David Madore's WebLog

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(dimanche)

Les cours de conduite commencent à m'user psychologiquement

Méta : Cette entrée, où je prouve encore une fois mon super-pouvoir de dire en 5000 mots ce qui tiendrait facilement en 500, est un peu un mélange de calimérisme (bouh hou hou, je suis nul et le monde est vraiment trop zinjuste) et de réflexions disparates (généralement cachées dans les abondantes notes) mais que j'espère un peu plus intéressantes, sur l'apprentissage de la conduite. Il est question de mon permis moto, mais beaucoup de ce que je dis est applicable aussi à quelqu'un qui passerait le permis B (ou, je suppose, C ou D) : vers la fin, je donne d'ailleurs quelques idées qui pourraient peut-être resservir à d'autres, sait-on jamais.

Quand je me suis inscrit au permis moto, je me doutais que ce serait sans doute long et difficile, et que j'en baverais : (a) parce que j'avais exactement zéro expérience des deux-roues motorisés, (b) parce que je ne suis plus tout jeune pour commencer, (c) parce que la moto n'est pas réputée pour être particulièrement facile, et (d) parce que je venais d'en baver pour le permis voiture et que les mêmes causes produisent probablement les mêmes effets. Bref, j'étais conscient de cette possibilité, j'étais bien conscient que quand le test psychotechnique complètement bidon mais légalement obligatoire préliminaire à la formation m'a prédit 20–35 heures de formation, ce n'était rien d'autre qu'un test complètement bidon mais légalement obligatoire, et je n'ai pas été surpris de mettre cinq mois (et 87 heures de formation) à obtenir l'épreuve de plateau (= épreuve hors circulation).

En revanche, s'agissant de l'épreuve de circulation (qui est essentiellement la même[#] qu'au permis B, mais sur une moto au lieu d'être dans une voiture) j'avais un espoir raisonnable que ce serait plutôt facile. Au moins une fois assimilés les quelques points de circulation spécifiques à la moto (le véhicule étant plus étroit, on ne se place pas toujours bêtement au centre de sa voie ; on cherche à se dégager autant que possible de toute proximité avec un poids lourd, et surtout à ne pas rester derrière ; en contrepartie, l'exigence de respect des limitations de vitesse est moins strict, surtout quand il s'agit, justement, de se dégager d'une situation possiblement dangereuse), et évidemment, des aspects de maniement du véhicule qui n'ont pas été vus pendant la préparation au plateau (comment gérer un rond-point, prendre un virage avec plus ou moins de visibilité, comment démarrer en côte ou tourner en pente, etc.), mais en tout cas, rien d'insurmontable.

[#] Sauf qu'évidemment l'inspecteur est dans une voiture (conduite par le moniteur-accompagnateur) et donne ses instructions par radio via une oreillette. Il y a d'autres petites différences, mais elles sont mineures (le nombre de de compétences à valider et donc de points de notation n'est pas le même : il n'est pas demandé de manœuvre, et les vérifications techniques ont été traitées lors de l'épreuve de plateau).

Pourquoi penser que ce serait plutôt facile ? D'abord parce que « tout le monde le dit ». Tout le monde, c'est-à-dire plusieurs amis qui ont passé le permis A ou A2 et qui ont tous décrit l'épreuve de circulation comme une sorte de formalité, ou encore des avis variés mais globalement concordants qu'on trouve en ligne (au pif, celui-ci). Ensuite parce que le taux de réussite est (au niveau national en 2017) de 91% pour l'épreuve de circulation contre 64% pour l'épreuve de plateau (pour comparaison, c'est 57% pour le permis voiture ; source ici, tableau page 22 [numérotée 21] du PDF) : une épreuve avec 91% de taux de réussite (même 92% en première présentation) en 2017 ne donne pas l'impression d'être outrageusement sélective[#2]. • Une bonne partie de cette facilité doit venir du fait que beaucoup des candidats au permis A2 dont déjà le permis B, mais même sans ça, si on regarde le taux de réussite au permis A1 (qui est exactement comme le permis A2 mais pour des motos de ≤125cm³ et peut être passé dès 16 ans, ce qui fait que ceux qui le passent n'ont presque jamais un autre permis), il est encore de 80%, suggérant que l'épreuve en elle-même est moins exigeante que le permis voiture ; une raison que j'ai entendu avancer à ce sujet est que les inspecteurs ne sont généralement pas eux-mêmes motards[#3] et s'en foutent un peu (voire, bavardent juste avec le moniteur-accompagnateur), ou simplement qu'ils ne voient pas aussi bien que s'ils étaient assis à côté du candidat et donnent quelque bénéfice du doute au candidat. • Mais bon, le fait est que j'ai obtenu mon permis B (et même si l'apprentissage a été douloureux, je l'ai quand même eu du premier coup et avec quasi le maximum des points), et j'ai fait attention, depuis, à conduire suffisamment pour, au strict minimum, maintenir mon niveau, à ne pas prendre de mauvaise habitude, et à respecter scrupuleusement le Code de la route. (Et mon poussinet trouve qu'effectivement je conduis mieux maintenant qu'il y a un an. Même, je n'écrase pas les piétons, c'est dire ! 😉) • Et puis, il y a une différence de motivation, qui au moins ne devrait pas nuire[#4] : j'ai passé le permis B plus par nécessité ou obligation sociale, je voyais ça comme une corvée et je ne prends aucun plaisir à conduire une voiture ; alors que je passe le permis A2 largement parce que j'en ai envie, et j'ai pu constater que (quand le temps est propice…) c'est vraiment agréable de rouler en moto. Et comme corollaire de la différence de motivation, une différence d'application (je vais revenir sur la manière dont je m'applique).

[#2] Argument à prendre avec des pincettes, évidemment, puisque les auto-écoles décident quand présenter les candidats… la préparation pourrait être beaucoup plus longue et difficile et donner quand même un taux de réussite meilleur à l'épreuve finale. D'ailleurs, le permis D (bus/car) a effectivement un taux de réussite supérieur au permis B (voiture) et personne ne s'imagine que conduire un bus est plus facile que conduire une voiture (ma belle-mère, qui a ce permis D, confirme d'ailleurs). Mais quand même, l'épreuve de circulation du permis A2 a le plus haut taux de réussite de tous ceux qui sont inscrits dans le tableau auquel je me réfère, ça doit bien traduire quelque chose. • D'autre part, il faut quand même signaler qu'il y a des différences très importantes entre départements : le taux de réussite à l'épreuve de circulation du permis A2 en 2017 avait beau être de 91% au niveau national, il était seulement de 88% pour l'Île-de-France, et de 79% pour Paris (j'aimerais en savoir plus sur les causes de ces disparités).

[#3] Je crois quand même comprendre qu'ils ont eux-mêmes l'obligation de passer le permis A (donc A2 maintenant ?) (cf. cette page ou celle-ci, j'ai la flemme de chercher quelque chose de plus officiel). Ils n'ont d'ailleurs pas l'air d'avoir d'obligation de passer les permis C, D et *E, en revanche : je ne sais pas si ceux qui font passer ces permis-là doivent eux-mêmes l'avoir.

[#4] Ça faisait partie de l'expérience (pas très scientifique) de tester si la motivation joue dans l'aptitude à réussir. Ma conclusion provisoire, c'est que je n'ai pas vraiment l'impression. Du coup, je peux le dire à ceux qui envisagent de passer un permis mais qui voient ça comme une corvée : ce manque de motivation ne vous compliquera probablement pas spécialement la tâche (qui peut être difficile pour d'autres raisons, bien sûr, comme elle l'a été pour moi).

Bref, il y avait un certain nombre de raisons de penser (prudemment !) que ce serait raisonnablement facile, ou au moins que j'aurais fait le plus dur.

Sauf que non, ça n'a pas vraiment l'air parti pour : j'ai l'air d'avoir gagné un nouveau tour pour la case « cancre ». Et là, je commence un petit peu à trouver ça usant[#5] d'accumuler les heures de formation pour patauger dans une médiocrité dont je cherche à identifier la cause. Bon, pour l'instant j'en suis à 14h de conduite (7 leçons de chacune environ 2h de conduite effective[#6]) sans compter la circulation que j'avais déjà faite en allant et en revenant du plateau lors de la préparation à cette épreuve (que j'estime à pas loin de 20h, mais bon, c'est toujours le même trajet) : ce n'est pas encore affolant, surtout que le minimum légal semble[#7] être de 12h, mais c'est surtout parce que mes progrès sont douteux que c'est un peu décourageant.

[#5] J'ai la chance de ne pas avoir de problème côté financier, parce que les heures commencent à chiffrer. Mais juste pour le temps consommé, ce n'est pas négligeable non plus.

[#6] Pour rentabiliser le temps, le mode de fonctionnement des cours de circulation de mon auto-école est qu'on part pendant 3 ou 4 heures à 3 ou 4 élèves à tourner sur 2 motos (avec un changement toutes les heures environ) : donc deux élèves conduisent pendant que l'autre ou les deux autres sont dans la voiture avec le moniteur (et peuvent donc observer et écouter ses commentaires, ce n'est pas du temps complètement perdu). L'avantage est qu'on se fatigue moins que si on conduisait tout le temps et qu'on peut aller plus loin que si les leçons duraient vraiment deux heures. L'inconvénient est qu'il faut vraiment bloquer tout son après-midi ou toute sa matinée.

[#7] J'écris seulement semble parce c'est un peu confus : la base juridique que j'ai trouvée est l'arrêté du 24 juin 1992 relatif à la formation à la conduite des motocyclettes et des motocyclettes légères qui d'après Legifrance est toujours en vigueur, mais qui ne semble pas avoir été mis à jour pour tenir compte de la progressivité du permis moto (on ne peut plus passer le permis A directement, seulement le A2), et par ailleurs je ne sais pas bien comment interpréter la phrase la durée minimale de la formation pratique à la conduite de ces véhicules est de vingt heures, dont huit hors circulation et douze sur une voie ouverte à la circulation publique (s'il faut juste comprendre de huit heures hors circulation et de douze heures en circulation, pourquoi avoir précisé le total ? le texte semble dire x≥8 et y≥12 et x+y≥20 du coup je me demande à quoi sert le dernier).

Je ne sais pas quel est le nombre moyen réel d'heures de formation à la circulation des candidats qui obtiennent le permis, et les statistiques ne sont pas faites par qui que ce soit, mais ce fil de discussion d'un forum suggère qu'il y a énormément de variations, même en-deçà des 12h légalement exigées (je suis quand même un peu scié qu'un formateur moto prétende que ses élèves font typiquement entre 2 et 4 heures — et à lire le fil, je ne suis pas le seul). Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'on donne le droit de conduire une moto de ≤125cm³ aux titulaires du permis B (depuis au moins 2 ans) après seulement 7h de formation incluant théorie, maniabilité pratique et conduite sur route, et je ne vois pas vraiment de raison de croire que la circulation soit spécialement plus simple avec une 125cm³ qu'avec une 500cm³.

Autant pour l'épreuve de plateau il y avait une mesure assez objective pour mesurer si j'étais prêt (à savoir, la réussite aux exercices demandés, qui ont des critères plutôt nets et laissant très peu de part à l'appréciation), autant pour l'épreuve de circulation, je ne peux que m'en remettre à ce que disent mes moniteurs. Je fais des fautes, mais il n'est pas toujours évident d'en estimer la gravité (« faute » ne veut pas dire faute éliminatoire à l'examen : ça peut être simplement de ralentir sans raison valable, ce qui n'est quand même pas un motif d'ajournement ; voir cette liste ou celle-ci[#8] pour un classement des erreurs selon la gravité — c'est pour le permis B mais les critères pour le A2 sont sans doute identiques ; ou parfois il y a une marge d'appréciation considérable dans ce qui constitue la faute éliminatoire[#9]). La part de hasard dans l'épreuve (due à la fois aux différences entre examinateurs et simplement aux circonstances rencontrées sur le trajet) a l'air assez énorme.

[#8] Dont on aimerait bien savoir quelle est la source officielle !, parce que je ne l'ai pas trouvée.

[#9] Je pense au cas de la gêne des autres usagers, qui est éliminatoire, mais évidemment il faut se demander ce que signifie gêne. La page que je viens de lier dit plus précisément : absence totale de prise d'informations conduisant à une mise en danger ou une gêne de la circulation des autres usagers — ce qui suggère que c'est un peu plus restreint que ça. Autre exemple : tout à l'heure, mon moniteur a reproché a un autre élève un arrêt injustifié à l'entrée d'un giratoire et lui a rappelé qu'un arrêt injustifié était éliminatoire ; mais là, il n'y avait personne à l'horizon donc ce n'était pas un arrêt non justifié causant une gêne ou un danger.

Forcément, les auto-écoles ont beaucoup d'incitations à surpréparer leurs élèves : primo, ça leur fait plus d'heures (payées), secundo, ça améliore leur taux de réussite publiquement affiché[#10], tertio, ça leur évite de représenter des candidats (en cas d'échec) qui leur coûtent des places de présentation et retardent les autres candidats, et quarto, ça peut même améliorer la satisfaction des élèves sur l'effet je l'ai eu du premier coup. (Évidemment, il y a quand même le mécontentement des élèves trouvant leur formation trop longue qui contrebalance un peu : mais, comme moi, ces élèves ne peuvent pas vraiment juger objectivement leurs chances de réussite autrement qu'à travers ce que disent les moniteurs, lesquels sont toujours capables de trouver une raison pour expliquer qu'on peut mieux faire. Je ne les accuse pas de le faire, mais s'ils le veulent, ils trouveront toujours quelque chose à redire[#11].)

[#10] Il y a un certain mystère qui plane aussi au sujet de ce chiffre. Un de mes moniteurs moto a laissé entendre qu'ils avaient un taux de réussite plus bas à l'épreuve de circulation qu'à l'épreuve de plateau, ce qui me paraît quand même très difficile à croire au regard du 91% versus 64% au niveau national. Je me demande si c'est du bluff, et si ça ne l'est pas, ça mérite une sérieuse explication. La communication officielle a toujours l'air de mal séparer les deux épreuves des permis qui ont les deux (c'est-à-dire, tous sauf le B), donc il est difficile d'en savoir plus : par exemple cette page (là aussi, on aimerait connaître sa source…) indique un taux de réussite de 83% sur 233 candidats au permis A2 pour mon auto-école, et je me demande si c'est pour la circulation ou si c'est une moyenne dénuée de sens entre les deux épreuves (et du coup, je me demande même si les 233 « candidats » ne sont pas, en fait, 233 présentations au total, toutes épreuves confondues, parce que ça me semble quand même beaucoup — en tout cas, le chiffre est vraiment mal expliqué). Dans son bilan 2016, la DRIEA [Île-de-France] donne des chiffres de taux de réussite au permis moto qui, en les comparant avec ceux de la Sécurité Routière, apparaissent mélanger les épreuves de plateau et de circulation. Pfff…

[#11] À ce sujet, il y a des situations en conduite qui tiennent un peu du catch-22 : plusieurs règles entrent en conflit et il faut choisir rapidement laquelle écarter pour résoudre le conflit (du style, j'ai un obstacle sur ma route qui bloque la visibilité ou avec une ligne continue, je ne peux donc ni le franchir ni m'arrêter indéfiniment ; ou bien : je dois me mettre sur telle file pour tourner à gauche ou à droite, mais les voitures arrêtées sur le marquage m'empêchent de voir les flèches, et une fois que je les découvre, je ne suis pas au bon endroit).

Mais à défaut de pouvoir comparer mon niveau à l'absolu de l'examen, je peux au moins essayer de le comparer à celui des autres élèves (puisque, contrairement au permis B, les leçons ne sont pas individuelles, voir la note #6 ci-dessus) : et là, je suis quand même un peu agacé, parce que d'un côté je constate que les moniteurs ne me font pas plus de reproches qu'aux autres, voire, m'en font plutôt moins (estimation à la louche, je précise, et pas forcément pertinente), mais de l'autre, j'ai eu droit à des propos comme même David, il finira bien par l'avoir, ce permis (c'est moi qui souligne), ce que, même si j'ai moi-même tendance à en blaguer, je trouve d'un manque de tact et de professionnalisme un peu consternant de la part du formateur, surtout quand c'est dit à tout le petit groupe (et je suis, bien sûr, trop timide pour protester sur le coup). Or je vois défiler les autres élèves qui ont déjà une date d'examen de planifiée, et qui ne me paraissent pas conduire franchement mieux que moi : j'en ai vu un qui a grillé deux feux rouges pendant la même leçon et dont j'ai appris qu'il a passé son examen dix jours plus tard, un autre qui a grillé trois stops en une seule leçon alors qu'il avait déjà sa date d'examen dans la semaine, et encore un autre qui, lui aussi ayant un examen prévu dans la semaine, a fait deux refus de priorité à des piétons et a failli se faire rentrer dedans à un giratoire parce qu'il avait mal signalé sa sortie. Bref, je n'ai vraiment pas envie de jouer à demander pourquoi vous présentez Untel et pas moi ? (ça fout une sale ambiance), mais je m'interroge quand même.

Bien sûr, il ne s'agit pas que de passer un examen, et si je suis persuadé que c'est bon pour ma sécurité, je suis prêt à prendre plus d'heures de cours et notamment plus d'heures de cours que ce qui est nécessaire pour juste obtenir le papier. Après tout, c'était un de mes buts explicites, en m'inscrivant au permis moto, que d'apprendre à mieux circuler sur la route en général (i.e., aussi en voiture) en apprenant à surmonter mon super-pouvoir d'inobservation (qui a perdu en intensité mais n'est pas complètement vaincu — je vais revenir dessus). Le moment le plus dangereux en moto étant notoirement « les six premiers mois après avoir passé le permis », je peux avoir au moins un vague espoir que, si je mets six mois de plus que tout le monde à le décrocher, ce sera un chouïa moins dangereux après (bien sûr, ce n'est pas comme ça que ça marche, mais ce n'est pas complètement idiot non plus).

Mais il faut bien dire que l'épreuve est quand même très académique : ce n'est pas juste qu'il faut respecter soigneusement le Code de la route, il y a toutes sortes de choses qui ne sont pas des infractions au Code de la route et qui sont pénalisées lors du passage du permis (par exemple, rouler trop lentement — même dans le cas où ça ne gêne absolument personne —, puisque le but est de montrer à l'inspecteur qu'on sait gérer la bonne vitesse). Le summum de l'académisme concerne les contrôles : il est évidemment normal pour des raisons de sécurité qu'on doive regarder régulièrement dans ses rétroviseurs, notamment à l'approche de chaque intersection (pour évaluer si on risque une collision par l'arrière si on doit freiner) ; mais comme l'inspecteur ne peut pas voir si on regarde dans les rétroviseurs, on doit tourner le casque bien ostensiblement pour montrer qu'on le fait : pour quelqu'un comme moi qui fais naturellement des petits coup d'œil furtifs et pas des grands mouvements de tête bien visibles, c'est facile d'oublier cette gymnastique (ce qui me vaut de me l'entendre reprocher), et c'est même distrayant, peut-être dangereusement distrayant, de devoir m'y prêter. Il y a quelque chose de semblablement académique pour chaque priorité à droite : bien sûr il faut tourner la tête, mais il faut bien sûr aussi ralentir avant de les franchir (plus ou moins selon la visibilité, mais toujours au moins un peu), et là, ma tendance naturelle est de ralentir au frein moteur[#12], mais non, on nous demande de donner impérativement un petit coup de frein (arrière) pour montrer à l'inspecteur qu'on a bien détecté la priorité. Je ne me plains pas forcément, mais je ne suis pas sûr que cette gymnastique académique aide tellement à la sécurité ensuite.

[#12] Il doit y avoir de l'influence de mon poussinet, qui a tendance à jouer à freiner le moins possible pour avoir la consommation la plus faible qu'il peut (cf. ce que je racontais ici). Mais par ailleurs le frein moteur à moto est beaucoup plus efficace qu'en voiture.

Après, je ne prétends pas non plus que les seuls reproches qu'on ait à me faire concernent le fait que mes contrôles ne sont pas assez ostensibles ou ce genre de choses. Je fais aussi des fautes plus franches : notamment, au cours d'une leçon récente j'ai fait un refus de priorité à un véhicule arrivant en face alors que j'avais un obstacle de mon côté[#13], c'est bien sûr éliminatoire. J'ai aussi encore du mal à me forcer à accélérer suffisamment lors des entrées sur les voies rapides, ce qui donne parfois des insertions sales voire vraiment mauvaises (par exemple en forçant la voiture derrière à ralentir pour moi) : je pense que ce dernier point est mon plus gros problème ; à chaque fois j'ai l'impression de le corriger, et à chaque fois on me dit que ce n'était toujours pas bon, et que j'aurais dû accélérer plus. Mais je n'ai pas non plus eu droit à un petit message encourageant[#14] du style quand tu seras à l'aise sur les insertions, normalement, le reste ça va.

[#13] Les deux véhicules devant moi (dont un bus !) l'ont fait aussi, ce qui n'est pas une excuse, mais ce qui illustre le danger de la tentation de suivre les autres dans leurs erreurs (d'ailleurs, l'autre élève de mon moniteur a aussi suivi). Je crois que je me suis persuadé que la voiture en face était stationnée, mais c'est franchement con.

[#14] Si j'ai un reproche à faire aux moniteurs de cette auto-école, c'est qu'on a l'impression que les encouragements leur arrachent la gueule. Je ne suis pas sûr d'être moi-même un as de la pédagogie, je suis conscient que c'est difficile de détecter l'image que les élèves ont d'eux-mêmes, mais il me semble que c'est important de se rappeler que certains doutent de leurs capacités et de leur faire remarquer quand ils font des choses bien, pas juste quand ils font des choses mal.

Bon, et puis il y a la fameuse histoire du dynamisme (dynamique étant apparemment le contraire de mou), qui semble être très attendu des candidats au permis moto. Ce qu'est exactement ce fameux dynamisme n'est pas franchement clair (la lecture de ce fil de discussion suggère que je ne suis pas le seul pour lequel ce n'est pas franchement clair), à part qu'il s'agit de rouler à la bonne vitesse et de l'atteindre rapidement en n'hésitant pas à accélérer nettement. Un moniteur nous a même dit de ne pas hésiter à rouler 10km/h au-dessus de la vitesse maximale (et parfois il nous dit, attention, à cet endroit il y a souvent des contrôles, donc ne le faites pas), ce que je trouve vraiment abusé hors circonstances exceptionnelles (p.ex., se dégager de la proximité d'un camion). Disons que j'ai rarement entendu le reproche ah là là ces motards, ils roulent vraiment trop lentement, on sent qu'ils ont peur pour leur vie, ils empêchent tout le monde de passer ; ou disons que je ne sais pas s'il est vraiment utile de recommander dès l'épreuve de circulation du permis de rouler vite, surtout quand on a potassé pour le plateau des fiches qui parlent en long et en large des dangers de la vitesse. Mais bon, peut-être que le dynamisme ce n'est pas juste de rouler vite, c'est peut-être comme les histoires de bons et de mauvais chasseurs.

Au final je ne sais pas où j'en suis. Les moniteurs bottent un peu en touche, ne veulent pas se hasarder à des pronostics (ce que je comprends assez), ou émettent des avis un peu contradictoires (l'un avec l'autre, voire d'une fois sur l'autre). Je ne sais pas si je suis très sérieusement mauvais ou juste un peu lent à assimiler ; et si c'est le cas, je ne sais pas non plus pourquoi (et ça, personne ne peut y répondre pour moi). Je ne soupçonne pas mon auto-école de me faire passer pour plus mauvais que je ne le suis parce qu'ils ont bien vu que je paye des dizaines et des dizaines d'heures sans rechigner, mais je ne suis pas non plus complètement en mesure d'exclure cette hypothèse, ou disons que j'aimerais bien en avoir le cœur net.

Le système des auto-écoles est malheureusement administrativement assez rigide : je ne crois pas qu'on puisse, par exemple, aller ponctuellement voir une autre auto-école pour faire une leçon d'évaluation (histoire d'avoir un avis différent et impartial) ou passer un examen blanc, sans d'abord annuler son inscription dans l'auto-école de départ, procéder à un transfert de dossier, etc., bref, plein de choses très lourdes. (En plus de ça, j'ai conduit un unique[#15] modèle de moto tout du long — la Honda CB-500F —, ce serait déstabilisant d'en prendre une autre à ce stade-là.) C'est un peu con : l'idée de permettre de passer un permis blanc avec un moniteur d'une autre auto-école en guise d'inspecteur me semblerait une vraie bonne idée.

[#15] Sauf une fois où il s'est agi de transporter une 125cm³ jusqu'au plateau et où on me l'a collée entre les pattes. Je n'étais pas complètement rassuré sur l'autoroute, j'avais l'impression d'être sur un vélo.

Bon, pour que cette entrée soit quand même un peu positive, je vais dire un mot de la manière dont je m'applique à réfléchir sur les fautes de conduite que je fais et dont j'essaie de vaincre mon super-pouvoir d'inobservation. (Je pense que ça peut resservir à d'autres, surtout un peu geeks, et ce n'est pas le genre de conseils que les moniteurs d'auto-école penseront forcément à donner. J'aurais sans doute dû m'efforcer à tout ça quand je préparais le permis B — mais, comme je l'écris plus haut, j'étais nettement moins motivé, je n'avais pas vraiment envie, par exemple, de revivre les leçons que je trouvais déjà pénibles à vivre la première fois.)

Primo, j'utilise abondamment Google Street View (voir par exemple les liens que je donnais à la fin de cette entrée). Je pense vraiment que Google Street View peut être d'une utilité considérable pour l'apprentissage de la conduite et que c'est un conseil qu'on ferait bien de répéter. On peut, par exemple, choisir plein d'intersections au hasard en France et jouer à répondre le plus rapidement possible à la question supposons que je sois à cet endroit : qu'est-ce qu'il y a à remarquer, qu'est-ce que j'aurais le droit de faire, et à quoi faut-il faire attention ?. Ce n'est pas pareil qu'être en situation, bien sûr, parce qu'on n'a pas eu toutes les informations au fur et à mesure en arrivant à l'intersection (on peut pallier un peu ce manque en se positionnant un peu en amont et en avançant), mais c'est déjà intéressant. Ce serait encore mieux de compiler une liste d'endroits intéressants où il y a des choses à observer, peut-être créer un Wiki pour ça : je n'ai pas le courage de le faire, mais je lance au moins l'idée.

Au minimum, Google Street View me permet de rejouer les leçons de conduite que j'ai eues, de revoir les endroits où j'ai fait des fautes, de réfléchir à la situation des lieux, de me remettre dans l'ambiance, de me demander pourquoi je n'ai pas vu tel ou tel panneau (et parfois la réponse est juste qu'il manquait), de me demander ce qui m'a induit en erreur, de me forcer à bien regarder ce à quoi je n'avais pas fait attention. Je pense que c'est vraiment utile pour apprendre à être plus observateur (ou moins inobservateur). On ne peut pas dire que je ne fasse pas des efforts pour m'appliquer, donc ! Si je suis un cancre, je suis au moins un cancre studieux. En bonus, j'en apprends sur la géographie de l'Île-de-France (par exemple, le refus de priorité en face dont je parle plus haut, c'était à Paray-Vieille-Poste, une commune dont je n'avais jamais entendu le nom alors que ce n'est pas franchement loin de Paris).

L'inconvénient de la méthode, quand même, c'est qu'en potassant comme ça, j'apprends peut-être plus les spécificités des endroits que les généralités. Comme j'ai une plutôt bonne mémoire des lieux (chose que j'ai, en fait, découverte à l'occasion, parce que je pensais le contraire), si on me remmène à un endroit où j'ai déjà fait une erreur, je ne vais probablement pas la refaire, mais ça ne veut pas forcément dire que j'aurais appris à ne pas faire cette catégorie d'erreurs, juste que j'aurai appris qu'il y a une difficulté à cet endroit-là[#16]. J'ai quand même un certain espoir que les connexions neuronales se fassent et que les généralités rentrent aussi.

[#16] Or je passerai probablement l'épreuve de circulation — enfin, à supposer qu'on me laisse la présenter un jour — autour du centre d'examen de Gennevilliers (où j'ai déjà passé mon plateau) : c'est un endroit que je ne connais pas du tout. Peut-être que j'essaierai d'y tourner un peu en voiture, mais comme c'est quand même pénible d'accès depuis chez moi, ce n'est pas sûr. Je regarderai sans doute sur Google Street View pour me faire un minimum une idée du coin et du type de difficulté qui s'y trouve, mais ça ne peut pas remplacer l'expérience directe du terrain.

Secundo, un autre exercice que je trouve utile, c'est, quand je suis passager en voiture et que c'est mon poussinet qui conduit, de jouer à l'inspecteur sadique, c'est-à-dire d'essayer de lui faire remarquer tout ce qui serait considéré comme une faute s'il était en train de passer le permis[#17]. C'est l'occasion de se rendre compte de l'académisme de l'épreuve (je considère que mon poussinet conduit globalement bien, mais je peux souvent trouver des fautes à lui reprocher, parfois des fautes éliminatoires), mais surtout, c'est une façon de m'exercer à penser à tout ce à quoi il faut penser (et d'en discuter) en ayant l'esprit libre de tout ce qui est mécanique puisque ce n'est pas moi qui conduit. À force de rechercher tout ce que je pourrais trouver à dire, j'apprends à repérer des choses que je ne suis normalement pas bon pour repérer.

[#17] Il vaut mieux faire ça avec quelqu'un qu'on connaît bien et qui est d'accord pour prendre ça pour un jeu académique et pas forcément des reproches sérieux sur sa façon de conduire ! (Bon, sinon on peut le faire dans sa tête, mais ça offre moins d'occasion de discuter et finalement de mémoriser les choses.)

Et bien sûr, il n'y a pas de raison de ne commenter que les fautes. On peut commenter (et discuter avec le conducteur) de tout point éventuellement pertinent en matière de circulation. Ceci est à mettre en parallèle avec l'exercice de la conduite commentée qu'on peut mener soi-même, mais à nouveau, le fait de jouer quand quelqu'un d'autre conduit permet d'être moins stressé et sans doute d'apprendre à observer de façon encore plus efficace.

Ce sont donc là mes principales pistes pour vaincre mon super-pouvoir d'inobservation. Et effectivement, avant que je commence à apprendre à conduire, la route était juste un espace sans intérêt à mes yeux, je ne faisais pas du tout attention à ce qui s'y passait sauf au moment de la traverser ou quelque chose comme ça ; mais quand j'étais passager d'une voiture, je ne regardais absolument pas ce que faisaient les autres. Maintenant, même comme passager, je suis nettement plus à l'affût de tout ce qu'il peut y avoir à remarquer, j'essaye de juger la manière dont conduit la personne au volant mais aussi celle des autres véhicules, et finalement on peut y trouver plaisir (comme je prends déjà plaisir à regarder les gens marcher dans la rue).

Bon, en guise d'addendum-conclusion, je conclus par un petit point juridique. (Cf. ce fil Twitter. Je comptais le mettre dans une note numérotée, mais je n'ai pas vraiment trouvé où l'insérer.) J'avais toujours cru comme évident que l'élève qui prépare le permis sous la responsabilité d'un moniteur (ou le passe, sous la responsabilité d'un inspecteur) n'est pas sanctionnable pour les fautes qu'il commet (sauf bien sûr si elles étaient volontaires) : apparemment c'est faux, même au permis B où le moniteur/inspecteur a les doubles commandes. Pour ce qui est de la responsabilité civile, bien sûr, l'auto-école doit avoir une assurance capable de couvrir les dommages sans limitation de montant ; mais pour ce qui est de la responsabilité pénale, la réponse à cette question posée par un député au ministre de la Justice indique que (au moins dans l'interprétation de ce ministère), c'est bien l'élève qui conduit qui est responsable des infractions qu'il commet, et que si une contravention est relevée ce sera à lui de la payer. S'agissant des sanctions administratives, la réponse ajoute : aucun point ne sera retiré du permis de conduire, dont, par définition, le candidat n'est pas encore titulaire — mais ce n'est pas vrai, l'élève peut être titulaire d'une autre catégorie de permis (pour ceux qui passent le permis A2 c'est fréquent, pour ceux qui passent le C, D ou *E c'est même obligatoire). Maintenant, une jurisprudence fait qu'on ne retire pas de points sur le permis pour des infractions commises à vélo (ou autre véhicule dont la conduite ne nécessite pas de permis) : je suppose qu'on peut argumenter, selon la même logique, que comme la détention du permis B n'est pas nécessaire pour préparer ou passer le permis A2, une infraction commise en circulant à moto dans ce cadre ne devrait pas faire l'objet d'un retrait de point ; en revanche, pour les permis C, D ou *E, c'est beaucoup plus douteux. Je me demande si le cas se présente souvent. (C'est quand même un peu con — et injuste eu égard au principe que es irrt der Mensch solang' er strebt — si quelqu'un cherche à obtenir un permis en plus et finit avec un permis en moins suite à des infractions !)

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(jeudi)

Le problème des journalistes à la recherche d'experts

Une fois n'est pas coutume : je vais défendre un peu les journalistes qui doivent traiter un sujet un peu technique.

Je pense à la situation où le public attend des explications sur un fait d'actualité (du genre : un avion qui s'est écrasé et on veut des pistes d'explications, une cathédrale qui a brûlé et on veut savoir si elle pourra être reconstruite, quelque chose de ce goût-là ; mais ça peut aussi être, par exemple, une découverte scientifique ou archéologique, ou quelqu'un qui obtient une récompense prestigieuse — style prix Nobel — dont il faut dire un mot des travaux), et le journaliste qui doit couvrir le sujet doit trouver un expert à interviewer. Dans l'urgence, évidemment. Et sans lui-même rien connaître au sujet. On reproche souvent aux journalistes de faire appel à des pseudo-experts qui n'ont pas de vraie accréditation académique, et dont la compréhension du sujet peut être douteuse. Secondairement, on leur reproche aussi souvent de mal citer les titres des personnes interviewées. La constatation est entièrement juste, mais il me semble que ce n'est pas uniquement de la faute des journalistes.

Le monde académique est vraiment difficile à naviguer. Même pour ceux qui sont dedans, ce n'est pas forcément évident. Pour commencer, il a ses codes : les titres académiques, par exemple, ou les noms des institutions sont souvent l'œuvre du Club Contexte, et il en va de même jusqu'au nom des disciplines. Pour essayer de juger qui est « le plus compétent », le journaliste est-il vraiment censé savoir la différence entre un maître de conférences, un professeur des Universités, un chargé de recherches, un directeur de recherches, un professeur agrégé, un chargé de cours, etc. ? Entre un docteur et une personne habilitée à diriger les recherches ? Est-il vraiment censé comprendre le rapport entre le CNRS et ses différentes UMR, entre les universités et les regroupement d'universités ? Moi-même je m'y perds complètement : je ne vois pas comment on peut raisonnablement s'attendre à ce que des gens censés couvrir tous les sujets du monde puissent y connaître quoi que ce soit. Les codes, en plus, dépendent des disciplines, parfois même des sujets précis. Comment savoir qui est le plus expert sur tel ou tel sujet ? Comment trouver le bon expert ?

Et encore, il ne s'agit, là, que de problèmes un peu superficiels. De façon plus profonde, le journaliste va être confronté à une variation de l'effet Dunning-Kruger qui fera que les experts potentiels peuvent avoir tendance à sous-estimer leurs compétences (ouhlà ! je suis spécialiste de l'influence d'Homère dans la culture romaine entre la fin de la République et la fin de la dynastie julio-claudienne : je suis complètement incapable de commenter la découverte d'une statue d'Ulysse datant des Antonins) ou à les surestimer (oui, je suis spécialiste d'Histoire, bien sûr que je peux répondre à toutes vos questions…).

Voir aussi ce bout de fil Twitter concernant les spécialités des personnes interrogées.

Le journaliste ne sait pas forcément lui-même à quel point ses questions sont pointues (auquel cas il faudra un spécialiste du sous-domaine précis) ou générales ; parfois il en a toute une série qui mériteraient autant d'experts différents ; et parfois, il a plus besoin de quelqu'un de vaguement calé dans le domaine mais qui sait expliquer de façon pédagogique que d'un expert ultra-ciblé.

Rappelons-nous bien que l'enseignement, la pédagogie, la capacité à vulgariser sont aussi des compétences réelles : si on va juste expliquer à l'antenne ce qu'est une équation, ce n'est pas la peine de trouver un spécialiste des équations aux dérivées partielles pseudo-paraboliques dans les domaines quasi-convexes (après s'être essuyé un refus du spécialiste des équations aux dérivées partielles quasi-paraboliques dans les domaines pseudo-convexes qui prétendait en aucun cas ne pouvoir être de la moindre utilité). Petit mot de ma part, donc, à des chercheurs que j'ai parfois entendu se plaindre qu'un journaliste fasse appel à un prof agrégé pour expliquer tel ou tel point de leur domaine de recherche : il se trouve que c'est le boulot de l'enseignant, pas du chercheur, d'expliquer la science, et il se trouve qu'expliquer n'est pas une compétence qu'on a automatiquement quand on est expert en quelque chose. (Et, oui, parfois l'agrégé dira des conneries, mais je ne trouve pas qu'on puisse vraiment en faire le reproche au journaliste qui n'était pas infondé a priori de se dire qu'un enseignant vaut parfois mieux qu'un chercheur quand il s'agit d'expliquer au grand public !)

Cf. le fil Twitter qui se termine par ici.

D'ailleurs, si j'ai l'immodestie de me prendre comme exemple, je pense que je suis capable d'expliquer un certain nombre de choses pas trop mal et sans dire trop de conneries, alors que je ne suis pas chercheur dans ces domaines-là, et je crois même en avoir fait la preuve à diverses occasions sur ce blog : je ne sais pas dans quelle mesure je serais capable de répondre à des questions de journaliste (et encore moins si je présenterais bien à la télé — la dernière fois qu'on m'a interviewé, c'était pour Cash investigation et le sujet n'est jamais passé à l'antenne), mais en admettant que ce soit le cas, il reste que c'est terriblement difficile de me trouver ou d'avoir l'idée de faire appel à moi. Je ne sais pas très bien de quoi je suis censé être spécialiste officiellement (géométrie algébrique, je suppose ? peut-être crypto ? quelque chose comme ça), mais honnêtement ce ne sont pas les sujets sur lesquels il serait le plus pertinent de me faire parler : comme quoi les titres et spécialités académiques ne sont pas forcément le plus fiable indicateur de la compétence à communiquer sur un sujet.

Bref, c'est terriblement compliqué.

Normalement, la façon dont on devrait s'y prendre serait par indirections et approximations successives : on contacte la personne qu'on connaît qui est la plus proche du domaine sur lequel on a besoin d'explications, on lui demande de recommander quelqu'un d'autre, et éventuellement on itère plusieurs fois jusqu'à avoir une personne qui est raisonnablement compétente et s'exprime clairement (et on prend éventuellement plusieurs experts auxquels on demande des avis croisés des experts les uns sur les autres de façon à déceler d'éventuels charlatans ou simplement à laisser s'exprimer de saines controverses académiques). Le journaliste, évidemment, n'a pas le temps pour ça : procéder par recommandations indirectes prend du temps, parce que chaque personne va avoir besoin de plusieurs jours pour recommander l'expert un peu plus pointu suivant (et encore, s'il répond à ses mails — parce que, évidemment, personne ne connaît le mobile de quelqu'un d'autre, donc tout doit se faire par mail, et le milieu académique ne répond pas forcément à ses mails avec la plus grande promptitude, je plaide coupable, je plaide coupable). Si Notre-Dame brûle ou que l'avion s'écrase le jour J, le journaliste ne se satisfait pas d'avoir un expert à interviewer à J+42, et même si je suis le premier à me plaindre de l'obsession à vouloir tout traiter dans l'immédiateté et le direct et à avoir toujours quelque chose à dire immédiatement, là, je ne peux pas lui donner entièrement tort.

Même les organismes de recherche ne sont pas forcément capables de faire mieux : si un journaliste contacte le CNRS (enfin, le bureau de presse du CNRS) pour demander un expert capable de parler de la frobnication du foobar, le CNRS pourra sans doute lui donner le contact d'un chercheur en foobars bleutés, mais c'est à peu près tout — il n'y a aucune prospection a priori de personnes capables de bien parler, de domaines d'expertise secondaire, etc. Et même, je ne sais pas dans quelle mesure les domaines d'expertise principaux sont bien répertoriés et connus des organismes qui emploient les chercheurs (mon cas est sans doute spécial parce que cherche à rester assez « généraliste » dans un monde où l'ultra-spécialisation est la norme, mais même les organismes qui m'emploient ne savent pas grand-chose sur mes domaines de compétences[#]).

[#] J'ai un peu souvent tendance à le rappeler, mais je suis le premier à avoir calculé et publié des images et vidéos de simulation de traversée des horizons et de la singularité des trous noirs de Kerr, par exemple : on peut dire que c'est une forme de compétence ; mais absolument personne ne sait « officiellement » que j'ai cette compétence, donc personne n'aurait jamais l'idée de chercher David Madore pour parler des trous noirs, même sous l'angle purement mathématique (je ne suis évidemment pas compétent pour parler de l'astronomie des trous noirs).

Et n'oublions pas, même si le monde de la recherche académique a tendance à se croire dépositaire unique du savoir, que toute expertise n'est pas forcément académique, tout simplement parce que tout sujet d'expertise n'est pas forcément académique (je le prends comme exemple principal parce que c'est ce que je connais au moins un peu). Le monde industriel, le monde des arts ou du spectacle, le monde du droit, le monde politique ou diplomatique, et plein d'autres, auront chacun leurs propres codes, complètement différents de celui du monde académique, leur propre façon de juger, codifier et signaler l'experise, et la difficulté à trouver les experts sera comparable — mais complètement différente. On ne peut pas dire que ce n'est pas un labyrinthe.

