une seule fois quelqu'un m'a répondu, et toi, tu préfères quoi ?, même là j'ai pas osé lui dire vraiment, mais j'ai retenu que ce Florian était un mec bien. Sinon, y'avait Chloé, ma seule vraie amie pendant ces années, à qui je suis passé le plus près de dire la vérité. Elle elle m'a dit qu'elle pensait qu'elle était bi, on a commencé à faire des choses ensemble, mais ça n'a pas marché. Elle m'a reproché de ne pas savoir ce que je voulais, ce qui était vrai. Et nous nous sommes disputés. Puis réconciliés, mais c'était plus pareil. Je me suis mis à réfléchir plus fort à ce que je voulais.

Et à dix-sept ans, nouveau coming out à mes parents : au fait, je préfère les garçons. Eux, ils ne comprenaient plus rien. Alors finalement tu es un garçon ou une fille ? Je voyais bien mon père penser, même s'il a pas osé le dire à haute voix : mais à quoi ça te sert d'être un homme si c'est pour préférer les hommes ? Ben oui papa, c'est comme ça : je suis pas lesbienne, je suis gay.

À la fac, je me suis fait appeler Léo. Enfin la liberté ! Les enseignants, qui devaient forcément savoir que j'étais Léa sur le papier, étaient plutôt cool avec ça, de toute façon ils nous parlaient peu et nous connaissaient à peine. Plusieurs fois un autre étudiant m'a démasqué, mais la fac était grande, c'était plus facile qu'au lycée d'éviter les chieurs. J'avais appris à mieux déguiser ma voix, aussi. Être un homme, je m'en suis rendu compte, apportait des avantages dont j'avais même pas conscience : les gens me traitaient différemment, c'était subtil, mais une fille qui veut faire de l'info on lui fait des remarques (c'est bien, mais ce sera dur, vous êtes sûre que c'est pour vous ?) qu'on ne fait pas à un garçon. Évidemment, c'était pas les mêmes gens, j'étais à la fac et plus au lycée, mais la différence se sentait. Mais j'ai aussi découvert qu'il y a des choses que je n'avais plus droit de dire : un jour j'ai fait une remarque sur le joli petit cul du chargé de TD de maths, et ça a provoqué un grand silence, et au moins un type a changé d'attitude vis-à-vis de moi après ça. Leçon retenue : les mecs n'ont pas le droit de parler des mecs comme les filles.

J'ai pensé que maintenant que j'étais majeur je pourrais sans problème me faire prescrire un traitement hormonal. Mais après avoir essayé chez trois endocrinos (une vieille peau qui m'a regardé avec horreur dès que je lui ai dit être trans, un mandarin des hôpitaux qui m'a fait attendre six mois pour me voir et qui m'a à peine écouté, et un petit jeune qui avait l'air complètement dépassé par les événements), le mieux que j'ai obtenu était : revenez après encore deux ans de suivi psychiatrique.

Bon, j'ai quand même fini par faire valoir que j'étais suivi depuis longtemps, et par avoir ma testostérone un peu avant les deux ans. J'ai eu des problèmes d'humeur au début : des phases euphoriques dans les jours suivant l'injection et une énorme fatigue dans les jours qui la précédaient, mais ça s'est stabilisé. J'ai eu mes premiers poils au menton, et j'étais heureux comme un prince. Je me suis mis à faire du sport beaucoup plus souvent, en espérant être devenu beaucoup plus fort, ce qui n'était pas le cas, bien sûr, mais à force de persévérer j'ai quand même bien progressé.

En fin de licence, j'ai rencontré un mec un peu plus vieux, sur un terrain de sport de la fac. Très vite nous avons commencé à sortir ensemble. J'ai voulu aller trop vite, sans doute. Mais j'étais émotionnellement affamé, je voulais à tout prix avoir un copain : alors quand il s'est ramené avec son visage de Zac Efron sur un corps de gymnaste, et qu'il s'est mis à me draguer, mon cœur a fondu aussi vite que de la neige au Sahara. Comme un con, j'ai pas osé lui dire tout de suite que j'avais un vagin. Je voulais croire au grand amour. Je voulais croire que ça n'aurait pas d'importance (pragmatiquement, je me disais, j'ai une bouche et un cul, c'est ce qui compte). Peut-être que je croyais qu'un homo serait forcément ouvert d'esprit. Et ce qui devait arriver arriva : quand il a commencé à vouloir aller plus loin que les dîners en tête à tête, les câlins tout habillés et les pelles, j'ai dû lui parler de mon anatomie, et il est presque parti en courant. Immédiatement après, il m'a envoyé un SMS pour me larguer : dsl je pense pas pouvoir sortir avec 1 trans. Quarante-quatre caractères (je les ai comptés). Il a même pas eu le courage de décrocher quand je l'ai appelé pour en parler, et quand je l'ai recroisé il a fait semblant de pas m'avoir vu.

Je pense notamment aux femmes trans (i.e., « MtF »), qui sont en ce moment dans certains états des États-Unis ciblées par le nouveau dada des puritains : celui de les obliger à utiliser les toilettes des hommes (en se basant sur l'argument aussi absurde qu'abject : ah, mais si on permet à n'importe qui de fréquenter les toilettes pour femmes, n'importe quel prédateur sexuel pourra se faire passer pour trans et aller agresser les petites filles). Mais j'ai préféré raconter l'histoire d'un homme trans (i.e., « FtM »), gay qui plus est, (a) histoire de rappeler que ça existe, et (b) parce que ça m'aide à mettre un peu plus d'empathie, donc de ressenti personnel, dans cette histoire.

