This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.
Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.
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2010-03-14 (dimanche)
On entend régulièrement les gens se plaindre que la grille des
tarifs de la SNCF est incompréhensible : mon poussinet,
qui voyage énormément en train et qui est à peu près aussi geek que
moi, a décidé de prendre les choses en main et d'essayer de déterminer
— quitte à interroger massivement le
site voyages-sncf.com — les règles (et, si
possible, les formules exactes) qui sont utilisées pour
calculer le prix d'un billet. Il a par exemple déterminé le nombre de
niveaux de réduction possibles offerts (par contingents de places)
pour un billet au tarif loisir ou avec une carte de réduction
commerciale.
La SNCF offre elle-même quelques indices, notamment
dans le
document Tarifs
voyageurs. Voyez en particulier le volume 6, Recueil
des prix, à partir de la page 114 dans le PDF, et
spécifiquement le tableau de la page 118 numérotée 6:5, qui définit
un prix de base général
pour les voyages dans les trains autres
que les TGV (tableau qui est essentiellement une
approximation affine par morceaux d'une constante fois la puissance
0.79 de la distance ; mon poussinet a déterminé que pour appliquer le
tableau en question il faut d'abord arrondir au centime
inférieur puis arrondir au décime supérieur, ce qui est
un peu étrange, mais enfin). Restent bien des mystères, que mon
poussinet aimerait bien percer : comment sont calculés les prix des
trajets réalisés en TGV ne circulant pas à grande vitesse
(ne circulant pas à grande vitesse, parce que les prix de
base des trajets TGV circulant à grande vitesse sont
donnés par un tableau ad hoc), et surtout, comment
sont calculés les prix des billets avec changement (si on va
de A à C en changeant à B, quelle
formule donne le prix du billet en fonction de ceux de A
à B et de B à C et éventuellement des
distances concernées). On a trouvé des formules qui marchent très
bien (pour les billets avec changement : ajouter les puissances
1/0.79 des prix et reprendre la puissance 0.79 de cette somme), mais
rien qui ne marche exactement. C'est rageant.
La SNCF devrait fournir tous ces détails. (Plutôt que
des phrases qui ne veulent rien dire comme le prix de chaque
segment ou de chaque ensemble homogène de segments est affecté d'un
coefficient intégrant, sur l'ensemble du trajet […], la
dégressivité de prix contenue dans la formule de calcul du tarif de
base général
(page 27 numérotée 2:7 du PDF
précédemment mentionné) ; affirmation incompréhensible qui rend
d'autant plus saugrenue la précision absurde de la phrase
suivante : Le prix est arrondi au décime d'euro supérieur à chaque
étape du calcul.
) Et surtout, il y a un certain énervement geek à
voir qu'ils appliquent des règles visiblement très compliquées comme
approximation de règles simples (ne serait-ce que faire
une approximation affine par morceaux par tableau de la
fonction puissance 0.79, c'est quand même idiot).
2010-03-08 (lundi)
xml:lang et le DOMLa râlante du jour (dans le fil de la quête envisagée hier) :
Le W3C standardise
en XML l'usage de l'attribut xml:lang pour
indiquer la langue du contenu d'un élément (la langue est
implicitement héritée par tous les descendants de la balise). J'en
fais un usage systématique[#]
quand je tape du texte en n'importe quelle variante
de XML (par exemple, si je dois
citer The Lord of the Rings dans ce blog,
j'écris : <cite xml:lang="en">The Lord of the
Rings</cite> (et mon moteur de blog ajoutera
un lang="en" en plus
du xml:lang="en" pour
compatibilité HTML, mais peu importe ici). Très
bien.
Le W3C standardise un modèle d'objets (DOM) pour accéder à un document XML. Énormément de bibliothèques se basent dessus pour les manipulations, et il n'est pas trop déplaisant à utiliser. Tant mieux.
Mais ce DOM ignore complètement les
spécificités de l'attribut xml:lang : aucune fonction
n'est prévue pour interroger la langue d'un élément
du DOM, ni pour copier/déplacer/supprimer un
élément en préservant sa langue et celle de tous les descendants
(c'est-à-dire en ajoutant un attribut xml:lang si
nécessaire, ou en le retirant s'il est devenu superflu au nouvel
emplacement). Il faut tout faire à la main. Moins bien. Beaucoup
moins bien.
La façon évidente de procéder consiste en début de traitement à
propager systématiquement l'attribut xml:lang à tous les
descendants de n'importe quel nœud, à manipuler le document
ainsi transformé, et à expurger les attributs xml:lang
inutiles à la fin du traitement. Malheureusement, cette façon
évidente est lente, très lente. Pas bien du tout, ça.
Alors, à chaque déplacement d'une balise, il faut se farcir une
réflexion pénible : Est-ce que je suis en train de casser
potentiellement un héritage de
xml:lang, là ?
Bref, des petites crottes de ragondin, comme aime le dire mon ami David Monniaux.
[#] Dans le fol espoir, par exemple, qu'un jour il existe un correcteur orthographique en tenant compte (c'est-à-dire, capable de corriger un mélange aléatoire de français, d'anglais et de je ne sais quoi, dans n'importe quelle instance de XML, en prenant le bon dictionnaire pour chaque passage). Ou qu'un moteur de recherche sache en faire un usage intelligent. Je sais, je suis naïf, c'est touchant.
2010-03-07 (dimanche)
Le moteur de ce blog est une abomination sans nom. Il s'agit d'un
programme C, que j'ai écrit il y a sept
ans, qui parse un fichier source XML unique que
j'édite et qui contient toutes les entrées, pour produire les
fichiers HTML statiques rassemblant les entrées de chaque
mois ainsi que celui contenant les 20 dernières entrées et celui
reprenant mes fragments littéraires gratuits ou encore
l'index de toutes les entrées. Le
même programme sert à générer un certain nombre d'autres pages de ce
site Web (mais pas toutes, parce que j'ai un bon nombre de couches de
vieilleries empilées les unes sur les autres
—
avec au moins trois styles de présentation différents, plus quelques
pages qui sont exceptionnelles pour une raison ou une autre).
Je n'ai pas voulu utiliser un moteur de contenu|blog standard, d'abord parce qu'en 2003 le choix n'était pas terrible, mais aussi parce que je tiens à avoir des pages HTML statiques et pas générées à chaque requête, ou parce que je déteste le PHP, ou simplement parce que je suis control-freak. Je me suis dit qu'avoir mon propre moteur me donnerait plus de flexibilité pour me créer des nouveaux tags dans le source, pour organiser mon contenu comme je le veux, ou ce genre de choses. Enfin, ça c'était la théorie, et ça n'a pas marché du tout.
J'ai écrit le moteur en C pour des raisons d'efficacité : la machine qui fait le traitement était initialement une machine de l'ENS complètement à bout de souffle, et toutes les autres solutions que j'avais regardées (notamment des choses sur Perl) étaient abominablement lentes. Quant à XSLT, sur lequel j'étais parti, il n'était décidément pas adapté (déjà, seule la version 1 existait en 2003, mais le moindre test, comme pour vérifier que les entrées étaient bien numérotées correctement, devenait une insupportable prise de tête).
Mais même en C, l'efficacité est devenue un problème. Mon programme ne génère qu'un fichier mensuel par appel : pour générer tous les 86 fichiers de sortie (84 mois plus trois fichiers particuliers), il faut donc l'appeler 86 fois, et à chaque fois il doit parser complètement le fichier d'entrée qui fait maintenant 5.5Mo. Ça fait l'équivalent de 470Mo de XML à traiter : même si le serveur qui fait le traitement est un peu plus rapide que celui avec lequel j'ai commencé, ça prend presque une minute, que je n'ai pas envie d'attendre à chaque fois que je compile pour vérifier que tout s'affiche bien comme je veux. J'ai adopté la moyenne mesure consistant à recompiler à chaque modification seulement les fichiers des trois derniers mois (plus l'index et le fichier des 20 dernières entrées), et à recompiler une fois par mois (ou quand j'en éprouve le besoin particulièrement) la totalité du HTML, des fois que j'aurais fait des corrections de fautes d'orthographes dans des entrées un peu anciennes. Ce n'est vraiment pas satisfaisant (mais détecter si une entrée ancienne a changé n'est pas facilement possible). Et surtout, ça m'a empêché de créer d'autre « catégorie » que celle des fragments littéraires gratuits (savoir quels fichiers recompiler deviendrait de plus en plus abominable). En l'état actuel du programme, le modifier pour produire plusieurs fichiers en sortie par un seul appel serait d'une difficulté inextricable.
Et je ne parle pas des maux de tête au sujet du fil RDF, qui est une abomination dans une abomination (un autre programme C qui partage une partie du code source du premier) : je sais qu'on m'a demandé mille fois de mettre des heures dedans, et/ou de mettre le début de mes entrées plutôt que juste leur titre, mais avec le programme que j'ai c'est juste trop difficile.
Ajouter à ça que la compilation du programme C moteur de blog lui-même est très lente (il y a un fichier source qui est assez énorme). Donc, même sans compter que toute manipulation de chaînes de caractères en C s'apparente au plaisir de résoudre une équation différentielle à la règle à calcul : ajouter le moindre tag que je pourrais utiliser dans le source est vraiment trop chiant. Du coup, finalement, je fais presque tout à la main (par exemple, les notes en bas d'entrée, elles ne sont pas formatées automatiquement comme elles devraient l'être). Tout ça fait que j'ai envie de tout mettre à la poubelle.
Je viens de passer la journée à me demander ce que je veux utiliser à la place. Je pense que je m'oriente vers une architecture en Perl, utilisant la XML::LibXML (même si j'ai déjà eu des soucis avec), et vers une compilation en deux parties, une partie consistant à insérer les entrées dans une base de données SQL (ce qui permettra, par exemple, de savoir plus facilement celles qui ont changé) et la seconde consistant à générer les fichiers HTML à partir de différents modèles qui font appel à cette base de données.