Alors, à la place, ce que font généralement les journalistes[#2], c'est une combinaison entre quelques recherches Web pour trouver quelqu'un qui semble être expert du sujet et qui soit lié à une institution académique respectable, et surtout, d'avoir un petit carnet d'adresses de personnes capables de répondre rapidement et de parler clairement sur un certain nombre de sujets d'expertise, même si ce ne sont pas les meilleurs experts du monde. (C'est la principale raison pour laquelle ce sont toujours un peu les mêmes personnes qui passent sur les plateaux télés.) Éventuellement, celui qui se trouve sur ce petit carnet du journaliste et qui a un peu d'honnêteté intellectuelle pourra conseiller au journaliste d'essayer de faire appel la prochaine fois (ou au moins, le lendemain, si le sujet est encore pertinent le lendemain) à telle autre personne. Ce système est très imparfait, mais au moins, il marchouille. Je ne trouve pas qu'on puisse vraiment faire le reproche aux journalistes de travailler ainsi (à part qu'ils devraient interroger plus souvent leurs experts sur une personne différente à contacter la prochaine fois, de façon à élargir un peu leur carnet).

[#2] Je le sais pour avoir été contacté à quelques occasions et pour avoir demandé comment on m'a trouvé (par exemple, le fait d'avoir écrit un truc sur BitCoin sur mon blog et d'être en poste à Télécom ParisPloum fait qu'on m'a contacté au sujet du BitCoin) ; et pour avoir parlé à d'autres personnes contactées de façon plus régulières par les journalistes. (Cf. aussi l'ajout à la fin de cette entrée-ci.)

D'ailleurs, je parle, là, de journalistes qui ont besoin d'experts, mais je pense que le problème est largement le même pour les décideurs politiques : l'État a ses services spécialisés qui peuvent être tout à fait compétents, mais je pense que quand on commence à toucher aux frontières de la recherche académique, trouver la bonne personne à interroger devient véritablement difficile[#3].

[#3] Pour la petite histoire : toujours à cause de mon petit texte sur le BitCoin, j'avais été amené à participer, à la demande de quelqu'un à Bercy, à une réunion de discussion sur le choix de terminologie à recommander officiellement en français autour des crypto-monnaies. Je ne pense pas avoir été complètement inutile dans l'histoire (ne serait-ce que pour servir de contrepoint à un entrepreneur qui avait l'air de considérer BitCoin comme le salut de l'Humanité et de l'économie française, et à quelqu'un de la Banque de France qui voyait surtout l'angle monétaire), mais disons que c'était plutôt par sérendipité, et manifestement il y a véritablement difficulté à trouver le bon contact.

Quelqu'un m'avait proposé la maxime l'information est inutile sans la bonne méta-information : peut-être qu'on peut dire, de même, que l'expertise est inutile sans la bonne méta-expertise, et qu'on a vraiment un problème de méta-expertise (c'est-à-dire de mise en place de mécanismes permettant de trouver facilement et rapidement les bons experts).

Un début de commencement de piste pour résoudre ce problème de la méta-expertise serait peut-être d'essayer d'organiser, en commun entre agences de presse, organismes de recherche et établissements d'enseignement, un guichet unique, une sorte de hotline[#4] ou de forum, pour les journalistes (et éventuellement d'autres entités accréditées pouvant avoir besoin rapidement d'expertise pour la relayer auprès du grand public ou auprès de décideurs). L'idée serait de se constituer d'avance un carnet d'adresses beaucoup plus fourni et détaillé que que celui du journaliste lambda, avec des experts pré-enregistrés mais aussi des méta-experts capables de répondre très rapidement et de recommander un expert. Bien sûr, pour que ce soit un peu sérieux, il ne faut pas compter uniquement sur le volontariat : c'est-à-dire que ces experts et méta-experts devraient a minima, bénéficier du soutien de leur organisme de rattachement (par exemple sous forme d'une décharge de service ou au moins d'une prise en compte bienveillante du temps passé à répondre à ce type de question) : cela nécessiterait qu'on accepte de valoriser activement des activités de type vulgarisation ou communication scientifique qui ne sont, actuellement, que la cinquième roue du carrosse. Mais c'est là un autre débat.

Cf. le fil Twitter qui passe par ici.

[#4] Je m'inspire un peu du fait que Hollywood a apparemment mis en place avec des universités américaines une hotline (cette vidéo en parle un peu) pour répondre aux questions scientifiques que peuvent avoir les scénaristes de films (j'en avais déjà dit un mot).

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(mardi)

Petites pensées rapides sur l'incendie de Notre-Dame

★ On a beau vivre à l'époque d'Internet, le poussinet et moi avons appris que Notre-Dame brûlait par quelqu'un dans la rue et pas par Twitter : nous nous promenions hier soir du côté des Gobelins, j'ai remarqué que plein de gens photographiaient quelque chose que je n'arrivais pas à identifier, et en fait c'était la fumée (dont je n'avais pas fait attention que ce n'étaient pas des nuages) ; le poussinet a dit que c'était certainement un gros incendie et quelqu'un nous a dit oui, c'est Notre-Dame qui brûle. Un peu plus loin nous avons trouvé une terrasse de laquelle on pouvait voir la flèche et les flammes qui la léchaient, et plusieurs personnes nous y ont rejoints : c'est étonnant à quel point les passants dans la rue qui, normalement, s'ignorent mutuellement, deviennent spontanément loquaces dans ce genre de circonstances.

★ La manière dont nous réagissons est aussi intéressante. Je suppose que je n'étais pas le seul à me demander allons bon, que va-t-il en rester quand l'incendie sera éteint ? : je relis à cette occasion cette entrée (et celle-ci) où j'avais évoqué ma réaction face aux attentats du 11 septembre 2001 et dans laquelle je confessais que ce qui m'avait le marqué, finalement, c'était la destruction des tours elles-mêmes plus que celle des personnes qui ont péri dedans. Bon, s'agissant de Notre-Dame, je crois comprendre qu'il n'y a heureusement eu qu'un seul pompier sérieusement blessé. Et concernant l'état du monument lui-même, les dégâts ne sont finalement pas si importants : la toiture en bois, bien sûr, a été intégralement détruite, mais la pierre a globalement bien tenu à part certains morceaux de voûte, et ce qui n'a pas tenu pourra être reconstruit ; la flèche est tombée, mais ce n'était de toute façon plus la flèche d'origine, démontée avant/pendant la Révolution, et peut-être que ce sera l'occasion de mettre une flèche plus semblable à l'originale que celle qu'a fait poser Viollet-le-Duc (je suppose que les historiens sont mieux renseignés ou plus soigneux maintenant) ; et, ce qui me préoccupait plus, il semble que les vitraux des rosaces n'aient sans doute pas été sérieusement endommagés. Franchement, ça aurait pu être bien pire ! (Pour plus de détails sur les dommages, cet article de la BBC est plutôt bien, ainsi que ce fil Twitter ; ajout () : voir aussi cet article-ci, plus précis.)

★ Maintenant je pense que ça vaut la peine de reméditer sur ce que j'écrivais dans cette entrée passée autour de l'identité des choses dans le temps et de l'histoire du bateau de Thésée. (J'y évoquais la possibilité que Joconde soit détruite dans un incendie, mais ça marche aussi avec Notre-Dame.) Si on répare Notre-Dame petit bout par petit bout jusqu'à ce qu'il ne reste rien du monument de départ, est-ce toujours Notre-Dame ? Si toutes les plantes d'origine sont mortes depuis que Le Nôtre a créé les jardins de Versailles, sont-ce quand même les mêmes jardins ? Le Pavillon allemand de Barcelone qui existe actuellement est-il l'œuvre de Mies van der Rohe ? Le grand sanctuaire shintō d'Ise est-il toujours le même ou toujours différent ? Suis-je la même personne que celle qui s'appelait David Madore quand les tours du World Trade Center se sont effondrées ? Que de questions délicates posées par autant de variations du bateau de Thésée et dont la réponse est selon moi, finalement, purement conventionnelle.

★ Mais au-delà du problème de l'identité, cela vaut sans doute aussi la peine de s'interroger, de façon connexe, sur ce qui fait la valeur des choses : je suggère ci-dessus, et beaucoup de gens semblent effectivement le penser, que la flèche qui a été détruite n'a pas une grande valeur, parce qu'elle est due à Viollet-le-Duc (qu'il est de bon ton de vilipender) ; mais je crois qu'il faut penser un peu plus loin que plus c'est vieux plus c'est précieux/important (et Viollet-le-Duc, c'est tellement récent, n'est-ce pas), il n'y a que l'original qui vaille, etc. Tout monument est un palimpseste où chaque siècle ajoute sa couche (c'est peut-être même le cas de toute forme d'art à travers l'interprétation et la réinterprétation) : et peut-être que c'est ça qui fait un monument vivant ; c'est un peu ce que j'essayais d'expliquer dans ce texte. Je ne cherche pas forcément ici à défendre Viollet-le-Duc, ni même forcément à contester l'idée qu'il n'y a que l'original qui vaille, mais on doit au moins se poser la question : quelle Notre-Dame voulons-nous, et pourquoi exactement ?

☞ Viollet-le-Duc a-t-il massacré le château de Pierrefonds ? Zwirner a-t-il massacré la cathédrale de Cologne ? Haussmann a-t-il massacré Paris ? Mehmed II a-t-il massacré Sainte-Sophie ? Faudrait-il remettre certaines de ces choses à leur état « original » ? Et qu'est-ce que c'est, d'ailleurs, que l'état « original » ? À quel moment exact la transformation devient-elle historique ? D'ailleurs, dans cet ordre d'idées, Victor Hugo a-t-il massacré Notre-Dame en plaquant dessus (dans notre imagination collective) une image romantique qui n'était pas celle qu'avaient ses bâtisseurs originaux ? Comment le palimpseste s'écrit-il ? Je n'ai pas de réponse à ces questions, mais je pense que ça vaut la peine d'y réfléchir.

Ajout () : Cet article de Didier Rykner dans La Tribune de l'Art défend notamment, comme corollaire de la charte de Venise, la reconstruction de la flèche de Viollet-le-Duc. C'est intéressant de voir que Viollet-le-Duc ne soit pas vilipendé : il faut croire que je me trompe en pensant qu'il était universellement honni. Ceci étant, la charte de Venise est elle-même sujette à critiques et controverses. Je n'ai personnellemnet aucun avis sur le fond, mais ce sont des questions intéressantes.

★ Concernant la question de la conservation, je pense que la tristesse collective dans un tel cas peut aider à faire comprendre un peu les enjeux et l'attachement qu'un geek peut avoir à la préservation de l'information (cf. la religion du copyisme) : dans tous les cas, il s'agit de préserver une forme de mémoire. Essayez de comprendre, si vous n'êtes pas adeptes du copyisme, que pour ceux qui le sont (et je suis, au moins, sympathisant), la destruction de certaines informations est comme l'incendie de Notre-Dame, une perte irréparable pour l'Humanité ; et réciproquement, l'incendie de Notre-Dame est une perte à cause de la destruction de l'information contenue dans le monument, et qu'on n'aura jamais fini d'extraire (on a des photos sous tous les angles, et on a, apparemment, des relevés LIDAR très précis, mais il y en aura toujours plus à relever quand la technologie s'améliorera : si Notre-Dame avait été détruite en 1944, on aurait eu des photos, mais rien à la hauteur de ce que nous avons maintenant comme informations à son sujet).

Bien entendu, je demande aussi que l'information qu'on a effectivement sur Notre-Dame soit rendue publique et facilement accessible sur Internet. Pour reprendre l'exemple des rosaces, j'aimerais bien savoir s'il en existe, publiquement accessibles sur Internet, des photos

  • de très haute résolution (quelque chose comme 10k×10k au minimum pour une rosace),
  • calibrées colorimétriquement (c'est-à-dire prises en éclairant les vitraux par un illuminant au spectre bien défini et par un capteur étalonné dont le profil colorimétrique ICC serait fourni) de façon à rendre les couleurs de façon exacte,
  • et accompagnées de mesures spectroscopiques de transparence peut-être pas point par point mais au moins une pour chaque couleur de pigment,

bref, le genre de choses tout à fait à la portée de notre technologie actuelle. Voilà ce que j'appellerais des données de qualité, et elles devraient être disponibles publiquement pour que tout un chacun puisse en faire usage (pas juste les spécialistes) ; idem pour les relevés LIDAR et toutes sortes d'autres choses. Et si ce n'est pas le cas je me demande un peu ce que fait le ministère de la culture et à quoi il sert (à part promouvoir le filtrage d'Internet pour « défendre les créateurs », mais je digresse).

Tous les objets physiques sont susceptibles d'être détruits : on ne peut pas l'éviter ; mais on peut chercher à capturer l'information qu'ils contiennent, avec toute l'exactitude que notre technologie permet, et à la préserver de façon peut-être un peu plus pérenne (ou au moins indépendamment d'eux ; ou au moins, on peut essayer) : c'est ce qu'il faut s'efforcer de faire et j'ai l'impression que les efforts dans ce sens sont encore vraiment insuffisants. (Cf. ce fil Twitter, plus ancien, et avec lequel je suis totalement d'accord, au sujet de l'incendie du musée national du Brésil après lequel on a un peu pathétiquement fait appel aux contributions des internautes pour rassembler des photos des collections.)

★ Bon, la dernière remarque toute bête que je voudrais faire concerne la notion de patrimoine de l'Humanité ou patrimoine mondial : on pourrait ergoter pour savoir si Notre-Dame fait partie du patrimoine français, parisien, européen, ou autre, sur la base de je ne sais quels critères liés à sa construction ou à l'art qu'elle révèle, mais je propose plutôt un autre critère, en l'occurrence, qui s'est ému de l'incendie. Et là, je n'ai pas un degré de cynisme tel que je penserais que les messages de sympathie reçus du monde entier (du type de ceux qui tournent actuellement sur les panneaux d'affichage de la mairie de Paris, et que je trouve vraiment assez touchants) soient de la pure hypocrisie : c'est à cause de ça que j'ai tendance à dire qu'il faut considérer ce monument comme faisant partie du patrimoine de l'Humanité.

J'ai d'ailleurs fait une remarque dans ce sens en réponse à ma députée sur Twitter. Elle a fait une remarque qui disait quelque chose comme oui mais j'ai l'impression que les mots Nation et Peuple sont plus facilement galvaudés et l'a ensuite effacée. Je ne sais pas ce qu'il faut en conclure.

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(lundi)

Quelques mots (essentiellement méta) sur l'intuitionnisme et les mathématiques constructives

Cela fait un certain temps que je me dis que je devrais écrire une ou plusieurs entrées sur ce blog sur des sujets tournant autour de la logique intuitionniste et des mathématiques constructives. La présente entrée est une sorte de TODO étendu où je mélange, de façon malheureusement confuse et désorganisée, des remarques introductives voire vulgarisatrices sur le sujet (et expliquant de quoi il est question), des remarques d'ordre méta (où je dis que je devrais parler de ceci ou de cela, ou bien me demande comment je pourrais le faire, ou encore me dis que je ne comprends pas bien telle ou telle chose) et des explications de fond assez disparates (et faites à des niveaux de prérequis, il faut bien le dire, complètement incohérents). Même l'ordre dans lequel je dis les choses est assez bizarre (à la limite, je me demande s'il ne vaut pas mieux lire cette entrée en commençant par la fin). Je pense que ça vaut quand même la peine de publier tout ça, en conseillant au lecteur de simplement sauter les passages qui lui semblent obscurs (puisque de toute façon il y a très peu de dépendances dans ce que je vais raconter).

En fait, au départ, je me suis surtout dit que ce serait intéressant d'écrire quelque chose sur le topos effectif et la réalisabilité de Kleene. Je peux au moins recopier l'introduction informelle que j'ai commencé à rédiger à ce sujet :

Pour dire très très très sommairement et très très très vaguement de quoi il est question,

  • un topos est une sorte de « monde mathématique alternatif » régi par les lois de la logique intuitionniste (une logique plus faible que la logique usuelle, ou classique, dans laquelle on a essentiellement supprimé la loi du tiers exclu qui affirme que toute formule logique est soit vraie soit fausse, ou, de façon équivalente, que tout ce qui n'est pas faux est vrai) ; de façon un peu plus précise, un topos est une catégorie (peu importe ce qu'est exactement une « catégorie ») qui possède un certain nombre de propriétés communes avec la catégorie des ensembles, ce qui permet d'y mener un certain nombre de constructions mathématiques usuelles, mais dont le comportement va néanmoins être différent sur un certain nombre de choses, et notamment la logique ; et
  • le topos effectif est un topos particulier qui présente un intérêt particulier en calculabilité : il présente un monde alternatif dans lequel toutes les fonctions ℕ→ℕ sont calculables, ce qui nous offre un regard neuf sur la calculabilité par rapport à sa présentation classique, où la logique intuitionniste éclaire ce que sont les raisonnements effectifs (voir à ce sujet cet article introductif d'Andrej Bauer, qui ne parle pas du topos effectif mais explique en quoi travailler en logique intuitionniste peut rendre plus facile ou plus naturelle la calculabilité).

Mais reculons d'un cran : pour parler du topos effectif, je me suis dit qu'il fallait d'abord que j'écrive quelque chose sur la réalisabilité de Kleene, qui en est en quelque sorte le prélude. (Si vous voulez savoir très très très sommairement et très très très vaguement de quoi il est question, S. C. Kleene a introduit dès 1945 une notion appelée « réalisabilité », en tentant de donner un sens précis à l'intuitionnisme, et — en très très très gros — le fait qu'une formule arithmétique φ soit « réalisable » [par un entier naturel n] signifie que n en apporte une sorte de « témoignage algorithmique », par exemple, si φ est une formule du type ∀x.ψ(x) affirmant que ψ(x) est vraie pour tout x, alors « réaliser » cette formule va se faire en apportant un programme qui prend en entrée un entier k et en sortie calcule un entier qui réalise ψ(k) ; pour un peu plus de détails, voir le début de cette question que j'ai posée sur MathOverflow, ou pour encore plus, voir le texte Realizability: An [sic] Historical Essay de Jaap van Oosten.) Le lien entre la réalisabilité de Kleene et le topos effectif est très fort : disons que le topos effectif est défini en cherchant une généralisation assez directe de la réalisabilité à des formules plus complexes que celles de l'arithmétique (et les formules arithmétiques qui sont réalisables sont exactement celles qui sont vraies dans le topos effectif).

Bon, mais je me suis alors rendu compte que ce serait commencer in media res de parler du topos effectif ou même de réalisabilité si je ne commençais pas par parler d'intuitionnisme ou de mathématiques constructives. Et là, je suis embêté par le fait que j'ai à la fois trop de choses à dire et pas assez (trop, parce que ça touche à énormément de sujets ; pas assez, parce qu'en ce faisant ça touche aussi à trop de questions sur lesquelles je ne sais pas grand-chose).

La logique intuitionniste est une logique plus faible que la logique classique dans laquelle on s'interdit la loi du tiers exclu (qui dit que tout énoncé P est soit vrai soit faux ; c'est-à-dire : P∨¬P) ; cela revient essentiellement à s'interdire le raisonnement par l'absurde (ou plus exactement, le raisonnement par l'absurde de la forme je veux montrer P : supposons par l'absurde que P soit faux <…>, j'arrive à une contradiction, donc P ne peut pas être faux, c'est-à-dire qu'il est vrai — c'est la dernière partie qui coince en logique intuitionniste ; en revanche, on peut toujours dire je veux montrer que P est faux : supposons par l'absurde que P soit vrai <…>, j'arrive à une contradiction, c'est-à-dire que P est faux, parce que P est faux signifie précisément que la vérité de P est absurde). Faire des maths sans le tiers exclu peut ressembler à un exercice aussi futile qu'essayer de boxer avec les deux mains attachées derrière le dos, et dans une certaine mesure ça y ressemble effectivement, mais cela présente néanmoins un certain intérêt : non seulement c'est intéressant du point de vue de la pure logique de se demander ce qu'on peut faire sans cet axiome (et cette question a des connexions inattendue avec toutes sortes d'autres parties des mathématiques) ; mais par ailleurs, une démonstration en logique intuitionniste apporte véritablement plus de contenu qu'une démonstration classique : pour commencer, elle est valable de façon plus large (et notamment dans les topoï [pluriel de topos]), mais aussi, elle est constructive (au moins si on part de certains axiomes), c'est-à-dire qu'elle exhibe les objets dont elle affirme l'existence.

Une des idées centrales des maths constructives (qui sont à peu près, quoique pas forcément exactement, la même chose que les mathématiques exercées dans le cadre de la logique intuitionniste) est que si on veut prouver P ou Q (en symboles, PQ), il devrait être suffisant mais aussi nécessaire de prouver soit P, soit Q (et notamment, de savoir lequel des deux est vrai !) : ceci va manifestement complètement à l'encontre du tiers exclu qui postule que pour tout énoncé P, soit P est vrai soit ¬P l'est, sans qu'on puisse forcément trancher lequel (et parfois, effectivement, on ne peut prouver ni l'un ni l'autre). De même, si on veut prouver il existe un x tel que P(x) (en symboles, ∃x.P(x)), il devrait être suffisant mais aussi nécessaire d'exhiber un x pour lequel on peut prouver P(x) : de nouveau, ceci va à l'encontre des raisonnements par l'absurde qui ressemblent à supposons qu'aucun tel x n'existe <…>, j'arrive à une contradiction, donc un tel x doit exister (mais au final ne donnent aucune information pour en construire un).

Ajout () : Juste après avoir publié cette entrée je me rends compte que j'ai oublié d'insérer un paragraphe que je comptais écrire sur l'interprétation de Brouwer-Heyting-Kolmogorov qui tente d'expliquer au moins informellement le sens des connecteurs de la logique linéaire. Spécifiquement, il s'agit de variations autour des explications suivantes :

  • une preuve de PQ (conjonction) est un couple formé d'une preuve de P et d'une de Q,
  • une preuve de PQ (disjonction) est la donnée d'une preuve de P ou d'une preuve de Q (avec, bien sûr, l'information de laquelle des deux),
  • une preuve de PQ (implication) est une manière de transformer une preuve de P en une preuve de Q,
  • une preuve de ⊤ (le vrai) est triviale,
  • une preuve de ⊥ (le faux) n'existe pas,
  • une preuve de ∀x.P(x) est une manière de transformer un x en une preuve de P(x),
  • une preuve de ∃x.P(x) est la donnée d'un t particulier et d'une preuve de P(t).

Je répète que, telles quelles, ces explications n'ont pas vraiment de sens (notamment à cause des mots manière de transformer), et d'ailleurs il en existe beaucoup de variations (Kolmogorov parlait de problèmes et de solutions de ces problèmes plutôt que de preuves d'énoncés ; c'est d'ailleurs ce qui motive la logique de Medvedev dont je parlerai plus bas). Mais elles servent au moins à motiver la manière dont on veut que la logique intuitionniste se comporte, et ce sont des formalisations de ces idées qui conduisent à la réalisabilité de Kleene (ce dernier essayait de rendre précise l'interprétation de Brouwer-Heyting-Kolmogorov) et la logique de Medvedev (cf. plus loin).

Je ne suis pas historien des maths et pas spécialement compétent pour en parler, et par ailleurs l'article Wikipédia sur la controverse Hilbert-Brouwer me semble bizarrement écrit et lui-même sujet à controverse ; donc je ne tenterai pas sérieusement de faire l'histoire du sujet. Ce que L. E. J. Brouwer, inventeur de l'intuitionnisme, appelait intuitionnisme, n'est pas vraiment ce que les matheux actuels appellent ainsi (notamment parce que je crois comprendre que Brouwer avait une grande méfiance de la logique, et plus encore de la logique formelle, alors que maintenant — depuis Gödel, il me semble — on considère tout ce sujet à la lumière de la logique), mais le tiers exclu est assurément un point central d'achoppement entre Brouwer, qui le rejetait pour son caractère non-constructif, et Hilbert, qui l'acceptait comme une évidence de l'orthodoxie logique. Ironiquement, la controverse est partiellement due à deux théorèmes d'existence non-constructifs dus à Hilbert et Brouwer eux-mêmes, à savoir le théorème de la base de Hilbert (dont la recherche d'une démonstration constructive a cependant mené indirectement à la théorie des bases de Gröbner) et le théorème du point fixe de Brouwer.

Mais pour donner peut-être une saveur de [hum, comment on dit a taste of en français, déjà ?] choses qui pouvaient déranger Brouwer, je peux proposer l'exemple de raisonnement suivant, qui me semble intéressant parce qu'un de mes collègues, pourtant informatheux expérimenté, a été vraiment dérangé par cet argument avant de concéder qu'il était valable :

Contexte : On ignore, actuellement, essentiellement tout sur l'écriture décimale de π (à part qu'elle n'est pas ultimement périodique puisque π n'est pas rationnel). On ne sait, notamment, pas prouver que chaque chiffre ou à plus forte raison chaque suite finie de chiffres, y apparaît infiniment souvent, et on ne sait même pas le prouver pour un chiffre ou une suite finie particulière de chiffres. On conjecture cependant que les décimales de π se comportent, pour ce genre de choses, essentiellement comme si elles étaient tirées au hasard, c'est-à-dire que chaque suite finie de longueur r apparaît en moyenne une fois toutes les 10r décimales (et notamment, infiniment souvent). Je ne fais aucune hypothèse particulière sur les décimales de π dans ce qui suit (et vous pouvez le remplacer par le nombre réel calculable de votre choix).

Affirmation : Il existe un programme qui, donné un entier k en entrée, termine toujours en temps fini et renvoie soit l'emplacement de la première occurrence de k fois consécutivement le chiffre 7 dans l'écriture décimale de π, soit faux (ou si on préfère) si une telle occurrence n'existe pas.

Preuve : Soit f: ℕ → ℕ∪{∞} la fonction qui à k associe l'emplacement de la première occurrence de k chiffres 7 consécutifs dans l'écriture décimale de π, ou bien ∞ si cette occurrence n'existe pas. Il s'agit de montrer que cette fonction f est calculable algorithmiquement. De deux choses l'une : soit il existe k₀ tel que f(k)=∞ pour kk₀ (i.e., k₀−1 est la longueur de la plus grande suite de 7 consécutifs dans π) ; soit f(k)<∞ pour tout k. Dans le premier cas, la fonction f est calculable algorithmiquement par un programme puisqu'elle est constante à partir d'un certain rang (le programme peut renvoyer ∞ pour kk₀ et faire un nombre fini de cas pour toutes les valeurs inférieures) ; dans le second cas, il existe des suites de 7 consécutifs arbitrairement longues, et f est calculable par le programme qui calcule toutes les décimales successivement jusqu'à trouver une telle suite de longueur assez grande.

Commentaire : Ce qui rend ce raisonnement gênant est que beaucoup de gens (dont le collègue évoqué ci-dessus) vont rétorquer oui, mais on ne sait pas calculer k₀, ni même s'il existe ! — pourtant, ce raisonnement, qui ferait sans doute frémir d'horreur Brouwer, est classiquement correct, c'est-à-dire correct dans la théorie de la calculabilité enseignée dans le cadre des mathématiques usuelles (classiques, orthodoxes, comme vous voudrez l'appeler). Le problème est que je montre que quelque chose est calculable (qu'un programme pour le calculer existe) sans exhiber un tel programme : quelle que soit la valeur de k₀ (ou si k₀ n'existe pas), un tel programme existe, mais moi je ne sais pas ce qu'il est. Seulement, classiquement, f est calculable signifie qu'un programme calculant f existe, pas que je suis capable de l'exhiber. (Bon, on peut quand même se mettre d'accord que la convention usuelle de langage, en l'absence d'éclaircissement par ailleurs, quand on dit f est calculable est qu'en fait non seulement f est calculable mais qu'on s'apprête à en exhiber un algorithme explicite ; mais c'est déjà une forme de constructivisme.)

Maintenant, faire des maths en logique intuitionniste ressemble effectivement un peu à faire de la boxe sans utiliser ses poings (la comparaison est de Hilbert) : un matheux habitué aux maths classiques sera horrifié de ne pas avoir le droit de dire que, si x est un réel, on a soit x>0 soit x<0 soit x=0 ; ou qu'une partie d'un ensemble fini est finie ; ou que l'image d'un ensemble fini est finie ; ou toutes sortes de choses de ce genre. Pourtant, on peut quand même faire beaucoup de maths, et de façon même pas si différente de ce dont on a l'habitude : c'est quelque chose qu'E. Bishop et ses disciples ont montré (constructivement !).

À part l'aspect scientifique proprement dit, je suis tenté de trouver que ça a un réel intérêt pédagogique (voire métapédagogique, i.e., pour enseigner la pédagogie) : en obligeant à se rendre compte de la manière dont on utilise le tiers exclu (et à chercher à l'éviter), cela amène à réfléchir à la manière dont on construit des raisonnements mathématiques (et dont toutes sortes de faits « évidents » comme si tous les éléments d'un ensemble sont égaux alors il existe un élément auquel ils sont tous égaux sont démontrés) ; cela peut aussi amener le mathématicien classique, en le plaçant sur un terrain non familier et glissant pour lui, à reréfléchir à ce qu'il trouve évident, et peut-être à mieux comprendre les étudiants et autres débutants en mathématiques en comprenant leurs difficultés. Je pense d'ailleurs un peu la même chose du fait de s'obliger à repérer ou à éviter l'usage de l'axiome du choix (cf. d'ailleurs cette question sur la comparaison entre les deux) ou d'autres axiomes de la théorie des ensembles (Remplacement me vient à l'esprit).

En fait, ce qui est peut-être remarquable, c'est qu'on s'habitue relativement vite à raisonner en logique intuitionniste, et notamment, que même les matheux qui ne connaissent pas la logique formelle comprennent ce que cela signifie que de s'interdire le tiers exclu (alors qu'on pourrait se dire a priori que cela dépend du mécanisme mental précis qu'ils ont en tête pour représenter la logique classique).

(Cf. aussi cette entrée passée qui a un rapport avec le sujet.)

Pour la complétude de cette entrée (enfin, pour faire semblant), je vais quand même lister ici rapidement des règles permettant de définir la logique intuitionniste, un peu à la manière de celles que j'ai utilisées pour définir la logique linéaire dans cette entrée (même si cette présentation n'est peut-être pas la plus logique pour le genre de sujets que je veux évoquer concernant la logique intuitionniste ; et même si je répète qu'en fait, Brouwer avait horreur de la logique formelle et que quand on ouvre un livre tel que ceux de Bishop, il commence directement à faire des maths sans essayer d'expliquer formellement les règles — ce sont plutôt les informaticiens qui aiment ce genre de formalisme).

Comme dans mes règles pour la logique linéaire, j'introduis un symbole supplémentaire, qui ne fait pas partie de la logique elle-même mais sert à la définir : il s'agit du symbole ‘⊢’ (prononcé thèse ou taquet), mais une différence avec la logique linéaire (ou classique) est que les séquents sont asymétriques gauche-droite, ils sont de la forme ΓPΓ est une suite (finie) quelconque de (zéro ou plus) formules séparées par des virgules (les antécédents ou hypothèses du séquent) et P est une unique formule (le conséquent ou la conclusion du séquent). Dans les règles qui suivent, les lettres latines majuscules (A,B,C…) sont à remplacer par des formules quelconques de la logique intuitionniste, et les lettres grecques majuscules (Γ,Σ) par des suites (finies) quelconques de formules séparées par des virgules (ces formules-là, ainsi que celles que j'ai dénoté par la lettre P, ne seront pas modifiées et portent le nom collectif de contexte d'application de la règle — enfin, peut-être que P mériterait plutôt le nom de continuation) :

  • Coupure : si ΓA [est un séquent valable] et A,ΣP [en est un], alors Γ,ΣP [en est encore un].
  • Identité : on a AA [c'est un séquent valable].
  • Échange : si ΓP alors Γ′⊢PΓ′ s'obtient en permutant de façon arbitraire les formules de Γ. (Remarque : on peut passer complètement sous silence l'utilisation de la règle d'échange en considérant que la liste à gauche du symbole taquet, dans un séquent, est un multiensemble, c'est-à-dire que son ordre n'est tout simplement pas défini.)
  • Affaiblissement : si ΓP alors Γ,AP ; contraction : si Γ,A,AP alors Γ,AP.
  • Introduction du ∧ : si ΓA et ΣB, alors Γ,ΣAB ; élimination du ∧ : si Γ,A,BP alors Γ,ABP.
  • Introduction du ∨ : si ΓA ou bien ΓB alors ΓAB ; élimination du ∨ : si Γ,AP et Γ,BP, alors Γ,ABP.
  • Introduction du ⊤ : on a ⊢⊤ ; élimination du ⊤ : si ΓP alors Γ,⊤⊢P (remarque : ceci est redondant avec la règle d'affaiblissement, mais il me semble logique de l'écrire quand même).
  • Élimination du ⊥ : [quels que soient Γ et P,] on a Γ,⊥⊢P. (Il n'y a pas de règle d'introduction du ⊥.)
  • Introduction du ⇒ (=abstraction) : si Γ,AB alors ΓAB ; élimination du ⇒ (=application) : si ΓA et Σ,BP, alors Γ,Σ,ABP.
  • Introduction du ∀ : si ΓA(y) où y est une variable n'apparaissant nulle part libre dans Γ alors Γ⊢∀x.A(x) ; élimination du ∀ : si Γ,A(t)⊢Pt est un terme, alors Γ,∀x.A(x)⊢P.
  • Introduction du ∃ : si ΓA(t) où t est un terme, alors Γ⊢∃x.A(x) ; élimination du ∃ : si Γ,A(y)⊢Py est une variable n'apparaissant nulle part libre dans Γ ou P, alors Γ,∃x.A(x)⊢P.
  • Pour ce qui est de la négation, ¬A doit être traité comme un simple raccourci de langage pour A⇒⊥.

Sur cette présentation, la différence avec la logique classique réside dans le fait de n'autoriser qu'une seule formule à droite du symbole ‘⊢’ (i.e., on pourrait décrire la logique classique essentiellement en symétrisant les règles ci-dessus par exemple en comparant avec ce que j'ai écrit pour la logique linéaire). On pourrait aussi autoriser un axiome P∨¬P, mais ce serait moins naturel.

Un théorème du calcul des prédicats intuitionniste est une formule P telle que ⊢P [soit un séquent valable au sens ci-dessus]. Si on permet ΓPΓ sont des hypothèses prises parmi un ensemble T d'axiomes, on dira que P est un théorème de la théorie T. Pour bien faire, il faudrait que je propose des règles pour l'égalité et des axiomes pour l'arithmétique (par exemple), mais je n'ai pas la patience de le faire ici : disons juste que les axiomes usuels de l'arithmétique de Peano donnent en logique intuitionniste une théorie qu'il est habituel d'appeler l'arithmétique de Heyting.

À titre d'exemple, ¬(pq) et ¬p∧¬q sont équivalents, c'est-à-dire que ¬(pq) ⇒ (¬p∧¬q) et (¬p∧¬q) ⇒ ¬(pq) sont des théorèmes de la logique intuitionniste, comme en logique classique, en revanche, seule l'implication (¬p∨¬q) ⇒ ¬(pq) est valable et pas sa réciproque.

Ajout () : Je me rends compte (cf. les commentaires de cette entrée) que quelque chose dont je n'ai pas du tout évoqué (ni même méta-évoqué) est ce qu'on peut dire sur les traductions et interprétations des logiques les unes dans les autres. Essayons d'en dire un minimum, en petits caractères parce que c'est vraiment une digression qui me sert un peu de bloc-notes (j'en ai marre d'avoir toujours du mal à retrouver ce qui suit) :

Le point de départ, c'est la traduction de Glivenko, qui observe que, dans le cadre du pur calcul propositionnel (c'est-à-dire sans quantificateurs), une formule P est démontrable en logique classique si et seulement si ¬¬P (la double négation de P) est démontrable en logique intuitionniste : ceci permet, au moins dans le cadre propositionnel, d'interpréter ou de traduire la logique classique à l'intérieur de la logique intuitionniste. La traduction de Gödel-Gentzen généralise celle de Glivenko au cas où on admet les quantificateurs : on définit une formule PGG (de la logique intuitionniste) pour toute formule P (de la logique classique) par :

  • si P est atomique (c'est-à-dire, sans connecteur logique) alors PGG est ¬¬P ;
  • (AB)GG est (AGG)∧(BGG) ;
  • (AB)GG est ¬¬(AGGBGG) (ou, ce qui revient au même, ¬(¬(AGG)∧¬(BGG))) ;
  • GG est ⊤ ;
  • GG est ⊥ ;
  • (AB)GG est (AGG)⇒(BGG) ;
  • A)GG est ¬(AGG) ;
  • (∀x.A(x))GG est ∀x.(A(x)GG) ;
  • (∃x.A(x))GG est ¬¬∃x.(A(x)GG) (ou, ce qui revient au même, ¬∀x.¬(A(x)GG)) ;

et dans ces conditions, la logique intuitionniste démontre PGG (sans hypothèse) si et seulement si la logique classique démontre P (sans hypothèse).

Dans le sens contraire, on ne peut pas ramener la logique intuitionniste à la logique classique (disons que la logique intuitionniste est plus précise), mais on peut la ramener à la logique linéaire (dont je parlais ici) par la traduction suivante due à Girard :

  • si P est atomique (c'est-à-dire, sans connecteur logique) alors PGi est P ;
  • (AB)Gi est (AGi)&(BGi) ;
  • (AB)Gi est (!(AGi))⊕(!(BGi)) ;
  • Gi est ⊤ ;
  • Gi est 0 ;
  • (AB)Gi est (!(AGi))⊸(BGi) ;
  • A)Gi est (!(AGi))⊸0 ;
  • (∀x.A(x))Gi est ∀x.((A(x)Gi)) ;
  • (∃x.A(x))Gi est ∃x.(!(A(x)Gi)) ;

toujours au sens où la logique linéaire démontre PGi (sans hypothèse) si et seulement si la logique intuitionniste démontre P (sans hypothèse).

De même, on peut ramener la logique intuitionniste à la logique classique modale S4 (c'est-à-dire enrichie d'un modalisateur □, « il est nécessaire », vérifiant la règle que de ⊢P on peut tirer ⊢□P, et les axiomes □(PQ)⇒□P⇒□Q et □PP et □P⇒□□P) par la traduction suivante que je crois due à Kripke (et visiblement très analogue à la traduction de Girard évoquée ci-dessus) :

  • si P est atomique (c'est-à-dire, sans connecteur logique) alors PKr est P ;
  • (AB)Kr est (AKr)∧(BKr) ;
  • (AB)Kr est (□(AKr))∨(□(BKr)) ;
  • Kr est ⊤ ;
  • Kr est ⊥ ;
  • (AB)Kr est (□(AKr))⇒(BKr) (ou, ce qui revient au même, (¬□(AKr))∨(BKr) puisqu'on est ici en logique classique !) ;
  • A)Kr est ¬(□(AKr)) ;
  • (∀x.A(x))Kr est ∀x.((A(x)Kr)) ;
  • (∃x.A(x))Kr est ∃x.(□(A(x)Kr)) ;

ou encore par la suivante, qui est due à Gödel et Tarski :

  • si P est atomique (c'est-à-dire, sans connecteur logique) alors PGT est □P ;
  • (AB)GT est (AGT)∧(BGT) ;
  • (AB)GT est (AGT)∨(BGT) ;
  • GT est ⊤ ;
  • GT est ⊥ ;
  • (AB)GT est □((AGT)⇒(BGT)) (ou, ce qui revient au même, □(¬(AGT)∨(BGT)) puisqu'on est ici en logique classique !) ;
  • A)GT est □(¬(AGT)) ;
  • (∀x.A(x))GT est □∀x.((A(x)GT)) ;
  • (∃x.A(x))GT est ∃x.((A(x)GT)) ;

et la logique modale S4 démontre PKr, ou, de façon équivalente, PGT (sans hypothèse) si et seulement si la logique intuitionniste démontre P (sans hypothèse) ; et en général, on a PGT ⇔ □(PKr) (équivalence démontrable dans S4).

L'une ou l'autre de ces traductions permettent peut-être de se faire une idée intuitive du « sens » des connecteurs de la logique intuitionniste en comprenant □P par quelque chose comme P est nécessaire (c'est-à-dire, vrai dans tous les mondes possibles [accessibles depuis celui-ci]) ou peut-être P sera toujours vrai à l'avenir quoi qu'il arrive (mais attention à bien vérifier que le sens imagine qu'on choisit valide les axiomes □(PQ)⇒□P⇒□Q et □PP et □P⇒□□P de la logique S4).

Si on a lu ce que je raconte ci-dessous [oui, cette entrée est un véritable puzzle à remettre dans le bon ordre] sur la sémantique du calcul propositionnel par les ouverts d'un espace topologique, alors on peut retrouver cette sémantique en lisant □ comme l'opérateur « intérieur » (qui à une partie E de X associe le plus grand ouvert Int(E) qu'elle contient) et les connecteurs classiques ∧, ∨ et ¬ comme l'intersection, la réunion et le complémentaire.

