David Madore's WebLog

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(dimanche)

Quelques remarques en vrac sur la moto

Je rassemble dans cette entrée un certain nombre de remarques que je n'avais pas pensé à, ou pas eu le temps de, faire en écrivant celle-ci, et dont l'intérêt est individuellement faible, mais qui méritent peut-être une publication groupée. (L'ordre dans lequel je les rassemble ci-dessous n'est pas l'ordre dans lequel je les ai écrites, ce qui peut expliquer quelques incohérences de style ou de renvois. Le petit jeu d'essayer de trouver un parcours hamiltonien, avec des transitions qui se tiennent, dans un ensemble de sujets qu'on veut évoquer, trouve rapidement ses limites.)

Je commence les leçons de conduite dans environ une semaine — mon auto-école n'avait pas de disponibilités plus tôt à cause des vacances des moniteurs — et j'espère d'ailleurs que ce délai laissera le temps à la météo de s'améliorer. (Ça semble mal parti.)

J'ai eu une chance assez incroyable pendant les très nombreuses heures où j'ai préparé l'épreuve de plateau c'est qu'il n'y a jamais eu de pluie (il y a eu deux jours de neige, mais le problème n'était pas tant la précipitation que celle qui était déjà au sol). Comme quoi l'impression qu'il pleut tout le temps à Paris est singulièrement fausse (en fait, si j'en crois les données climatiques sur Wikipédia, il pleut ≥1mm seulement 30% des jours ; d'ailleurs, de façon amusante, mars est le deuxième mois où il y a le plus de jours de pluie, mais aussi le deuxième mois où il y a le moins de quantité totale de pluie ; j'aimerais des statistiques sur le nombre d'heures, voire de minutes, de pluie). À vrai dire, je ne sais pas si c'est vraiment une chance, parce que du coup je n'ai pas eu l'occasion de tester. Mais au moins, il y a eu des jours où la piste, et la route pour y aller, étaient mouillées.

En revanche, ce qui est sûr, c'est qu'en passant aussi longtemps à préparer l'examen, j'ai au moins pu tester un certain intervalle de températures, avec des maximales à Orly qui sont montées à 26°C vers la mi-octobre et descendues à 1°C fin décembre. Et comme je suis du genre à avoir un intervalle de fonctionnement très étroit (disons que, au repos, en tee-shirt et sans vent, je me plains de crever de froid si la température passe en-dessous de 20°C et de crever de chaud si elle passe au-dessus de 25°C), ce fut l'occasion de tester toutes sortes de choses à mettre sous ma combinaison : sous-combinaisons (version mi-saison(+pantalon) puis hiver(+pantalon)), maillot thermique coupe-vent, tee-shirts et sweat-shirts et bien sûr différents empilements de tout ça.

(Je précise que je ne suis pas sponsorisé ni par Dainese ni par le site speedway.fr et je ne leur fais pas non plus de la pub spécialement par plaisir : si je fais les liens vers les produits précis, c'est parce que je me sers de mon blog comme bloc-notes pour pouvoir retrouver ultérieurement les références précises des produits même s'ils perdent mon historique de commandes, ce qui ne manquera sans doute pas d'arriver.)

Mais le plus problématique ont assurément été les gants : j'avais acheté des gants été et je me suis dit (comme j'ai appris que beaucoup d'élèves motocyclistes se disent) que j'achèterais des sous-gants pour quand il fait plus froid : eh bien ça ne marche pas du tout, les sous-gants, c'est presque pire que sans (sans doute parce que ça serre les mains et gêne la circulation). Du coup, j'ai acheté des gants d'hiver, et ça ne m'a quand même pas empêché d'avoir froid aux doigts, mais moins. Il faut dire que j'ai les doigts particulièrement fins et qui, logiquement, refroidissent vite. J'aurais peut-être dû carrément prendre des gants chauffants, mais ces choses ne doivent pas tenir très longtemps.

Mais il y a une nette différence de sensibilité sur les commandes entre les gants d'été (très ajustés) et les gants d'hiver (bien épais). Le passage de l'un à l'autre, puis le retour aux gants d'été quand ça a été possible, n'a pas été complètement sans incidence sur ma capacité à faire les exercices.