2010-03-03 (mercredi)
J'ai beau connaître la théorie de Galois depuis longtemps, et l'avoir enseignée pendant trois ans à l'ENS, je continue à trouver ça assez magique. Il y a quelque chose de vraiment difficile à admettre, intuitivement, dans le fait que certaines équations ont des groupes de Galois plus petits que ce qu'ils pourraient être : et même quand on connaît bien la théorie, et qu'on sait calculer les groupes de Galois en pratique, on a l'impression de ne pas vraiment avoir de réponse satisfaisante à la question, mais pourquoi, au juste, cette équation décide-t-elle de ne pas faire comme ses petites copines ? Ça n'arrange pas, en plus, que la majorité des cours sur la théorie de Galois vous laissent sans la moindre idée de comment au juste on peut calculer un groupe de Galois en pratique (surtout quand il est petit).
Je peux essayer d'illustrer ça par l'exemple du polynôme f=x5−5x+12 (sur ℚ), que j'ai commencé à utiliser comme exemple dans un texte que j'écrivais aujourd'hui : qu'est-ce qui peut bien faire que ses racines décident de ne pas être rigoureusement interchangeables comme dans les équations les plus générales (car c'est ça que signifie le fait d'avoir un groupe de Galois maximal — tout le groupe symétrique sur les racines) ?
On peut en avoir une mesure expérimentale en regardant ce qui se passe si on réduit ce polynôme modulo différents nombres premiers p (c'est-à-dire qu'on le regarde comme un polynôme à coefficients dans 𝔽p=ℤ/pℤ) et qu'on cherche à le factoriser : modulo les 10000 premiers nombres premiers, si on excepte p=2 (le polynôme f devient x·(x+1)4) et p=5 (le polynôme devient (x+2)5) où le polynôme a des facteurs multiples (ce sont les nombres premiers dits ramifiés), il y a 4016 nombres premiers (7, 11, 13, 19, 23, 37…) modulo lesquels f est irréductible, il y en a 5021 (3, 17, 29, 31, 43, 61…) tels qu'il se factorise en un facteur linéaire et deux de degré 2 (par exemple, modulo 3, le polynôme f devient x·(x²+x+2)·(x²+2x+2)), et enfin il y a 961 nombres premiers (127, 157, 197, 223, 251, 331…) tels que le polynôme f se décompose totalement en cinq facteurs linéaires (par exemple, modulo 127, le polynôme f devient (x+19)·(x+65)·(x+81)·(x+93)·(x+123)). Autrement dit, il y a en gros 40%, 50% et 10% des nombres premiers modulo lesquels on a des degrés de factorisations 5, 1+2+2 et 1+1+1+1+1 respectivement ; et aucune autre factorisation ne se produit (ou en tout cas, ne semble se produire si on regarde les petits nombres premiers). On est censé trouver ça surprenant, parce qu'un polynôme général de degré 5 (qui a pour groupe de Galois le groupe symétrique 𝔖5, par exemple x5−5x+11), il a ces trois factorisations modulo p dans des proportions respectives 20%, 12.5% et ~0.83%, mais surtout, il y a d'autres factorisations possibles (1+4 modulo 25% des nombres premiers, 2+3 et 1+1+3 modulo ~16.7% chacun, et 1+1+1+2 dans ~8.3% des cas) : donc la conséquence, ou la détection, expérimentale du petit groupe de Galois de f=x5−5x+12, c'est que sa réduction modulo p n'admet pas toutes les factorisations possibles, ou avec des proportions inattendues pour celles qui sont possibles (et notamment, le scindage complet en facteurs linéaires a lieu beaucoup plus souvent que dans le cas général). Le théorème qui sous-tend ces statistiques, c'est le théorème de Čebotarëv (qui implique que les proportions des différentes partitions en degrés pour la factorisation des réductions d'un polynôme sur ℚ sont, asymptotiquement, les proportions des différentes répartitions en cycles des éléments de son groupe de Galois agissant sur les racines) ; les proportions observées pour f doivent faire soupçonner comme groupe de Galois le groupe diédral du pentagone, car on cherche un groupe de permutations sur 5 éléments, dont le nombre d'éléments est multiple de 5 et approximativement 10 (l'inverse de la proportion de p modulo lesquels f se décompose complètement), et qui a 40% d'éléments sans points fixes et 50% d'éléments avec exactement un point fixe. Mais tout ceci ne permet de conclure qu'heuristiquement.
Comme f=x5−5x+12 est irréductible (par exemple parce qu'il l'est modulo 7), ses racines sont au moins une fois interchangeables (=le groupe de Galois opère transitivement dessus) : on peut appeler a une de ses racines. On peut se fixer les idées en disant que a est l'unique racine réelle (celle qui vaut environ −1.842085). Le polynôme s'écrit alors f=(x−a)·(x4+ax3+a2x2+a3x+a4−5). Là où ce polynôme est surprenant, c'est que le second facteur se décompose plus loin : f=(x−a)·(x2+¼(−a4−a3−a2+3a+4)x+¼(−a4−a3−a2−5a+8))·(x2+¼(a4+a3+a2+a−4)x+½(−a3−a−2)). On peut vérifier cette expression en développant patiemment le produit (et en utilisant de façon répétée le fait que f(a)=0) ; la présence des deux facteurs quadratiques garantit d'ores et déjà que f vu modulo n'importe quel nombre premier p ne pourra jamais avoir de factorisation dont les facteurs auraient degrés 1+1+3, par exemple (i.e., deux facteurs linéaires et un de degré 3), et l'existence de nombres premiers modulo lesquels ces facteurs quadratiques sont irréductibles (3, par exemple) garantit qu'ils sont irréductibles tout court. Mais ce n'est pas tout : on voit qu'une fois qu'on a choisi (identifié, nommé, distingué) une racine a de f, les quatre autres ne sont plus interchangeables — elles viennent en deux paires différenciées, à savoir, celles qui sont racines de x2+¼(−a4−a3−a2+3a+4)x+¼(−a4−a3−a2−5a+8), et celles qui sont racines de x2+¼(a4+a3+a2+a−4)x+½(−a3−a−2). Par exemple, dans les complexes, si j'ai choisi a≈−1.842085, alors les racines du premier facteur quadratique seront environ 1.272897+0.719799i et 1.272897−0.719799i, que je voudrai noter respectivement a1 et a4 pour des raisons qui apparaîtront plus tard, et les racines du second facteur quadratique seront environ −0.351854+1.709561i et −0.351854−1.709561i, que je voudrai noter a2 et a3 respectivement.
Cette fois, on a bien prouvé les choses suivantes sur le groupe de Galois : qu'il opère transitivement sur les 5 racines, et que le sous-groupe fixant une racine a quelconque opère sur les 4 autres en les séparant en deux orbites de 2 éléments chacune. On peut se convaincre en examinant toutes sortes de cas que le groupe diédral du pentagone est le seul groupe de permutations sur cinq objets qui réponde à ces conditions. On peut cependant être plus explicite : si je note a0=a une des cinq racines de f, et a1 une des deux racines de x2+¼(−a4−a3−a2+3a+4)x+¼(−a4−a3−a2−5a+8), alors en posant a2=[(a04−a03+a02−a0−4)a1+(−a04+a03−a02+a0−4)]/8, on peut vérifier (de nouveau, en développant de façon fastidieuse, si on ne trouve pas mieux) que a2 est aussi racine de f (et plus précisément de x2+¼(a4+a3+a2+a−4)x+½(−a3−a−2)) ; et il en va de même de a3=[(−a04+a03−a02+a0+4)a1+(−a04−3a03−a02−3a0+12)]/8 ; enfin, la dernière racine de f est alors a4=−a1+¼(a04+a03+a02−3a0−4) d'après l'équation vérifiée par a1 : ceci montre qu'une fois choisies les racines a0 (une parmi cinq) et a1 (une parmi deux), toutes les autres sont complètement déterminées, donc le groupe de Galois a dix éléments. Et avec ces conventions, si on permute cycliquement les cinq racines a0, a1, a2, a3, a4, alors les mêmes relations sont satisfaite, de même que si, à a0 fixé, on échange a1 et a4 et a2 et a3 : on s'est donc convaincu que le groupe de Galois de f est le groupe diédral du pentagone, le pentagone en question étant celui formé par les aj (abstraitement, car dans ℂ ce n'est pas du tout un pentagone régulier).
Pour résumer, donc, si j'essaie de jouer à bouger les racines de f entre elles, je peux en mettre une première n'importe où, je peux mettre une seconde parmi deux possibles (si les racines étaient adjacentes sur le pentagone abstrait a0, a1, a2, a3, a4, elles doivent le rester), et une fois que c'est fait toutes les autres tombent forcément en place.
Parmi les petites identités remarquables qui tombent de la théorie de Galois, on peut remarquer que comme le groupe diédral du pentagone a un sous-groupe d'indice 2 (les rotations du pentagone), il doit y avoir une extension quadratique de ℚ dans celle engendrée par les racines de f : c'est bien le cas, et spécifiquement, √−10=(a02+1)a1+¼(−a04+a03−a02+5a0+8) est laissé invariant par les éléments du groupe de Galois qui permutent cycliquement les cinq racines, et envoyé en son opposé par les éléments qui laissent fixe une racine. Du coup, si on veut, toutes les racines de f peuvent s'exprimer à partir d'une seule racine a et de cette quantité √−10. On pourrait aussi jouer à exprimer explicitement toutes les racines de f avec des radicaux : on va dire que je laisse ça en exercice au lecteur, qui pourra s'inspirer de l'exercice 5 de cette feuille d'exercices.