L'intuitionnisme et les mathématiques constructives intéressent aussi l'informatique et les informaticiens, notamment par le biais d'un dictionnaire appelé la correspondance [ou l'isomorphisme] de Curry-Howard ou la correspondance preuves-programmes, qui fait correspondre, dans des conditions qu'il n'est pas ici lieu d'expliciter plus précisément, les preuves mathématiques et les théorèmes démontrés par ces preuves, avec des programmes (termes serait sans doute plus exacts) dans des langages de programmations fonctionnels fortement typés et les types de ces termes. (Une façon de définir la correspondance serait, dans les règles de démonstration que j'ai énumérées ci-dessus, de dire à chaque fois à quoi elles correspondent au niveau de la construction de termes, où ΓP va correspondre à un terme de type P ayant des variables libres de types Γ ; par exemple, la coupure correspond à la substitution d'un terme dans un autre, l'identité à l'utilisation d'une variable libre, l'élimination du ⇒ à l'application d'une fonction à un terme et l'introduction du ⇒, au contraire, à la création d'une fonction par lambda-abstraction. À titre d'exemple, le terme S := λxyz.(xz)(yz), c'est-à-dire la fonction qui prend en entrée trois variables x, y, z et renvoie le résultat de l'application de x à z appliqué au résultat de l'application de y à z, a pour type (pqr)→(pq)→pr en notant uv le type des fonctions prenant en entrée le type u et en sortie le type v, où pqr serait le type de x, pq celui de y et p celui de z ; et il correspond par l'isomorphisme de Curry-Howard à la preuve de la tautologie (pqr)⇒(pq)⇒pr consistant à dire : supposons (x) que pqr soit vrai et (y) que pq le soit et (z) que p le soit ; alors d'après (x) et (z), on voit que qr est vrai, et par ailleurs d'après (y) et (z) que q l'est, donc finalement r est vrai comme annoncé.) La correspondance de Curry-Howard est assez naturellement intuitionniste en ce sens que les preuves dont il est question sont des preuves en logique intuitionniste ; et c'est plus ou moins cette correspondance qui assure que la logique intuitionniste est constructive au sens où d'une preuve on peut (dans certaines conditions) extraire un programme calculant l'objet dont elle affirme l'existence.

☆ Il faut néanmoins nuancer tout ça par le fait que la loi de Peirce, c'est-à-dire la tautologie de la logique classique ((pq)⇒p)⇒p essentiellement équivalente à la règle du tiers exclu, correspond au type ((pq)→p)→p de la fonction classique call/cc de langages tels que Scheme ou SML/NJ (sur laquelle j'avais commencé à écrire une page il y a une éternité, qui n'a jamais été finie ; mais je remarque au passage que je suis mentionné dans la page Wikipédia sur le call/cc). Bref, l'usage du call/cc correspond à peu près, par rapport à un langage de programmation qui ne l'a pas, à l'usage du tiers exclu (enfin, de la loi de Peirce) par rapport à la logique intuitionniste. (Et donc on se dit que sans doute, d'une preuve en logique classique on doit pouvoir extraire des programmes utilisant le call/cc qui est, après tout, tout à fait implémentable — il faudrait creuser pour voir exactement ce qui vaut et ne vaut pas.)

Ajout/digression () : Décrivons cependant brièvement à quoi peut ressembler un terme de type p∨¬p écrit en utilisant le call/cc. Autrement dit, il s'agit, de renvoyer un type union entre un type p (quelconque, donné, sur lequel on ne sait rien) et le type p→⊥ des fonctions prenant un p en entrée et renvoyant quelque chose qui n'existe pas : on est donc censé renvoyer soit l'un soit l'autre (en précisant lequel). Voici ce que fait le programme : il renvoie (dans le type union) une fonction de type p→⊥ qui se comporte de la façon suivante : si on lui passe un objet de type p (auquel cas il est censé renvoyer quelque chose d'impossible !), il « change d'avis », revient en arrière dans le temps (enfin, dans la pile d'appels) en utilisant la continuation qu'il avait soigneusement sauvegardée au moyen du call/cc, et renvoie plutôt (dans le type union) l'objet de type p qu'on lui a passé. Ceci satisfait la promesse annoncée : on fournit un objet de type p→⊥ jusqu'à ce qu'un objet de type p se manifeste, auquel cas on fournit un objet de type p ; mais on peut se dire que ce programme a manifestement triché ! En quelque sorte, je suis tenté de dire que le problème en présence du call/cc est que les types union peuvent changer d'avis sur ce qu'ils font par l'invocation d'une continuation plus tard dans le programme.

Bref, je voudrais écrire quelque chose sur l'intuitionnisme, mais je ne sais pas par quel bout le prendre, et j'ai peut-être trop de choses à dire.

Une possibilité serait de commencer par parler du seul calcul propositionnel, c'est-à-dire sans quantificateurs, juste avec les connecteurs logiques ⇒ (implication), ∧ (conjonction), ∨ (disjonction), ¬ (négation, mais ¬P est juste une abréviation de P⇒⊥), ⊤ (vrai) et ⊥ (faux), un peu comme j'ai parlé de logique linéaire il n'y a pas si longtemps, et avec laquelle je pourrais essayer de faire le lien. La logique intuitionniste est intéressante même au niveau du simple calcul propositionnel (alors que la logique classique ne l'est franchement pas trop : il s'agit juste de faire des tables de vérité pour décider ce qui est tautologique ou pas), et il y a déjà énormément à en dire. Par exemple, juste avec une variable, on peut fabriquer une infinité d'énoncés différents et non équivalents entre eux (on parle du treillis de Rieger-Nishimura ; pour comparaison, en logique classique on ne peut en faire que quatre, ⊥, p, ¬p et ⊤ ; cf. aussi cette question MathOverflow et la belle réponse que j'a reçue). Il y a une structure algébrique qui est l'équivalent pour la logique intuitionniste de ce que sont les algèbres de Boole pour la logique classique, à savoir les algèbres de Heyting. On peut y penser comme les ouverts d'un espace topologique (enfin, si on sait ce que ça veut dire) : si sur un espace topologique X on définit les opérations entre ouverts de X que sont l'intersection (notée AB ou AB) et la réunion (notée AB ou AB) mais surtout en notant AB pour l'intérieur Int(B∪(XA)) de la réunion B∪(XA) de B et du complémentaire de A (et notamment ¬A pour Int(XA), complémentaire de l'adhérence de A, également appelé pseudocomplémentaire de A), et si on interprète ⊥ comme X tout entier et ⊤ comme ∅ (le vide), alors les ouverts de X forment une algèbre de Heyting (par ailleurs complète ; ceci est à mettre en parallèle avec le fait que les ouverts réguliers, de X forment une algèbre de Boole complète, les opérations étant un petit peu différentes de celles que j'ai définies) ; et un formule propositionnelle est démontrable dans la logique intuitionniste si et seulement si elle donne l'ouvert plein dans n'importe quel espace topologique (c'est le cas, par exemple, de pp, mais pas de p∨¬p). Une autre façon d'interpréter (i.e., donner une sémantique à) la logique intuitionniste passe par les modèles de Kripke, et fait le lien avec la logique modale.

Rien que le sujet du calcul propositionnel est, en logique intuitionniste, déjà fort intéressant. Il y a quantité de formules propositionnelles qui sont démontrables en logique classique, pas en logique intuitionniste, mais qui sont néanmoins valides dans telle ou telle sémantique particulière de la logique intuitionniste, par exemple certains espaces topologiques (ou certains topoï), ou par exemple dans le cadre de la réalisabilité de Kleene (ou, ce qui revient au même, dans le topos effectif), ou encore dans le cadre de la « logique de Medvedev » dont je dois aussi dire un mot. Par exemple l'axiome de Scott ((¬¬pp) ⇒ (p∨¬p)) ⇒ (¬¬p∨¬p) ou bien l'axiome de Kreisel-Putnamp⇒(q₁∨q₂)) ⇒ ((¬pq₁) ∨ (¬pq₂)), dont le sens intuitif n'est pas du tout évident à imaginer, pas plus que la signification sur un espace topologique (voir ici au sujet du premier, pour le second), qui ne sont, en l'occurrence, pas valides dans la réalisabilité de Kleene mais le sont dans la logique de Medvedev (voir aussi cette réponse MathOverflow) ; la formule de Ceitin (¬(p₁∧p₂) ∧ (¬p₁⇒(q₁∨q₂)) ∧ (¬p₂⇒(q₁∨q₂))) ⇒ ((¬p₁⇒q₁) ∨ (¬p₁⇒q₂) ∨ (¬p₂⇒q₁) ∨ (¬p₂⇒q₂)) qui est valide dans la réalisabilité de Kleene et dans la logique de Medvedev mais n'est quand même pas un théorème de la pure logique intuitionniste ; ou encore l'étrange formule ((¬¬p₁⇔(¬p₂∧¬p₃)) ∧ (¬¬p₂⇔(¬p₃∧¬p₁)) ∧ (¬¬p₃⇔(¬p₁∧¬p₂)) ∧ ((¬p₁⇒(¬p₁∨¬p₃)) ⇒ (¬p₂∨¬p₃)) ∧ ((¬p₂⇒(¬p₂∨¬p₁)) ⇒ (¬p₃∨¬p₁)) ∧ ((¬p₃⇒(¬p₃∨¬p₂)) ⇒ (¬p₁∨¬p₂))) ⇒ (¬p₁ ∨ ¬p₂ ∨ ¬p₃) qui, elle, est valide dans la réalisabilité de Kleene mais pas dans la logique de Medvedev (enfin, il paraît — franchement, je n'y vois rien). J'aimerais me faire une idée intuitive de ce que ces formules « signifient » mais je reste face à elles comme une poule face à un couteau. Je crois cependant comprendre que je ne suis pas le seul et que c'est un sujet sur lequel « on » ne sait vraiment pas dire grand-chose. Tout le sujet des logiques intermédiaires (entre les logiques classique et intuitionniste) est miné de problèmes ouverts.

La définition de la logique de Medvedev est assez jolie et simple pour mériter ici une mention rapide en un paragraphe. On appellera problème fini un couple (X,S) où X≠∅ est un ensemble fini non vide appelé l'ensemble des candidats du problème et SX en est une partie appelée ensemble des solutions du problème. On définit les connecteurs logiques entre problèmes finis de la façon suivante : (X,S)∧(Y,T) := (X×Y, S×T) (i.e., les candidats et les solutions d'une conjonction sont juste les couples des objets correspondants des deux problèmes) ; (X,S)∨(Y,T) := (XY, ST) où XY := (X×{0})∪(Y×{1}) dénote la réunion rendue disjointe (i.e., les candidats et les solutions d'une disjonction sont juste les objets correspondants de l'un ou l'autre des deux problèmes) ; et (X,S)⇒(Y,T) := (YX, U) où YX est l'ensemble des fonctions XY et U est la partie formée des fYX telles que f(s)∈T pour tout sS (autrement dit, les candidats et les solutions d'une implication sont respectivement les fonctions entre candidats et celles qui transforment une solution de l'un en solution de l'autre) ; enfin, ⊥ est défini comme ({*},∅) et ⊤ comme ({*},{*}), ce qui permet d'identifier ¬(X,S) comme ({*},{*:S=∅}) et ¬¬(X,S) comme ({*},{*:S≠∅}). Bref. Une formule propositionnelle, faisant intervenir des variables p1,…,pk est dite valide dans la logique de Medvedev lorsque pour tous ensembles X1,…,Xk non vides il existe un s (ne dépendant que de X1,…,Xk) tel que quels que soient SiXi l'élément s soit solution du problème obtenu en substituant (Xi,Si) à la place de pi dans la formule. Autrement dit, il s'agit des formules décrivant des problèmes qu'on peut résoudre uniformément quels que soient les problèmes qu'on injecte dedans (uniformément au sens des ensembles Si de solutions). Par exemple, la formule pp est validé en prenant pour s l'identité dans XX, mais la formule p∨¬p n'est pas valide dans la logique de Medvedev car on ne peut pas trouver un élément de X⊎{*} qui appartienne à toute partie S non vide de X et soit en même temps égal à * si S=∅. Les formules valides de la logique de Medvedev incluent tout ce qui est démontrable dans le calcul propositionnel intuitionniste et sont incluses dans celles qui sont démontrables en logique classique, mais ces deux inclusions sont strictes (et les axiomes de Scott et de Kreisel-Putnam évoqués plus haut donnent des exemples de formules Medvedev-valides mais non démontrables intuitionnistement). Malgré sa définition très simple, on sait finalement très peu de choses sur la logique de Medvedev. Notons que la réalisabilité de Kleene est assez analogue, en fait, à la logique de Medvedev mais en remplaçant les ensembles finis par des parties de ℕ et les fonctions par des fonctions calculables.

Il y a ensuite aussi énormément de choses à dire en dépassant le calcul propositionnel et en allant chercher la logique du premier ordre, voire d'ordre supérieur. On peut formuler tout un tas de principes valables en mathématiques classiques mais pas en mathématiques constructives (à titre d'exemple, le principe de Markov (∀n.(P(n)∨¬P(n)) ∧ ¬∀n.¬(P(n))) ⇒ ∃n.(P(n)) qui affirme que si α:ℕ→{0,1} est une suite binaire, dont tous les termes ne valent pas 0 alors elle a un terme qui vaut 1 ; celui-ci est classiquement valide et aussi validé par la réalisabilité de Kleene mais pas validé par les mathématiques constructives les plus générales), et chercher les implications entre elles : ceci donne naissance à une théorie des mathématiques à rebours mais (partiellement !) constructives : voir ce texte pour en savoir plus.

Bon, cette entrée est déjà beaucoup trop longue alors que je n'ai rien dit sauf parler de ce que je voudrais dire, donc je vais m'arrêter là un peu en queue de poisson : ça manque de conclusion mais je ne sais pas quoi y mettre, et il vaut mieux que je publie maintenant que laisser ce texte moisir dans mes cartons comme ça arrivera inévitablement si je me dis que je veux l'améliorer. (En plus, mon poussinet a allumé la télé qui parle en boucle de l'incendie de Notre-Dame, ça m'empêche de réfléchir.)

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(mercredi)

Une tentative pour écrire un Unicode pour les nuls

Méta : Le but de cette entrée serait idéalement de dégager une sorte de document que je voudrais appeler Unicode pour les nuls : l'idée serait d'avoir quelque chose de compréhensible par le grand public (disons par tout le monde ayant une connaissance minimale de l'usage d'un ordinateur — savoir faire du copier-coller par exemple) et qui présente les choses que je voudrais que tout le monde sût à propos d'Unicode (ce que c'est, à quoi ça sert, pourquoi ça existe, mais aussi quel impact ça peut avoir sur eux — notamment au niveau sécurité — et comment s'en servir). Évidemment, un tel document n'aurait vraiment de sens que dans le cadre plus général d'une formation aux bases de l'informatique pour le grand public (qui expliquerait, par exemple, dans un de ses chapitres, ce qu'est le Web et l'idée générale d'un navigateur Web, ce qu'est une URL et une page Web, ce genre de choses, pour pouvoir notamment donner des conseils de sécurité), mais je n'ai ni le temps ni la patience d'essayer d'écrire un tel cours, alors je me contente de réfléchir à une toute petite brique, celle concernant Unicode. (Et encore, je vais plutôt décrire ce que j'imagine qu'il faudrait écrire que l'écrire vraiment.) • Pourquoi spécifiquement Unicode ? D'abord parce que je pense que c'est un low-hanging fruit (le grand public a beaucoup à gagner pour peu d'efforts à en savoir un peu sur le sujet) ; mais aussi pour une raison égoïste, qui est que ça m'agace, quand j'interagis avec des gens électroniquement, de me retrouver à lire ou à répondre à des choses comme comment tu fais pour écrire ℝ dans un message sur Twitter ? (enfin, justement, on va plutôt me demander comment je fais pour écrire un R double barre (i.e., gras-tableau-noir) ; et ce qui m'énerve franchement, ce sont les gens qui écrivent |R pour essayer d'imiter ce ), ou bien je ne sais pas taper l'e-dans-l'o, ce n'est pas sur mon clavier, et je ne parle pas de choses comme ça.

Cette entrée ne se veut pas finie, et pose notamment la question aux lecteurs techniquement compétents de ce qu'il faudrait encore y dire, ou comment rendre les choses plus accessibles à Madame Michu et Monsieur Dugenou. (Mais à vrai dire, j'aurai certainement perpétuellement la flemme de compléter ce texte. Comme j'aurai la flemme de simplifier les passages où je me suis entraîné à dire des choses trop compliquées. Je suis quand même intéressé par les retours d'éventuels Madame Michu et Monsieur Dugenou qui tomberaient sur ce texte, pour qu'ils me disent ce qui leur semble pas clair ou à améliorer dedans.)

Bref. Qu'est-ce que je veux faire comprendre au grand public concernant Unicode ? Principalement les passages en gras dans ce qui suit (mais aussi, quand même, ce qui est entre les passages en gras…) :

Premièrement, bien sûr, ce que c'est : Unicode est un standard informatique définissant un jeu de caractères (mais aussi des conventions sur comment gérer ces caractères) permettant de représenter un nombre gigantesque de langues différentes ainsi qu'une masse énorme de symboles variés (dont les fameux emojis qui sont peut-être maintenant ce qui rend Unicode le plus célèbre auprès du grand public). Il faudrait peut-être ajouter ici des exemples de langues gérées par Unicode et de mots écrits dans ces langues, mais disons que quasiment tous les systèmes d'écriture de langues encore vivantes sur Terre et un bon paquet de langues mortes et quelques langues artificielles (whatever that means) sont représentables par Unicode. Quant aux symboles, ils couvrent toutes sortes de pictogrammes courants, de symboles techniques dont un nombre énorme de symboles mathématiques, mais aussi, tout simplement, beaucoup de signes de ponctuation un peu bizarres ou exotiques.

Maintenant, le problème avec cette présentation, c'est que si on dit ça au grand public, il va avoir tendance à penser immédiatement OK, mais ça ne me concerne pas / ne m'intéresse pas, parce qu'il n'a pas spécialement envie de taper du phénicien ; et il y a le problème annexe qu'il risque de s'imaginer qu'Unicode est un truc compliqué et exotique, peut-être une application à installer en plus sur son ordinateur, ou quelque chose de ce genre. En réalité, il faut faire comprendre au grand public qu'il est forcément concerné au moins pour la raison idiote que dès lors qu'il tape bonjour sur son clavier, ce sont des caractères Unicode (ni plus ni moins que здравствуйте ou أَلسَّلَامُ عَلَيْكُمْ ou 你好 ou नमस्ते ou encore 😃🤝❣️ — que vous voyez peut-être, ou peut-être pas, comme des lettres cyrilliques, des lettres arabes, des idéogrammes chinois, des lettres devanāgarī et des emojis).

Il y aurait peut-être lieu de faire un petit historique et de rappeler qu'à une époque reculée où la lumière d'Unicode ne baignait pas le monde informatique, à cause de limitations sur le nombre de caractères qu'on s'autorisait à prendre, il y avait toutes sortes de jeux de caractères différents : un tel pour l'alphabet latin utilisé par les langues de l'ouest de l'Europe, un autre pour l'alphabet latin des langues de l'est de l'Europe, un pour l'alphabet cyrillique (plusieurs, en fait), et ainsi de suite. Un vrai chaos, dans lequel un document texte risquait sans cesse d'être mal interprété (voir par exemple cette photo d'une carte postale manuscrite dans lequel le nom de la ville russe d'Екатеринбург [Ekaterinburg] se transforme en l'incompréhensible Åêàòåðèíáóðã parce que les jeux de caractères CP1252 et CP1251 ont été confondus), et on ne pouvait pas mélanger des bouts de langues trop différentes dans un même document. Ce n'est pas pour dire que ce genre de confusions n'arrive plus du tout, mais disons que les problèmes ont été sérieusement circonscrits, et en tout cas on peut mélanger sans problème plusieurs langues dans un même texte (y compris le mot russe Екатеринбург et le charabia Åêàòåðèíáóðã), cette page Web en étant la preuve. Mais je ne suis pas sûr que le grand public soit tellement intéressé par les considérations historiques de ce genre. Ça vaut peut-être tout de même la peine de signaler qu'essentiellement tous les jeux de caractères qui préexistaient à Unicode ont été absorbés dans celui-ci, c'est-à-dire que tous leurs caractères font partie d'Unicode (ce qui est parfois malheureux parce que cela donne toutes sortes de caractères dont on ne voudrait pas forcément, par exemple un symbole micro ‘µ’ différent de la lettre mu ‘μ’ — voir plus bas au sujet des caractères visuellement indiscernables).

En revanche, ce que je crois important de souligner, c'est que de nos jours, Unicode est partout : dans l'immense majorité des situations où un ordinateur manipule des chaînes de caractères (i.e., du texte), ces caractères sont des caractères Unicode. Les pages Web sont en Unicode ; les adresses des pages Web sont (ou au moins, peuvent être) en Unicode ; les mails sont en Unicode (pour les adresses mail, c'est plus discutable) ; les documents Word ou LibreOffice sont en Unicode ; les recherches Google / Bing / DuckDuckGo / etc. sont faites en Unicode ; Wikipédia est en Unicode ; les tweets sont en Unicode ; même les SMS sont en Unicode (même s'il y a là quelques subtilités qui font que tous les caractères ne se valent pas) ; sur beaucoup de systèmes d'exploitation, les noms de fichiers sont en Unicode ; et ainsi de suite. (Il y a bien sûr des exceptions : les compagnies aériennes n'utilisent certainement pas Unicode dans leur système de réservation antédiluvien, et si votre nom comporte des caractères bizarres, vous le savez certainement au moment d'essayer de prendre un billet.)

Le grand succès d'Unicode, c'est l'interopérabilité : dès lors que tout le monde est d'accord sur ce qu'est un caractère (en refilant l'embarras de la décision à Unicode), on peut considérer que la notion de chaîne de caractères est actée à travers l'informatique, et on peut échanger cette donnée sans trop se poser de questions.

Et par voie de conséquence, dans chacun des cas évoqués plus haut, si vous pouvez utiliser des mots de l'alphabet latin comme bonjour (et certainement si vous pouvez utiliser des emojis), vous pouvez aussi utiliser, ou au moins essayer d'utiliser, toutes sortes d'autres caractères, notamment toutes sortes d'autres écritures. (Par exemple, aucun besoin de passer par « Google Inde » pour chercher नमस्ते dans Google.) Je vais revenir plus loin sur la question de comment on peut saisir ces caractères (si on ne les a pas sur le clavier…), mais je réponds là implicitement à des gens qui s'étonnaient que je puisse utiliser des caractères mathématiques comme ℝ dans mes tweets ou même dans des SMS. Ce sont des caractères Unicode comme les autres, c'est vraiment ça la beauté du système.

Bien sûr, je ne prétends pas que tous les caractères Unicode seront acceptés partout : il peut y avoir plein de raisons d'en interdire certains ou d'en limiter d'autres, ou de ne pas les traiter également. Mais normalement, ce genre de limitations est fait pour des raisons de sécurité ou parce que les caractères sont utilisés pour un sens précis (par exemple, si le caractère ‘/’ est utilisé pour séparer les répertoires dans les noms de fichier, il ne peut pas servir à l'intérieur d'un nom de fichier, vous voyez l'idée) : ce sont donc plutôt des exclusions au cas par cas que le contraire.

Et ce qui est peut-être le plus important : le copier-coller de texte est en Unicode sur tous les systèmes informatiques modernes, ce qui permet de prendre des caractères Unicode d'un endroit (même si on ne sait pas les taper/saisir) et de les reproduire à un autre endroit. Ceci permet déjà au moins de faire des recherches Web de termes de langues exotiques même si on ne sait pas écrire les langues en question, c'est déjà quelque chose d'important à comprendre. (Bon, il faut quand même signaler qu'il arrive que le copier-coller fasse toutes sortes de modifications subreptices sur le texte qu'on copie-colle et cause ainsi des complications, mais c'est au moins un point de départ.) De même, pour ceux qui me demandent comment ils peuvent envoyer un ℝ par SMS, ils peuvent au moins le faire en sélectionnant ce ℝ depuis cette page-ci consultée sur leur mobile, en utilisant copier pour enregistrer le caractère en question dans le presse-papier, et en faisant coller pour mettre le caractère dans un SMS. Il y a possiblement plus simple, mais il est bon d'avoir ce genre de solution en tête (ça me semble tellement évident que j'ai du mal à concevoir qu'on puisse ne pas y penser, mais j'ai observé que tout le monde n'y pense pas forcément, donc je préfère enfoncer les portes ouvertes).

Bon, maintenant, essayons d'être un peu plus précis. Quelques choses que je pense qu'il faut savoir sur les caractères Unicode :

  • Chaque caractère Unicode a un numéro et un nom : le numéro est écrit en hexadécimal [là, il faudrait en dire un minimum sur ce qu'est l'hexadécimal si Monsieur Dugenou ne connaît pas, au moins pour lui dire que ce n'est pas vraiment important d'en savoir plus mais que ça s'écrit avec les chiffres de 0 à 9 et les lettres de A à F] sous la forme U+NNNN avec quatre ou cinq chiffres hexadécimaux N, et le nom est, par convention, écrit entièrement en majuscules : il donne quelque idée sur ce que le caractère représente, même s'il ne faut pas le prendre pour une définition. Le numéro seul ou le nom seul suffisent à identifier un caractère Unicode de façon unique, mais souvent, on écrit quand même les deux l'un à la suite de l'autre. Par exemple, ‘A’ est U+0041 LATIN CAPITAL LETTER A tandis que ‘😃’ est U+1F603 SMILING FACE WITH OPEN MOUTH.
  • Les tables de caractères complètes sont disponibles ici sur le site du Consortium Unicode (il s'agit d'autant de liens vers des tableaux PDF donnant les numéros et noms des caractères ainsi que parfois quelques explications minimales et un glyphe de référence). Je pense que c'est intéressant à parcourir ne serait-ce que pour se faire une idée de la variété de ce qui existe dans Unicode.
  • Deux caractères Unicode différents peuvent apparaître visuellement identiques (j'avais fait toute une entrée sur cette question, je ne vais pas redire tout ça ici). Par exemple, les premières lettres des alphabets latin, grec et cyrillique sont respectivement ‘A’ (U+0041 LATIN CAPITAL LETTER A), ‘Α’ (U+0391 GREEK CAPITAL LETTER ALPHA) et ‘А’ (U+0410 CYRILLIC CAPITAL LETTER A), et il est probable que vous voyiez à peu près voire exactement la même chose, ce qui n'empêche que ce sont des caractères bien différents que l'ordinateur ne confond pas (on peut s'en convaincre, par exemple, en faisant des recherches Google de ces trois chaînes). Cette confusion visuelle, bien sûr, présente toutes sortes de dangers. Plus généralement, la question de savoir si deux caractères devraient être ou ne pas être le même est épineuse, Unicode a dû trancher quantité de jugements de Salomon et il y aura forcément des choses dont on sera mécontent (cf. l'entrée vers laquelle je viens de faire un lien).
  • Le même caractère n'apparaît pas forcément de la même manière chez tout le monde : cela dépend, évidemment, des polices de caractères installées et d'autres facteurs sur le système. En général, ce n'est pas trop problématique, mais concernant les emojis par exemple, on s'est rendu compte que selon le dessin précis utilisé, l'interprétation faite de l'émotion représentée par les emojis pouvait différer de façon importante, causant parfois des malentendus : divers efforts sont faits pour atténuer ce problème, mais il faut garder à l'esprit qu'il existe et, quand on communique, que la personne à qui on écrit ne voit pas forcément la même chose que nous.
  • En particulier, bien sûr, des caractères peuvent manquer, car personne n'a de quoi afficher tous les caractères Unicode. Par exemple, si j'écris ‘𐇑’ (U+101D1 PHAISTOS DISC SIGN PLUMED HEAD), un caractère représentant un symbole du disque de Phaistos (une tête portant une crête ou peut-être un casque à plumes/crête), le caractère s'affiche dans mon navigateur parce que j'ai installé plein de polices, mais je pense que beaucoup de gens ne verront rien. Ne rien voir peut d'ailleurs se manifester de plusieurs manières : caractère simplement absent, carré blanc ou ou gris ou pointillé, dessin spécial marquant un caractère manquant (typiquement un point d'interrogation dans un carré ou dans un losange), ou parfois un dessin spécial montrant au moins le numéro du caractère qu'on ne sait pas afficher (c'est tout de même le mieux !).
  • Un caractère Unicode ne correspond pas forcément exactement à ce qu'on imagine comme un caractère graphique (pour cette raison, il est parfois utile de lever l'ambiguïté en parlant de codepoint Unicode — c'est un anglicisme mais peu importe — et de glyphe pour une unité d'écriture) : par exemple, l'emoji du drapeau français, ‘🇫🇷’ apparaît comme un seul caractère (« glyphe ») mais est en réalité constitué de deux caractères (« codepoints ») Unicode spéciaux consécutifs, à savoir U+1F1EB REGIONAL INDICATOR SYMBOL LETTER F et U+1F1F7 REGIONAL INDICATOR SYMBOL LETTER R, qui n'ont séparément guère de signification mais se « combinent » pour former le drapeau français.
  • …Le fait que deux caractères puissent ainsi se « combiner » est très fréquent dans les systèmes d'écriture un peu complexes. Par exemple, les lettres devanāgarī ‘क’ et ‘ष’ (représentant en gros les sons /ka/ et /ʃa/) sont représentées par les deux caractères Unicode U+0915 DEVANAGARI LETTER KA et U+0937 DEVANAGARI LETTER SSA, mais si on les juxtapose (avec entre elles un caractère servant à supprimer la voyelle /a/), on obtient un glyphe unique ‘क्ष’ (vous devriez voir un unique symbole, représentant en gros le son /kʃa/) qu'Unicode représente comme la succession de codepoints U+0915 DEVANAGARI LETTER KA + U+094D DEVANAGARI SIGN VIRAMA + U+0937 DEVANAGARI LETTER SSA. (Il est néanmoins possible d'inhiber ce genre de comportements et d'écrire par exemple ‘क्‍ष’ en séparant les deux caractères, grâce au ZWJ dont il serait bon de parler aussi.)
  • Un caractère Unicode peut être « combinant », c'est-à-dire qu'il vient modifier le caractère qui le précède, typiquement pour ajouter un accent ou autre diacritique dessus ou dessous (ou même autour). C'est le cas du U+0301 COMBINING ACUTE ACCENT qui vient frapper la lettre précédente d'un accent aigu, par exemple si j'écris ‘x́’ soit U+0078 LATIN SMALL LETTER X + U+0301 COMBINING ACUTE ACCENT, vous devriez voir un ‘x’ accent aigu (même si je ne crois pas que cette combinaison serve dans une langue quelconque). Néanmoins, certains caractères sont « précombinés », par exemple ‘é’ (U+00E9 LATIN SMALL LETTER E WITH ACUTE) est un ‘e’ accent aigu : la différence avec la séquence ‘é’ (U+0065 LATIN SMALL LETTER E + U+0301 COMBINING ACUTE ACCENT) est possiblement problématique, et Unicode a des mécanismes dits de normalisation qui vont convertir l'une en l'autre.
  • Certains caractères sont invisibles ou ont un effet spécial : certains caractères sont prévus pour ne pas s'afficher du tout, mais représentent néanmoins une information ; par exemple, le caractère U+2062 INVISIBLE TIMES marque une multiplication non écrite (i.e., le produit ab de deux quantités a et b, sans symbole entre les deux, pourrait se représenter en Unicode comme U+0061 LATIN SMALL LETTER A + U+2062 INVISIBLE TIMES + U+0062 LATIN SMALL LETTER B), et c'est le principe même de ce caractère que de ne pas apparaître du tout, mais il pourait aider un traitement automatisé ou un synthétiseur vocal à comprendre ça comme un produit et pas comme un mot ou identifiant ab. Il y a toutes sortes de caractères de la sorte dans Unicode. D'autres, en plus de ne pas être directement visibles, ont un effet spécial (comme interdire la césure en ce point, ou l'autoriser, ou empêcher la combinaison de caractères, ou forcer une apparence spéciale, ou changer la direction d'écriture). Voyez par exemple ce fil Twitter où j'évoque quelques usages spécifiques à Twitter possibles du caractère plus-ou-moins-invisible U+200C ZERO WIDTH NON-JOINER ou ZWNJ (et ici de son copain U+2060 WORD JOINER).
  • Il y aurait tout un tas de choses à dire sur la direction d'écriture, qui peut être de gauche à droite ou de droite à gauche et sur les nombreux caractères spéciaux qui forcent l'une ou l'autre direction (avec des effets secondaires divers et variés), mais je pense que ce serait trop long pour rentrer ici dans ces considérations. (Disons tout de même que même si la plupart des caractères d'un vrai système d'écriture ont une directionnalité naturelle, par exemple l'alphabet latin veut aller de la gauche vers la droite et l'alphabet arabe de la droite vers la gauche, mais certains sont « neutres » comme beaucoup de signes de ponctuation, d'ailleurs certains comme les parenthèses ouvrante et fermante ont deux formes miroir selon le sens d'écriture ; par ailleurs, on peut forcer l'écriture dans un sens ou dans l'autre avec des caractères spéciaux, y compris écrire de la droite vers la gauche en alphabet latin ; ceci peut poser toutes sorte de problèmes et ces caractères spéciaux sont souvent interdits — par exemple, Twitter tente de les filtrer, mais ne le fait qu'imparfaitement.)
  • Un caractère Unicode ne spécifie pas la police ou autres attributs de style d'écriture (graisse, inclinaison, couleur, que sais-je encore) : un ‘R’ est un U+0052 LATIN CAPITAL LETTER R, qu'il soit gras (‘R’), italique (‘R’) ou rouge (‘R’) : ce n'est pas le boulot d'Unicode de faire de la typographie (en HTML, et notamment dans ce paragraphe, ça se fait avec des balises spéciales). Notamment, les premières lettres du présent paragraphe sont des caractères latins normaux (le premier est un ‘U’, U+0055 LATIN CAPITAL LETTER U, par exemple). Mais ce principe de non-typographie a lui-même des limites. Par exemple, il y a dans Unicode des alphabets spéciaux qui spécifient une police bien particulière, par exemple ‘𝐑’ est un U+1D411 MATHEMATICAL BOLD CAPITAL R qui doit apparaître à peu près identique à un ‘R’ gras (‘R’), et de même ‘𝑅’ est un U+1D445 MATHEMATICAL ITALIC CAPITAL R qui doit apparaître à peu près identique à un ‘R’ italique (‘R’) : ces alphabets ne sont pas des alphabets, ce ne sont pas des lettres à proprement parler, ce sont des jeux de symboles mathématiques, parce qu'en mathématiques un ‘R’ gras et un ‘R’ italique peuvent avoir un sens complètement différent (pour ne pas parler du ‘R’ gras-tableau-noir ‘ℝ’ ou U+211D DOUBLE-STRUCK CAPITAL R). Évidemment, le fait qu'il ne s'agisse pas de lettre n'empêche pas plein de gens d'en faire usage, par exemple sur Twitter vu que Twitter n'offre aucun mécanisme pour faire du gras, de l'italique ou quoi que ce soit de genre (par exemple : 𝒰𝓃𝒾𝒸ℴ𝒹ℯ ressemble beaucoup à Unicode écrit en police cursive — mais en fait si on cherche Unicode dans cette page, cette occurrence n'apparaîtra pas parce qu'il s'agit de ces symboles mathématiques). De même, certains emoji spécifient une couleur bien particulière et violent donc l'idée que les caractères Unicode sont indépendants de leur couleur d'affichage.
  • Certains caractères ont une double nature, emoji ou non-emoji. Par exemple, ‘☠’ U+2620 SKULL AND CROSSBONES représente une tête de mort au-dessus de deux tibias (fémurs ?) croisés et peut exister soit sous forme d'un caractère « texte » ‘☠︎’, soit sous forme d'un emoji ‘☠️’ (si vous ne voyez pas de différence, l'idée est que le premier doit pouvoir passer pour un symbole quelconque, tandis que le second peut être en couleur et a le même style graphique que l'ensemble des emojis) ; la sélection de l'une ou de l'autre forme se fait par l'addition d'un des caractères U+FE0E VARIATION SELECTOR-15 (pour la forme texte) ou U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 (pour la forme emoji) : voir cette liste pour les cas possibles. Si on ne met ni l'un ni l'autre, je ne sais pas bien ce qui est censé se produire (mais l'interface Web de Twitter privilégie la forme emoji).

On pourrait ajouter encore quelques choses sur les encodages d'Unicode, la différence entre UTF-8 et UTF-16 et les gags liés au surrogates (qui ne sont pas des caractères Unicode mais servent à en encoder d'autres dans l'encodage UTF-16, et sont parfois pris par erreur pour des caractères ce qui cause des gags divers et variés), mais ce n'est pas évident à faire sans devenir vite trop technique. Idem pour ce qui est des formes de normalisation et d'équivalence (qui, honnêtement, n'ont pas des masses d'importance dans l'usage quotidien d'Unicode — en tout cas, ce n'est pas ce que j'ai le plus envie d'expliquer à Madame Michu).

Il y aurait sans doute des choses à dire sur un certain nombre de caractères individuels, ne serait-ce que pour le traitement bizarre que certains programmes leur réservent. Par exemple on pourrait évoquer le cas de l'apostrophe droite (', U+0027 APOSTROPHE) qui se transforme parfois par magie en apostrophe courbe (, U+2019 RIGHT SINGLE QUOTATION MARK). Ou la très utile espace insécable (U+00A0 NO-BREAK SPACE) que Firefox a désagréablement tendance à faire disparaître pour des raisons absolument stupides, merde à la fin. Ou les deux copains que sont le ZWNJ (U+200C ZERO WIDTH NON-JOINER) et le ZWJ (U+200D ZERO WIDTH JOINER) (voir ce fil Twitter que j'ai déjà lié ci-dessus, ou encore cette vidéo explicative).

Peut-être même qu'il faudrait faire une petite liste des bugs les plus fréquemment rencontrés en lien avec Unicode (même s'ils sont souvent plutôt liés à des interactions avec des systèmes ou programmes qui continuent à utiliser des jeux de caractères pré-Unicode, comme la fameuse séquence é qui apparaît quand un é encodé Unicode/UTF-8 est interprété à tort en Latin-1/ISO-8859-1, voir notamment cette entrée passée).

Et bien sûr, il faut évoquer les problèmes de sécurité liés à la confusion possible entre caractères Unicode visuellement indiscernables : par exemple que si quelqu'un vous persuade de copier-coller quelque chose comme gооgle.com ça peut être un piège parce que vous n'avez pas remarqué que c'était un ‘о’ cyrillique (U+043E CYRILLIC SMALL LETTER O) et qu'il ne s'agit donc pas de google.com même si ça y ressemble beaucoup. (Bon, sur ce point précis, d'une part l'adresse appartient quand même à Google parce qu'ils l'ont récupérée aussi, et d'autre part le navigateur affichera sans doute xn--ggle-55da.com et pas gооgle.com dans la barre d'adresse, donc il n'y a pas de problème, mais ce type d'attaques peut se décliner à l'infini.)

Peut-être qu'on pourrait dire quelque chose sur les manques et limitations d'Unicode : au niveau des manques, il y en aura toujours, des écritures ou des symboles qui n'ont pas encore été, ne seront jamais, ou ne pourront pas être, encodées. (Citons les hiéroglyphes maya, notamment par manque d'experts prêts à passer un temps invraisemblable sur un boulot de normalisation que les linguistes et archéologues ne considèrent pas assez valorisant ; citons les langues inventées par Tolkien dont il n'est pas clair qu'elles aient leur place dans Unicode, ou le klingon qui ne l'a probablement pas ; citons toutes sortes de logos ou de caractères faisant l'objet d'une marque déposée, comme la pomme d'Apple, qui ne peuvent donc pas être mis dans Unicode.) Pour certains de ces manques, il y a les plages « à usage privé » dont la signification n'est pas définie mais qui dépendent, du coup, de la police de caractères qu'on utilise et qui peuvent servir à afficher tout et n'importe quoi selon ce que la police veut bien y mettre (mais on perd l'interopérabilité). Pour les limitations, on peut évoquer le problème des emojis, qui est un bourbier dont on ne sait pas comment se tirer : les utilisateurs en veulent toujours plus, mais en même temps se mécontentent du fait d'en avoir trop et de la complication à les sélectionner, et le choix de ce qui doit ou ne doit pas être encodé devient perpétuellement plus arbitraire et un peu futile (et part dans des directions pénibles à gérer de considérations politiques et de politiquement correct).

Mais ce qui me manque surtout, c'est des outils à signaler à Madame Michu et Monsieur Dugenou pour faire les deux opérations que je considère comme absolument essentielles :

  • saisir des caractères Unicode par leur numéro ou par leur nom, ou simplement parcourir commodément les noms disponibles (et faire des recherches dedans), et, inversement,
  • décoder des chaînes de caractères Unicode (pour savoir ce qu'il y a dedans), c'est-à-dire convertir une suite de caractères comme bоnjοur ❣︎ en U+0062 LATIN SMALL LETTER B + U+043E CYRILLIC SMALL LETTER O + U+006E LATIN SMALL LETTER N + U+006A LATIN SMALL LETTER J + U+03BF GREEK SMALL LETTER OMICRON + U+0075 LATIN SMALL LETTER U + U+0072 LATIN SMALL LETTER R + U+00A0 NO-BREAK SPACE + U+2763 HEAVY HEART EXCLAMATION MARK ORNAMENT + U+FE0E VARIATION SELECTOR-15.

Ces deux opérations me paraissent essentielles, même pour un utilisateur non technique, pour pouvoir pleinement profiter d'Unicode : la première permet de saisir n'importe quel caractère, et la seconde permet de comprendre ce qu'on voit (et de vérifier l'absence d'éventuels caractères cachés ou déguisés en d'autres ; par exemple, dans ce tweet signalé ci-dessus, il y a beaucoup de caractères cachés dans le dernier mot, et c'est important de pouvoir enquêter si on le souhaite).

Malheureusement, je ne sais pas bien quoi proposer à Madame Michu et Monsieur Dugenou.