(vendredi)

Le chinois comme expérience mnémurgique, et autres divagations sur les langues

Je ne trouve pas de mot français signifiant relatif à la mémoire (comme capacité psychique), à la capacité et au travail de mémorisation : tous ceux auxquels je pense (mnémonique, mémoriel, anamnestique, etc.) ont un sens extrêmement spécialisé ; alors j'en invente un — en cherchant à créer un hapax chez Google pour éviter tout ce qui aurait déjà été pollué par des crackpots en tous genres. Je vous invite cordialement à réutiliser ce mot dans la conversation de tous les jours et à regarder votre interlocuteur comme un inculte s'il ne sait pas ce que signifie mnémurgique.

J'ai récemment fait l'acquisition et commencé l'étude de l'Assimil de chinois. Pour autant, j'hésite à ranger cette entrée dans la catégorie langues et linguistique de ce blog, parce que mon but n'est vraiment pas d'apprendre le (ni même, un peu de) chinois, et il est quasi certain que mon expérience ne durera que très peu de temps : en fait, le chinois en tant que tel ne m'intéresse que très peu, ce qui m'intéresse, c'est de m'en servir pour comprendre comment fonctionne ma mémoire. Généralement, quand j'entreprends l'étude d'une langue, et même si je ne vais jamais loin faute de patience, ce qui me motive est une combinaison entre la curiosité de connaître les principes généraux de cette langue, l'intérêt pour sa phonétique ou sa grammaire, un certain attrait pour la culture de ceux qui la parlent, ou une volonté de m'ouvrir l'esprit au sens sapirwhorfien. Mais la langue chinoise, pour ce qui me concerne à présent, est essentiellement juste un gigantesque corpus de correspondances syllabe ↔ idée ↔ dessin, complètement dénué de logique, et surtout, dont je ne connaissais rien a priori. J'aurais pu demander à un ordinateur de tirer au hasard de telles correspondances, mais tant qu'à faire, autant m'exercer sur celles que des centaines de millions de personnes ont apprises : d'autant qu'elles ont l'avantage d'être dûment documentées et répertoriées, les dessins d'être largement disponibles sur ordinateur, et les sons d'être disponibles sous forme pré-enregistrée dans ce qui fait l'intérêt de la méthode Assimil.

L'expérience mnémurgique est double. (1) D'abord savoir si j'arrive à retenir les tons, sachant que j'ai une bonne oreille phonétique mais que je n'ai jamais vraiment entrepris d'apprendre une langue tonale. (J'ai fait un petit peu de suédois et de grec ancien, mais je pense qu'il faut distinguer une langue ayant des accents tonaux, comme les deux que je viens de citer, et une langue véritablement tonale, même si comme d'habitude en linguistique les distinctions sont un peu floues ; toujours est-il que l'effort de mémoire ne me semble pas du tout comparable.) (2) Ensuite, savoir si j'arrive à apprendre à reconnaître quelques idéogrammes[#]. Là aussi, je n'ai jamais vraiment entrepris d'apprendre un système d'écriture idéographique : j'ai fait un tout petit peu de japonais, mais je m'en suis tenu aux syllabaires, et j'ai déjà eu assez de mal avec ; et j'ai appris une quantité encore plus infinitésimale d'égyptien hiéroglyphique, dans lequel à peu près tout ce que je sais dire/écrire, c'est 𓏇𓇋𓅱𓃠𓅓𓉐𓏤le chat est dans la maison — et à part le dessin du chat, ce n'est pas terriblement idéographique, c'est même vaguement alphabétique.

Le (2) m'intéresse moins parce que je suis presque sûr que la réponse est non, ou alors au prix d'efforts bien au-delà de ce que je suis prêt à consentir. Le problème est que j'ai une mémoire visuelle incroyablement nulle. En fait, j'ai une capacité d'observation incroyablement nulle. (Quite so, [Holmes] answered, lighting a cigarette, and throwing himself down into an armchair. You see, but you do not observe. The distinction is clear.) Par exemple, il m'est arrivé plus d'une fois qu'on me demande si quelqu'un que je connais très bien et que je vois presque tous les jours porte des lunettes, et je me rends compte avec horreur que je n'en ai aucune idée. Il est probable que ce ne soit pas exactement la même capacité qui soit en jeu, mais c'est certainement mauvais signe. D'ailleurs, l'autre jour, j'ai passé très longtemps à regarder les deux glyphes