PS (2010-03-04T15:25+0100) : D'autres exemples de groupes de Galois un peu rigolos qui ne soient ni trop petits ni trop gros pour être intéressants : x7−7x+3 (groupe simple à 168 éléments, PGL2(𝔽7)≅PGL3(𝔽2)) ; x8−16x+28 (groupe d'ordre 1344 extension du précédent par (ℤ/2ℤ)3) ; x8−5x−5 (groupe d'ordre 1152 extension de (ℤ/2ℤ) par le produit de deux copies de 𝔖4) ; x9−9x2+9x−10 (groupe d'ordre 1296 produit en couronne de 3 copies de 𝔖3 avec action de 𝔖3, i.e., stabilisateur d'un système de 3 blocs de 3).
2010-03-01 (lundi)
Je regardais récemment une vidéo
de Richard
Dawkins discutant avec la créationniste Wendy Wright. La raison
pour laquelle je la signale n'est pas pour l'intérêt du fond du
débat : il n'y en a guère — outre qu'elles se ressemblent
toutes, les discussions avec les créationnistes n'ont vraiment pas
grand intérêt pour commencer, on sait d'avance que cette dame ne sera
pas convaincue[#], elle répète des
phrases quasiment par cœur sans faire la moindre attention à ce
que son interlocuteur lui dit, bref, c'est le prototype du dialogue de
sourds. Et d'ailleurs, honnêtement, j'ai vu Dawkins meilleur dans son
argumentation. Cette vidéo est déjà peut-être plus intéressante comme
test de patience, parce que la Wendy Wright en question est tellement
insupportablement horripilante avec son air souriant faux-cul quand
elle dit it's very demeaning to say that we
only believe what we believe because we've been told that
qu'il
faut au moins une ceinture noire de patriarcat zen 3e dan
pour réussir à ne pas craquer en l'écoutant, et mon admiration pour
Dawkins, là, est surtout qu'il a réussi l'exploit de ne pas lui foutre
une paire de baffes[#2]. Et
globalement, cette vidéo est fascinante pour ce qui est de se rendre
compte de la façon dont les gens arrivent à se mettre des
œillères et à faire preuve de la mauvaise foi la plus
spectaculaire (on le sait déjà, bien sûr, par des écrits, mais c'est
toujours plus spectaculaire quand on entend quelqu'un parler, et comme
je le disais, cette dame a la mauvaise foi
particulièrement rayonnante).
(On voit ici le phénomène typique de ce dont je parlais dans mon entrée précédente : je n'ai rigoureusement rien dit à part que Dawkins parle à une dame insupportable, et il m'a quand même fallu pas loin de 250 mots pour ne rien dire. Damnèd. Et la suite est bien pire !)
*
Mais une autre chose qui m'a intéressé dans cette vidéo (que j'ai
regardé intégralement pour entraîner mes nerfs à supporter la bêtise,
c'est un exercice important pour un enseignant
),
c'est la façon dont Dawkins, à plusieurs reprises, ébauche un argument
— ou plutôt, une exhortation — du type : mais ne
voyez-vous pas que l'évolution par la sélection naturelle est quelque
chose de merveilleusement élégant, et que ça pourrait être un
témoignage à la grandeur de Dieu d'avoir choisi quelque chose d'aussi
subtil et minimaliste pour arriver à Ses fins plutôt que d'agiter une
baguette de sorcier et d'intervenir directement dans sa création. Et,
de fait (fait remarquer Dawkins), un certain nombre de croyants, même
spécifiquement de chrétiens,
qui admettent
que l'évolution au sens darwinien peut être le moyen choisi par Dieu
pour Son Plan.
Je suis amusé de voir que (même si cela semble contredire des choses qu'il écrit dans The God Delusion[#3]) Dawkins semble rejoindre un peu cette idée que j'ai souvent avancée moi-même en discutant avec des croyants, et que je développerais ainsi : si on veut croire en Dieu, il faut croire que Dieu a quelque chose d'un mathématicien, Il a inventé des lois de la physique d'une très grande élégance et simplicité, et s'Il souhaite intervenir dans le monde, Il ne va pas faire une exception à ces lois qui par définition sont parfaites et sont Sa volonté. L'idée d'un Dieu qui consent occasionnellement — parcimonieusement — à suspendre l'application des lois de l'Univers pour faire des miracles à la faveur d'une prière individuelle me semble, quitte à risquer d'être vexant, assez enfantine. C'est peut-être le principe même de croire en Dieu que de croire qu'Il sert à faire de la magie de temps en temps et qu'Il attribue assez d'importance à l'humanité pour y consentir, mais ce que j'essaie surtout de dire c'est qu'il n'y a pas besoin de supposer que cela passe par une dérogation des lois de la physique : un Dieu censément omniscient et infiniment habile peut tout faire sans jamais déroger aux règles qu'Il se serait fixé — il pourrait « intervenir » dans l'Univers en déplaçant un seul quark au moment du big bang pour avoir exactement les conséquences souhaitées au moment souhaité (savoir s'Il modifie ce quark rétroactivement ou si ce quark a toujours été comme ça est une question vide de sens : Dieu est censé exister en-dehors du temps de toute façon, donc pour Lui le présent, le passé et l'avenir sont la même donnée).
Plusieurs fois j'ai évoqué cette idée de Dieu avec des croyants (chrétiens, spécifiquement), donc, mais tous l'ont catégoriquement rejetée : peut-être parce qu'elle rend Dieu trop distant ou trop dispensable (Celui qui met toute la machine en route et la regarde tourner parce que cette machine est parfaite) ; peut-être parce que l'idée du déterminisme de la physique semble contredire le dogme du libre-arbitre de l'homme[#4] ; peut-être parce que j'ai tort de penser que celui qui s'intéresse à une religion s'intéresse nécessairement à la métaphysique[#5] ; ou peut-être parce que c'est un dangereux premier pas vers l'athéisme (ou, pire encore, vers une région floue entre le théisme et l'athéisme).
Quelque part, c'est dommage : c'est une idée que je trouve
intellectuellement séduisante, qui permet justement de rendre continue
toute la lignée des croyances entre Dieu existe, il est conscient
et s'intéresse à nous
et Dieu n'existe pas, l'Univers n'a pas
de but ou de raison à part ce que nous voulons y voir
, mais les
croyants des religions traditionnelles ne veulent pas s'engager
là-dedans, et les athées n'ont pas à le faire. Il est vrai que ce
n'est pas à moi, qui suis athée, d'expliquer aux croyants comment leur
Dieu devrait être, ou que c'est de mauvais goût quand on est Dieu de
jouer[#6] à
l'archimage.
Si vous êtes sages, un jour je montrerai comment on peut fabriquer une religion rigolote (mais sans dieu[#7]) en poussant beaucoup plus loin l'idée que j'ai esquisée.
*
[#] Je ne suis pas sûr que le débat rationnel puisse jamais convaincre qui que ce soit sur ce genre de questions, mais si jamais un créationniste peut être convaincu qu'il a tort, ce ne sera pas quelqu'un qui ait une position « officielle » qu'il risquerait de perdre, comme la présidente des Concerned Women for America.
[#2] Heureusement, d'ailleurs, parce que ça aurait eu toutes sortes de répercussions déplaisantes. Mais la morale est qu'on ne devrait pas chercher à imiter Dawkins à moins d'être soi-même, non seulement vaguement compétent en biologie (pour discuter à ce niveau, une connaissance très vague doit suffire), mais aussi, patriarche zen ceinture noire 3e dan, donc.
[#3] Où il dénonce
l'hypocrisie du compromis
des non-overlapping
magisteria
(selon lequel la religion et la science parlent de
choses différentes et n'ont pas de raison de se contredire) : Dawkins
répond en substance que toutes les religions font au moins certaines
affirmations qui ont un sens scientifique précis et seraient, au moins
en théorie, susceptibles d'être contredites par l'expérience. Il en
conclut que la seule façon d'être croyant et de faire quand même de la
science est d'être prêt à reculer les frontières de sa foi à chaque
fois que la science progresse, de façon à garder cette illusion de
magistères qui ne se recoupent pas.
[#4] Je
dis semble
contredire parce que je pense qu'il n'y a pas de
contradiction entre déterminisme et libre-arbitre, dans la mesure où
la notion de libre-arbitre a un sens pour commencer (ce qui n'est pas
clair) : de toute façon, il n'y a qu'un Univers (et on ne peut pas
rejouer le passé), donc la question de savoir s'il est prédestiné est
assez creuse. Cette entrée est assez longue comme ça pour que je ne
veuille pas poursuivre cette ligne de pensée, mais en tout cas il me
semble que d'éminents théologiens chrétiens ont été de l'avis qu'il
n'y a pas de contradiction entre le fait que Dieu sache tout l'avenir
du monde et le fait que l'Homme soit libre — donc du même coup
je ne vois pas pourquoi l'Homme ne pourrait pas être libre dans un
Univers déterministe dont Dieu aurait fixé les règles.
[#5] Une amie avec qui
j'en ai parlé m'a répondu en substance que la métaphysique est une
sorte de branlette intellectuelle (ce sont mes termes, pas les
siens…) et que ce n'est pas ce qui intéresse le croyant, car le
but de la religion est de nous dire comment (bien) agir, pas de
réfléchir à la création ou au but de l'Univers, ni même de se
concentrer sur les aspects pittoresques
de certaines
dénominations de la religion chrétienne (ce sont ses termes) comme
savoir si Marie était effectivement vierge ou si Jésus s'incarne
vraiment en petits morceaux de pain circulaires. Je cromprends et je
sympathise avec son point de vue, mais dans ce cas j'ai aussi un avis
sur la
façon de bien agir, qui rejoint sans doute assez largement ce
qu'elle pense : je ne vois pas bien l'intérêt d'avancer la croyance
(véritablement métaphysique) que l'Univers a été fabriqué par un
Créateur conscient pour arriver à une éthique raisonnable, à
moins qu'on y croie vraiment.
