David Madore's WebLog

Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le reste de ce site web, parle de tout et de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait), des maths à la moto et ma vie quotidienne, en passant par les langues, la politique, la philo de comptoir, la géographie, et beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas, ainsi que d'occasionnels rappels du fait que je préfère les garçons, et des petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le nom collectif de fragments littéraires gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes traduites dans les deux langues) ; il est maintenant presque exclusivement en français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par ordre chronologique inverse (i.e., celle écrite en dernier est en haut). Cette page-ci rassemble les dernières 20 entrées (avec un lien, à la fin, pour les plus anciennes) : il y a aussi un tableau par mois à la fin de cette page, et un index de toutes les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même), mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après le texte de l'entrée elle-même.

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(jeudi)

Activation du omicron-19

Méta : Le titre de cette entrée est une référence à Galaxy Quest — possiblement le film le plus génial de tous les temps soit dit en passant, voyez-le si ce n'est pas déjà fait. ❧ Par ailleurs, ce qui suit a été rédigé de façon chaotique au fur et à mesure que les infos arrivaient et que mes idées changeaient, donc ce n'est pas très structuré et il est même possible que je me contredise d'un endroit à l'autre : tout est à prendre avec des pincettes encore plus grosses que d'habitude.

Alors voilà, il n'aura pas fallu une semaine après avoir écrit le dernier billet, dans lequel je me plaignais que cette pandémie ressemblait à une répétition éternelle des mêmes événements, pour que SARS-CoV-2 nous invente son dernier variant en date, rapidement baptisé omicron (ο) par l'OMS, sautant en cela les lettres ν (sans doute pour éviter que les gens fassent des jeux de mots en anglais sur the nu variant / the new variant) et ξ (apparemment pour éviter le jeu de mot avec le nom du dirigeant chinois) du code de l'effroi. Car oui, il y a bien eu des variants ε, ζ, η, θ, ι, κ, λ et μ même si vous n'en avez pas entendu parler parce qu'ils ont seulement été classés sous surveillance et pas préoccupants.

Et préoccupante, la situation l'est certainement.

Je pense que ce serait une erreur de se dire bah, on en a déjà vu douze, des variants (certes, mais ce n'est que le cinquième à être classé comme préoccupant par l'OMS, et on ne peut vraiment pas dire que δ n'ait pas été très important, il semble qu'il soit responsable de centaines de milliers de morts en Inde). Ni de toute façon, il est normal que, plus on progresse dans la pandémie, donc plus le virus devient endémique, plus on voit de variants se succéder, cela ne préjuge en rien de la gravité de la situation : ce dernier point est correct, les virus mutent, c'est normal, c'est un peu le principe même, et ce fait n'est pas en soi préoccupant (voir par exemple cet article, celui-ci ou encore celui-là concernant d'autres coronavirus humains déjà endémiques), mais on peut être plus ou moins chanceux dans l'apparition des mutations. Ce que je veux dire, c'est que je m'attendrais a priori à ce que les mutations successives tendent à apporter de petites augmentations incrémentales de la vitesse observée de transmission, tendant à un équilibre graduel infection/immunité entre le virus et la population infectés ; je m'attends à ce que les sauts considérables soient excessivement rares, et d'autant plus rares que le temps passe (comme une forme de recuit simulé), et soit cette intuition est fausse, soit nous sommes vraiment f✺cking malchanceux, parce qu'ici pas mal de signes suggèrent que nous sommes (et c'est au moins la troisième fois après α et δ) en présence d'une vitesse de transmission effective nettement accrue.

Et dans ce cas précis, il semble difficile d'échapper à la conclusion que cette transmission accrue est au moins en partie liée à une évasion immunitaire (ce qui est doublement préoccupant) : d'une part, il semble qu'on ait un certain nombre de raisons génétiques directes de le craindre (cf. les liens deux paragraphes plus bas), mais d'autre part, il semble difficile à ce stade, dans une population largement immunisée par le passage du variant δ d'expliquer une transmission élevée sans postuler au moins une partie d'évasion immunitaire — i.e., ce n'est pas tant que la nouvelle forme est plus contagieuse, c'est que l'ancienne l'est moins parce qu'on est déjà en partie immunisés contre elle, et que cette immunité ne vaut pas aussi bien contre la nouvelle. (Déjà les calculs que certains ont fait du R₀ du variant δ du genre il est 80% plus contagieux que le variant α qui est lui-même 80% plus contagieux que la forme ancestrale qui avait un R₀ de 2.5, donc R₀ de 8 sont de la connerie, mais là si on pense que le variant ο est quelque chose comme 2.5 fois plus contagieux que δ on arrive à un R₀ de 20, et il faut s'arrêter un moment pour se dire que c'est juste totalement absurde de penser que dans une population naïve chaque personne en contaminerait en moyenne 20 autres ! Ces calculs sont de la pure bouillie intellectuelle ; mais du coup, il est difficile de ne pas invoquer au moins une part d'évasion immunitaire pour expliquer la conclusion.)

Encore une fois, on s'attend à ce que ce genre de choses se produise, cela fait partie du processus normal d'endémisation, d'ailleurs je l'évoquais la semaine dernière : même vaccinés, nous allons tous attraper la covid un jour ou un autre, et même de façon répétée au cours de notre vie, par oubli immunitaire et/ou mutation du virus ; mais je m'attendais à quelque chose de nettement plus… graduel.

Pour ceux qui veulent des précisions scientifiques, parce qu'ils ne faut pas compter sur les journalistes pour en donner, ce fil Twitter du virologue Trevor Bredford est fort intéressant quant à la datation du clade (21K / B.1.1.529) dont on parle. (Voir aussi cette suite sur la transmissibilité.) J'attire notamment l'attention sur la double observation que les séquences phylogénétiquement les plus proches répertoriées datent de mi-2020 (donc antérieurement à l'apparition des variants α et δ) et que pourtant le rapprochement des branches suggère le clade semble être apparu autour du , ce qui suggère une évolution chez un individu (ou alors il faudrait imaginer un groupe d'individus qui non seulement ne serait pas séquencé mais même n'aurait eu aucun contact avec le monde extérieur entre mi-2020 et octobre 2021, ce qui semble hautement invraisemblable). Le détail des mutations observées et leur signification conjecturée est listé ici. (Ce message signale aussi, ce qui est intéressant, l'insertion d'une séquence probablement d'origine humaine au niveau N-terminal.)

Bref, j'espère ne pas tellement avoir été du genre à crier au loup pendant cette pandémie (et je ne crois en tout cas pas avoir été de ceux qui font commerce de leurs angoisses), mais je suis inquiet. (J'écris d'ailleurs ce billet pour me forcer à rationaliser un peu cette inquiétude en la mettant en mots, parce que j'étais retombé sur un cycle d'angoisse assez semblable à celui du début de cette pandémie où je vais à peu près bien dans la journée, j'ai une grosse montée d'angoisse au moment du dîner, ça retombe un peu au moment de me coucher, et je me réveille pendant la nuit en ruminant, ce qui s'ajoute à des difficultés à dormir que j'avais déjà.)

À ce stade, le nombre de reproduction effectif du covid en Afrique du Sud, désormais presque exclusivement causé par le variant ο, a l'air de tourner autour de 2 à 2.5 (chiffre à prendre avec énormément de pincettes, cf. ci-dessous), ce qui est tout de même bien élevé, et comparable à ce qui était observé début mars 2020. Ce qui ne veut pas dire que je pense que telle ou telle réaction des autorités s'impose (fermer les frontières, faire un confinement <U+1F644 FACE WITH ROLLING EYES>, que sais-je encore), parfois la plus sage réaction est d'attendre que l'orage vienne et passe et d'accepter qu'on n'y peut rien, je vais y revenir ; mais au niveau individuel on peut éventuellement se préparer mentalement et organisationnellement à ce que nos vies soient de nouveau perturbées dans une poignée de mois.

On peut, donc, légitimement s'inquiéter que le variant ο ait pour effet de nous ramener dans une situation proche de ce qu'était la pandémie au tournant 2019–2020 (c'est-à-dire qu'on soit face à un virus qui, même dans les populations largement immunisées — par une combinaison quelconque de l'infection préalable et de la vaccination — se reproduit aussi vite que le SARS-CoV-2 d'origine lors de la première vague), comme si omicron-19 était un gadget qui nous ramène dans le temps à ce moment-là, ou comme une marmotte démoniaque qui voit son ombre et nous offre un an de pandémie supplémentaire.

Le pire n'est jamais certain, bien sûr, et il n'est même pas le plus probable. Pour commencer, les calculs de vitesse de reproduction sur la base de données très fragmentaires (et qui ont d'ailleurs eu un bug) ne valent vraiment pas grand-chose, surtout qu'elles se placent dans un contexte où, justement, il ne se passait pas grand-chose en Afrique du Sud. On a constaté avec les variants précédents que l'avantage de transmission observé avait tendance à chuter rapidement avec le temps et j'ai déjà fait remarquer que cela pouvait par exemple d'expliquer par une hétérogénéité de susceptibilité (cf. ce fil pour d'autres commentaires ou explications possibles). Certains variants n'ont eu (pour des raisons pas toujours très claires) qu'une extension géographique limitée, mais là, franchement, je ne compterais pas du tout dessus.

D'autre part, on ne sait pas grand-chose sur la capacité pathogène et la létalité de ce nouveau variant ο : ce n'est pas du tout parce qu'il est plus transmissible et/ou qu'il échappe à l'immunité préexistante qu'il est forcément plus pathogène. Il faut distinguer — même si cette distinction est elle-même simpliste — l'immunité stérilisante, c'est-à-dire la protection contre l'apparition d'une infection, et l'immunité protectrice, c'est-à-dire la protection contre les formes graves de la maladie. Le fait que le variant échappe partiellement ou même largement à l'immunité stérilisante n'implique pas que les personnes vaccinées ou immunisés par d'autres variants ne seront pas protégées au moins contre les formes graves de la maladie. (Cet article de The Atlantic me semble expliquer assez bien les choses pour le grand public.)

(Rappelons quand même — même si on aurait tort de trop tirer de conclusions de cette idée sommaire — que le « but » du virus n'est pas de tuer son hôte ni même de le rendre malade, c'est de faire des nouvelles copies de lui-même. Et dans la mesure où les gens qui ont des symptômes vont s'isoler un peu mieux que les gens qui n'en ont pas, il existe au moins une pression sélective — certes pas énorme — sur le virus pour causer le moins de symptômes possibles. Ceci ne joue probablement pas un rôle énorme pour expliquer pourquoi SARS-CoV-2 apparaît comme plus pathogène que les HCoV déjà endémiques, la différence principale est que nous sommes encore assez naïfs vis-à-vis de l'un alors que nous attrapons les autres quand nous sommes jeunes, mais il est possible que ça joue au moins un peu : pas vraiment pour dire que le virus va muter pour devenir moins pathogène, mais au moins pour dire que dans la mesure où le virus mute pour échapper à l'immunité, ce qui est favorisé c'est d'échapper à l'immunité stérilisante, pas de provoquer des maladies graves.)

Le pire n'est jamais certain, donc, mais il est tout à fait possible, et même désagréablement plausible. J'ai peut-être tort, et je dis ça sans argument scientifique (je n'ai cessé de dire que ceux qui prétendent pouvoir prédire l'avenir de la pandémie sont des charlatans), mais je suis nettement plus inquiet de l'apparition de ce variant précis que de la hausse hivernale actuelle des cas en Europe. Disons au minimum que je suis assez convaincu qu'il y aura encore une vague due au variant ο, sans doute dans deux ou trois mois, et je soupçonne que selon à peu près n'importe quelle métrique elle sera plus importante que celle qui se déroule en ce moment.

Tout le monde se demande, bien sûr, quel sera l'impact du variant ο pour les personnes vaccinées par les vaccins actuels (donc développés contre la forme ancestrale) ou bien immunisés par infection par un variant antérieur. Et bien sûr on n'en sait pas grand-chose. Mais je veux surtout souligner (je me répète) qu'il y a deux questions bien distinctes concernant la protection conférée par l'immunité préexistante : celle de la protection contre l'infection (dans des circonstances infectieuses données), ou immunité stérilisante, et celle de la protection contre les formes graves (ou la mortalité) en cas d'infection, ou immunité protectrice. Ou même trois : protection contre l'infection, protection contre l'apparition de symptômes quelconques en cas d'infection, et protection contre les formes graves en cas d'apparition de symptômes. Même en l'état actuel, je veux dire, sur les variants qui circulent largement, on sait assez mal répartir ces facteurs (notamment parce que, presque par définition, on ne sait pas quel est le nombre des infections asymptomatiques) : donc on ne saura pas avant longtemps, voire jamais, ou seulement très grossièrement, quelle sera l'éventuelle diminution de ces protections dans le cas du variant ο. Cela n'empêchera pas des chiffres d'être avancés, qui ne voudront rien dire parce qu'ils ne diront jamais clairement de quelle (baisse d')efficacité il s'agit. Caveat préemptif, donc.

Si une transmission accrue suggère une baisse de l'immunité stérilisante (protection contre l'infection) conférée par infection par une forme antérieure ou vaccination, cela ne dit rien, ou pas grand-chose, sur la protection contre les formes graves en cas d'infection (et notamment, la létalité). Il y a vaguement des raisons de penser qu'elle serait moins affectée : les coronavirus de rhume déjà endémique n'arrêtent pas d'évoluer pour échapper à notre immunité, ils arrivent effectivement à nous réinfecter de temps en temps, et pourtant ils ne causent des maladies graves que chez des personnes très affaiblies ; ceci s'explique sans doute par le fait qu'il est beaucoup plus difficile pour le système immunitaire partiellement-mais-non-parfaitement formé contre l'agent infectieux d'arrêter l'infection immédiatement que de déployer une réaction suffisante pour l'arrêter ultérieurement (mais sans dommage sérieux pour l'organisme) ; cela s'explique sans doute aussi, notamment, par le rôle joué par les lymphocytes T qui sont moins sélectifs que les anticorps.

On entend déjà des messages rassurants concernant les symptômes présentés par le variant ο au moins chez les personnes vaccinées (voir aussi ici), mais il faut souligner qu'à ce stade ces chiffres sont assez dénués de signification (disons qu'ils suggèrent juste que ce n'est pas la pire catastrophe possible). Le covid a déjà une létalité très basse même chez les personnes non vaccinées, extrêmement basse chez les personnes vaccinées, donc forcément il faut beaucoup de données pour distinguer entre 0.3% ou 0.1% ou 0.05% de létalité, et on est loin d'avoir ça à ce stade.

Quelque grande que soit l'incertitude concernant le comportement du variant lui-même, une chose était bien prévisible, c'étaient les réactions face à son annonce. À commencer par fermer les frontières, ce qui est parfaitement idiot parce qu'à moins d'être un cinglé qui va croire au zéro omicron comme certains ont pu s'obstiner à croire au zéro covid, on sait très bien que le variant va se répandre sur toute la planète, et au mieux on peut gagner quelques jours, ce qui a éventuellement un intérêt si on sait quoi faire de ces quelques jours gagnés, mais je n'ai vu aucune proposition pertinente dans ce sens (s'il s'agit de développer de nouveaux vaccins ça ne suffit pas, cf. ci-dessous, et s'il s'agit de vacciner plus de gens avec les vaccins existants, mieux vaut chercher à vacciner plus vite). L'effet néfaste de fermer les frontières, en revanche, c'est de désinciter les pays qui découvrent de nouveaux variants à communiquer cette découverte, et plus généralement de désinciter à la transparence.

Il était aussi prévisible que des gens pointent du doigt la vaccination insuffisante en Afrique du Sud et tiennent cette insuffisance pour responsable de l'émergence de ce nouveau variant, et/ou accusent les états occidentaux d'être responsables de ce manque de vaccin en accaparant toutes les doses pour eux. Je sympathise assez avec ces deux idées, mais en l'espèce, c'est assez faux. D'abord, je suis assez peu convaincu par l'idée que la vaccination nous protège de l'apparition de variants (à la limite, on pourrait même penser qu'elle va la favoriser par recherche d'évasion immunitaire des anticorps induits par la vaccination) : le nombre de générations de virus (donc de mutations possiblement accumulées) ne dépend en gros que du temps, pas de la circulation de celui-ci, et le nombre de personnes infectées (donc de mutations tentées) va de toute façon être grosso modo quelques dixièmes de la population de la Terre, sauf à avoir une politique de vaccination tellement efficace qu'elle est invraisemblable je ne crois pas qu'on puisse gagner tant que ça (ce qu'on gagne surtout en vaccinant, c'est sur la létalité, en protégeant en premier les personnes les plus vulnérables). Et en l'occurrence, si ce que j'ai cité plus haut de Trevor Bredford est correct, il est plausible que la mutation soit apparue chez une personne immunodéprimée traitée par anticorps, donc la conclusion à tirer serait plutôt qu'il faut faire très attention à surveiller ce genre de situation. Quant à l'équité vaccinale, c'est indubitablement un problème en Afrique, mais pas spécifiquement en Afrique du Sud, qui a plutôt plus de vaccins que de gens qui acceptent de se le faire injecter.

Je ne crois pas, à vrai dire, qu'il y ait de leçon ou de morale intéressante à tirer de cette émergence d'un nouveau variant. Les zérocovidiens pourront toujours essayer de dire (et certainement ils vont le faire, du moins ceux qui restent) que si on les avait écoutés on serait dans un monde merveilleux sans covid donc sans variants, plein de petits oiseaux qui chantent et de liberté, ils sont à peu près aussi crédibles que si on prônait carrément le zéro maladie (pourquoi s'arrêter à la covid ?) : depuis que même la Nouvelle-Zélande et l'Australie ont dû abandonner le fantasme du zéro covid (et certainement démontré que ça n'apportait pas du tout la fin promise des confinements), il est clair que ça ne pouvait éventuellement marcher que si le monde entier se coordonnait là-dessus (et bon courage pour faire appliquer de la République centrafricaine à l'Afghanistan et du Venezuela au Bélarus les mêmes règles qu'en Nouvelle-Zélande !).

Il y aura inévitablement des gens qui appelleront à encore un confinement, coincés sur des solutions qui n'ont jamais fait leurs preuves, dans leur fantasme du confinement de 2020 (à leurs yeux le seul, le vrai), et insensibles au fait qu'ils sont incapables d'expliquer d'où viendrait la fin de la ronde infernale des confinements. Peut-être diront-ils que c'est juste un petit confinement le temps de « mettre à jour » le vaccin ? Le temps de mettre à jour le vaccin est peut-être bien plus court que celui de son développement initial, il reste insupportablement long quand on lui adjoint le temps de faire de nouveaux essais cliniques et le temps d'injecter ces nouvelles doses, quand bien même on arriverait à convaincre tout le monde de se faire injecter une quatrième dose spéciale variant ο : bon courage pour confiner le pays en attendant. J'aimerais bien croire que le gouvernement tirera les leçons de la Guadeloupe et comprendra qu'il n'est pas bon de vouloir tout diriger avec un gros bâton policier au lieu de chercher à établir ou rétablir un lien de confiance entre population et autorités sanitaires ; mais j'ai à vrai dire peu d'espoir à ce sujet : j'ai juste un vague espoir que l'approche des échéances électorales leur fasse hésiter un peu plus avant de reproduire certaines des plus grandes conneries des épisodes précédents de la pandémie. Nous verrons.

Mes propositions à moi sont toujours essentiellement les mêmes : il s'agit d'être parfaitement transparent sur ce que le vaccin offrira comme protection (donc probablement quelque chose comme il diminue considérablement les chances de contracter une forme grave de la maladie, surtout avec trois doses, mais ne les élimine pas complètement ; en revanche, son efficacité sur la transmission est nettement plus limitée, et il faut faire avec — si les spéculations ci-dessus sont correctes), et en même temps d'offrir aux personnes les plus vulnérables des moyens sérieux pour se protéger elles-mêmes (je renvoie à ce sujet à ce que j'avais écrit sur le confinement volontaire, qui me semble tout à fait d'actualité si le variant ο apporte effectivement une nouvelle vague comparable à celle de mars–avril 2020) et de les inciter à en profiter, tout en permettant aux personnes peu à risque de mener une vie normale. Qu'on incite les gens à se faire vacciner est très bien, et pourquoi pas avec trois doses si cela améliore l'efficacité, mais il faut se rendre compte que quand on a déjà 90% de la population adulte vaccinée et la majorité des ≥75 ans avec trois doses, on peut peut-être faire encore un petit peu mieux en donnant trois doses à tout le monde, mais on touche vraiment aux limites de l'exercice et le rendement décroissant ne justifie sans doute plus de continuer à jouer du bâton et de continuer à alimenter la défiance et le complotisme en voulant absolument forcer le bras des réfractaires avec des avatars protéiformes du pass sanitaire.

Finalement, il faut aussi que la société accepte d'arrêter son obsession insensée sur le taux d'incidence et que s'il monte à, disons, 2500/sem/10⁵ (ce qui n'est sans doute pas extraordinaire pour une maladie saisonnière assez contagieuse), on ne pousse pas des cris en disant 200 000 tests positifs dans la journée !!! du jamais vu depuis le début de la pandémie !!! — et là j'ai l'impression qu'on n'est pas encore mûrs pour ça.

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(samedi)

Quo usque tandem abutere, Coronavirus, patientia nostra ?

La dernière entrée que j'avais écrite sur le covid (et qui avait aussi un titre en <kof kof kof> latin) l'avait été pendant le ridicule pseudo-confinement qu'on nous avait infligé en avril 2021. J'espérais vraiment que ce serait la fin de cette lamentable histoire, mais je n'en suis plus si sûr : comme je avais écrit avant et ça semble se confirmer, on est un peu coincé dans la pandémie de covid comme dans Groundhog Day, condamnés à revivre les mêmes événements d'un éternel hiver. J'avais auparavant fait la blague de dire, en parodiant Marx, que les confinements se produisent deux fois […] : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce, mais Marx a oublié de nous dire comment il faut considérer la troisième répétition, la quatrième, voire la cinquième.

[Graphe du nombre de passages aux urgences covid-19 pour 100k habitants par jour en Fance]En fait, je devrais plutôt évoquer Tolkien : dans un billet passé, je m'étais amusé que, dans le monde de Tolkien à la différence de beaucoup d'autres auteur, le grand méchant devenait de moins en moins puissant avec le temps : pendant le Premier Âge c'est le dieu Morgoth, puis pendant le Second Âge alors que Morgoth a été vaincu, c'est son ancien bras droit Sauron avec son anneau qui lui donne beaucoup de pouvoirs, puis pendant le Troisième Âge c'est de nouveau Sauron mais sans son anneau, et je suppose que dans le Quatrième Âge si Tolkien avait continué ç'aurait été le porte-parole de Sauron, bref, la déflation épique est impressionnante. Il en va de même des vagues de covid, en tout cas en Europe occidentale : on a de plus en plus de moyens prophylactiques ou thérapeutiques, on a de plus en plus d'immunité, maintenant on a même un vaccin, les vagues sont objectivement de plus en plus riquiqui, c'est extrêmement clair sur la France sur le graphique ci-contre du nombre de passages aux urgences[#] pour suspicion de covid-19 par jour et par 100k habitants, et les gens continuent malgré tout à jouer à se faire peur.

[#] J'ai déjà dû le dire quelque part, mais je trouve que cet indicateur nombre de passage aux urgences pour suspicion de covid est le meilleur pour suivre l'évolution de l'épidémie en France. Il ne présente pas les biais bizarres des tests (les gens qui se font plus ou moins tester par exemple à l'approche d'une fête), et pourtant il réagit quasiment aussi vite qu'eux, il tient compte de la gravité des symptômes (et donc permet de voir l'effet du vaccin !) puisque ce sont les passages aux urgences, il ne dépend pas trop des week-ends ou jours fériés, il réagit beaucoup plus vite que les hospitalisations ou admissions en réanimation et a fortiori que les décès, et ne dépend même pas trop des politiques d'admission à l'hôpital. Bref, il n'est pas parfait mais c'est quand même le mieux qu'on ait et j'en ai marre de tous ces gens qui se focalisent sur des indicateurs bien moins pertinents. On le trouve par exemple sur CovidExplorer — qui ne permet malheureusement pas de créer un lien permanent — sous le nom passages aux urgences, d'où je tire mon graphique. Hélas, cet indicateur n'est pas standardisé de façon internationale, et n'est donc pas sur OurWorldInData.

Enfin, qu'ils jouent à se faire peur, ça ne me dérange pas, le problème est qu'ils imposent cette peur à d'autres (et concrètement, nos gouvernements imposent à leurs administrés) sous forme de restrictions dont on se demande de plus en plus comment elles pourront être levées. Et le cas du terrorisme, qui fait en France en gros autant de victimes que la foudre — autrement dit rien du tout — et au nom duquel on nous impose encore des restrictions ridicules depuis des décennies, doit nous rappeler qu'il n'y a aucun niveau de danger assez bas pour garantir que les gens cessent d'avoir peur et de réclamer des mesures : et qu'on peut donc avoir des restrictions qui durent à perpétuité et qu'on continue à appliquer comme une sorte de rituel.

Ce qui me fait réagir en l'occurrence, c'est que l'Autriche est retournée en confinement (pour toute la population, pas juste des non-vaccinés). Il n'y a pas de mot pour désigner le niveau de connerie de cette décision. Déjà enfermer un pays entier était une réaction infondée en 2020, et personne n'a réussi a savoir si cela avait vraiment eu un effet malgré la pensée abondamment nourrie au syndrome de Stockholm qui s'imagine que si on a fait tout ça ça a bien dû être pour quelque chose ; mais en 2021 ? c'est tellement absurde que ce serait hilarant si ce n'était pas aussi affligeant. Comme le disait une amie sur Twitter en décembre 2020, pour avoir besoin de confiner un pays alors que la grande majorité de la population est vaccinée, il faut vraiment être des bras cassés.