  • Comme on me le fait remarquer en commentaire, la page Wikipédia Unicode input a un certain nombre d'informations générales (au moins sur le premier point, i.e., la saisie).
  • Sous GNU/Linux, l'application gucharmap n'est pas mauvaise pour le premier cas d'usage (rechercher et saisir des caractères Unicode par leur numéro ou leur nom).
  • Toujours sous GNU/Linux, ou plus exactement sous Gnome/GTK+, on peut (dans beaucoup d'applications) taper Control-Shift-U suivi d'un numéro hexadécimal, et terminer par une espace, pour entrer directement un caractère Unicode par son numéro.
  • Même si ce n'est pas vraiment le sujet, en matière de saisie, il faudrait encore que je disse quelques mots de la merveilleuse touche Compose qui permet de saisir toutes sortes de caractères (très loin de tout Unicode, mais tout de même de larges bouts du bloc latin) de façon plus commode que par numéro, sans avoir à ce que ces caractères « soient sur le clavier ». C'est comme ça que je saisis, personnellement, les caractères accentués du français (pour taper un ‘é’, par exemple, je tape Compose+apostrophe+e).
  • Pour ce qui est de décoder, sous GNU/Linux, personnellement, j'utilise ce petit script Perl écrit il y a longtemps : il est primitif et moche (et a un certain nombre de défauts), mais je ne connais pas vraiment mieux. On me signale l'existence d'un programme unicode un peu plus standard et qui fait ce genre de choses, mais il n'est pas vraiment commode d'usage (il n'a pas l'air de savoir juste décoder l'entrée standard, ce qui est franchement con). Voir aussi plusieurs scripts qui ont été postés en commentaires. Dans tous les cas, ce n'est pas vraiment pratique pour les utilisateurs novices qui voudraient juste se familiariser un peu avec Unicode !
  • Sous Android, j'ai écrit une application UnicodeMap (peut-être encore disponible sur le Play Store et certainement sur F-Droid) qui permet de façon très primitive de saisir des caractères (via le copier-coller) et aussi de décoder. C'est extrêmement malcommode, malheureusement, et il s'agit d'une vieille version d'Unicode. Je serais prêt à mettre à jour, mais Google change ses API Android tous les trois jours, je suis très las de ce petit jeu, et je n'ai pas envie d'apprendre à recomprendre comment il faut compiler une application Android ni comment la mettre à jour pour que le Play Store en veuille bien. Bref, si vous êtes intéressés par une nouvelle version, le source est ici, faites les changements que vous voudrez et surtout, expliquez-moi comment je dois compiler et tester ce truc parce que je ne sais plus du tout.
  • Toujours pour Android, comme on me le fait remarquer en commentaire, l'application UnicodePad de Ryosuke839 (disponible sur Play Store et F-Droid, ou par le code source ici) est de tout point de vue meilleure que la mienne.
  • Je ne sais vraiment rien de ce qu'on peut faire sur les autres OS (Windows et Mac OS notamment). Autrefois, sous Windows, on pouvait saisir un caractère en tapant Alt et son numéro de caractère… mais c'était le numéro de caractère dans l'archaïque jeu CP437 ; puis ils ont introduit la possibilité de préfixer le numéro de caractère par un zéro… mais c'était alors le numéro dans le jeu CP1252 : comme ça fait plus de vingt ans que je n'ai pas utilisé un Windows, je ne sais pas s'ils ont enfin mis en place un troisième mécanisme avec le numéro Unicode (bon, plusieurs personnes m'ont signalé l'existence d'un raccourci Alt-X, qui marche sur certains programmes dont Wordpad, pour transformer un numéro hexadécimal en caractère Unicode).
  • Il existe différents sites Web permettant de faire au moins un bout des opérations ci-dessus mais ils ont l'air vraiment merdiques. On me signale cependant typeit dans les commentaires, qui a effectivement l'air moins merdique que les autres.

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(mardi)

Encore une tentative pour expliquer Gödel

Méta : J'ai écrit un fil un peu long sur Twitter pour tenter d'expliquer le théorème de Gödel, qui reprend grosso modo des idées de cette entrée passée (au moins la partie sur Gödel de celle-ci) mais en mettant l'accent un peu différemment et donnant plus de détails sur les conditions de prouvabilité. Comme ça peut être un complément intéressant et que tout le monde n'aime pas le format Twitter, je reproduis ici ce que j'y ai dit, en reformatant un minimum (en revanche, mon style sur Twitter est sans doute un peu différent de mon style sur ce blog, et je n'ai pas le courage de reformuler plus qu'a minima) :

Je fais d'abord une tentative pour lever la confusion au sujet formalisme. Quand on formalise les [raisonnements] mathématiques, on les décrit sous forme de manipulations de suites de symboles (« syntaxe ») qui obéissent à des règles bien précises. Il est évident que si on demande que les règles de raisonnement elles-mêmes soient formalisées en mathématiques, on a une régression infinie : si quelqu'un prétend ne comprendre que ce qui est formel, c'est turtles all the way down, on ne peut rien démarrer… Pour que le bootstrap soit possible, il faut bien accepter l'idée de décrire les règles de manipulation de la logique en français, ou en faisant appel à des notions mathématiques elles-mêmes pas formalisées (mais néanmoins précises) ! (Refuser cette idée ce serait comme refuser qu'on puisse jouer aux échecs sous prétexte que les règles des échecs n'ont pas été formalisées dans ZFC. Or personne ne pense qu'on a besoin de ZFC pour jouer aux échecs !)

En revanche, ce qu'on peut faire, c'est une fois qu'on a accepté ces règles et construit un système formel avec, utiliser ce système formel pour revisiter (« refléter ») les règles, cette fois-ci formellement : autrement dit, on reconstruit tout le système qu'on a déjà construit, mais on le fait cette fois-ci à l'intérieur du système « externe » qui a été construit informellement. Il y a une mise en abyme. Je parlerai de système interne pour celui qu'on construit ainsi.

Typiquement, ça se fait avec un truc appelé codage de Gödel : si le système externe contient l'arithmétique, on dit qu'on peut refléter toutes les règles formelles comme des manipulations arithmétiques pour fabriquer le système informel. Le code de Gödel d'une formule, c'est l'entier qui représente cette formule (et qui devient, du coup, manipulable par le système externe). Du coup les énoncés comme P est prouvable (qui sont, à la base, informels, parlant du système externe) deviennent des énoncés formels du système externe et qui parlent du système interne. Des énoncés arithmétiques. (Je noterai P plus bas pour P est prouvable.)

Et là, il y a une sorte de postulat épistémologique, qui est que ce que :

Les règles du système interne (formalisées dans le système externe) reflètent correctement les règles du système externe lui-même.

Donc si on croit que le système externe ne dit pas de conneries, et s'il dit que le système interne ne peut pas prouver <ceci-cela>, alors effectivement le système externe ne peut pas prouver <ceci-cela>. (Un ultra-formaliste pourrait rejeter ce postulat et dire : pour moi, les maths formelles sont juste un jeu typographique dénué de sens, le système externe ce sont les règles du jeu, le prétendu système interne n'a pas de sens, pas plus qu'aucun énoncé du jeu. Mais en vrai, les gens font des maths parce qu'ils croient qu'une preuve du fait que 2+2=4 apporte quelque information sur le monde réel, donc il y a bien une connexion entre le système externe, qui vit dans le monde réel, et le système interne, formalisé.)

Accessoirement, les systèmes externe et interne n'ont pas vraiment besoin d'être les mêmes : en fait on a besoin de très peu d'axiomes pour faire fonctionner Gödel. Mais je ne sais pas si ça aide de dire ça. Donc restons dans l'idée que ce sont « les mêmes ».

Maintenant, de quels ingrédients a-t-on besoin pour prouver Gödel ? On a besoin des trois « conditions de prouvabilité de Hilbert-Bernays » (que je noterai (A), (B), (C)), et de l'astuce de Quine. Expliquons ça successivement :

Les conditions de prouvabilité de Hilbert-Bernays remplacent le postulat épistémologique dont j'ai parlé plus haut par quelque chose de précis et de formel. En gros, elles font le lien entre les niveaux externe et interne (et interne², cf. plus bas).

Première chose : (A) si le système externe prouve un énoncé P, alors il prouve que le système interne prouve P [ou plutôt, le code de Gödel de P]. Pourquoi ? Parce que si on a une preuve de P, on peut « refléter » cette preuve : la réécrire comme une preuve formelle dans le système interne, et ceci fournit une preuve de son existence dans le système externe. Bien sûr, tout ce que je viens de dire est informel, puisque (A) est par essence informel ! Mais si on applique ça à un P bien précis et une preuve de P formelle explicite, la recette que je viens de dire donne une preuve tout à fait explicite et formelle (dans le système formel externe) de l'existence d'une preuve dans le système interne. Donc, si on veut, (A) est un métathéorème informel : en soi il n'est pas formel, mais il s'instancie en des théorèmes formels (du système externe) dont on a la recette de construction.

Maintenant on peut refaire tout ça avec un niveau de plus (on a alors trois systèmes : l'externe est informel, l'interne est formalisé dans le système externe, et l'interne² dans le système interne — ça s'arrêtera là) : Tout ce que j'ai dit sur le (A) vaut de nouveau et donne, cette fois, une preuve formelle (dans le système externe) du fait (B) suivant : si le système interne prouve P alors il prouve que le système interne² prouve P. Cette fois c'est un vrai théorème du système externe, pas juste un métathéorème informel.

Enfin, (C) dit que si le système interne prouve [le code de Gödel] de PQ et [celui de] P, alors il prouve [celui de] Q. Ça c'est juste le fait qu'on a la règle de modus ponens dans le système interne (c'est presque une définition).

Bref, si je note □P l'énoncé (du système externe) qui dit qu'il existe une preuve de P dans le système interne, mes conditions de prouvabilité sont :

  • (A) si P est un théorème alors □P en est un,
  • (B) □P⇒□□P est un théorème,
  • (C) □(PQ)⇒□P⇒□Q est un théorème

(tous ces théorèmes dans le système externe ! et ce, quels que soient les énoncés P et Q).

Maintenant, l'astuce de Quine (en fait, le procédé diagonal), c'est quelque chose qui permet de fabriquer un énoncé G tel que G⇔¬□G (démontrablement dans le système externe !), autrement dit un énoncé qui dit je ne suis pas un théorème.

L'astuce fonctionne exactement comme la manière dont on écrit des programmes qui écrivent leur propre code, chose que j'explique en détails dans cette page web consacrée aux quines. On fabrique une formule R(x) (du système externe) qui dit si x est une formule du système interne ayant une variable libre, et qu'on remplace cette variable par le code de Gödel de x elle-même, alors le résultat n'est pas un théorème (du système interne), ou de façon encore plus informelle, R(x) signifie x(‘x’) n'est pas un théorème (soit ¬□x(‘x’)) en notant ‘x’ le code de Gödel de x. Mais du coup, R(‘R’) équivaut à R(‘R’) n'est pas un théorème (soit ¬□R(‘R’)), et c'est ça que je note G.

[Ajout par rapport au fil Twitter:] Dans la présentation informelle proposée par Hofstadter, G est en gros la phrase suivante : Si on prend le morceau de phrase suivant et qu'on le fait suivre (après deux points) de lui-même entre guillemets, on obtient quelque chose qui n'est pas un théorème : Si on prend le morceau de phrase suivant et qu'on le fait suivre (après deux points) de lui-même entre guillemets, on obtient quelque chose qui n'est pas un théorème — l'astuce est de dire cet énoncé n'est pas un théorème sans passer par une référence à cet énoncé que notre système formel ne permet pas de faire ; ceci est exactement parallèle au mécanisme des quines qui permettent de coder imprimer ce programme dans un langage qui ne permet pas une référence à ce programme.

Une fois qu'on a ces ingrédients, la preuve de Gödel est pure manipulation formelle. Tout le raisonnement est tenu dans le système externe (mais parle du système interne — voire interne² quand il y a des □□) :

Supposons □G. Alors □□G d'après (B). Mais la preuve (explicite !) de G⇒¬□G donne □(G⇒¬□G) d'après (A). Or □G et □(G⇒¬□G) donnent □¬□G par (C). Or □□G et □¬□G (i.e. □(□G⇒⊥)) donnent □⊥ d'après (C). Bref, on a prouvé □G⇒□⊥ soit ¬□⊥⇒¬□G. C'est-à-dire (qu'on a prouvé dans le système externe) que si le système interne prouve G alors il prouve ⊥ (c'est-à-dire 0=1). I.e., si le système interne est consistant (¬□⊥), il ne peut pas prouver G (soit : ¬□G)… …donc G, qui équivaut à ¬□G, est vrai ! (c'est-à-dire, est un théorème du système externe, prouvé sous l'hypothèse (¬□⊥) que le système interne est consistant. C'est le premier théorème d'incomplétude.

Maintenant, en appliquant (A) à cette preuve (explicite !) de ¬□⊥⇒¬□G, on obtient □(¬□⊥⇒¬□G) donc □¬□⊥⇒□¬□G (par (C)). Comme ¬□GG donne □(¬□GG) par (A) donc □¬□G⇒□G par (C), les implications □¬□⊥⇒□¬□G, □¬□G⇒□G et □G⇒□⊥ mises bout à bout donnent finalement □¬□⊥⇒□⊥, ou encore ¬□⊥⇒¬□¬□⊥. C'est le second théorème d'incomplétude : si le système (interne) est consistant (¬□⊥) alors il ne prouve pas la consistance du système interne² (¬□¬□⊥). Et comme en fait tous ces systèmes sont le même, le postulat épistémologique évoqué ci-dessus permet de lire ce théorème formel ¬□⊥⇒¬□¬□⊥ sous la forme si Peano est consistant, il ne prouve pas sa propre consistance (idem pour ZFC).

Évidemment, l'ultra-formaliste dont j'ai parlé plus haut objectera et dira que j'ai juste prouvé un énoncé cabalistique ¬□⊥⇒¬□¬□⊥ sans aucun sens dans le monde réel et qui ne dit rien sur mon système externe (lequel vit dans le monde réel). Mais si on croit que les « vrais » entiers naturels ont un sens et que Peano en dit des choses vraies, on est forcé de conclure que Peano est incomplet et ne sait pas prouver certaines choses vraies (essentiellement, il ne sait pas qu'il dit lui-même la vérité).

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(lundi)

Les gens qui ne savent pas faire la queue m'énervent

Je ne sais pas si c'est le cas dans beaucoup d'autres pays ou si c'est spécifiquement français (voire spécifiquement parisien, mais je me hasarde à généraliser au moins à la France), mais les Français n'arrivent décidément pas à comprendre le concept d'une queue unique (par queue je veux dire file d'attente) :

Ça me semble la seule façon rationnelle d'attendre quand il y a n guichets interchangeables (par exemple, des caisses de supermarché) : plutôt que prendre position à un de ces guichets et risquer d'attendre très longtemps parce que par hasard une personne devant nous prendrait énormément de temps, de mutualiser les risques de délais entre tous les guichets à la fois par la création d'une queue unique.

C'est ce que j'essaye de faire à chaque fois que la disposition des lieux le permet (par exemple, si chacun des guichets sert un client, en me mettant un peu en retrait de façon à montrer que j'attends le premier qui se libérera, et parfois je me mets même ostensiblement à la fin de deux queues à la fois). Et régulièrement, il y a quelqu'un qui cherche à passer devant moi en se mettant ostensiblement devant un guichet précis, ou bien me demande d'un ton comminatoire dans quelle queue je suis, voire m'ordonne de choisir (sur un ton qui suggère qu'il me considère comme une sorte de tricheur), ou quelque chose comme ça. Je comprends que la deuxième personne d'une file unique soit souvent défavorisée par rapport au cas où la première personne serait obligée de s'engager sur tel ou tel guichet où attendre, mais tout de même, cette réticence à créer une queue unique m'afflige.

Et c'est le cas même si ce n'est pas moi qui la crée mais le commerçant qui essaye de l'organiser. La pharmacie que je fréquente au centre commercial Italie 2 essaye de le faire pour les ordonnances, et il y a souvent des gens qui, malgré les petites pancartes, ne comprennent pas ou feignent de ne pas comprendre (même si une réorganisation des lieux a aidé). La Fnac du même centre arrive à forcer les clients à faire une queue unique, mais c'est à grand renfort de barrières et d'écrans qui invitent le client suivant à patienter, puis à se rendre à telle ou telle caisse qui vient de se libérer.

J'en suis notamment désolé quand il s'agit de la queue au self de l'école où je travaille : manifestement, elle a beau être peuplée en bonne partie de scientifiques, personne ne semble arriver à se décider à faire une queue unique.

J'en viens à un type différent de queue : les embouteillages.

Voici la manière dont il faut conduire dans un embouteillage pour essayer de ne pas empirer, voire, de résorber, le problème :

  1. Ne pas changer de file, sauf s'il y a une vraie bonne raison de le faire (essentiellement, si on doit sortir ou si la route bifurque). Notamment, ne pas changer de file sous prétexte que la file d'à côté a l'air de mieux rouler — de toute façon, c'est une illusion.
  2. Essayer de rouler à vitesse constante, sans accélérer ni freiner (cf. ci-dessous).

Le premier point est assez clair. Ce serait déjà bien si les Français arrivaient à comprendre ne serait-ce que celui-ci (de nouveau, je suppose que ce n'est pas spécifiquement français, de ne pas comprendre ça, mais j'ai quand même tendance à penser que les Français comptent un nombre insupportablement élevé de cons qui n'arrêtent pas de changer de file pour gratter un mètre). Le second point est un chouïa plus subtil.

Le problème principal avec les embouteillages est celui des ondes de compression : la manière dont une voiture réagit à la voiture devant elle est une sorte de liaison élastique, et l'ensemble des voitures circulant sur la route est un milieu (ni vraiment solide ni vraiment fluide) dans lequel peuvent circuler des ondes de compression. Il y a évidemment des embouteillages qui sont « vraiment dus à une raison identifiable », par exemple un accident ou des jonctions ou séparations de voies, mais autour d'une certaine densité critique (que je ne connais pas et dont je ne sais pas si elle est bien connue — mais mon but dans cette entrée est de râler, pas de mener une analyse mathématique précise de la circulation automobile, même si c'est assurément passionnant), ces ondes de compression se forment au moindre déclencheur, qui peut être une raison identifiable (à laquelle l'onde persistera) ou un petit hasard (quelqu'un a donné un coup de frein sans raison, celui derrière donne le même coup de frein un peu après, et ainsi de suite). Voir par exemple cette vidéo pour une expérience réelle menée à ce sujet. Généralement (presque toujours ? je ne suis pas sûr), les ondes de compression circulent en sens inverse des voitures elles-mêmes.

Le comportement vertueux, c'est de conduire différemment pour ne pas avoir une liaison élastique (ou au moins, atténuer ses effets) avec la voiture qui précède. Certains préconisent (par exemple ici) de garder une distance égale avec la voiture derrière et la voiture devant (c'est-à-dire de chercher à être à mi-chemin entre elles), mais je propose plutôt ceci : chercher à rouler à vitesse aussi constante que possible — essentiellement, la vitesse moyenne du trafic. Concrètement, il s'agit essentiellement de ne réaccélérer que très progressivement quand on voit les voitures devant soi repartir, quitte à laisser un grand intervalle se creuser, et utiliser cet intervalle comme tampon quand les voitures devant freineront de nouveau : si on parvient à maintenir une vitesse constante, on aura alors absorbé ce freinage et donc fait disparaître l'onde de compression (laquelle sera transformée en oscillations de la taille de l'intervalle qu'on a devant soi, lesquelles ne se propageront pas plus loin). On cherche donc à trouver une vitesse qu'on peut soutenir en permanence, sans accélérer ni freiner (évidemment, la sécurité impose parfois de freiner, mais si c'est le cas c'est qu'on a surévalué la vitesse et on cherchera à la réduire un peu en redémarrant doucement ; si l'intervalle devant devient vraiment démesuré, on fera le contraire). Idéalement, on voudrait ne jamais avoir à toucher à la pédale de frein.

En outre, cette façon de faire permet de diminuer sa consommation de carburant puisqu'on consomme moins (à distance parcourue donnée) à vitesse constante qu'en freinant et accélérant en alternance. (Évidence physique : freiner, c'est dissiper sous forme de chaleur toute l'énergie cinétique que le moteur aura utilisé du carburant à produire.)

Mon poussinet pratique ce comportement avec énormément d'insistance, moi je ne suis pas aussi puriste que lui, mais j'essaye tout de même de suivre cette idée.

Évidemment, quand on conduit de la sorte et qu'un grand intervalle se creuse devant soi, les autres automobilistes s'énervent : ceux derrière vous klaxonnent parce qu'ils ne comprennent pas pourquoi on n'avance pas plus vite, et ceux sur le côté changent souvent de voie (montrant ainsi qu'ils ignorent le premier point ci-dessus) pour s'insérer dans le vide dégagé (natura abhorret vacuum). C'est là que je suis moins puriste que mon poussinet : dans ces conditions, je me laisse influencer et je réduis un peu le trou (surtout que je me dis qu'inciter les automobilistes à déboîter met en danger les motards qui feraient de l'interfile dans cet embouteillage), mais lui continue imperturbablement à la même vitesse, et de fait, même si des gens se jettent sur le trou, cela contribue à fluidifier l'ensemble du trafic.

Malheureusement, très peu de gens semblent comprendre, ou à plus forte raison appliquer, cette stratégie. Il est dommage qu'on ne l'enseigne pas dans les auto-écoles. (J'ai cependant vaguement l'impression que les poids lourds ont tendance à l'appliquer, mais je ne sais dans dans quelle mesure c'est conscient, ou simplement parce qu'ils cherchent pour d'autres raisons à garder constante leur vitesse.) Il me semble qu'il suffirait d'une proportion assez faible d'automobilistes qui la suivent pour améliorer énormément certaines conditions de circulation : donc je me dis qu'une campagne de sensibilisation des pouvoirs publics pourrait avoir un sens.

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(mardi)

Encore des emmerdes de chauffe-eau

La majorité des tracas liés à l'appartement que je partage avec mon poussinet semblent être des problèmes de chauffe-eau : celui que nous avons actuellement date de 2006, ce qui n'est pas si vieux, la résistance a été changée en 2011 parce qu'elle fuyait du courant et faisait sauter le différentiel, puis de nouveau en 2015 suite à des problèmes différents, et voilà que le chauffe-eau fait de nouveau sauter le différentiel et nous avons dû le couper.

Comme d'habitude avec ce genre d'emmerdes, ça tombe toujours au mauvais moment. Par exemple au moment où le poussinet, qui est plus doué que moi question bricolage, doit partir quelques jours à Londres. (On peut toujours se consoler en se disant que les Anglais ont en ce moment des problèmes évidemment bien plus graves que mes petites histoires de chauffe-eau, mais j'ai toujours trouvé que les arguments du calibre ça pourrait être pire ou les problèmes de <X> sont bien plus graves sont profondément cons et, en tout cas, ne sont d'aucune sorte de réconfort.)

Il est peut-être temps de changer le chauffe-eau dans son ensemble : même si l'eau de Paris est très calcaire, il est intolérable qu'un truc auquel on demande juste de réchauffer de l'eau ne soit pas foutu de tenir cinq ans sans nécessiter une intervention. (Il y a une anode sacrificielle en magnésium qui doit protéger la résistance de la corrosion : manifestement, ça n'a pas l'air de marcher si bien que ça.)

À la limite, changer la résistance du chauffe-eau n'est pas, en soi, très compliqué (si on est sûr que ça suffise, ce qui n'est pas garanti) ; il y a surtout l'anxiété de savoir si le joint (qui doit être remplacé à chaque fois) sera bien posé et bien étanche. Mais ce qui est aussi pénible c'est que, vu comme notre ballon est placé, il faut pour presque toute intervention (et peut-être celle-là en particulier) démonter une partie du placard où il se trouve, et pour ça il faut vider ce placard qui contient une quantité faramineuse d'affaires à sortir, donc, et à reranger ensuite. Il faut aussi passer un temps fou à vidanger le ballon en surveillant que le groupe de sortie (qui est une salle merde) ne fuit pas. Bien sûr, ce serait pareil pour changer le chauffe-eau, avec le tracas supplémentaire de trouver un plombier-électricien honnête et compétent (la perle rare), de demander plusieurs devis, de comparer, et tout ça en vivant sans eau chaude. Mais au moins, si on fait changer le chauffe-eau, on peut espérer avoir quelque chose qui ne pose pas problème tous les quatre-cinq ans ; et peut-être même, qui soit agencé de façon qu'on puisse intervenir dessus sans démonter le placard. Sauf si en fait tous les chauffe-eau à ballon sont aussi nuls : je n'en sais rien.

Et en attendant, il faut que je trouve une solution de repli. Je suis du genre d'une part à prendre deux douches par jour, et d'autre part à trouver excessivement pénible de me laver à l'eau froide ne serait-ce que les mains. Nous pourrions aller vivre chez mes parents à Orsay, ce que j'avais fait lors des précédents problèmes de chauffe-eau, mais j'ai trop de choses à faire à Paris en ce moment (et accessoirement, la voiture est au garage). Nous pourrions aller vivre chez mes beaux-parents qui sont à Paris, mais ils sont eux-mêmes dans les cartons/travaux. Je pourrais prendre des douches à mon club de gym qui est à deux pas, mais ils ont eux-mêmes l'air d'avoir l'eau chaude seulement les jours pairs, et ils ferment plus tôt que l'heure à laquelle je prends normalement mes douches (et aussi, c'est un peu con, mais je ne comprends pas bien comment on est censé se débrouiller pour tenir la clé du casier où on range ses affaires pendant qu'on prend une douche).

(Et il n'y a pas que pour se laver soi-même. Pour laver la vaisselle, j'ai aussi besoin d'eau chaude, et là, je ne vais pas apporter ma vaisselle sale chez mes parents ou chez mes beaux-parents ou à mon club de sport.)

Bref, #FirstWorldProblems.

Mise à jour () : Bon, j'ai confirmation de ce que je croyais savoir : je n'aime vraiment, vraiment, vraiment pas les douches collectives.

Mise à jour () : , le poussinet a changé la résistance du chauffe-eau et depuis nous avons de nouveau de l'eau chaude. Il a fallu retirer plusieurs kilos de calcaire, et l'anode en magnésium était presque complètement disparue et s'était détachée de son support, ce qui explique peut-être quelque chose. Le plus difficile, en fait, a été de vidanger le chauffe-eau (avant de remplacer la résistance), parce que le groupe de sécurité était encrassé de calcaire et parce que l'évacuation ne se fait pas bien.

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(lundi)

Un joli problème paradoxal de théorie de l'information

(Je n'ai pas de poisson d'avril à proposer cette année, mais je vous donne deux entrées pour le prix d'une.)

Même s'il a déjà été signalé hier en commentaire à cette vieille entrée, je ne peux pas ne pas écrire une petite entrée sur ce magnifique problème qui continue à narguer mon intuition — il s'agit d'un de ces cas où les mathématiques font quelque chose qui devrait être très sérieusement impossible, et j'ai beau arriver à prouver (et à comprendre la preuve intellectuellement) que c'est possible, je reste incapable de me faire intuitivement à l'idée que ça l'est. (Je sais, je sais : In mathematics you don't understand things. You just get used to them.)

Le problème est très simple (mais je l'écris de façon un peu longue pour qu'il n'y ait aucune ambiguïté sur les règles du jeu) :

Le cruel Docteur No a capturé deux mathématiciens, que nous appellerons Alice et Bob. Après avoir permis à ceux-ci de se concerter sur leur stratégie, il va les soumettre à son épreuve dont il leur communique les termes : chacun des deux pourra observer une suite binaire infinie aléatoire uniformément distribuée (c'est-à-dire une suite de 0 et 1 dont chaque terme vaut 0 ou 1 avec probabilité ½, indépendamment les uns des autres ; on peut imaginer une suite de résultats de tirages de pile ou face), les deux suites (celle qu'Alice observe et celle que Bob observe) étant indépendantes. Pour fixer les idées, mettons que les termes de chaque suite sont numérotés par les entiers naturels (0, 1, 2, 3, etc.) : appelons (An) la suite observée par Alice et (Bn) la suite observée par Bob. Alice et Bob ne peuvent pas communiquer entre eux (une fois finie la concertation initiale sur leur stratégie commune, mais celle-ci est antérieure à l'observation des suites). Alice, après avoir observé sa suite choisit un entier naturel a qui sera le numéro d'un terme dans la suite de Bob ; de même, Bob, après avoir observé sa suite, choisit un entier naturel b qui sera le numéro d'un terme dans la suite d'Alice. Alice et Bob gagnent (un gentil petit cadeau de la part du Docteur No) si chacun a choisi un terme valant 1 dans la suite de l'autre, c'est-à-dire, si la valeur Ab du terme de la suite d'Alice numéroté par l'entier b choisi par Bob et la valeur Ba du terme de la suite de Bob numéroté par l'entier a choisi par Alice valent tous les deux 1.

Quelle stratégie Alice et Bob peuvent-ils employer pour maximiser leur chance de gain ?

(Formellement : une stratégie d'Alice est une fonction borélienne α:{0,1}→ℕ et une stratégie de Bob est une fonction borélienne β:{0,1}→ℕ. La probabilité de succès est la mesure de l'ensemble des couples (A,B) ∈ {0,1} × {0,1} tels que A(β(B)) = B(α(A)) = 1, pour la mesure de probabilité uniforme sur {0,1} × {0,1} (les valeurs α(A) et β(B) sont les entiers noté a et b). Et on demande de maximiser cette probabilité.)

Remarque : Si on est gêné par les suites infinies (et c'est vrai que c'est agaçant de parler de l'observation d'une suite infinie), on peut ramener le problème à niveau fini : soit N un entier, Alice verra le résultat de N tirages de pile ou face uniformes et indépendant, Bob verra le résultat de N autres tels tirages (indépendants entre eux et indépendants de ceux d'Alice), et chacun devra choisir un entier entre 0 inclus et N exclu faisant référence à un tirage de l'autre, les deux gagnant s'ils ont choisi un tirage valant 1 chez l'autre. La situation paradoxale décrite ci-dessous est la même pour N fini que pour des suites infinies, c'est juste que les nombres sont moins ronds. (Formellement, dans le cas fini, une stratégie d'Alice est une fonction borélienne α:{0,1}N→{0,…,N−1} et une stratégie de Bob est une fonction borélienne β:{0,1}N→{0,…,N−1}. La probabilité de succès est la mesure de l'ensemble des couples (A,B) ∈ {0,1}N × {0,1}N tels que A(β(B)) = B(α(A)) = 1, pour la mesure de probabilité uniforme sur {0,1}N × {0,1}N.)

Une stratégie évidente consiste à ce qu'Alice et Bob choisissent tous les deux l'entier 0 (faisant référence au premier terme de la suite de l'autre). Dans ce cas, ils gagnent avec probabilité ¼, puisque chacun de A₀ et de B₀ vaut 1 avec probabilité ½, indépendamment l'un de l'autre. Choisir d'autres entiers constants (par exemple si Alice choisit 42 et Bob choisit 1729) donne toujours exactement la même chose.

L'idée intuitive qu'on a spontanément (en tout cas que j'ai eue, et dont je n'arrive toujours pas vraiment à me défaire) est qu'on ne peut pas faire mieux que ¼ :

Raisonnement incorrect : Alice et Bob ne peuvent pas communiquer, n'ont aucune information sur la suite de l'autre, et leurs deux suites sont indépendantes, donc il est impossible que l'observation de sa propre suite puisse aider Alice à faire quoi que ce soit d'utile sur la suite de Bob. Donc il n'y a rien de mieux à faire que de choisir des a et b constants (dont la valeur n'a pas d'importance).

Raisonnement incorrect (variante) : Quelle que soit la manière dont Alice choisit a, la valeur Ba vaudra 0 avec probabilité ½ et 1 avec probabilité ½ (puisque le choix de a ne peut dépendre que de A, qui est indépendant de B), et de même Ab vaudra 0 avec probabilité ½ et 1 avec probabilité ½. Puisque les suites A et B sont indépendantes et que (du coup) les variables a et b le sont, on a Ab = Ba = 1 avec probabilité ¼, et on ne peut pas faire mieux.

Et pourtant, c'est faux.

Et ce n'est même pas très compliqué de faire mieux que 1/4. Voici une stratégie simple qui donne une probabilité 1/3 de succès à Alice et Bob : Alice choisit pour a l'indice du premier 1 dans sa propre suite, et Bob choisit de même pour b l'indice du premier 1 dans la sienne. La probabilité d'avoir a=b est la somme de 1/4 (probabilité d'avoir a=b=0) plus 1/4² (probabilité d'avoir a=b=1) plus 1/4³ (probabilité d'avoir a=b=2), etc., c'est-à-dire la somme des 1/4k, qui vaut 1/3 ; et lorsque c'est le cas, par construction, Ab = Ba = 1 ; par ailleurs, si ab, alors Alice et Bob perdent (par exemple, si a<b, on a Ba = 0 puisque b est l'indice du premier 1 dans la suite B). Donc la probabilité de succès de cette stratégie est exactement 1/3.

J'ai beau avoir écrit cette preuve. Je n'arrive vraiment pas à me faire une idée intuitive de comment il est possible que cette stratégie fonctionne.

Mais je peux quand même dire ceci : la raison pour laquelle les raisonnements ci-dessus (tendant à « prouver » l'impossibilité) sont incorrects, c'est que s'il est bien vrai que chacun de Ab et Ba vaut 0 ou 1 avec probabilité ½, ils ne sont pas indépendants (puisque a dépend de A et b de B), et plus exactement, Alice et Bob peuvent s'arranger (et c'est ce qu'ils font dans la stratégie ci-dessus) pour que les deux événements Ab = 1 et Ba = 1 soient corrélés. Autrement dit, si on ne peut pas améliorer la chance d'avoir Ab = 1, on peut au moins s'arranger pour que, lorsque c'est le cas, ceci apporte des informations sur a ou sur B qui font que Ba = 1 a plus de chances de se produire. Je continue à trouver ça peu clair intuitivement, mais c'est déjà ça.

Maintenant, ce qui est amusant (et presque un peu décevant ?), c'est que cette jolie stratégie donnant 1/3 n'est toujours pas optimale : comme il est expliqué sur le fil MathOverflow lié au début de cette entrée (dans la réponse de mihaild), on peut faire 7/20 (c'est-à-dire 35%). Mais on ne sait pas si c'est optimum, et on n'a pas (au moment où j'écris, d'après de fil de discussion) de borne supérieure autre que le ½ évident.

Référence croisée : ce fil Twitter.

Mise à jour () : La borne supérieure a été améliorée à 3/8 dans le fil MathOverflow avec un argument très simple (quand j'aurai le temps, j'essaierai de mettre à jour ce paragraphe pour le donner). Par ailleurs, il apparaît que problème était déjà discuté (de façon un peu généralisée) dans ce papier, qui prouve une borne supérieure de 3/8, et annonce mais sans preuve une borne supérieure de 81/224.

Complément () : Pour la complétude de cette entrée, je reproduis en la paraphrasant la preuve de la borne supérieure par 3/8 de la probabilité de succès. Si on note a l'entier choisi par Alice et a′ l'entier qu'elle choisirait avec la même stratégie si elle observait la suite (1−An) au lieu de (An) (i.e., si on échange les 0 et 1 dans ce qu'Alice observe), et de même b et b′ pour Bob, alors on peut remarquer que l'espérance E(AbBa) de AbBa (qui est la probabilité de succès p qu'on cherche à maximiser) est aussi égale à l'espérance de (1−Ab) Ba (puisque 1−A est une variable distribuée comme A et toujours indépendante de B) ou de Ab (1−Ba) ou encore de (1−Ab) (1−Ba). La somme de ces quatre espérances (qui est 4p) est donc l'espérance de (Ab+1−Ab) (Ba+1−Ba), soit 4pE((Ab+1−Ab) (Ba+1−Ba)) = 1 + E(AbAb) + E(BaBa) + E((AbAb) (BaBa)) soit encore 1 + E((AbAb) (BaBa)) puisque E(Ab) = E(Ab) et E(Ba) = E(Ba) (en fait, chacune de ces quatre espérances vaut ½). Enfin, comme AbAb vaut +1 ou −1, l'espérance E((AbAb) (BaBa)) est majorée par E(|BaBa|), elle-même majorée par ½ (si ij alors E(|BiBj|)=½). Au final, on a prouvé 4p≤1+½, soit p≤3/8 comme annoncé.

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(lundi)

La forêt de Notre-Dame et le domaine de Courson

Le poussinet et moi continuons notre visite des forêts et jardins de l'Île-de-France. Du côté des forêts, ma liste de visites s'allonge :

Bois autour du golf de Courson (parce que nous nous étions mal renseignés, et le domaine de Courson était encore fermé)
Forêt de Meudon (du côté de Chaville) (seul parce que le poussinet était à la montagne)
Forêt de Rambouillet (du côté des étangs de Hollande) (un peu plus à l'est que la dernière fois)
Forêt de Versailles (de Buc à Saint-Cyr-l'École)
Forêt de Marly (de Marly-le-Roi à Saint-Nom-la-Bretèche)
Forêt de Notre-Dame (du côté de Noiseau)
Haute Vallée de Chevreuse (Chevreuse ↔ Port-Royal-des-Champs par le chemin de Racine)
Forêt de Meudon (du côté de Chaville ou Vélizy)
Forêt de Notre-Dame (du côté de Sucy-en-Brie)

J'ai beau dire que ces forêts n'ont pas toutes le même caractère, il faut avouer qu'au bout d'un moment on se met à les confondre. (Sauf Fontainebleau — Fontainebleau est vraiment très différente, et je ne sais pas si c'est à cause du sol ou de son histoire ; en fait, je ne sais essentiellement rien sur l'histoire de ces forêts : je sais que ce ne sont pas des forêts primaires puisqu'il n'y a essentiellement plus de forêt primaire en Europe, mais du coup je ne sais pas à quand elles remontent et dans quelle mesure elles sont naturelles.) Le problème, notamment, c'est qu'une forêt risque de moins ressembler à elle-même, soit d'un endroit à l'autre soit d'un jour à l'autre (il y a des différences très subtiles entre l'hiver et l'été si on regarde bien) qu'elle ne ressemble à une autre forêt. Bref, j'observe certes des différences, mais c'est peut-être simplement dû aux chemins que nous choisissons ou aux moments où nous nous y baladons. Si je cherche les spécificités de la forêt, j'observe surtout des différences sur le degré de prédominance des chênes (je ne sais pas distinguer Quercus robur et Q. petraea, surtout en hiver, et surtout qu'ils doivent s'hybrider, mais ils doivent être les essences les plus courantes à l'exception de Fontainebleau) et les parcelles de bouleaux (Betula pendula ? B. pubescens ?) ; et aussi sur l'âge des arbres, mais ça c'est quelque chose qui varie facilement d'un endroit à l'autre d'une même forêt. Mais il y a aussi quelque chose de tout bête : le relief.

Jusqu'à il y a un mois, je ne connaissais pas, même pas de nom, la forêt de Notre-Dame, qui se situe à environ 20km au sud-est de Paris, du côté de Sucy-en-Brie, Pontault-Combault, Ozoir-la-Ferrière, Lésigny et Boissy-Saint-Léger, et qui fait partie d'un ensemble plus vaste (c'est le problème avec la dénomination et la délimitation des forêts, ce sont de petites taches de vert dont on ne sait pas où mettre les bords). Bon, il faut dire qu'elle a un nom assez con, quand la plupart des forêts s'appellent forêt de <nom de la principale commune du voisinage>, celle-ci fait l'originale.

Au niveau de l'aménagement, il est très commode de s'y promener parce que (outre qu'elle est commode d'accès depuis Paris), elle est parcourue de routes parfaitement rectilignes (je veux parler de « routes » pour piétons et cyclistes, évidemment, mais je dis routes, parce que la plupart sont nettement plus large qu'un simple chemin). Mais ce qui est surtout frappant, c'est l'absence de relief : ce n'est pas une blague quand on dit que la Brie est une plaine — c'est plat, plat, plat. Du coup, forcément, on peut trouver ça un peu monotone. Mais il y a quand même une certaine variété de paysages d'un endroit à l'autre, et je trouve que ça a du charme.

(Ah, je me rends compte que l'ONF a une page web pour chacune de ses forêts, accessibles depuis cette carte, par exemple ici pour celle de Notre-Dame, et elles semblent donner à chaque fois la proportion des différences essences d'arbres. Il faut que je collecte ces données et que je fasse un graphe de proximité botanique.)