et

(ils font partie des 200 caractères chinois les plus fréquents ; je vais supposer que tout le monde a des polices installées permettant de les voir), en cherchant quelle pouvait bien être la différence. J'ai même recopié les dessins à la main, et je n'arrivais toujours pas à voir la différence dans ce que j'avais moi-même dessiné ! Pourtant, l'ordinateur me disait qu'il y en avait une, ne serait-ce que dans les numéros Unicode U+548C et U+77E5. Ce n'est même pas un problème de ne pas comprendre : il m'est arrivé aussi de regarder pendant longtemps deux phrases en français, deux énoncés mathématiques, ou deux lignes de code légèrement différents et de chercher en vain la différence. (Combien souvent il m'est arrivé de lire un livre de maths qui explique on a le théorème <…> ; en revanche, on se gardera bien de croire que <…>, qui est faux comme on s'en convainc facilement et de passer un temps fou à chercher la différence entre les deux affirmations.) Je pourrais dire, encore un effet de la lecture en diagonale, mais j'étais complètement nul au jeu des sept erreurs déjà quand j'étais petit. En revanche, je ne suis pas dyslexique, et je ne sais pas comment cela se fait quand je mets ça en regard de cette difficulté que je décris à observer les choses. Bien sûr, une fois que je remarque la différence, par exemple entre les deux idéogrammes ci-dessus, elle me semble tellement énorme que je ne comprends pas comment j'ai pu la rater (et comment j'ai réussi à reproduire les deux sans remarquer que je ne dessinais pas la même chose).

Outre ma capacité d'observation nullissime, ma patience est aussi assez limitée pour apprendre des arrangements essentiellement aléatoires de lignes : je n'ai aucune envie d'apprendre à les tracer moi-même, ce qui est peut-être indispensable à leur mémorisation, et j'ai consulté des sites d'étymologie graphique du chinois (genre celui-ci) en espérant que ça aide à retenir les zigouigouis, mais c'est complètement décevant, j'ai beau avoir toutes les informations que je veux sur le nombre de traits, la « clé », la décomposition graphique, l'origine, etc., ça reste des zigouigouis informes pour mon cerveau. J'aurais peut-être plus de facilité à retenir les numéros Unicode, en fait. Mais bon, je vais essayer de persévérer un petit peu plus longtemps avant d'abandonner complètement le (2).

[#] Je profite du passage qui précède pour rappeler que je refuse d'utiliser le mot ridicule de sinogramme pour désigner les caractères chinois — que certains préfèrent à idéogramme parce que ces gens ont une idée extrêmement limitée de ce qu'est, justement, une idée. ☺ J'accepterai de parler de sinogrammes quand le terme d'égyptogrammes sera devenu le terme le plus courant pour parler des hiéroglyphes égyptiens (et qu'on dira aux enfants en CP qu'on va leur apprendre les romaikogrammes roméogrammes).

Bon, mais le (1), c'est-à-dire la question de la mémorisation des tons, m'intéresse plus. J'ai remarqué que quand on est confronté à un phénomène phonétique, il y a trois étapes de difficultés croissante : (a) arriver à (re)produire le phénomène, (b) arriver à l'entendre, et (c) arriver à lui créer une case mnémurgique dans le cerveau.

(a) Prononcer des sons précis n'est, à mon avis, pas très difficile : il y a bien longtemps, j'ai pris le manuel de l'alphabet phonétique international, j'ai regardé tous les signes qui y figurent, et je me suis convaincu qu'il n'y avait pas de difficulté fondamentale à prononcer la grande majorité d'entre eux (je ne dis pas que je sache tout faire : je n'ai jamais compris comment opposer une pharyngale et une épiglottale, par exemple, et j'avoue que quand je regarde la phonologie de la langue xhosa[#2], j'ai très peur ; mais globalement, si on me dit de prononcer une affriquée alvéolo-palatale sourde aspirée et labialisée, par exemple, je sais faire). Il peut y avoir difficulté à articuler successivement plusieurs sons qu'on sait réaliser isolément, mais dans l'ensemble, ce n'est pas la prononciation qui est problématique.

[#2] Le xhosa n'est peut-être pas le pire. Ici il est question d'un clic palatal selon une nasale pulmoniquement ingressive sourde à aspiration retardée ou d'un clic dental selon une plosive uvulaire prénasalisée suivie de frottement vélaire, ce qui ressemble plus à un phonétigasme de linguiste qu'à quelque chose de véritablement prononçable par l'anatomie humaine, donc je pense que ces gens doivent être surhumains. J'aime aussi beaucoup la phrase : Taa may have as few as 83 click sounds, if the more complex clicks are analyzed as clusters. (Remarquez qu'à côté de ça, ils n'ont pas le son [b]. Trop compliqué, sans doute.) La langue oubykh n'est pas mal non plus, même si pour le coup c'est plutôt le fait qu'on arrive à distinguer tant de consonnes, donc le (b) ci-dessous, que leur réalisation elle-même, qui m'impressionne.

(b) Entendre, i.e., distinguer, des phénomènes phonétiques dont on n'a pas l'habitude, est déjà plus délicat. Par exemple, il y a quelques années, j'ai décidé de commencer à distinguer les sons /ɛ̃/ (la voyelle de brin) et /œ̃/ (la voyelle de brun) en français, alors que mon accent « maternel » les confond. Prononcer la différence ne me posait aucune difficulté (prononcer les mots père et peur, mémoriser la différence de position des lèvres, et reproduire celle-ci après nasalisation) : mais je n'entendais aucune différence dans ce que je prononçais. Mais à force de m'obliger à faire systématiquement la distinction, j'ai fini par l'entendre, ce qui était le but de l'exercice. Depuis, je me suis efforcé d'entendre toutes sortes d'autres différences phonétiques (et non nécessairement phonémiques), par exemple la position précise des voyelles des gens qui parlent anglais : l'exercice présente des risques, à la manière dont Knuth racontait que depuis qu'il s'était mis à composer des polices de caractères il ne pouvait plus commander dans un restaurant parce qu'il était trop occupé à regarder les polices du menu : je me retrouve parfois à ne pas écouter ce que les gens disent parce que je fais trop attention à comment ils le disent ; mais tout ça pour dire que ce n'est pas très difficile avec de l'entraînement.