Alors bien sûr, le nombre de cas positifs en Autriche peut sembler un peu élevé (je lis 1460/j/Mhab sur OurWorldInData), d'un autre côté la proportion des tests qui est positive est de moins de 3% (et moins qu'en France), donc ça montre juste que l'Autriche teste énormément — et quand on cherche on trouve. (C'est extrêmement difficile de trouver quelle combinaison faire entre le nombre de tests effectués et le nombre de tests positif pour obtenir une mesure raisonnable de l'épidémie, et c'est d'ailleurs une des raisons pour laquelle je préfère en France utiliser les passages aux urgences, cf. la note ci-dessus, mais en tout cas c'est sûr que comparer de pays en pays le nombre de positifs n'a vraiment aucun sens.)

Mais surtout, le principe même d'avoir un vaccin, c'est que le nombre de cas positifs ne doit plus avoir aucune importance. Le vaccin n'a qu'une efficacité assez imparfaite pour prévenir la contagion (il la réduit significativement, mais est loin de la supprimer), mais il en a une extraordinaire pour prévenir les formes graves de la maladie. Or avant même d'avoir un vaccin, le taux de létalité par infection par la covid dans les pays développés tournait autour de 0.5% à 1% (évidemment c'est bien plus élevé quand on rapporte aux cas effectivement détectés) : avec un vaccin efficace à ~90%, on atteint des niveaux[#2] tels que, même si toute la population devait l'attraper (divulgâchis : cela n'arrivera pas), le taux de mortalité ne peut tout simplement pas atteindre quelque chose qui serait commensurable en gravité avec le fait d'enfermer un pays entier. Bon, certes, l'Autriche a un taux de vaccination qui est un petit peu plus bas que d'autres pays d'Europe de l'Ouest, mais ça reste tout de même très comparable (quoique je trouve des valeurs un peu incohérentes selon les sources)[#3], même s'il faut se rappeler que ce qui compte surtout est le nombre de personnes non vaccinées, surtout chez les personnes âgées (l'ennui avec les taux de vaccination c'est qu'ils se rapportent à toute la population, y compris les enfants qui ne risquent de toute façon essentiellement rien et pour lesquels il n'y a pas vraiment de vaccin autorisés). Si le vaccin a une efficacité de ~90%, ça ne sert pas à grand-chose de chercher à aller bien au-delà de ~90% de vaccination chez la population éligible, et en France c'est à peu près là où on en est, et je suppose qu'en Autriche ce n'est pas si loin. Bref, le manque de vaccination a bon dos. Et les variants aussi, tant que j'y suis, puisque les variants changent peut-être le nombre de cas positifs qu'on peut attendre mais je répète, cela n'a plus d'importance.

[#2] Mise à jour () : OK, en écrivant ça, j'abuse un peu, parce je suggère, par la proximité des deux chiffres, que la réduction de la létalité par le vaccin est de 90%, ce qui n'est pas le cas : ce qui est réduit de 90% c'est ℙ(décès | circonstance infectieuse), et si on le réécrit comme ℙ(décès | cas détecté) × ℙ(cas détecté | infection) × ℙ(infection | circonstance infectieuse), la réduction du premier facteur (CFR) par le vaccin est plutôt de ~3 que de ~10, et on ne sait pas très bien comment se répartit le reste de la diminution entre les deux autres facteurs (sachant que ce qui importe est le produit des deux premiers ou IFR). J'aurais donc dû éviter d'écrire un chiffre ici. Il faudrait aussi mentionner la question, apparentée, de la différence entre un vaccin 90% efficace chez 100% des gens ou 100% efficace chez 90% des gens, ce qui change pas mal.

[#3] Mise à jour () : J'aurais dû mentionner, à ce point, que bien sûr une différence entre l'Autriche (ou l'Allemagne) et d'autres pays (Royaume-Uni, France, Italie, Espagne) et aussi simplement à chercher dans l'immunité par infection. Si on n'arrive pas à atteindre une immunité suffisante avec la vaccination seule, il faudra bien payer le reste par des infections (et ce n'est pas forcément malin de les retarder).

Mais ce n'est pas tout : accepter de ne serait-ce qu'envisager des confinements à un tel niveau de vaccination, c'est profondément trahir la promesse qu'on a faite en proposant à la population de se faire vacciner, et c'est sans doute ça le plus grave. La promesse était que la vaccination était la porte de sortie de la pandémie — et elle l'est. Continuer à fonctionner avec le niveau de panique de 2020 c'est faire de la vaccination une nouvelle fausse solution comme on en a eu tellement déjà : on a fait croire aux gens que les confinements étaient une solution (or c'était de la pseudo-science), on a fait croire que les masques étaient une solution (or ils offrent certainement une protection utile, mais ne changent fondamentalement pas grand-chose à la dynamique d'ensemble), on a fait croire que les tests étaient une solution (or ils sont certainement intéressants comme instrument de mesure mais n'ont pas l'air d'avoir servi à grand-chose en pratique dans la lutte contre l'épidémie), certains ont même voulu trouver des solutions encore plus fantaisistes comme la potion magique de je ne sais quel gourou, ou de la solutionnite technologisante avec des QR-codes, des applications pour mobile ou je ne sais quelle autre ânerie qui n'a jamais servi à quoi que ce soit. Après autant de conneries et de promesses brisées, forcément, le lien de confiance entre les autorités sanitaires et la population était pas mal rompu, et il est peu surprenant que les gens aient regardé les vaccin avec soupçon, alors qu'on tenait enfin là la vraie porte de sortie (ou du moins, la vraie porte de sortie était l'immunité, et le vaccin permettait de l'atteindre à un coût immensément plus faible). Pour vaincre cette réticence, les autorités (de beaucoup de pays, y compris l'Autriche) ont promis : cette fois-ci c'est fini, plus de restrictions pour les vaccinés. Un mensonge de plus !

La conséquence de ce mensonge, c'est que maintenant l'hostilité à la vaccination va grimper encore d'un cran (pas seulement en Autriche, mais ailleurs en Europe qui regarde quand même ce qui s'y passe) parce que beaucoup de gens se diront le vaccin ne marche pas puisqu'il n'a pas permis d'éviter ce confinement — en fait, le vaccin marche très bien et le gouvernement autrichien est juste une bande de crétins irresponsables ainsi que tous les autres gouvernements qui se précipiteront pour leur emboîter le pas —, voire on nous vaccine pour mieux nous contrôler et en voici une preuve de plus. Tandis que d'autres, tout aussi cons, se diront ouhlà, la situation est très grave, cette maladie est décidément terrible. Bravo les gars, vous avez tout gagné : vous voudriez fabriquer du complotisme que vous ne sauriez pas mieux vous y prendre.

Et la tragédie de ce mensonge, c'est qu'en continuant à alimenter la machine à peur malgré un vaccin formidablement efficace, non seulement on va détourner encore plus de gens du vaccin, mais on va aussi les détourner des vaccins en général, et je m'inquiète pour la prochaine pandémie qui ne sera sans doute pas une pareille partie de plaisir.

L'ironie de l'histoire, c'est que le vaccin réussit à rendre à peu près vraie l'affirmation des négationnistes covid de la première heure qui disaient que c'était juste une grippe : à l'époque c'était faux, bien sûr, le taux de létalité devait être quelque chose comme 20× plus élevé que pour la grippe (chiffre à prendre avec des pincettes parce que même si on sait que la grippe cause typiquement de l'ordre de grandeur de 5 000 à 10 000 morts par an en France détectées sur l'excès de mortalité, ces morts sont rarement diagnostiquées comme liées à la grippe, et le nombre total de cas de grippe est encore plus mal connu). Mais pour les personnes vaccinées contre le covid (et bien sûr avec les divers progrès de prise en charge depuis début 2020), on retombe donc dans le même ordre de grandeur (le vaccin contre la grippe a une efficacité bien moins bonne, d'ailleurs déjà partiellement prise en compte dans ce nombre de morts). Donc certes une grippe qui va probablement toucher plus de monde et peut-être plus souvent (combien, cela reste à voir selon la persistance de l'immunité et la dynamique saisonnière qui s'installe, cf. ci-dessous), mais qui ne mérite plus une différence qualitative de gestion. À vrai dire, je m'inquiète plus de la saison grippale qui s'annonce (notamment parce qu'on a « sauté » une saison, donc l'immunité qui va avec ; message au passage : faites-vous vacciner contre la grippe !) que de la covid pour cet hiver. Rappelons d'ailleurs qu'il y a des « grippes longues » comme il y a des « covid longs ».

Au niveau individuel, je ne sais pas bien qui spécialement a à se soucier du covid : les personnes vaccinées sont très bien protégées (même si les personnes âgées ont certainement intérêt à faire leur rappel) ; les enfants n'ont jamais eu de souci à se faire malgré des messages alarmistes occasionnels parce que les gens sont toujours paranos quand il s'agit des enfants ; les personnes adultes non-vaccinées ont fait un choix et c'est probablement parce qu'elles n'avaient pas peur (possiblement à tort, mais ce n'est pas mon problème) ; et les personnes qui malheureusement ne peuvent pas être protégées (p.ex., immunodéprimées) ont certainement du souci à se faire, mais probablement pas spécialement plus pour la covid que pour OC43 ou la grippe saisonnière. Et au niveau de la société dans son ensemble, on me fait rigoler avec l'argumentum ad nosocomium parce que, franchement, si l'hôpital était tellement important pour la société que l'idée qu'il y ait quelques refus de soin devait justifier de mettre toute la société à l'arrêt, peut-être qu'il aurait été bon de s'en soucier plus tôt et de dépenser les sommes folles qu'on engloutit dans la lutte contre le covid dans, disons, l'hôpital public qui est régulièrement au bord de l'apoplexie mais bizarrement on ne le découvre qu'à l'occasion de cette pandémie et en relation avec cette maladie et il faudrait arrêter toute autre chose toute séance tenante — cela n'a aucun sens.

Que cela nous plaise ou pas, la covid est devenue, ou au moins va devenir, une maladie endémique. C'est-à-dire que son niveau va se stabiliser selon un équilibre entre l'immunité collective et la perte de celle-ci (par oubli immunitaire et/ou renouvellement de la population et/ou mutation progressive du pathogène), le niveau de stabilisation dépendant avant tout de la durée de l'immunité. Concrètement, nous allons tous attraper le covid à un moment ou un autre, et même de façon répétée au cours de la vie — que nous soyons vaccinés ou pas, mais ce sera évidemment beaucoup moins risqué si on est jeune et/ou qu'on a été vacciné et/ou qu'on l'a déjà eu une ou plusieurs fois, surtout récemment. Si on l'attrape, disons, une fois tous les dix ans en moyenne parce que telle est la durée typique de l'immunité (tout ça est simplifié, ce n'est pas du tout-ou-rien, et de toute façon 10 ans est un chiffre complètement pifométrique), alors il y aura environ 250 infections par jour et par million d'habitants en moyenne, et sans doute une petite poignée de morts par jour en France ; si c'est seulement un an, il faut multiplier ces chiffres par 10. Il y aura de toute façon des fluctuations (saisonnières et/ou aléatoires) autour de ces valeurs. Mais il est intéressant de noter que le régime moyen dépend essentiellement juste de la durée de l'immunité et pas des mesures qu'on peut prendre comme le port du masque ou je ne sais quoi de ce genre.

Ce n'est pas spécialement préoccupant : les quatre coronavirus humains déjà endémiques (OC43, 229E, NL63, HKU1, le premier ayant peut-être été responsable de la « grippe » de 1889) ne nous causent pas particulièrement d'alarme, même s'ils peuvent être responsable d'un nombre non négligeable de morts par exemple dans les maisons de retraite, et ce ne serait pas forcément une mauvaise idée de faire des vaccins contre eux aussi. En gros, nous les attrapons tous (sauf peut-être HKU1 qui a l'air inexplicablement moins répandu), de façon répétée : la première fois pendant l'enfance qui nous confère l'immunité initiale, et ensuite toutes les quelques années (combien, ce n'est pas clair) dès que notre immunité décline. Nous appelons ça des rhumes (et ils sont difficilement discernables des rhumes causés par des rhinovirus). Je ne vois pas de raison forte de penser que SARS-CoV-2 (le virus causant la covid) serait, intrinsèquement, significativement plus pathogène que, disons, HCoV-OC43 : la différence vient de ce que nous avons tous attrapé OC43 dans notre enfance alors que début 2020 nous étions tous immunologiquement naïfs à SARS-CoV-2 : mais le vaccin permettrait, justement, de largement compenser cette différence.

En revanche, cela signifie que si on ne veut pas vivre dans des mesures covid perpétuelles comme on vit dans des mesures anti-terroristes perpétuelles, il va falloir s'habituer à cet état endémique, apprendre à vivre avec, et arrêter de paniquer dès que ça monte un peu : lever l'« état d'urgence sanitaire », arrêter d'imposer le port du masque pour qu'il devienne plutôt une bonne pratique des gens qui se sentent un peu fiévreux (et une forme de politesse plutôt qu'une règle contraignante), etc. On peut bien sûr légitimement penser que cette année c'est encore trop tôt pour pleinement revenir à la normale, mais je ne suis pas persuadé que les années qui viennent changeront tellement la donne.

En tout cas, le débat doit être franchement ouvert : n'est-il pas temps de mettre un terme à toutes les exceptions covid et d'intégrer cette maladie comme quelque chose qui fait juste partie de notre vie normale, qui aura sans doute des sursauts plus ou moins importants comme la grippe, mais qui ne doit pas nous obliger à vivre dans l'état d'urgence perpétuel ? Et ensuite on pourra se préoccuper des choses qui importent vraiment : comme donner des moyens plus sérieux à l'hôpital au lieu de l'utiliser comme prétexte pour justifier des restrictions, ou encore réparer un peu la confiance que la gestion calamiteuse et anxiogène d'une situation qui ne le méritait pas a si durement entamée. Mais la première étape, pour ça, ce serait que les autorités censées promouvoir la vaccination aient elles-mêmes confiance en ce qu'elles promeuvent, et donc qu'elles arrêtent de paniquer dès que le nombre de tests positifs monte à 1500/j/Mhab (ou 3000, ou 6000 ou je ne sais combien).

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(mercredi)

Processus mentaux et endormissement

L'entrée précédente concernant mes difficultés à dormir m'a valu, par des canaux divers, un certain nombre de commentaires et de conseils (que je dois encore tester, ou, pour certains, prendre le temps de lire attentivement ; on m'a même prêté un petit livre sur le sommeil). Ce qui est sans doute normal pour un sujet qui concerne littéralement tout le monde — je veux dire, le fait de dormir, pas forcément de faire de l'insomnie, mais j'imagine que presque tout le monde a éprouvé des difficultés à dormir sous une forme ou une autre, au moins une fois au cours de sa vie. Je me rends compte d'ailleurs que j'ai un million de questions au sujet du sommeil et de l'insomnie, au-delà de comment trouver le premier et éviter le second, des questions d'ordre biologique, médical, historique, culturel, etc. (Du genre : les animaux font-il aussi des insomnies “sans raison” ?, quelles traces d'insomnie trouve-t-on dans l'Histoire ? (ou dans la littérature, etc.) quels personnages historiques célèbres en souffraient-ils ? quelles erreurs historiques peuvent être attribuées à un manque de sommeil ?, comment différentes cultures ont-elles proposé à remédier aux problèmes de sommeil ? est-il vrai que c'est un “mal moderne” ? et je ne sais combien encore.) Mais je digresse.

C'est d'ailleurs un peu ironique parce que ces dernières nuits j'ai plutôt extrêmement bien dormi (et je ne sais pas vraiment pourquoi) : les travaux de ravalement dont je parlais dans l'entrée précédente sont passés à une étape de peinture, notre appartement a été envahi par une odeur de solvant assez forte et très désagréable, du coup le poussinet et moi avons déménagé nos lits dans le salon (situé du côté opposé au mur ravalé, et que l'odeur n'avait pas envahi), je pensais que ce changement allait m'empêcher de dormir et, au contraire, j'ai dormi comme un bébé (← je veux dire que j'ai très bien dormi, je ne sais pas pourquoi on dit dormir comme un bébé, en fait, parce que si j'en crois les parents de jeunes enfants que je connais, ce n'est pas toujours la joie, au moins pour les parents). Peut-être que c'est juste un hasard et que ça ne durera pas, en tout cas, s'il y a une raison plus profonde je ne la connais pas.

Une des réactions a ce billet a été celui-ci de Natacha intitulé difficultés à dormir, où elle raconte sa propre relation avec le sommeil : je me retrouve beaucoup dans certaines parties, pas du tout dans d'autres, ce qui doit nous rappeler qu'il y a énormément de variabilité individuelle dans les facteurs influençant sur le sommeil (et donc qu'il faut être très prudent avant d'extrapoler des conseils d'une personne à une autre). Mais je veux rebondir sur un point précis : c'est quand elle écrit :

Il me semble qu'à un moment, relativement récent mais plus lointain que cette prise de conscience, j'ai remarqué que rejouer des histoires récemment lues ou vues était plus efficace pour s'endormir ou bien dormir ensuite que réfléchir à des problèmes concrets.

Il me semble que ça fait écho à quelque chose que j'ai remarqué et qui me semble important à explorer pour arriver à s'endormir :

On dit souvent que pour s'endormir il faut ne penser à rien. Mais ne penser à rien, je ne crois pas que ce soit vraiment possible, et en tout cas ce n'est pas nécessaire. Éventuellement on peut comprendre rien signifiant qu'on doit penser à des choses totalement ennuyeuses et répétitives comme compter les moutons, mais personnellement ça n'a jamais fonctionné pour moi. En revanche, ce qui est sûr, c'est que penser à des choses qui nous tracassent empêche assez efficacement de dormir (je me permets l'audace de généraliser mon cas sur ce point précis, parce que je serais vraiment surpris que ce ne fût pas très répandu). Et sans aller jusqu'aux « tracas » qui comportent une charge émotionnelle, j'ai constaté que réfléchir à un problème de maths est une façon très très efficace de ne pas s'endormir (or malheureusement, parfois, je n'arrive pas à m'empêcher, parce que je veux vraiment éclaircir mes idées ou avoir la réponse).

Tout ça pour dire qu'il y a des processus mentaux qui semblent incompatibles avec le sommeil, que je peux qualifier de somnifuges, et d'autres qui ne le sont pas, voire, qui le favorisent (et que je pense très mal résumés sous l'étiquette de rien), que je peux qualifier de somnipètes.

(NB : je vais écrire beaucoup de la suite à la personne indéfinie, p.ex., on s'endort plus facilement si <gnagnagna> ou sans référence à un pronom du tout, p.ex., ce genre de choses favorise l'endormissement, mais il va de soi que je ne peux vraiment parler que de ma propre expérience, j'ai très peu de témoignages d'autres personnes à ce sujet, donc il faut comprendre ces on et même ces absences de personne comme se référant à moi-même aussi bien que quand je dis explicitement je ; c'est juste que je pense un petit peu plus plausible que certaines affirmations soient généralisables que d'autres pour lesquelles je garde la première personne, mais la différence est très faible au point qu'on puisse considérer ces deux façons de m'exprimer comme interchangeables.)

J'ai mentionné ci-dessus que les tracas m'empêchent de dormir, mais là on peut soupçonner que c'est la charge émotionnelle (le stress provoqué) qui joue. Comme, a contrario, l'attente impatience (je suppose que je suis loin d'être le seul qui, gamin, dormait très mal la nuit du 24 au 25 décembre parce qu'il y avait l'impatience d'ouvrir les cadeaux le lendemain matin). Penser à des problèmes mathématiques est aussi très somnifuge. Mais même le fait de penser à, disons, quelque chose que je pourrais écrire dans mon blog a également l'effet de m'empêcher de dormir (et le meilleur remède que j'aie trouvé dans ce cas c'est de gribouiller très sommairement les idées qui me sont venues pour pouvoir les oublier sans m'inquiéter qu'elles soient perdues). Plus généralement, toute pensée concernant le monde réel, qu'il s'agisse de ce que je vais faire les prochains jours, ou de problèmes scientifiques, politiques, humains ou quoi que ce soit du genre, a fortement tendance à faire fuir mon sommeil. Même essayer activement de retrouver un souvenir (par exemple quel est ce mot déjà ?, où ai-je déjà vu ça ?) est un processus mental somnifuge.

A contrario, je suis complètement d'accord avec Natacha que rejouer des histoires récemment lues ou vues fait partie des processus mentaux qui aident à dormir (et dans mon cas, beaucoup plus efficacement que, par exemple, compter les moutons). Lire une fiction, voir un film (bon, sans doute pas un film d'horreur !), ce genre de choses, avant de se coucher, va donc avoir tendance à favoriser l'endormissement. Ça n'a pas besoin d'être récent, c'est juste que c'est plus facile si ça l'est. Et c'est d'autant plus efficace (enfin, de nouveau, en ce qui me concerne, parce que je ne peux parler que de mon expérience personnelle même quand je dis on) qu'on arrive à s'intégrer soi-même dans l'histoire ou la rejouer « vue à la première personne » que vue de loin. On peut aussi inventer sa propre histoire, mais attention, il faut que ce soit une création libre et non contrainte : dès que je commence à réfléchir « intellectuellement » à la construction de l'histoire, par exemple si je me mets à me demander comment structurer un roman, ça ne marche plus du tout et ça redevient un processus mental qui fait fuir le sommeil.

De fait, à l'époque où j'écrivais des romans, j'aimais bien imaginer des scènes avant de m'endormir, ça m'aidait à trouver le sommeil, mais il fallait que ce soient des scènes que j'attendais de voir venir avec impatience, des scènes que je prenais plaisir à jouer et à rejouer le soir dans ma tête, pas la partie un peu fastidieuse de les organiser et de les structurer. C'est le théâtre mental qui aidait à dormir (et à créer et à visualiser la scène), pas la composition d'ensemble.

Pour résumer, il semblerait que, très sommairement, penser au monde réel empêche le sommeil, penser à des mondes de fiction le favorise. Toute pensée structurée, tout effort de mémoire est somnifuge, mais laisser les idées vagabonder dans l'imaginaire est somnipète.

Ceci suggère un rapprochement évident : les rêves. Car s'il y a un type de mondes de fictions qu'on associe au sommeil, c'est forcément eux. Et de fait, quand je suis réveillé à un moment tel que je me rappelle les rêves que j'étais en train de faire, essayer de repenser à ces rêves, les rejouer ou les prolonger dans ma tête est ce que je trouve de plus efficace pour me rendormir. (Même quand le rêve était effrayant, il vaut mieux que j'y repense, pour en reprendre le contrôle, pour me rappeler que c'est moi qui commande et que je peux faire ce que je veux dans mes rêves : c'est sans doute cette démarche qui m'a amené à faire régulièrement des rêves lucides.)

Et j'ai souvent l'impression, dans ces conditions, qu'il se forme une bataille pour le contrôle de mon cerveau, entre les forces somnipètes, à commencer par les souvenirs des rêves que je viens de faire (souvenirs très fragiles mais qui se renforcent si on rejoue les quelques scènes qu'on se rappelle), et les forces somnifuges, essentiellement toutes les pensées ayant trait au monde réel, y compris celles qui sont évoquées par les rêves. Je me retrouve souvent à tourner dans mon lit en essayant de revivre mes rêves et à me retrouver régulièrement distrait par d'autres pensées incidentes (ah mais ça me rappelle quelque chose ça… mais quoi ?), rapidement somnifuges.

Mais ceci soulève aussi la question de savoir ce qui est la cause et ce qui est l'effet. J'écris ci-dessus qu'il y a des pensées qui favorisent l'endormissement et d'autres qui l'empêchent, mais c'est un peu un post hoc ergo propter hoc : peut-être que les pensées que je qualifie de somnipètes sont non pas celles qui favorisent l'endormissement mais simplement celles qui l'accompagnent, celles qui sont favorisées par un début de sommeil. Cela collerait aussi bien avec la ressemblance aux rêves (si on est dans une configuration mentale prête à dormir, voire rêver, on va avoir tendance à produire des pensées oniriques), et cela expliquerait que j'ai du mal à reproduire ce genre de pensées quand je suis debout éveillé et alerte. J'ai cependant l'impression, sans pouvoir en apporter la moindre preuve, qu'il y a une causalité réciproque (i.e., un cercle vertueux ou vicieux de l'endormissement ou du réveil) : ce sont les mêmes pensées qui sont favorisées par l'endormissement et qui l'encouragent et les mêmes qui sont favorisées par le réveil et qui l'alimentent.

Ce serait aussi intéressant de savoir si ces modes mentaux correspondent à quelque chose qu'on pourrait détecter de façon objective. Par exemple, si j'arrive à reconnaître en moi-même des pensées somnifuges et somnipètes et à reproduire les unes ou les autres, est-ce que cela se verrait dans une IRM fonctionnelle ? Y a-t-il des zones du cerveau spécifiquement associées aux unes et aux autres (au-delà des différences au sein de chaque catégorie) ?

Faute de disposer d'une IRMf, je veux bien que les personnes qui me lisent me disent si elles ressentent aussi cette distinction entre pensées somnifuges et somnipètes et, le cas échéant, ce qui constitue pour elles un modèle de pensée somnipète.

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(lundi)

Difficultés à dormir

Cela faisait longtemps que je n'avais pas parlé de sommeil. En fait, en général, je ne dors pas si mal (en tout cas beaucoup mieux que la lecture du billet que je viens de lier peut le laisser penser). Mais en ce moment, mon immeuble subit un ravalement de façade, donc des bruits de travaux de 8h15 à 17h (en gros) tous les jours ouvrés, et l'effet sur mon sommeil est catastrophique. L'occasion de raconter un peu ce que je comprends des phénomènes qui influent sur le sommeil (le mien, en tout cas, mais je suppose que je suis loin d'être le seul à subir certains de ces effets).

