David Madore's WebLog: Pourquoi je persiste à aimer l'Union européenne

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(lundi)

Pourquoi je persiste à aimer l'Union européenne

Le neuf mai est le jour où je me balade normalement dans la rue avec un drapeau européen sur les épaules en fredonnant l'Hymne à la Joie. Comme aujourd'hui je n'ai pas eu le temps, je vais plutôt tâcher d'expliquer pourquoi je m'obstine à vouloir croire à la construction européenne alors que, entre la montée du nationalisme et de l'intolérance, les tergiversations autour de l'accueil des réfugiés, les déboires économiques de différents pays, et le Brexit à venir, la marée a l'air d'avoir tourné (<insérer ici la trop célèbre citation de l'acte IV scène 3 du Jules César de Shakespeare>).

Fondamentalement, je serais plutôt universaliste ; mais un minimum de réalisme m'oblige à concéder que la construction d'une communauté des peuples mondiaux n'est pas pour demain, et toute imparfaite qu'elle est, l'Union européenne est la meilleure implémentation que j'aie une chance de voir, dans la vie qui m'est impartie, de la devise : unis dans la diversité. Fondamentalement, je m'intéresse plus à l'idée d'un rapprochement autour de certains idéaux des cultures et des valeurs qu'à un projet politique ; mais de nouveau, une forme de Realideologie(?) m'amène à soutenir la construction politique comme un compromis raisonnable.

Ce qui est sûr, c'est que je n'arrive pas à me sentir un attachement à ma nationalité française autrement que comme une mention sur mon passeport : quelle que soit l'idée que j'essaie de faire de la France, celle de Colbert (pour le roi, souvent — pour la patrie, toujours) ou des instituteurs de la IIIe République (nos ancêtres les Gaulois), elle ne provoque chez moi qu'une vague d'indifférence. (J'ai un certain attachement pour la langue française, mais il n'y a que les Français pour s'imaginer qu'ils en sont en quelque sorte propriétaires ; et même la langue française, je n'y suis pas tant attaché que simplement conscient du fait que je la maîtrise mieux qu'une autre. J'ai aussi un profond attachement pour des personnes et des endroits, chers à mon cœur, qui se trouvent être en France, mais mon attachement les suivrait ailleurs s'ils bougeaient.)

Si je considère les étiquettes qui peuvent servir à me définir (geek, mathématicien, garçon, homosexuel, urbain, parisien, athée, que sais-je encore), et que j'essaie de les ranger par ordre de pertinence subjective ou d'attachement émotionnel, français viendra loin derrière européen, peut-être même derrière canadien (surtout depuis l'élection de M. Trudeau fils), alors même que mes connexions personnelles avec le Canada sont, disons, ténues. (En fait, si on doit trouver une valeur à mettre derrière l'identité canadienne idéale, il est possible que ce ne soit pas très différent de l'identité européenne idéale : à savoir, la volonté d'une société tolérante et multiculturelle.) Assurément, c'est avant tout parce que les personnes que je croise ou dont j'entends parler qui revendiquent haut et fort leur lien avec la France me sont généralement répugnantes, ce qui n'est pas le cas avec ceux qui se revendiquent comme européens ou canadiens : mais c'est inévitable, toutes ces étiquettes n'ont pas tant de sens en elles-mêmes que par ce qu'en font les gens qui veulent bien les porter. Or si je laisse un peu de côté l'idéal tous les peuples se valent et que j'essaie d'imaginer un peu quelles sont les valeurs spécifiquement françaises, je ne trouve pas grand-chose, ou en tout cas pas grand-chose que j'aurais envie de mettre en avant. Les valeurs européennes, en revanche, on peut encore imaginer qu'elles soient à définir, à commencer justement par celle-ci : d'avoir réussi à supprimer des frontières au lieu d'en créer (ces jours-ci, il faut le dire vite, mais tout n'est pas encore perdu).

L'Histoire manque d'exemple de peuples qui se sont unifiés autrement que par la force ou pour faire face à un ennemi commun. Alors parfois on se sent obligé d'inventer un ennemi commun à l'Europe (sur toutes sortes de plans : ça peut être des terroristes comme ça peut être un concurrent économique). Je ne crois pas trop à cette approche, ni à l'argument consistant à dire que les peuples d'Europe n'ont pas d'autre choix que de s'unir s'ils veulent avoir une importance quelconque dans le monde de demain : c'est sans doute vrai, mais ça reste un très mauvais argument (ne serait-ce que parce que « avoir une importance » n'est pas un but particulièrement louable, au mieux c'est un moyen pour un but louable comme la défense de certaines valeurs). Une Union européenne qui se construirait par opposition au pouvoir économique de la Chine ne serait pas une construction très intéressante. On peut aussi se rendre compte que les touristes chinois, et même dans une certaine mesure les Américains, mettent déjà l'Europe dans un seul sac sans trop chercher à différencier entre ses provinces que sont l'Espagne, l'Italie, la Pologne, etc. ; et peut-être bien qu'ils ont raison de trouver que les différences culturelles entre ces provinces, même si elles sont réelles, sont somme toute assez mineures par rapport à celles du pays dont ils viennent. Les Européens ignorent peut-être trop souvent tout ce qui les rassemble, i.e., pas seulement l'Eurovision (j'ai le souvenir amusé de toutes sortes de discussions, sur des forums informatiques entre Européens, où quelqu'un cherche à décrire une spécificité ou bizarrerie de son pays, et bien souvent on se rend compte que toute l'Europe a ça).