[#6] Il faut dire que la raison nº1 pour laquelle je serais bien incapable d'être chrétien, même si j'étais théiste, c'est que je ne comprends fichtrement rien aux motivations de leur Dieu, qui fait décidément les choses les plus étranges à mes yeux (je ne parle pas seulement des petits morceaux de pain circulaires ni du fait d'être descendu sur Terre dans une obscure province romaine pour y mener un programme à la logique incompréhensible — mais, pour commencer, de l'idée de créer des hommes, de leur donner un libre-arbitre et de les juger ensuite pour toute l'éternité sur ce qu'ils font pendant une durée finie). La réponse standard est que les voies du Seigneur sont impénétrables, mais enfin, Il est censé nous avoir fait à Son image et on est censé avoir mangé l'arbre d'un certain fruit, donc globalement ça ne devrait pas être si incompréhensible que ça (surtout que sur d'autres choses, Il s'explique assez bien).
[#7] Peut-être que le
terme de religion
est alors abusif, mais j'ai tendance à
appeler religion
tout ce qui fournit une réponse à la question
métaphysique de la vie, de l'univers, et de tout le reste (et
notamment de leur sens), qui ait plus de sens que 42
ou
que il n'y en a pas
(ou ce n'est pas intéressant
, on
ne sait pas quelle est la question
). En particulier, tout ce qui
tend à vouloir faire croire que l'homme a une place spéciale dans
l'Univers autre que parce qu'il s'en donne une.
2010-02-28 (dimanche)
Je ne comprends pas comment les gens arrivent à twitter. Enfin,
peut-être que je comprends comment on peut faire des posts de
taille SMS : ce sont plutôt les blogueurs qui arrivent
régulièrement à écrire des entrées d'environ 200 mots qui
m'impressionnent. Moi, à chaque fois que je me lance sur un sujet,
j'en écris des
tartines[#]. Même quand
je commence en me disant, bon, vraiment, sur ce sujet-là, je n'ai
pas énormément de choses à dire
. Surtout quand je
commence mon entrée par je vais essayer de dire un mot rapide sur
<telle ou telle chose>
, sorte d'incantation propitiatoire
que je finis en règle général par retirer quand je me rends compte
qu'elle est devenue totalement ridicule. Et pourtant, je n'ai pas
l'impression de délayer. Et pourtant, je n'étais pas mauvais à
l'épreuve de résumé en français au lycée (d'ailleurs, je me faisais un
point d'honneur de toujours produire le nombre exact de mots
demandé, sans jamais taper dans la marge ni dans un sens ni dans
l'autre : si on peut faire N mots à 10% près, ce n'est pas
beaucoup plus dur de faire N mots exactement).
Du coup, évidemment, je poste peu : quand je commence à écrire quelque chose, je sais que presque toujours il me faudra des heures pour finir. Du coup, aussi, j'ai un backlog énorme d'idées que je me dis qu'il faut que je développe un jour, voire d'entrées commencées et jamais finies.
Il y a au moins une raison que je comprends : j'ai du mal à entrer en matière ou à passer d'une partie à une autre. Je suis beaucoup plus efficace quand il s'agit de répondre à ce que quelqu'un à dit que quand il s'agit de dire quelque chose moi-même (où je me sens obligé de situer le problème, de rappeler plein de choses à son sujet, etc, de ménager des transitions…).
[#] Sauf pour mes fragments littéraires gratuits, qui ont effectivement tendance à être courts, mais qui n'en sont pas moins longs à écrire (je peux passer facilement une nuit entière sur deux paragraphes).
2010-02-24 (mercredi)
Ruxor et le poussinet ont le plaisir de vous faire part de leur PACS, enregistré en grande solennité dans l'ambiance chaleureuse et conviviale du greffe du tribunal d'instance du 13e arrondissement de Paris.
Sérieusement, je n'ai pas souvent vu des endroits aussi glauques et sinistres que le hall d'entrée de ce tribunal d'instance : imaginez une porte d'entrée comme dans une église, qui débouche sur un immense escalier éclairé par deux néons blafards en fin de vie, d'où on peut accéder à un couloir très étroit et haut, lui aussi éclairé de par des néons blafards (quoiqu'en meilleur état), flanqué de banquettes, et dont la seule ouverture transparente est un hygiaphone (je pensais que ça n'existait plus depuis vingt ans) pour parler à un guichetier. Quant à la solennité : on donne tout un tas de papiers au guichetier (celui qui parle par hygiaphone), il vous donne un rendez-vous environ une semaine plus tard, et une semaine plus tard on rencontre la greffière (qui, au moins, est aimable et a un bureau moins sinistre que le couloir qui y mène) qui appose un tampon et une signature sur la convention qu'on avait déposée. Voilà, on est PACSés.
2010-02-20 (samedi)
Comme je le suggérais dans l'avant-avant-dernière entrée, j'ai commandé toutes sortes de parfums de la Demeter Fragrance Library, pour toutes sortes de raisons allant entre c'est une odeur que j'adore et je suis vraiment curieux de savoir comment ils ont rendu ça. J'ai d'ailleurs été un peu fou[#] en achetant des petits flacons de 17 parfums différents (et ils m'en ont offert un 18e). Globalement je suis satisfait : quand ils affirment que ça sent X, je trouve effectivement que ça sent X ou, en tout cas, que ça évoque X à mon cerveau (ou au moins qu'il accepte l'idée que ça sent X). Une nuance, toutefois : j'ai certes fait l'essai en sentant moi-même les parfums à l'aveugle, mais je savais ce que j'avais commandé. Quand j'ai fait l'essai avec mon poussinet (qui, lui, ne connaissait pas du tout la liste des parfums censés figurer), les résultats ont été beaucoup moins bons (il faut dire qu'il était un peu enrhumé, ça a pu jouer). Un autre phénomène, agaçant, est que l'intensité d'un parfum, et aussi la proportion dans laquelle on sent le solvant (de l'alcool) varie de façon incompréhensible : je peux ouvrir le même flacon à quelques heures d'intervalle et trouver une fois que oui, ça sent tout à fait ça, et plus tard que non, ce n'est pas du tout la bonne odeur. Bref :
eau de fleur d'oranger, dont je raffole en cuisine (comme pour la rose) et qui est aussi, si je ne m'abuse, un abus de langage pour la fleur de Citrus aurantium var. bigaradia. Ou plutôt, je vérifie en comparant à une bouteille d'arôme de fleur d'oranger de cuisine que c'est bien la même odeur, mais elle ne m'affecte pas de la même façon… (et mon poussinet, lui, ne l'identifie pas du tout) c'est peut-être du fait d'être dissoute dans de l'alcool plutôt que dans de l'eau. Ça n'empêche que j'aime ça.
bonbon trop sucré pour les enfants.
surf désigne le déferlement des vagues),
mais quand je l'ai senti j'ai immédiatement identifié la plage (pas
juste n'importe quelle odeur marine, mais spécifiquement la plage).
La description qu'en fait Demeter est certes romancée mais pas
imméritée. Mon poussinet, lui, n'a pas été convaincu : il a reconnu
une odeur fraîche, sans plus.polystyrène dissous dans de l'acétone(sic !).
Voilà, je ne sais pas si j'essaierai de porter un de ces parfums comme eau de toilette, mais comme source d'inspiration, je trouve ça vraiment intéressant.
[#] Un peu fou, mais il
fallait bien acheter en nombre sinon les frais de port (indépendants
de la quantité) sont exorbitants en proportion. Les frais de port et,
bien sûr, les scandaleuses charges additionnelles
qu'UPS ajoute aux droits de douane et qui ne sont
expliquées nulle part. (Autant payer 20€ de taxes sur 100€
d'achats ne me semble pas abusif, autant que le transporteur ajoute
encore 13€ hors taxes, indépendamment du prix des objets
transportés, pour les deux minutes de main d'œuvre que doit
représenter le fait de présenter le colis aux douanes, à moins que
l'employé d'UPS qui passe ces deux minutes soit payé
15k€ par mois, je trouve que c'est vraiment du vol.)
2010-02-13 (samedi)
Comme je le disais
dans l'avant-dernière entrée,
j'ai achetédes
bonbons
au Synsepalum
dulcificum, également connu sous le nom de fruit
miracle
, ce fruit (ou plutôt une glycoprotéine qu'il contient,
la miraculine)
qui a la propriété extraordinaire de modifier pendant environ une
heure la réaction des papilles gustatives de sorte que tout ce qui est
acide (ou peut-être aussi amer) devient sucré.
L'effet n'est pas aussi puissant que certains le prétendent (ou peut-être que je n'ai pas assez laissé fondre le bonbon sur ma bouche), mais il est tout de même assez fort pour ne laisser aucun doute. Le bonbon lui-même (je ne sais pas pour le fruit) n'a pas beaucoup de goût, le peu de goût que je sentais rappelait vaguement le pain, peut-être était-ce juste une base de support de la pastille. Ensuite, j'ai goûté un pamplemousse un peu acide, un citron, et une petite cuiller de vinaigre. Le goût acide lui-même ne disparaît pas : il est juste masqué par une sensation agréable de sucré, mais on le sent encore. Une fois que le bonbon a eu agi, le pamplemousse m'a semblé idéalement sucré, et j'ai mangé le citron comme on mange une orange, il m'a semblé délicieux, juste acidulé mais vraiment plaisant au goût. (Il faut que je précise que même sans fruit miracle, j'ai une assez bonne résistance à l'acide, et même si je n'irais pas jusqu'à manger un citron entier à pleines dents, j'en mange volontiers une rondelle et je n'ai rien contre un pamplemousse un peu acide.) C'est sur le vinaigre que l'effet était le plus fort : cela l'a transformé en une sorte de sirop au vinaigre, que je ne qualifierais pas de bon, mais assurément intéressant. (Là je dois préciser d'une part que j'aime assez bien le vinaigre dans les vinaigrettes, ou le vinaigre balsamique, et d'autre part qu'il s'agissait dans mon expérience d'un vinaigre d'alcool dont la fonction est plus de détartrer les bouilloires que de servir en cuisine.)