La première chose que je veux évoquer est la classification des gens en « lève-tôt » et « couche-tard » (en anglais on dit lark et [night] owl, cf. cette page qui ne dit cependant pas grand-chose). Il n'y a aucun doute que je sois du côté « couche-tard » (hibou), et il est intéressant de se demander comment ce genre de choses se manifeste : disons que j'ai l'impression que « couche-tard » n'est qu'un symptôme et que la cause est un peu différente. L'analyse que j'ai envie de mener s'appuie sur cette merveilleuse citation de l'ex d'un ami :

Il y a deux moments agréables dans la journée : le soir quand on se couche, et le matin quand on ne se lève pas.

Non seulement c'est très drôle, mais je pense que c'est une clé importante de compréhension de la relation qu'on peut avoir avec le sommeil. Considérons ces deux plaisirs du sommeil : le fait de se coucher le soir, et le fait de ne pas se lever le matin. Je pense que la classification en « lève-tôt » et « couche-tard » est mieux reflétée par la réponse à la question du plaisir que chaque personne éprouve dans ces deux moments. Il y a des gens, bien sûr, qui n'aiment pas spécialement dormir ou n'éprouvent pas le besoin de le prolonger au-delà d'un minimum, ni dans un sens ni dans l'autre, et qui sont donc à la fois couche-tard et lève-tôt. (Je ne sais pas si je dois les envier : certes, ces personnes ont plus d'heures productives dans la journée, mais ça veut aussi dire qu'elles ont moins de rêves, or rêver est une des choses que je préfère dans la vie : donc, au final, pendant une période de temps donnée, elles auront peut-être plus vécu dans le monde réel, mais moi, pendant ce même temps, j'aurai volé dans les nuages, pratiqué la magie, fondé et détruit des empires, affronté et vaincu des créatures terrifiantes, et toutes sortes d'autres choses que je ne regrette pas.) Mais parmi les gens qui apprécient le sommeil, on peut se demander si on préfère se coucher ou ne pas se lever — prolonger le sommeil du soir en se couchant plus tôt ou celui du matin en se levant plus tard. Et je pense que les heures auxquelles on se couche ou se lève ne sont qu'un effet secondaire de notre relation à ces deux plaisirs : sans contrainte, j'ai naturellement tendance à me coucher de plus en plus tard et à me lever de plus en plus tard, pas tellement parce que j'aime me coucher tard ni me lever tard dans l'absolu mais parce que j'aime rester plus longtemps au lit beaucoup plus que je n'aime m'y mettre.

Dans mon cas l'explication est simple : passer du réveil au sommeil ou vice versa est une forme de violence, donc dans les deux cas je vais avoir tendance à la repousser. Quand je réfléchis à quelque chose (surtout quand j'ai enfin trouvé le flow), je n'ai pas envie de m'interrompre pour aller dormir ; de plus, pour moi, comme je le disais ici, le sommeil du soir n'est pas très agréable, je suis facilement victime de petites hypothermies (ou au contraire d'hyperthermie), de crises d'angoisse, de confusions nocturnes, bref, ce n'est pas un début qui me motive beaucoup à aller au lit ; en revanche, quand je n'ai aucune contrainte m'obligeant à me lever, plus mon sommeil dure, plus il devient agréable, rempli de rêves (or j'adore rêver), bref, entre les deux moments évoqués par l'aphorisme cité ci-dessus, je préfère largement le second. Ce phénomène de retardement de l'heure de lever et de coucher finit par buter contre des limites liées à toutes sortes d'effets de la vie sociale ou simplement de la lumière solaire, mais il m'est beaucoup plus facile de me décaler vers le tard que vers le tôt.

Je suppose, donc, qu'il y a une certaine symétrie et que les gens qui aiment se lever tôt (et qui aiment quand même bien dormir) apprécient plus le fait de se coucher que le fait de traîner au lit le matin, et que ça a tendance à les décaler progressivement dans l'autre sens.

Bref.

Des travaux qui font du bruit à partir de 8h15, on peut me dire, ce n'est pas furieusement tôt : tout de même, se lever à 8h15 ce n'est pas bien méchant ! De fait, il m'arrive assez souvent de devoir donner cours à 8h30, et ce à Palaiseau qui plus est, donc je dois me lever bien plus tôt que ça. Pourquoi est-ce que ces travaux de ravalement m'affectent tant, alors ?

Un des effets les plus pervers de mon sommeil est que non seulement les tracas et l'anxiété m'empêchent de dormir (or je suis facilement anxieux), mais en plus, la cause d'anxiété qui m'affecte le plus pendant la nuit, et m'empêche le plus souvent de dormir, est justement celle de manquer de sommeil. De là un cercle vicieux dans lequel je tombe trop facilement : je ne dors pas pour une raison X ou Y, je sens bien que l'heure tourne, je me dis que le nombre d'heures de sommeil que je vais avoir diminue, et plus je sens qu'il diminue plus j'angoisse à l'idée que je vais manquer de sommeil, et du coup, moins j'arrive à m'endormir. Ce cercle vicieux de l'insomnie peut être encore empiré si mon poussinet fait lui-même de l'insomnie, parce qu'à ce moment-là nous avons tendance à nous empêcher l'un l'autre de nous rendormir en gigotant dans le lit parce que nous n'arrivons pas à dormir (jusqu'à ce que parfois, n'en tenant plus, l'un de nous emporte son matelas et aille dormir dans le salon). Mais le phénomène de base est vraiment celui-ci : la crainte de manquer de sommeil m'empêche de dormir donc s'auto-alimente.

D'où un paradoxe : si je me couche, disons, à minuit et que je sais que je peux dormir autant de temps que je voudrai (parce que je n'ai pas de rendez-vous, pas de cours à donner, pas de réveil à mettre, pas de crainte que quelque bruit de chantier me réveille), je vais dormir peut-être jusqu'à 8h ; si d'aventure je fais un peu d'insomnie, je vais généralement me rendormir rapidement parce que je sais que ce n'est pas grave, qu'il me suffira de dormir un peu plus tard (et du coup, je n'ai pas d'inquiétude, du coup je me rendors facilement, du coup je n'ai pas besoin de me lever plus tard). Alors que si je programme un réveil pour, disons, 8h30 (donc après le moment où je me serais sans doute réveillé spontanément sans contrainte), je sais que je ne peux me permettre « que » 30min d'insomnie sous peine de manquer de sommeil, et dès que quelque chose va me réveiller, je vais m'inquiéter de ne pas réussir à me rendormir en 30min, et du coup je ne vais, effectivement, pas y arriver. Donc en fait, si je veux bien dormir en mettant un réveil à 8h30, je dois me coucher très très tôt, pas pour dormir autant de temps, mais pour être rassuré sur le fait qu'il est peu plausible que je fasse tellement d'insomnie.

Bon, mais comme je le disais, ça m'arrive bien de temps en temps de devoir me lever tôt. Alors pourquoi est-ce que ce n'est pas tellement la catastrophe ? Et pourquoi ces travaux de ravalement sont-ils différents ?

Parce que, en temps normal, je sais que c'est, justement, exceptionnel : si je dois me lever, disons, le lundi à 7h, je vais me coucher le dimanche soir vers 22h, mais surtout, je vais me dire bon, même si je manque un peu de sommeil cette nuit, ce n'est pas bien grave, parce que la nuit dernière j'en ai eu assez, parce que la nuit suivante j'en aurai assez, et au pire je pourrai toujours faire une sieste (en vrai, je ne fais jamais de sieste, mais le fait de pouvoir éventuellement en faire une me rassure quant au fait que je ne vais pas manquer gravement de sommeil), du coup l'anxiété de manquer de sommeil reste maîtrisée, et la moindre petite insomnie ne débouche pas sur le cercle vicieux que j'ai décrit.

L'autre chose c'est que, tant que ça reste occasionnel, je peux prendre des substances qui m'aident à dormir. La doxylamine (antihistaminique en vente libre sous le nom de Donormyl®) a un effet très fort sur moi : tellement fort que les comprimés de 15mg, prévus pour être coupés en deux, je les coupe typiquement en quatre (ce qui demande, d'ailleurs, une certaine habileté), i.e., je prends environ 4mg (parfois même seulement 2mg, un huitième de comprimé, mais là c'est limite du microdosing), et ça m'aide merveilleusement à me rendormir si je fais de l'insomnie. Mais ça ne marche qu'une seule nuit : si je recommence le lendemain, ça marche beaucoup moins bien voire pas du tout, et il y a un contrecoup les nuits suivantes. En plus, comme la doxylamine a une demi-vie très longue, il ne faut surtout pas la prendre pendant la nuit (sinon on est groggy toute la matinée) mais seulement au moment de se coucher, donc il faut décider à l'avance si le risque d'insomnie est fort : tout ça me va très bien si je dois, disons, un ou deux jours par semaine me lever à 7h, mais je ne peux pas en prendre régulièrement. Sinon, j'ai aussi de la mélatonine (pour le coup, la demi-vie doit être de quelque chose comme 30min), mais ce n'est pas vraiment un somnifère, c'est plutôt quelque chose qui aide à se recaler quand on est décalé. Et j'ai du zopiclone (qu'un psychiatre m'a prescrit au début du premier confinement) qui me fait aussi un effet très fort donc je coupe les comprimés en quatre voire en huit, mais là aussi j'ai peur de l'accoutumance, et ce n'est vraiment pas un sommeil très agréable, donc je n'en prends que rarement, quand je sens que je pars vraiment dans un cercle vicieux d'insomnie. Au rayon des quasiplacébos, je prends des tisanes « nuit tranquille » (mais ça fait faire pipi, ce qui n'est pas forcément malin) ou de l'Euphytose, mais ça reste très limité.

Bref, les médicaments peuvent m'aider ponctuellement, mais dans le cas présent ils ne me sont pas d'un grand secours.

L'autre conseil qu'on m'a donné, c'est de miser sur la régularité : plusieurs personnes m'ont dit en substance :

Prends l'habitude de te lever tous les jours à la même heure, aussi précisément que possible, même le week-end, et de te coucher dès que tu es fatigué (que ce soit tôt ou tard), et tu dormiras vite bien.

Alors d'abord, c'est un conseil de lève-tôt, ça, et ça représente un effort d'une très grande violence pour un couche-tard, ou plus exactement quelqu'un comme moi pour qui, ainsi que je l'évoque plus haut, le plus grand plaisir est de ne pas se lever — ça demande justement à renoncer à ce plaisir. En outre ça pose un problème pratique qui est que, si j'ai des cours occasionnellement pour lesquels je dois me lever très tôt, ça voudrait dire que je dois tous les jours me lever à l'heure la plus tôt qui convienne à tous ces cas. Mais oublions ce point. Le fait est surtout que ça ne marche pas pour moi.

Programmer mon cerveau pour me réveiller à une certaine heure, je sais assez bien faire, en fait : si un jour donné je suis réveillé à, disons, 8h, et que je mets une lumière assez forte dans mon champ visuel à cette heure-là (j'ai une lampe de luminothérapie à cet effet), surtout si, en même temps, je mange un peu, alors le lendemain je me réveillerai à l'heure en question. Ça marche très bien. Mais l'ennui c'est que ça ne signifie absolument pas que je ne serai pas fatigué à l'heure en question : je me réveille mais crevé et incapable de me rendormir.

Les bruits de travaux, donc, me forcent en ce moment à être réveillé tous les jours quelque part entre 8h15 et 8h30. (En fait, c'est pervers, parce qu'ils ne font pas forcément tout le temps beaucoup de bruit, mais comme je n'ai aucun moyen de savoir à l'avance combien de bruit ils vont faire, mon cerveau table sur le pire cas.) Du coup, je tombe de sommeil vers 22h, voire avant (il y a quelques jours, je me suis couché à 20h45, ça n'a pas dû m'arriver souvent dans ma vie hors des jours où j'étais carrément malade). Je m'endors sans problème au moment où je me couche, et… trois nuits sur quatre, je me réveille environ quatre heures plus tard et fais une énorme insomnie. Donc oui, j'arrive à être très régulier, mais c'est une régularité complètement merdique, où je me réveille en étant quand même totalement mort de fatigue, je passe la journée à bâiller, je me couche très tôt, je m'endors immédiatement, je me réveille au milieu de la nuit plus du tout fatigué, mais angoissé à l'idée que je fais une nouvelle insomnie, je me rendors seulement au bout de trois ou quatre heures, et le cycle de merde reprend. Et même les jours où par chance je ne fais pas d'insomnie, certes cela me procure une journée agréable où je suis intellectuellement alerte, mais ils alimentent le problème la nuit suivante, parce que comme du coup j'ai plutôt trop dormi (de 22h à 8h15 ça fait quand même pas mal), et soit je vais être poussé à me coucher plus tard et l'insomnie ne sera que plus forte parce que le risque de manquer de sommeil le sera, soit je me couche quand même tôt et ça cause aussi une insomnie en favorisant le sommeil biphasique.

Encore une autre option serait, donc, de me dire que tant pis, je vais assumer pleinement le sommeil biphasique, disons entre 21h30 et 1h30 et entre 4h et 8h (puisque cela semble être grosso modo le cadencement auquel me conduisent mes insomnies). Il y a toutes sortes de gens qui ont toutes sortes de théories selon lesquelles le sommeil biphasique ou interrompu est « naturel » (whatever the f*ck this may mean) : voir cet article Wikipédia, notamment les références à Ekirch dans la section intitulée interrupted sleep (théorie aussi résumée dans cet article que j'avais déjà référencé). Mais on a beau avoir toutes sortes de théories sur lesquelles on peut profiter des heures d'éveil entre, disons, 1h30 et 4h pour travailler, en pratique ça marche très mal, et quant au fait de se coucher à 21h30 c'est tout de même socialement très handicapant (surtout quand on a un copain qui rentre assez tard du bureau et qui n'a pas une grande motivation à se coucher tôt, et qui, a contrario, apprécie très peu d'être réveillé au milieu de la nuit).

Bref, ces travaux de ravalement de façade, non seulement ils m'auront coûté en gros le même prix que ma nouvelle moto et leur bruit me rend le travail très difficile même quand je suis réveillé et alerte (bon, pour ça j'ai des pistes pour trouver des endroits où travailler, je vais finir par en faire marcher une), mais en plus j'ai l'impression qu'ils sont en train de me coûter six mois de ma vie en sommeil perdu, et je n'avais pas vraiment besoin de ça juste après une pandémie qui nous en a tous déjà fait perdre dix-huit. Mais au-delà de mon cas personnel, je mesure combien toute l'organisation sociale est construite en faveur des « lève-tôt » au détriment des « couche-tard » qui doivent souffrir immensément quand ils ont un emploi qui exige une présence tous les jours à une heure inflexible, et il n'est pas très surprenant, comme le mentionne le truc de la BBC que je citais tout en haut que cela se ressente sur l'espérance de vie des « hiboux ».

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(vendredi)

Sur le mythe des contrats librement consentis

Je ne parle pas souvent politique sur ce blog, et je n'aime pas trop ça, mais ce qui suit est un point auquel je pense souvent, et comme une discussion récente sur Twitter (qui est partie de la question de savoir si les pilotes de course moto ont des clauses dans leur contrat leur interdisant de rouler à moto sur route, et si une telle clause serait légitime et/ou permise par le droit français) m'a amené à m'exprimer à ce sujet, je vais essayer de rassembler mes idées un peu mieux (c'est-à-dire plus longuement) qu'une collection de tweets ne le permet. Si vous voulez juste le résumé, lisez les points énumérés en caractères gras ci-dessous.

Le sujet concerne les contrats, au sens juridique, et surtout au sens de la philosophie du droit qui les sous-tend. Ce que je veux dénoncer, et cette dénonciation devrait être un grand enfonçage de portes ouvertes à la hache bénie +2 trempée dans la potion de banalité, c'est l'idée des contrats librement consentis par les contractants et l'argument complètement bullshitesque si tu n'es pas content, il ne faut pas signer.

De quoi est-ce que que je parle ? Il existe une philosophie politique, parfois connue sous le nom de libéralisme mais comme ce mot désigne tout et n'importe quoi il faut peut-être l'éviter ou le qualifier comme libéralisme classique à la Locke, Smith et Bastiat, que je me permet de simplifier au point de la caricature en le résumant ainsi : primo, le but de l'État est (uniquement) de préserver la paix entre individus (i.e., l'absence de violence) et de leur garantir la vie, la liberté, et la propriété (qui est conçue comme une extension de la liberté en ce qu'elle est le terrain sur lequel s'exerce la liberté), et secundo, toute construction sociale doit passer par des échanges entre individus, librement consentis parce que mutuellement bénéfiques, et codifiés sous forme de contrats, qu'il est donc du devoir de l'État de faire appliquer (au travers d'un système juridique et notamment de cours de justice capables de faire usage du monopole de la violence légitime dont dispose l'État pour régler les différends et tenir chacun des contractants à ses obligations).

Un contrat, donc, c'est un document légal (normalement écrit et signé, mais peu importe, le système juridique définira une façon de vérifier le consentement) par lequel deux parties ou plus choisissent librement de se donner des obligations réciproques (synallagmatiques), par exemple je te donne X et en échange tu me donnes Y, se créant ainsi une sorte de loi pour elles-mêmes, le service de l'État étant alors de rendre cette loi applicable (i.e., d'obliger les parties à tenir leurs promesses).

Le fondement théorique de l'intérêt de la notion de contrat peut se comprendre, par exemple, sous l'angle de la théorie des jeux : dans un dilemme du prisonnier, par exemple, en l'absence de contrat, les deux parties ont chacune intérêt à faire défaut quel que soit le choix de l'autre, ce qui conduit à une situation collectivement pessimale ; mais si le jeu (ou un Léviathan quelconque) permet aux parties de signer un contrat de coopération mutuelle, en se liant les mains de façon synallagmatique pour s'obliger à coopérer, elles arrivent à un équilibre meilleur. Dans un jeu à somme nulle les contrats ne peuvent pas avoir d'intérêt, mais le monde réel n'est pas à somme nulle, il y a énormément de situations gagnant-gagnant, et c'est là que les contrats ont leur intérêt.

La promesse de la théorie philosophique que j'essaie de résumer (et que, de nouveau, je suis surtout en train de simplifier à outrance), c'est — à partir de cette constatation théorique — que cette société basée sur un État minimal qui se contente de faire appliquer les contrats peut fonctionner de façon stable : qu'elle évite la guerre perpétuelle de tous contre tous, qu'elle ne dégénérerait pas en concentration excessive de pouvoirs entre les mains d'un petit nombre, et notamment que le libéralisme évite « naturellement » les situations de monopole par une sorte de magie du libre marché que je n'ai jamais bien comprise (quelque chose comme il n'est l'intérêt de personne qu'un monopole se forme, donc s'il risque de se former, une concurrence apparaîtra), si bien que les forces restent toujours grosso modo équilibrées (au moins si on part d'une situation où c'est le cas) et que les contrats sont donc légitimes.

Voilà, c'est vraiment simplifié et même caricaturé (surtout pour un domaine du paysage politique qui incorpore énormément de diversité), mais il y a des gens qui croient à ce genre de choses : dans une version plus imagée pour les geeks, que l'État est (= devrait être) une sorte de noyau de système d'exploitation de la société, qui assure juste un mécanisme de protection entre processus et un système de communication et d'arbitrage de ressources, et ensuite tout le reste doit être construit au-dessus de cette couche minimale par le mécanisme des contrats. Ça peut plaire aux geeks parce que c'est une forme de minimalisme qui, informatiquement, se tient.

(Même si je n'adhère pas à cette vision des choses, je veux quand même la défendre sur un point, c'est que beaucoup de gens associent le libéralisme à droite sur l'axe politique gauche-droite : et certainement, tant qu'on a affaire à une vision idéalisée de la société, on peut penser un idéal libéral de droite qui est une sorte de capitalisme glorifié où les acteurs majeurs de l'économie seraient des entreprises ; mais je souligne qu'on peut aussi imaginer un libéralisme de gauche, où les acteurs majeurs seraient des associations à but non lucratif, des mutuelles, qui se formeraient pour remplir les différentes missions de service public, le rôle des contrats étant alors essentiellement de maintenir tous les acteurs dans leur bonne foi. Cette société rêvée est celle d'un État minimal, qui se contente de faire appliquer les contrats, mais avec des services publics forts et solidaires, dont la force est justement qu'il sont créés séparément et indépendants du risque de captation par l'État : les services publics apparaissent parce qu'ils conduisent à une situation gagnante pour tout le monde. Je ne développe pas parce que ce n'est pas mon propos ici, et parce que, de nouveau, je ne crois pas spécialement à cette utopie, mais je la mentionne pour rejeter au passage l'idée que le libéralisme tel que défini dans les paragraphes précédents est forcément « de droite ».)

C'est évidemment une utopie, une sorte d'utopie de la liberté comme on pourrait avoir une utopie de l'égalité (la société communiste) ou une utopie de la fraternité (façon peace and love). J'aime bien les utopies parce qu'elles fournissent une sorte de cadre de pensée auquel comparer le monde réel, mais il faut garder à l'esprit que les utopies ne sont pas le monde réel et que lourd est le parpaing de la réalité sur la tartelette aux fraises de nos illusions.

Alors bien sûr nous ne sommes pas du tout dans ce monde utopique (certainement pas dans sa forme « de gauche », mais pas non plus, quoi que disent ses adversaires, dans sa forme « de droite »). Mais cette vision des choses, cette grille de lecture, a beaucoup d'influence sur notre société réelle : à la fois du côté du droit, qui reconnaît la notion de contrat et les garantit, même s'il y met toutes sortes de limites, mais aussi du point de vue de la perception (psychologique, morale…) que nous avons de la notion d'engagement (si tu n'es pas content, il ne fallait pas signer).

Les choses que je veux dire, donc, et qui, de nouveau, sont (ou devraient être) surtout de l'enfonçage de portes ouvertes, sont les suivantes :

  1. Un contrat n'est véritablement légitime (et concrètement, ne conduira à une situation réellement gagnant-gagnant) que lorsque les parties contractantes sont à peu près équilibrées dans leur rapport de force. Dans le cas contraire, ce n'est pas un contrat légitime mais moralement inique (parce qu'il ne fait qu'exploiter le jeu de pouvoir qui préexiste), et il y a même un nom pour ça : c'est du chantage.
  2. Il y a un test simple permettant de savoir si effectivement les deux parties contractantes sont dans une situation à peu près équilibrée : c'est de regarder si elles ont réellement contribué de façon à peu près égale au choix et à la rédaction des clauses et termes du contrat (ou au moins, qu'il aurait été possible pour chacune d'elle de le faire, de faire valoir ses objections). Lorsque ce n'est pas le cas, l'une des deux parties, celle qui n'a pas pu choisir les termes, est la partie faible, et le contrat est inique.
  3. Notamment, mais je ne saurais le dire assez haut et assez fort, la seule liberté de ne pas signer et d'aller voir ailleurs ne vaut rien du tout, c'est un faux choix un peu comme la bourse ou la vie.
  4. L'immense majorité des contrats auxquels nous avons affaire en tant qu'individus, sont de ce type inique. À la fois comme travailleurs et comme consommateurs (donc à la fois en gagnant de l'argent et en le dépensant), nous sommes victimes de ces contrats iniques.
  5. L'idée que l'État (ou la société, c'est-à-dire en pratique, la justice) devrait se contenter de faire appliquer les contrats en feignant d'ignorer cette iniquité est honteuse.
  6. La défense des parties faibles dans les contrats doit s'organiser autour de deux axes : encadrer ce qu'un contrat peut contenir pour en interdire les clauses les plus typiquement scandaleuses, d'une part, et chercher à rééquilibrer les forces, par exemple en fédérant les parties faibles pour leur redonner de la force de négociation.

Nous sommes dans une société où on n'arrête pas de nous faire signer des trucs et des machins. Ce rituel de la signature est un simulacre de consentement véritablement obscène : il entretient l'illusion d'une liberté alors que, en réalité, l'immense majorité des signatures sont des faux choix. Lorsque la signature est apposée en bas d'un contrat que nous avons à peine le temps de lire, et certainement pas le loisir de négocier, ce contrat est inique, et la mascarade de la signature sert simplement à donner bonne conscience à toutes les parties impliquées en camouflant le chantage qui est en réalité en train d'avoir lieu sous les atours d'un pacte librement consenti entre égaux.

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(dimanche)

Bref, je me suis acheté une nouvelle moto

Je m'étais acheté ma première moto, une Honda CB-500F (modèle 2019), il y a deux ans, presque immédiatement après avoir eu le permis A2 ; maintenant que j'ai été « upgradé » vers le permis A, j'ai décidé d'« upgrader » aussi la moto, et je me suis acheté une Yamaha Tracer 9 GT (modèle 2021, donc) (fiche technique ici). Quelques explications sur pourquoi, pourquoi ce choix, et mon premier ressenti.

Bon, alors d'abord, pour évacuer ça tout de suite, je ne peux pas ne pas avouer qu'il y a un côté impulsif dans cet achat, quelque chose comme j'ai maintenant le droit de conduire une moto plus puissante, donc je vais m'acheter une moto plus puissante. Est-ce que j'avais vraiment besoin d'une moto plus puissante ? Sans doute pas. Et d'autant moins que je respecte les limites de vitesse et que je n'ai quasiment jamais tourné la manette des gaz à fond sur la CB-500 : le seul moment où je ressens vaguement qu'elle atteint ses limites, c'est en allant autour de 110km/h sur l'autoroute et en décidant d'accélérer pour me dégager d'une situation que je n'aime pas, et encore, c'est sans doute parce que je rechigne trop à tomber un rapport (le truc c'est que j'ai l'habitude que, à vitesse plus modérée, la moto ait une capacité à accélérer vraiment énorme, j'oublie qu'elle a quand même des limites, et quand je tombe dessus je suis un peu surpris). Mais sinon, les limites sont ailleurs : dans ce que la réglementation impose, et surtout, dans ce que le conducteur accepte de prendre comme vitesse ou comme accélération. Donc non, je n'ai pas besoin d'une moto plus puissante. Mais j'en ai quand même envie.