*

Mais nos balades en forêt(s) ne nous empêchent pas de continuer à visiter les parcs et jardins et de chercher à compléter notre tour de ceux qui ont le label Jardin remarquable à proximité de Paris. Occasion de faire une petite checklist de ceux que nous avons vus (j'ai cherché à indiquer la date de ma première visite, quand je pouvais la retrouver ; mise à jour : j'ai ajouté les dates de visites ultérieures à l'écriture de cette entrée) :

  • Paris (75)
    • Paris — Jardin du Palais-Royal ✔ (depuis longtemps)
    • Paris — Ecole du Breuil, jardins et arboretum ✔ ()
    • Paris — Parc de Bagatelle ✔ ()
    • Paris — Parc floral de Paris ✔ (depuis longtemps, mais à revoir)
  • Hauts-de-Seine (92)
    • Chatenay-Malabry — La Vallée aux Loups/Maison de Chateaubriand/Arboretum ✔ (, cf. ici)
    • Chatenay-Malabry — L'Ile Verte ✔ ()
    • Rueil-Malmaison — Domaine de la Malmaison ❌
    • Saint-Cloud — Domaine national ✔ (≤ )
    • Sceaux - Parc du domaine de Sceaux ✔ (≤ )
  • Val-de-Marne (94)
    • L'Haÿ-les-Roses — Roseraie du Val-de-Marne ✔ ()
  • Seine-et-Marne (77)
    • Champs-sur-Marne — Domaine national ✔ ()
    • Crécy-la-Chapelle — Jardin du Moulin Jaune ❌
    • Égreville — Jardin du musée Bourdelle ❌
    • Fontainebleau — Domaine national ✔ (≤ )
    • Maincy — Parc du château de Vaux-le-Vicomte ✔ ()
    • Provins — La roseraie de Provins ✔ ()
    • Verdelot — Jardin du Point du jour ❌
  • Yvelines (78)
    • Choisel — Parc du château de Breteuil ✔ (, et moi sans doute avant)
    • Rambouillet — Domaine national ✔ (, et pour la Bergerie)
    • Rocquencourt — Arboretum de Chèvreloup ✔ (, cf. ici)
    • Saint-Germain-en-Laye — Domaine national ✔ ()
    • Thoiry — Parc du château de Thoiry ❌
    • Versailles — Domaine national ✔ (depuis longtemps, dernièrement )
    • Versailles — Potager du Roi ❓
    • Versailles — Jardins familiaux des Petis Bois à Montreuil ❌
  • Essonne (91)
    • Chamarande — Parc de Chamarande ✔ ()
    • Courances — Parc du château de Courances ✔ ()
    • Courson-Monteloup — Parc de Courson ✔ ()
    • Méréville — Domaine de Méréville ✔ ( — voir addendum ci-dessous)
    • Saint-Jean-de-Beauregard — Parc du château ✔ (, et moi sans doute avant)
    • Saint-Sulpice-de-Favières — Domaine de Segrez ❌
  • Val d'Oise (95)
    • Ambleville — Domaine d'Ambleville ❌
    • Asnières-sur-Oise — Parc de l'Abbaye de Royaumont ❌
    • Chaussy — Domaine de Villarceaux ✔ ()
    • Grisy-les-Plâtres — Jardin de campagne ❌
    • La Roche-Guyon — Potager fruitier du château ❌ (vu de l'extérieur , pas visité)
  • Oise (60) (sélection)
    • Chantilly — Jardin et parc du château ✔ ()
    • Chantilly — Potager des Princes ✔ ()
    • Compiègne — Jardin et parc du château ✔ ()

(Il y a des jardins que j'ai visités et que je m'étonne de ne pas trouver dans cette liste, comme plusieurs parcs parisiens, les jardins Albert Kahn de Boulogne, ou les jardins du château de Maintenon, et oui, j'ai bien vérifié en Eure-et-Loire. Et si c'était moi qui fixais les critères, je compterais le parc de la Courneuve et celui du Sausset comme jardins remarquables. Bien sûr, j'ai aussi visité des jardins remarquables plus loin de Paris, comme le parc de la Tête d'Or à Lyon — ou le jardin de l'Hôtel de ville d'Épernay sur lequel nous sommes tombés complètement par hasard.)

[Arbres devant le lac du domaine de Courson]Bref, la dernière chose que nous ayons vue, c'est le domaine de Courson (nous y étions passés le mais avions découvert que c'était fermé pour l'hiver, et nous nous sommes résignés à faire un tour des bois autour du domaine — et surtout, du golf d'à côté — à la place ; nous y sommes retournés samedi, et cette fois, nous avons pu le visiter).

Le domaine n'est pas très grand, il est un peu pénible d'accès (sans voiture ce serait vraiment compliqué), mais il est très joli, et cette belle journée de début de printemps était certainement le bon moment pour y aller. Il n'y a rien de vraiment extraordinaire à voir, mais c'est mignon, il y a de beaux arbres, et c'est très paisible.

Addendum () : Nous venons de visiter aujourd'hui le domaine de Méréville, jardin paysager aménagé à la fin du XVIIIe qui vient de (r)ouvrir au public, mais qui a déjà le label Jardin remarquable, si bien que je l'ajoute à la liste ci-dessus. C'est vraiment magnifique. Les aménagements d'époque (entre le style « anglo-chinois » et romantique) sont en ruine, mais ça a presque plus de charme comme ça. Comme il s'agit d'un terrain assez aquatique (la Juine a été détournée pour l'aménager), ça me fait un tout petit peu penser au parc (contemporain!) de la Courneuve, qui est construit sur d'anciens marais, et que j'aime beaucoup. [Fil Twitter, avec quelques photos.]

*

Une chose que je trouve dommage, c'est que souvent, quand nous sommes dans un endroit un petit peu bucolique (donc, paumé…) après avoir fait un tour dans une forêt ou dans un jardin aménagé, nous nous disons que nous aimerions bien prendre un goûter dans un salon de thé un peu cozy à proximité (ou disons, pas trop loin — ou à la rigueur, sur un itinéraire de retour pas déraisonnable). Mais comment trouver ça, quand on ne connaît pas du tout le coin ? On a beau avoir Internet sur son mobile, si on cherche salon de thé (et à plus forte raison salon de thé cozy) dans Google Maps, ça ne donne vraiment pas grand-chose d'intéressant dès qu'on est un peu loin de tout.

*

Sinon, c'est aussi aujourd'hui que rouvre l'arboretum de Chèvreloup, et mon poussinet trépigne déjà d'impatience à l'idée d'y retourner (dès ce week-end). [Addendum () : Nous y sommes allés hier, et les cerisiers étaient en fleurs ; fil Twitter avec quelques mauvaises photos.]

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(lundi)

À propos des passages piétons

Méta : Je promets que ce blog ne va pas se mettre à ne parler que de questions de voitures/moto et de code de la route, mais, si j'ai une entrée de maths en cours d'écriture (sur la réalisabilité de Kleene), elle s'avère comme d'habitude beaucoup plus longue et coriace à écrire qu'initialement prévu, et par ailleurs je suis toujours un peu noyé par mes enseignements.

Ce qui me donne l'occasion d'écrire cette entrée-ci, c'est que, à deux jours d'intervalle, je me suis fait disputer, lors d'une leçon de circulation à moto, pour m'être arrêté laisser passer un piéton alors que je n'aurais pas dû, et que (le surlendemain, donc) j'ai failli heurter en voiture une personne qui a déboulé sans regarder sur un passage piéton alors que le feu était rouge pour elle et vert pour moi. (Dans les deux cas, donc, il s'agissait d'un passage piéton avec feu, et dans les deux cas le feu était rouge pour le piéton.) Donc, c'est parti pour un petit rant sur les passages piétons.

Posons d'abord la terminologie : il y a deux sortes de passages piétons :

  • ceux qui sont situés à l'endroit d'un feu de signalisation réglant l'intersection et que, faute de meilleur terme, je vais qualifier de passages piétons réglés par feu ;
  • et les autres, que je vais qualifier de passages piétons prioritaires (même si ce terme n'est pas forcément approprié).

Ces deux sortes de passages sont matérialisés par un zébrage noir et blanc alterné. Il est exactement le même dans les deux cas (ce qui est con — je vais y revenir), même s'il y a peut-être des expérimentations locales avec des marquages différents, je n'ai pas bien compris. À cause de ce marquage, on parle de passages zébrés, mais le terme de passages cloutés est encore beaucoup utilisé, reste de l'époque où les passages piétons (tous, ou seulement ceux réglés par feu ?) étaient marqués, au moins dans les endroits pavés comme Paris l'eut été, par des gros clous plantés (pointe en bas, bien sûr !) dans la chaussée.

Les passages piétons prioritaires sont souvent, mais pas toujours, marqués, à l'endroit même du passage, par le panneau d'indication C20a, carré à fond bleu et représentant un piéton traversant à un passage zébré sur triangle blanc. Je crois que ce panneau n'est jamais utilisé pour les passages piétons réglés par feu, mais je n'en suis pas certain non plus. Les passages piétons peuvent aussi être signalés (environ 50m à l'avance en agglomération, 150m hors agglomération) par le panneau de danger A13b, triangulaire à bord rouge, représentant un piéton traversant à un passage zébré sur fond blanc.

Y a-t-il vraiment une différence entre les deux sortes ? C'est une première chose qui n'est pas claire, ça dépend un peu du point de vue.

Pour commencer, que dit le droit ?

  • [Les piétons] sont tenus d'utiliser, lorsqu'il en existe à moins de 50 mètres, les passages prévus à leur intention. (Article R412-37 du Code de la route.)
  • Les feux de signalisation lumineux réglant la traversée des chaussées par les piétons sont verts ou rouges et comportent un pictogramme. […] Lorsque la traversée d'une chaussée est réglée par ces feux, les piétons ne doivent s'engager qu'au feu vert. (Article R412-38 du Code de la route.)
  • Tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s'arrêtant, au piéton s'engageant régulièrement dans la traversée d'une chaussée ou manifestant clairement l'intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre. […] Cette contravention donne lieu de plein droit à la réduction de six points du permis de conduire. (Article R415-11 du Code de la route.)
  • Les victimes, hormis les conducteurs de véhicules terrestres à moteur, sont indemnisées des dommages résultant des atteintes à leur personne qu'elles ont subis, sans que puisse leur être opposée leur propre faute à l'exception de leur faute inexcusable si elle a été la cause exclusive de l'accident. (Article 3 de la loi nº85-677 du 5 juillet 1985 tendant à l'amélioration de la situation des victimes d'accidents de la circulation et à l'accélération des procédures d'indemnisation. La jurisprudence de la Cour de cassation [Ch. civile 2, 30 juin 2005, 04-10.996] définit la faute inexcusable comme la faute volontaire d'une exceptionnelle gravité, exposant sans raison valable son auteur à un danger dont il aurait dû avoir conscience.)

Ce qui est clair, donc, c'est qu'un automobiliste qui heurte un piéton sera automatiquement « en tort » (du point de vue assurance / responsabilité civile), même si ce piéton a traversé au rouge ou hors d'un passage piéton : le piéton aura certes commis une infraction (punie de l'amende prévue pour les contraventions de la première classe, c'est-à-dire… 4€), mais en cas d'accident le piéton sera indemnisé, normalement par l'assureur de l'automobiliste. La seule exception serait en gros le cas d'un piéton qui se jetterait volontairement sous les roues de la voiture (ou, peut-être, choisirait délibérément d'aller faire une promenade nocturne au milieu d'une autoroute, enfin, quelque chose comme ça) ; et encore, même cette exception ne peut pas être invoquée lorsqu[e les victimes] sont âgées de moins de seize ans ou de plus de soixante-dix ans [ou invalides à ≥80%] [article 3 de la loi nº85-677 sus-citée].

En revanche, si je comprends bien le texte de droit, une fois mise de côté cette responsabilité civile, l'automobiliste n'encourt une sanction pénale et administrative, c'est-à-dire une amende (de 135€) et un retrait de (six) points sur son permis, pour refus de priorité, que si le piéton était régulièrement engagé (ou manifestant clairement son intention de s'engager régulièrement), ce qui n'est pas le cas du piéton qui traverse au rouge.

Pour résumer, (ma compréhension des choses est que,) si un automobiliste heurte accidentellement un piéton qui traversait au rouge, l'automobiliste est civilement responsable des dommages, mais n'encourt pas de sanction pénale ou administrative alors que le piéton, lui, encourt une (toute petite) amende. (Le piéton pourrait, par ailleurs, être responsable de dommages à des tierces parties, même si je ne sais pas vraiment quel scénario serait plausible.) Encore une fois, je ne garantis pas d'avoir tout bien compris.

Du coup, y a-t-il une distinction entre passages piétons réglés par un feu et passages piétons prioritaires ? Du point de vue du droit, pas vraiment. C'est juste que le piéton qui s'engage sur un passage piéton que je qualifie de prioritaire est ipso facto régulièrement engagé, donc prioritaire, alors que celui qui s'engage sur un passage piéton réglé par un feu ne l'est pas forcément, cela dépend de la couleur du feu.

Maintenant, qu'apprend-on à l'auto-école et quel comportement est-il attendu à l'examen du permis ?

  • Dès qu'un piéton circule sur la chaussée, on le laisse passer, on le considère comme absolument prioritaire. (On ne se pose pas la question de savoir s'il est régulièrement engagé : le plus important, et c'est heureux, est de ne pas le heurter, et pour ça, si nécessaire, on s'arrête.)
  • En revanche, si un piéton est sur le trottoir et attend manifestement de traverser, il faut considérer plus précisément la situation :
    • s'il est face à un passage piéton prioritaire, on s'arrête pour le laisser passer,
    • s'il est loin de tout passage piéton (route de campagne, typiquement), on s'arrête de même,
    • en revanche, s'il est à un passage piéton réglé par un feu, on ne s'arrête que si le feu piéton est vert.

Évidemment, il y a beaucoup de questions d'appréciation qui ne sont pas parfaitement claires : si quelqu'un se tient face à un passage piéton prioritaire mais qui regarde son smartphone et pas la rue, on peut supposer que c'est pour ne pas traverser immédiatement ; si quelqu'un se dirige d'un pas résolu vers un passage piéton prioritaire, il faut aussi lui céder le passage, sauf à pouvoir passer complètement avant le début de sa traversée — alors qu'une personne qui se dirige vers un passage piéton réglé par un feu, on ne s'arrêtera pas pour la laisser passer si elle a un feu rouge puisqu'on doit supposer qu'elle s'arrêtera au feu ; si un piéton a un pied sur la chaussée, en principe, on s'arrête, mais évidemment il peut arriver que quelqu'un attende au feu rouge en ayant mis le pied sur la chaussée, et dans ce cas il ne faut pas s'arrêter. Bref, il y aura toujours des cas douteux. Espérons que les inspecteurs du permis accordent un certain bénéfice du doute au candidat lorsque celui-ci se trouve dans un de ces cas d'interprétation douteuse.

Ça c'est ce qu'on nous apprend à l'auto-école. Dans la réalité, à Paris au moins, la volonté des automobilistes de s'arrêter aux passages piétons prioritaires est ridiculement mauvaise. Si on se contente d'attendre en ayant l'air de vouloir s'arrêter, il faudra attendre très longtemps avant que quelqu'un daigne s'arrêter (et c'est alors risqué de se lancer, parce que si l'autre sens de circulation met autant de mauvaise volonté à s'arrêter, on peut se retrouver coincé au milieu) ; si on commence vraiment à traverser, les gens s'arrêtent généralement, mais c'est évidemment dangereux : tout un art consiste à s'élancer à un moment où on forcera un automobiliste à freiner mais en gardant quand même une distance de sécurité telle qu'on puisse battre en retraite s'il paraît ne pas vouloir le faire. Globalement, je préfère éviter purement et simplement les passages piétons prioritaires et passer là où il y a des feux. Mais parfois les feux sont en panne (orange clignotant ou tout simplement éteints), et alors c'est la galère, parce qu'en plus, les automobilistes pensent que comme il y a un feu qui les laisse passer, sans doute les piétons ont le rouge (alors qu'en fait le piéton est censé être prioritaire).

Et il y a des endroits comme l'avenue de la Grande Armée où on a un dilemme cornélien : attendre trois plombes à un feu comme ici (ils sont très très longs) ou bien essayer de s'imposer à un passage « prioritaire » comme celui-ci qui doit être un des plus dangereux de Paris parce que les automobilistes foncent et ne s'attendent pas du tout à voir un piéton traverser.

Quand je conduis, je fais un effort énorme pour respecter scrupuleusement ce qu'on m'a appris à l'auto-école (cf. ci-dessus ; pour passer le permis moto il faudra bien que je le respecte, mais c'est de toute façon la moindre des choses de me comporter face aux piétons comme j'attends qu'on se comporte quand je suis moi-même piéton).

Mais étant très préoccupé par l'idée de ne pas refuser la priorité à un passage prioritaire, il m'arrive de faire l'erreur inverse, c'est-à-dire de m'arrêter alors que les piétons ont le feu rouge. Typiquement, je vois des gens qui attendent au passage piéton, je ralentis instinctivement, et le temps que je me rappelle qu'ils ont sans doute un feu piéton et que je cherche celui-ci du regard (il n'est pas toujours évident d'en voir la couleur, surtout qu'il est orienté pour les piétons), j'ai tellement ralenti qu'il y a un risque que les gens pensent que je m'arrête — et du coup je m'arrête vraiment, parce que quelqu'un pourrait traverser. Enfin, quelque chose comme ça.

Ça m'était arrivé plusieurs fois en prenant des leçons de conduite en voiture, et ça m'est arrivé jeudi dernier en moto : je me suis arrêté à un passage piéton et j'ai laissé quelqu'un traverser alors qu'elle avait le feu rouge. Le moniteur m'a dit : à l'examen, ce serait éliminatoire, parce qu'en incitant un piéton à traverser au rouge, tu le mets en danger à cause de la direction de circulation opposée. Je comprends la logique de l'argument, mais quand même, la personne en question était adulte, elle n'était pas obligée de traverser sous prétexte que je m'arrêtais pour elle.

Quand j'ai dit que je n'étais pas certain de la couleur du feu piéton, on m'a répondu que puisque j'avais eu un feu vert, le feu piéton était forcément rouge. Mais ce n'est pas exact : d'une part, le feu peut avoir changé dans le temps ; d'autre part, le feu piéton n'est garanti être rouge que si on a traversé l'intersection tout droit (si on tourne à gauche ou à droite, c'est plutôt le contraire, le feu piéton sera normalement vert), or dès que l'intersection est autre chose que deux routes qui se croisent à angle droit, il peut vraiment y avoir un doute sur la manière dont les feux sont cadencés.

Toujours est-il que, avant-hier, j'ai failli avoir un accident et heurter une piétonne : c'était précisément à , rue des Peupliers à Paris (48.8222°N, 2.3527°E), une piétonne qui faisait son jogging (et avec des écouteurs sur les oreilles) a surgi de derrière des voitures garées à droite et traversé au passage piéton alors qu'elle avait le feu rouge (moi j'avais le vert), sans regarder un seul instant dans ma direction. Heureusement, je n'allais pas plus vite que la vitesse maximale autorisée (30km/h) et j'ai pu piler à temps. Nous avons une dashcam sur la voiture (dans ce cas, ça n'aurait servi à rien en cas d'accident puisque, si je l'avais heurtée, ainsi que je l'explique plus haut, j'étais de toute façon responsable, mais dans ça peut être intéressant dans d'autres situations et pour plein d'autres choses — rejouer des fautes de conduite ou d'itinéraire, enregistrer des choses jolies ou surprenantes croisées en route, etc.), donc j'ai une vidéo : voir ici sur Twitter ou à télécharger ici en meilleure qualité (la dashcam a un capteur GPS mais il n'avait pas encore de positionnement donc je n'ai pas ma vitesse précise ; par ailleurs, l'heure affichée est décalée d'une heure — ou, si on veut, elle est à l'heure d'été). Peut-être que la joggueuse venait d'un pays où on roule à gauche, puisqu'elle semble regarder carrément à droite au moment de traverser ; peut-être aussi qu'elle venait d'un pays où les passages piétons zébrés sont toujours prioritaires (cf. ci-dessous).

Je pense que cela aiderait énormément la lisibilité des passages piétons de les signaler différemment selon qu'ils sont réglés par un feu ou prioritaires. Certains pays font une telle différence au niveau du marquage au sol : voici sur Google Maps un exemple au hasard en Allemagne et un exemple au hasard en Espagne : dans les deux cas, on a, sur la gauche, un passage piéton pointillé réglé par un feu et, sur la droite, un passage piéton zébré prioritaire.

(À vrai dire, je pensais que c'était la France qui faisait exception, mais non, ce sont plutôt l'Allemagne et l'Espagne qui font exception. J'en profite pour mentionner que j'aimerais bien trouver des informations un peu systématiques sur le droit de la route comparé et/ou historique : on trouve des choses éparses en ligne, par exemple ce tableau ou celui-ci qui sont rigolos, mais je n'avais pas réussi à retrouver ne serait-ce que l'origine du panneau de sens interdit.)

Distinguer les marquages présente un certain nombre d'avantages : cela rappelle aux piétons s'ils sont censés pouvoir passer immédiatement ou s'il leur faut attendre un feu (qui n'est pas toujours si évident à voir). Pour les conducteurs qui risqueraient de s'arrêter à tort (comme moi, cf. ci-dessus), cela évite cette confusion. Et inversement, pour les conducteurs qui ont perdu l'habitude de s'arrêter aux passages piétons parce qu'ils sont tellement souvent réglés par des feux, cela attire l'attention sur ceux où il faut céder la priorité.

Ajout () : Je dois quand même reconnaître que distinguer le marquage présente un inconvénient significatif, c'est que le feu peut être en panne (ou laissé en orange clignotant à certaines heures) : dans ce cas, le passage piéton redevient prioritaire (même si c'est dangereux de compter dessus parce que beaucoup d'automobilistes ne le comprennent pas ou choisissent de l'ignorer, cf. ce que j'en disais ci-dessus), et évidemment, le marquage ne peut pas changer pour refléter ce fait. Je ne sais pas ce que dit le droit allemand ou espagnol sur le cas où un feu est en panne.

Ajout () : J'oubliais de dire un mot sur le point suivant, que je comptais pourtant aborder : la pénalité administrative pour non respect de la priorité des piétons a été augmentée, le 17 septembre 2018, de quatre points à six points. Même si je suis tout à fait favorable à l'intention d'obliger les automobilistes à être plus respectueux des passages piétons, je trouve vraiment idiote l'approche consistant à simplement augmenter le nombre de points de pénalité : ce qui importe n'est pas d'augmenter la sévérité des sanctions mais leur fréquence — quatre points de pénalité seraient amplement suffisants s'il y avait effectivement des contrôles, et je pense qu'il est beaucoup plus utile et efficace d'avoir une sanction réellement appliquée qu'une sanction grave mais appliquée de façon très rare.

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(dimanche)

Quelques remarques en vrac sur la moto

Je rassemble dans cette entrée un certain nombre de remarques que je n'avais pas pensé à, ou pas eu le temps de, faire en écrivant celle-ci, et dont l'intérêt est individuellement faible, mais qui méritent peut-être une publication groupée. (L'ordre dans lequel je les rassemble ci-dessous n'est pas l'ordre dans lequel je les ai écrites, ce qui peut expliquer quelques incohérences de style ou de renvois. Le petit jeu d'essayer de trouver un parcours hamiltonien, avec des transitions qui se tiennent, dans un ensemble de sujets qu'on veut évoquer, trouve rapidement ses limites.)

Je commence les leçons de conduite dans environ une semaine — mon auto-école n'avait pas de disponibilités plus tôt à cause des vacances des moniteurs — et j'espère d'ailleurs que ce délai laissera le temps à la météo de s'améliorer. (Ça semble mal parti.)

J'ai eu une chance assez incroyable pendant les très nombreuses heures où j'ai préparé l'épreuve de plateau c'est qu'il n'y a jamais eu de pluie (il y a eu deux jours de neige, mais le problème n'était pas tant la précipitation que celle qui était déjà au sol). Comme quoi l'impression qu'il pleut tout le temps à Paris est singulièrement fausse (en fait, si j'en crois les données climatiques sur Wikipédia, il pleut ≥1mm seulement 30% des jours ; d'ailleurs, de façon amusante, mars est le deuxième mois où il y a le plus de jours de pluie, mais aussi le deuxième mois où il y a le moins de quantité totale de pluie ; j'aimerais des statistiques sur le nombre d'heures, voire de minutes, de pluie). À vrai dire, je ne sais pas si c'est vraiment une chance, parce que du coup je n'ai pas eu l'occasion de tester. Mais au moins, il y a eu des jours où la piste, et la route pour y aller, étaient mouillées.

En revanche, ce qui est sûr, c'est qu'en passant aussi longtemps à préparer l'examen, j'ai au moins pu tester un certain intervalle de températures, avec des maximales à Orly qui sont montées à 26°C vers la mi-octobre et descendues à 1°C fin décembre. Et comme je suis du genre à avoir un intervalle de fonctionnement très étroit (disons que, au repos, en tee-shirt et sans vent, je me plains de crever de froid si la température passe en-dessous de 20°C et de crever de chaud si elle passe au-dessus de 25°C), ce fut l'occasion de tester toutes sortes de choses à mettre sous ma combinaison : sous-combinaisons (version mi-saison(+pantalon) puis hiver(+pantalon)), maillot thermique coupe-vent, tee-shirts et sweat-shirts et bien sûr différents empilements de tout ça.

(Je précise que je ne suis pas sponsorisé ni par Dainese ni par le site speedway.fr et je ne leur fais pas non plus de la pub spécialement par plaisir : si je fais les liens vers les produits précis, c'est parce que je me sers de mon blog comme bloc-notes pour pouvoir retrouver ultérieurement les références précises des produits même s'ils perdent mon historique de commandes, ce qui ne manquera sans doute pas d'arriver.)

Mais le plus problématique ont assurément été les gants : j'avais acheté des gants été et je me suis dit (comme j'ai appris que beaucoup d'élèves motocyclistes se disent) que j'achèterais des sous-gants pour quand il fait plus froid : eh bien ça ne marche pas du tout, les sous-gants, c'est presque pire que sans (sans doute parce que ça serre les mains et gêne la circulation). Du coup, j'ai acheté des gants d'hiver, et ça ne m'a quand même pas empêché d'avoir froid aux doigts, mais moins. Il faut dire que j'ai les doigts particulièrement fins et qui, logiquement, refroidissent vite. J'aurais peut-être dû carrément prendre des gants chauffants, mais ces choses ne doivent pas tenir très longtemps.

Mais il y a une nette différence de sensibilité sur les commandes entre les gants d'été (très ajustés) et les gants d'hiver (bien épais). Le passage de l'un à l'autre, puis le retour aux gants d'été quand ça a été possible, n'a pas été complètement sans incidence sur ma capacité à faire les exercices.

Une des choses qu'on apprend en préparant l'épreuve plateau du permis moto, c'est de faire une manœuvre d'évitement, qui est une technique consistant, plutôt que de freiner en urgence, à éviter (comme le nom l'indique…) un obstacle situé devant soi et dans lequel on entrerait sinon en collision : la manœuvre consiste simplement à faire une chicane, disons vers la gauche, pour contourner l'obstacle, en contrebraquant d'abord vers la gauche (pour s'écarter) puis vers la droite (pour reprendre la direction initiale). Comme je le disais, j'ai trouvé ça techniquement plutôt facile, au moins dans les conditions extrêmement contrôlées de l'épreuve de plateau. L'intérêt de l'évitement, c'est que, si les bonnes conditions sont remplies (c'est-à-dire si on ne va pas trop vite, histoire d'avoir la force de contre-braquer, et s'il y a de la place sur le côté pour contourner l'obstacle), il est plus facile et plus sûr (il présente moins de risque de chute) qu'un freinage d'urgence, notamment si on découvre l'obstacle trop tard.

(Même en voiture, d'ailleurs, il peut y avoir des circonstances où la bonne réaction à prendre est d'éviter l'obstacle et pas de piler. Évidemment, ces circonstances sont sans doute plus rares qu'en moto puisque le véhicule est moins agile et le frein moins dangereux.)

Maintenant, la question qui me préoccupe c'est : admettant pour les besoins de la discussion que je sache réaliser un évitement, comment est-ce qu'on pense à en faire un ? Et comment peut-on apprendre à y penser ? Si on découvre un obstacle trop tard, il faut prendre une décision en un laps de temps extrêmement court, et je pense que la réaction instinctive est de se précipiter sur le frein avant (même si ce n'est pas le bon choix), pas d'évaluer si les conditions sont propices à faire plutôt une manœuvre d'évitement. (Pire encore, il y a le risque de s'emmêler les mouvements et d'essayer de freiner en même temps qu'on tente un évitement, ce qui fait qu'on ratera le freinage et l'évitement.) La réponse standard est : c'est largement une question d'expérience, et le fait d'avoir pratiqué la manœuvre sert au moins à assurer que le cerveau l'a bien en tête comme possibilité ; mais je ne trouve pas cette réponse franchement satisfaisante, parce que les circonstances où l'expérience peut venir concernant ce point sont justement celles où il faut l'avoir, et sont, on l'espère, extrêmement rares. I.e., s'il faut se tuer contre l'obstacle pour apprendre à ne pas se tuer contre l'obstacle, on a un problème de bootstrap. J'ai posé la question à un de mes moniteurs, et (sans vraiment apporter de réponse) il m'a raconté qu'en 40 ans de pratique régulière de la moto, il n'avait dû faire une vraie manœuvre d'évitement qu'une seule fois (en découvrant une charrette bloquée au milieu de sa voie, cachée juste après un tournant sur une route de campagne), qu'il l'a faite instinctivement, et que ça l'a sauvé parce qu'il n'aurait pas eu le temps de freiner.

Pour la voiture, je me disais que je devrais peut-être prendre des séances sur simulateur pour être confronté, tout en restant en sécurité, à des circonstances inhabituelles et dangereuses. Malheureusement, même s'il existe des simulateurs de moto à fins pédagogiques (i.e., pas pour l'aspect jeu vidéo), ils sont encore plus confidentiels que les simulateurs de conduite de voiture.

Dans le même registre « mais comment est-ce qu'on apprend ça ? », il y a la conduite avec passager : l'épreuve de plateau comporte un petit bout avec passager, mais c'est dans des conditions un peu ridiculement faciles (il s'agit de faire en gros 35m sans vitesse imposée, c'est-à-dire en pratique aux 8km/h du ralenti moteur en 1re, en faisant une vague diagonale entre des portes et des piquets, sans mettre le pied à terre), et ça se comprend : on ne peut pas risquer la sécurité du moniteur accompagnateur ou d'une tierce personne qui ferait le passager, donc les conditions sont prévues telles qu'un accident est quasiment impossible. (Il faut aussi tenir compte du problème pratique de trouver effectivement quelqu'un pour jouer le passager.)

Comme j'avais tendance à ne pas bien tendre les bras en faisant l'entraînement au freinage d'urgence, mon moniteur m'a fait la remarque que, tout seul, j'y arrivais peut-être quand même, mais que si j'avais un passager derrière qui allait appuyer de tout le poids de son corps sur mon dos, ce serait dangereux pour lui et pour moi si je ne prenais pas l'habitude de tendre les bras.

Mais la même remarque que précédemment concernant le bootstrap s'applique : on va donner le permis moto, et le droit d'embarquer un passager, à des gens qui n'en auront aucune expérience : il doit falloir une certaine confiance en soi pour essayer la première fois !

Comme je l'ai écrit plus haut, je n'ai pas encore commencé les cours de circulation (les paris sont d'ailleurs ouverts pour savoir combien d'heure je devrai en faire), donc pour l'instant je n'ai conduit la moto qu'entre l'auto-école et le plateau d'entraînement à Rungis, en suivant le moniteur (et en passant généralement par l'autoroute A6 ; et peut-être deux ou trois fois par la ville — par exemple une fois parce qu'il y avait un 50cm³ à transporter qui n'a pas le droit de prendre l'autoroute).

Je ne suis certainement pas du genre à prendre des risques inconsidérés : plutôt, au contraire, à me plaindre (et je l'avais déjà écrit ici) que je ne trouve pas ça très rassurant de faire l'interfile sur l'autoroute, en tout cas lorsqu'il faut se glisser entre un camion et un SUV, et que c'est un peu abusé d'en faire parfois alors que la circulation sur les voies normales de circulation est à peine ralentie. (Pour mémoire, les règles officielles sur la circulation interfile des deux-roues sont décrites ici — et elles sont assez raisonnables ; mais pour les trajets vers et depuis le plateau, les moniteurs de l'auto-école, et, du coup, les élèves qui suivent, n'obéissent pas parfaitement au Code de la route : raison aussi pour laquelle je suis content de passer à la partie « circulation », je vais avoir une excuse pour le respecter scrupuleusement.)

Néanmoins, ce peu de conduite que j'ai fait m'a permis de prendre conscience de combien la moto est dangereusement agile et dynamique. Je veux dire que même quand on n'est pas du genre à prendre des risques (cf. ci-dessus), elle donne l'impression (en bonne partie fausse, donc dangereuse) de pouvoir se glisser n'importe où et de pouvoir accélérer pour y arriver. Quand je prends une voie d'insertion avec la voiture, j'attends sagement qu'une place suffisante apparaisse dans la voie sur laquelle je m'insère : en moto, je me rends compte qu'on va facilement être tenté de se dire qu'on peut accélérer un petit coup pour se glisser avant le camion patapouf qu'on a à côté de soi plutôt que d'attendre et de se mettre derrière lui (d'autant qu'il y a des raisons objectives tout à fait sensées de préférer être devant un camion que derrière).

Du coup, je me demande comment se répartit la dangerosité d'une moto (relativement à une voiture) entre différents facteurs et notamment (a) la dangerosité intrinsèque (absence de carrosserie, détectabilité plus difficile par les autres usagers, équilibre précaire sur deux roues, moins bonne visibilité à cause du casque et de l'absence de rétroviseur intérieur, etc.), (b) la dangerosité due à la pratique à laquelle l'engin « encourage » (la tentation de rouler vite, d'accélérer brutalement, de se faufiler, etc.) à laquelle je fais référence ci-dessus, et (c) la dangerosité simplement due à l'attitude ou perception du risque en général du type de gens qui conduisent une moto (je veux dire que les motards, même quand ils utilisent une voiture ou un vélo, se comportent peut-être de façon statistiquement différente).

Au sujet de l'attitude des motocyclistes par rapport au risque (et des points (b) et surtout (c) ci-dessus) : l'interrogation orale du permis moto comporte une fiche (nº4, prise de conscience des risques ; il y en a par exemple une synthèse ici) possiblement intéressante, mais qui évoque, forcément sans référence précise, des études sociologiques qui sont devenues difficiles à trouver du fait même de l'existence de cette fiche (je veux dire que maintenant, quand on cherche quelque chose comme profils motocyclistes perception risques ou quelque chose de ce genre, on tombe surtout sur des synthèses des fiches moto pour le permis, donc ça ne dit pas grand-chose, pas sur les études d'origine ni même des références précises à celles-ci). J'ai donc enquêté un tout petit peu pour trouver des informations plus substantielles, et notamment les sources de cette fiche.

J'ai trouvé notamment une étude de 2009 menée par TNS Sofres pour GEMA Prévention (une fédération d'assurances) intitulée Conducteurs de 2 roues motorisés : profils et attentes (présentation ici) d'où sort manifestement le classement en cinq catégories (passionnés, modérés, transgressifs, stressés et sereins) que la Sécurité routière a reprises pour sa fiche moto nº4 ; mais les éléments présentés publiquement de l'étude sont très sommaires et il ne semble pas que la Sofres ni GEMA ait publié quelque chose de beaucoup plus détaillé. • Sinon, j'ai trouvé une thèse soutenue Lyon 2 en 2010, Conscience du risque et attitudes face aux risques chez les motocyclistes par Aurélie Banet (consultable en ligne), beaucoup plus détaillée, qui présente une typologie différente. • Enfin, le compte-rendu The Motorcycling Community in Europe (rédigé par la FEMA — Fédération des associations motocyclistes européennes — avec le soutien de la Commission européenne) utilise encore une typologie différente (et plus proche de celle de la Sofres : commuters, sport riders, ramblers, travellers), tirée d'une étude (Motorcyclists' Profiles par Banet [la même que ci-dessus], Bellet, Zaidel &al.) publiée dans le rapport SARTRE4 (2012) (un sondage mené à travers l'Union européenne sur les attitudes et comportements des usagers de la route). Les disparités importantes entre pays européens sont à cet égard assez surprenantes. (Voir aussi cette présentation de certains des auteurs.)

Un mot sur les changements de vitesse, maintenant.

Quand je conduis une voiture, c'est-à-dire la voiture du poussinet, qui est à changement de vitesse manuelle parce qu'il voulait que je garde l'habitude de passer les vitesses… eh bien, surprise, j'ai du mal à passer les vitesses (et il me dispute). Plus exactement, j'ai du mal en rétrogradant : je passe le rapport inférieur trop tôt (i.e., trop vite — avant d'avoir suffisamment décéléré), ce qui donne un coup dans l'embrayage et/ou dans le moteur et/ou fait tourner ce dernier trop vite, et mon poussinet me dispute parce que j'abîme sa tuture à laquelle il tient. Les sens giratoires sont les pires, pas pour le sens giratoire lui-même mais pour la décélération avant d'y entrer, que je gère toujours mal. Je n'avais pas ce problème avec la Renault Captur de l'auto-école sur laquelle j'ai appris à conduire, mais la Golf IV du poussinet a des rapports échelonnés différemment (j'en parlais déjà ici), on ne peut pas revenir en 2e à ~40km/h sans que ça hurle (or on m'a appris à être en 2e pour les sens giratoires).

Il y a deux choses qu'on peut faire pour rétrograder : freiner et attendre d'avoir suffisamment ralenti pour pouvoir passer le rapport inférieur en douceur (c'est ce qu'on apprend à l'auto-école), ou au contraire, si on veut rétrograder pour avoir de la reprise, accélérer un petit coup pendant qu'on est embrayé de façon à mettre le moteur au régime qui permet de passer le rapport inférieur sans ralentir le véhicule (voire, pratiquer un double débrayage, c'est-à-dire accélérer au point mort, si le but est de soulager les synchroniseurs de la boîte de vitesse). En théorie on peut faire n'importe quel compromis entre ces deux techniques « freiner et rétrograder » et « rétrograder en donnant un petit coup de gaz » : mais en pratique, un compromis voudra dire qu'il y a un moment où on doit appuyer sur les trois pédales (l'embrayage pour changer de vitesse, le frein pour ralentir, et l'accélérateur pour ajuster le régime moteur), et c'est anatomiquement difficile (technique du talon-pointe) si les pédales sont étroites ou si on n'est pas contorsionniste. Bref, je n'essaye pas ça.

La moto a l'avantage qu'on a l'embrayage à la main gauche, le changement de vitesse au pied gauche, le frein arrière au pied droit et l'accélérateur à la main droite. Donc on peut tout à fait manœuvrer tout ça simultanément. (Et même en freinant de l'avant, ça doit encore être faisable avec moins de contorsion que frein+accélérateur sur une voiture.)

Mais même sans accélérer lors du débrayage, rétrograder en moto est mécaniquement plus facile : l'embrayage est plus souple parce que c'est généralement un embrayage à bain d'huile (alors que les embrayages de voiture sont typiquement des embrayages secs), et pour la même raison, l'embrayage supporte beaucoup mieux qu'on l'utilise pour freiner en rétrogradant ; la transmission étant à chaîne et pas à cardan rigide (en tout cas sur les Honda CB500 de mon auto-école), permet d'absorber partiellement l'à-coup ; le fait que la moto soit plus légère qu'une voiture (eu égard à la puissance ou au couple du moteur) rend l'opération plus encaissable ; et la boîte de vitesse elle-même, étant séquentielle, est plus rapide et commode à manipuler. En contrepartie, si c'est fait trop violemment, il y a un risque de bloquer la roue arrière (et donc de déraper de celle-ci), que l'ABS n'évite pas contrairement au cas d'usage du frein.

Je ne sais pas si mes explications mécaniques sont correctes (on trouve des affirmations plus ou moins contradictoires en ligne dès qu'on cherche quoi que ce soit concernant la mécanique auto ou moto). Toujours est-il que mon ressenti est que changer les vitesse à moto est plus simple et plus « instinctif » qu'en voiture.

Bon, et sinon, si j'obtiens le permis (ce qui commence à avoir l'air assez probable), il faudra que je décide d'une moto à acheter. Pour la voiture, j'ai laissé faire le poussinet, ce qui est bien pratique (c'est sa tuture, c'est lui qui l'a achetée, qui l'entretient, et qui me dispute quand je passe mal les vitesses), mais le poussinet n'a pas l'intention d'acheter une moto puisqu'il n'a pas le permis (enfin, en fait, il a le permis A1 suite à une sorte d'accident administratif, mais il ne conduit pas avec). Du coup, il va falloir que je me réfléchisse à la question.

Déjà je n'ai qu'une idée floue de la typologie des motos, je me contente de lire des choses en ligne (ici, ou encore — et de constater que manifestement il y a des petites variations dans la cladistique). Mais n'y connaissant rien et n'ayant pas d'exigences compliquées (je ne compte ni faire de course ni de longs trajets, et je fais une taille extrêmement moyenne), je pars du principe que j'ai sans doute intérêt à acheter le même modèle, ou un modèle plutôt proche de, la Honda CB500F utilisée par mon auto-école, parce que (1) s'ils ont fait ce choix, c'est sans doute un choix raisonnable pour débuter (même si, évidemment, les préoccupations d'une auto-école peuvent être légèrement différente ; disons au moins qu'il est conduisible avec le permis A2 sans nécessiter de bridage), et (2) indépendamment du point précédent, si j'ai appris à conduire sur ce modèle, il y a un intérêt évident à continuer avec et ne pas être dérouté.

Je voudrai certainement l'acheter d'occasion (il y a plein de raisons à ça, cf. par exemple ici). Acheter de particulier à particulier me fait assez peur eu égard aux possibilités de se faire arnaquer, surtout pour quelqu'un comme moi qui n'y connaît quasiment rien en mécanique : je préfère payer un peu plus pour passer par un garage qui ferait ensuite l'entretien — mais ceci ramène le problème au choix d'un garage, qui n'est lui-même pas évident (mais au moins il est plus aisé de trouver des avis en ligne pour se faire une idée du risque d'arnaque).

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(samedi)

Pinaillages sur les limitations de vitesse

En France, les limitations de vitesse par défaut, ou implicites (i.e., valables en l'absence de tout panneau explicite de limitation de vitesse) sont [articles R413-2 et R413-3 du Code de la route] :

  • 130km/h sur les autoroutes,
  • 110km/h sur les routes à deux chaussées séparées par un terre-plein central,
  • 90km/h sur les autres routes comportant au moins deux voies dans un même sens de circulation [toutefois, ce cas ne doit pas rester implicite et doit faire l'objet d'une signalisation explicite],
  • 80km/h sur les autres routes ne comportant qu'une voie dans chaque sens de circulation,
  • 50km/h en agglomération,
  • 30km/h dans les zones 30 et 20km/h dans les zones de rencontre, cf. cette entrée passée.