J'ai aussi goûté quelques choses épicées, qui m'ont semblé un peu sucrées, mais pas suffisamment pour que je sache s'il y avait vraiment un effet, ou si c'était psychologique, ou si c'était le reste du vinaigre ou je ne sais quoi encore. A priori, le « goût épicé » n'est, justement, pas vraiment un goût. Je ne sais pas si le fruit miracle devrait opérer dessus. Je n'ai pas non plus eu d'explication claire sur le fait qu'il opérait ou pas sur l'amer : il faudra que j'essaie avec un café. (Si c'est le cas, je trouverai ça plus frapppant, parce que j'aime beaucoup moins l'amer que l'acide : notamment, je sucre toujours beaucoup mon café.)
J'ajouterai peut-être à cette entrée une description d'autres expériences de comment le goût des aliments est transformé par la miraculine.
Ajout (2010-02-15T14:00+0100) : J'ai essayé avec du café (non sucré), ça ne change absolument pas le goût du café. J'en conclus que ça ne doit pas agir sur la perception d'amertume (mais peut-être que beaucoup de substances amères sont aussi acides).
2010-02-12 (Friday)
Three roses were marked on the Sigil. Three roses I was to seek.
The first grew on the lonely grave of Hölderlin overlooking the Neckar. Its scent has the sweetness of Erato's kiss mingled with the sorrow of unrequited love. Water and Earth are its elements. Many a soldier died while defending its purity; many a young girl saw its hue in a dream; and many a thumb was pricked on its thorn. This is the rose of happy days and forlorn hopes at once; it is the rose that lives beyond the night. Cherish it, the Oracle told me, for this rose is your ally.
The second was a present from the emperor of China to a foreign ambassador. Its colour is the dazzling brightness of the sun seen by the eyes of Leonardo. Air and Fire are its elements. It has but a single thorn, and that thorn is poisonous as a serpent's tooth. This is the rose of wisdom and folly; it is the rose that dies in flames. Respect it, the Oracle told me, for this rose is your master.
The third was lit by seven stars and surrounded by seven stones on a clear spring night. It has no thorns, for it needs no thorn. It is watered by tears and blood, and Evil cannot touch it: only a butterfly has drunk from it. No man has ever seen it, yet all know of it, for it is the rose of Time. Fear it, the Oracle told me, for this rose is your doom.
2010-02-05 (vendredi)
Une des choses que j'aime, sur le Web, c'est découvrir qu'on peut y acheter pour pas trop cher les choses les plus délicieusement incongrues. J'étais devenu tout fou, par exemple, quand j'avais appris qu'on pouvait acheter des rubis et saphirs de synthèse à un prix complètement ridicule. (J'ai aussi été amusé d'apprendre qu'on pouvait trouver des (faux) billets d'un million de dollars : je n'en ai pas commandé, mais dans ce genre d'idées j'ai acheté de l'argent céleste dans le supermarché Tang frères pas loin de chez moi). Les pointeurs laser, même verts, ne sont pas une nouveauté, mais de façon générale on peut trouver quantité de choses invraisemblables et rigolotes pour les geeks chez ThinkGeek : j'ai tout récemment commandé, par exemple, des bonbons au fruit miracle (si vous ne savez pas ce que c'est, lisez Wikipédia, parce que c'est vraiment surprenant ; j'en reparlerai quand j'aurai reçu ça). Je passe sur les bouteilles de Klein, les démotivateurs et autres trucs vraiment absurdes, parce que je m'écarte du sujet, là.
Mais là je viens d'apprendre l'existence d'un site marchand qui me
rend aussi fou que celui des pierres précieuses :
cette librairie
d'odeurs, qui recrée en petites bouteilles un nombre incroyable de
parfums dont beaucoup de classiques mais aussi des très
étonnants : barbapapa, cuir, serre, poussière, bûcher
feu de
joie, sciure, concombre, lavomatic
(si,
si), peinture, crayon
de
couleur, pâte
à
modeler, homard
(ça me fait vraiment penser
à ce
sketch, là) ou
encore ver
de terre (?! j'imagine des gens achetant un parfum à l'odeur de
ver de terre en se disant ce n'est pas possible, je me demande si
ça a vraiment l'odeur du ver de terre
, et se sentant ensuite un
peu con de découvrir que si, ça a vraiment l'odeur du ver de
terre… bon, en fait, ils prétendent que c'est plutôt l'humus
qu'ils ont voulu reproduire). Et à mes yeux peut-être les plus
intrigants : pluie
et neige !
Si ces parfums sont assez bien rendu, tout ça est absolument génial. J'ai toujours été fasciné par la façon dont les parfums nous évoquent si fortement des choses même quand nous n'arrivons pas à remettre le nom dessus, ou peuvent faire ressurgir des souvenirs oubliés[#]. Je me demande quel effet on produit en portant une eau de toilette à l'odeur de betterave ou de poudre à bébé. Enfin, je cite là les parfums incongrus, mais je me retiens surtout très fort de faire une razzia sur les odeurs simples mais que j'aime beaucoup (comme la fleur d'oranger, la coriandre, le foin fraîchement coupé et le bambou — bizarrement ils n'ont pas la citronnelle).
[#] Je pense par exemple à la fois où on m'a fait sentir l'odeur de l'amaretto, cette odeur d'amande sucrée et concentrée alliée à celle de l'alcool : je savais que ça m'évoquait très nettement quelque chose, mais je n'ai pas réussi à retrouver quoi jusqu'à ce que quelqu'un dise, mais oui, c'est la colle Cléopâtre de quand nous étions à l'école primaire ! Le nom ne m'aurait rien dit comme ça, mais avec l'odeur de l'amaretto, j'ai tout de suite repensé à ces petits pots de colle blanche un peu pâteuse qu'on tartinait avec une spatule fixée au couvercle du pot, et qui sentait tellement les amandes qu'on avait presque envie d'en manger.
2010-02-04 (jeudi)
Dans un restaurant chinois pas loin de chez moi et où j'aime bien aller (le Village Tao Tao, pour les connaisseurs), il y a parmi les desserts un truc, que j'aime énormément, appelé :
brioche au lait et aux œufs (kayé)
(je ne sais pas si kayé
est une transcription d'un mot
chinois ou une tentative d'écrire le mot français caillé
,
s'agissant peut-être du lait — vu que la carte du restaurant est
plutôt moins du petit nègre que le restaurant chinois typique, je ne
crois pas trop à cette deuxième hypothèse, mais bon, je n'en sais
rien), et en chinois
椰汁奶皇包
(je ne connais rien du chinois, donc j'ai eu du mal à les trouver, mais je suis quasiment sûr que ce sont bien ceux-là).
Je crois vaguement que les deux premiers idéogrammes (椰汁) désignent le jus de coco. C'est bizarre, parce que je suis quasiment certain que ce qu'on m'a apporté ne contenait pas la moindre trace de noix de coco. La description française, par contre, colle très bien avec le goût de la chose, et quant à son apparence, elle ressemble tout à fait à ce qu'on trouve en cherchant les trois derniers idéogrammes (奶皇包) dans Google images (mais moins si on met les cinq).
Voilà pour les données du problème. Les questions que je me pose (si par hasard j'ai des lecteurs connaissant le chinois et la gastronomie chinoise, ce qui est plausible vu que mes lecteurs sont infiniment intelligents et cultivés[#] sur tous les domaines possibles) :
kayé?
[#] Flattery will get you nowhere,
but don't stop trying… Enfin, mes lecteurs sont à l'image
du blog qu'ils lisent. ![]()
2010-02-03 (mercredi)
Je ne sais pas comment enseigner, pourtant c'est mon métier : quand je dis ça, je ne veux pas dire que je suis mauvais enseignant (c'est un peu difficile d'avoir du retour à ce sujet, d'ailleurs, donc je n'en sais rien). Ce que je veux dire, c'est que je n'ai pas de grande théorie sur la façon dont il faut enseigner.
Je dis ça parce que c'est incroyable combien d'enseignants, ou même de gens qui n'ont jamais enseigné, ont des idées, voire des théories (des grandes théories), sur l'enseignement, à tel ou tel niveau : sur ce qui ne va pas, sur les raisons de ce qui ne va pas, et parfois sur ce qu'il faudrait faire pour que ça aille (mieux). Pourquoi le niveau baisse, comment il faudrait motiver les étudiants, discipliner les lycéens, ou apprendre à lire aux enfants en primaire : pour chacune de ces questions et pour bien d'autres, il y a des gens qui proposent des solutions miracles.
Miracles, parce qu'on en est un peu comme à l'époque de la médecine pré-scientifique : sans doute y a-t-il des bonnes idées dans tout ça, et certainement il y a beaucoup de constatations très justes — mon intention n'est pas de me moquer des gens qui proposent leur remède, surtout s'ils le font avec une certaine humilité — juste de remarquer que tout est terriblement empirique. Mais je ne sais même pas comment on pourrait dépasser ce niveau empirique pour faire de la pédagogie une vraie science.
((Il serait d'ailleurs intéressant de mener des expériences au moins à une échelle limitée : trouver des volontaires, de niveaux normalisés, qui seraient payés — comme un job d'été, si j'ose dire — pour recevoir un cours dans un certain domaine, mais dispensé selon des méthodes pédagogiques différentes, leur niveau étant ensuite évalué en aveugle. Mais comme l'ampleur de l'expérience serait forcément limitée, comme il n'est pas évident d'isoler les méthodes pédagogiques à contraster, et comme la façon d'évaluer est elle-même sujette à débat, ces expériences seraient nécessairement très imparfaites. Ce qui ne veut pas dire dénuées de valeur. Peut-être ont-elles déjà été tentées, en fait, je n'en sais rien.))