Et notamment, il est faux qu'on ne peut entendre correctement que des différences qui existent dans sa langue maternelle : je n'ai jamais eu de mal à distinguer une sourde d'une sourde aspirée, par exemple, alors qu'avant le chinois je n'avais jamais appris un seul mot d'une langue qui les contraste (l'anglais n'a pas la même consonne ‘p’ dans pin et dans spin, la première est légèrement aspirée et la seconde ne l'est pas, mais cette distinction n'est pas contrastive, elle est mécaniquement due à la présence du ‘s’). Mais dans l'autre sens, j'ai la plus grande difficulté à entendre la différence entre une occlusive vélaire et une occlusive uvulaire (le ‘k’ et le ‘q’ de l'arabe standard), même si je sais les prononcer : si je m'amuse à parler en français en remplaçant toutes les occlusives vélaires par des uvulaires, j'entends bien que ça donne un accent bizarre, mais sur un son isolé, j'entends à peine la différence.

Il est certain aussi qu'on peut apprendre à reproduire des phénomènes phonétiques sans en avoir conscience. J'ai appris l'allemand à l'école, par exemple, et je n'ai pas eu tant que ça l'occasion d'écouter des locuteurs natifs parler. Pourtant, quand on m'a fait remarquer que la terminaison -er (par exemple dans un mot comme Berliner) est une voyelle en allemand (un schwa ouvert [ɐ] ; en fait, le ‘r’ allemand standard se vocalise dans plus ou moins les mêmes conditions que le ‘r’ des accents anglais non rhotiques, mais sur un schwa plus ouvert), j'ai été surpris de découvrir que c'était effectivement comme ça que je le prononçais alors que personne ne m'avait jamais dit qu'il fallait faire comme ça. Pour autant, je suppose qu'il est plus efficace, quand on s'adresse à quelqu'un qui connaît la terminologie générale de la phonétique, de lui donner les règles, au moins les plus importantes, au lieu de le laisser patauger à les découvrir lui-même : mais c'est une question non évidente dans l'apprentissage des langues (entre donner des règles potentiellement complexes ou laisser le cerveau les découvrir « naturellement », il faut trouver un équilibre).

Bon, mais même si on arrive à réaliser et à entendre une différence, il reste un troisième point non évident : (c) la mémoriser. Le fait est que la mémoire filtre tout ce qui semble sans importance dans un énoncé : si quelqu'un me dit quelque chose aujourd'hui, je retiendrai le sens général plus facilement et plus longtemps que les mots précis, et je retiendrai les mots précis plus facilement et plus longtemps que les détails phonétiques même si je suis capable de les entendre. (De même, si je lis un texte écrit, je vais retenir les idées plus facilement que les mots précis, et les mots précis plus facilement que les détails de la police de caractères ou de la position de chaque mot sur la ligne de texte, même si je suis capable d'observer ces détails au moment de la lecture.) Or pour apprendre une langue, il faut convaincre les circuits mnémurgiques du cerveau de conserver les informations pertinentes pour cette langue, et ça, ce n'est pas du tout facile, et je cherche encore les techniques pour y arriver efficacement.

Par exemple, j'ai parlé du ʿayn dans une entrée passée : quand j'ai appris un peu d'arabe, je n'avais aucune difficulté à prononcer ce son, ou à l'entendre dans un mot donné, mais si j'essayais de mémoriser un mot contenant un ʿayn, une fois sur deux, ma mémoire me le ressortait plus tard avec un ʿayn remplacé par un ‘r’. Pourtant, ces sons ne se ressemblent pas, pas même vaguement : mais ce qui se passe est que le ʿayn arabe ressemble vaguement au ‘r’ français, le ‘r’ arabe est transcrit par la même lettre que le ‘r’ français, et donc mon cerveau avait tendance à classifier le ʿayn comme une variante du ‘r’ et à confondre les deux.

Je reviens au chinois. Si on met les tons de côté, la phonologie du chinois standard est plutôt simple, au moins du point de vue de celui qui cherche à apprendre la langue, parce que le nombre de phonèmes est plutôt réduit, ils sont assez faciles à articuler et assez différents à l'oreille (à part des cas comme ri contre re — dans la transcription pīnyīn —, c'est-à-dire quelque chose comme /ɻ̩/ ou /ɻɨ/ contre /ɻɤ/ en alphabet phonétique, ou peut-être ji /t͡ɕi/ contre qi /t͡ɕʰi/ parce que la palatalisation rend l'aspiration moins audible). Même l'ensemble des combinaisons possibles pour former une syllabe est réduit, quelque part entre 404 et 412 selon ce qu'on compte exactement. (Du point de vue du linguiste, il y a des questions potentiellement délicates — peut-être intéressantes, mais peut-être aussi simplement oiseuses — sur la façon la plus économique ou pertinente d'analyser la combinatoire des syllabes chinoises : par exemple, se demander si les syllabes transcrites si et xi en pīnyīn finissent par le même phonème, ou de même combien parmi celles transcrites le, lie, luo et lüe. Mais celui qui apprend la langue se moque bien de savoir si deux sons qui lui paraissent de toute façon différents sont différents parce que ce sont des allophones d'un même phonème ou parce que ce sont des phonèmes différents ; et je ne suis pas persuadé que la question ait un sens plus profond qu'une simple convention sur la description la plus agréable.)