Un panneau de limitation explicite ne peut, il me semble, qu'abaisser la vitesse en-dessous du défaut listé ci-dessus, exception faite de la possibilité de relever à 70km/h la limitation de vitesse de certaines voies en agglomération. Rappelons par ailleurs que la limitation est explicite est valable jusqu'à la prochaine intersection, sauf lorsque la limitation est faite en même temps qu'un panneau de danger — le plus souvent annonçant un ralentisseur — auquel cas elle est valable à l'endroit de ce danger [bon, ça c'est ce qu'on m'a appris, mais en fait je ne trouve aucune confirmation dans le Code de la route ou dans un document officiel crédible : il faudrait creuser].

Maintenant voici une complication parmi d'autres : en cas de pluie ou d'autres intempéries, mais aussi lorsqu'on est conducteur sur permis probatoire (c'est-à-dire détenteur du permis depuis moins de 3 ans[#] et qui doit se signaler par un disque portant la lettre ‘A’), ou bien en train de suivre des cours de conduite[#2] (et on se signale alors par un panneau auto-école ou un gilet moto-école ou quelque chose comme ça), les vitesses limites implicites de 130km/h, 110km/h et 90km/h sont abaissées respectivement à 110km/h, 100km/h et 80km/h respectivement. Autrement dit, la vitesse maximale sur autoroute quand il pleut est de 110km/h, la vitesse maximale sur les routes à chaussées séparées quand il pleut est de 100km/h, et la vitesse maximale quand il pleut sur les autres routes est de 80km/h (même quand elles comportant deux voies dans un même sens de circulation, donc).

[#] Étant entendu que ce qui compte est la première obtention du permis, pas celle de la catégorie de véhicule qu'on conduit : autrement dit, quelqu'un qui vient d'obtenir le permis moto mais qui a le permis voiture depuis longtemps n'est pas concerné, le fait qu'il conduise une voiture ou une moto est indifférent.

[#2] Même si on est, par ailleurs, titulaire du permis depuis longtemps dans une autre catégorie, cf. la note précédente : en clair, quelqu'un qui a le permis voiture depuis longtemps mais passe le permis moto est concerné pendant qu'il prépare ce dernier mais plus dès qu'il l'aura obtenu. C'est du moins ce que je comprends.

En disant ça, cependant, est-ce que j'ai tout dit ? Non ! Parce que la question se pose de savoir comment cet abaissement des limitations implicites interagit avec une limitation explicite. Par exemple, s'il pleut et que je vois un panneau indiquant une limitation explicite à 110km/h ou à 90km/h, à quelle vitesse puis-je rouler ? La réponse est : 100km/h dans le premier cas, mais dans le second cas, ça dépend si on est sur une autoroute ou route à chaussées séparées (auquel cas le 90km/h explicite reste 90km/h, même en cas de pluie) ou une autre route (auquel cas le 90km/h doit être lu comme 80km/h). C'est un poil subtil, et même les moniteurs d'auto-école peuvent se tromper[#3].

[#3] Je le sais parce qu'il y a un jour où (pour des raisons d'organisation qu'il n'y a aucun intérêt à raconter) mon auto-école a dû m'emmener sur le plateau moto en voiture, c'est-à-dire qu'on m'a collé comme passager à une élève qui passait le permis B, du coup j'ai assisté à un bout de sa leçon, et à un moment le moniteur lui a demandé la vitesse limite, elle ne savait pas parce qu'elle n'avait pas vu le panneau, il lui a dit que le panneau annonçait 90km/h mais que c'était donc 80km/h pour elle — or il s'agissait d'une autoroute, précisément la A6b ici, si bien que le 90km/h veut vraiment dire 90km/h, même en cas de pluie ou pour un apprenti conducteur. Mon moniteur à moi m'avait correctement dit de rouler à 90km/h dans ces circonstances et à 100km/h si je voyais une limitation à 110km/h, mais n'avait pas vraiment expliqué la logique.

Le Code de la route, pour une fois, est clair (ce qui ne veut pas dire qu'il soit simple) : en cas de pluie et dans les autres circonstances que j'ai décrites, la limitation est abaissée à 110km/h sur les autoroutes normalement limitées à 130km/h, à 100km/h sur les sections d'autoroute limitées à une vitesse plus faible ainsi que les voies à chaussées séparées, et à 80km/h sur les autres routes. Donc, sur une autoroute ou voie à chaussées séparées : 130 devient 110, toute valeur de limitation explicite <130 mais ≥100 devient 100, et toute limitation explicite ≤100 reste à la valeur qui est annoncée (notamment 90, ce qui est un cas courant) ; sur une autre route, toute valeur de limitation explicite ≥80 devient 80, mais toute valeur ≤80 reste ce qu'elle est. En tableau :

Type
de route
Panneau de limitation
Absent1301109080706050
Autoroute130→110130→110110→1009080706050
R. chaussées séparées110→100***110→1009080706050
Autre route80******90→8080706050
Agglomération50************706050

Tableau à lire de la façon suivante : en ligne le type de route, en colonne l'éventuelle limitation explicite par panneau, ou bien « absent » s'il n'y a pas de panneau. La valeur indiquée par le tableau est la vitesse limite à appliquée, suivie éventuellement d'une flèche et d'une nouvelle vitesse limite en cas de pluie (ou si on est conducteur sur permis probatoire, etc.) ; trois étoiles indiquent que cette possibilité est censée ne pas exister. La colonne un peu subtile, donc, est celle du 90, où la valeur dépend vraiment du type de route. Par ailleurs, tel que je lis le Code de la route, une limitation à 60km/h en agglomération est censée être impossible, mais ça m'étonnerait que ça n'existe pas quelque part (il faut des limites à la psychorigidité qui consisterait à dire que le maire peut porter la limitation à 70km/h mais pas à 60km/h) ; je ne sais pas bien s'il existe des sections limitées à 120km/h ou à 100km/h.

Je peux justement en profiter pour dire un mot sur ce fétichisme des limitations congrues à 10 modulo 20 (i.e., des multiples de 10 dont le chiffre des dizaines est impair). La logique, d'après mon moniteur du permis B, est que les boîtes de vitesse manuelles prévoient grosso modo l'utilisation de la 1re de 0 à 20km/h, de la 2e de 20km/h à 40km/h, de la 3e de 40km/h à 60km/h, de la 4e de 60km/h à 80km/h, de la 5e de 80km/h à 100km/h, et de la 6e (pour les boîtes qui en ont une) à partir de 100km/h, avec des optima au milieu de ces plages, dont 10km/h pour la 1re (vitesse limite qu'on voit typiquement dans les parkings), 30km/h pour la 2e (vitesse limite pour les zones 30 ou en cas de travaux), 50km/h pour la 3e (vitesse limite en agglomération), 70km/h pour la 4e (vitesse limite de certains grands axes en agglomération), et 90km/h pour la 5e (vitesse limite des routes secondaires jusqu'à récemment). Les voies de décélération sur autoroute sont généralement marquées successivement 90, 70 et 50 (voire 30), ce qui sert indirectement à conseiller des rapports à appliquer à ces endroits.

Voilà le vrai bon argument à souffler aux gilets jaunes pour se plaindre de l'abaissement à 80km/h de la vitesse limite sur les routes secondaires : ça casse toute la logique de ce bel agencement par paliers de 20km/h !

Sauf qu'en fait il existe bien des limitations « exotiques » (autres que 10–20–30–50–70–80–90–110–130 et zones 30), et c'est un petit jeu de les repérer. Voyez par exemple, parmi celles que j'ai notées :

J'ai le souvenir d'avoir vu un panneau de limitation à 8km/h quelque part, un autre à 25km/h, et j'ai vaguement le souvenir de quelques autres chiffres pas multiples de 10. J'ai occasionnellement vu des limitations à 60km/h mais je n'ai pas bien retenu dans quelles circonstances. Les limitations à 80km/h explicites sont souvent là comme rappel de la nouvelle réglementation. Par contre, 100km/h (explicite) ou 120km/h je ne crois pas avoir vu. Si vous avez des exemples intéressants, surtout si on les voit dans Google Street View, n'hésitez pas à me les signaler.

Tiens, encore une petite colle à propos des limitations de vitesse : en voyant un panneau comme celui-ci (limitation explicite à 90 avec un panonceau représentant une voiture — et aussi un panonceau de rappel mais peu importe ici), à quelle vitesse peut-on rouler à moto ? Réponse : 90km/h (le panonceau, qui s'appelle en l'occurrence M4a, fait référence à tous les véhicules dont le poids total autorisé en charge est inférieur à 3.5t, dont les motos, malgré l'apparence du pictogramme).

Encore un petit pinaillage dans le même genre : quelque part sur le réseau autoroutier francilien (je pense que c'était sur l'A86, mais je ne vais pas m'amuser à retrouver l'endroit exact), après une section à une vitesse réduite (peut-être temporairement pour travaux) j'ai vu un panneau marquant une fin de limitation, je ne sais plus si c'était spécifiquement une fin de limitation de vitesse (panneau B33 blanc avec le chiffre en noir et barré de noir) ou une fin générale d'interdiction (panneau B31 blanc barré de noir), mais toujours est-il que la question est : quelle était la limitation de vitesse après ce panneau ? La règle générale voudrait qu'on retombe dans la limitation implicite[#4] qui, sur le réseau autoroutier, est de 130km/h (par beau temps). Sauf qu'aussi près de Paris il n'y a aucune section limitée à 130, donc je pense que c'est vraiment une erreur et qu'il aurait fallu mettre un 110 explicite.

[#4] Les limitations de vitesse ne sont pas une pile : s'il y a une limitation à 110, puis une à 70, puis une fin de limitation à 70, on tombe à la valeur par défaut (qui est 130 sur autoroute), pas au 110 qui était là avant le 70.

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(jeudi)

Je réussis le plateau moto (et je médite sur la manière dont le cerveau apprend)

Cette entrée fait suite à celle-ci et à celle-ci (et sans doute à quelques autres entre temps), mais je résume : je suis inscrit pour passer le permis moto (A2), et ce dernier comporte deux épreuves (sans compter l'épreuve théorique générale = « code », que je n'ai pas besoin de repasser) : l'épreuve hors circulation ou « plateau », et l'épreuve en circulation ou « conduite », qui doivent être validées successivement.

Je viens de passer avec succès l'épreuve de plateau cet après-midi à Gennevilliers. (Pour qu'il n'y ait pas de confusion : ça ne me donne, en soi, le droit à absolument rien, à part à [prendre des cours pour] passer la seconde épreuve.) Il m'aura fallu 87 heures de formation (en 28 séances de généralement trois heures) étalées sur cinq mois : ce n'est sans doute pas un record historique, mais c'est vraiment vraiment mauvais ; ceci étant, comme pour le permis voiture (obtenu au bout de 73 heures), je peux au moins dire que je l'ai eu du premier coup, et avec un score très correct (à savoir, A à toutes les épreuves sauf un B au parcours lent). Je raconte ça plus en détails ci-dessous, mais c'est aussi pour me poser des questions sur la manière dont on apprend, et le temps qu'il faut pour.

Je redis rapidement ce que j'ai déjà expliqué : l'épreuve de plateau du permis moto comporte cinq exercices (qui se déroulent sur un terrain de 130m×6m, le fameux plateau) :

  1. poussette+vérifications ;
  2. parcours lent ;
  3. parcours rapide : freinage d'urgence ;
  4. parcours rapide : slalom+évitement ;
  5. fiches (interrogation orale sur la sécurité).

Chacun de ces exercices est noté A, B ou C (sauf le premier qui ne peut être noté que A ou B) ; pour les 2e, 3e et 4e exercices, le candidat a droit à deux essais sauf en cas de chute de la moto qui est immédiatement éliminatoire. (Et je ne sais toujours pas avec certitude si on retient le meilleur des deux essais ou le deuxième, mais la question ne se pose pas vraiment[#].) La condition pour valider l'épreuve est d'obtenir au moins deux A et aucun C sur l'ensemble des cinq exercices. (Remarquons qu'en pratique, il est très rare d'obtenir un B à l'un ou l'autre exercice du parcours rapide — quasiment toutes les fautes[#2] valent la note C —, ce qui, du coup, rend un peu stupide tout le système de notation : la condition de validation devient simplement de ne pas avoir de C et du coup le premier exercice n'a plus aucune importance ; mais bon, ce n'est pas moi qui ai fait les règles !)

[#] Parce que si on a un C à un exercice on doit de toute façon faire un deuxième essai (et les deux interprétations sont équivalentes), et si on a un B l'intérêt d'en faire un est extrêmement douteux.

[#2] Quasiment la seule possibilité qui vaudrait un B à une épreuve du parcours rapide consiste à poser deux fois un pied à terre lors du demi-tour en bout de piste. Certes, ça peut arriver, mais ce n'est vraiment pas fréquent.

Je décris un petit peu plus les exercices, mais de façon quand même un peu moins verbeuse que la dernière fois, et en ajoutant des commentaires, que je peux maintenant me permettre de faire, sur leur difficulté :

  1. L'exercice de poussette+vérifications consiste d'abord à faire une toute petite manœuvre en poussant la moto, moteur arrêté, à la force des bras (enfin, des jambes), le long d'une courbe, d'abord vers l'avant puis vers l'arrière ; puis à faire (ou indiquer comment on ferait) des vérifications techniques sur l'état de la moto (du genre : vérifier l'état du pneu avant, ou le fonctionnement des clignotants). • La poussette demande un petit peu de force physique, mais en tout état de cause c'est très facile vers l'avant, et un peu moins vers l'arrière (on peut rater la courbe et on n'a le droit de corriger la manœuvre qu'une seule fois). Les vérifications sont faciles puisque c'est du par cœur, mais il est un peu agaçant qu'il y ait un certain flou artistique sur ce qu'on doit dire exactement pour certaines d'entre elles (du style faut-il vérifier que les appels de phare fonctionnent bien quand on demande de vérifier l'éclairage avant ?). En tout état de cause, comme je le dis plus haut, cet exercice est essentiellement sans importance.
  2. Le parcours lent consiste à faire un parcours un peu tarabiscoté entre des cônes et des piquets disposés sur le plateau : une partie est chronométrée (il faut prendre au moins 20s pour parcourir environ 27m, sans poser le pied à terre), il y a un point où on doit s'arrêter au milieu d'un demi-tour, et enfin il y a une partie où on embarque un passager. • L'avis quasi-universel (et qui est aussi le mien) est que c'est l'exercice le plus difficile de l'épreuve (surtout la partie chronométrée) : arriver à suivre un parcours sinueux, en restant en équilibre et en allant aussi lentement que possible demande un véritable entraînement (je vais y revenir), surtout quand il faut y arriver « à froid » ; le demi-tour n'est pas sans difficulté non plus, et le retour avec passager, même s'il est plutôt facile, pose le problème qu'on ne peut pas s'y entraîner si souvent que ça.
  3. Le freinage d'urgence consiste à faire un simple aller-retour en 3e, à atteindre ≥50km/h à un certain point dans le retour et, à partir de ce point (et pas avant !), à freiner de manière à s'arrêter avant une ligne située environ 15.75m plus loin (ou 19.65m plus loin si la piste est humide le jour de l'épreuve). • Cet exercice présentait une difficulté réelle tant que les motos n'étaient pas équipées d'ABS (si on freine trop fort, la roue avant bloque, et on est par terre) ; maintenant, il est beaucoup plus facile : les moniteurs insistent néanmoins sur l'importance d'arriver à le réaliser sans déclencher l'ABS (au moins à la roue avant), et même en ignorant le problème de l'ABS, il reste quelques difficultés (atteindre la vitesse exigée sans pour autant aller trop vite ce qui rendrait l'exercice impossible, ne pas anticiper le freinage, et bien sûr, freiner suffisamment).
  4. Le slalom+évitement consiste aussi à faire un aller-retour en 3e, cette fois-ci en slalomant entre des cônes à l'aller (et en atteignant ≥40km/h à un certain point) et, au retour, à atteindre ≥50km/h puis à effectuer une « manœuvre d'évitement » (en gros, une chicane pour éviter de taper un obstacle devant soi) puis un arrêt de précision dans un rectangle bien défini. • Les avis sur la difficulté de cet exercice varient, personnellement j'ai trouvé que c'était le plus facile (très intuitif et, honnêtement, vraiment rigolo à accomplir grâce à la magie du contre-braquage) : pour les deux exercices du parcours rapide j'avais parfois du mal à stabiliser ma vitesse à la bonne valeur, mais autant pour le freinage d'urgence je ne pouvais pas me permettre d'aller trop vite sous peine de ne pas freiner en l'intervalle alloué, autant pour celui-ci j'arrive sans trop de mal à le faire avec 5km/h voire 10km/h en plus du minimum imposé (aller comme retour).
  5. L'interrogation orale consiste à tirer au hasard une fiche parmi 12 qui évoquent des questions de sécurité à moto, et à en parler (la fiche comporte un titre et un plan sommaire proposé). • Il n'y a pas là de difficulté particulière même s'il y a quand même un certain nombre d'informations à mémoriser.

Il faut préciser une chose importante : l'examen se fait à froid, au sens où même si on prend une leçon de moto le matin même (comme l'auto-école le recommande) pour s'échauffer et/ou si on conduit une moto jusqu'au centre d'examen (en suivant le moniteur qui amène des autres élèves en voiture), le temps de faire les formalités administratives, le temps que l'inspecteur fasse passer en premier les candidats qui font l'épreuve de circulation — et pendant ce temps on ne peut pas toucher à la moto — on est « froid » quand il s'agit de passer. C'est vraiment une part importante de la difficulté de l'épreuve, et en tout cas de celle du parcours lent : je pense que l'exercice serait considérablement plus facile si on avait le droit ne serait-ce qu'à cinq minutes d'échauffement avant de passer. (Après, je ne dis pas que ce serait forcément souhaitable qu'il soit plus facile ! Et je comprends qu'il puisse y avoir des difficultés pratiques insurmontables.)

J'avoue que je commençais à en avoir marre d'enfiler les heures à répéter encore et toujours les mêmes exercices (sur le plateau d'entraînement, on ne s'entraîne que peu à la poussette+vérifs et pas du tout aux fiches, donc c'était essentiellement : parcours lent, freinage d'urgence, slalom+évitement, répété ad lib. pendant toute la séance). Mais c'est relativement intéressant pour ce que ça trahit sur la manière dont le cerveau apprend : il y a, dans cette combinaison d'exercices, des choses qui s'acquièrent de manière consciente et d'autres qui fabriquent des automatismes, et il y a des choses qui viennent progressivement et d'autres qui font « clic » ; et même au sein d'un seul exercice, plusieurs de ces éléments peuvent se mélanger.

Voici notamment quelle a été ma progression sur le parcours lent (sur 87 heures de formation[#3], donc), en me concentrant sur la partie chronométrée :

[#3] En gardant néanmoins à l'esprit que sur 3h de formation, il y a facilement 45min de temps d'aller-retour jusqu'au plateau (temps qui est donc passé à faire de la moto — sauf les toutes premières séances où on est passager —, mais qui prépare plus à l'épreuve de circulation qu'à l'épreuve de plateau), et encore 15min de battement un peu inévitable le temps que tout le monde arrive, qu'on aille prendre les motos, etc. Donc les temps réellement passés à préparer l'épreuve de plateau sont environ 2/3 de ce qui est indiqué (et je pense que je passais, à la louche, la moitié du temps sur le plateau à travailler le parcours lent).

  • Les 26 premières heures, je n'y arrivais pas du tout. (Comme je partais du point où je n'étais monté sur un deux-roues motorisé que comme passager, et encore, seulement une poignée de fois, ce n'est évidemment pas surprenant.)
  • Ensuite, un moniteur qui insistait plus sur l'aspect technique des choses m'a (1) expliqué qu'il ne fallait pas viser une allure constante, mais apprendre à débrayer juste un tout petit peu, quand on sent qu'on perd de l'équilibre, pour regagner cet équilibre, (2) fait travailler en cercle et en huit à allure lente, et (3) donné des instructions précises sur l'endroit où placer mon regard à chaque point du parcours. À partir de là j'ai commencé à arriver de temps en temps à faire chacun des bouts du parcours lent (et notamment la partie chronométrée), puis le parcours tout entier.
  • Entre la 30e et la 50e heures de formation, j'arrivais de temps en temps mais irrégulièrement à faire le parcours lent entier sans faute. Mais mon principal problème était que, si j'y arrivais de mieux en mieux à chaud, à chaque nouvelle séance, les premiers essais (à froid, donc, comme se fait l'examen) étaient presque toujours ratés. Je commençais à avoir l'impression de stagner. (J'avais raconté ce problème ici en insistant sur l'importance de la différence entre y arriver à froid ou à chaud.)
  • Entre la 51e et la 72e heures j'ai commencé à y arriver de plus en plus souvent même à froid. (Il y a cependant eu 7 heures qui ont été plus ou moins perdues parce que le plateau était gelé et qu'on ne pouvait pas s'entraîner dans de bonnes conditions.) C'est aussi vers ce moment-là que j'ai enfin pris l'habitude de serrer correctement la moto entre mes jambes (je veux dire, que c'est devenu naturel au lieu que que je doive y penser consciemment à chaque fois, et du coup que j'oublie bien trop souvent).
  • À partir de la 73e heure je peux dire que j'y arrivais de façon vraiment très régulière et reproductible, même à froid (en mettant, au pire, un pied à terre de temps en temps quand je déroulais mal ma trajectoire — c'est ce qui m'est arrivé à l'examen). Dès lors, mon principal souci a été d'arriver à le faire de plus en plus lentement et d'apprendre à garder l'équilibre dans des circonstances de plus en plus précaires (par exemple en calant exprès le moteur et en vérifiant que j'arrivais à le démarrer avant de perdre l'équilibre).
  • Les moniteurs m'ont proposé une date d'examen au bout de 66 heures, et l'ont confirmée au bout de 75h. Les dernières séances servaient surtout à ne pas perdre l'habitude (et les 9h que j'ai faites cette semaine-ci étaient sans doute excessives).

À la fin, je me demandais un peu mais où est donc la difficulté, en fait ? et je m'amusais à faire des marches aléatoires sur le plateau à 3km/h au compteur juste parce que j'y arrivais (mais bon, en finissant toujours par mettre un pied à terre et moins faire le malin).

Bref, c'est surprenant comme je suis passé, par des déclics et des progrès graduels, de je n'y arrive pas du tout à j'y arrive mais seulement à chaud (et je ne progresse plus) à finalement j'y arrive et je trouve ça facile. J'ai été très lent sur cette progression, mais j'imagine que beaucoup de ceux qui ont fait la même formation ont eu des étapes semblables.

J'imagine vaguement le type de mécanismes neurologiques qui pourraient faire qu'en apprenant quelque chose on ait un déclic qui fait que tout d'un coup « ça marche » (j'avais ressenti quelque chose de ce genre en apprenant à faire du snowboard), je suppose qu'il y a une structure neurologique commandant à un automatisme qui se met en place. Mais ce qui est plus inattendu c'est cette histoire de choses qui marchent à chaud et pas à froid, comme si la structure neurologique était en place mais qu'il fallait que la mémoire à court terme intervienne pour l'activer.

Pour les épreuves du parcours rapide, j'ai eu l'impression qu'il ne s'agissait pas tant d'acquérir des automatismes que de trouver, par une recherche plutôt consciente, la technique avec laquelle on y arrive le plus facilement (et notamment pour atteindre et stabiliser la vitesse). La difficulté était donc de nature assez différente.

Sur le déroulement de l'épreuve elle-même :

Je l'ai passée au centre de Gennevilliers, qui, avec celui de Vélizy-Villacoublay, est un des deux qui reçoivent les auto-écoles parisiennes (c'est vraiment idiot, il y a un centre d'examen juste de l'autre côté de la route de notre plateau d'entraînement, mais il sert uniquement pour les candidats du Val-de-Marne, et nous avons dû faire une heure de route pour aller complètement de l'autre côté de Paris). Nous étions six de notre auto-école à passer cet après-midi : quatre pour la circulation et deux pour le plateau. Trois élèves ont conduit une moto jusqu'au centre d'examen en suivant le moniteur qui amenait en voiture les trois autres (et donnait des consignes par radio à ceux qui conduisaient une moto).

Je peux considérer que j'ai eu de la chance dans la date. La météo était plutôt agréable (il s'est mis à pleuvoir plus tard dans la soirée, mais en début d'après-midi, le temps était couvert sans être ni trop chaud ni trop froid) et je n'avais pas de cours cette semaine-là puisque ce sont les vacances scolaires, ce qui m'a permis d'être disponible sans problème.

Le centre d'examen (visible ici sur Google Street View) a un plateau de bonne qualité : le revêtement est dans un état irréprochable, parfaitement lisse, bien horizontal, le marquage est impeccable, il y a trois pistes moto qui peuvent servir simultanément (il y a aussi des pistes pour le permis poids lourd juste à côté, mais aujourd'hui elles ne servaient pas). Il y a un bâtiment avec des bureaux pour les inspecteurs, des salles où faire des vérifications administratives et où passer l'interrogation orale, et une salle d'attente avec une machine à café. (Et des toilettes hors service. Il y a un préfabriqué dehors avec des toilettes qui ne sont pas hors service, mais où, parce qu'il ne faut pas trop en demander, il n'y a ni lumière ni PQ ni savon ni eau chaude.)

Nous sommes arrivés à 13h30 au centre (après un rendez-vous fixé à l'auto-école à 12h00). L'inspectrice qui s'occupait de notre groupe cet après-midi a vérifié nos identités (et nos permis de conduire, pour ceux d'entre nous qui l'invoquions pour être dispensés de repasser le code) et a contrôlé notre équipement de protection. Il est apparu qu'il y avait un problème avec un élève qui, à cause d'un handicap (il est malentendant) devait passer une épreuve de conduite spécialement aménagée, mais à cause d'une mauvaise communication entre le médecin qui lui avait fait passer la visite de contrôle, la préfecture, le délégué départemental des inspecteurs et l'auto-école, l'information n'était pas parvenue jusqu'à l'inspectrice : notre moniteur accompagnateur a passé une bonne partie de son après-midi à téléphoner pour essayer de résoudre ce problème, mais malheureusement sans succès, cet élève n'a pas pu passer l'épreuve et a perdu sa journée, ce qui est vraiment moche pour lui.

Bref, à 13h45 le premier candidat à l'épreuve de la conduite est parti en circulation. Les deux d'entre nous qui passions le plateau serions examinés en dernier, du coup en attendant nous avons regardé (de derrière une barrière) les candidats qui passaient avec d'autres inspecteurs faire leur épreuve de plateau.

Chaque inspecteur a, apparemment, la charge d'un groupe de candidats, et fait passer à tout le monde l'exercice de poussette+vérifs, puis à tout le monde le parcours lent, puis à tous ceux qui ne sont pas éliminés les deux exercices du parcours rapide (dans la foulée l'un de l'autre), et enfin fait rentrer tous ceux qui restent pour leur faire passer l'interrogation orale.

J'ai reconnu l'inspecteur qui m'a fait passer le permis B il y a à peine plus d'un an, et dont j'avais raconté que j'avais beaucoup apprécié l'attitude : il avait l'air tout aussi bienveillant et détendu pour faire passer l'épreuve du plateau du permis A2. J'aurais voulu le saluer, mais il était occupé et, au moment où il ne l'était plus, l'inspectrice qui s'occupait de notre groupe revenait et ç'allait être à nous de passer.

On voit des choses assez surprenantes quand on regarde les autres passer le plateau. Notamment des erreurs de parcours (c'est-à-dire des gens qui passent par le mauvais endroit et ne font pas ce qui est demandé) : pourtant, l'inspecteur rappelle clairement le parcours et, vraisemblablement, si on passe le plateau, on a d'abord dû travailler les parcours un certain nombre de fois à l'auto-école (certes, tout le monde ne fait pas 87 heures de formation comme David Madore, mais quand même, au bout de quelques répétitions du même exercice on doit commencer à le connaître). Alors c'est vrai qu'au parcours lent il y a un cône isolé dont la seule fonction semble être d'inciter les candidats à se tromper quant au côté duquel il faut le contourner : mais on a vu un candidat faire un mélange entre slalom et freinage d'urgence et perdre ainsi stupidement un essai (et comme il a freiné trop tard au deuxième essai, il a perdu sa journée).

Bref, à 15h notre inspectrice est revenue des épreuves de circulation et s'est occupée de nos épreuves de plateau. Il n'y avait alors plus que nous sur le plateau, je veux dire, l'inspectrice et nous deux qui passions cette épreuve, et comme notre moniteur accompagnateur était occupé à essayer de régler le problème administratif de l'élève qui n'avait pas pu passer la circulation, nous nous sommes tenu lieu de passager l'un pour l'autre pour la partie avec passager du parcours lent.

J'ai eu un A à l'exercice de poussette+vérifs. Puis un B au parcours lent parce que j'ai posé un pied au sol entre la troisième porte et le premier jeu de piquets (et je n'ai évidemment pas voulu refaire un essai). L'autre élève de mon auto-école qui passait le plateau a eu deux fois C au lent et était donc éliminé, ce qui fait que j'étais le seul candidat restant sur le plateau. J'ai fait un freinage d'urgence très moche (je suis arrivé trop vite[#4], j'ai déclenché l'ABS au moins à l'arrière et peut-être à l'avant aussi, j'avais les bras mal tendus et regard au sol) mais qui valait quand même un A parce qu'on n'est pas noté sur le style. Puis un joli évitement (d'après mon moniteur) qui me valait aussi un A. Enfin, pour l'interrogation, je suis tombé sur la fiche 7, les éléments mécaniques liés à la sécurité, l'inspectrice m'a dit que je connaissais visiblement bien mon sujet et m'a mis un A. Fin de l'histoire à 15h30, sauf qu'il y a eu une ultime tentative de négocier une solution au problème administratif de l'élève qui n'avait pas pu passer, puis nous sommes rentrés sur Paris (arrivés à 17h00).

[#4] Le plateau d'examen, beaucoup plus lisse que notre plateau d'entraînement, était logiquement plus rapide, et je pense que j'ai dû tourner la manette d'accélérateur à la manière dont j'ai dû prendre l'habitude de le faire, bref, je crois que j'étais à 56km/h (au compteur) au moment de déclencher le freinage. Accessoirement, il n'y a pas que la texture du sol qui a pu me dérouter un peu : à force de répéter N fois les exercices sur le même plateau d'entraînement j'ai dû mémoriser (pour définir mes trajectoires) plein de petits repères visuels idiots sur le marquage et l'environnement qui étaient évidemment différents au centre d'examen. Avec un peu de mauvaise foi je peux dire que c'est ce qui explique mon B au parcours lent.

Mon moniteur semblait trouver que l'inspectrice n'avait pas fait tout son possible (i.e., contacter ses supérieurs) pour résoudre le problème administratif qui s'était posé. Mais de mon point de vue en tout cas, son attitude était irréprochable en courtoisie et en professionnalisme : je ne sais pas pourquoi les inspecteurs du permis de conduire ont une sale réputation, mais pour l'instant, 100% de ceux à qui j'ai eu affaire ont eu un comportement tout à fait plein de tact face à un candidat éminemment stressé.

Parce que oui, je suis du genre stressé. C'est peut-être idiot de stresser pour une épreuve qu'on choisit soi-même de passer et qui n'a pas vraiment d'enjeu pour moi (je disais dès le début que je ne sais même pas vraiment pourquoi je passe le permis moto, et c'est peut-être une sorte de défi idiot), mais c'est un fait que je le suis. Peut-être parce que je vis mal l'échec en général. Peut-être parce que je commençais à en avoir marre d'accumuler les heures et de répéter les séances de préparation au plateau. Ce n'est pas seulement qu'un échec à l'épreuve représente une perte d'argent : c'est aussi une perte de temps, et un retard (d'un bon mois dans le meilleur des cas) sur le moment où on réussit l'épreuve, donc, in fine, le permis. L'autre élève de l'auto-école qui passait aussi le plateau — et qui l'a raté — semblait, pour sa part, assez amer et déçu, et je le comprends tout à fait[#4b].

[#4b] Surtout qu'il a raté sont lent en rejouant deux fois presque exactement le même scénario (pied posé à terre, ce qui lui fait perdre sa concentration et amène une deuxième faute peu après) : le premier essai raté a dû augmenter son stress et précipiter la réitération des mêmes erreurs au deuxième.

Ajout () : Je pourrais ajouter, ce qui est sans doute assez révélateur de stress, que j'ai préféré ne rien dire de la date où je passais le plateau (à part à mon poussinet et à ma maman), histoire que si je le rate je n'aie pas à répondre à plein de questions du type alors, comment ça s'est passé ? (déjà quand on rentre à l'auto-école, il y a plein de gens qui la posent, ce qui doit être un peu pénible pour ceux qui ont raté).

Il me reste maintenant à commencer à préparer l'épreuve de circulation, et j'espère que ça ne prendra pas aussi longtemps[#5] pour l'obtenir (mais j'ai peur qu'à la fois les heures de cours et les places d'examen soient peu nombreuses et donc espacées dans le temps). Est-ce que je dois prendre le nombre élevé d'heures qu'il m'a fallu pour passer le permis B comme signe que ce sera de nouveau long ? Ou le fait que j'aie obtenu le permis B récemment et avec un très bon score comme un augure favorable ? Est-ce que tous les allers-retours que j'ai fait vers et depuis le plateau m'auront servi à quelque chose ? La réponse au prochain épisode.

[#5] Au moins, je peux croire que ce sera plus varié que la préparation au plateau ! Peut-être même que je ferai des découvertes géographiques.

J'aimerais bien avoir des statistiques sur le nombre d'heure de formation des candidats pour chaque épreuve, mais elles ne doivent pas exister. En revanche, il existe des statistiques sur le taux de réussite, qui sont déjà intéressantes : (en 2017, au niveau national) 64% pour l'épreuve de plateau du permis A2, et 91% pour l'épreuve de circulation du même permis — en comparaison, pour le permis B, le taux de réussite est de 57%. Ceci suggère que les candidats au permis A2 ont probablement déjà une bonne expérience de la conduite et réussissent facilement l'épreuve de circulation (et/ou qu'elle est intrinsèquement plus facile), mais il serait intéressant de creuser.

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(vendredi)

Explications et méditations sur le changement d'heure

Méta : Encore une fois je me suis laissé avoir à commencer à écrire une entrée sur un sujet, en l'occurrence l'heure locale, les zones horaires, les changements d'heure en été et en hiver, et la proposition d'y mettre fin en Europe, — et à sous-estimer complètement la quantité que j'avais à raconter sur ce sujet. finalement je me retrouve avec énormément de temps perdu et avec ce texte en trois parties qui auraient sans doute dû être trois entrées différentes sur trois questions certes apparentées mais pas identiques : Heure locale, temps universel et décalage entre eux (généralités assez évidentes mais étonnamment longues à écrire), Un (tout petit) peu d'informatique (sur la gestion informatique du temps universel et de l'heure locale, et sur la base de données timezone) et enfin Vers la fin du changement d'heure en Europe ? (où j'essaye de défendre le changement d'heure, ou, à défaut, l'idée que la France devrait être en « heure d'été » permanente si on doit absolument choisir).

Heure locale, temps universel et décalage entre eux

Il n'est pas de sujet si simple qu'on ne puisse le rendre incompréhensible par une mauvaise présentation. C'est du moins ce que je me dis en entendant je ne sais combien de discussions et de pseudo « explications » du concept de changement d'heure (passage de l'heure d'hiver à l'heure d'été et vice versa) et la proposition d'y mettre fin. Des phrases absconses comme à deux heures il sera trois heures (à moins que ce ne soit le contraire ?), l'usage de termes comme avancer et retarder ou, pire, gagner une heure et perdre une heure qui semblent inventés pour tout embrouiller : tout pour ne pas parler à Madame Michu du temps universel, selon l'idée préconçue que Madame Michu est forcément trop bête pour entendre parler de temps universel et/ou qu'elle ne veut rien en savoir, et du coup, on ne lui parle que de ce qu'elle voit, et rien ne fait sens. Alors voici une équation dont le niveau mathématique ne fera peur, j'espère, à personne :

heure locale = temps universel + décalage local

Le temps universel continue à avancer tranquillement, mais dans certains endroits comme la France, le décalage local change selon la saison (+1h en hiver, +2h en été) : quand le décalage passe de +1h à +2h fin mars ou revient de +2h à +1h fin octobre, cela donne un « changement d'heure ».

Expliquons plus précisément ce que sont ces trois termes (les notes ne sont là que pour ceux qui aiment les détails supplémentaires) :

  • Le temps universel est une mesure du temps qui est la même pour toute la Terre. Il existe en fait toutes sortes de subtilités sur le temps universel, mais je ne veux pas en parler[#] dans cette entrée qui se veut didactique : disons simplement que le temps dont je parle ici s'appelle en fait temps universel coordonné et s'abrège en UTC (ce qui n'est son abréviation ni en anglais ni en français mais c'est comme ça) ; ce temps universel coordonné est maintenu par un réseau d'horloges atomiques dans le monde entier[#2], dont on peut considérer, à moins de faire de la métrologie de très haute précision, qu'elles donnent toutes exactement la même heure, et dont chacune définit, via l'équation ci-dessus, la base du temps légal dans le pays considéré[#3] (par exemple, celle de l'Observatoire de Paris définit le temps légal en France).

    On disait autrefois heure de Greenwich, ce qui est un mauvais terme pour toutes sortes de raisons[#4], mais si quelqu'un parle d'heure de Greenwich, c'est probablement du temps universel qu'il veut parler, et il s'agit plus ou moins du temps solaire moyen mesuré à l'observatoire de Greenwich.

    Ce temps universel ne connaît ni de concept de fuseau horaire ni de concept d'heure d'hiver ou d'heure d'été : il est le même pour toute la Terre et, à des notes en bas de page près, il avance d'une seconde toutes les secondes[#5], c'est aussi simple que ça. (Il ne vous dit pas s'il fait jour ou nuit, parce qu'à tout moment il y a des endroits sur Terre où il fait jour et des endroits sur Terre où il fait nuit.)

    La façon raisonnable de donner une heure pour l'ensemble de la Terre est de la donner en temps universel (par exemple un événement astronomique : le prochain équinoxe — début du printemps boréal — aura lieu le 20 mars 2019 à environ 21:59 temps universel). Chaque lieu convertira alors cette heure en son heure locale en utilisant l'équation ci-dessus (par exemple 22:59 heure de Paris).

  • L'heure locale ou heure légale (ou heure locale légale, enfin, vous voyez, quoi) est l'heure qui a valeur légale, qui est censée être celle qu'affichent les horloges du pays ou de l'endroit considéré. En France, l'horloge parlante (ça existe encore, ce truc ?) est une bonne approximation de l'heure légale, ainsi que les les horloges de la SNCF.

    Enfin bref, l'heure locale, c'est l'heure que Madame Michu veut probablement voir affichée sur son ordinateur, téléphone, micro-ondes, ou que sais-je encore.

    L'heure locale est, évidemment, choisie pour coller au moins à peu près avec l'heure solaire moyenne à l'endroit en question (c'est-à-dire grosso modo l'heure indiquée par les cadrans solaires[#6][#7]) : on n'a pas envie que le soleil soit à son plus haut quand les horloges indiquent minuit mais plutôt quand elles indiquent midi. Mais bon à peu près est à dire très très vite : la Chine a la même heure légale d'est en ouest alors qu'il y a environ quatre heures de différence dans l'heure solaire entre les deux extrémités du pays. Et on peut vouloir volontairement décaler l'heure légale par rapport à l'heure solaire parce que les activités humaines ne sont pas forcément centrées par rapport à midi, je vais y revenir.

  • Le décalage (local) (i.e., décalage de l'heure locale par rapport à UTC) est, fort logiquement, la quantité qu'il faut ajouter ou retrancher au temps universel pour obtenir l'heure locale. Il est généralement un nombre entier d'heures, même s'il y a des endroits qui font les malins en utilisant des demi-heures (voire des quarts d'heures, I'm looking at you, Nepal). On écrit généralement le décalage sous la forme +hh:mm pour indiquer qu'on ajoute hh heures et mm minutes à UTC pour obtenir l'heure locale, ou −hh:mm pour indiquer qu'on les soustrait (et comme je viens de le dire, mm vaut très souvent 00, auquel cas on peut juste écrire ±hh).

    Il y a essentiellement deux sortes d'endroits (même si je n'exclus pas qu'il y ait des cas vraiment bizarres qui ne rentrent dans aucune des deux cases) :

    • Les endroits qui utilisent un même décalage local tout au long de l'année. Par exemple, l'heure locale en Algérie est définie par un décalage de +01:00, c'est-à-dire que l'heure légale y est une heure de plus que le temps universel (coordonné).
    • Les endroits qui utilisent deux décalages locaux différents, un en hiver (heure d'hiver) et un en été (heure d'été). Par exemple, jusqu'à nouvel ordre, un énorme bout de l'Union européenne (de l'Espagne à la Pologne et la Hongrie, en passant par la France, l'Allemagne, l'Italie et l'Autriche) utilise le même décalage, qui vaut une heure (+01:00) en hiver et deux heures (+02:00) en été (c'est la zone heure d'Europe centrale). Évidemment, à l'échelle de la Terre, personne n'a été capable de se mettre d'accord sur ce que hiver et été veulent dire, même pour un seul hémisphère, donc si un endroit donné change au plus deux fois de décalage par an, sur la Terre entière, c'est beaucoup plus compliqué.

    Même s'il y a toutes sortes d'irrégularités, le décalage local a tendance à être positif et d'autant plus grand qu'on se déplace à l'est de Greenwich (et grosso modo d'une heure par 15° de longitude, cf. la note #7) et négatif quand on se déplace à l'ouest de Greenwich. C'est ce qui permet à l'Australie (UTC+11:00 pour Sydney en été) d'être parmi les premiers à fêter la nouvelle année. Comme il n'aura pas échappé à quiconque que la Terre est plutôt ronde, les endroits avec un décalage très positif (du genre +12:00) ne sont finalement pas très loin des endroits avec un décalage très négatif (du genre −12:00) : la limite entre les deux s'appelle la ligne internationale de changement de date (parce qu'on observera qu'entre un endroit à UTC+12:00 et un endroit à UTC−12:00 l'heure dans la journée est la même et c'est la date qui change)[#8].