Ce que je constate notamment, c'est la tentation pour chaque
enseignant, et j'y succombe certainement moi-même, à penser que la
meilleure façon d'enseigner — qu'il s'agisse des méthodes ou du
contenu même de son cours — est justement celle qui lui
donnerait le plus de plaisir à pratiquer, ou celle par laquelle il a
pris le plus de plaisir à apprendre. Ce n'est pas nécessairement
faux, d'ailleurs (on peut s'imaginer que quand l'enseignant est plus
heureux d'enseigner, il est aussi plus efficace) : mais ce n'est pas
automatiquement vrai pour autant. Une autre tentation est de croire
que la discipline (ou le sujet, ou le cours) qu'on
enseigne est plus important (ou plus
spécial, ou plus indispensable) que les autres. Ou celle de croire
que si les étudiants ne sont pas intéressés c'est forcément leur
faute, ce qui est aussi faux que de penser que c'est forcément la
faute du prof (généralement on pense ça des autres disciplines que la
sienne
).
⁂
Une des questions qui se pose notamment dans l'enseignement, et sur laquelle chacun va de sa petite théorie, est celle de savoir s'il faut enseigner par cours magistraux, ou par projets, ou toute solution hybride. J'ai certainement un certain scepticisme vis-à-vis de l'enseignement par projets (c'est-à-dire qu'on donne aux étudiants une tâche à accomplir, ou un sujet à étudier, et qu'on se tient à leur disposition pour les aiguiller, mais sans leur dispenser de connaissance de façon pré-formatée). Peut-être à cause de la ressemblance avec la recherche par projet (qui est une catastrophe absolue, mais c'est un autre débat). On m'a cependant convaincu que dans certains domaines au moins, et notamment pour ce qui est d'apprendre à programmer, peut-être parce que la programmation est justement plus un savoir-faire qu'un savoir, cette façon d'enseigner a des vertus.
Nous sommes en ce moment à Télécom en train de réfléchir (ou en
tout cas, des gens réfléchissent) sur une réforme de la première année
de la scolarité, qui dans le jargon local s'appelle BCI
pour Base des Connaissances Indispensables
(on aime beaucoup
les sigles, dans cette maison). La part de l'enseignement par projet
est une des questions étudiées. Par ailleurs, il se pourrait aussi
que cette réforme apporte plus d'heures d'enseignement des
mathématiques (ce qui est souhaitable puisque c'est une discipline
évidemment plus importante, plus spéciale, et plus indispensable que
les autres
). Reste qu'il faut savoir comment les
répartir entre cours, comment en faire bon usage, comment concevoir un
enseignement modulaire : toutes sortes de questions difficiles sur
lesquelles on se rend compte que prendre une décision n'est pas
aisé.
⁂
Justement alors que je me faisais ces réflexions, on m'a signalé des textes intéressants[#] du mathématicien Pierre Colmez, un grand nom des maths p-adiques (et accessoirement un des anciens champions de France de go), professeur à l'École polytechnique, qui n'a pas beaucoup apprécié cette expérience d'enseignement[#2] : il fait publiquement connaître ses griefs sur le programme des classes prépa (qu'il dénonce comme beaucoup trop faible et surtout trop incohérent) et sur l'enseignement des maths à Polytechnique. Son point de vue est, disons, incisif. J'ignore s'il a raison. J'aimerais qu'en réformant le programme des classes prépa comme il le propose on en améliore le niveau : mais je ne sais pas si j'y crois. Je ne sais pas, pour ma part, pourquoi le programme de ces classes est généralement jugé comme difficile, ou pourquoi des élèves sont en réelle difficulté (je m'en rends compte même en faisant passer un concours notoirement « élitiste » qu'est celui des ENS), même quand ce programme ne cesse d'être allégé (et même s'il est plus léger que ce qui se fait dans d'autres pays), et je ne sais pas si la solution serait de l'alléger encore plus, ou d'inverser le mouvement.
Une des vraies difficultés de l'enseignement, et je pense tout
particulièrement de celui des maths où il y a plus d'effort
d'abstraction que de mémoire, est de comprendre qu'on puisse ne pas
comprendre. Il semble d'ailleurs que la familiarité avec un concept
mathématique fasse aussitôt qu'on oublie comment on a pu soi-même ne
pas le comprendre, et comment il a pu sembler dur : tout le monde
connaît certainement la blague du matheux qui réfléchit pendant des
jours entiers sur un problème pour finalement conclure ah oui,
c'est évident !
— et on a beau s'efforcer de ne pas tomber
dans cette erreur, on la commet tout le temps, car on ne comprend plus
comment on peut ne pas comprendre ce qui semble après coup évident.
De là il résulte qu'il est impossible d'enseigner correctement les
maths : soit on est soi-même ignorant, soit on ne comprend pas que
l'élève puisse l'être. Peut-être que l'intuition mathématique est
vraiment incommunicable[#3].
[#] Quoique beaucoup
trop chargés de notes en bas de page. Et je m'y connais.
![]()
[#2] Il en résultera au
moins
un livre
très bien écrit. Mais je souligne que très bien écrit
ne
signifie pas automatiquement pédagogiquement très bon
.
[#3] Même si c'est
vrai, j'exagère bien sûr en disant que cela rend les mathématiques
impossibles à enseigner. Il n'y a pas que la compréhension des
concepts et l'intuition à acquérir. Un talent pédagogique plus facile
à définir, et certainement plus atteignable, est celui de mettre de
l'ordre dans un sujet qui paraît brouillon, désordonné. Plus d'une
fois ai-je pensé d'un
domaine : quel labyrinthe
de théorèmes tous semblables !
, ou encore, que ces
définitions semblent ad hoc et impossibles à mémoriser !
— il manque un bon pédagogue pour y mettre un peu de clarté.
2010-01-29 (vendredi)
J'ai pris conscience que je naviguais entre des Univers parallèles en regardant attentivement la rue Mouffetard : au 51 de la rue il y a un magasin qui vend des conneries du genre souvenirs pour touristes, oreillers à l'effigie de Claude François ou autres cadeaux pour des amis particulièrement détestés. Une des décorations de ce magasin est une vache volante (un gadget qu'on accroche au plafond et qui fait des tours en battant des ailes : même un maître zen formé dans les meilleurs temples shaolin doit perdre son sang-froid en cinq minutes à le regarder tournoyer, ce qui prouve que les vendeurs de cette boutique ne peuvent pas etre complètement humains).
Sauf qu'un jour je suis passé devant ce magasin et ce n'était plus une vache volante qui était là, c'était un cochon volant. Un petit détail, certes, mais le petit défaut qui trahit l'existence de la Matrice : quelqu'un avait remplacé l'Univers d'où je venais par quelque chose de beaucoup plus bizarre et de plus inexplicable.
Depuis je fais très attention, et je me suis rendu compte que les
petits hommes verts (ou peut-être des gros monstres violets, je ne
sais pas) n'arrêtent pas de changer l'Univers dans lequel je vis.
Cela se manifeste souvent par les choses les plus insignifiantes et
les plus enrageantes. Cela ne concerne pas toujours l'informatique,
mais c'est tout de même le plus fréquent. Une chose qu'ils aiment
bien faire, c'est censurer Internet : une page Web peut disparaître
sans laisser de traces, tout laisse à penser qu'elle n'a jamais existé
(et de fait, dans l'Univers où je me trouve, elle n'a jamais existé,
alors que dans l'Univers dont je viens, je suis certain que j'avais vu
une telle page par le passé). Un exemple idiot : dans l'Univers
parallèle où j'ai grandi, il existait un mot, logon
, qui
désigne une quantité d'information égale à la quantité qu'on peut
stocker dans un bit (c'est-à-dire, celle dans laquelle on utilise le
log base 2 pour calculer la quantité d'information) ; dans cet
Univers-ci, personne n'a jamais entendu parler de logon
, on
parle simplement de bits d'information. Perturbant. Un autre
exemple : dans le monde parallèle d'où je
viens, mon fournisseur d'accès
avait une page Web où il recensait les anomalies récentes sur son
réseau ; je me suis rendu compte lors d'une anomalie récente que non
seulement cette page n'existait pas, mais que personne dans cet
Univers ne l'avait jamais vue. Dans le monde parallèle d'où je viens,
il y avait une version 2.5
de Thunderbird,
sortie il y a environ un an les versions 2.0 et 3.0 (cette dernière
vient de sortir) : dans ce monde-ci, elle n'a jamais existé.
Bon, trêve de plaisanterie, c'est étonnant la facilité avec laquelle on se persuade de quelque chose qui n'a jamais été le cas. (Ce n'est pas la seule explication possible, d'ailleurs : dans le cas du cochon volant, j'ai constaté après coup qu'il y avait tout simplement bien deux gadgets différents mais semblables, l'un représentant un cochon et l'autre une vache…) Et depuis que j'ai commencé à y faire attention, j'en vois vraiment tout le temps.
Un jour je vais finir par me retrouver dans un Univers parallèle où
Isabelle de Castille n'aura jamais été convaincue de l'intérêt de
financer la mission de Christophe Colomb de trouver une route vers les
Indes par l'ouest, et où le Nouveau monde aura été découvert par
Amerigo Vespucci ; j'imagine que dans cet Univers parallèle le
continent porterait du coup un nom comme Amérique
, et là je
saurai qu'il y a vraiment quelque chose qui ne va pas.
2010-01-24 (dimanche)
Je suis occasionnellement le blog cartographique Strange Maps, dont l'intérêt est assez inégal, mais qui a le don pour dénicher de temps en temps des petits bijoux de bizarrerie géographique à faire frémir le Club Contexte, notamment en ce qui concerne les frontières entre pays. Mais une question à laquelle je n'ai jamais eu de réponse (ou en tout cas, de réponse complète satisfaisante, si tant est qu'il y en ait une), c'est : comment au juste sont définies les frontières d'un pays ? Ou plutôt : comment sait-on où elles sont, notamment en cas de dispute (ou avant de savoir s'il y a dispute) ? Et subsidiairement : à quelle précision sont-elles définies (probablement mieux qu'un décamètre et moins bien qu'un millimètre dans tous les cas, mais entre les deux ça doit dépendre de l'endroit dont on parle) ? Quel chemin y a-t-il entre la définition de la frontière et sa réalisation sur le terrain ? Et quelle est l'histoire de ces définitions ?