C'est peut-être un effet pervers du passage obligatoire par la case A2 : il n'y a rien qui donne plus irrationnellement envie de faire quelque chose que de l'interdire. Ça semble être tellement banal chez les jeunes permis moto, une fois leurs deux ans de A2 passés, soit de se faire débrider leur moto (si elle est rendue compatible A2 par bridage, ce qui n'est pas mon cas) soit de la revendre et d'en acheter une autre, que tout le monde à l'auto-école semblait le considérer comme une évidence. Je me demande, du coup, si ça ne provoque finalement pas l'effet pervers d'inciter à acheter des plus grosses cylindrées. (Je veux dire : si on s'était contenté de me conseiller de ne pas dépasser 35kW au début, je n'aurais possiblement pas ressenti l'envie de les dépasser même après ; mais comme c'était interdit, il est plausible que ça ait joué.)

Bref, je ne peux pas ne pas avouer un côté crise de la quarantaine, voire concours de bite. Mais bon, ça reste raisonnablement raisonnable, si j'ose dire. (Si j'avais vraiment écouté ma bite, j'aurais acheté une sportive de 1000cm³, ce qui aurait été invraisemblablement malpratique en plus d'être complètement con[#].)

[#] Peut-être que cette remarque mériterait une entrée un peu plus longue que juste une note dans celle-ci, et une auto-psychanalyse un peu plus poussée que de blaguer que c'est ma bite qui parle, mais oui, je suis complètement fasciné, ne serait-ce qu'esthétiquement, par les motos sportives de 1000cm³, ce qui est totalement absurde pour plein de raisons, la plus évidente étant que je n'ai absolument aucun intérêt pour la course motocycliste, que je ne tiens pas spécialement à rouler vite, et que les motos sportives sont faites pour ça et uniquement pour ça et sont — de ce que je comprends — invraisemblablement malcommodes pour quoi que ce soit d'autre. (Très difficiles à conduire de façon modérée, inefficaces et même pas tellement coupleuses à bas régime, dangereuses, peu maniables, extrêmement inconfortables, sans aucun espace de stockage, souvent dépourvues de ne serait-ce qu'une jauge à essence.) Donc même si j'aurais peut-être les moyens de m'en acheter une (mais probablement pas de la faire assurer), je ne suis pas fou au point de le faire, mais en même, temps, la certitude d'être un minimum raisonnable en résistant à cette tentation absurde ne me donne pas pour autant de satisfaction. Je continuerai à regarder les Honda CBR-1000RR, les Yamaha YZF-R1, les Suzuki GSX-R 1000R et les Kawasaki Ninja ZX-10R, et les personnes qui les conduisent, avec le même regard de jeune ado empli d'un mélange de fascination, de jalousie et de frustration un rêve inabordable. (Et peut-être encore plus de frustration que, justement, ce n'est pas totalement inabordable comme si je rêvais d'avoir un sous-marin ou un yacht : c'est le fait que je pourrais vaguement m'en payer un de ces engins qui rend si irritant de devoir y renoncer. Ce serait déjà plus raisonnable d'en louer une, mais évidemment, ces machins ne se louent pas parce que personne n'est assez fou pour en louer : il y aurait toujours un con pour la faire tomber le premier jour dans la rampe de son parking.) Et sinon, sur le sujet, l'avis de Ryan de FortNine est excellent (il faut bien attendre la dernière minute).

Si le fait d'acheter une moto plus puissante est assez impulsif, en revanche, le fait d'acheter une nouvelle moto se justifie déjà plus, et le fait d'acheter ce modèle spécifiquement est très raisonnable, parce qu'il n'y a pas que la puissance qui change :

J'avais choisi la CB-500F il y a deux ans simplement parce que c'est ce que j'avais eu à l'auto-école et que toutes les critiques convergeaient sur le fait que c'est une bonne moto pour débuter. (J'ai juste fait ajouter une béquille centrale, que je n'ai d'ailleurs jamais réussi à utiliser, une prise 12V allume-cigare, et des barres pare-carter pour protéger le moteur en cas de chute, et qui ont servi.) Peut-être que la CB-500X (même moteur mais en version plus « trail ») aurait été un meilleur choix, en fait, parce qu'un peu plus polyvalente, mais c'était certainement un choix raisonnable pour commencer. Mais question de puissance mise à part, il y a des choses que la CB-500F n'a pas et que je suis content d'acheter avec la Tracer 9.

D'abord, de la bagagerie : ma CB-500F n'a qu'une toute petite place sous la selle passager, juste de quoi mettre un antivol et un paquet de mouchoirs. Au début, j'ai utilisé un sac à dos (spécial moto, un Dainese D-Mach) : mais, outre que ce n'est certainement pas terrible pour la sécurité en cas de chute, ça devient vite fatigant pour les épaules (et si je prends un passager, il faut que ce soit lui qui le porte). Plus récemment, je suis passé à la sacoche pour réservoir (Givi EA117 Tanklock de 26L), mais ça reste limité et malcommode. Je n'aime pas le look des top-case : une chose qui m'a attiré dans la Tracer 9 ce sont les sacoches latérales ; finalement, pour les raisons que je vais dire, je me suis retrouvé à avoir les sacoches et le top-case, et je dois bien reconnaître que le top-case est bien pratique. Alors bien sûr j'aurais pu faire poser sacoche ou top-case sur la CB, mais je pense que c'est certainement mieux si c'est prévu par le constructeur.

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(mercredi)

Sur une entrée en cours d'écriture

Métamotivations : [bon, sérieusement, je ne sais pas ce que sont des métamotivations, mais je trouve ce mot trop rigolo pour ne pas l'écrire]

J'ai commencé il y a quelques semaines à écrire une entrée de ce blog (je vais dire dans un instant à quel sujet, mais pour l'instant ce n'est pas important), et il est arrivé ce qui m'arrive trop souvent : je pars plein d'enthousiasme en me disant que je vais réussir à condenser à sa substantifique moëlle un sujet fort copieux, en même temps que le vulgariser, je me mets à taper, taper, taper, la condensation espérée n'a pas vraiment lieu, au contraire, je me rends compte qu'il faut que je parle de ceci, puis de cela, le texte que j'écris devient de plus en plus indigeste, et, pire, alors que je partais tout content de me dire que l'effort d'exposition me permettra d'y voir plus clair sur le sujet dont je parle, plus je l'écris plus je commence à en avoir marre de l'écrire, donc plus je traîne à m'y mettre, et en plus quand je m'y mets je mets tellement de temps à relire ce que j'ai déjà écrit que les progrès initialement rapides deviennent de plus en plus lent, et cette lente agonie ne prend fin que quand je décide de bouger le billet en cours d'écriture dans un fichier d'entrées inachevées qui prend de plus en plus la forme d'un cimetière, parce que sinon il bloque l'écriture de toute nouvelle entrée.

(Oui, mes phrases sont trop longues. Je sais.)

Que faire quand ce genre de choses se produit ? (C'est fréquent, et j'ai déjà dû en parler plein de fois.) Je n'ai toujours pas trouvé de réponse satisfaisante. Je peux jeter l'éponge et publier l'entrée dans son état inachevé, mais c'est un peu renoncer à toute possibilité de l'améliorer ultérieurement, ce qui me déplaît (il m'arrive bien sûr de modifier des entrées déjà publiées, mais c'est pour ajouter des petites précisions mineures : personne ne va tout relire pour ça). Je peux publier les parties qui sont à peu près présentables (ces entrées fort longues se découpant en parties et sous-parties, je peux publier, disons, le premier chapitre), mais je n'aime pas beaucoup non plus parce que je risque de vouloir quand même y faire des additions ultérieures, et aussi parce que ça rompt ma promesse implicite d'essayer autant que raisonnablement possible d'écrire des entrées indépendantes sur ce blog. (Promesse qui me semble nécessaire si je veux qu'on puisse lire l'entrée #2698 de ce blog sans avoir lu les 2697 qui ont précédé, ce que sans doute personne n'a fait, je ne suis même pas sûr de l'avoir fait moi-même.) Bon, je suis de mauvaise foi, je peux bien dire je suppose qu'on a lu <telle entrée passée>, d'ailleurs il a dû m'arriver quelques fois de le faire, mais si la partie 2 met des années à arriver, personne ne la lira parce que tout le monde aura oublié la partie 1 et que personne n'aura envie de la relire. Même vis-à-vis de moi-même, quand je publie quelque chose sur ce blog, qui est un peu l'espace de swap de mon cerveau, c'est pour me décharger mentalement en me disant que je peux l'oublier puisque je pourrai toujours me relire plus tard (et du coup je ne le fais généralement pas, justement), et ça ne marche plus vraiment si je continue à vouloir donner une suite.

Mais faute d'avoir décidé, je me dis que je peux au moins publier en avance (quitte à la recopier quand même plus tard, ce n'est pas long ce ne sera pas grave) la partie motivations de l'entrée en question. Ne serait-ce que parce que les motivations, c'est un peu comme les remerciements de thèse, c'est la seule chose que doit lire la majorité des gens ; et ici, ils ont, je crois, un intérêt autonome parce que c'est beaucoup moins technique que ce qui vient (enfin, est censé venir) après ; et je ne crois pas avoir envie de les changer plus tard, et elles ont toute leur place ici puisque, finalement, je suis en train de parler de ma motivation.

(En plus, là, j'ai été aspiré par d'autres préoccupations qui m'ont bouffé plein de temps, donc l'écriture de ce billet-ci a elle-même traîné en longueur !)

Voici donc les motivations de ce billet partiellement écrit :

Motivations et introduction générales

Il y a un certain temps, j'avais publié un billet fort mal écrit sur la logique intuitionniste et les mathématiques constructives, pour essayer d'expliquer de quoi il s'agit. J'aimerais réessayer d'en parler, mais en prenant une approche différente : dans le billet précédent (que je ne vais pas supposer que le lecteur a lu, même si ça peut aider de l'avoir au moins parcouru), j'avais mis l'accent sur les règles de la logique intuitionniste (la syntaxe, si on veut), maintenant je voudrais mettre l'accent sur les « mondes » (j'utilise ce terme de façon délibérément vague et informelle, je vais revenir là-dessus) dans lesquels la logique intuitionniste s'applique — la sémantique si on veut. Je pense en effet qu'on comprend beaucoup mieux l'intérêt de cette logique (au-delà de se dire tiens, je vais m'interdire d'appliquer le tiers exclu et voyons ce qui se passe) si on commence par avoir à l'esprit quelques situations où elle s'applique.

Comme on n'a pas besoin de savoir d'avance ce qu'est la logique intuitionniste pour comprendre ces « mondes », cela peut aider, justement, à l'approcher : de l'« intérieur » ils sont régis par la logique intuitionniste, mais de l'« extérieur » ce sont des objets mathématiques classiques (d'ailleurs manipulés régulièrement par des mathématiciens qui n'ont aucune appétence particulière pour la logique, comme les faisceaux en topologie ou géométrie algébrique). Ils forment donc un pont par lequel un mathématicien classique peut comprendre ou visualiser les objets intuitionnistes.

Mais par ailleurs, ces « mondes » sont intéressants, au-delà de l'aspect logique, pour la source de contre-exemples qu'ils fournissent : un monde dans lequel toutes les fonctions ℝ→ℝ sont continues, par exemple, ou dans lequel toutes les fonctions ℕ→ℕ sont calculables, ou dans lequel le théorème des valeurs intermédiaires ne peut pas être affirmé, ou dans lequel on ne peut pas affirmer qu'une suite croissante bornée de réels converge, cela mérite qu'on s'y intéresse même si on n'a aucun intérêt particulier pour la logique : je pense, et c'est en fait ma principale motivation pour m'y intéresser, que cela permet une meilleure compréhension des objets basiques que sont les entiers naturels, les réels, les fonctions entre eux, de comment ils sont construits et de ce qui permet de démontrer ceci ou cela. (Et en comparaison au degré de technicité nécessaire pour construire des mondes dans lesquels l'axiome du choix ne vaut pas, les constructions ici sont raisonnablement peu élaborées bien que plus dépaysantes, ce qui augmente leur intérêt pédagogique.)

J'utilise ci-dessus le mot monde, délibérément vague : disons un mot à ce sujet. En logique classique, le terme correct pour désigner un monde dans lequel vaut une théorie est celui de modèle (pour montrer qu'une théorie T n'implique pas un énoncé φ, on va construire un modèle de T ne vérifiant pas φ). Il y a plusieurs notions de modèle permettant de donner une sémantique à la logique intuitionniste : modèles de Kripke, par exemple, modèles à valeurs dans une algèbre de Heyting, ou encore topoï. Les « mondes » dont je veux parler sont, en l'occurrence, des topoï, mais je ne compte pas expliquer ce qu'est un topos en général, uniquement en donner des exemples. Pourquoi ? Pas que ce soit immensément compliqué si on connaît un peu de théorie des catégories (encore qu'il y a la subtilité qu'il y a deux sens, apparentés mais distincts, du mot topos : topos de Grothendieck [dans ce cas le pluriel est un topos, des topos] ou topoï élémentaires [dans ce cas le pluriel est un topos, des topoï], ces derniers étant plus généraux que ces premiers), mais je pense que la notion de topos ne peut être correctement comprise qu'en ayant au préalable un stock d'exemples, et il s'agit donc de commencer par là. D'autre part, je ne prétends pas énoncer de résultat de complétude. Disons un mot à ce sujet.

[Le paragraphe suivant est une digression par rapport à mon propos général. On peut le sauter sans perdre le fil.]

Quand on a une théorie logique (ce mot étant pris ici, informellement, dans un sens excessivement vague et général), lui définir une sémantique, c'est définir un tas de mondes possibles (même remarque) qui valident certains énoncés (i.e., certaines choses sont vraies dans tel ou tel de ces mondes), et la moindre des choses est que la sémantique donne raison à la théorie, c'est la partie qu'on appelle la soundness en anglais, et je ne sais pas quel mot utiliser en français (cohérence ?) : dire que la sémantique Muf est sound (sensée ?) pour la théorie Truc, c'est dire que tout ce que la théorie Truc permet de démontrer sera vérifié dans chacun des « mondes » Muf. En général, ce n'est pas difficile, c'est même souvent une évidence tellement évidente qu'on ne se fatigue pas à le dire. (Mais remarquez que les « mondes » dont je veux parler, s'ils sont sound pour la logique intuitionniste, ne le sont pas pour la logique classique, et c'est bien pour ça qu'il y aura des théorèmes des mathématiques classiques qui ne seront pas valables dans certains d'entre eux, du genre le théorème des valeurs intermédiaires.) Mais l'autre chose qu'on veut souvent (mais pas forcément) avec une sémantique, c'est qu'elle soit complète, et là ça veut dire la réciproque : dire que la sémantique Muf est complète pour la théorie Truc, c'est dire que tout ce qui est vérifié dans chacun des « mondes » Muf pourra être démontré dans la théorie Truc. En logique classique du premier ordre avec la sémantique fournie par la notion habituelle de modèle, si vous savez ce que c'est, on a effectivement complétude, et le résultat en question s'appelle le théorème de complétude de Gödel (qui affirme que, dans le contexte du calcul des prédicats du premier ordre en logique classique, si φ est vrai dans tout modèle d'une théorie T alors φ est démontrable à partir de T). La question de la mesure dans laquelle les topoï définissent une sémantique complète par rapport à la logique intuitionniste dépend crucialement de ce qu'on appelle exactement la logique intuitionniste (le problème n'étant pas les règles de déduction mais ce sur quoi on s'autorise à quantifier), et essayer d'expliquer ça, sur quoi je n'ai d'ailleurs pas les idées aussi claires que je voudrais, m'entraînerait à parler de logique d'ordre supérieur, de théorie des types et de choses dont je ne veux pas parler. Donc je vais faire complètement l'impasse sur tout ce qui concerne la complétude, et du coup il n'est pas vraiment pertinent que j'explique ce qu'est un topos, ce qui m'importe ce sont les exemples que je veux exposer et le fait qu'ils soient sound.

[Fin de la digression.]

Ce qui est intéressant à comprendre, aussi, c'est le rapport entre le point de vue « interne » et le point de vue « externe » sur les « mondes » en question : on peut soit se plonger dans un de ces « mondes », le regarder avec les lunettes « internes », auquel cas on a affaire à des ensembles dans un monde de maths intuitionnistes, ou au contraire le regarder « de l'extérieur », auquel cas on a affaire à des objets un peu plus compliqués (faisceaux, par exemple, en tout cas des objets d'une catégorie et c'est cette dernière qu'on appelle topos) mais dans un monde plus familier puisque la logique classique s'applique. Les deux points de vue se traduisent l'un l'autre (du moins, tout énoncé « interne » peut se réécrire de façon « externe », la réciproque n'est pas forcément vraie), ils s'éclairent et se complètent. Ce que je voudrais faire c'est expliquer, sur quelques exemples, comment marche cet aller-retour.

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(mardi)

Visite de la « boule » de Chinon (première centrale nucléaire en France)

Samedi dernier, pour les 38e journées européennes du patrimoine, le poussinet et moi sommes allés visiter le premier réacteur nucléaire historique français, mis en service en 1963 et (rétroactivement) baptisé A1, ou plus familièrement la boule, de la centrale de nucléaire de Chinon (Indre-et-Loire ; c'est ici, au bord de la Loire, en fait sur la commune d'Avoine[#] et pas de Chinon). Je précise que la centrale de Chinon est encore en activité, mais la partie qui sert à l'heure actuelle, ce sont les quatre réacteurs (peu originalement baptisés B1, B2, B3 et B4) de la partie dite Chinon B, construits dans les années 1980, et pas les trois expérimentaux de Chinon A, construits dans les années 1960, et qui sont à l'arrêt (depuis 1973 pour la boule) et en cours de démantèlement. La « boule » a été transformée en musée (même s'il faut prendre ce mot avec des pincettes comme je vais le dire).

[#] Peut-être parce que ce serait trop facile si la centrale nucléaire de Chinon était à Chinon, ou peut-être parce que la centrale nucléaire à Avoine ça donne l'impression qu'elle tourne aux céréales. Plus sérieusement, la centrale est au bord du fleuve parce qu'elle l'utilise pour son refroidissement, et je suppose que Chinon est plus connu qu'Avoine à cause du vin et/ou du château.

Le poussinet est un grand fan du nucléaire (il est notamment adhérent de l'association Les Voix du Nucléaire). Je suis globalement d'accord avec lui (en ce sens que ceux qui soulèvent des objections contre le nucléaire n'ont pas compris l'urgence et l'importance de la catastrophe climatique ; pour le grand public, j'aime renvoyer à cette vidéo de la toujours excellente chaîne de vulgarisation Kurzgesagt), mais ce n'est pas tellement ce qui m'a convaincu : c'est surtout que j'ai une fascination pour le gros équipement électrique (voir par exemple ici ou ).

Nous sommes allés à Chinon vendredi soir (avec la voiture électrique du poussinet, bien sûr). Notre plan était probablement de visiter un peu plus que juste la centrale, mais nous avons été pris par le temps (nous sommes partis plus tard que prévu, et avons dû repartir plus tôt), nous n'avons essentiellement rien vu, ni de Chinon, sauf trois pas dans la vieille ville, ni des châteaux de la Loire. Néanmoins, la vue depuis la corniche dominant la ville est assez impressionnante ; et notre maison d'hôte (le relais Saint-Maurice, dans la vieille ville) était décorée avec goût. (Cf. ce tweet.)

Comme par ailleurs ni le poussinet ni moi ne buvons d'alcool, je ne peux pas non plus faire de commentaires sur les vins de la région, et même si nous aimons bien la bonne bouffe il était trop tard pour chercher un restaurant gastronomique, mais nous avons dîné fort correctement. Ce qui est surtout amusant, c'est qu'alors que nous finissions de manger, dans cette ville où je n'avais jamais mis les pieds avant, nous avons vu complètement par hasard passer un ami, lui aussi parisien et que nous n'avions pas vu depuis avant la pandémie de covid, qui se trouvait avoir pris une chambre dans le même hôtel que nous ! (mais pas pour la même raison que nous : il était dans la région pour le mariage d'un ami).

J'ai extrêmement mal (en fait, quasiment pas) dormi la nuit suivante. Je ne sais pas à quoi c'est dû : le lit n'était pourtant pas inconfortable, ni la chambre particulièrement bruyante ; j'ai de gros problèmes de sommeil en ce moment, mais leur raison principale (le ravalement de façade de mon appartement) est spécifique à chez moi et ne s'applique donc certainement pas dans ce cas ; peut-être la manque d'habitude des lits doubles (à la maison, le poussinet et moi dormons dans deux lits jumeaux, je trouve ça bien mieux) a-t-il joué. Toujours est-il que le matin, j'ai failli dire à mon poussinet de visiter la centrale tout seul pendant que je rentrerais à Paris en train pour me coucher ; mais il m'a convaincu d'y aller quand même.

La première chose qui frappe quand on s'approche de cet endroit, c'est à quel point c'est immense. La « boule » est grande (elle culmine à 47m de haut), et pourtant elle est noyée dans le reste des bâtiments de la centrale, dont la superficie totale est de 155ha et dont les unités des réacteurs modernes sont nettement plus hautes. Déjà, de loin, vendredi soir, en arrivant à Chinon, nous avons vu le panache de fumée blanche s'élever des tours de refroidissement et former un immense nuage, c'était assez impressionnant. (La centrale de Chinon n'a pas les tours de refroidissement classiques en forme d'hyperboloïde à une nappe qu'on associe mentalement aux centrales nucléaires et qui n'ont en fait rien à voir avec le nucléaire : à Chinon, on a préféré des tours beaucoup plus basses mais plus larges, avec d'énormes ventilateurs au sommet, pour ne pas altérer la vue depuis ou vers je ne sais quel château (Ussé ?). Mais évidemment, le panache de gouttelettes d'eau, lui, il s'élève bien haut indépendamment de la forme de la tour.)

L'autre chose frappante, c'est le niveau de procédures pour entrer et circuler dans la centrale. Pour la visite (nous étions 8 au créneau horaire de 10h30), nous avions dû envoyer un scan de nos cartes d'identité à l'avance. Au jour J, nous avons d'abord passé une première sécurité (détecteurs de métaux, scan aux rayons X comme dans les aéroports), puis ils ont contrôlé nos cartes d'identité, y compris la photo (c'est-à-dire qu'ils nous ont demandé de baisser le masque pour voir le visage, ce qui, honnêtement, ne se fait pas souvent !). Bien sûr il y a des consignes spécifiques covid : lavage des mains au gel hydro-alcoolique en entrant dans chaque bâtiment, vérification des pass sanitaires, masque neuf donné à l'arrivée à la centrale même si nous en avions déjà un, et respect (certes très approximatif) de la distanciation sociale. Puis on nous a fait laisser nos portables en consigne parce qu'il y a interdiction de prendre des photos[#2]. On nous a prêté des casques de chantier (avec une charlotte pour les cheveux, pour raisons d'hygiène) et des gilets haute visibilité ; d'ailleurs, du coup, pendant la visite, c'était impossible de nous reconnaître entre nous, parce qu'entre le masque, le casque et le gilet, nous nous ressemblions complètement. Pendant que notre guide (qui n'avait pas le droit de nous lâcher) nous faisait une présentation générale préalable de la centrale, on nous a fait des badges d'accès temporaires, valables juste pour la matinée, pour pouvoir franchir les tourniquets de sécurité de Chinon A (où je rappelle, cf. ci-dessus, qu'il n'y a plus aucun réacteur nucléaire en fonctionnement, mais qui est quand même entourée d'une enceinte spécifique, avec des barbelés, des clôtures électriques, etc.) ; le badge s'accompagne d'ailleurs d'un code de sécurité à deux chiffres : pour passer le tourniquet de sécurité, on doit d'abord saisir le code sur un pavé numérique puis bipper le badge avant de s'insérer dans le tourniquet (je comprends ça pour un usage normal, mais pour un badge visiteur qui va servir une seule fois, c'est un peu surréaliste — sauf s'il s'agit justement de montrer aux visiteurs par l'exemple comment font les gens qui travaillent vraiment dans la centrale).

[#2] L'interdiction de photographier me semble franchement particulièrement idiote. Outre que si des gens mal intentionnés le voudraient ils n'auraient pas du mal à dissimuler un appareil quelque part, je trouve que si la sécurité de quelque chose dépend du fait qu'on ne prenne pas de photos (et du coup, que le cerveau humain soit mauvais pour la mémoire photographique), cette sécurité est vraiment mal foutue. Mais là, en plus, je ne vois pas ce que cette interdiction visait à protéger : à l'extérieur nous ne pouvions pas voir grand-chose de plus que depuis en-dehors du périmètre de la centrale (et, soit dit en passant, l'emplacement précis des bâtiments figure sur OpenStreetMap), et à l'intérieur, c'est censé être un musée, alors bon.

Tout ça pour entrer dans un musée ! Je n'ai pas bien compris, en fait : les visites pour le grand public, d'après ce que nous a dit notre guide, sont exceptionnelles (si c'est juste les journées du patrimoine, peut-être 10 créneaux de visite sur le week-end fois 8 personnes par groupe, ça fait 80 personnes par an). Elle a laissé entendre que d'autres personnes visitaient ce musée, mais qui ? Scolaires ? Opérations presse ? Formations d'ingénieurs ? Formations internes à EDF ? Je ne sais pas.