    (On remarquera que j'évite soigneusement le terme de fuseau horaire, qui est plus source de confusion qu'autre chose. En général on définit le fuseau par le décalage en hiver, qui est le décalage considéré comme normal, mais l'intérêt de cette définition me semble limité[#8b] : convenons, donc, de ne pas du tout parler de fuseaux.)

À quoi sert ce système d'heure d'hiver et d'heure d'été ? Si on vit proche de l'équateur : à rien du tout, le soleil se couchant à peu près à la même heure toute l'année (la notion d'hiver et d'été étant, d'ailleurs, douteuse). Si on vit proche des pôles, ça ne sert pas à grand-chose non plus (en hiver il fait nuit tout le temps et en été jour tout le temps, alors…). Mais sous des latitudes moyennes où la durée du jour varie entre quelque chose comme 8h et 16h du solstice d'hiver au solstice d'été, il peut y avoir des raisons de ne pas garder le même décalage (au temps universel, donc à l'heure solaire moyenne) tout au long de l'année : l'idée est que, grosso modo, si on a 8h de soleil, on préfère qu'elles tombent entre environ 08:00 et 16:00 heure légale (le midi solaire tombant donc vers 12:00 légal), tandis que si on en a 8h de plus, on va plutôt vouloir rajouter de l'ensoleillement vers la fin de la journée civile que vers le début (puisque les gens, qui font plutôt des choses après leur journée de travail qu'avant, en profiteront plus), peut-être entre 05:00 et 21:00 (le midi solaire tombant alors vers 13:00 légal) ; mais bien sûr, ce qu'on décale, dans l'histoire, ce n'est pas l'ensoleillement, c'est l'heure légale pour la faire coller avec l'ensoleillement : c'est-à-dire qu'on aura envie que le décalage de l'heure légale soit plus important en été qu'en hiver (pour qu'il soit une heure légale plus tardive quand il est midi solaire, de façon à déplacer le midi solaire vers la fin de la journée civile ; ce graphique est plutôt bien fait). On introduit donc un décalage supplémentaire en été : que je sache, ce décalage est toujours presque toujours d'une heure[#8a] (faire plus en une seule fois serait sans doute trop pénible, et faire en plusieurs fois serait sans doute source de confusions encore plus grandes, donc une heure une fois semble être le point évident).

L'introduction de l'heure d'été s'est faite, dans la plupart des pays qui l'utilisent, les années '70 pour des raisons d'économie d'énergie (suite au choc pétrolier). Ce gain d'énergie est controversé. Mes à mes yeux, la principale vertu du changement d'heure est de fournir des journées utilisables plus longues en été plutôt que de gâcher du soleil à un moment où on dort (évidemment, rien ne m'interdit de me lever une heure plus tôt pour profiter de ce soleil, mais le fait est que les activités sociales sont concentrées en fin de journée — essayez de donner rendez-vous à des amis à 6h du matin dans un bar pour prendre un verre avant le travail, si vous voyez ce que je veux dire). Je peine à comprendre pourquoi cet argument évident n'est pas plus mis en avant !

Toujours est-il que le changement d'heure, qui en France correspond au passage du décalage +01:00 (heure d'hiver) à +02:00 (heure d'été) le dernier dimanche de mars, et de +02:00 (heure d'été) à +01:00 (heure d'hiver) le dernier dimanche d'octobre, est un changement d'heure locale venant d'une modification du décalage local à UTC (comme je viens de le dire) et qui n'affecte en rien UTC : le temps universel, lui, n'a rien à faire de cette histoire et continue d'avancer d'une minute par minute comme il le doit.

Personnellement, je retiens le sens du changement d'heure en retenant que la France est à UTC+01:00 en hiver et à UTC+02:00 en été (ce qui est, de toute façon, utile à savoir séparément), mais si j'ai un doute je sais que c'est parce qu'on veut décaler le midi solaire vers la fin de la journée civile en été.

(La suite après les notes…)

[#] Pour ceux qui veulent les subtilités, je vous renvoie à cette page que j'ai écrite il y a longtemps, ainsi qu'aux notes suivantes.

[#2] En fait, les horloges atomiques en question comptent et affichent deux heures différentes : le temps atomique international (TAI, qui compte vraiment une seconde par seconde) et le temps universel coordonné (UTC, qui cherche à rester proche de la rotation de la Terre), lesquels diffèrent toujours d'un nombre entier de secondes. Les deux diffèrent (depuis fin 2016) d'exactement 37s : UTC=TAI−37s. Occasionnellement, ce décalage est modifié d'une seconde par l'ajout (ou, hypothétiquement, la suppression) d'une seconde intercalaire, comme expliqué dans la note #5 ci-dessous. Mais TAI ne nous intéresse pas ici, puisque c'est UTC qui est la base du temps légal.

[#3] Enfin, sauf peut-être une poignée de pays qui cherchent à faire les malins en théorie et sans doute pas en pratique : le Danemark, spécifiquement, censément utilise légalement UT1 au lieu d'UTC, mais c'est un peu une blague (et un truc qui se répète sur Internet) et la loi n'est pas appliquée (comme l'explique la vidéo de Tom Scott).

[#4] La moindre n'étant pas que, pendant l'été, l'heure légale à Greenwich (qui est celle de Londres, évidemment) n'est pas l'heure de Greenwich, ce qui rend ce terme furieusement source de confusion. Une autre étant que, en fait, historiquement, le terme d'heure de Greenwich désignait le temps solaire moyen mesuré à l'observatoire de Greenwich décalé de douze heures puisque les astronomes préfèrent changer de jour à midi où il ne se passe pas grand-chose pour eux. Enfin, parler d'heure de Greenwich ne spécifie pas si on parle de temps universel coordonné ou d'un autre de ses avatars.

[#5] C'est en fait le temps atomique international (TAI) qui compte vraiment une seconde par seconde. Le temps universel coordonné UTC doit parfois être corrigé d'une seconde pour rester dans une marge de ±1s du temps universel astronomique vraiment mesuré (UT1 — enfin, là aussi il y a des subtilités, mais je ne rentre vraiment pas dedans). Lors de l'ajout d'une seconde intercalaire, UTC passe de 23:59:59 à 23:59:60 puis à 00:00:00 le jour suivant, ce qui est une façon de le faire avancer sans vraiment le faire avancer et donc de changer son décalage par rapport à TAI. Comme c'est bien UTC qui définit l'heure légale, il y a des heures légales qui se terminent en :60 secondes, mais vous avez peu de chances d'avoir un réveil ou un ordinateur qui vous les montrera correctement parce que c'est le bordel.

[#6] Correction faite de l'équation du temps.

[#7] Quitte à négliger des subtilités dans la définition du temps universel (et de la longitude), on peut considérer que l'heure solaire moyenne est donnée par : temps universel + longitude/(15°/h) (autrement dit, 15° de longitude apportent une heure de décalage de l'heure solaire moyenne par rapport au temps universel), la longitude étant comptée positivement vers l'est et négativement vers l'ouest. Le décalage « typique » d'un endroit, si on veut que l'heure locale colle à peu près avec l'heure solaire moyenne, sera donc sa longitude divisée par 15°/h.

[#8] Les endroits à UTC+beaucoup sont très à l'est de Greenwich, donc juste à l'ouest de la ligne du changement de date, et les endroits à UTC−beaucoup sont très à l'ouest de Greenwich, donc juste à l'est de la ligne du changement de date. La ligne de changement de date est grosso modo aux antipodes du méridien de Greenwich, même si son emplacement exact dépend des décisions légales des différents pays concernés de se placer à UTC+beaucoup ou UTC−beaucoup (les Samoa ont d'ailleurs décidé, fin 2011, de passer leur fuseau de UTC−11 à UTC+13 pour être plus proches de l'Australie, ce qui leur a fait sauter un jour entier, décalant ainsi localement un peu vers l'est la ligne de changement de date). Mais la providence ayant évidemment placé la nation maîtresse des mers (le glorieux Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande) aux antipodes de régions où il n'y a rien, le problème était ainsi relégué à un endroit où nul ne s'en souciait.

[#8a] Ajout () : On me signale l'exemple (unique ?) de Lord Howe Island en Australie, qui ajoute seulement une demi-heure à son déclage pour faire son heure d'été (elle passe de UTC+10:30 en hiver à UTC+11:00 en été).

[#8b] Si un pays décide de passer en heure d'été permanente, faut-il en conclure qu'il a changé de fuseau (puisque c'est maintenant son heure d'hiver comme d'été) ? Ou qu'il est toujours sur le même fuseau mais qu'il n'y est jamais l'hiver ? Quelle question byzantine !

Un (tout petit) peu d'informatique

Parlons un peu informatique, maintenant : quand un système informatique enregistre une date, il y a essentiellement trois possibilités quant aux informations à mémoriser :

  1. stocker uniquement le temps universel,
  2. stocker uniquement l'heure locale,
  3. stocker les deux (ou, ce qui revient au même, l'une des deux — généralement le temps universel — et aussi le décalage).

La solution (A) est globalement satisfaisante : retenir le temps universel d'un événement, c'est justement retenir quand cet événement s'est produit — c'est le situer dans le temps au sens le plus pur. Le temps, pour l'ordinateur, est surtout le temps universel : c'est celui qui permet de mesurer correctement des intervalles et d'ordonner des événements, c'est celui qui est valable dans le monde entier, c'est celui qui est imposé par l'essentiel des formats de stockage. Stocker une date et heure, donc, c'est généralement stocker le temps universel et seulement lui.

L'heure locale est une information pertinente pour communiquer avec des humains, généralement pas pour des calculs informatiques. Un protocole comme NTP (qui sert à synchroniser les horloges d'ordinateurs par réseau) utilise évidemment le temps universel[#9].

La solution (B) est presque toujours épouvantable. Une heure locale sans indication de décalage ne vaut rien, elle ne situe pas un événement dans le temps, elle ne permet pas de calculer des intervalles ni même de trier fiablement. Travailler avec l'heure locale comme information primaire est presque toujours une erreur[#10].

Pour l'anecdote, je suis tellement pointilleux là-dessus que même quand j'écris à la main, en tête d'une feuille de papier, la date et l'heure actuelles (je fais toujours ça en tête de mes brouillons mathématiques pour pouvoir retrouver, plus tard, dans quelle ordre les trier), j'écris la date au format ISO-8601 (=RFC 3339), par exemple 2019-02-22T21:28+01:00, y compris avec son indication de décalage par rapport à UTC.

(Un exemple de cas où je pense quand même que la solution (B) est la bonne serait celui d'une alarme : si je mets une alarme pour le 14 juillet 2022 à 7h du matin heure de Paris, l'ordinateur a intérêt à retenir 7h du matin heure de Paris comme information primaire, même si on ne sait pas encore si 7h du matin heure de Paris sera 05:00 ou 06:00 temps universel puisque les règles pourraient changer !)

Reste la possibilité (C) : stocker les deux (ou, ce qui revient au même, et c'est généralement la forme que cela prendra, stocker le temps universel et le décalage). C'est ce qui se fait, par exemple, pour un mail (selon la RFC 5322) : la date d'expédition note l'heure locale et le décalage en vigueur pour l'expéditeur. J'ai tendance à penser que c'est la meilleure option dès qu'il y a une notion de localité et d'interaction humaine et/ou légale (pour un mail, y a la localité de l'expéditeur, et il est pertinent de savoir non seulement quand le courrier a été expédié au sens chronologie mais aussi quand au sens humain pour l'expéditeur — était-ce pour lui le matin, la journée, le soir, la nuit…). Bref, c'est souvent à discuter au cas par cas[#11].

À part les mails, un exemple de cas où il me semble important de stocker selon cette possibilité (C) à la fois le temps universel et l'heure locale, c'est une photo ou une vidéo : un voyageur veut sans doute que ses photos soient affichées avec l'heure (locale) qu'il était à l'endroit où il les a prises au moment où il les a prise, ce qui implique de mémoriser l'heure locale, en même temps qu'il veut qu'elles soient ordonnées correctement même s'il a franchi une limite de zone horaire (par exemple : pris une photo en Espagne à la frontière portugaise, traversé cette frontière retranchant ainsi une heure à l'heure légale, et pris une nouvelle photo de l'autre côté de la frontière, dont l'heure légale sera ainsi antérieure mais qui sera chronologiquement postérieure). Bref, il y a beaucoup de cas où je pense que la solution (C) est la bonne. (Je regrette qu'elle ne soit pas plus souvent employée ; ou en tout cas, qu'elle soit souvent difficile à appliquer en pratique[#12].)

Maintenant, si les ordinateurs bien faits raisonnent en temps universel, les humains préfèrent généralement qu'on leur affiche une heure locale. Si on n'a que le temps universel, on va donc quand même souvent vouloir le présenter, dans les interactions humaines, sous forme d'une heure locale : si on n'a pas stocké l'heure locale de l'événement considéré à l'endroit où il s'est produit (possibilité (C) ci-dessus) ou si ça n'a tout simplement pas de sens, bref, si on n'a que le temps universel, on veut montrer l'heure locale qu'il était, à l'endroit où on se trouve maintenant, lors de la date considérée (c'est-à-dire pour le temps universel connu).

Pour ça, il faut donc des informations sur le décalage. On pourrait imaginer ne stocker que le décalage actuel, et tout montrer avec ce même décalage : mais ce n'est évidemment pas bon — quand l'ordinateur de Madame Michu passe de l'heure d'hiver à l'heure d'été, elle veut quand même que les heures de modification des fichiers soient montrées à l'heure locale qu'il était quand ces modifications ont été faites, pas soudainement toutes à l'heure d'été ! (Si le système utilisait la possibilité (C) ci-dessus, le problème serait réglé, mais je suppose qu'il n'a stocké, selon la possibilité (A), que le temps universel.) Écartons donc cette idée[#13].

Bref, il faut un tableau de règles permettant de trouver le décalage (de retrouver le décalage pour des dates passées, et de prévoir le décalage pour des dates à venir) entre l'heure légale et le temps universel… pour l'endroit où on se trouve actuellement, mais aussi, idéalement, pour tout endroit sur Terre.

Ce tableau de règles s'appelle la base de données timezone ou base de données d'Olson (du nom de son fondateur, Arthur David Olson). Il s'agit d'une tentative monumentale pour documenter, pour le monde entier, non seulement les fuseaux horaires mais aussi les règles de changement d'heure, à la fois les règles en vigueur actuellement, et celles qui ont eu cours par le passé (sans remonter, évidemment, trop loin dans le passé, parce qu'au bout d'un moment la seule chose qui fait sens est d'utiliser la règle générale décalage = longitude/(15°/h) qui donne le temps solaire moyen).

Et ce qu'on constate, c'est que c'est un chaos indescriptible : les règles n'arrêtent pas de changer. Les législateurs de tous les pays ont l'air de prendre un plaisir pervers à jouer avec les règles de changement d'heure — mais vous ne pouvez pas arrêter d'y toucher sans arrêt, sérieusement ? Il semble y avoir largement un changement par mois, voire plus (janvier 2019 : Metlakatla, Alaska, passe du fuseau pacifique au fuseau alaskan ; décembre 2018 : São Tomé et Príncipe repasse de +01 à +00 ; Kyzylorda, Kazakhstan passe de +06 à +05 ; octobre 2018 : le Maroc décide de rester de façon permanente à +01 ; Volgograd passe de +03 à +04 ; les îles Fiji mettent fin à l'heure d'été une semaine plus tôt ; le Chili change ses règles sur l'heure d'été ; et ainsi de suite). Même en comptant ~200 pays dans le monde, un changement de règles par mois, ça fait un changement de règles tous les ~15 ans par pays (moyenne bidon, évidemment : tous ne sont pas également coupables de cette manie), c'est beaucoup trop selon moi. Manifestement, les gens n'arrivent pas à comprendre que, pour ce genre de choses, il vaut mieux avoir des règles imparfaites que des règles qui changent tout le temps. Mais laissons ça de côté pour le moment.

Bref, il y a de valeureux volontaires (essentiellement Paul Eggert, salué soit-il) qui traquent les changements de changements d'heure(!) dans le monde entier et qui les documentent dans un format informatiquement utilisable (voici par exemple pour l'Europe), et ce fichier est ensuite (compilé puis) distribué à toutes sortes de systèmes informatiques, par exemple les smartphones et les ordinateurs de bureau. (Même si au départ c'était quelque chose pour Unix, je pense que maintenant que c'est standardisé et distribué par l'IANA[#13b], tout le monde utilise la même base de données timezone, il n'y a essentiellement plus de systèmes qui font les malins.) Pour les ordinateurs reliés de façon régulière au réseau, cette base de données timezone va être mise à jour avec les mises à jour ordinaires du système ; pour un système « embarqué » qui ne reçoit des mises à jour que de façon irrégulière, voire jamais, il y a possiblement problème : pas lors du changement d'heure mais lors du changement de règles de changement d'heure (ce qui, je viens de le dire, n'est pas aussi rare qu'on pourrait le souhaiter).

Je me souviens par exemple (mais j'ai déjà dû le raconter plein de fois) que quand je suis entré à l'ENS en 1996, une des premières choses que j'ai pu constater sur le système informatique était que… les ordinateurs retardaient d'une heure (il y avait par exemple le message c'est l'heure du pot — c'est-à-dire l'heure de la cantine — qui s'affichait une heure trop tard). La raison est que jusqu'en 1995, la France passait à l'heure d'hiver le dernier dimanche de septembre, et à partir de 1996 (suite à une harmonisation européenne) le dernier dimanche d'octobre : en octobre 1996, les ordinateurs (sous SunOS) continuaient à appliquer les anciennes règles et étaient donc revenues à l'heure d'hiver alors que l'heure légale était l'heure d'été pour encore un mois. Mettre à jour le système n'était pas si simple à l'époque !, mais il continue à y avoir, et il y aura toujours, des systèmes qui seront difficiles à mettre à jour.

Le paradoxe dans une telle situation, c'est que l'utilisateur, voyant un ordinateur qui affiche une heure incorrecte, va se demander mais pourquoi on ne peut pas juste le remettre à l'heure ? — et ce n'est pas une question dénuée de fondement. C'est ce que j'avais moi-même demandé en 1996. On ne peut pas juste le remettre à l'heure parce que l'ordinateur est à l'heure, pour ce qui est du temps universel, il le reçoit par réseau, et c'est ça qui est le plus important. (Forcer un changement d'heure casserait le temps universel et toutes sortes de choses subtiles qui vont avec.) Ce qui est incorrect n'est pas l'heure, c'est le décalage local ; et il n'est pas prévu de corriger facilement le décalage local : généralement, on demande juste à l'utilisateur de choisir l'emplacement (parmi un ensemble de villes) dont on veut appliquer les règles. Ce n'est pas tout à fait vrai, évidemment, il y a moyen de forcer le décalage, soit en appliquant les règles d'un autre endroit, soit en forçant une valeur numérique, ou même en imposant des règles explicites[#14]… mais essayez de convaincre votre smartphone Android ou iOS de passer à l'heure d'été à un moment différent, ce ne sera sans doute pas facile.

Certains informaticiens considèrent (à raison selon moi) que le temps qui importe vraiment c'est le temps universel[#14b] et en concluent (à tort selon moi) que l'heure locale est uniquement un problème d'interface utilisateur, sans grande importance. Ce point de vue néglige le fait que Madame Michu est parfaitement en droit d'attendre que son ordinateur ou smartphone affiche correctement l'heure locale et ne se satisfera pas de la réponse oh, le temps universel est correct, c'est juste l'affichage qui buggue : pire, prise entre des gens qui considèrent qu'elle n'a pas à savoir ce qu'est le temps universel et un système qui lui affiche une heure locale fausse, elle va sans doute chercher par tous les moyens à corriger l'heure, ce qui, au mieux, ne marchera pas, et au pire, le décalage étant faux, donnera un temps universel faux, ce qui peut causer toutes sortes de problèmes insidieux. Rendons le pouvoir à Madame Michu !

Ce qu'il faudrait, donc, c'est (1) permettre très facilement de mettre à jour la base de données timezone (même sur des systèmes embarqués, et ce, sans mettre à jour tout le système)[#15], (2) fournir une interface utilisateur simple (utilisable même par Madame Michu) pour (a) afficher le décalage local actuel (pas juste sous forme de nom de ville mais d'heures+minutes par rapport à UTC), (b) le corriger manuellement s'il est faux, et peut-être même (c) saisir manuellement des règles spécifiques, et aussi (3) fournir une abondance de moyens de bloquer les problèmes qui peuvent survenir de la diffusion d'une heure locale fausse ou d'un décalage faux (par exemple je crois que le réseau GSM permet la dissémination de l'heure et du décalage[#16] locaux, mais (i) je crois que certains opérateurs renseignent mal l'un ou l'autre et (ii) il n'est pas du tout clair comment le téléphone doit réagir en cas de changement du décalage local et comment interpréter s'il s'agit d'un changement de fuseau ou d'un changement d'heure — l'utilisateur doit donc avoir toute latitude pour corriger une éventuelle interprétation erronée).

(La suite après les notes…)

[#9] Enfin, évidemment… Il y aurait à dire de l'argument selon lequel il serait peut-être plus opportun d'utiliser le temps atomique international (TAI). Encore une fois, je renvoie à ce manifeste pour ma proposition et ma position (en bref : utiliser UTC, mais le gérer correctement et fiablement) sur comment résoudre ce merdier.

[#10] Hélas, le système de fichiers FAT et ses descendants directs utilisent, justement, l'heure locale pour noter la date de modification des fichiers. Hélas aussi, certains systèmes d'exploitations insistent, ou préfèrent, stocker l'heure locale plutôt que le temps universel dans l'horloge persistante de l'ordinateur. Ces erreurs historiques continueront de causer des problèmes pour encore un moment. (Sous Unix, c'est particulièrement emmerdant, parce que la notion d'heure locale n'est même pas vraiment définie, c'est juste un truc d'affichage : voir cependant ce post.)

[#11] Exemple de cas précis : je vais à San Francisco, j'informe évidemment mon ordinateur portable de l'heure qu'il est (c'est-à-dire que je lui donne le décalage, ou bien il le déduit de l'information qu'il est à San Francisco, et le temps universel est obtenu par réseau) ; je tape une note dans cet en fin d'après-midi, je rentre à Paris : une fois mon ordinateur remis à l'heure de Paris (c'est-à-dire informé du nouveau décalage), quelle heure doit-il m'afficher pour le fichier ? Mes trois possibilités seraient grosso modo : (A) afficher l'heure de Paris qu'il était quand le fichier a été créé (le système de fichiers ayant mémorisé le temps universel, sans retenir le décalage, et il est maintenant converti en heure de Paris), (B) afficher l'heure de San Francisco sans précision particulière (le système de fichiers ayant mémorisé l'heure locale, sans retenir le décalage), ou (C) afficher l'heure de San Francisco avec une précision particulière attirant l'attention que c'est une heure « hors fuseau », équivalente à telle heure de Paris (le système ayant mémorisé à la fois le temps universel et le décalage). [Correction : j'avais écrit cette note avec San Francisco une fois sur deux et New York une fois sur deux à cause d'un changement d'avis en cours d'écriture — j'ai rectifié pour mettre San Francisco partout.]

[#12] Un système de base de données comme PostgreSQL ne permet pas simplement de stocker une heure locale avec son décalage. C'est pire que ça : le type timestamp with time zone de SQL mémorise un temps (en étant capable de le convertir depuis ou vers n'importe quelle zone horaire) sans mémoriser d'information de décalage, ce qui est en gros la première possibilité que je listais et atrocement confusant compte tenu du nom du type. Le type timestamp without time zone de SQL mémorise la même quantité d'information et peut servir pour une heure locale ou un temps universel (la seule différence entre les deux est l'intention du programmeur, pas la donnée stockée). Voir aussi cette réponse StackOverflow. Mais rien n'est prévu pour stocker commodément une heure et un décalage comme dans ma possibilité (C).

[#13] Une autre possibilité imaginable (à part tout montrer selon le décalage actuel et tout montrer selon les règles applicables au lieu actuel) serait que l'ordinateur retînt au fil du temps le décalage définissant son heure locale : ce ne serait pas forcément absurde, mais je ne sais pas si c'est optimal : ça voudrait dire, par exemple, que si Madame Michu a fait un voyage à San Francisco en juillet 2018, son ordinateur lui montrerait ensuite les heures pour juillet 2018 à UTC−07:00, ce qui fait peut-être sens pour les fichiers qu'elle aurait créés sur place, cf. la note #11, mais pas forcément pour les autres ! Et de toute façon, ça ne résout pas le problème des dates à venir pour lesquelles on ne peut que prévoir le décalage en utilisant un système de règles.

[#13b] Y compris le format binaire depuis très récemment.

[#14] Sous Unix, cela se fait en réglant la variable d'environnement TZ : par exemple TZ=Asia/Tokyo date me donne l'heure qu'il est actuellement à Tōkyō, TZ=Etc/GMT-02 règle l'heure à UTC+02:00 (oui, c'est horrible, le signe est inversé) ; et si on écrit quelque chose comme TZ="ParisHiver-1ParisEte,M3.5.0/2,M10.5.0/3" il me semble que ça définit, dans cette syntaxe abominable, les règles utilisées actuellement pour la France.

[#14b] Sous Unix, la notion d'heure locale n'est même pas vraiment définie (cf. aussi les notes #10 et #14 ci-dessus), ou dans la mesure où elle l'est, elle est spécifique à un processus (ce qui est logique du point de vue interface utilisateur : un ordinateur peut s'utiliser à distance, et ce qui compte comme heure locale est celle de l'endroit d'où on l'utilise pas celle de l'endroit où s'avère être sis l'ordinateur, même si ce dernier servira de valeur par défaut).

[#15] Il semble qu'Android ait adopté quelque chose de ce genre dans ses versions récentes. Mais comme d'habitude avec Android, c'est extraordinairement compliqué, je ne peux pas juste aller sur un site Web récupérer la dernière version et la mettre en place simplement, non, non, ce serait bien trop simple.

[#16] Exprimé, si j'en crois certaines sources, en quarts d'heure par rapport à UTC.

Vers la fin du changement d'heure en Europe ?

L'Union européenne impose actuellement (directive 2000/84/CE du Parlement européen et du Conseil du 19 janvier 2001 concernant les dispositions relatives à l'heure d'été) que l'heure d'été dure, pour l'ensemble de l'Union européenne, du dernier dimanche de mars à 01:00 temps universel, jusqu'au dernier dimanche d'octobre à 01:00 temps universel[#17]. Je ne comprends pas bien dans quelle mesure cette directive (ou d'autres parties du droit européen) impose aux états membres de pratiquer un changement d'heure ou impose seulement que si il y a changement d'heure alors il a lieu aux dates que je viens de dire. (J'avais toujours cru comprendre que c'était cette dernière interprétation qui était la bonne, et ma lecture comme non-juriste de la directive elle-même semble aller plutôt dans ce sens, mais j'ai entendu des gens prétendre le contraire et le fait qu'on rapporte que la Commission entend mettre fin au changement d'heure semble suggérer que la directive l'impose — notons j'ai peut-être changé plusieurs fois entre des univers parallèles.)

Le changement d'heure agace apparemment beaucoup de gens qui se plaignent soit du désagrément de devoir changer l'heure de toutes sortes de gadgets électroniques (pourtant de moins en moins nombreux vu le nombre de choses qui connaissent les règles comme je l'ai expliqué plus haut, ou qui reçoivent l'heure locale via GSM, radio ou équivalent), et/ou de celui d'avoir une heure de sommeil (ou de week-end) de moins fin mars. La Commission européenne a lancé en 2018 une consultation pour savoir ce que les Européens pensaient du changement d'heure et la réponse a été que 84% des personnes consultées y sont opposés et voudraient y mettre terme (les résultats varient selon les pays : la Grèce, Chypre et Malte sont les plus favorables au changement d'heure, la Finlande et la Pologne les plus défavorables — il y a sans doute un effet de la latitude mais il n'est pas vraiment celui que j'attendais) : la Commission Juncker a donc initialement pensé mettre fin au changement d'heure dès 2019, mais les États membres ont fait savoir que les difficultés techniques n'étaient pas minces et le projet est sans doute reporté à 2021 (voire plus loin si des difficultés importantes surgissent). Si le changement d'heure est aboli, les États membres auraient le choix, chacun pour sa part, entre rester de façon permanente sur l'heure d'hiver (qui est plus ou moins considérée comme son heure normale : c'est l'heure d'été qui est une heure avancée, pas l'heure d'hiver qui est une heure reculée) ou rester de façon permanente sur l'heure d'été ; même s'il y a lieu de s'inquiéter, comme je vais le dire plus bas, que toutes sortes de problèmes ne surviennent si, par exemple, la France et l'Allemagne ne font pas le même choix.

L'Assemblée nationale française mène actuellement sa propre consultation à ce sujet (le questionnaire est assez mal fait, les deux dernières questions sont redondantes, et il y a aussi une question extrêmement obscure où on demande l'importance qu'aurait le fait de maintenir ou de ne pas maintenir le changement d'heure — passons).

Je voudrais donner mon propre avis sur le sujet.

Je suis clairement dans la minorité parce que je suis tout à fait favorable au changement d'heure ; mais dans la mesure où il doit être supprimé, je préfère largement une heure d'été permanente (c'est-à-dire mettre la France à UTC+2 plutôt que le UTC+1 de l'heure d'hiver actuelle). Expliquons un peu mes raisons :

  • Si je dois choisir entre UTC+2 (heure d'été permanente) et UTC+1 (heure d'hiver permanente), je préfère largement UTC+2. La raison est celle que j'ai déjà expliquée plus haut : fournir des journées utilisables plus longues en été plutôt que de gâcher du soleil à un moment où on dort ; en effet, les activités humaines ne sont pas centrées sur le midi solaire (qui, à Paris, à des fluctuations près dues à l'équation du temps, a lieu à peu près à 11:50 temps universel, c'est-à-dire 12:50 à l'heure d'hiver et 13:50 à l'heure d'été). Si on a une longue période de soleil, il vaut mieux la répartir autant que possible sur les moments où on fait quelque chose de la journée. Évidemment, le fait que je sois du genre à me lever tard et me coucher tard (par rapport à l'heure légale) joue dans ma préférence, mais comme je le disais plus haut, ce n'est pas que moi, beaucoup plus de gens sortent en soirée après le travail qu'en matinée avant le travail ! À titre d'exemple, le 1er mai[#19] prochain, le soleil se lèvera à Paris à 04:31 temps universel et se couchera à 19:05 : en UTC+1 cela correspond à 05:31→20:05, tandis qu'en UTC+2 (règle actuelle) cela correspond à 06:31→21:05 : le second me semble nettement préférable, je pense qu'il y a plus de gens qui veulent profiter du soleil autour de 20h30 qu'autour de 6h du matin.
  • Je donne cet argument pour la France, mais il est d'autant plus fort qu'on est à l'est du fuseau : il est peu vraisemblable que la Pologne ou même l'Allemagne aient envie de passer en UTC+1 permanent (ce qui donnerait du soleil de 04:35 à 19:32 le 1er mai à Berlin, ce serait vraiment idiot alors que 05:35→20:32 en UTC+2 comme actuellement, est tout à fait raisonnable). Comme il y a toutes sortes de raisons de vouloir que le bloc reste uni (je vais y revenir), le UTC+2 semble nettement préférable. Même l'Espagne, qui est très à l'ouest dans le fuseau, a probablement culturellement l'habitude de profiter de soirées étendues et pourrait donc aussi préférer UTC+2.
  • L'hiver, l'argument est beaucoup moins fort (les journées sont de toute façon bien courtes, ça m'est un peu égal comment le soleil y est réparti, il tombera de toute façon à un moment utile). Je comprends un peu qu'il soit désagréable que le soleil se lève à 09:41 le 22 décembre à Paris, si on passe à UTC+2 permanent — mais bon, à UTC+1 comme actuellement il est déplaisant qu'il se couche à 16:56, de toute façon c'est pénible d'avoir si peu de soleil. Disons que pour mon confort vraiment égoïste, UTC+2 est peut-être préférable, mais j'ai tendance à penser qu'à un niveau plus général, UTC+1 est sans doute plus adapté en hiver.
  • Je suis très sceptique quant à l'argument qui veut que le changement d'heure perturbe le rythme circadien : cet argument est crédible venant de gens qui se lèvent tous les jours à la même heure (ce qui est, effectivement, sans doute une bonne idée pour la santé), mais j'ai plein de raisons de croire que l'immense majorité de mes compatriotes ne se lèvent pas du tout à la même heure le week-end et en semaine (une raison étant, par exemple, la manière dont il est culturellement admis de faire du bruit le vendredi ou samedi soir sous prétexte que le lendemain les gens peuvent se lever plus tard). Si on est capable de changer d'heure de lever et de coucher deux fois par semaine (et probablement par un écart plus important qu'une heure), je pense qu'on doit y arriver deux fois par an !…
  • …Mais tant qu'à donner des ressentis sur le bien-être, voici le mien : je vis chaque année le passage à l'heure d'été comme un moment de grand bonheur — comme une victoire symbolique de la lumière sur l'obscurité, c'est un véritable plaisir de voir arriver le dernier dimanche de mars, je ne me soucie franchement pas d'avoir une heure de sommeil en moins. Je dis ça aussi au sujet de l'argument les gens ne se rendent pas forcément compte de l'impact négatif que peut avoir sur eux le changement d'heure : symétriquement, il est possible qu'ils ne se rendent pas compte de l'impact positif qu'il pourrait avoir.
  • Je suis aussi profondément sceptique quant à l'argument qu'on entend souvent concernant la traite des vaches (elles donneraient moins de lait ou seraient toutes perturbées lors du changement d'heure). Que je sache, les vaches ne portent pas de montre : rien n'interdit aux agriculteurs de les traire selon l'heure solaire vraie, ou au moins de « lisser » le décalage horaire sur plusieurs jours ou plusieurs semaines.
  • Enfin, si je comprends l'argument selon lequel il est agaçant de devoir remettre à l'heure toutes sortes de pendules et de gadgets électroniques, de plus en plus d'entre eux rendent cette opération très simple ou purement automatique selon les mécanismes que j'ai évoqués plus haut…
  • A contrario, si on change les règles, le temps que les nouvelles règles soient répercutées à tous ces gadgets (c'est-à-dire probablement jamais), ils afficheront une heure fausse la moitié de l'année, et il sera désagréablement difficile de les corriger (comme expliquer plus haut). On accepterait donc d'avoir plein de gadgets qui indiquent une heure fausse pour éviter d'avoir plein de gadgets dont on doit changer l'heure deux fois par an, cela ressemble un peu à un marché de dupes.
  • Il vaut mieux avoir des règles imparfaites que des règles qui changent tout le temps (autrement dit : stare decisis). Un changement par siècle me semble un bon maximum : on a changé les règles européennes à ce sujet en 1996, je propose d'attendre 2096 pour le prochain changement (on peut certes lancer la concertation dès maintenant, mais imposer au moins 50 ans entre la publication de nouvelles règles et leur entrée en vigueur me semble un bon principe).[#20]

J'avais répondu au sondage de la Commission et écrit dans les commentaires quelque chose comme si vous envisagez de changer les règles, il est essentiel que vous consultiez beaucoup d'informaticiens, et notamment les spécialistes de la base de données d'Olson (à commencer par son mainteneur Paul Eggert) pour savoir combien de temps il faut pour prévoir les changements et les répercuter sur la quasi-totalité des systèmes où la base de données est diffusée. Je suppose que ce genre de commentaires passe à la trappe, mais sait-on jamais.

Je ne sais pas comment tout cela va finir, mais j'espère au moins une chose, c'est que le bloc européen central restera uni dans son heure et dans ses règles : il y a certainement toutes sortes de systèmes ou de procédures transfrontalières qui supposent insidieusement que la France et l'Allemagne sont à la même heure, par exemple, que je prédis les pires tracas du monde si cet invariant cessait d'être vérifié — tracas qu'on ne découvrirait, évidemment, que trop tard. (Il y aurait, en outre, un coût symbolique important qui se paierait politiquement.) Et ceci vaut probablement pour la plupart des paires de pays limitrophes qui ont la même heure depuis fort longtemps. Un simple exemple : je suis sûr il y a énormément de gadgets en France (j'en ai plusieurs), et sans doute plein de choses qui ne sont pas des gadgets, qui se mettent à l'heure automatiquement en se synchronisant sur le signal DCF77 (l'émetteur de temps à la fréquence de 77.5kHz situé à Mainflingen, près de Francfort-sur-le-Main) : ce signal donne l'heure légale allemande et s'il est utilisé en France c'est bien sous l'hypothèse que cette heure est aussi celle de la France.[#21]

Toujours est-il que si (de mon point de vue : malheureusement) l'Union européenne décidait effectivement de mettre fin au changement d'heure, je préconise la façon suivante de « réparer » beaucoup de gadgets qui, inévitablement, se mettront à afficher la mauvaise heure :

  • Si le pays adopte UTC+1 de façon permanente : régler l'heure du gadget sur celle d'Alger, par exemple, qui est déjà de façon permanente à UTC+1 (et depuis assez longtemps, contrairement à, par exemple, Tunis, qui s'amuse occasionnellement à pratiquer l'heure d'été) et semble utiliser la désignation d'heure normale d'Europe centrale.
  • Si le pays adopte UTC+2 de façon permanente : régler l'heure du gadget sur celle de Johannesbourg, par exemple (Johannesbourg est à UTC+2 depuis longtemps mais l'inconvénient d'utiliser la désignation d'heure standard Sud-Africaine) ou peut-être le Caire (aussi à UTC+2 mais de façon permanente pas depuis si longtemps).

On évitera les pays comme le Maroc qui ont l'air de jouer avec leurs règles sur le décalage avec une fréquence complètement indécente (et selon des considérations comme la date du Ramadan). Évidemment, ce serait mieux si le gadget proposait l'option explicite de régler le décalage à UTC+1 (resp. UTC+2) permanent, mais c'est rarement le cas.

[#17] Ce qui veut dire que, en Europe, l'heure d'été commence au même moment sur tout le continent (et les pays conservent donc un décalage constant les uns par rapport aux autres[#18]), contrairement à l'Amérique du Nord où l'heure d'été commence à la même heure (locale) sur tous les endroits qui la pratiquent.

[#18] Je me rappelle avoir fait un voyage scolaire à Stratford-upon-Avon fin 1991 (du 25 au 28 octobre 1991 si mes inférences sont bonnes), à une époque où la France passait à l'heure d'hiver le dernier dimanche de septembre et le Royaume-Uni le quatrième dimanche d'octobre, et nous étions pile sur l'un des deux — plutôt le quatrième dimanche d'octobre, cela colle mieux avec mes souvenirs : quand nous sommes partis la France et le Royaume-Uni devaient être à la même heure, mais le Royaume-Uni a changé d'heure pendant que nous étions sur place, ce qui a été source de beaucoup de confusion. (À l'époque il n'était pas si facile d'obtenir ce genre d'information !)

[#19] Le questionnaire de l'Assemblée nationale utilise le solstice d'été comme exemple, mais c'est un peu biaisé : au solstice, on a de toute façon tellement d'heures de soleil qu'on ne sait plus quoi en faire ; c'est plutôt vers mai qu'il est très agréable de pouvoir profiter des heures de soleil supplémentaires en fin de journée !

[#20] OK, je ne suis pas totalement sérieux, là. Mais demandons-nous par exemple : le calendrier grégorien, il n'est pas complètement satisfaisant — quel niveau de désagrément, quel niveau de consensus, quel niveau d'annonce à l'avance, faudrait-il demander pour imaginer le changer ? Je crois que ce serait audacieux de changer même pour l'année 2100. En tout état de cause, je trouve que la Commission a complètement déliré en imaginant pouvoir annoncer en 2018 un changement pour 2019 !

[#21] À la limite, si le bloc ne doit pas rester uni, je ne comprends pas plus l'intérêt d'imposer qu'il n'y ait pas de changement d'heure que d'imposer qu'il ait lieu : si on doit de toute façon être capable de gérer le fait que la France et l'Allemagne ne soient pas à la même heure, je ne suis pas sûr que ça apporte grand-chose de pouvoir supposer que le décalage est constant au cours de l'année ; autrement dit, comme je disais sur mon interprétation initiale de la directive 2000/84/CE, imposer simplement aux États membres que si il y a changement d'heure alors il a lieu le dernier dimanche de mars à 01:00 temps universel et le dernier dimanche d'octobre à 01:00 temps universel.

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(dimanche)

Méditations sur les placebos (et les « quasiplacebos ») et le bootstrap

J'ai encore chopé un rhume. Du coup, je suis crevé et au lieu d'aller me promener et profiter du beau temps, je vais rester devant mon ordinateur à me plaindre que je suis malheureux et que tout est de la faute de mon poussinet qui m'a filé ce rhume…

Plus sérieusement, je voudrais dire un mot sur les placebos, parce qu'il n'y a pas vraiment mieux à prendre quand on a un rhume : mais comment bien choisir son placebo ?

Quand je prends des médicaments contre le rhume, je ne cherche certainement pas à guérir le rhume (que mon système immunitaire guérira tout seul dans un temps qui pourra, au mieux, être réduit d'une semaine à sept jours par les médicaments si on en croit la blague classique à ce sujet) ; je cherche éventuellement à en soulager les symptômes, mais en fait, je cherche finalement surtout à me donner l'impression de faire quelque chose pour lutter contre ce rhume, parce que ce qui est terriblement frustrant, ce n'est pas le rhume lui-même, c'est la sensation de ne rien pouvoir y faire. Et ce qu'apporte le médicament, ce n'est pas la guérison, ce n'est même pas tellement l'atténuation des symptômes, c'est le réconfort psychologique de se dire qu'on agit. On est donc exactement dans le territoire de l'effet placebo.