Dans beaucoup de cas, il doit y avoir un traité qui spécifie assez clairement où la frontière se situe d'après une topographie physique indiscutable (un fleuve, une ligne de crête, une ligne de partage des eaux, etc.) ou d'après une construction géométrique assez claire (un parallèle, éventuellement un méridien, la droite reliant deux points comme des points culminants, que sais-je encore). C'est un cas favorable : même si ce n'est pas forcément évident de réaliser la ligne, et si la géographie physique peut changer en entraînant des disputes (par exemple, le Rio Grande a connu des petites variations de cours, causant des disputes entre les États-Unis et le Mexique), on conçoit assez bien que la frontière soit bien définie. Dans beaucoup d'autres cas, il doit y avoir une tradition très ancienne dans une région assez peuplée qui fait que chacun sait s'il habite dans tel ou tel pays, que la frontière passe entre tel et tel village au bout de tel champ ou le long de tel sentier, les cartographes ont pu consigner cette tradition dans des cartes assez précises, on imagine que cela ne cause guère de problèmes.
Mais quand je me promène dans la montagne aux alentours de Métabief dans le Jura (où la famille de ma mère a un appartement de vacances), on peut voir la frontière Franco-Suisse qui passe au milieu de nulle part, matérialisée par des vagues peintures sur des rochers ou des petits tas de cailloux : qu'est-ce qui me dit que ces marques sont au bon endroit, et que la frontière est bien censée passer précisément là — comment cela s'est-elle retrouvée passer là plutôt qu'ailleurs ? Est-elle vraiment définie à une fraction de mètre près ? Des gens sont-ils passés avec des GPS pour relever chaque point anguleux, et est-on sûr qu'un petit facétieux n'a pas déplacé les marques ?
(Je pose toutes ces questions pour les frontières entre pays, mais on pourrait aussi les poser pour les limites administratives à l'intérieur d'un pays. La situation est moins grave parce qu'il y a, en principe, des cours de justice pour arbitrer quand les régions administrées ne sont pas d'accord sur leurs limites, mais la question de comment ces frontières sont définies et connues de l'administration mérite quand même d'être posée. Et ce n'est pas une question déconnectée des frontières internationales, puisqu'il est arrivé plus d'une fois que des frontières internes à un pays deviennent des frontières internationales plus tard.)
Il est toujours étonnant qu'on arrive à se retrouver avec des situations où les frontières font des choses tout à fait bizarres, comme des oscillations incompréhensibles, des replis formant des presqu'enclaves, des points doubles (quand la frontière se recroise elle-même, c'est-à-dire qu'on a une enclave attachée par un unique point), ou carrément des enclaves (ou exclaves, selon le point de vue : des petits bouts isolés d'un territoire dans un autre), voire des contre-enclaves ou enclaves d'ordre deux (une enclave dans une enclave).
Parmi les bizarreries frontalières bien connues, rien qu'en Europe, il y a le triangle du Moresnet (évoqué ici sur Strange Maps), un minuscule territoire de 3.5km² à la frontière entre l'Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique (à quelques kilomètres d'Aachen, et en gros au point culminant des Pays-Bas, ici sur Google maps) qui fut peut-être, entre 1908 et la première guerre mondiale, un état indépendant, le seul pays du monde ayant jamais eu l'esperanto comme langue officielle. Là au moins l'histoire est assez claire : le territoire fut explicitement laissé neutre pour des raisons diplomatiques entre les Pays-Bas et la Prusse. À une centaine de kilomètres de là, on a la ville belge de Baarle-Hertog aux Pays-Bas (évoqué ici sur Strange Maps, ici sur Google maps), une ville qui fait partie d'un système compliqué d'enclaves de la Belgique dans les Pays-Bas résultant d'une histoire tout aussi compliquée entre les Sieurs de Breda et les Ducs de Brabant entérinée par le traité de Maastricht de 1843. C'est un des rares endroits du monde où on trouve des contre-enclaves : il y a des petits bouts de Hollande dans une ville belge qui se trouve en Hollande[#]. Il y a aussi, pour parler d'une situation plus conflictuelle, la Transnistrie (ici sur Strange Maps, ici sur Google maps), un état fantoche, reconnu par aucun autre pays au monde (pas même la Russie qu'elle utilise comme base) entre la Moldavie et l'Ukraine, parce que la frontière ouest de l'Ukraine, on ne sait pas pourquoi, est située strictement à l'est du Dniestr, ce qui laisse la place pour cette écharde de territoire, officiellement partie de la Moldavie, mais en pratique à peu près indépendant.
Mais les frontières du monde que le Club Contexte préfère, ce sont peut-être sans doute celles de l'Inde avec le Pakistan et le Bangladesh (créés comme Pakistan occental et oriental). L'histoire est intéressante : alors qu'un Gandhi tout malheureux venait de concéder (ce qui lui vaudrait plus tard d'être assassiné…) à Jinnah de séparer l'Inde et le Pakistan, et alors que les Anglais voulaient partir de là au plus vite, un avocat anglais Sir Cyril Radcliffe reçut la tâche complètement ingrate de tracer la frontière entre les deux pays pour ce qui est des régions soumises directement à l'administration britannique, en pratique le Penjab et le Bengale. Il n'eut pas un travail facile, c'est le moins qu'on puisse dire : il ne connaissait rien à l'Inde (c'était un « gage d'indépendance »), il devait finir en un mois entre le 8 juillet et le 13 août 1947 (et le vice-roi ne cessait de le presser), il était censé présider depuis New Delhi deux commissions (une pour le Penjab et une pour le Bengale) qui se réunissaient à plus de mille kilomètres l'une de l'autre (!), les autres membres de chaque commission (deux non-musulmans et deux musulmans) censés assister Radcliffe refusaient de se parler (et même quand ils se parlaient, cela ne servait à rien puisqu'ils étaient en désaccord sur tout), les cartes et les données de recensement étaient mauvaises et il n'y avait pas de temps pour en établir de meilleures ni même pour visiter le terrain, et Radcliffe avait l'angoisse que tout mouvement de son crayon ferait souffrir des milliers de gens (et il avait aussi l'angoisse d'être assassiné). Avec tout cela, on s'étonne que quelque chose ait pu être fait ! Mountbatten présenta la copie à Jawaharlal Nehru et Sardar Patel pour l'Inde, et à Liaqat Ali Khan et Fazal-ur-Rahman pour le Pakistan, le lendemain de l'indépendance : qui s'engueulèrent copieusement, et accusèrent l'avocat anglais d'avoir trahi sa mission (au sujet des Chittagong Hill Tracts, des districts de Darjeeling et Jalpaiguri et des Sikhs du Penjab) ; elle fut rendue publique le surlendemain : des villages qui avaient levé le drapeau pakistanais apprirent qu'ils étaient en Inde, et vice versa. Quelque chose comme quinze millions de personnes prirent les routes, et il y eut entre cinq cents mille et un millions de morts (ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu'il eût été possible de tous les éviter). Radcliffe, qui savait dès le début que tout le monde le détesterait, refusa le salaire important qui devait récompenser ses efforts ; le poète anglais devenu américain Wystan Hugh Auden écrivit un poème, The Partition, en son honneur. Mais le tracé de la ligne n'était pas tout : la mettre en œuvre ne fut pas facile non plus, pour les états nouvellement indépendants de l'Inde et du Pakistan, et je n'ose pas trop imaginer avec quelle précision et comment elle est définie sur le terrain. (Par contre, il y a une jolie cérémonie à regarder à Wagah.)
Ceci ne concerne que les régions soumises directement à l'administration britannique : les états princiers, censément indépendants, avaient le choix entre accéder à l'Inde ou au Pakistan, ou rester indépendants ; on sait que le Mahārājaḥ du Jammu-et-Cachemire (souverain hindou d'un état à majorité pakistanaise) choisit de rester indépendant puis, quelques mois plus tard, de rejoindre l'Inde, et on sait quelles disputes cela provoqua.
Mais le plus amusant, pour ce qui est des frontières, n'est pas de la faute de Radcliffe : c'est la situation résultant des petits jeux de guerre entre le Rājaḥ de Cooch Behar et le Nawab de Rangpur (au Bengale), au début du XVIIIe siècle. La principauté de Cooch Behar devint un des états princiers de l'Inde dominée par les britanniques. Au moment de l'indépendance, le Rājaḥ de Cooch Behar ne signifiant pas à l'avance s'il accéderait à l'Inde ou au Pakistan, Radcliffe attribua au Pakistan les districts britanniques adjacents (pour éviter de consituter d'énormes enclaves indiennes au Pakistan si Cooch Behar devenait pakistanais). Comme finalement le prince choisit d'accéder à l'Union indienne, il apporta avec lui les frontières invraisemblables que Cooch Behar avait reçues de l'histoire. Il y a donc environ 130 enclaves de l'Inde dans le Bangladesh et environ 95 du Bangladesh dans l'Inde, représentant au total 85km² et 50km² respectivement, et la taille allant de 25km² pour la plus grosse à 50m² pour la plus petite ; et il y a plusieurs contre-enclaves et une contre-contre-enclave (la seule au monde), c'est-à-dire une minuscule enclave indienne (700m²) dans une petite enclave bangladeshi (0.5km²) dans la plus grosse enclave indienne au Bangladesh (25km²). Enfin, tout cela est amusant pour les geeks, mais pour les dizaines de milliers de personnes qui habitent là-bas, surtout dans les plus grosses enclaves, ça ne l'est pas trop : les pays (l'Inde contre le Pakistan puis contre le Bangladesh) jouent à un jeu de pouvoir sur ces frontières, n'arrivant pas à se mettre d'accord sur la façon d'échanger les enclaves, et parfois même pas sur une autorisation des habitants à franchir les frontières, et il y a évidemment des endroits où aucune police ne fait régner l'ordre, avec un résultat catastrophique. Pour en savoir plus sur ces enclaves, voyez ce post de Strange Maps, cet article de Time, cet article de Wikipédia, et surtout, si vous voulez connaître tous tous tous les détails ce rapport de Brendan Whyte, Waiting for the Esquimo: an historical and documentary study of the Cooch Behar enclaves of India and Bangladesh (519 pages, quand même…).