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(mardi)

Réflexions sans intérêt sur les files d'attente

Pour la troisième fois en quatre ans, j'ai déposé une demande de permis de conduire auprès de l'ANTS, cette fois pour le permis A, et pour la troisième fois je me demande combien de temps ça va prendre. Je commence cette entrée par quelques réflexions sans intérêt concernant le permis spécifiquement, et je continue par quelques réflexions tout autant sans intérêt et sans grand rapport avec les précédentes concernant les files d'attente : si les premières ne vous intéressent pas, vous pouvez sauter directement aux secondes pour vérifier qu'elles sont tout aussi peu intéressantes.

Parce que, oui, le permis A a beau s'obtenir sans examen, on fait juste une petite formation à l'auto-école et on dépose la demande de permis ≥2 ans après avoir obtenu le A2, il faut quand même refaire le bout de plastique pour ajouter la mention A au verso.

Je n'ai pas vraiment progressé dans la résolution des mystères que j'évoquais il y a trois-quatre ans (et que je ne fais que réévoquer sommairement pour ne pas trop me répéter) : pourquoi l'Administration a-t-elle besoin d'autant de temps entre le moment où on dépose une demande et le moment où le permis est effectivement fabriqué ? Je sais qu'il y a deux étapes, une étape d'instruction du dossier et une étape, beaucoup plus courte, de fabrication (pour le permis B, ces deux étapes avaient demandé 52+5=57 jours, et pour le permis A2 c'était 57+8=65 jours) : je conçois qu'il faille une grosse semaine pour fabriquer le bout de plastique et l'expédier, mon interrogation porte surtout sur l'étape d'« instruction », qui ne dépend apparemment pas de l'ANTS, et dont je me demande bien en quoi elle consiste et à quoi elle sert (et comment elle peut prendre des semaines). Pour les permis B et A2, il y a un vrai examen devant un inspecteur, et deux jours après (si on est reçu) on reçoit une feuille de résultat servant de permis provisoire (et permettant de conduire en France), du coup l'instruction ne sert sans doute pas à vérifier qu'il n'y a pas eu de fraude lors de l'examen ; mais elle ne doit pas non plus servir, ce qui serait l'autre hypothèse évidente, à vérifier l'identité de la personne dont on délivre le titre, parce que dans ce cas elle serait longue pour le premier permis obtenu mais nettement plus rapide ensuite puisque la personne ne change pas, on ne fait qu'ajouter une mention au verso, or comme je viens de le dire ça a été tout aussi long pour moi d'« instruire » mon permis A2 que le B.

Le moniteur qui m'a fait passer la passerelle A2→A m'a dit que le permis A mettait typiquement moins de temps que le B ou A2 à faire (il a évoqué trois semaines au lieu de six), mais je ne sais pas si ça éclaircit le mystère ou si au contraire ça l'épaissit (en principe, pour « instruire » correctement, il faut vérifier que la personne demandeuse a bien fait le stage dans une auto-école agréée, ce qui a l'air plus compliqué que si la personne s'est présentée à un examen supervisé par un fonctionnaire inspecteur du permis de conduire). De toute façon, je ne sais pas si c'est vrai : en cherchant en ligne on trouve des témoignages fort contradictoires indiquant entre deux semaines et plus de six mois (même si, évidemment, ça ne veut pas dire grand-chose parce que les gens pour qui ça prend un temps délirant ont beaucoup plus de chances de venir raconter leur histoire en ligne que ceux pour qui c'est plié en deux semaines).

Il est vrai que c'est un chouïa paradoxal et irritant : puisque les permis B et A2 s'obtiennent par un vrai examen, l'Administration délivre une feuille de résultat servant de permis provisoire le temps qu'elle « instruise », mais puisque le A est une formalité, il n'y a pas de permis provisoire. donc il faut vraiment attendre le bout de plastique.

Du coup, il y a pas mal de motards qui, ayant une moto bridée aux 35kW de limite du permis A2, la font débrider sans attendre d'avoir leur plastique qui indique la mention A. (Je ne risque pas de faire ça, parce que ma moto n'est pas bridée, elle est nativement de 35kW : je vais sans doute en acheter une autre, mais pas avant d'avoir fait des essais, et personne ne me laissera essayer ou louer quoi que ce soit sans présenter un permis en bonne et due forme ; donc il faut bien que j'attende.) Ne serait-ce que comme question de droit théorique, on peut se demander ce que risquent ceux qui font ainsi preuve d'impatience. Je soupçonne que c'est pas grand-chose, en fait : dans l'étape de « fabrication » du permis, certainement rien (ils ont indubitablement le permis, c'est juste qu'ils ne l'ont pas reçu, mais si des policiers devaient consulter le fichier à partir de leur nom, le fichier répondrait que la personne a bien le permis) ; dans l'étape d'« instruction », on peut certainement les poursuivre pour conduite sans permis, mais comme le permis sera finalement émis, si je comprends bien, avec une mention rétroactive à la date de la demande, je vois mal comment les poursuites pourraient ne pas être rendues caduques si le permis arrive avant une condamnation définitive. (Idem en cas d'accident : si l'assureur a accepté d'assurer le véhicule et qu'au moment où il demande éventuellement à vérifier le permis, ce qui prendra bien des semaines, celui-ci s'avère être valide à la date du sinistre, je ne vois pas comment ça pourrait poser problème.) Bon, je ne recommande pas d'essayer (surtout si la demande est rejetée pour une raison quelconque !), mais c'est une question intéressante du point de vue du droit.

Mise à jour () : ma demande a été acceptée 22 jours après avoir été déposée, et il aura fallu encore 7 jours (soit 29 au total) pour que je reçoive effectivement le plastique.

And now for something completely different.

Quand on a un processus de file d'attente, où des gens cherchent à faire quelque chose (du genre passer un permis, obtenir un document administratif, consulter un médecin, etc.), dans l'analyse la plus simpliste, on s'attend à ce qu'il se passe l'une ou l'autre des phénomènes suivants :

  • soit le flux d'arrivants est plus faible que le débit de traitement (p.ex., s'agissant du permis : s'il y a, en moyenne, moins de demandes de permis que l'Administration n'en traite) et alors la file d'attente se vide souvent complètement,
  • soit le flux d'arrivants est plus élevé que le débit de traitement (p.ex., s'agissant du permis : s'il y a, en moyenne, plus de demandes de permis que l'Administration n'en traite) et alors la file d'attente devient de plus en plus longue, indéfiniment (parce que plus de gens n'arrivent que n'en partent, donc il y a de plus en plus de gens dans la file).

En plus bref : soit ça ne sature pas et il ne devrait souvent pas y avoir de file d'attente du tout, soit ça sature et la file d'attente devrait grandir à tout jamais.

Si vous voulez une analyse mathématique de cette dichotomie (mais ce n'est pas mon propos ici), je renvoie à théorie des files d'attente, par exemple la queue M/M/1 ou la M/D/1 pour les modèles les plus simples : si λ est le flux d'arrivants et μ le débit de traitement, si λ<μ alors la file est vide une proportion 1−λ/μ du temps (cf. aussi ici pour une distribution du temps d'attente dans un modèle de type M/D/1).

Dans la vraie vie, le premier arrive parfois, mais le second n'arrive pas : à la place, il y a beaucoup de choses qui ont des files d'attente longues, parfois très longues, mais qui ne grandissent pas indéfiniment. Qu'est-ce qui peut expliquer ça ?

Je vois principalement deux types de mécanismes qui peuvent conduire à ce qu'un processus, dans la vie réelle, ait une file d'attente longue mais qui ne grandit pas indéfiniment.

Le premier est un phénomène de fluctuations : si le flux d'arrivants est plus faible que le débit de traitement en moyenne mais que l'un ou l'autre sont assortis de fluctuations, cela peut expliquer une longue file d'attente en certaines périodes, mais qui ne grandit pas parce qu'elle finit par se résorber à un certain moment. (Du coup, on peut dire qu'on est dans le premier cas ci-dessus, mais on ne le remarque pas vraiment parce que le vidage de la file a lieu en un moment très particulier.) Il peut s'agir de fluctuations périodiques régulières (typiquement : annuelles ; peut-être qu'il y a peu gens qui entrent dans la file d'attente en été, mais que le rythme de sortie reste vaguement constant pendant l'année, auquel cas la file se viderait pendant l'été pour être vide à la fin et s'allongerait pendant tout le reste de l'année ; ou peut-être au contraire qu'il y a un flux entrant à peu près constant pendant l'année et moins de sortants en été, auquel cas ce serait le contraire — je n'en sais rien mais je peux imaginer ce genre de choses). Ou il peut s'agir de fluctuations accidentelles (par exemple, j'imagine que la pandémie a causé d'énormes accroissements dans la longueur des files d'attente pour toutes sortes de choses, qu'il s'agisse de démarches administratives, de consultations de médecins, de réservations au restaurant, etc. ; choses qui finiront par se résorber, mais plus personne n'y fera attention).

Le second mécanisme est une rétroaction négative entre la longueur de la file et le flux entrant (ou plus rarement, rétroaction positive sur le flux sortant). C'est l'explication évidente à apporter dans le cas d'un restaurant où il faudrait constamment attendre, disons, un mois pour réserver : comment cela peut-il rester long sans pour autant diverger ? Simplement parce que des gens appellent pour réserver, on leur donne la première date disponible, et si c'est trop loin ils préfèrent abandonner l'idée de manger dans ce restaurant : donc plus la file d'attente est longue, plus le flux de gens qui entrent effectivement dans la file (font une réservation) est faible, et cette rétroaction négative conduit à un équilibre.

(La rétroaction peut aussi avoir lieu sur le flux sortant. Par exemple dans un supermarché, si la file d'attente aux caisses devient trop longue, la direction va ouvrir de nouvelles caisses. Ceci étant, le cas des supermarchés relève surtout de la fluctuation temporelle à l'échelle d'une journée : il y a beaucoup de moments où il n'y a aucune queue.)

Comme explication hybride entre ces deux mécanismes (fluctuations temporelles et rétroaction négative), on peut par exemple avoir le phénomène de fluctuations géographiques (je pense qu'il joue, par exemple, pour expliquer la durée d'attente pour certains rendez-vous médicaux) : les gens s'inscrivent au plus près de chez eux, parce que c'est plus commode, même s'il y a d'autres endroits où on peut s'inscrire qui ne sont pas débordés, mais quand la durée d'attente est vraiment trop longue, alors ils préfèrent quand même voir ailleurs (faire un voyage pour une consultation médicale).

Mais il y a beaucoup de cas où ce n'est pas clair que ces mécanismes jouent, notamment pour des démarches administratives qu'on n'a souvent pas de choix que d'accomplir (ce qui exclut une rétroaction négative sur le flux entrant) et qui ont une file d'attente très longue à n'importe quel moment de l'année (ce qui exclut des fluctuations temporelles qui videraient quand même la file à une certaine période). Donc je ne sais pas vraiment expliquer comment il se peut qu'elles restent dans une situation d'attente très longue mais qui ne grandit pas indéfiniment.

Je pense notamment au passage du permis de conduire : il y a beaucoup d'attente, mais ça semble être toujours de l'ordre de quelques mois, ça ne tombe jamais à zéro, mais depuis le temps que c'est quelques mois, ça n'a pas non plus augmenté à quelques années d'attente comme on pourrait le prédire si le flux de candidats était vraiment plus élevé que le rythme d'examens, donc je ne sais pas bien expliquer cette situation. Une rétroaction sur le flux entrant est assez peu explicable (le nombre de gens qui ont besoin de passer le permis est ce qu'il est, on n'abandonne pas cette idée parce que l'attente est longue). Il y a sans doute quand même une rétroaction sur le nombre d'heures de préparation (plus l'attente pour l'épreuve est longue, plus les auto-écoles imposent un nombre d'heures de conduite élevé) qui joue sur la probabilité de succès à l'examen et du coup agit un peu comme une rétroaction sur le flux entrant. Il doit y avoir une petite rétroaction sur le rythme de passage (quand il y a trop d'attente, les auto-écoles insistent pour qu'on ouvre plus de créneaux, les inspecteurs doivent être incités à raccourcir les épreuves pour en faire tenir plus dans la journée). Mais tout ça semble être assez faible par rapport à l'ampleur du phénomène. Peut-être aussi que les personnes qui ont déjà échoué à l'épreuve servent de variable d'ajustement dans une certaine mesure (leur délai d'attente explose encore plus en cas de saturation). Mais je reste un peu perplexe quant au fait que le délai de passage du permis soit toujours élevé sans pour autant exploser complètement.

En tout état de cause, c'est une question que je m'efforce de me poser à chaque fois que je suis confronté à une forme de file d'attente qui semble être toujours longue : qu'est-ce qui peut bien l'expliquer ?

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(jeudi)

Où je me retrouve avec cinq paires de lunettes et aucune bonne

Il y a trois semaines, une branche de mes lunettes s'est cassée. Comme je vais faire référence à cinq paires de lunettes différences dans cette entrée, je vais appeler Ⓐ la paire en question. C'était une paire achetée en septembre 2018 par le site web (maintenant défunt) Optical4Less d'opticiens hong-kongais, d'après une ordonnance faite quelques mois plus tôt (OD −9.00 (−1.00 @ 125°) / OS −6.25 (−0.75 @ 40°)). J'ai rafistolé la branche avec un peu de super glu, mais manifestement ce n'est pas très solide, et c'est de traviole, donc je n'ai plus envie de porter cette paire-là.

Heureusement (parce que sans lunettes je suis essentiellement aveugle), j'avais une paire de rechange, que je vais appeler Ⓑ, avec exactement la même correction. achetée en même temps. La principale différence entre Ⓐ (la paire cassée) et Ⓑ est que Ⓑ a des verres minéraux (i.e., en verre) alors que Ⓐ a des verres organiques (i.e., en polycarbonate) : j'avais fait faire les deux en pensant alterner selon les activités que je faisais, mais finalement j'avais trouvé Ⓐ plus confortable, et comme je voulais éviter de porter des verres en verre pour faire de la moto, j'avais relégué Ⓑ dans un tiroir.

Un problème avec Ⓑ, donc, c'est les verres en verre. Mais le principal problème, c'est surtout que Ⓑ me fait mal au nez quand je les porte trop longtemps. Comme en plus ma vue a baissé (ma myopie a augmenté) depuis l'ordonnance établie pour la correction commune à Ⓐ et Ⓑ, je suis allé chez l'ophtalmo pour une nouvelle ordonnance, et comme je deviens aussi de plus en plus presbyte j'ai demandé des progressifs, j'ai raconté ça ici (ordonnance : OD −9.75 (−1.25 @ 125°) add 0.75 / OS −6.75 (−1.00 @ 20°) add 0.75).

J'ai donc fait faire une paire, que je vais appeler Ⓒ, selon cette ordonnance, en passant par le centre opticien de ma mutuelle (j'ai aussi raconté ça dans le billet de blog que je viens de lier). Cette paire Ⓒ est donc la paire fabriquée selon les règles du système de santé français (je suis passé chez l'ophtalmo et l'opticien comme je suis « censé » faire, et j'ai suivi leurs recommandations). Avec des verres Essilor, il paraît que c'est censé être bien. Mais je n'en suis pas content non plus pour plusieurs raisons.

Premier problème avec cette paire Ⓒ : les progressifs, en fait, autant ils me satisfont pour voir de loin et pour lire un livre ou regarder mon smartphone (tant que ce n'est pas écrit trop petit parce que, quand même, la correction de près de la paire de progressifs Ⓒ est en gros la même que celle que j'avais sur les paires Ⓐ/Ⓑ, donc si j'avais du mal avant, j'ai toujours du mal même en regardant en bas des verres, mais bon, c'est acceptable), en revanche, pour lire un écran d'ordinateur à ~1m, je ne les trouve pas du tout confortables. Peut-être est-ce en partie parce que mon écran est trop haut (du coup je le regarde avec la partie des verres censée servir à voir de loin). Mais surtout, il me semble que le champ de vision utile, i.e., l'angle horizonal sous lequel je vois net, est plus restreint qu'avec des non-progressifs. Du coup c'est difficile de lire ne serait-ce qu'une ligne de texte complète à l'écran sans bouger la tête, et évidemment on ne peut pas lire correctement en bougeant la tête à chaque ligne.

Bref, si j'ai besoin de progressifs, il me semble qu'il me faut aussi une paire séparée, non-progressifs, pour voir à la distance d'un écran d'ordinateur. Devenir presbyte c'est vraiment la merde.

Deuxième problème avec la paire Ⓒ, qui n'a rien à voir avec le fait qu'il s'agisse de progressifs : le traitement anti lumière bleue. J'ai accepté de le prendre parce que l'ophtalmo avait insisté et que l'opticien l'a conseillé aussi, comme de toute façon ça ne coûtait rien de plus, en me disant bah c'est sans doute un gadget, mais ça aidera peut-être un peu si je passe longtemps devant l'ordinateur, et ça ne fera pas de mal. Eh bien si, ça fait du mal : c'est un traitement sur le verre qui reflète une partie de la lumière bleue et, du coup, ça fait des reflets bleus. Qu'on ne devrait pas voir, mais qu'on voit quand même si on a de la lumière par derrière. Par exemple quand je marche dehors avec le soleil derrière moi : j'ai de vilains reflets bleus sur les côtés de mon champ de vision.

Pour défendre quand même cette paire Ⓒ, il y a une circonstance où elles sont excellentes, c'est pour rouler à moto : la, les progressifs me vont parfaitement, j'ai l'impression de voir parfaitement net, aussi bien la route devant moi que le compteur de ma moto, et en plus, je n'ai pas les vilains reflets bleus parce que le casque fait qu'il n'y a pas de lumière par derrière. Donc ça c'est bien. Mais pour marcher j'ai le problème un peu déplaisant des reflets, et pour lire sur l'écran d'ordinateur j'ai le problème du champ de vision.

Troisième problème, avec la paire Ⓒ enfin : elles sont très moches. Les paires Ⓐ et Ⓑ étaient plutôt allongées (nettement plus larges que hautes) avec des montures métalliques fines ; la paire Ⓒ est beaucoup plus carrée avec des montures épaisses, ça me donne un air de comptable triste. Vous allez me dire, j'aurais dû m'en rendre compte au moment de les acheter, mais le problème quand on est aussi myope que moi, c'est qu'on ne voit rien au moment d'essayer une monture. (J'aurais dû venir avec un ami.)

En attendant mieux, j'ai utilisé la paire Ⓑ pour lire sur écran d'ordinateur (elle n'est pas idéale et me fait mal au nez, mais comme elle n'est pas progressive et correspond à peu près à la vision de près de la paire Ⓒ, ça va), et la paire Ⓒ dehors (en maudissant ces foutus reflets bleus).

Je me suis dit que j'allais essayer d'apprendre par ces erreurs en commandant de nouvelles paires : une nouvelle paire de progressifs, appelons-la Ⓓ (à utiliser à la place de Ⓒ), avec la même correction que Ⓒ mais sans le traitement anti lumière bleue et avec une monture différente ; et une paire de lunettes non progressives, appelons-la Ⓔ (à utiliser à la place de Ⓑ pour lire un écran d'ordinateur), avec la même correction que Ⓒ/Ⓓ en vision de près (OD −9.00 (−1.25 @ 125°) / OS −6.00 (−1.00 @ 20°)), avec le traitement anti lumière bleue parce que là il peut peut-être servir. J'ai commandé ces lunettes il y a deux semaines chez Polette (au prix de difficultés parce qu'ils imposent PayPal pour le paiement) et je viens de les recevoir. Pour les deux paires, j'ai choisi des montures métalliques fines (titane) et des verres plutôt ronds, parce que j'aimais bien la forme arrondie de la paire Ⓐ. Mais comme j'ai choisi la taille surtout pour la largeur totale, je n'ai pas fait assez attention à la hauteur des verres, et… c'était une erreur. Elles sont énormes. (Je savais de toute façon que pour des progressifs il fallait des verres plus hauts que ce que j'avais avant ; les paires Ⓐ et Ⓑ font 27mm de hauteur de verre ; la paire Ⓒ fait 34mm ; et les paires Ⓓ et Ⓔ font 45mm et 47mm : je ne me rendais pas compte, mais c'est gigantesque.)

Donc non seulement je suis ridicule avec, mais en plus la vision sur les bords est très sérieusement déformée. Autant l'aspect progressif ne m'a pas du tout gêné avec la paire Ⓒ, autant avec la paire Ⓓ j'ai l'impression de marcher dans un monde élastique, et je pense que la différence de ressenti vient surtout de la différence de taille des verres. Bon, la paire Ⓔ (non-progressive) s'en sort mieux, et le fait que ce soit moche n'est pas trop gênant si ce sont des lunettes pour lire sur écran, mais même avec celles-ci, la vision sur le côté est bizarre.

Alors je peux considérer que Ⓓ et Ⓔ sont des paires de rechange (ou au moins que Ⓓ l'est par rapport à Ⓒ, et je peux utiliser Ⓔ), mais soit je reste dans cette situation qui n'est toujours pas satisfaisante, soit je commande encore une ou deux paires, et ça commence à faire vraiment un prix exorbitant pour un problème posé à la base par une bête branche cassée.

Comme la personne qui me lit est certainement perdue entre les cinq paires que j'ai évoquées, je récapitule :

  1. La paire que j'utilisais jusqu'à mi-août ; problèmes : plus vraiment à ma vue (de loin), une branche cassée.
  2. Correction identique à Ⓐ ; problèmes : plus vraiment à ma vue (de loin), verres minéraux, me font mal au nez.
  3. Progressifs réalisées sur ordonnance par l'opticien mutualiste ; problèmes : progressifs gênants pour lire sur ordinateur, reflets bleus gênants pour marcher, montures moches.
  4. Progressifs de correction identique à Ⓒ (sans traitement anti lumière bleue) ; problèmes : verres immenses, d'où une impression de vivre dans un espace courbe.
  5. Correction identique à Ⓒ pour la vue de près ; problèmes : verres immenses.

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(lundi)

Une petite introspection sur mes goûts et intérêts fluctuants, nouveauté et lassitude

Méta : Je ne suis pas du tout content du billet qui suit, qui part vraiment dans tous les sens et auquel je n'ai pas réussi à trouver un fil conducteur, une cohérence d'ensemble. Je le publie quand même parce que j'y raconte, fût-ce de façon désorganisée, des choses qui me semblent importantes sur moi-même et sur ma vie, rassemblées parce que je sentais confusément qu'il y avait lieu de les rassembler.

J'ai déjà raconté que j'aimais relire le journal que je tiens, notamment à des intervalles d'un an, deux ou trois, pour me donner une appréciation du temps qui passe, mais aussi comme source d'inspiration pour savoir quoi faire de mes journées : si quelque chose m'a plu il y a un an, ce n'est pas forcément une mauvaise idée de recommencer — la période de l'année s'y prêtera sans doute de nouveau, et un an est assez long pour que la répétition ne transforme pas en source d'ennui. Néanmoins, cette relecture est aussi souvent l'occasion de me rendre compte que mes goûts ou intérêts ont changé, que je ne suis pas tout à fait la même personne que l'an dernier, et que même si sur l'intervalle d'une année cette différence est subtile, presque imperceptible, quand je relis des entrées trop vieilles de mon journal, j'en éprouve une sensation de décalage presque gênant : qu'est-ce qui me faisait plaisir ? à quoi est-ce que j'aimais passer mon temps ?

Mes centres d'intérêt ont toujours eu une forte tendance à l'instabilité : qu'il s'agisse d'un sujet intellectuel (par exemple un problème de maths) ou d'une nouvelle façon de passer le temps, je suis capable d'en être pris brutalement de la passion la plus intense, et d'en avoir marre tout aussi soudainement. Cela se manifeste jusque dans certains goûts alimentaires : je me mets à aimer énormément, disons, tel type de biscuits au chocolat ou de feuilletés au fromage, je dois en acheter plein à chaque fois que je fais les courses parce qu'ils disparaissent à toute vitesse, et puis voilà que, souvent du jour au lendemain, j'arrête d'en manger — pas que je n'aime plus, mais cela ne provoque plus la même libération de dopamine. Il en va de même de la musique que j'écoute : j'ai facilement tendance à tomber dans des cycles où j'écoute le même morceau en boucle, encore et encore, jusqu'à m'en donner la nausée : cela dure typiquement quelques jours, puis j'arrête assez soudainement. C'est aussi la raison pour laquelle tant de mes projets demeurent inachevés : je suis pris de passion pour quelque chose, je m'y mets avec acharnement, et, dès qu'il s'agit d'une entreprise qui demande un peu de persévérance, il est probable que mon intérêt retombe, comme un soufflé, avant que l'entreprise soit menée à son terme.

Heureusement, tous mes intérêts ne suivent pas cette trajectoire météorique — ce serait épuisant. J'ai aussi des goûts plus stables dans le temps, même si ce ne sont pas forcément les plus intenses, ce sont peut-être les plus importants pour me définir. Je ne généralement pas capable de prédire moi-même si un goût nouveau me restera, ou sera la passion d'une semaine ou d'un été, ou quelque chose entre les deux. Il y a une certaine tendance à ce que les intérêts les plus intenses, et surtout qui apparaissent le plus rapidement, soient ceux qui disparaissent le plus rapidement, mais ce n'est pas toujours vrai non plus. Si je compare ces goûts qui font une apparition fulgurante puis disparaissent presque complètement à des météores, d'autres reviennent périodiquement, comme des comètes de plus ou moins longue période, d'autres encore fluctuent juste gentiment comme une planète familière. Bon, mes comparaisons sont assez pourries, désolé. Peut-être que j'aurais plutôt dû évoquer des volcans dont l'éruption est parfois très violente et imprévisible ? Ce qui est sûr, c'est qu'aucun de mes intérêts passés n'est totalement éteint : il y a beaucoup de passions que j'ai crues mortes et qui sont revenues de façon inattendue. (Je pourrais par exemple mentionner ma passion pour les trous noirs, qui a été éveillée par la lecture du livre de Jean-Pierre Luminet en 1989, et qui m'a fait des poussées de fièvre occasionnelles, au moins jusqu'à ce qu'en 2011 je réalise enfin ce rêve d'enfant de calculer des vidéos d'animation de chute dans le trou de ver d'un trou noir de Kerr.)