Une des choses qu'on apprend en préparant l'épreuve plateau du permis moto, c'est de faire une manœuvre d'évitement, qui est une technique consistant, plutôt que de freiner en urgence, à éviter (comme le nom l'indique…) un obstacle situé devant soi et dans lequel on entrerait sinon en collision : la manœuvre consiste simplement à faire une chicane, disons vers la gauche, pour contourner l'obstacle, en contrebraquant d'abord vers la gauche (pour s'écarter) puis vers la droite (pour reprendre la direction initiale). Comme je le disais, j'ai trouvé ça techniquement plutôt facile, au moins dans les conditions extrêmement contrôlées de l'épreuve de plateau. L'intérêt de l'évitement, c'est que, si les bonnes conditions sont remplies (c'est-à-dire si on ne va pas trop vite, histoire d'avoir la force de contre-braquer, et s'il y a de la place sur le côté pour contourner l'obstacle), il est plus facile et plus sûr (il présente moins de risque de chute) qu'un freinage d'urgence, notamment si on découvre l'obstacle trop tard.

(Même en voiture, d'ailleurs, il peut y avoir des circonstances où la bonne réaction à prendre est d'éviter l'obstacle et pas de piler. Évidemment, ces circonstances sont sans doute plus rares qu'en moto puisque le véhicule est moins agile et le frein moins dangereux.)

Maintenant, la question qui me préoccupe c'est : admettant pour les besoins de la discussion que je sache réaliser un évitement, comment est-ce qu'on pense à en faire un ? Et comment peut-on apprendre à y penser ? Si on découvre un obstacle trop tard, il faut prendre une décision en un laps de temps extrêmement court, et je pense que la réaction instinctive est de se précipiter sur le frein avant (même si ce n'est pas le bon choix), pas d'évaluer si les conditions sont propices à faire plutôt une manœuvre d'évitement. (Pire encore, il y a le risque de s'emmêler les mouvements et d'essayer de freiner en même temps qu'on tente un évitement, ce qui fait qu'on ratera le freinage et l'évitement.) La réponse standard est : c'est largement une question d'expérience, et le fait d'avoir pratiqué la manœuvre sert au moins à assurer que le cerveau l'a bien en tête comme possibilité ; mais je ne trouve pas cette réponse franchement satisfaisante, parce que les circonstances où l'expérience peut venir concernant ce point sont justement celles où il faut l'avoir, et sont, on l'espère, extrêmement rares. I.e., s'il faut se tuer contre l'obstacle pour apprendre à ne pas se tuer contre l'obstacle, on a un problème de bootstrap. J'ai posé la question à un de mes moniteurs, et (sans vraiment apporter de réponse) il m'a raconté qu'en 40 ans de pratique régulière de la moto, il n'avait dû faire une vraie manœuvre d'évitement qu'une seule fois (en découvrant une charrette bloquée au milieu de sa voie, cachée juste après un tournant sur une route de campagne), qu'il l'a faite instinctivement, et que ça l'a sauvé parce qu'il n'aurait pas eu le temps de freiner.

Pour la voiture, je me disais que je devrais peut-être prendre des séances sur simulateur pour être confronté, tout en restant en sécurité, à des circonstances inhabituelles et dangereuses. Malheureusement, même s'il existe des simulateurs de moto à fins pédagogiques (i.e., pas pour l'aspect jeu vidéo), ils sont encore plus confidentiels que les simulateurs de conduite de voiture.

Dans le même registre « mais comment est-ce qu'on apprend ça ? », il y a la conduite avec passager : l'épreuve de plateau comporte un petit bout avec passager, mais c'est dans des conditions un peu ridiculement faciles (il s'agit de faire en gros 35m sans vitesse imposée, c'est-à-dire en pratique aux 8km/h du ralenti moteur en 1re, en faisant une vague diagonale entre des portes et des piquets, sans mettre le pied à terre), et ça se comprend : on ne peut pas risquer la sécurité du moniteur accompagnateur ou d'une tierce personne qui ferait le passager, donc les conditions sont prévues telles qu'un accident est quasiment impossible. (Il faut aussi tenir compte du problème pratique de trouver effectivement quelqu'un pour jouer le passager.)