Les tons sont, il me semble, faciles à produire, et pas trop difficiles à entendre. (Au moins si on nous donne cette information cruciale que le 3e ton est prononcé comme le 2e ton lorsqu'il est suivi d'un autre 3e ton, et grave lorsqu'il est suivi d'un ton différent : ce que l'Assimil ne disait pas, et franchement, s'attendre que les gens l'infèrent par eux-mêmes en écoutant les enregistrements, je trouve ça un peu coton[#3]. Après, je vois que des thèses entières ont été consacrées à la question de comment expliquer le 3e ton aux étrangers qui apprennent le chinois.)

[#3] D'ailleurs, je me demande bien comment le cerveau des petits enfants qui apprennent une langue fait pour découvrir les motifs de ce genre, ou plus compliqués, parfois complètement cinglés, que les langues vivantes semblent avoir le don pour s'inventer : je disais plus haut que j'avais appris sans m'en rendre compte la manière dont le ‘r’ allemand se vocalise, mais ça a l'air plutôt simple même par rapport aux règles, sur, disons, la fermeture de la première composante des diphtongues /aɪ/ et /aʊ/, que je n'ai pas acquise (ou alors, si je l'avais acquise, que j'ai perdue avant d'apprendre à la remarquer).

Un signe qu'on peut être tout à fait sensible à l'intonation même dans une langue non tonale m'a frappé dans le RER B à la station Orsay-Ville : la voix automatique qui lit les noms des stations prononce Orsay. Ville. : le son est parfait (je suppose que c'est un enregistrement, pas une voix de synthèse), mais l'intonation, descendante sur chaque partie, est complètement bizarre, comme si elle prononçait deux phrases d'un seul mot, au lieu de lire le nom composé Orsay-Ville. (Bon, il y a peut-être aussi une pause excessive entre les deux mots qui renforce cette impression, mais ce n'est certainement pas tout.)

Mais même si j'arrive à entendre correctement les tons du chinois (ce qui semble être à peu près le cas), la difficulté, et l'intérêt de l'expérience, est la partie (c) : savoir si je vais convaincre mon cerveau de les mémoriser, et de les mémoriser avec la syllabe, comme partie intégrante de l'unité lexicale, et pas comme une donnée auxiliaire à la manière de l'intonation.

Cela n'aide pas que le système de transcription choisi (le pīnyīn) utilise des diacritiques pour représenter les tons : du coup, ceux-ci sont considérés comme plus ou moins optionnels par ceux qui recopient ces transcriptions. Quand on n'utilise pas le nom francisé Pékin (qui est irréprochable parce que c'est un mot français, du coup, à la manière de Londres, Munich, Florence ou Moscou), la capitale chinoise est appelée Beijing parce que les gens ont la flemme d'écrire Běijīng — c'est catastrophique pour les gens qui veulent apprendre le chinois, parce que soit cela les encourage à ne pas mémoriser les tons comme quelque chose d'absolument indispensable, soit cela les oblige à faire semblant de ne pas avoir la moindre idée de comment s'appelle en chinois la capitale chinoise. Mais bon, j'ai déjà râlé sur le fait qu'une bonne translitération doit avec des propriétés d'inversibilité, et je pourrais pester des heures sur les gens qui transcrivent l'arabe en enlevant les ʿayn et ʾalif et les diacritiques qui indiquent les consonnes « emphatiques » (pharyngalisées), ou encore les gens qui transcrivent le russe n'importe comment (il faut dire que le seul mécanisme correct de transcription du russe, ISO 9, n'est quasiment pas utilisé). Il aurait été tellement préférable qu'on eût choisi de transcrire les tons du chinois par des vraies lettres, si bien que personne n'aurait eu l'idée saugrenue de les ignorer : par exemple, si je devais reconcevoir le système, je noterais zy, cy et sy ce qui est noté j, q et x respectivement en pīnyīn, ce qui serait plus logique et libérerait du même coup les trois lettres en question pour coder les tons sans avoir à faire appel à des diacritiques (et peut-être que la capitalie chinoise aurait un nom plus difficilement lisible, comme Beixzyingj, mais ce ne serait pas pire que l'irlandais en matière de lettres bizarres).

En tout cas, pour l'instant, ma conclusion sur (1) les tons est à peu près aussi négative que sur (2) les idéogrammes : je retiens à peu près les tons des mots que j'apprends mais je ne les retiens pas dans la même unité mnémurgique que les sons eux-mêmes (i.e., si je cherche à retrouver un mot, j'ai d'abord une prononciation-sans-tons qui me vient à l'esprit, puis, en faisant plus d'efforts, donc en cherchant apparemment dans une région différente de mon cerveau, des tons qui viennent s'y ajouter), c'est donc un échec pour l'instant, mais je suis curieux de savoir si cela va évoluer avant que ma patience à passer une heure par jour à faire du chinois ne s'épuise (i.e., vite). Car bien sûr, tout ça est une question d'efforts consentis : je suppose qu'on finit par y arriver, la vraie question est de savoir ce que ça coûte (le mythe selon lequel les adultes apprennent moins bien les langues que les petits enfants parce que leur cerveau est moins flexible a été pas mal démonté : le problème est surtout que les adultes ont moins de temps à consacrer et n'ont personne pour les corriger quand ils parlent mal).