[#] J'en profite pour signaler une facétie de Google street view : il est apparemment activé, dans le coin, en Hollande (à Baarle-Nassau) mais pas en Belgique (à Baarle-Hertog), peut-être pour des raisons légales ; ce qui conduit au fait qu'on peut explorer cette minuscule contre-enclave hollandaise constituée d'un seul coin de rue : Google street view vous empêche de sortir dans l'enclave belge. Inversement, dans ce coin, vous n'avez pas le droit d'entrer dans une petite enclave belge.
2010-01-24 (dimanche)
Mon poussinet voulait un aspirateur sans sac (à effet cyclone) Dyson pour Noël[#] : je lui ai offert un modèle DC 20[#2] acheté (en solde) au BHV. Je n'étais pas convaincu a priori par le principe des aspirateurs sans sac, mais je dois avouer que je suis séduit par le produit : la puissance d'aspiration est impressionnante, et il avale une poussière extrêmement fine qu'on ne doit pas attraper avec un aspirateur classique. En plus, le truc roule très bien, sans jamais se renverser, et les accessoires sont bien faits. Il y a maintenant quelque chose de très ludique à passer l'aspirateur et de voir la poussière récoltée tourbillonner dans le gros tube de plexiglas : du coup le petit nid d'amour que je partage avec mon poussinet a nettement gagné en propreté (espérons que nous ne nous lasserons pas de faire joujou avec ce gadget, donc).
Un petit bémol à mettre est que ça fait beaucoup de bruit. Un autre est qu'il faut à chaque fois vider le non-sac, et la poussière très fine n'est pas facile à faire tomber — et une fois j'ai pris une terrible châtaigne avec l'électricité statique. Ah, et c'est un peu cher, aussi (quand ce n'est pas en solde). Mais globalement ça valait le coup.
[#] Enfin, de nouvel an : nous attendons que la période des fêtes soit bien passée avant de nous faire des cadeaux, histoire d'éviter les foules (hum, je sais, je ne suis pas pour autant tous les principes que je prêche… faites ce que je dis, pas ce que je fais).
[#2] Modèle qui n'a pas l'air d'exister sur le site du fabricant (un de ces sites parfaitement crétins qui ont un sous-site par pays, soit dit en passant) : ce lien aurait dû marcher, mais apparemment pas (et comme d'habitude, il redirige vers un endroit complètement con au lieu de fournir un message d'erreur convivial ou de faire une recherche un peu intelligente). Ça donne une image assez déplorable que le site Web d'une compagnie ne soit pas foutue de connaître les produits de sa gamme.
2010-01-22 (vendredi)
Quand je suis en public, j'aime bien écouter les conversations des gens qui m'entourent (et parfois me demander si je dois y glisser un mot) : c'est intéressant pour savoir comment les gens pensent et pouvoir faire de la sociologie de café du commerce.
L'autre jour j'étais attablé chez une enseigne Pomme de pain (où je vais assez souvent quand j'ai laissé passer l'heure de la cantine) quand j'ai remarqué[#] deux jeunes, la vingtaine probablement tout juste passée, habillés légèrement-racaille-mais-guère, qui parlaient de filles (enfin, l'un parlait, et l'autre se contentait surtout d'approuver et de rigoler bêtement). J'ai donc dressé mon oreille de sociologue de comptoir, ce qui n'était d'ailleurs pas nécessaire parce qu'ils discutaient assez fort.
L'intensité de la misogynie qu'ils affichaient m'a impressionné.
Celui qui parlait le plus était, si j'ai bien compris, en instance de
rupture avec sa copine, et même si cette rupture n'était pas encore
certaine (y'a encore des sentiments
, disait-il — ils
devaient être bien cachés), il attendait avec impatience la vie de
célibataire qui l'attendrait après. Les filles, il les voyait comme
des créatures manipulatrices (dès que tu dis
), qui n'en ont aux hommes qu'après leur
portefeuille (je t'aime
,
c'est fini, t'es foutuquand elles font style qu'elles ont de l'affection,
en fait c'est pour te dire, tu m'achètes ça, tu m'achètes ça ; mais
moi, non, si je t'achète un truc, c'est pour faire plaisir, c'est moi
qui décide
) ; toujours fausses et mauvaises (il faut toujours
qu'elles cherchent le conflit, moi j'en ai marre, je lui dis t'as qu'à
te disputer avec un mur, arrête de me prendre la tête
) ; et
incapables de se décider (je me dispute avec elle [son ex,
j'imagine], je lui dis
).
Apparemment, donc, le temps passé en couple était une perte de temps :
la vie de célibataire, par contre, semblait avoir beaucoup d'attraits
à ses yeux : soirées avec ses potes, pas de prise de tête, et
pour ça, y'a la branlette et les putes (je ne sais plus comment
il disait). Mais surtout, la possibilité d'humilier les femmes
(bon, ben on rompt ?
, et elle non,
mais non…
, et puis deux semaines après,
finalement, oui
: ben merci la perte de tempsmaintenant j'ai plus aucun respect pour elles
) qui,
indubitalement, ne manqueraient pas de le courtiser en masse, en leur
disant non, pas moyen
.
J'hésitais entre le rire et la pitié, et dans ce cas, pour lui ou pour cette fameuse copine.
[#] OK, au début, je les ai surtout remarqués parce que celui qui écoutait était joli à regarder.
2010-01-15 (vendredi)
Là-haut, sur la colline !—Regardez !—Ce n'est pas possible ? Ce sont eux… Ce sont vraiment eux !Le cri des lamentations était remplacé par les exclamations, courant d'homme en homme, attirant l'attention sur les deux personnages qui venaient d'apparaître. Ceux-ci marquèrent une pause, comme pour prendre la mesure de la situation.
Éclairé de face à la fois par les flammes de l'incendie et par le rougeoiement de l'aurore, et de dos par la pleine lune qui se couchait derrière ses cheveux blancs, le vieillard avait la figure sévère et bienveillante d'un dieu tutélaire. Il attrapa et leva lentement en l'air la main de la jeune fille qui l'accompagnait. Le diadème au front de celle-ci ne laissait aucun doute sur leur identité.
Ardemond est revenu !—Ce sont Invar et Ardemond !—La princesse est de retour !Quelques minutes plus tard, alors que je renouvelais mon serment, le magicien murmura à mon oreille, mystérieux comme à son habitude :
Trois promesses, un féal, un félon, une princesse et un esclave. Les pièces sont joliment disposées, n'est-ce pas ? Vous me pardonnerez, j'espère, mon arrivée peut-être bien théâtrale, mais le monde entier est une scène, et un peu de théâtre bien placé peut faire plus que beaucoup de magie. Il est temps, maintenant, que vous montriez votre courage.
2010-01-11 (lundi)
11 janvier. • Nouvelle rencontre avec le Dr Taub, et toujours la même question :
pensez-vous que ces choses que vous racontez vous soient vraiment arrivées ?— et toujours la même réponse :dans cet univers, non, elles sont le fruit de mon imagination ; dans cet univers.Je le répéterai autant de fois qu'il le faudra, et peu importe qu'elle me croie fou : oui, je suis fou, mais je préfère le rôle de ce fou que l'on soigne plutôt que celui du souverain déchu que l'usurpateur m'a condamné à être.14 janvier. • Tenter d'expliquer la damnatio memoriæ qui est mon supplice. Comment le pourrais-je ? Ces hommes ignorent tout de l'Empire sur lequel j'ai régné et dont je suis à jamais banni. Dans cet univers, l'Alliance cycladéenne n'a pas eu lieu. L'humanité tout entière réduite à quelques milliards d'individus et confinée à une seule planète ! — ma prison désormais. Je sais assez à son sujet : ce corps où ma conscience est exilée a appris ce qu'il me fallait sur ce monde et sur sa pitoyable petite histoire, ses querelles insignifiantes de tribus primitives. Ils ne me comprendront pas, eux qui méconnaissent leur Empereur.
18 janvier. • Le Dr Taub veut que je lui parle de l'usurpateur. Elle pense que c'est là la clé de ma psychose. Comment donner la mesure de cette trahison ? L'usurpateur m'a tout volé. J'ai connu les délices de la Planète dorée, me voici dans ce taudis où je ne suis plus personne. Ils m'ont aussi retiré Aquila… Aquila, mon amour, à qui on ne m'a pas même permis de faire un adieu, te reverrai-je jamais ? S'ils te réservent le même sort, puis-je espérer te retrouver ici ? Ou ton tombeau sera-t-il différent du mien ? Qui me le dira ?
Dans le même temps qu'ils me privaient de mon empire, ils privaient mes sujets de leur souverain. J'ai sans doute commis des erreurs, je n'ai pas été parfait (une affirmation qui est permise dans ce monde !), mais mon peuple ne méritait pas le joug cruel qui va s'abattre sur lui. Comment ma damnatio leur apparaît-elle ? Sans doute ce qui reste de mon corps là-bas (si on ne l'achève pas) est-il aussi une sorte de fou : un pantin que plus aucun esprit n'anime. Je poserai cette question au médecin, peut-être est-elle capable de m'éclairer.
21 janvier. • Et si Dr Taub était un allié de l'usurpateur ?…
Inspiré entre autres choses (toutes mes excuses à Gogol et aux romains, notamment) d'une étrange histoire, censément vraie : The Jet-Propelled Couch (2e partie ici, quelques précisions là).
2010-01-09 (samedi)
Ce petit très zen, est en train de faire le tour du 'net (normalement je n'aime pas trop relayer ce genre de phénomènes, mais il faut savoir faire des exceptions). Voici donc The Third & the Seventh, treize minutes de pure poésie semble-t-il entièrement réalisées en images de synthèse (mais on aurait du mal à s'en rendre compte !).
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