Cette capacité d'un de mes intérêts à renaître de ses cendres (ou à ne jamais s'éteindre) dépend sans doute beaucoup de son potentiel de nouveauté. Je pense que mon intérêt pour les maths ne risque pas de disparaître, parce qu'il y y a toujours de nouvelles choses à apprendre ou à découvrir ; pour un morceau de musique ou un type de biscuits, en revanche, c'est plus vraisemblable (mais même là, si j'en oublie le son ou le goût, ils regagneront une forme de nouveauté qui peut permettre le retour d'intérêt).

A contrario, quand je sens qu'un intérêt me quitte, cela s'accompagne souvent d'une forme de mélancolie, une forme de chagrin d'amour, sans que je sache bien si elle est la conséquence de cette perte d'intérêt, ou sa cause, ou une conséquence d'une cause commune. Je prends une fois de plus de ces biscuits que jusqu'à récemment j'aimais tellement, et ce sont les mêmes biscuits mais ce n'est plus le même plaisir : je me baigne dans la rivière où j'aimais tellement me baigner et je me rends compte que ce n'est pas la même rivière. (Je mentionnais la dopamine un peu plus haut : c'est sans doute de la neurologie à 1 attozorkmid, mais peut-être que c'est un peu l'idée, je cherche à renouveler ce qui hier encore me permettait d'en tirer, et je me retrouve en manque.)

Pourquoi je raconte tout ça, déjà ? Ah oui : je vais parler un petit peu d'un de mes loisirs particuliers, qui est celui de me balader : comment celui-ci a évolué dans le temps, et comment elle est encore en train d'évoluer.

J'ai déjà raconté que, l'été 2020, entre la fin du premier confinement français et le retour des restrictions, j'ai passé plein de temps à parcourir l'Île-de-France. Mais comment ces loisirs se comparent-ils avec ceux que j'avais avant et à l'été qui a suivi (2021) ?

J'ai toujours aimé me balader, mais le sens du mot balade a fluctué.

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(mercredi)

Je déteste PayPal avec la passion de mille soleils ardents

J'écris exceptionnellement deux billets aujourd'hui parce que j'ai vraiment besoin de râler, là.

J'ai commandé quelque chose en ligne (il se peut que ce soient des lunettes) auprès d'un site marchand (il se peut que ce soit Polette) qui insiste pour utiliser PayPal pour la paiement par carte bancaire. Je n'en reviens pas à quel point ce site de merde (je parle de PayPal, là, pas du site qui y fait appel) rend tout tellement plus compliqué.

N'ayant pas envie que n'importe qui puisse payer n'importe quoi n'importe comment avec, je ne saisis pas mon vrai numéro de carte bancaire sur Internet. Jamais. J'utilise des numéros jetables, chacun valable pour un montant prédéfini. En l'occurrence, ce service m'est fourni par Fortuneo, et c'est la raison pour laquelle j'ai ouvert un compte chez eux. (Avant j'utilisais le service analogue de LCL, ma banque « normale », mais ils ont arrêté. Je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi, vu que c'est la seule façon raisonnable d'avoir un minimum de sécurité pour les paiements en ligne, et tout le monde devrait utiliser des numéros jetables pour tous les paiements en ligne.)

Quand je veux payer quelque chose en ligne, donc, la procédure est la suivante : je passe la commande sur le site marchand, qui me redirige généralement vers le site d'une banque (quand ce n'est pas cette sale merde de PayPal, justement), où on me demande mon numéro de carte bancaire pour payer N euros ; je me connecte alors, avec un onglet séparé du navigateur, sur le site de Fortuneo, je rentre mes identifiants Fortuneo, je demande à générer un numéro de carte bancaire valable uniquement pour N euros et pour une certaine durée que je choisis, il y a éventuellement une authentification supplémentaire par SMS (raisonnable) avant de générer la carte virtuelle, je recopie ce numéro (ainsi que la date de validité et le code à trois chiffres) sur la page qui me la demandait, il y a éventuellement une autre vérification par SMS (ou simplement de date de naissance lorsque le montant est faible) qui passe par une frame spécifique (3-D Secure), et la commande est acceptée. C'est raisonnablement commode (grâce au copier-coller du numéro) et passablement sûr. Si un site marchand se fait pirater, il ne s'y trouvera que des numéros de carte bancaire valables pour des petits montants, pour une durée courte, et déjà essentiellement vidés de leur crédit. Le seul petit inconvénient ce sont les sites, comme Amazon, qui insistent pour retenir tous les numéros de carte utilisés (ils ne proposent pas une case à cocher pour ne pas les retenir), et sur lesquels j'ai donc des dizaines et des dizaines de numéros jetables expirés (parfois je suis motivé et je fais du ménage).

D'autres petits problèmes peuvent se poser : soit avec les gens qui insistent pour voir la carte utilisée pour le paiement pour retirer un achat, mais ça ça se règle en montrant l'image de la carte virtuelle sur le site Fortuneo, les gens sont contents avec ça ; soit avec les locations, où je ne sais pas forcément exactement combien je vais payer, et dans ce cas je prends une carte à durée moyenne et valable pour un montant qui correspond à un peu plus que ce que je pense dépenser sur cette période : par exemple, mon compte Vélib [location de vélos à Paris] ou Share Now [location de voitures, autrefois Car2Go] sont associés à des cartes jetables valables quelques mois et pour une somme un peu importante mais pas délirante non plus.

Ça c'est quand ça se passe bien, i.e., quand PayPal ne vient pas foutre sa merde dans l'histoire.

En principe, avec PayPal ça devrait se passer de la même manière : le site marchand me redirige vers PayPal pour le paiement, je rentre un numéro de carte bancaire jetable dessus, je clique sur payer, je suis redirigé vers le site marchand, et tout le monde est content.

En pratique, c'est la merde. PayPal veut absolument vous persuader d'ouvrir un compte chez eux. Alors j'ai a priori trois options :

  1. utiliser un compte PayPal que j'ai créé il y a longtemps, m'y connecter et saisir le numéro de carte bancaire jetable,
  2. refuser de l'utiliser, entrer mon numéro de carte bancaire et faire comme avec un paiement non-PayPal comme je l'évoque ci-dessus,
  3. créer un nouveau compte PayPal spécifiquement pour la transaction.

L'option 1 pose plusieurs problèmes. PayPal limite le nombre de cartes de paiement qu'on peut associer à un compte : si je me connecte à ce compte à chaque paiement en ligne et que j'essaie d'y ajouter une nouvelle carte, il jette en me disant qu'il y a déjà trop de cartes ; je peux en effacer une, mais ce n'est pas du tout commode à faire dans la session qui est déjà ouverte pour un paiement. Il faut plutôt penser à effacer les cartes préventivement, mais ça rend la chose beaucoup plus pénible. En plus de ça, comme l'adresse mail associée à mon compte PayPal n'est pas la même que celle utilisée sur le site marchand (forcément), je risque d'avoir un problème de fuite de l'une vers l'autre. De toute façon, cette façon de faire m'est maintenant fermée parce que quelqu'un a décidé qu'il fallait une double authentification pour accéder au compte PayPal, or ils n'avaient comme numéro de contact que ma vieille ligne téléphonique fixe qui n'est plus valable depuis que j'ai déménagé, donc si j'essaie de me connecter à ce compte, ils me disent qu'ils m'appellent au <numéro plus valable> pour que je saisisse un code, et évidemment l'appel échoue. Super. Je ne sais pas si je peux récupérer l'accès à ce compte, mais je n'ai pas vraiment envie de faire des efforts vu qu'il n'y a rien dessus à part mes coordonnées et des numéros de cartes jetables périmées. (Mais la morale c'est aussi qu'avec ces systèmes de double authentification, on emmerde les gens qui ont, justement, fait attention à ce qu'il n'y ait rien d'important sur leur compte.)

L'option 2 est cassée, et je soupçonne fortement PayPal de l'avoir fait un peu exprès. Je rentre mes coordonnées et le numéro de carte bancaire jetable, normalement PayPal devrait m'ouvrir une frame 3-D Secure pour accepter le paiement, mais à la place j'ai un message d'erreur inexploitable : Pour effectuer cet achat, utilisez un autre mode de paiement ou vérifiez ce compte auprès de l'émetteur de la carte avant de réessayer. C'est peut-être un problème de JavaScript (leur code pour s'interfacer avec 3-D Secure serait moisi ; j'ai essayé avec Firefox puis Chrome sans plus de succès), peut-être un problème côté bancaire (bon courage pour récupérer la cause de l'erreur !), peut-être que PayPal veut m'envoyer un SMS eux-mêmes et que le numéro de mobile ne passe pas (je ne sais jamais s'il faut écrire +33699999999 ou 0699999999 ou quoi), peut-être qu'ils détectent que quelque chose est déjà associé à un compte chez eux et refusent à cause de ça, toujours est-il que ça échoue et que je ne sais pas pourquoi. Et je pense qu'ils ne sont pas très motivés pour faire fonctionner du code qui permet justement un truc qu'ils n'aiment pas, c'est-à-dire de payer sans compte chez eux.

Reste donc l'option 3 : créer un compte PayPal spécifique pour le site marchand, avec l'adresse mail utilisée sur le site marchand. Mais quel emmerdement ! Il faut générer un mot de passe, puis recevoir un SMS de confirmation pour ouvrir le compte, plus un mail de confirmation, plus un SMS de confirmation pour le paiement (en plus de celui utilisé pour créer le numéro de carte jetable et de celui exigé par 3-D Secure pour utiliser ce numéro : donc quatre SMS pour un seul paiement au lieu de deux normalement). Et cela signifie recevoir encore plein de spams de PayPal (si chaque message de PayPal me disant qu'ils changent leurs conditions générales d'utilisation est multiplié par autant de comptes que j'aurai dû créer à raison d'un par site marchand, ça fait vraiment beaucoup).

Du coup, j'ai supprimé mon compte immédiatement après l'avoir créé. Ce qui, à la réflexion, était sans doute idiot, parce que si je dois demander un remboursement quelconque au site marchand, ça passera certainement par cette grosse merde de PayPal, qui ne saura pas me rembourser vu que j'aurai effacé le compte. Alors que normalement (quand PayPal ne vient pas foutre sa merde) ils remboursent simplement, via la banque servant d'intermédiaire, vers le numéro de carte jetable ayant servi et tout marche très bien.

Ajoutons à ça que le site de PayPal est juste cassé de plein de manières. Il me parle aléatoirement en français ou en anglais selon une logique qui m'échappe. J'ai régulièrement des animations d'attente qui ne finissent pas (par exemple j'ai eu ça pour la réception du SMS de confirmation de paiement, probablement parce que je n'avais pas confirmé l'adresse mail du compte et qu'ils n'avaient pas prévu ce cas). Quand j'ai demandé à créer un compte (en cherchant à suivre l'option 3 après avoir échoué avec 1 et 2) ils n'ont pas mémorisé le numéro de carte que j'avais déjà saisi en même temps que mes coordonnées ; et quand ils me l'ont redemandé, le format des champs à remplir était subtilement et gratuitement différent. On se perd régulièrement entre les pages de paiement, d'authentification, de gestion du compte… La flèche de retour en arrière du navigateur ne marche pas comme on s'y attend. Bref, c'est programmé avec les pieds.

(Et cela n'aide pas que le site marchand, à chaque nouvel essai, avait complètement perdu ma commande et que je devais tout ressaisir. Pour une fois, créer un compte de leur côté était vraiment une bonne idée !)

Je ne comprends décidément pas pourquoi ce service a tellement de succès. Pour le client que je suis c'est une plaie, je crois comprendre que leurs tarifs auprès des sites marchands sont prohibitifs, je ne saisis vraiment pas qui gagne à passer par PayPal.

(Bon, à part ça, la bonne façon de faire les paiements en ligne, ça devrait être : le site marchand me demande de payer N euros et me donne un numéro de compte C, je vais sur le site de ma banque, quelle qu'elle soit, je m'authentifie auprès d'elle, je demande de préparer et préautoriser une transaction de N euros par virement vers le compte C, elle me donne un numéro d'identifiant de transaction de 256 bits, je recopie cet identifiant sur le site marchand, et ils le transmettent à leur banque, et la transaction a lieu par virement. Ce serait facile pour tout le monde et beaucoup plus sûr. Le système des cartes jetables est une approximation décente de ce mécanisme, mais ce qui est certain c'est que PayPal est le pire possible.)

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(mercredi)

Des nouvelles de mes yeux

J'ai une branche de mes lunettes qui s'est cassée récemment, du coup je suis passé chez l'ophtalmo et l'opticien pour m'en faire refaire une paire, qui est aussi ma première paire de progressifs. L'occasion de raconter un peu les différentes manières dont je vois mal, et mon hésitation quant à la meilleure façon de me faire faire des lunettes.

Il faut savoir que je suis très myope, et de plus, assez différemment myope des deux yeux, et en plus de ça je deviens presbyte (je n'arrête pas d'augmenter la taille des polices sur mobile, ou plutôt, de pester contre le fait que ce n'est pas facile à augmenter, contre les sites web ou documents imprimés en petits caractères). Pour donner une idée, l'ordonnance de lunettes qu'on m'a établie la semaine dernière et que je viens de récupérer est la suivante :

  • OD −9.75 (−1.25 @ 125°) add 0.75
  • OS −6.75 (−1.00 @ 20°) add 0.75

J'ouvre un encadré pour expliquer comment interpréter ces nombres, mais si vous voulez juste la version abrégée, −9.75 à l'œil droit signifie extrêmement myope, −6.75 à l'œil gauche signifie très myope, les −1.25 et −1.00 signifient modérément astigmate et add 0.75 (indication commandant des verres progressifs) signifie début de presbytie.

D'abord, OD et OS, mis respectivement pour oculus dexter et oculus sinister (même si les ophtalmos français écrivent normalement œil droit et œil gauche explicitement) font référence à l'œil droit et à l'œil gauche du patient. Chaque œil est suivi d'indications de corrections à apporter : un nombre en cas de myopie, trois en cas d'astigmatie, plus éventuellement une correction additionnelle en cas de presbytie (il y a aussi des corrections prismatiques qui peuvent être données pour les cas de strabisme, mais je ne me suis pas renseigné à leur sujet).

Le premier nombre, ou correction sphérique, est la vergence de la lentille correctrice à apporter, mesurée en dioptries (une dioptrie est l'inverse d'un mètre, et fait référence à l'inverse de la distance focale), le signe ‘−’ désignant une lentille divergente (correction de la myopie) et le signe ‘+’ à une lentille convergente (correction de l'hypermétropie). S'il n'y a pas d'astigmatie (la vergence est la même dans toutes les directions), on ne donne que ce nombre : −9.75 signifie donc mettre une lentille divergente de 9.75 dioptries, ce qui suggère (dans l'approximation où les lentilles seraient toutes au même point, ce qui est faux) que le punctum remotum de l'œil, c'est-à-dire le point où il focalise sans effort (en relâchant autant que possible le cristallin), est à (1/9.75)m ≈ 10cm (donc en clair, déjà avec la myopie, mon œil droit ne voit net qu'en-deçà d'une distance de 10cm).

L'astigmatie est corrigée, pour faire simple, par une correction cylindrique qui s'ajoute à la correction sphérique. Cette correction cylindrique est précisée par les deux nombres suivants, entre parenthèses : l'un est la vergence non-nulle de la lentille cylindrique et l'autre est l'angle de l'axe du cylindre ; je vais préciser comment il faut les décoder.

La lentille désignée par une correction sphérique+cylindrique a deux vergences principales, selon deux axes perpendiculaires, donc. La vergence selon l'axe donné par le troisième nombre (l'angle, dont je vais expliquer ci-dessous comment il s'interprète) est donnée par le premier nombre (la partie sphérique seule) ; le second nombre est la vergence supplémentaire à ajouter (algébriquement) selon l'axe perpendiculaire à l'angle indiqué. Par exemple, dans le cas de mon œil droit, −9.75 (−1.25 @ 125°) est à comprendre comme désignant une correction de −9.75 dioptries selon l'axe d'angle 125°, et −9.75−1.25 = −11.00 dioptries (c'est énorme) selon l'axe qui lui est perpendiculaire (d'angle 35°). Cette convention peut sembler illogique (on donne une vergence supplémentaire et un angle, mais la vergence supplémentaire est justement à ajouter à l'angle orthogonal à celui qui est donné), mais la logique est que la correction peut être vue comme donnée par une lentille sphérique dont la vergence est le premier terme, additionnée d'une lentille cylindrique dont la vergence non nulle est le second terme et dont l'axe de rotation (i.e., l'axe selon lequel elle a une vergence nulle, justement) est donné par le troisième terme : donc −9.75 (−1.25 @ 125°) peut se comprendre comme prenez une lentille sphérique de vergence −9.75 dioptries, et ajoutez-y une lentille cylindrique de vergence −1.25 dioptries sur l'axe perpendiculaire, et dont l'axe de rotation est orienté à 125°.

Quant à l'angle, il est mesuré, en degrés, selon la convention que 90° fait référence à l'axe vertical pointant vers le haut, et 0° à l'axe horizontal pointant vers la droite du médecin c'est-à-dire la gauche du patient (c'est-à-dire ODOS) tandis que 180° fait référence à l'axe horizontal pointant vers la gauche du médecin c'est-à-dire la droite du patient (c'est-à-dire OSOD) ; bien sûr, les axes ne sont pas orientés (les lentilles sont à symétrie centrale), mais l'intérêt de le formuler comme je viens de le dire est que du coup il est clair que 45° fait référence à un axe diagonal dont la partie supérieure pointe vers la gauche du patient tandis que 135° fait référence à un axe diagonal dont la partie supérieure pointe vers la droite du patient.

Bref, mon −9.75 (−1.25 @ 125°) à l'œil droit signifie qu'on doit appliquer une correction de −9.75 dioptries selon un axe passant très grossièrement par le milieu de mon menton et le centre de mon œil droit, et de −11.00 dioptries selon un axe passant très grossièrement par le milieu de mon arcade sourcilière et le centre de mon œil droit. Noter que quand parle d'un axe, cela fait référence, en fait, au plan optique passant engendré cet axe et par l'axe de vision si je regarde tout droit (l'idée est que, dans chaque tel plan, on se ramène à de l'optique en deux dimensions avec une vergence unique).

S'il s'agit de voir un trait fin, il faut plutôt considérer le plan perpendiculaire au trait (puisque le but est de focaliser la section du trait, qui est un point dans ce plan) : donc, si je crois ces chiffres, si je regarde de l'œil droit un trait orienté selon un signe ‘/’ (slash) sur l'écran (dont il est plausible qu'il soit selon l'angle 125°) je devrais le mettre à (1/(9.75+1.25))m ≈ 9cm pour le voir net, alors que si je regarde de l'œil droit un trait orienté selon un ‘\’ (backslash) sur l'écran (ou plutôt un backslash un peu aplati pour faire un angle de 35° avec l'horizontale, peut-être plus genre ‘∖’), je devrais le mettre à (1/9.75)m ≈ 10cm. J'ai expérimenté avec un fil à coudre, en essayant de savoir si mon punctum remotum est plus loin quand le fil est tourné comme un ‘\’ aplati que comme un ‘/’, et c'est possible, mais ce n'est pas assez significatif pour que je puisse en avoir le cœur net.

Première partie : passage chez l'ophtalmo.

Avoir un rendez-vous chez un ophtalmo est toujours un peu compliqué. En France ailleurs qu'à Paris il faut souvent attendre six mois, voire un an, voire plus, pour avoir un rendez-vous. À Paris la situation est meilleure, au moins si on est prêt à payer plus cher (et donc à ne pas forcément être complètement remboursé), mais on aura souvent affaire à un cabinet à la chaîne. Le précédent ophtalmo que je voyais (Dr. Pierre Ellies) était de ce genre : rendez-vous sous un mois, certes, et le cabinet est très moderne et super équipé, mais on est ensuite traité à la chaîne : on attend une première fois (longtemps) pour passer cinq minutes entre les mains d'un assistant qui vous met sur trois machines successives (une qui mesure la correction à apporter, une qui mesure la tension oculaire, et une qui fait une photo de la rétine), puis on attend une deuxième fois (longtemps) pour passer cinq minutes entre les mains d'un optométriste qui vous fait lire les lettres et précise la correction, puis on attend une troisième fois (longtemps) pour passer enfin cinq minutes devant le médecin. Alors je ne dis pas que le médecin n'est pas sérieux : quand il me fait un fond d'œil je n'ai pas l'impression qu'il bâcle le travail, quand il a voulu vérifier mon décollement du vitré (parce que j'ai vu plusieurs fois des nuages de mouches noires) il m'a fait une tomographie en cohérence optique et m'a revu pour interpréter les résultats ; mais il n'a pas une seconde pour discuter, par exemple, de si la correction est confortable.

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(vendredi)

Petit retour à l'auto-école

Aujourd'hui je suis retourné à l'auto-école (toujours la même, qui a d'ailleurs refait son site web depuis la dernière fois) : il s'agissait de faire ma formation « passerelle » A2→A : je rappelle en une petite digression dans l'encadré suivant de quoi il s'agit, puis je fais un débriefing de l'expérience.

Comme vous pourrez le voir au verso de votre permis si vous en avez un au format carte de crédit, le permis deux-roues européen se divise en quatre niveaux : AM, A1, A2 et A (chacun permettant de conduire strictement plus de véhicules que le précédent) ; nombre qu'on peut éventuellement multiplier par 2 en raison de la distinction entre boîte manuelle (soit en gros, les motos thermiques) et boîte automatique (soit en gros, les scooters ; comme pour la voiture, si on a un permis « boîte automatique » on ne peut conduire que les véhicules à boîte automatique — mais je ne sais pas si cette restriction est standardisée au niveau européen, alors que les catégories AM, A1, A2 et A, elles, le sont indubitablement).

  • Le permis AM (que, comme je vais le dire, quasiment tout le monde a d'une manière ou d'une autre) permet de conduire les deux-roues motorisés de ≤50cm³ (et ≤4kW) et bridées à une vitesse de 45km/h : le langage administratif les appelle cyclomoteurs, mais ce sont soit les vieilles mobylettes[#], soit de petits scooters du type de ceux en location en libre service dans pas mal de villes, soit, beaucoup plus rarement mais ça existe, des « vraies » motos à boîte de vitesse (et qui doivent servir à des ados qui rongent leur frein en attendant d'avoir l'âge de passer à l'étape suivante).
  • Le permis A1 (ou, dans les conditions que je vais dire, le permis B, i.e., le permis voiture) permet de conduire les deux-roues motorisés de ≤125cm³ (et ≤11kW, et ≤0.1kW/kg) : le langage administratif les appelle motocyclettes légères, ce sont le plus souvent des scooters (la plupart des scooters qu'on voit en ville sont de cette catégorie), mais il existe un nombre non négligeable de motos de cette catégorie.
  • Le permis A2 permet de conduire les deux-roues motorisés de ≤35kW (et ≤0.2kW/kg) : le langage administratif les appelle motocyclettes de puissance intermédiaire, ce sont soit des motos soit des « maxi-scooters » (pour ceux qui ne rentrent pas dans la catégorie précédente, bien sûr). Notons qu'un certain nombre de motos n'entrent pas nativement dans cette catégorie mais peuvent être bridées pour y entrer (dans ce cas leur puissance avant bridage ne doit pas dépasser le double).
  • Le permis A permet de conduire tous les deux-roues motorisés homologués sur la route. (Il n'y a quasiment pas de scooters qui ne rentrent pas dans la catégorie précédente.)

[#] Ce genre d'engins, qu'on démarre en pédalant, qu'à mon époque tous les collégiens cools se faisaient offrir quand ils avaient 14 ans, a essentiellement disparu de nos jours.

Je crois que chaque pays décide comme il veut comment il décerne ces permis, l'Union européenne se bornant à définir les catégories (et peut-être des limites d'âge) et les véhicules correspondants.

En France, le permis AM est délivré en même temps à toute personne obtenant n'importe quelle autre catégorie de permis, et son équivalence est aussi donnée (ou il n'est pas demandé, ce qui revient au même) à tous ceux qui sont nés avant 1988 ; pour ceux qui sont nés après, il peut être obtenu dès 14 ans en passant une formation en auto-école ; par ailleurs, ce permis n'a pas de points associés, et ne peut pas être suspendu administrativement. D'où il résulte qu'essentiellement tout le monde l'a, et on a tendance à dire abusivement que les véhicules qui demandent ce permis sont des véhicules qui se conduisent sans permis (c'est le cas des voiturettes « sans permis », que je n'ai pas listées ci-dessus parce que ce ne sont pas des deux-roues, mais qui se conduisent aussi avec le permis AM, qu'utilisent notamment des gens qui ont perdu tous les points de leur permis).

Le permis A1 est un vrai permis moto, dont les épreuves sont d'ailleurs en tout point identiques à celles du A2 (mais sur une moto plus légère), avec l'importante différence qu'il peut être passé dès 16 ans (contre 18 pour le A2). Mais par ailleurs, un détenteur d'un permis B (voiture) peut faire une formation de 7h en auto-école et obtenir une équivalence du permis A1 (ce n'est pas un vrai permis et ce n'est valable qu'en France) permettant de conduire les deux-roues de la catégorie A1 (motocyclettes légères) ; on peut aussi s'en sortir en prouvant qu'on a fait assurer une telle motocyclette avant la mise en place de cette formation. La grande majorité des gens qui conduisent ce type de deux-roues (donc la grande majorité des scooteristes en ville) entrent dans cette catégorie : ils ont un permis B avec une formation complémentaire (ou avec parce qu'ils faisaient ça avant la mise en place de la formation ; voire rien du tout parce qu'ils s'en foutent et sont dans l'illégalité).