Mais je suis étonné que peu de gens abordent la question. Il y a toutes sortes de pages en ligne qui discutent de moyens mnémotechniques pour le chinois, et notamment pour les tons (voir par exemple cette discussion), mais d'une part beaucoup s'adressent à des gens qui ont plutôt une mémoire visuelle (par exemple, colorier les idéogrammes selon leur ton), et d'autre part, comme je l'explique ci-dessus, je trouve que c'est une question différente de (i) simplement mémoriser les tons que de (ii) forcer le cerveau à les mémoriser exactement au même emplacement que la syllabe elle-même : si mon but était d'apprendre le chinois, ce qui n'est pas le cas, les moyens mnémotechniques pour mémoriser les tons séparément de la syllabe pourraient m'intéresser, mais je ne cherche pas à apprendre le chinois, je cherche à savoir si (ii) est atteignable et comment (et à la limite, si je me rends compte qu'il est atteignable, ou si je me rends compte qu'il ne l'est pas, je peux arrêter le chinois, parce que c'était simplement ça le but recherché). Maintenant, il est aussi possible que (ii) vienne naturellement si on réalise (i) ; toujours est-il que la réponse ne semble pas se trouver en ligne. (Bizarrement, plus de gens sont intéressés à apprendre le chinois pour apprendre le chinois que pour comprendre le fonctionnement du cerveau humain. Comme c'est étrange.)

(lundi)

Pourquoi je persiste à aimer l'Union européenne

Le neuf mai est le jour où je me balade normalement dans la rue avec un drapeau européen sur les épaules en fredonnant l'Hymne à la Joie. Comme aujourd'hui je n'ai pas eu le temps, je vais plutôt tâcher d'expliquer pourquoi je m'obstine à vouloir croire à la construction européenne alors que, entre la montée du nationalisme et de l'intolérance, les tergiversations autour de l'accueil des réfugiés, les déboires économiques de différents pays, et le Brexit à venir, la marée a l'air d'avoir tourné (<insérer ici la trop célèbre citation de l'acte IV scène 3 du Jules César de Shakespeare>).

Fondamentalement, je serais plutôt universaliste ; mais un minimum de réalisme m'oblige à concéder que la construction d'une communauté des peuples mondiaux n'est pas pour demain, et toute imparfaite qu'elle est, l'Union européenne est la meilleure implémentation que j'aie une chance de voir, dans la vie qui m'est impartie, de la devise : unis dans la diversité. Fondamentalement, je m'intéresse plus à l'idée d'un rapprochement autour de certains idéaux des cultures et des valeurs qu'à un projet politique ; mais de nouveau, une forme de Realideologie(?) m'amène à soutenir la construction politique comme un compromis raisonnable.

Ce qui est sûr, c'est que je n'arrive pas à me sentir un attachement à ma nationalité française autrement que comme une mention sur mon passeport : quelle que soit l'idée que j'essaie de faire de la France, celle de Colbert (pour le roi, souvent — pour la patrie, toujours) ou des instituteurs de la IIIe République (nos ancêtres les Gaulois), elle ne provoque chez moi qu'une vague d'indifférence. (J'ai un certain attachement pour la langue française, mais il n'y a que les Français pour s'imaginer qu'ils en sont en quelque sorte propriétaires ; et même la langue française, je n'y suis pas tant attaché que simplement conscient du fait que je la maîtrise mieux qu'une autre. J'ai aussi un profond attachement pour des personnes et des endroits, chers à mon cœur, qui se trouvent être en France, mais mon attachement les suivrait ailleurs s'ils bougeaient.)

Si je considère les étiquettes qui peuvent servir à me définir (geek, mathématicien, garçon, homosexuel, urbain, parisien, athée, que sais-je encore), et que j'essaie de les ranger par ordre de pertinence subjective ou d'attachement émotionnel, français viendra loin derrière européen, peut-être même derrière canadien (surtout depuis l'élection de M. Trudeau fils), alors même que mes connexions personnelles avec le Canada sont, disons, ténues. (En fait, si on doit trouver une valeur à mettre derrière l'identité canadienne idéale, il est possible que ce ne soit pas très différent de l'identité européenne idéale : à savoir, la volonté d'une société tolérante et multiculturelle.) Assurément, c'est avant tout parce que les personnes que je croise ou dont j'entends parler qui revendiquent haut et fort leur lien avec la France me sont généralement répugnantes, ce qui n'est pas le cas avec ceux qui se revendiquent comme européens ou canadiens : mais c'est inévitable, toutes ces étiquettes n'ont pas tant de sens en elles-mêmes que par ce qu'en font les gens qui veulent bien les porter. Or si je laisse un peu de côté l'idéal tous les peuples se valent et que j'essaie d'imaginer un peu quelles sont les valeurs spécifiquement françaises, je ne trouve pas grand-chose, ou en tout cas pas grand-chose que j'aurais envie de mettre en avant. Les valeurs européennes, en revanche, on peut encore imaginer qu'elles soient à définir, à commencer justement par celle-ci : d'avoir réussi à supprimer des frontières au lieu d'en créer (ces jours-ci, il faut le dire vite, mais tout n'est pas encore perdu).