Il est de bon ton de se moquer des valeurs que l'Union européenne et le Conseil de l'Europe essaient d'incarner : quand le prix Nobel de la paix 2012 a été annoncé, il y a surtout eu des réactions d'hilarité généralisée. Bien sûr nous disent les souverainistes qu'on n'a pas besoin de cette usine à gaz pour ne pas faire la guerre à nos voisins (c'est bien connu, les peuples d'Europe ne font jamais la guerre à leurs voisins, ça fait tellement XXe siècle) : ça me fait penser à la blague qu'on dit être la préférée d'Einstein, selon laquelle le Soleil est bien moins utile que la Lune parce que le Soleil éclaire alors qu'il fait jour tandis que la Lune éclaire pendant la nuit — l'Union européenne ne sert pas à maintenir la paix en Europe puisqu'elle a été mise en place pendant une période paisible. Bien sûr nous disent encore les souverainistes qu'on n'a pas besoin de la Cour européenne des Droits de l'Homme, notre Constitution garantit déjà très bien les droits fondamentaux (et bizarrement, quand d'autres pays se font condamner, c'est qu'ils sont moins bons que nous, mais quand notre pays, qui ne saurait mal faire, est condamné, c'est que les juges sont des eurocrates déconnectés de la réalité).

On attaque souvent l'idée d'un état fédéral européen en demandant : mais tu ne voudrais quand même pas être dirigé par les Allemands ? (ça marche aussi avec d'autres pays, mais ce sont souvent les Allemands qui sont pris en exemple). Franchement, cette objection me laisse de marbre. Le problème avec les Allemands qui ont occupé la France il y a trois quarts de siècle, ce n'est pas tant qu'ils étaient Allemands, c'est qu'ils étaient nazis et qu'ils l'ont, justement, occupée militairement. Mais si c'est fait dans le cadre d'institutions démocratiques et dans le respect de mes droits fondamentaux, je ne vois pas pourquoi je préférerais que les lois qui me gouvernent soient écrites (uniquement) par des Français que (en partie) par des Allemands ; et en fait, au rayon des démocraties qui fonctionnent relativement bien, l'Allemagne me semble actuellement plutôt un des meilleurs exemples qui soient, donc en fait je n'ai pas spécialement de problème à être aussi dirigé par des Allemands. Mais les Allemands ne sont qu'un exemple : ce que je voudrais croire, dans la construction européenne, c'est que les défauts dans les cultures politiques des uns et des autres s'annuleraient alors que leurs vertus se cumuleraient — c'est évidemment idéaliste, mais ce n'est pas absurde si on imagine un méta-débat sur la manière de gouverner, ou si on remarque que les nationalistes ont plus de mal à se mettre d'accord entre eux que les partis plus respectables. En tout état de cause, je ne trouve pas que les institutions françaises, avec leur accumulation scandaleuse de pouvoir personnel entre les mains du chef de l'État, l'Assemblée nationale qui ressemble à une chambre d'enregistrement, et le Sénat qui est une gifle au principe même de la démocratie, soient meilleures que les institutions européennes.

Je crois beaucoup à l'équilibre des pouvoirs (ce que les Américains appellent checks and balance), j'en ai par exemple parlé ici. C'est pour ça que je voudrais voir trois niveaux de gouvernement d'à peu près égale importance : régional (en ce qui me concerne, l'Île-de-France), national (la France) et continental (l'Union européenne). En ce moment, l'échelon national a une puissance démesurée par rapport aux deux autres (à commencer par le pouvoir de supprimer la collectivité régionale et de quitter l'union continentale ; pouvoirs que je trouve qu'il ne devrait pas avoir) : c'est surtout pour cette raison que je me dis à la fois régionaliste francilien et fédéraliste européen — ce qui n'a rien de contradictoire. (Je force le trait en parlant d'indépendance de l'Île-de-France, mais une forme d'autonomie serait bienvenue.)