Le permis A2 est celui que j'ai eu tellement de mal à obtenir il y a deux-trois ans.

Enfin, le permis A, ne peut plus se passer directement (cela eut été possible : essentiellement tous ceux qui ont passé le permis moto avant 2016 ont un permis A). La seule façon de l'obtenir, maintenant, est de passer le permis A2, attendre deux ans, et passer une formation de 7h en auto-école, dite formation « passerelle » A2→A. L'idée, pas forcément idiote, est d'obliger les motards à « faire leurs armes » sur des motos de cylindrée intermédiaire avant de passer sur des grosses cylindrées (mais soulignons que rien n'oblige à avoir effectivement conduit — ou fait assurer — une moto pendant ces deux ans).

Bref, j'ai passé la formation de 7h pour convertir mon permis A2 en permis A. (J'avais initialement prévu de la passer en juin, mais je me suis fait une tendinite au poignet quelques jours avant, et j'ai négocié pour la reporter. Mais de toute façon, même si on a le droit de la passer jusqu'à trois mois avant, la formation n'a de valeur que deux ans après l'obtention du permis A2, donc dans mon cas, le  ; après quoi il faudra encore attendre quelque chose comme trois à huit semaines pour avoir le bout de plastique[#2].) La formation se découpe en principe en 2h de théorie, 2h de pratique hors-circulation et 3h de pratique en circulation, avec un programme un peu précis ; en fait, les auto-écoles font un peu ce qu'elles veulent : certaines font faire beaucoup d'exercices de maniabilité, certaines font juste une grande balade sur la journée (peut-être même en faisant tourner les élèves sur plusieurs motos différentes pour leur permettre de les découvrir), certaines se contentent d'encaisser le chèque et de faire le minimum.

[#2] Ce qui est assez con c'est que contrairement aux permis B et A2 où on passe une épreuve et où l'attestation de réussite de l'épreuve vaut permis temporaire, là il n'y a pas de permis temporaire, il faut vraiment attendre de recevoir le bout de plastique avec la case A remplie pour pouvoir conduire (ou acheter) une moto nécessitant le permis A.

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(vendredi)

Un téléphone brické, un nouveau fiasco de mise à jour Android, et quelques pensées

Pour faire bref, j'ai (complètement ? partiellement ? cela reste à voir) brické mon téléphone Android (le OnePlus 6 que j'avais acheté il y a un an et demi), j'ai dû en acheter un autre en catastrophe (un Google Pixel 4a), et j'ai eu une cascade suffisamment improbable de malchances que j'ai dû évacuer un tas de mauvais karma dans l'histoire. Mais la séquence d'événements en question est tellement pleine de rebondissements qu'elle mérite d'être consignée ici en un peu de détails. Si ça ne vous intéresse pas, j'ajoute quelques remarques générales (certaines techniques, d'autres pas) à la fin.

Dramatis personæ :

OnePlus 6
Un téléphone Android d'un constructeur chinois (basé à Shēnzhèn ; plutôt haut de gamme par rapport à ce dont on a l'habitude venant de ce pays). Le mien a été acheté en 2019, et choisi parce qu'il pouvait faire tourner LineageOS (cf. ci-dessous) et que mon poussinet avait un modèle proche dont il était assez content. Son nom de code Android est enchilada ce qui peut expliquer l'apparition de ce mot à différents endroits.
Pixel 4a
Un téléphone Android par Google. (J'en ai conseillé l'achat à ma mère tout récemment, et j'ai pu vérifier qu'il n'était pas mauvais. Par ailleurs, il permet également de faire tourner LineageOS.) Ses spécifications sont assez semblables au OnePlus 6 (en un peu plus petit, ce qui peut être vu comme un avantage ou un inconvénient). Son nom de code Android est sunfish.
LineageOS
Une version communautaire d'Android (i.e., des modifications par rapport à l'Android de base de Google apportées par une communauté d'amateurs ; elle est un peu plus libre et un peu plus hackable, et elle supporte des appareils un peu plus anciens). Elle succède à celle qui s'appelait CyanogenMod, et j'utilise l'une ou l'autre sur mes téléphones Android depuis dix ans environ. (Noter que toute version d'Android est toujours un peu modifiée par rapport à la version de référence AOSP distribuée par Google et qui n'est, en fait, utilisée par personne telle quelle : certaines le sont moins, comme celle de Google lui-même, d'autres le sont énormément comme celles des téléphones Samsung ; LineageOS est tout de même très proche de AOSP.)
TWRP
Un mode rescue pour Android, c'est-à-dire une sorte de petit OS spécialisé dans lequel on peut démarrer le téléphone pour faire des opérations de maintenance, comme un backup complet, des modifications de permissions, ou l'installation d'une nouvelle version du système principal. (LineageOS vient avec son propre mode rescue, mais il permet de faire beaucoup moins de choses que TWRP : essentiellement juste installer ou réinstaller LineageOS, ou effacer toutes les données.)
Fastboot
Un mode de démarrage de beaucoup de téléphones Android qui se situe à encore plus bas niveau qu'Android ou que le mode rescue (cf. ci-dessus) : le mode fastboot est géré par le bootloader (le petit programme qui démarre en premier et qui sert normalement juste à lancer Android ou le mode rescue) et qui permet, avec une interface extrêmement minimale, de réinstaller certaines parties (partitions) de la mémoire du téléphone (par exemple celui qui contient le mode rescue, ou celui qui contient les pilotes de périphérique fournis par le constructeur comme le firmware radio).
Google Apps
Une surcouche par rapport à Android fournie par Google (et qui, à la différence de AOSP, est propriétaire). Non nécessaire à faire tourner Android, mais nécessaire à un grand nombre d'applications dessus (tout ce qui utilise de près ou de loin les services Google, par exemple les cartes façon Google Maps). L'installation de LineageOS est donc généralement immédiatement suivie d'une installation de Google Apps qui peut elle-même se faire par différentes sources (j'utilise celles de MindTheGapps).

Le déroulement des faits, maintenant, par ordre chronologique :

  • Acte I. Où j'essaie d'installer de migrer mon OnePlus 6 de LineageOS 16.0 (Android 9) vers 18.1 (Android 11), et où je me retrouve un peu coincé.

    • Scène 1. Mon téléphone OnePlus 6 est actuellement sous LineageOS 16.0 (lineage-16.0-20200325-nightly-enchilada pour être précis) : je décide d'essayer de le mitrer vers la version 18.1. Je commence par faire un backup depuis TWRP de toutes les partitions, que je sauvegarde sur l'ordinateur, à restaurer en cas de problème dans les étapes suivantes. Avec ça, je me dis que je suis en sécurité. Dans la foulée, je mets à jour TWRP lui-même (vers la version twrp-3.5.2_9-0-enchilada.img), mais je ne crois pas que ceci ait joué de rôle pour la suite.
    • Scène 2. Conformément aux instructions trouvées sur le site de LineageOS, j'essaie, en utilisant le mode fastboot, de mettre à jour les partitions constructeur du téléphone (c'est-à-dire les partitions contenant des pilotes ou autres bouts de code ou de données propriétaires, fournies par le constructeur, et utilisées par Android pour que ce dernier soit relativement peu dépendant du téléphone même si ceci reste à ce stade un vœu pieux ; concrètement, j'ai utilisé cet outil pour extraire les fichiers .img du payload.bin contenu dans le fichier fourni par le constructeur, i.e., par OnePlus dans mon cas). Ceci était probablement une erreur (rien ne me dit que le nouveau LineageOS n'aurait pas tourné avec le firmware précédent), mais probablement pas fatale à ce stade. Le mode fastboot refuse de mettre à jour certaines de ces partitions (qualifiées de critiques) : je trouve des avis contradictoires sur quoi faire à ce sujet (certains disent d'ignorer le problème, d'autres de lancer fastboot unlock_critical — mais après coup je découvrirai que ça ne fait rien sur ce téléphone-ci —, d'autres encore de passer en mode rescue et de mettre à jour ces partitions à l'aide de l'outil Unix dd depuis le mode Rescue — cf. par exemple ici, et je finirai par faire ça en II.1). Dans l'immédiat, j'ignore le problème de ces partitions critiques et je passe à la suite.
    • Scène 3. J'installe le nouveau LineageOS (lineage-18.1-20210727-nightly-enchilada) puis des Google Apps (MindTheGapps-11.0.0-arm64-20210412_124247) depuis TWRP. J'essaie de démarrer le téléphone en mode normal : l'animation de démarrage de LineageOS s'affiche (tout n'est donc pas cassé), mais elle mouline indéfiniment sans jamais finir (je comprendrai plus tard la cause probable de ce problème, mais, à ce stade, je ne le sais pas ; l'outil de diagnostic adb logcat montre des tonnes d'erreurs, dont des problèmes de permission, que je pense — à ce stade — peut-être liées au fait que je n'ai mis à jour qu'une partie des partitions constructeur).

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(lundi)

Quelques réflexions sur le genre grammatical et l'écriture inclusive

M'étant suffisamment énervé sur Twitter au sujet du pass sanitaire, je voudrais me calmer les nerfs en écrivant un billet de blog sur un sujet qui ne peut qu'apporter la paix et la concorde dans les foyers — en évoquant l'écriture inclusive.

De façon générale, l'écriture inclusive est une façon d'écrire une langue donnée (et qui pose plus ou moins de difficulté selon la langue en question) qui cherche à accomplir quelque chose comme les buts suivants :

  • ne pas faire de présupposé sur le genre ni du locuteur, ni de la personne adressée, ni d'une tierce personne dont il serait question,
  • éviter de propager des présupposés sur le genre des personnes en question, voire lutter contre des préjugés déjà installés (par exemple en attirant l'attention sur le fait qu'une personne pratiquant tel ou tel métier peut être une femme comme un homme).

Certaines langues ne posent aucun problème, au moins pour ce qui est du premier point, parce qu'elles n'encodent aucune information de genre sauf dans des mots optionnels servant explicitement et expressément à donner cette information. (Et je ne cacherai pas que c'est la situation que je préfère.) À l'extrême inverse, on a des langues dans lesquelles on ne peut essentiellement rien dire, même des énoncés aussi simples que je mange ou tu marches ou cette personne a des yeux noirs sans donner au passage l'information de si la personne dont on parle est catégorisée comme « homme » ou comme « femme ». J'espère ne pas dire des bêtises (on me corrigera le cas échéant, ou on me donnera de meilleurs exemples), mais il me semble que le hongrois ou le japonais sont à peu près idéales dans le sens de non divulgation inutile d'informations de genre ; tandis que l'hébreu doit être assez loin dans l'extrême inverse. L'anglais est dans une situation relativement modérée, le problème venant principalement des pronoms genrés he et she : il y a bien des noms communs genrés (comme policeman) mais au moins cette langue n'éprouve pas le besoin de genrer qui que ce soit dans une phrase comme I was invited by a friend, tandis que le français souffre d'une propension beaucoup plus aiguë à tout genrer (j'ai été invité chez un ami ? j'ai été invitée chez un ami ? j'ai été invité chez une amie ? j'ai été invitée chez une amie ?). Je vais revenir ci-dessous sur la question du fait que le français attribue un genre grammatical à tous les noms communs, même inanimés (le fauteuil, la chaise), et la nécessité de démêler ce phénomène de catégorisation grammaticale arbitraire de la manière dont les individus sont souvent obligatoirement genrés par des énoncés à leur sujet.

L'absurdité de cette révélation forcée d'information de genre est mise en lumière de façon extrêmement frappante, je trouve, dans cet essai satirique par Douglas Hofstadter, que je recommande de lire avec attention parce qu'il est (je trouve) absolument génial et contient énormément de références amusantes (comme le titre Person Paper, qu'il faut comprendre comme White Paper). Il imagine un monde parallèle où le langage obligerait à catégoriser les personnes non pas selon leur genre mais selon la couleur de leur peau : l'auteur imaginaire, avec beaucoup de mauvaise foi, défend l'idée que toutes sortes de ces pratiques linguistiques ne sont pas du tout racistes, mais simplement historiques (comme le fait de dire policewhite pour n'importe quelle personne travaillant dans la police, et plus généralement de dire white là où dans notre univers on dit man), puisque maintenant il est fermement acquis, dixit, que blancs et noirs sont égaux (et dans une jolie mise en abyme, évoque ce que serait la situation d'une langue où les personnes seraient catégorisées par leur genre). Personnellement, ce texte a fait beaucoup plus pour me convaincre de la pertinence de la recherche d'une forme d'écriture d'inclusive que n'importe quelle injonction moralisatrice (et je crois que c'est depuis que je l'ai lu que j'ai adopté le they singulier en anglais, cf. ci-dessous).

Obliger à genrer les individus pour un énoncé qui n'a rien à voir n'est pas juste problématique par le fait qu'on ne veut pas forcément révéler cette information qui dans l'immense majorité des cas est complètement sans intérêt : il existe aussi des situations où ce n'est pas du tout évident ou véritablement indésirable. Les personnes non-binaires sont pour ainsi dire sommées de choisir une catégorie qui ne leur convient pas. Une histoire qui serait racontée par un robot ou un message affiché par un ordinateur pourra dans certains cas (selon l'énoncé ou la langue) avoir à catégoriser ces machines comme masculines ou féminines, ce qui est absurde. Dans un roman policier, le genre de telle ou telle personne au sujet de laquelle est donnée une information est justement quelque chose qu'on peut ne pas vouloir révéler. (J'avais commencé à écrire une histoire dans laquelle je voulais ne pas révéler si le narrateur était un homme ou une femme, et j'ai trouvé ça beaucoup moins difficile en anglais qu'en français, et même en anglais ce n'était pas complètement évident.)

Il est vrai qu'il ne faut pas blâmer le langage pour tout : notre culture fait que nous genrons beaucoup de choses dans nos têtes souvent sans nous en rendre compte. Le film de Pixar de 2006, Wall·e (dont le titre évoque, complètement accidentellement mais fort opportunément, un système d'écriture inclusive en français !) l'a par exemple montré de façon frappante par le fait qu'énormément de gens, moi compris, ont spontanément interprété Wall·e comme un personnage masculin et Eve comme un personnage féminin, alors que d'une part ce sont des robots donc ça ne veut rien dire du tout, et même si on veut leur attribuer un genre binaire, il n'y a rien d'explicite dans la film qui soutienne plus l'une des quatre combinaisons imaginables que les autres (j'ai vaguement le souvenir d'avoir lu quelque part — mais je ne retrouve plus où — que les animateurs de Pixar avaient exprès utilisé pour Wall·e toutes sortes de caractéristiques normalement attribuées aux personnages d'animation féminins et pour Eve toutes sortes de caractéristiques normalement attribuées aux personnages masculins, mais apparemment ça n'a pas suffi pour retourner nos attentes). D'autres exemples sont fournis par des devinettes du genre :

A boy and his father are involved in a car accident. The father dies on the spot. The boy is rushed to the hospital. The surgeon arrives and, upon seeing the patient's face, exclaims I can't operate: he's my son! How is this possible?

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(mercredi)

L'histoire des histoires que j'écrivis jadis

J'ai déjà publié un certain nombre d'éléments autobiographiques par ici : outre cette autobiographie couvrant les années 1976–1996, j'avais écrit ce billet de blog sur mon rapport à mon orientation sexuelle, celui-ci sur ma découverte des ordinateurs, et d'autres choses çà et là, comme (ce qui a un rapport avec ce que je veux évoquer ci-dessous) ici sur ma lecture de Tolkien ou bien sur celle d'Asimov. Je voudrais dire ici quelques mots sur les histoires que j'ai moi-même écrites quand j'étais ado, sur ce qu'elles racontent et sur ce qu'elles disent sur moi (même si je les ai déjà évoquées en passant comme ici ou , et plus récemment ). Au minimum, je voudrais raconter un peu quelle est leur intrigue et comment elle m'est venue, et, pour que vous n'ayez pas à les lire vous-mêmes — comment j'ai pu produire des choses aussi mauvaises ou, en tout cas, bizarres. Et ce que j'ai appris à travers elles.

Mon papa m'avait un jour fait la remarque, que je trouve très juste, que quand on enseigne la littérature à l'école, on sélectionne ce qu'il y a de mieux, les meilleures œuvres des plus grands auteurs, et sans doute montrer aux enfants pourquoi c'est si bien écrit, mais peut-être que la médiocrité a en fait autant à nous apprendre que le génie (ne dit-on pas, après tout, qu'il faut apprendre par les erreurs des autres, parce qu'on ne peut pas vivre assez longtemps pour les commettre toutes soi-même ?), ou encore la comparaison entre les deux (peut-on vraiment se rendre compte que Shakespeare est un dramaturge de génie sans le comparer à un autre qui n'en est pas un ? ou d'ailleurs simplement à des moments où il ne l'est pas vraiment — quandoque bonus dormitat Homerus — mais c'est assez tabou de montrer un passage de Shakespeare pour dire là ce n'est franchement pas terrible, alors qu'on osera plus facilement avec un auteur qui a moins marqué toute la civilisation). Et un texte médiocre reflétera en outre peut-être mieux le contexte historique et social dans lequel il a été écrit que celui d'un auteur que sa stature même rend singulier, et qui nécessite sans doute pour être décodé correctement de traverser plusieurs couches d'interprétation et de réinterprétation plaquées par les époques intermédiaires.

Je ne sais pas si mes œuvres forment même un bon exemple de médiocrité, ou même si je peux me mettre en avant comme exemple typique (whatever this means) d'ado qui, nourri d'une pop-culture « tolkienisante » en France dans les années '80–'90, s'est mis à produire son propre sous-Tolkien ou sous-Asimov, mais je peux toujours essayer. Il n'y a pas que le cadre (fantastique ou science-fiction) qui mérite un mot, parce que mes romans disent aussi autre chose sur moi, comme mon obsession pour le mysticisme et la symétrie, et derrière le sous-Tolkien il y a du sous-Oulipo, ou quelque chose comme ça.

Pour redonner un peu de contexte, même si j'ai déjà raconté ça plusieurs fois, j'ai grandi « un pied dedans, un pied dehors » par rapport à une pop-culture que je qualifie ci-dessus de tolkienisante : je n'ai lu The Lord of the Rings qu'à 15 ans (encore une fois, cf. ici ; j'avais lu The Hobbit bien avant), mais j'avais des amis qui l'avaient lu bien avant, et qui m'en avaient parlé, et je m'étais formé une certaine idée de l'œuvre, et surtout, j'avais été exposé à un certain nombre de — comment dire — produits dérivés du Seigneur des Anneaux. Je n'ai pas joué à Dungeons & Dragons (ou peut-être juste une ou deux fois, pour des parties très courtes), mais j'ai côtoyé des gens qui y jouaient beaucoup (ou à d'autres jeux de ce genre), et j'ai assisté à de telles parties, ça m'intéressait plus de m'asseoir à côté du DM et de tout observer que de participer personnellement à l'action ; de même s'agissant des Livres dont Vous Êtes le Héros, je n'y jouais guère (je n'avais pas la patience de prendre les dés pour les combats, suivre les règles, et subir la frustration d'être tué et de recommencer), mais j'aimais quand même les lire, quasi linéairement, en explorant des choix un peu au pif, d'où il résultait d'ailleurs une idée assez confuse de la trame générale de l'intrigue que je découvrais finalement dans un désordre à peu près total ; parfois (surtout en fin d'école primaire, donc vers 10 ans), des amis et moi nous construisions mutuellement des aventures, dans un cadre informel, sans dés ni plateau ni règles précises, nous proposant juste oralement situations et nous invitant à dire ce que nous voulions faire, et ces aventures étaient pleines de magie. Et une autre chose qui m'a beaucoup marqué, ce sont certains jeux d'aventure sur ordinateur : je ne redis pas ce que j'ai déjà écrit ici (ainsi que et ), mais j'ai beaucoup été influencé par la série King's Quest et surtout Ultima.

Je viens de lister quelques uns des ingrédients des mondes de mon imagination, mais il y a autre chose que je devrais surtout essayer de dire c'est : pourquoi la heroic fantasy ? Ce n'est pas uniquement une influence extérieure qui m'a poussé vers ce genre. Il y a bien sûr l'aspect d'avoir besoin de rêver un peu de magie dans un monde qui n'en a pas (et peut-être d'autant plus fortement que, fasciné par les sciences, je devais reléguer le surnaturel à mes rêves et fictions). Mais il y a un autre aspect auquel on pense peut-être moins évidemment que « l'envie de rêver » :

  • Écrire une histoire se déroulant dans le monde réel demande soit une expérience de celui-ci, soit un effort de documentation, qui sont difficilement accessibles quand on est ado, surtout à une époque où Wikipédia n'existait pas et même le Web quasiment pas. (Ou alors on va se limiter à des récits qui se déroulent dans un collège/lycée français, ce qui présente certes des possibilités assez considérables d'exploration psychologique, mais limite sérieusement l'intrigue elle-même. En tout cas, je n'ai jamais eu envie de reproduire dans ce que j'écrivais ce que je vivais déjà chaque jour. Mais en même temps j'étais trop maniaque de la précision pour accepter de simplement ignorer mon ignorance, inventer ce que je ne savais pas, et admettre que je ferais forcément plein d'erreurs.)
  • A contrario, le cadre « médiéval-fanastique tolkienisant standard » offre à la fois suffisamment de références partagées pour pouvoir commencer à écrire une histoire sans perdre une éternité en exposition si on ne le souhaite pas (si je dis elfe, mon lecteur s'imagine quelque chose de vaguement conforme au standard ISO de l'elfe), mais suffisamment de flexibilité pour permettre d'y insérer à peu près n'importe quoi comme intrigue. C'est un cadre générique, peu envahissant, mais hautement paramétrable (à commencer par le réglage critique « niveau et type de magie disponible »), dont on peut faire absolument ce qu'on veut, et où on n'a à se soucier que de cohérence interne sans que qui que ce soit vienne vous reprocher, par exemple, que la rue Servandoni n'existait pas à l'époque où se situe votre roman.

Alors oui, on peut considérer que le cadre médiéval-fantastique tolkienisant standard est un peu cheap, qu'il s'agit du plastique à tout faire d'un million de mondes interchangeables. (J'ai moi-même souvent ressenti l'agacement extrêmement bien décrit ici par Boulet et qui pourrait directement attaquer beaucoup des histoires que j'ai écrites.) Mais on doit savoir gré à Tolkien d'avoir créé ce cadre standard qui ouvre les portes du royaume de l'imagination à mille adolescents qui ne deviendront jamais écrivains mais qui ont besoin de rêver, et peut-être à un qui deviendra écrivain, quitte à rester dans ce cadre mais en en faisant quelque chose de créatif car il est bien sûr possible de dépasser le cliché. (Pour être bien clair, je ne prétends absolument pas que je fantastique soit un genre réservé aux adolescents ou jeunes adultes : je dis juste qu'il est plus facile de se mettre à écrire dans ce cadre quand on est adolescent ou jeune adulte.)

C'est intéressant, parce qu'il semble qu'il (Tolkien) ait voulu créer une mythologie de l'Angleterre, mais ce qu'il a créé est à la fois plus large (dépassant largement l'Angleterre) mais aussi différent. La distinction entre un cadre imaginaire et une mythologie cohérente est assez subtile : il est plus facile d'écrire une histoire dans un monde basé le cadre médiéval-fantastique tolkienisant que sur les mythes grecs, par exemple, ou bien sur le cycle Arthur-Lancelot-Merlin-Graal, parce que ces derniers renvoient à des histoires assez précises avec lesquelles le lecteur s'attendrait à trouver une articulation (qu'il s'agisse de Thésée ou de Perceval, on leur associe plus que des caractéristiques générales, mais des événements bien définis), alors qu'il est beaucoup plus facile d'importer quelques idées des mondes à la Tolkien sans importer toutes les histoires de la Terre du Milieu. Allez savoir pourquoi : peut-être est-ce grâce à Dungeons & Dragons que se sont répandues non seulement l'idée de ce cadre générique mais aussi l'idée encore plus importante que chacun est libre de s'en emparer et d'en faire ce qu'il veut.

L'autre type de cadre dont on peut facilement imaginer s'emparer, c'est la science-fiction (et on peut peut-être croire que, pour moi qui avais une certaine culture scientifique déjà à quinze ans, ç'eût été plus naturel). J'ai certainement été beaucoup influencé par la trilogie originale des films Star Wars (j'ai vu l'épisode VI à sa sortie) et par la lecture du cycle Foundation d'Asimov (je ne vais pas redire ce que j'ai déjà écrit ici), et sans doute aussi, à un certain niveau, par le livre de vulgarisation scientifique Cosmos de Carl Sagan : quelle que soit la part de ces différences influences, je rêvais de civilisations galactiques, mais en même temps je voyais bien qu'il était très difficile d'écrire des histoires scientifiquement sensées dans un tel cadre. Car quels que soient les mécanismes imaginés pour contourner les obstacles évidents que présentent la finitude de la vitesse de la lumière, l'immensité des échelles d'espace et de temps impliquées, la rareté des planètes habitables et l'imagination des formes de vie extra-terrestres (ou l'explication de leur absence !), pour arriver à quelque chose de ne serait-ce que plausible scientifiquement, non seulement on devra faire d'immenses efforts d'exposition, mais en outre on arrivera certainement à un univers tellement étranger à l'expérience familière de l'auteur et du lecteur qu'il sera difficile de rentrer dedans. L'autre solution était de jeter résolument la science à la poubelle et de traiter le space opera comme on traite le médiéval-fantastique, comme un décor en plastique où on peut insérer n'importe quelle manière d'histoire, mais j'étais plus hostile à suspendre mon incrédulité scientifique de cette manière qu'en imaginant des elfes, des nains et des gnomes.