L'Histoire manque d'exemple de peuples qui se sont unifiés autrement que par la force ou pour faire face à un ennemi commun. Alors parfois on se sent obligé d'inventer un ennemi commun à l'Europe (sur toutes sortes de plans : ça peut être des terroristes comme ça peut être un concurrent économique). Je ne crois pas trop à cette approche, ni à l'argument consistant à dire que les peuples d'Europe n'ont pas d'autre choix que de s'unir s'ils veulent avoir une importance quelconque dans le monde de demain : c'est sans doute vrai, mais ça reste un très mauvais argument (ne serait-ce que parce que « avoir une importance » n'est pas un but particulièrement louable, au mieux c'est un moyen pour un but louable comme la défense de certaines valeurs). Une Union européenne qui se construirait par opposition au pouvoir économique de la Chine ne serait pas une construction très intéressante. On peut aussi se rendre compte que les touristes chinois, et même dans une certaine mesure les Américains, mettent déjà l'Europe dans un seul sac sans trop chercher à différencier entre ses provinces que sont l'Espagne, l'Italie, la Pologne, etc. ; et peut-être bien qu'ils ont raison de trouver que les différences culturelles entre ces provinces, même si elles sont réelles, sont somme toute assez mineures par rapport à celles du pays dont ils viennent. Les Européens ignorent peut-être trop souvent tout ce qui les rassemble, i.e., pas seulement l'Eurovision (j'ai le souvenir amusé de toutes sortes de discussions, sur des forums informatiques entre Européens, où quelqu'un cherche à décrire une spécificité ou bizarrerie de son pays, et bien souvent on se rend compte que toute l'Europe a ça).

Il est de bon ton de se moquer des valeurs que l'Union européenne et le Conseil de l'Europe essaient d'incarner : quand le prix Nobel de la paix 2012 a été annoncé, il y a surtout eu des réactions d'hilarité généralisée. Bien sûr nous disent les souverainistes qu'on n'a pas besoin de cette usine à gaz pour ne pas faire la guerre à nos voisins (c'est bien connu, les peuples d'Europe ne font jamais la guerre à leurs voisins, ça fait tellement XXe siècle) : ça me fait penser à la blague qu'on dit être la préférée d'Einstein, selon laquelle le Soleil est bien moins utile que la Lune parce que le Soleil éclaire alors qu'il fait jour tandis que la Lune éclaire pendant la nuit — l'Union européenne ne sert pas à maintenir la paix en Europe puisqu'elle a été mise en place pendant une période paisible. Bien sûr nous disent encore les souverainistes qu'on n'a pas besoin de la Cour européenne des Droits de l'Homme, notre Constitution garantit déjà très bien les droits fondamentaux (et bizarrement, quand d'autres pays se font condamner, c'est qu'ils sont moins bons que nous, mais quand notre pays, qui ne saurait mal faire, est condamné, c'est que les juges sont des eurocrates déconnectés de la réalité).

On attaque souvent l'idée d'un état fédéral européen en demandant : mais tu ne voudrais quand même pas être dirigé par les Allemands ? (ça marche aussi avec d'autres pays, mais ce sont souvent les Allemands qui sont pris en exemple). Franchement, cette objection me laisse de marbre. Le problème avec les Allemands qui ont occupé la France il y a trois quarts de siècle, ce n'est pas tant qu'ils étaient Allemands, c'est qu'ils étaient nazis et qu'ils l'ont, justement, occupée militairement. Mais si c'est fait dans le cadre d'institutions démocratiques et dans le respect de mes droits fondamentaux, je ne vois pas pourquoi je préférerais que les lois qui me gouvernent soient écrites (uniquement) par des Français que (en partie) par des Allemands ; et en fait, au rayon des démocraties qui fonctionnent relativement bien, l'Allemagne me semble actuellement plutôt un des meilleurs exemples qui soient, donc en fait je n'ai pas spécialement de problème à être aussi dirigé par des Allemands. Mais les Allemands ne sont qu'un exemple : ce que je voudrais croire, dans la construction européenne, c'est que les défauts dans les cultures politiques des uns et des autres s'annuleraient alors que leurs vertus se cumuleraient — c'est évidemment idéaliste, mais ce n'est pas absurde si on imagine un méta-débat sur la manière de gouverner, ou si on remarque que les nationalistes ont plus de mal à se mettre d'accord entre eux que les partis plus respectables. En tout état de cause, je ne trouve pas que les institutions françaises, avec leur accumulation scandaleuse de pouvoir personnel entre les mains du chef de l'État, l'Assemblée nationale qui ressemble à une chambre d'enregistrement, et le Sénat qui est une gifle au principe même de la démocratie, soient meilleures que les institutions européennes.

Je crois beaucoup à l'équilibre des pouvoirs (ce que les Américains appellent checks and balance), j'en ai par exemple parlé ici. C'est pour ça que je voudrais voir trois niveaux de gouvernement d'à peu près égale importance : régional (en ce qui me concerne, l'Île-de-France), national (la France) et continental (l'Union européenne). En ce moment, l'échelon national a une puissance démesurée par rapport aux deux autres (à commencer par le pouvoir de supprimer la collectivité régionale et de quitter l'union continentale ; pouvoirs que je trouve qu'il ne devrait pas avoir) : c'est surtout pour cette raison que je me dis à la fois régionaliste francilien et fédéraliste européen — ce qui n'a rien de contradictoire. (Je force le trait en parlant d'indépendance de l'Île-de-France, mais une forme d'autonomie serait bienvenue.)