Le principe d'un placebo, c'est que c'est un médicament sans principe actif (du coup, c'est un non-médicament, si on veut). Ce qui ne signifie pas qu'il ne fait pas d'effet : il fait de l'effet parce que le simple acte de prendre un médicament fait de l'effet. Cet « effet placebo » est discuté dans son périmètre et ses détails, complexe et mal compris : il est forcément psychologique (et donc lié aux attentes de celui qui prend le médicament), mais dans quelle mesure et pourquoi y a-t-il rétroaction du psychologique sur le physiologique ? ce n'est pas clair. Mais ce qui est certain, c'est que l'effet est bien réel (fût-il entièrement psychologique) ; et pour obtenir de bons résultats, il vaut mieux s'attendre à obtenir de bons résultats (si on croit que le non-médicament va faire du mal, il peut faire du mal, et c'est l'effet nocebo). Ce qui ne veut pas dire que le patient doive forcément être trompé : il semble qu'on puisse obtenir un effet placebo sur quelqu'un qu'il sait qu'il prend un placebo, mais je suppose qu'il doit au moins être à un certain niveau convaincu que ça peut marcher. De toute façon, s'agissant d'automédication, il ne m'est pas évident de me tromper moi-même.

Bref, si je me penche uniquement sur l'effet psychologique, c'est un peu le dual de the only thing we have to fear is fear itself : ici, la principale chose dont j'ai besoin pour que ça marche est de croire que ça va marcher. Mais comment me persuader que ça va marcher ? C'est un problème qui relève de ce que les informaticiens appellent le bootstrap (bootstrap fait référence à un épisode où le baron de Münchhausen se sort de l'eau en tirant sur les languettes de ses bottes ses cheveux). S'il n'y avait pas du tout besoin de bootstrap, il n'y aurait pas besoin de prendre un médicament du tout : si je me dis que les choses iront mieux en me persuadant que le fait de me dire que les choses iront mieux fera que les choses iront mieux, alors, pouf, les choses vont mieux : pour moi, ça ne marche tout simplement pas. Il faut un médicament pour bootstrapper le processus.

Il y a des placebos qui se vendent en pharmacie. On appelle ça l'homéopathie. Mais j'ai un vrai problème avec ces placebos-là : pas avec leur contenu en tant que tel (qui n'est que du sucre ou de l'eau garanti sans aucun principe actif) mais avec la méthode et avec le business de l'homéopathie : je n'aime pas l'idée de recourir à de la pseudo-science (en tout cas pas comme ça), je n'aime pas l'influence sociale de l'homéopathie, je n'aime pas les laboratoires qui vendent du sucre à un prix exorbitant et qui font du lobbying pour que les pouvoirs publics / la sécu les subventionnent. Et tout ça me déplaît même tant que ça pourrait entraîner un bootstrap négatif, c'est-à-dire, vers l'effet nocebo. Alors quoi, à défaut d'homéopathie ?

Ma stratégie est de me tourner vers ce que je suis tenté d'appeler les « quasiplacebos ». Un quasiplacebo, c'est un médicament qui contient réellement une substance possiblement active, mais dont les données scientifiques concernant son efficacité sont peu concluantes (par contre, celles concernant son innocuité doivent être assez claires !, histoire d'éviter un effet nocebo), voire carrément contredites par des expériences ultérieures, ou essentiellement inexistantes. Tout le principe du concept est qu'il s'agit de la région grise entre il y a un effet actif, démontré de façon indiscutablement spectaculaire et on est absolument certain qu'il n'y a aucun effet au-delà de l'effet placebo : et, je souligne, je ne cherche pas (surtout pas !) à savoir exactement où le médicament se place sur ce spectre de gris.

Des exemples de quasiplacebos pourraient être : les suppléments vitaminés quelconques, et spécifiquement la vitamine C (pour traiter ou prévenir les rhumes et/ou pour aider à bien dormir[#]) ou le magnésium (pour à peu près tout ou n'importe quoi), l'Euphytose® (un médicament à base de plantes proposé contre le stress), l'acétylcystéine (contre la toux grasse ou le nez encombré), le RhinoBronc® (aussi contre les rhumes), la mélatonine (pour dormir) et encore quantité d'autres choses. À un certain niveau, peut-être que tous les médicaments proposés en vente libre sont des quasiplacebos : on ne peut pas prendre le risque de mettre entre les mains de non-médecins des substances qui font vraiment quelque chose. Mais n'oublions pas d'autres choses, comme le chocolat (auquel on prête parfois toutes sortes de vertus curatives).

[#] Il y a des gens qui prennent la vitamine C, au contraire, pour se réveiller : c'est tout le propre d'un (quasi)placebo qu'il puisse servir à des choses contradictoires selon l'attente qu'on en a. Voir aussi la note #3 ci-dessous.

Je répète : je ne cherche pas vraiment à savoir où ces différents (non-)médicaments se placent sur l'échelle du sérieux scientifique s'agissant de leur effet autre-que-placebo. Mon but n'est pas de les prendre avec la certitude qu'ils auront un tel effet : mon but est de procéder au bootstrap évoqué ci-dessus : c'est-à-dire de croire que le médicament a peut-être un effet, croyance suffisante pour provoquer un effet placebo, si bien qu'ensuite je peux le prendre pour l'effet placebo, ce qui ajoute un niveau de confiance dans l'efficacité du médicament, etc. (Je pourrais comparer cette forme de bootstrap au problème des yeux bleus ou de la reine des amazones — cf. aussi ici — où quelque chose de ridiculement faible, qui semble ne devoir avoir aucun effet, provoque un bootstrap inattendu, en l'occurrence la simple possibilité que le médicament ait l'effet escompté.)

En quelque sorte, la charge de la preuve est inversée par rapport à une étude pharmacologique normale : pour un usage comme médicament, on demandera des études sérieuses qui montrent que le principe actif a un effet, mais pour un usage comme quasiplacebo, on demandera simplement des indices même ténus, parfois presque évanescents, et une absence d'études concordantes prouvant le contraire (au bout d'un moment, quand les preuves s'accumulent que le machin ne fait vraiment rien, le bootstrap cesse d'être possible : comme je le disais plus haut, je n'arrive pas à prendre de l'air en me disant que ça va me guéreir). Même en face d'études incapables de faire la différence avec un placebo, on peut toujours se dire : peut-être que le produit fait un effet sur une petite proportion des gens et que je fais partie de cette proportion[#2].

[#2] Là je dis ça en plaisantant, mais je me demande sérieusement comment on peut faire pour correctement détecter les situations où une substance a un effet sur une proportion faible des cas (pas forcément évidente à deviner a priori), mais que cet effet est significatif sur eux (alors que, moyenné sur tout le groupe, il deviendra insuffisant).

S'agit-il d'une escroquerie intellectuelle ? Oui, en quelque sorte, mais le but est de m'escroquer moi-même pour faire marcher l'effet placebo, et je ne vois pas de meilleure moyen d'y arriver (comme je le dis plus haut, se tromper soi-même est quelque chose de toujours assez compliqué).

Bon, mais il y a deux catégories de gens qui sont excessivement pénibles, pour ne pas dire des connards, quand on leur explique ce que je viens d'expliquer sur ma démarche :

  1. les gens qui insistent pour vous expliquer que, non, vraiment, tel médicament ou telle substance ne fait aucun effet,
  2. les gens qui insistent pour vous expliquer que, si, vraiment, tel médicament ou telle substance fait vraiment de l'effet.

Première catégorie de pénibles, ceux qui veulent absolument vous expliquer que votre médicament ne fait rien. Par exemple, si je dis que je prends de la vitamine C contre les rhumes, il y a toujours un petit malin pour m'expliquer que la vitamine C ne fait rien contre les rhumes (il y a même un article Wikipédia sur le sujet — oui, je l'ai déjà lu). Je prends ça comme placebo, connard. (Ce qui est ironique, c'est que ce sont souvent les mêmes personnes qui sont capables de parler en long et en large de l'effet placebo pour dire que c'est ce qui explique que l'homéopathie semble marcher. C'est quand même ironique de m'expliquer que l'effet placebo marche et de m'expliquer que ça ne sert à rien de prendre de la vitamine C contre les rhumes parce que ça ne marche pas mieux qu'un placebo.) Tu voudrais que je fasse quoi ? Prendre de l'homéopathie ? Aller en pharmacie demander explicitement un placebo ? Ça ne se vend pas, je crois. Mais quand bien même ça se vendrait, ça passe complètement à côté du problème du bootstrap : qui va « décider » ce que fait mon placebo ?[#3] Parce que quand bien même la pharmacie vendrait des placebos, comment je sais si ce sont des placebos contre le rhume ou contre le stress ou contre les petits maux d'estomac ?

[#3] C'est un problème fascinant, et qui montre qu'il doit y avoir un bootstrap, cette histoire de savoir comment est déterminé l'effet d'un placebo… La vitamine C agit-elle pour aider à dormir ou pour aider à se réveiller ? dans mon cas, elle aide à dormir sans doute parce que j'ai lu des choses dans ce sens (et je me suis bien gardé d'en savoir plus), mais la tradition est plutôt qu'elle aide à se réveiller.

Bien sûr, intellectuellement ou scientifiquement, ces gens ont raison (à un certain niveau, je suis déjà complètement convaincu que la vitamine C ne fait aucun effet — mais j'essaie de ne pas y penser). Mais je ne prends pas de la vitamine C pour faire une étude scientifique sur les effets de la vitamine C (auquel cas on aurait raison de m'accuser d'escroquerie intellectuelle), je prends de la vitamine C comme réconfort parce que j'éprouve le besoin psychologique de prendre quelque chose quand je suis enrhumé, et parce que cette démarche produit un effet placebo que je recherche. Le bootstrap est fragile, c'est comme quand un caractère d'un dessin animé court dans l'air parce qu'il n'a pas remarqué qu'il devrait tomber : ce n'est pas très sympa d'attirer son attention dessus. Ou pour prendre une comparaison plus sérieuse, c'est comme expliquer à un enfant qu'il va forcément mourir et que ce ne sera probablement pas une expérience agréable : c'est intellectuellement irréprochable (quoique ?), mais ce n'est pas forcément humainement approprié (disons qu'il faut faire preuve de jugement, réfléchir au cas par cas, et pas juste avoir raison). Et le pire, c'est qu'il m'est déjà arrivé qu'on m'explique que la vitamine C n'avait pas d'effet même après que j'avais expliqué la démarche. Mais même si ce n'était pas le cas, pro-tip : la prochaine fois, dites plutôt quelque chose comme ah oui, c'est un très bon choix de placebo si vous voulez absolument montrer que vous savez que ça n'a pas d'effet sans pour autant casser l'effet que ça a quand même.

C'est quand même fou que des gens soient aussi combatifs dans leur volonté d'avoir raison intellectuellement qu'ils refusent de vous accorder l'aumône de ce petit réconfort.

Bref, je défends complètement l'usage de la vitamine C comme quasiplacebo. Ou du magnésium : le magnésium, je pense que c'est sans doute un très bon choix de quasiplacebo pour tout un tas de choses (la vraie carence en magnésium est très rare, mais « on » a été convaincu qu'elle pouvait expliquer plein de problèmes, c'est idéal).

Deuxième catégorie de pénibles : ceux qui veulent absolument vous expliquer que, si, si, ça marche « vraiment ». Et de fait, parmi les médicaments que je prends comme quasiplacebos, il y en a certainement dans le tas qui ont un effet réel : c'est tout le principe (que je ne sache pas exactement lesquels — il y a certainement une comparaison à faire, ici, avec l'anneau de Nathan le Sage et l'importance de la foi, mais j'ai la flemme de la faire). Le problème de cette deuxième catégorie de pénibles n'est pas qu'ils vont casser l'effet placebo, c'est plutôt une façon déraisonnable de donner des conseils : non seulement tu devrais prendre ce médicament (je le fais), mais tu devrais en plus croire qu'il marche vraiment pour de vrai et pas par effet placebo. Comme si l'effet placebo ne suffisait pas, voire, qu'il n'existait pas : comme si le fait de suggérer à ces gens que le médicament fait effet sur eux parce qu'ils y croient était insultant — pas du tout, l'effet placebo est quelque chose de connu, de documenté, et qui n'est en aucun cas une tare pour celui qui en bénéficie, au contraire, il a bien de la chance. Je n'ai évidemment pas envie de les réfuter, de peur de devenir moi-même de la première catégorie de pénibles, mais la manière dont certains refusent le modus vivendi rhétorique admettons que le médicament marche pour nous, et ne cherchons pas trop pourquoi — sauf à être chercheurs en médecine, ça n'a aucun intérêt est pour le moins agaçante.

Finit : Je mets un terme à cette entrée parce que je suis trop crevé pour continuer à écrire, je n'ai plus envie d'y penser, donc je la publie telle quelle et advienne qui pourra. (Je dis ça parce que j'ai pu paraître inutilement acrimonieux, et si tel est le cas je présente mes excuses : on me fera la bienveillance de mettre ça sur le compte de la fatigue.) J'avais l'intention d'empiler un peu plus de mal sur la seconde variété de pénibles, mais tant pis, ils se passeront de mon fiel.

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(samedi)

Quelques nouvelles en vrac (chronologie et géographie)

Je peux commencer cette entrée en recopiant presque verbatim quelques passages de celle-ci que j'écrivais il y a à peine plus d'un an :

J'ai déjà dit plusieurs fois sur ce blog que je préférais éviter d'écrire des billets dont le seul contenu est essentiellement de dire je suis toujours vivant (et je n'ai rien d'autre à dire), mais comme cela fait vraiment longtemps que je n'ai rien écrit, je vais quand même faire une exception et signaler que je suis toujours vivant (et je n'ai pas décidé de mettre un terme à ce blog, ni quoi que ce soit de ce genre). Je suis juste encore plus débordé que d'habitude.

Le truc avec le temps c'est qu'il se fragmente mal : on peut facilement se retrouver avec plein de petits bouts de temps libre, mais ces petits bouts sont inutilisables parce que chacun est trop court pour faire quelque chose de productif.

(Et comme quelqu'un me signalait en commentaire de cette entrée-là, il y a des activités qui ne prennent que la moitié de votre temps — à savoir une minute sur deux. J'aime beaucoup la comparaison.)

Le fait que ça arrive à la même période de l'année n'est pas un hasard : je donne des cours à Télécom ParisPloum en première année et en deuxième année, et comme les années sont gérées de façon complètement indépendantes, ces cours ont lieu sur des périodes qui se chevauchent : mes cours en première année touchent à leur fin mais ceux en deuxième année ont déjà commencé. Or à la fin d'un cours il peut y avoir un sujet de contrôle à préparer, et des copies à corriger ; et au début d'un cours il faut réfléchir à la manière de l'organiser[#], chose qu'on aurait dû faire longtemps avant mais pour laquelle on s'y prend évidemment toujours à la dernière minute (je ne prétends pas que ce ne soit pas de ma faute, donc). Et ce n'est pas comme si les autres choses chronophages cessaient pour autant[#2].

[#] Surtout quand, comme c'est le cas de mon cours de géométrie algébrique, enfin, de courbes algébriques, on se demande chaque année comment diable présenter quelque chose de rigoureux mais néanmoins digeste pour des étudiants en école d'ingénieurs qui ne savent pas grand-chose en algèbre (et notamment pas ce qu'est un produit tensoriel) ; par exemple, ni cette approche ni celle-ci n'a été une bonne idée.

[#2] À titre d'exemple, je racontais dans cette entrée que j'avais demandé par erreur ma mutation du régime fonctionnaire au régime général de la Sécurité sociale : j'espérais avoir attrapé l'erreur à temps en envoyant immédiatement une lettre à la CPAM pour les prier d'ignorer cette demande de mutation, mais évidemment, ça n'a pas été le cas, et trois mois plus tard je reçois une lettre de la CPAM me souhaitant la bienvenue chez eux et une lettre de la MGEN m'informant qu'ils se dessaississent de mon cas, donc j'ai de nouveau dû perdre du temps à constituer un dossier à joindre à une nouvelle lettre pour essayer de rétablir la situation.

Écrire une entrée de blog me demande non seulement du temps, mais aussi du temps sous forme contiguë : à chaque fois que je travaille une entrée et que je ne la finis pas, l'agacement de devoir faire des changements de contexte mentaux pour m'y mettre fait que ma motivation à la travailler diminue d'autant — et c'est souvent à cause de ça que des choses que je commence peuvent s'embourber dans les marais de l'inachèvement permanent. J'ai en tête (enfin, en matière de tête, plutôt un fichier memepool.txt) toutes sortes de choses dont je pourrais parler et dont je voudrais parler, mais il est sacrément plus facile d'ajouter des choses à la liste que de les en évacuer : si je commence à écrire une introduction au topos effectif, par exemple (ce qui fait partie des choses dont j'aimerais dire un mot), je sais très bien que mon intention d'écrire un texte court va être un nouvel échec critique… (Ceci dit, je dois avouer que l'entrée précédente sur la logique linéaire a été un chouïa moins interminable que je ne le craignais.)

Twitter est, à cet égard, à double tranchant : d'un côté, il est très difficile d'arriver à commencer un tweet et de ne pas trouver le moyen de le finir (ça m'est quand même arrivé — si, si). De l'autre, en me fournissant un exutoire pour tout ce qui peut se dire en peu de mots, il nourrit ma tendance malheureuse — et dont je n'arrive pas à me défaire — à considérer que je ne peux/dois/sais écrire dans mon blog que des textes longs[#3].

[#3] Prétérition : supposons que je veuille signaler le fait — dont je ne me suis rendu compte que récemment — qu'on peut étiqueter de façon élégamment symétrique les dix points et les dix droites de la configuration de Desargues (c'est-à-dire les dix points et dix droites qui interviennent dans l'énoncé du théorème de Desargues) par les 10 choix de deux éléments parmi {1,2,3,4,5} (un point étant situé sur une droite lorsque les ensembles de cardinal 2 qui les étiquettent sont disjoints). Si je raconte ça sur Twitter, je vais arriver à être succinct et m'en tirer en quelques tweets. Si je raconte ça sur mon blog, je vais me sentir inexplicablement obligé de faire un brain dump de toutes sortes de choses inutiles sur le théorème de Desargues, par exemple qu'il n'est pas valable dans le plan projectif octonionique, ou qu'il est une conséquence du théorème de Pappus mais que le contraire n'est pas vrai ; puis je vais parler des configurations (n3) puisque Desargues fournit un (10₃) et Pappus un (9₃) je vais commencer à dire qu'il y a un (8₃) essentiellement unique mais pas sur n'importe quel corps et un (7₃) idem, puis je vais digresser sur Cremona-Richmond qui est un magnifique (15₃), et là j'en viendrai à parler des droites sur la surface cubique ; et si j'en viens à évoquer le très joli texte de Cremona de 1877 (Teoremi stereometrici dai quagli si deducono le proprietà dell'esagrammo di Pascal, Reale Accademia dei Lincei) dans lequel il explique comment déduire le théorème de l'hexagone de Pascal, qui est une généralisation de celui de Pappus, de la considération judicieuse d'une surface cubique avec un point double ordinaire de type (A₁), et que les 60 points de Kirkman de l'hexagramme mystique forment 6 configurations de Desargues (une par pentade sur les six points de l'hexagone) et comment il faut les étiqueter, je n'en aurai jamais fini ! Rien qu'en écrivant cette prétérition j'en ai dit plus que ce que je pensais, alors imaginez si j'écrivais vraiment une entrée sur le sujet…

Entre autres activités chronophages, j'en suis toujours à essayer d'apprendre à manier une moto. (Peut-être que si j'avais su que ç'allait être aussi long, je n'aurais pas essayé de passer le permis A2, mais maintenant qu'il commence, à force de progrès logarithmiques, à devenir plausible que je puisse éventuellement à terme pouvoir envisager d'imaginer le présenter, autant aller jusqu'au bout.) L'an dernier, donc, j'étais un peu dans le même cas s'agissant d'apprendre à conduire une voiture : ça va bientôt faire un an que j'aurai passé le permis B — j'ai l'impression que ça fait une éternité.

Je me disais justement l'autre jour que le fait d'avoir passé le permis m'a au moins fait progresser sur une chose, c'est ma connaissance de la géographie de l'Île-de-France. Parce que, avant, en bon Parisien-qui-n'a-même-pas-le-permis, mon savoir en la matière s'arrêtait très distinctement au boulevard périphérique : mon poussinet et moi passions nos week-ends à nous promener dans Paris et n'allions que très exceptionnellement nous aventurer dans les contrées barbares qui s'étendent au-delà du pomerium. Bon, comme j'ai grandi à Orsay, je savais quand même situer les communes de la vallée de Chevreuse, mais c'est à peu près tout. Maintenant que le poussinet s'est acheté une voiture et que nous sommes passés résolument dans le club des vilains pollueurs (enfin, le week-end), nos terrains de balade se sont beaucoup élargis et j'ai une idée nettement plus précise de comment s'agencent les communes et les routes de ma région natale.

Il y a un sentiment que j'aime beaucoup (et qui mériterait peut-être à figurer dans le le Dictionary of Obscure Sorrows), c'est le petit déclic mental qui se produit quand je réussis enfin à correctement situer géographiquement un endroit que je connais, par exemple un endroit où je suis souvent allé quand j'étais petit, ou encore quand je me rends compte que tel endroit que je connaissais est à côté de tel autre et que je ne m'en étais pas rendu compte (voir aussi la note #6 ci-dessous). C'est un déclic de clarté un peu semblable à celui que j'aime tellement quand j'ai la réponse à une énigme ou à un problème de maths qui me plaît. Or il y a quantité d'endroits en Île-de-France où je suis passé quand j'étais petit, des trajets que j'ai faits en voiture[#4] avec mes parents, peut-être même à de nombreuses reprises, et que je ne pouvais absolument pas situer, et c'est une grande satisfaction pour moi de pouvoir enfin les situer correctement sur une carte, ou d'aller mettre les pieds à un endroit que je n'avais vu qu'en passant en voiture[#5].

[#4] Quand on va d'Orsay à Paris en voiture, outre qu'il y a principalement deux trajets possibles (via la N118 pour atteindre le pont de Sèvres et l'ouest de Paris ou via la A10+A6 pour rejoindre le sud), il y a aussi toutes sortes d'endroits où il faut faire des choix, c'est-à-dire se placer sur la bonne voie, même si certains de ces choix sont sans importance (par exemple, il y a deux branches de la A6, la A6a et la A6b, mais il y a en fait toutes sortes de moyens de passer de l'une à l'autre). J'avais plus ou moins inconsciemment mémorisé ces choix, mais je comprends enfin maintenant où mènent les différentes branches possibles à chaque endroit, et aussi à quoi ressemblent les endroits que la voie rapide traverse. • TODO : écrire quelque chose sur l'interconnexion entre la A86 et la A6, qui n'est que partielle, et ce qu'il faut faire pour chaque combinaison possible entre une direction d'où on vient et une direction où on veut aller.

[#5] À titre d'exemple, je suis passé plein de fois à cet endroit en voiture avec mes parents (quand nous allions depuis Orsay rendre visite à des amis qui habitaient Sèvres) : à gauche, Bièvres et la vallée du même nom, à droite, la forêt de Verrières. Il y a trois semaines, le poussinet et moi sommes allés nous promener dans la forêt de Verrières, et j'ai pu regarder ce même endroit depuis un autre point de vue — c'était presque une épiphanie géographique.

À cet égard, je regrette, quand j'ai préparé le permis lui-même, de ne pas avoir fait plus attention aux endroits par où je passais pendant les leçons (j'aurais pu, par exemple, mettre mon téléphone en mode enregistrement GPS pour garder trace des trajets). Au début, nous allions le plus souvent au cimetière de Chevilly-Larue, j'ai pu reconstituer de mémoire les trajets aller et retour typiques[#6], et encore, avec quelques hésitations ; j'ai pu retrouver quelques autres endroits qui m'avaient marqué, par exemple ici où il faut penser à clignoter à gauche puisqu'on ne peut pas continuer tout droit (en fait, j'ai beaucoup circulé à l'Haÿ-les-Roses), mais il y a aussi plein d'autres endroits où je suis passé pendant mes leçons de conduite, dont j'ai gardé une mémoire visuelle mais que je ne sais plus replacer sur la carte.

[#6] Même sur ce tout petit trajet, j'ai eu l'occasion, en le reconstituant sur Google Maps, de faire une petite découverte géographique : l'endroit où le trajet aller et le trajet retour se croisent n'est pas, en fait, un vrai croisement, il y a un pont à Arcueil où nous passions au-dessus à l'aller et en-dessous au retour, et je n'avais pas du tout fait le lien entre ces « deux » endroits.

Quand je préparerai l'épreuve de circulation du permis moto (enfin, espérons que ça finisse par arriver !), j'essaierai de penser à enregistrer les trajets par GPS.

Pour revenir à la géographie francilienne, mon poussinet et moi avons entrepris de faire le tour des forêts, histoire de changer un peu des parcs et jardins plus aménagés :

Forêt de Fontainebleau (du côté de la Croix du Calvaire)
Forêt de Meudon
Forêt de Montmorency
Forêt de Compiègne (du côté du belvédère des Beaux Monts) (d'accord, techniquement, ce n'est pas en Île-de-France)
Forêt de Sénart
Domaine et forêt de Marly
Forêt de Saint-Germain-en-Laye
Forêt de Montmorency
Forêt de Rambouillet (du côté des étangs de Hollande)
Forêt des Fausses Reposes
Forêt de Verrières
Forêt de Meudon
Haute Vallée de Chevreuse (du côté de Port-Royal-des-Champs)
Forêt de Fontainebleau (du côté du Mont d'Ussy)
Haute Vallée de Chevreuse (abbaye des Vaux-de-Cernay)
Forêt de la Malmaison

Suite : Voir cette entrée ultérieure pour les visites de forêts ultérieures.

Comme je le disais dans cette entrée passée après avoir visité les forêts de Marly et Louveciennes, j'ai tendance à penser une forêt c'est une forêt, et en Île-de-France elles doivent toutes se ressembler (ou sinon, être aussi variées d'un point à l'autre de la même forêt qu'entre deux forêts de la région), mais en fait non, il y a vraiment des différences, même si je n'arrive pas bien à mettre le doigt dessus, dans les essences représentées (je suis complètement nul en botanique donc je ne saurai pas être plus précis), dans la densité d'arbres, dans le relief, dans le type de sol, etc. — j'aurais pu ajouter : dans le fait que la forêt soit exploitée ou non et dans les coupes qui y ont été faites (et qui jouent sur l'âge des arbres). La forêt de Fontainebleau ne ressemble vraiment pas aux autres dans ma liste ; à l'inverse, il faut admettre que les forêts de Meudon, des Fausses Reposes, de Verrières et de la Malmaison se ressemblent beaucoup, c'est normal, elles sont très proches géographiquement, mais même là il y a des différences ; ceci étant, je les confonds déjà un peu dans ma tête donc je ne pourrais pas faire un petit guide (ça doit aussi dépendre des endroits que nous avons visités, et, de façon cruciale, de la saison où nous sommes passés puisque évidemment on n'a pas la même impression d'une forêt en mai, en octobre ou en février).

Quant à l'abbaye des Vaux-de-Cernay, je mentionne qu'on peut y prendre le brunch dans la salle capitulaire : c'est cher, mais pour un bon repas dans le cadre exceptionnel, je trouve que ça vaut le coup. (Quelques photos ici sur Twitter.)

Sinon, dans un genre nettement moins bucolique que Cernay, la semaine dernière, le poussinet et moi sommes allés jeter un coup d'œil (de l'extérieur !) au poste de transformation électrique de Villejust, sans doute un des plus gros de France (voire d'Europe ?) : il s'agit d'un des postes de transformation de la boucle ceinturant Paris à 400kV (et soutenant une seconde ceinture à 225kV plus proche de la capitale) : si on a comme moi une certaine fascination pour l'électricité de puissance, c'est assez impressionnant à voir — que ce soient les rangées d'isolateurs dans le poste lui-même ou les alignements de câbles qui y conduisent. (Quelques photos ici sur Twitter.) C'est d'ailleurs facile de localiser ce poste sur une carte ou dans la réalité : chercher où convergent un nombre faramineux de lignes à haute tension !

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(dimanche)

Et maintenant, un peu de logique linéaire

Je traîne depuis longtemps l'idée de vulgariser quelques notions de logique linéaire. Du point de vue de la vulgarisation, la logique linéaire a ceci de sympathique que c'est quelque chose mathématiquement à tellement « bas niveau » que je n'ai besoin de présupposer aucune sorte de connaissance mathématique préalable pour en parler : en principe, on peut la considérer comme un pur petit jeu syntactique dont les règles ne sont pas très compliquées — même si, présenté sous cette forme, il risque de ne pas apparaître comme très intéressant, et même s'il est bon d'avoir du recul pour avoir une idée de quelles règles appliquer à quel moment, la compréhension des règles elles-mêmes ne nécessite pas de savoir particulier. Du point de vue personnel, la logique linéaire est quelque chose qui me frustre beaucoup parce que, d'un côté, je la trouve extrêmement élégante et joliment symétrique, de l'autre, à chaque fois qu'elle semble avoir une application ou une interprétation quelque part, on se rend compte qu'il y a une note en bas de page qui fait que ce n'est pas vraiment la logique linéaire (il y a par exemple un axiome en plus, ou un connecteur en moins, ou seulement un fragment du système, ou quelque autre variation), et l'élégance est rompue ; et aussi, pour cette raison, l'intuition qu'on peut se former est brouillée.

De quoi s'agit-il ? D'un système formel inventé par le logicien français Jean-Yves Girard en 1987. J'avoue ne guère avoir d'idée de ce qu'il voulait faire avec, parce que les textes de Girard sont… un peu inhabituels… bourrés de mots qu'il ne définit pas, de références cryptiques, et de blagues dont on se demande si ce sont des blagues (comme l'intervention insistante du brocoli dans beaucoup de ses papiers). Mais depuis, elle a trouvé diverses applications et connexions : en logique, en informatique théorique ou plus appliquée, en algèbre et théorie des catégories, en théorie des jeux et même en physique quantique (sauf qu'à chaque fois, comme je le dis ci-dessus, il y a quelque chose en plus ou en moins) ; mais je ne compte pas essayer de décrire ces applications et connexions, qui sont pourtant sans doute ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire, parce que je n'ai pas l'espace ni le temps pour ça.

Bref. Avant d'expliquer quelles sont les règles du jeu, il faut que j'essaye de donner une idée de ce dont il s'agit (en agitant les mains). On parle de logique linéaire, et il s'agit effectivement d'une généralisation de la logique classique, mais ce terme risque de donner une impression tout à fait fausse, et on devrait peut-être plutôt s'imaginer que ça s'appelle formalisme d'échanges ou synallagologie universelle ou quelque chose de ce genre (le seul problème du mot synallagologie est que personne ne sait ce qu'il veut dire puisque je viens de l'inventer… mais à part ça, il est parfait). La différence essentielle est la suivante : en logique usuelle, si on fait un raisonnement tendant à démontrer une conclusion X à partir d'hypothèses A, B et C, disons, on peut utiliser librement A, B et C dans le cours du raisonnement, chacune aussi souvent qu'on veut (on peut aussi, d'ailleurs, ne pas du tout utiliser une hypothèse) ; la logique linéaire, pour sa part, exige que chacune des « hypothèses » (qu'il vaut mieux, du coup, ne pas considérer comme des hypothèses) soit utilisée une et une seule fois : on ne peut ni les multiplier ni les faire disparaître (évidemment, il y aura des moyens de marquer des hypothèses spéciales qu'on peut multiplier et/ou faire disparaître, mais ce n'est pas le cas par défaut) ; dans ces conditions, il vaut mieux, donc, considérer qu'on n'a pas du tout à faire à une logique, à des raisonnements et à des hypothèses et conclusions, mais à des échanges (gestion de ressources abstraites, transactions économiques, réactions chimiques, que sais-je encore) qui ont des entrées (réactifs) et des sorties (produits), ou quelque chose comme ça. Par exemple, la logique linéaire pourrait concevablement servir à formaliser des contrats financiers (j'avais déjà évoqué quelque chose de ce genre), mais il ne faut pas s'imaginer que la logique linéaire elle-même dira grand-chose d'intéressant : de même que la logique classique ne fournit que le langage le plus basique au-dessus duquel on peut bâtir des raisonnements (il faut ajouter des axiomes intéressants pour obtenir quelque chose d'intéressant), la logique linéaire n'est qu'un cadre, en lui-même extrêmement primitif pour possiblement décrire des échanges.

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(lundi)

Ma fascination pour les constitutions

Je suis depuis très longtemps fasciné par les constitutions et par le droit constitutionnel. Pas tellement le droit constitutionnel sous l'angle du droit positif, puisque je ne suis pas juriste ou alors seulement juriste du dimanche ; ni le droit constitutionnel en tant qu'instrument politique, parce que la politique m'agace et que je n'en parle qu'un peu à reculons (cf. les quelques premiers paragraphes de cette entrée) ; mais plutôt, vu que je suis geek éclectique, le droit constitutionnel en tant que construction intellectuelle voire artistique. Il y a peut-être une zone du cerveau partagée avec les langues (étrangères), qui de même ne m'intéressent pas tellement en tant que moyen de communiquer qu'en tant que constructions intellectuelles (ahem). Et de même qu'une partie de cet intérêt pour la linguistique se manifeste, ou se manifestait quand j'étais ado, par l'invention de toutes sortes de langues bizarres — pas forcément destinées à être utiles, ni même utilisables, mais à explorer l'espace des langues possibles[#] ou simplement à m'amuser —, de même, je m'amusais à inventer des constitutions bizarres, pas forcément en recherchant à dessiner le régime idéal ou qui convînt à mes idées politiques mais simplement à explorer les possibilités de l'exercice.

[#] Je persiste à penser (même si plus d'un linguiste s'est moqué de moi à ce sujet) qu'il y a un intérêt scientifique réel à créer des langues imaginaires artificielles (et à ensuite essayer de les apprendre, de communiquer avec, etc., et de mesurer toutes sortes de paramètres objectifs ou cognitifs), notamment pour découvrir (A) ce qui est logiquement possible dans l'espace des langues (car contrairement à ce qu'on m'a plusieurs fois affirmé, ce n'est pas toujours évident de savoir ce qui est logiquement possible sauf à aller construire des exemples et contre-exemples — si ça l'était, les mathématiques ne seraient pas très intéressantes) et/ou (B) ce qui est humainement possible (à apprendre ou à utiliser), et toutes sortes d'autres nuances entre les deux. Je pense, de même, qu'il y a possiblement un intérêt scientifique à concevoir des constitutions imaginaires, même s'il est évidemment plus difficile de mener ensuite des expériences à leur sujet.

J'ai le souvenir d'avoir mentionné à mes parents, quand j'étais enfant, à propos d'un point quelconque de droit, que je serais curieux de lire la Constitution américaine (c'était avant le Web, et à l'époque on n'avait pas ce genre d'information à portée de doigt). Ma mère (qui ne devait pas si bien connaître son fils 😉) a fait une remarque comme quoi c'était certainement affreusement technique, ennuyeux et illisible. (Dans la réalité, la Constitution américaine est assez facile à comprendre, au moins dans ses grandes lignes, même pour le non-initié.) Sur le moment, je n'ai pas insisté.

Mais, plus tard, je suis tombé par hasard en librairie sur un livre de la collection GF intitulé Les Constitutions de la France depuis 1789, contenant le texte de ces constitutions[#2] accompagné d'un très bref commentaire de chacune. J'ai lu ça avec passion (et ça m'a aussi motivé pour en apprendre plus sur l'Histoire de France en général, afin de comprendre le contexte, d'autant plus que le XIXe siècle, pourtant si singulièrement important, se retrouvait régulièrement escamoté faute de temps dans les cours d'Histoire du secondaire et il me semble bien que personne à l'école ne m'a vraiment parlé de la Monarchie de Juillet ni du Second Empire !).

[#2] On peut trouver ces textes sur le site du Conseil constitutionnel. Cependant, contrairement au livre que je mentionne, le Conseil constitutionnel omet celle de l'État français sous Vichy, conformément à la fiction juridique selon laquelle ce régime n'aurait jamais existé : je comprends le désir de dire que ce n'était pas la France voire Vichy ? jamais entendu parler (comme Louis XVIII qui avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté, qualifiait [l'année 1817 de] la vingt-deuxième de son règne pour faire semblant que Napoléon n'avait jamais existé). Mais, outre que je ne sois pas certain que cette approche soit la plus propice à l'examen des crimes du passé, elle demande une acrobatie juridique complètement invraisemblable dans laquelle on fait comme si Vichy n'avait jamais existé mais on en valide quand même « rétroactivement » certains actes, ce qui est d'une mauvaise foi hallucinante. (Il me semble d'ailleurs qu'il y en a longtemps eu un dans le règlement intérieur du métro parisien affiché dans toutes les stations — probablement le décret du 22 mars 1942 —, et j'ai vu quelque part la date entourée avec la mention Vichy !!!.) Toujours est-il que, pour le geek qui s'intéresse aux constitutions comme des constructions intellectuelles, celles de Vichy ou de n'importe quelle dictature est évidemment aussi intéressante parce qu'il faut aussi étudier comment les dictatures fonctionnent et comment elles prétendent fonder ou organiser leurs pouvoirs.

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(jeudi)

Je continue d'apprendre à manier une moto

Pour ceux qui ont raté l'épisode précédent, je vous le résume très succinctement : je me suis inscrit (en septembre) pour passer le permis moto. Pour l'obtenir, je dois passer successivement une épreuve hors circulation (ou plateau), puis une épreuve en circulation (ou conduite) : je ne parle ici que de la première, parce que j'en suis toujours à ce point-là. Cette épreuve est composée de cinq exercices, chacun noté A, B ou C (sauf le premier, qui ne peut pas être noté C) : la condition pour valider l'épreuve est d'obtenir au moins deux A et aucun C sur l'ensemble des cinq exercices[#]. Les 2e, 3e et 4e exercices (respectivement parcours lent, freinage d'urgence et slalom+évitement) sont des parcours à effectuer avec la moto sur un terrain de 130m×6m appelé plateau ; on dispose de deux essais pour y arriver (sauf en cas de chute). Je fais un nouveau petit point sur le sujet parce que je m'ennuie.

[#] Comme je le disais, d'ailleurs, ce système de notation est assez stupide : il y a deux des cinq exercices où il est quasiment impossible d'obtenir la note B (presque toutes les erreurs entraînent la note C). Toute personne ayant un minimum de sens logique doit bien voir que, s'il y a deux exercices où on n'obtient jamais de B, la première condition dans obtenir au moins deux A et aucun C est impliquée par la deuxième, et du coup, la distinction entre A et B disparaît effectivement : mais alors, le premier exercice, qui ne peut entraîner que les notes A et B, n'a plus aucun intérêt !

J'ai maintenant fait 50 heures de formation réparties sur 16 séances et sur un peu plus que 13 semaines (en comptant une interruption pour tendinite). Et, oui, c'est très long. (Je n'ai pas de statistiques précises, et je ne crois pas qu'il y en ait, mais je crois comprendre que, à la louche, la plupart des candidats réussissent l'épreuve après environ la moitié de ce temps.) J'arrive actuellement « souvent » à réussir chacun des différents exercices, — où souvent est à comprendre comme signifiant quelque chose autour de 2 fois sur 3, peut-être un peu plus. Ce qui devrait suffire à passer l'examen[#2][#2b] si la réussite de chaque tentative était une variable aléatoire indépendante des autres avec cette probabilité. L'ennui, c'est que ce n'est pas du tout le cas : à chaque séance, et dans une moindre mesure à chaque fois que je change d'exercice ou qu'on change la disposition du parcours (il y a deux dispositions qui sont miroir l'une de l'autre), je commence par me planter lamentablement environ trois fois avant de retrouver mes marques et d'y arriver ensuite assez reproductiblement.

[#2] [Graphe de p↦(1−(1−p)²)³]Si on a trois exercices à passer et que, pour chaque exercice on a droit à deux essais pour y arriver, la réussite à chaque essai étant indépendante de probabilité p, la probabilité de réussir l'épreuve vaut (1−(1−p)²)³ = 8p3 − 12p4 + 6p5 − p6, fonction dont le graphe est tracé ci-contre (en bleu-vert ; avec la fonction identité en mauve pour comparaison). On peut se rappeler ce que j'avais raconté sur les « amplificateurs de probabilité » (mais celui-ci n'est pas symétrique par rapport à ½) ; ici, il y a un point d'inflection à p = (5−√5)/5 ≈ 0.55, donc on peut dire que l'épreuve vise à sélectionner les candidats qui ont un taux de réussite par essai dans ces eaux-là. Et j'ai tendance à dire que, sur ce plan-là, la procédure n'est pas trop mal faite pour rejeter les mauvais candidats tout en gardant une certaine tolérance pour les erreurs aléatoires.

[#2b] Ajout / éclaircissement : Je devrais préciser (parce que ce n'est sans doute pas clair en lisant mon entrée) que je n'ai pas spécialement de problèmes par ailleurs pour le maniement de la moto en général ; en tout cas, pour la circulation sur trajet vers et depuis le plateau, il me semble que je m'en sors tout à fait correctement. (Ça ne m'empêche pas de trouver ça stressant de se faufiler entre les voitures ou, pire, entre les camions sur l'A6, mais c'est autre chose.) Les difficultés que j'ai concernent vraiment les exercices techniques de l'épreuve plateau, quand je suis à froid.

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