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(vendredi)

Comment manœuvrer une voiture dans un tunnel : un peu de géométrie

Mon poussinet s'est acheté une nouvelle voiture. Ou plus exactement, a remplacé un joujou, rouge de chez Honda, thermique et bruyant, par un autre joujou, blanc de chez Tesla, électrique et beaucoup moins bruyant et beaucoup plus Internet of Shit ; mais ce n'est pas mon propos ici d'en parler : le point de départ de ce que je veux dire ici, c'est que le nouveau joujou est assez long et large, et que la descente du parking de notre immeuble est compliquée.

Nous avons trois véhicules et trois places de parking (une achetée avec l'appartement et deux louées à des voisins). Ma moto, bizarrement, ne pose aucun problème pour monter et descendre au parking. Pour la Tuture préférée (qui fait censément 1.74m de large, et 4.15m de long dont 2.51m entre les essieux), le poussinet s'en sort bien (le plus souvent sans marche arrière), mais moi je n'ose pas trop essayer, et c'est d'ailleurs mon principal obstacle à circuler en voiture. Et pour le nouveau joujou (qui fait censément 1.85m de large, et 4.69m de long dont 2.83m entre les essieux), c'est beaucoup plus compliqué : à ce stade, à chaque fois que nous voulons entrer ou sortir du parking, je descends de la voiture, je passe devant, et j'indique au poussinet par des signes de main la distance à gauche et à droite (certes, le joujou a plein de capteurs, mais ils sont essentiellement inutiles dans ces circonstances, parce qu'ils passent juste leur temps à faire bip, et ne détectent pas forcément la « bonne » distance) : il arrive à sortir en une seule fois, mais pour rentrer dans le parking il faut trois ou quatre marches arrière (et la question de pourquoi ce n'est pas symétrique est une de celles que je veux discuter ici).

Pourtant, la descente du parking n'est pas si étroite : elle fait 2.67m de large au point le plus resserré que j'aie mesuré ; cette largeur est un peu stupidement grignotée par le fait qu'il y a des garde-corps (je ne sais pas comment les appeler : une sorte de marche ou de micro trottoirs de part et d'autre de la descente, au niveau du sol, large d'environ 15cm et haute d'environ autant), qui réduit l'espace disponible au niveau des roues à 2.38m au point le plus étroit. Mais bien sûr, la descente est courbe : entre la porte côté rue et la base de la rampe, il y a un changement de cap de 90° (on entre perpendiculairement à la rue Simonet, et on finit parallèlement à elle).

Géométriquement, si j'en crois les plans d'architecte de l'immeuble que j'ai récupérés je ne sais plus comment, la forme est très simple (cf. figure ci-contre) : prenez un quart de cercle de rayon 6.50m et un autre de rayon 5.50m dont les centres sont décalés de 1.75m selon chacun des axes du quart de cercle (donc à distance 1.75m×√2 ≈ 2.47m l'un de l'autre), le centre du petit cercle étant évidemment plus éloigné des arcs eux-mêmes que celui du grand cercle, et ensuite prolongez tangentiellement chacune des deux extrémités de chacun des deux arcs. (En notation SVG et en exprimant les distances en mètres : M 0.00 0.00 L 9.37 0.00 A 6.50 6.50 0 0 1 15.87 6.50 L 15.87 18.38 pour le bord extérieur et M 0.00 2.75 L 7.62 2.75 A 5.50 5.50 0 0 1 13.12 8.25 L 13.12 18.38 pour le bord intérieur.) Ceci fait donc une rampe dont la largeur est de (6.50m−5.50m)+1.75m = 2.75m dans ses parties rectilignes, et de (6.50m−5.50m)+1.75m×√2 ≈ 3.47m dans sa partie courbe, à quoi il faut retirer environ 15cm de garde-corps de part et d'autre comme je l'ai expliqué ci-dessus. J'ai fait apparaître sur la figure des rectangles à l'échelle du joujou du poussinet, mais il n'est pas évident de le placer comme je viens de le montrer (cf. plus loin). L'épaisseur des traits sur la figure est de 30cm (le milieu du trait est au niveau du mur lui-même, le bord intérieur correspond à peu près au bord du garde-corps).

Bon, en plus, la rampe est bien sûr en pente (de 14.38% selon le plan d'architecte, l'hélice étant orientée à main gauche : sur le schéma ci-contre, la sortie côté rue est en bas de la figure, la base de la rampe côté parking est à gauche), mais je ne pense pas que ça joue énormément sur le problème géométrique que je vais évoquer. Par ailleurs, la construction de l'immeuble n'a pas respecté précisément les plans d'architecte et les arcs de cercle ont été approchés par des polygones, donc il y a trois ou quatre points anguleux sur le mur extérieur : je ne sais pas bien si ça joue dans l'explication de l'asymétrie ressentie entre montée et descente, je vais y revenir ; la largeur de la rampe, comme je l'ai dit plus haut, n'est, d'après mes mesures, pas tout à fait égale aux 2.75m contractuels de mur à mur, je l'ai déjà noté.

Mes lecteurs savent que j'aime faire des typologies, alors allons-y. Je peux distinguer trois niveaux au problème d'entrer ou sortir la voiture :

  1. La question purement géométrique (entrer ou sortir la voiture, en supposant une connaissance parfaite de ses dimensions, sa position, la forme de la rampe, etc., donc toutes les distances impliquées), que je vais elle-même ci-dessous subdiviser en trois.
  2. La complication supplémentaire que, assis à la place du conducteur, on voit mal ce qu'on fait, on évalue mal les distances, malgré les rétroviseurs et les diverses caméras de la Tesla, en tout cas, plus mal que quelqu'un qui se tient à distance et qui regarde la voiture de l'extérieur.
  3. La complication supplémentaire qu'une voiture n'avance pas exactement comme on veut (je parle du point de vue de la traction : je mets la question du rayon de braquage sur le chapeau géométrique) : ceci ne concerne pas la Tesla, dont le moteur électrique permet d'avancer aussi lentement qu'on veut, presque millimètre par millimètre, aussi bien en montée qu'en descente, mais le problème se pose avec une voiture thermique si on ne veut pas vitrifier l'embrayage en patinant trop longtemps.

Je veux surtout parler ici du (A), même si (B) et (C) sont aussi problématiques en pratique. Maintenant, même si je le simplifie à outrance en traitant la voiture comme un simple rectangle et en ramenant tout le problème dans le plan, ce que je vais faire, le (A) se subdivise lui-même en trois niveaux de difficulté :

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(mercredi)

Trucs et astuces pour tirer au hasard diverses choses

Je rassemble dans cette entrée quelques faits algorithmiques et informatiques qui sont généralement « bien connus » (et franchement assez basiques) mais souvent utiles, et qu'il est possiblement difficile de trouver rassemblés en un seul endroit. Le problème général est de tirer algorithmiquement des variables aléatoires selon différentes distributions, typiquement à partir d'un générateur aléatoire qui produit soit des bits aléatoires (indépendants et non biaisés) soit des variables aléatoires réelles (indépendantes) uniformément réparties sur [0;1]. Je parle d'algorithmique, mais ce n'est pas uniquement sur un ordinateur : ça peut être utile même dans la vie réelle, par exemple si on a une pièce avec laquelle on peut tirer à pile ou face et qu'on veut s'en servir pour jouer à un jeu qui réclame des dés à 6 faces, ou si on a des dés à 6 faces et qu'on veut jouer à un jeu d'aventure qui réclame des dés à 20 faces.

Comment tirer des nombres aléatoires en conditions adversariales ? Je commence par ce problème-ci qui n'a pas de rapport direct avec la suite, mais que je trouve quand même opportun de regrouper avec : Alice et Bob veulent jouer à pile ou face, ou plus généralement tirer un dé à n faces, mais ils n'ont pas de pièce ou de dé en lequel ils fassent tous les deux confiance. Par exemple, Alice a sa pièce fétiche que Bob soupçonne d'être truquée et symétriquement (ou peut-être même que chacun est persuadé de pouvoir tirer des nombres aléatoires dans sa tête mais ne fait évidemment pas confiance à l'autre). La solution est la suivante : chacun fait un tirage avec son propre moyen de son côté, sans connaître le résultat de l'autre, et on combine ensuite les résultats selon n'importe quelle opération (choisie à l'avance !) qui donne tous les n résultats possibles pour chaque valeur fixée d'une quelconque des entrées (un carré latin, par exemple une loi de groupe) ; par exemple, s'il s'agit de tirer à pile ou face, on peut décider (à l'avance !) que le résultat sera pile (0) si les deux pièces ont donné le même résultat et face (1) si elles ont donné un résultat différent ; s'il s'agit de dés à n faces donnant un résultat entre 0 et n−1, on fait la somme modulo n (c'est-à-dire qu'on fait la somme et qu'on soustrait n si elle vaut au moins n, pour se ramener à un résultat entre 0 et n−1). Bien sûr, il faut un protocole pratique pour faire en sorte que chacun fasse son tirage sans connaître le résultat de l'autre (sinon, s'il a moyen de tricher, il pourra adapter le résultat en conséquence) : physiquement, chacun peut faire son tirage en secret et écrire le résultat secrètement sur un papier placé dans une enveloppe scellée, qu'on ouvrira une fois les deux tirages effectués (en fait, il n'y a que le premier tirage qui a besoin d'être fait de la sorte) ; cryptographiquement, on procède à une mise en gage (typiquement au moyen d'une fonction de hachage, mais je ne veux pas entrer dans ces questions-là). On peut bien sûr généraliser à plus que deux joueurs (en faisant la somme modulo n de nombres tirés par chacun des participants). Le protocole garantit que le résultat sera un tirage uniforme honnête si l'un au moins des participants désire qu'il le soit (et a les moyens de réaliser un tirage honnête) : bien sûr, si aucun des participants ne le souhaite, c'est leur problème, donc on s'en fout. Même si on abandonne toute prétention à ce que les participants tirent leur valeur aléatoirement et qu'on s'imagine qu'ils la choisissent, tant qu'il s'agit d'un jeu à somme nulle, la stratégie optimale est bien de tirer au hasard (et encore une fois, s'ils veulent coopérer pour un autre résultat, tant qu'il n'y a pas d'autre partie impliquée, c'est leur problème, de même s'ils s'imaginent pouvoir faire mieux que le hasard en utilisant, par exemple, une prédiction psychologique).

Je ne sais plus où j'avais lu que ce protocole a été découvert (il l'a certainement été de nombreuses fois !) à la renaissance. Dans mon souvenir, le découvreur proposait même que, pour une question de la plus haute importance, on demande au pape de faire un des tirages en plus de tous les autres participants. Je ne sais d'ailleurs pas si ce protocole a un nom standard.

Comment tirer une variable de Bernoulli de paramètre p à partir de bits aléatoires ? Autrement dit, ici, on a fixé p, et on veut faire un tirage aléatoire qui renvoie oui avec probabilité p et non avec probabilité 1−p, et pour ça, on dispose simplement d'une pièce qui renvoie des bits aléatoires en tirant à pile (0) ou face (1), et on souhaite effectuer les tirages de façon économique. Par exemple, combien de tirages de pièce faut-il, en moyenne, pour générer un événement de probabilité 1/3 ? Il s'avère, en fait, que quel que soit p on peut s'en tirer avec deux (2) tirages en moyenne (je veux dire en espérance). Pour cela, on peut procéder ainsi : on effectue des tirages répétés et on interprète les bits aléatoires ainsi produits comme l'écriture binaire d'un nombre réel x uniformément réparti entre 0 et 1 : on compare x à 1−p en binaire, c'est-à-dire qu'on s'arrête dès qu'on dispose d'assez de bits pour pouvoir décider si x < 1−p ou x > 1−p (on peut considérer le cas x = 1−p comme s'il était impossible vu qu'il est de probabilité 0), en notant qu'on va avoir x < 1−p lorsque le k-ième bit tiré est 0 et que le k-ième bit de l'écriture binaire de p vaut 0, et x > 1−p lorsque le k-ième bit tiré est 1 et que le k-ième bit de p vaut 1 ; et si x < 1−p on renvoie non, sinon oui. Concrètement, donc, faire des tirages aléatoires jusqu'à ce que le k-ième bit tiré soit égal au k-ième bit de l'écriture de p, et alors s'arrêter et renvoyer ce bit-là. Il est clair que cet algorithme fonctionne, mais pour qu'il soit encore plus évident qu'il conduit à faire deux tirages en moyenne, on peut le reformuler de la façon encore plus élégante suivante (il suffit d'échanger les résultats 0 et 1 pour x, qui sont complètement symétriques, lorsque le bit correspondant de p vaut 0) : tirer des bits aléatoires jusqu'à tomber sur 1, et lorsque c'est le cas, s'arrêter et renvoyer le k-ième bit de p (où k est le nombre de bits aléatoires qui ont été tirés). Je trouve ça incroyablement élégant et astucieux (même si c'est très facile), et je ne sais pas d'où sort ce truc. (Cela revient encore à tirer une variable aléatoire k distribuée selon une loi géométrique d'espérance 1, comme je l'explique plus bas, c'est-à-dire valant k avec probabilité (½)k+1, et renvoyer le (k+1)-ième bit bk+1 de p, ce qui, quand on écrit p = ∑k=0+∞ bk+1·(½)k+1, est finalement assez évident.)

Comment tirer un entier aléatoire entre 0 et n−1 à partir de bits aléatoires ? (Ma première réaction en entendant ce problème a été de dire : considérer x uniforme dont l'écriture binaire est donnée par la suite des bits tirés, générer suffisamment de bits pour calculer la valeur de ⌊n·x⌋, où ⌊—⌋ désigne la partie entière, et renvoyer celle-ci. Ceci fonctionne, mais ce n'est pas le plus efficace. Un autre algorithme avec rejet consiste à générer r := ⌈log(n)/log(2)⌉ bits, qui, lus en binaire, donnent un entier aléatoire c entre 0 et 2r−1, renvoyer c s'il est <n, et sinon tout recommencer. Mais ce n'est pas très efficace non plus, quoique dans des cas un peu différents.) Je décris ce problème plus en détails dans ce fil Twitter, mais donnons juste l'algorithme : on utilise deux variables internes à l'algorithme, notées v et c, qu'on initialise par v←1 et c←0 (il s'agit d'un réservoir d'entropie, et la garantie est que c est aléatoire uniformément réparti entre 0 et v−1) ; puis on effectue une boucle : à chaque étape, on génère un bit aléatoire b (valant 0 ou 1 avec probabilité ½ pour chacun, et indépendant de tous les autres, donc) et on remplace v ← 2v et c ← 2c+b ; puis on compare v avec n et c avec n : si v<n (ce qui implique forcément c<n) on continue simplement la boucle (il n'y a pas assez d'entropie) ; si vn et c<n, on termine l'algorithme en renvoyant la valeur c ; enfin, si cn, on effectue v ← vn et c ← cn et on continue la boucle. Le calcul du nombre moyen de tirages effectués est fastidieux (voir cette référence citée dans le fil Twitter référencée ci-dessus), mais c'est optimal.

L'algorithme que je viens de décrire s'adapte assez bien pour tirer un entier uniforme entre 0 et n−1 à partir d'une source de entiers uniformes entre 0 et m−1 (le cas que je viens de décrire est le cas m=2), autrement dit : comment fabriquer un dé à n faces à partir d'un dé à m faces ? Je n'ai pas vraiment envie de réfléchir à si c'est optimal (mise à jour : on l'a fait pour moi), mais c'est en tout cas assez élégant : on utilise deux variables internes à l'algorithme, notées v et c, qu'on initialise par v←1 et c←0 ; puis on effectue une boucle : à chaque étape, on génère un tirage aléatoire b entre 0 et m−1 à partir de la source dont on dispose et on remplace v ← m·v et c ← m·c+b ; puis on effectue la division euclidienne de v et de c par n : si les deux quotients calculés sont différents (⌊c/n⌋ < ⌊v/n⌋), on termine l'algorithme en renvoyant le reste c%n := cn·⌊c/n⌋ de la division de c par n, tandis que si les deux quotients sont égaux, on remplace chacun par son reste, c'est-à-dire v ← v%n et c ← c%n et on continue la boucle.

Introduisons maintenant aussi des tirages continus.

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(vendredi)

Configurations de points et droites : un petit projet mathématico-physico-artistique

Je parle souvent de maths un peu compliquées sur ce blog, alors pour changer (et pour me changer les idées) je vais parler de choses un peu plus simples : de géométrie plane, et plus précisément de points et de droites. Je voudrais évoquer un petit projet que j'ai — qui, comme beaucoup de projets que j'ai, risque de n'aboutir nulle part — et qui ferait intervenir les maths (pour le sujet de fond), la mécanique classique (pour l'animation), l'informatique (pour le calcul) et un côté artistique (parce que le but serait surtout de faire quelque chose de joli à regarder). Enfin, ça c'était l'idée initiale, sauf que, comme d'habitude quand j'écris une entrée dans ce blog (mais bon, c'est un peu l'idée, aussi), je suis tombé dans un terrier de lapin, je me suis perdu dans les méandres de ce que je dois raconter, et au final ça ne ressemble à rien.

La configuration (9₃)① (ou configuration de Pappus) La configuration (9₃)② La configuration (9₃)③

J'ai expliqué par le passé (et souvent fait référence depuis au fait) que j'étais fasciné par la symétrie et par les objets mathématiques très symétriques. En même temps, il ne faut pas oublier que je suis géomètre, et au sein de la géométrie, j'aime beaucoup ce qui en est la forme la plus épurée, la géométrie projective (plane, disons) où il n'est question que de points et de droites. (Je faisais d'ailleurs souvent remarquer à mes élèves agrégatifs quand ils faisaient des développements sur les constructions à la règle et au compas qu'il pouvait être bienvenu de consacrer une certaine attention aux constructions à la règle seule, qui sont les constructions « pures » de la géométrie projective, où on ne peut que relier deux points à la règle et intersecter deux droites.)

À la croisée de ces deux intérêts, il y a la notion de configuration de points et de droites (dans le plan) : une configuration est simplement un ensemble fini de points et un ensemble fini de droites[#]. Les figures ci-contre à droite sont des exemples de configurations de neuf points et neuf droites telles que par chaque point de la configuration passent exactement trois droites et chaque droite passe par exactement trois points. Bien sûr, on peut voir sur cette figure d'autres points, à l'intersection de deux droites de la configuration, mais ceux qui sont des points de la configuration sont uniquement ceux que j'ai marqués en rouge, pas n'importe quel point que vous pouvez voir comme intersection de deux droites (et symétriquement, on peut considérer d'autres droites en reliant deux des points, mais ceux qui sont des droites de la configuration sont celles qui ont été tracées, pas n'importe quelle droite que vous pouvez faire apparaître en reliant deux points).

[#] Pour éviter de considérer des objets sans intérêt, on demandera que chaque point de la configuration soit situé sur au moins une des droites de la configuration (sinon c'est un point isolé qui ne sert à rien), voire deux (sinon c'est un point isolé sur sa droite), voire trois (sinon c'est juste le marqueur d'une intersection), et symétriquement, que chaque droite passe par au moins un des points, voire deux, voire trois. De toute façon, comme je le dis plus bas, on demande en général que la configuration soit régulière, c'est-à-dire que par chaque point passe le même nombre q de droites et que chaque droite passe par le même nombre k de points.

Je ne veux pas parler longuement des configurations de points et de droites, parce que ce n'est pas tellement mon sujet, mais disons-en quand même quelques mots. (Enfin, quelques mots qui, comme d'habitude, se sont multipliés en quelques pages.) Ceux qui veulent juste savoir ce qu'est mon projet peuvent sauter directement plus bas.

Généralement on s'intéresse aux configurations possédant un certain degré de régularité, au moins numérique, c'est-à-dire que par chaque point passe le même nombre de droites et chaque droite passe par le même nombre de points (voire que ces deux nombres sont égaux, ce qui est le cas sur mes exemples), voire un certain degré de symétrie. Spécifiquement, on dit qu'une configuration est de type (pq,nk), où p,q,n,k sont quatre entiers ≥2 (ou en fait plutôt ≥3), lorsqu'elle comporte p points et n droites, que par chaque point passent q droites et que chaque droite passe par k points (ces informations sont donc redondantes et on a pq = nk, ce qui se voit en comptant le nombre total d'incidences d'un point et d'une droite) ; la plupart des textes sur les configurations de points et droites utilisent le mot configuration pour désigner spécifiquement les configurations régulières, c'est-à-dire celles qui sont de type (pq,nk) pour certains paramètres p,q,n,k≥3. Lorsque de plus p=n (ou ce qui revient au même, q=k), on dit simplement qu'on a affaire à une configuration de type (nk), c'est-à-dire n points, n droites, chaque droite passant par k points et par chaque point passant k droites : mes figures à droite sont donc des configurations de type (9₃).

Pour être plus précis, je dois distinguer la notion de configuration abstraite et de réalisation géométrique de la configuration : deux configurations géométriques ont la même configuration abstraite lorsqu'on peut étiqueter (i.e., donner des noms, ce que je n'ai volontairement pas fait sur les figures ci-contre) aux points et aux droites des deux configurations de manière à ce qu'elles se correspondent avec les mêmes incidences, c'est-à-dire que si la droite nommée passe par le point nommé P sur une figure, ça doit aussi être le cas sur l'autre. (Cela pourrait être le cas parce qu'on a déplacé juste un petit peu les points et les droites d'une des figures pour former l'autre, mais ce n'est pas forcément le cas qu'on puisse passer continûment de l'une à l'autre.) Une configuration abstraite est donc la manière de demander quelles droites doivent passer par quels points (par exemple, un triangle abstrait consisterait à dire trois points A,B,C et trois droites a,b,c de manière que a passe par B et C, que b passe par C et A et que c passe par A et B ; et une réalisation géométrique de cette configuration abstraite est simplement un triangle).

Bref, une configuration abstraite est simplement la donnée de deux ensembles finis d'objets, arbitrairement appelés points et droites, et d'une relation d'incidence entre points et droites (on peut dire qu'une droite [abstraite] passe par un point [abstrait] lorsque cette relation est satisfaite) ; si on veut, c'est un graphe bipartite ; et on demandera en outre qu'il existe au plus une droite incidente avec deux points distincts donnés et au plus un point incident avec deux droites distinctes données (ceci correspond au fait que, dans le plan, deux points distincts définissent une droite et que deux droites distinctes se coupent en au plus un point). Une réalisation géométrique d'une configuration abstraite est une façon de trouver des points distincts et des droites distincts dans le plan (encore qu'il faut préciser quel plan : plan euclidien, ou ce qui revient au même, affine réel, plan projectif réel, ou des plans affines ou projectifs différents), en correspondance avec la configuration abstraite à réaliser, de façon qu'une droite passe par un point exactement quand l'incidence a lieu dans la configuration abstraite.

Il y a donc plusieurs questions qui se posent naturellement : quelles sont les configurations abstraites possibles ? (peut-on, par exemple, les dénombrer ? les classifier ? a priori non, cela reviendrait en gros à classifier les graphes bipartites, ce qui n'a guère de sens, il y a juste trop de possibilités, mais on peut s'intéresser à celles qui vérifient certaines contraintes, par exemple ont beaucoup de symétries ; ou on peut simplement en chercher qui sont particulièrement remarquables et intéressantes, et je vais donner quelques exemples ci-dessous) ; parmi elles, quelles sont celles qui sont réalisables ? (peut-on tester ce fait efficacement sur tel ou tel corps ? je dois mentionner que cela revient en fait à tester si un système d'équations polynomiales tout à fait général a des solutions, ce qui est décidable mais très coûteux sur les complexes, décidable mais extraordinairement coûteux sur les réels, et possiblement indécidable sur les rationnels) ; puis on peut encore se poser des questions sur les réalisations d'une configuration donnée, par exemple peut-on passer continûment de l'une à l'autre ? Malheureusement, je doute qu'on puisse dire quoi que ce soit de vraiment intelligent sur aucune de ces questions à ce niveau de généralité (il faut se contenter de résultats du type : pour tout n≥9, il existe au moins une configuration géométrique de type (n₃) dans le plan euclidien).

Quelle est cette configuration ?

Il n'est pas toujours évident, visuellement, de reconnaître quand une configuration abstraite est la même qu'une autre. Par exemple, les trois configurations (9₃) ci-dessus à droite sont distinctes non seulement géométriquement (c'est évident) mais même abstraitement ; et celle qui est ci-contre à gauche, est une réalisation géométrique (différente) d'une des trois configurations abstraites en question, et ce n'est pas forcément immédiat de reconnaître laquelle ! Le lecteur saura-t-il reconnaître laquelle, et saura-t-il montrer que les trois de départ sont bien distinctes ? Pour ça, on peut suggérer l'indication consistant à relier (d'une couleur différente, disons) les paires de points qui ne sont pas situées sur une même droite de la configuration, et regarder le graphe ainsi formé (par exemple, y a-t-il des triplets de points dont aucune paire n'est située sur une droite de la figure ? combien de tels « anti-triangles » y a-t-il ?).

Plus difficile, on peut chercher à montrer qu'il n'y a que trois configurations (9₃) abstraites possibles, et que je les ai donc toutes les trois réalisées géométriquement. (La plus en haut, (9₃)①, s'appelle la configuration de Pappus, parce qu'elle est celle qui intervient dans l'énoncé du théorème de Pappus.) Il y a une unique configuration (8₃) abstraite possible, la configuration de Möbius-Kantor, mais elle n'est pas réalisable géométriquement dans le plan réel même si elle l'est sur les complexes (on peut par exemple l'obtenir en retirant un point et les droites qui vont avec à une autre, de type (9₄,12₃) celle-là, la configuration de Hesse, elle aussi non réalisable sur les réels mais réalisable sur les complexes, qui est celle des neuf points d'inflection d'une courbe cubique lisse). Il y a aussi une unique configuration (7₃) abstraite possible, la configuration de Fano, mais celle-ci n'est réalisable que sur un corps de caractéristique 2.

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