Bien sûr, je ne prétends pas que l'état actuel des institutions ou l'intégration actuelle de l'Union soient parfaits. Je pourrais décrire les changements que je voudrais voir apportés aux institutions, mais ce serait un peu technique et d'intérêt limité : le résumé simple est évidemment plus de pouvoir au Parlement !. Mais ce que je voudrais surtout, c'est que l'Union serve de mécanisme de solidarité, c'est-à-dire de répartition des richesses, et donc que les pays les plus riches (dont la France, qui est un chouïa au-dessus de la moyenne européenne sur la plupart des indicateurs de richesse) payent pour les plus pauvres : cette solidarité est actuellement inexistante, et l'idée en est quasi taboue, mais si il y a un espoir qu'elle se mette en place, ce ne peut être qu'en passant par l'Union européenne. Certains me disent que ce rêve de solidarité européenne est impossible, ou ne pourra se réaliser que dans de nombreux siècles : ils ont peut-être raison, mais quand on mesure la rapidité du progrès déjà effectué, dans ce domaine mais aussi concernant d'autres causes importantes (les droits des minorités sexuelles), il me semble que le fait qu'il reste beaucoup de chemin à parcourir ne doit pas être une raison de désespérer.

Je ne prétends pas non plus que les politiques de l'Union me satisfassent. (Disons surtout que c'est un ensemble très hétérogène, et impossible à résumer ou à juger en bloc ; je constate cependant, sur beaucoup de débats, que je me sens globalement plus proche des positions défendues par le Parlement que par celles retenues par le Conseil : raison de plus pour vouloir plus de pouvoir au Parlement, mais aussi, de trouver me méfier des États membres.) Seulement, je m'abstiens de jeter le bébé avec l'eau du bain : quand la politique du gouvernement français me déplaît, je ne brûle pas de drapeaux français, je brûlerais éventuellement les photos de ceux qui auraient pris des décisions que je rejette : je trouve idiots ceux qui ne sont pas foutus d'appliquer la même logique à l'Union européenne (ou, du reste, à n'importe quel pays étranger), et qui n'arrivent pas à séparer mentalement les actions d'institutions quand même vaguement démocratiques, et l'entité que ces institutions animent. En vérité, je ne suis pas terriblement content des gens qui gouvernent actuellement ni l'Île-de-France, ni la France, ni l'Europe.

Mais peut-être que ce qui me convainc le plus du bien-fondé de la démarche de construction européenne, c'est de regarder quels sont ses ennemis. Il est idiot en général de juger un projet par ses ennemis, mais l'hostilité des mouvements d'extrême-droite à l'Union européenne est plus qu'un accident : ils se rendent bien compte, et justement, à quel point la construction européenne est le pire danger pour leurs idées nationalistes ; comme je pense que l'essor des partis d'extrême-droite est un des plus graves dangers qui menace l'Europe (je devrais sans doute en reparler, mais une autre fois), il est logique que je soutienne ce qui semble la meilleure arme contre eux. Globalement, plus j'entends Mme Le Pen parler de son petit horizon franchouillard étriqué, et plus je me sens europhile. (Quant à l'idée, parfois avancée, que l'Union européenne serait justement responsable, peut-être par son manque de démocratie, pour la montée du nationalisme, à part que ça ressemble à rendre le médecin responsable de la maladie parce qu'à chaque fois qu'on est chez lui on est malade, de toute façon ça ne marche pas vu qu'en Suisse, pays censément ultra-démocratique et non membre de l'UE, l'extrême-droite — celle qui se prétend du centre — frôle les 30%.)

Je devrais finir par dire un mot du Brexit : là aussi, je devrais peut-être en parler plus longuement une autre fois, mais toujours est-il que je suis complètement persuadé qu'il aura lieu ; je ne sais pas si je dois le déplorer (comme début du détricotage de l'Union) ou m'en réjouir (comme début d'une intégration accrue), mais il est certain que le Royaume-Uni n'a jamais voulu rien d'autre qu'une union économique, et je préfère qu'il s'en aille que de limiter l'UE à une simple union économique. La campagne du camp Remain ne parle que des aspects économiques (à quel point ce sera un désastre pour le Royaume-Uni s'il quitte l'UE, ce qui est peut-être vrai ou peut-être pas, mais ce n'est pas le point qui compte) ou parfois de sécurité : peut-être qu'ils n'ont pas le choix parce qu'il est trop tard pour expliquer aux électeurs l'intérêt d'une union politique quand on leur a vendu une union économique, toujours est-il que maintenant ils sont forcés d'être muets face à ceux comme M. Farage ou (l'ancien maire de Londres et futur Premier ministre) M. Johnson qui parlent de perte de souveraineté — c'est pour cela qu'ils (ceux qui proposent de rester uniquement pour des raisons économiques et sécuritaire) perdront leur referendum.

Pour ma part, cette fameuse perte de souveraineté pour la France est exactement ce que j'attends de l'Union européenne.

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