Bien sûr, je ne prétends pas que l'état actuel des institutions ou l'intégration actuelle de l'Union soient parfaits. Je pourrais décrire les changements que je voudrais voir apportés aux institutions, mais ce serait un peu technique et d'intérêt limité : le résumé simple est évidemment plus de pouvoir au Parlement !. Mais ce que je voudrais surtout, c'est que l'Union serve de mécanisme de solidarité, c'est-à-dire de répartition des richesses, et donc que les pays les plus riches (dont la France, qui est un chouïa au-dessus de la moyenne européenne sur la plupart des indicateurs de richesse) payent pour les plus pauvres : cette solidarité est actuellement inexistante, et l'idée en est quasi taboue, mais si il y a un espoir qu'elle se mette en place, ce ne peut être qu'en passant par l'Union européenne. Certains me disent que ce rêve de solidarité européenne est impossible, ou ne pourra se réaliser que dans de nombreux siècles : ils ont peut-être raison, mais quand on mesure la rapidité du progrès déjà effectué, dans ce domaine mais aussi concernant d'autres causes importantes (les droits des minorités sexuelles), il me semble que le fait qu'il reste beaucoup de chemin à parcourir ne doit pas être une raison de désespérer.

Je ne prétends pas non plus que les politiques de l'Union me satisfassent. (Disons surtout que c'est un ensemble très hétérogène, et impossible à résumer ou à juger en bloc ; je constate cependant, sur beaucoup de débats, que je me sens globalement plus proche des positions défendues par le Parlement que par celles retenues par le Conseil : raison de plus pour vouloir plus de pouvoir au Parlement, mais aussi, de trouver me méfier des États membres.) Seulement, je m'abstiens de jeter le bébé avec l'eau du bain : quand la politique du gouvernement français me déplaît, je ne brûle pas de drapeaux français, je brûlerais éventuellement les photos de ceux qui auraient pris des décisions que je rejette : je trouve idiots ceux qui ne sont pas foutus d'appliquer la même logique à l'Union européenne (ou, du reste, à n'importe quel pays étranger), et qui n'arrivent pas à séparer mentalement les actions d'institutions quand même vaguement démocratiques, et l'entité que ces institutions animent. En vérité, je ne suis pas terriblement content des gens qui gouvernent actuellement ni l'Île-de-France, ni la France, ni l'Europe.

Mais peut-être que ce qui me convainc le plus du bien-fondé de la démarche de construction européenne, c'est de regarder quels sont ses ennemis. Il est idiot en général de juger un projet par ses ennemis, mais l'hostilité des mouvements d'extrême-droite à l'Union européenne est plus qu'un accident : ils se rendent bien compte, et justement, à quel point la construction européenne est le pire danger pour leurs idées nationalistes ; comme je pense que l'essor des partis d'extrême-droite est un des plus graves dangers qui menace l'Europe (je devrais sans doute en reparler, mais une autre fois), il est logique que je soutienne ce qui semble la meilleure arme contre eux. Globalement, plus j'entends Mme Le Pen parler de son petit horizon franchouillard étriqué, et plus je me sens europhile. (Quant à l'idée, parfois avancée, que l'Union européenne serait justement responsable, peut-être par son manque de démocratie, pour la montée du nationalisme, à part que ça ressemble à rendre le médecin responsable de la maladie parce qu'à chaque fois qu'on est chez lui on est malade, de toute façon ça ne marche pas vu qu'en Suisse, pays censément ultra-démocratique et non membre de l'UE, l'extrême-droite — celle qui se prétend du centre — frôle les 30%.)

Je devrais finir par dire un mot du Brexit : là aussi, je devrais peut-être en parler plus longuement une autre fois, mais toujours est-il que je suis complètement persuadé qu'il aura lieu ; je ne sais pas si je dois le déplorer (comme début du détricotage de l'Union) ou m'en réjouir (comme début d'une intégration accrue), mais il est certain que le Royaume-Uni n'a jamais voulu rien d'autre qu'une union économique, et je préfère qu'il s'en aille que de limiter l'UE à une simple union économique. La campagne du camp Remain ne parle que des aspects économiques (à quel point ce sera un désastre pour le Royaume-Uni s'il quitte l'UE, ce qui est peut-être vrai ou peut-être pas, mais ce n'est pas le point qui compte) ou parfois de sécurité : peut-être qu'ils n'ont pas le choix parce qu'il est trop tard pour expliquer aux électeurs l'intérêt d'une union politique quand on leur a vendu une union économique, toujours est-il que maintenant ils sont forcés d'être muets face à ceux comme M. Farage ou (l'ancien maire de Londres et futur Premier ministre) M. Johnson qui parlent de perte de souveraineté — c'est pour cela qu'ils (ceux qui proposent de rester uniquement pour des raisons économiques et sécuritaire) perdront leur referendum.

Pour ma part, cette fameuse perte de souveraineté pour la France est exactement ce que j'attends de l'Union européenne.

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