Comme j'avais tendance à ne pas bien tendre les bras en faisant l'entraînement au freinage d'urgence, mon moniteur m'a fait la remarque que, tout seul, j'y arrivais peut-être quand même, mais que si j'avais un passager derrière qui allait appuyer de tout le poids de son corps sur mon dos, ce serait dangereux pour lui et pour moi si je ne prenais pas l'habitude de tendre les bras.

Mais la même remarque que précédemment concernant le bootstrap s'applique : on va donner le permis moto, et le droit d'embarquer un passager, à des gens qui n'en auront aucune expérience : il doit falloir une certaine confiance en soi pour essayer la première fois !

Comme je l'ai écrit plus haut, je n'ai pas encore commencé les cours de circulation (les paris sont d'ailleurs ouverts pour savoir combien d'heure je devrai en faire), donc pour l'instant je n'ai conduit la moto qu'entre l'auto-école et le plateau d'entraînement à Rungis, en suivant le moniteur (et en passant généralement par l'autoroute A6 ; et peut-être deux ou trois fois par la ville — par exemple une fois parce qu'il y avait un 50cm³ à transporter qui n'a pas le droit de prendre l'autoroute).

Je ne suis certainement pas du genre à prendre des risques inconsidérés : plutôt, au contraire, à me plaindre (et je l'avais déjà écrit ici) que je ne trouve pas ça très rassurant de faire l'interfile sur l'autoroute, en tout cas lorsqu'il faut se glisser entre un camion et un SUV, et que c'est un peu abusé d'en faire parfois alors que la circulation sur les voies normales de circulation est à peine ralentie. (Pour mémoire, les règles officielles sur la circulation interfile des deux-roues sont décrites ici — et elles sont assez raisonnables ; mais pour les trajets vers et depuis le plateau, les moniteurs de l'auto-école, et, du coup, les élèves qui suivent, n'obéissent pas parfaitement au Code de la route : raison aussi pour laquelle je suis content de passer à la partie « circulation », je vais avoir une excuse pour le respecter scrupuleusement.)

Néanmoins, ce peu de conduite que j'ai fait m'a permis de prendre conscience de combien la moto est dangereusement agile et dynamique. Je veux dire que même quand on n'est pas du genre à prendre des risques (cf. ci-dessus), elle donne l'impression (en bonne partie fausse, donc dangereuse) de pouvoir se glisser n'importe où et de pouvoir accélérer pour y arriver. Quand je prends une voie d'insertion avec la voiture, j'attends sagement qu'une place suffisante apparaisse dans la voie sur laquelle je m'insère : en moto, je me rends compte qu'on va facilement être tenté de se dire qu'on peut accélérer un petit coup pour se glisser avant le camion patapouf qu'on a à côté de soi plutôt que d'attendre et de se mettre derrière lui (d'autant qu'il y a des raisons objectives tout à fait sensées de préférer être devant un camion que derrière).

Du coup, je me demande comment se répartit la dangerosité d'une moto (relativement à une voiture) entre différents facteurs et notamment (a) la dangerosité intrinsèque (absence de carrosserie, détectabilité plus difficile par les autres usagers, équilibre précaire sur deux roues, moins bonne visibilité à cause du casque et de l'absence de rétroviseur intérieur, etc.), (b) la dangerosité due à la pratique à laquelle l'engin « encourage » (la tentation de rouler vite, d'accélérer brutalement, de se faufiler, etc.) à laquelle je fais référence ci-dessus, et (c) la dangerosité simplement due à l'attitude ou perception du risque en général du type de gens qui conduisent une moto (je veux dire que les motards, même quand ils utilisent une voiture ou un vélo, se comportent peut-être de façon statistiquement différente).

Au sujet de l'attitude des motocyclistes par rapport au risque (et des points (b) et surtout (c) ci-dessus) : l'interrogation orale du permis moto comporte une fiche (nº4, prise de conscience des risques ; il y en a par exemple une synthèse ici) possiblement intéressante, mais qui évoque, forcément sans référence précise, des études sociologiques qui sont devenues difficiles à trouver du fait même de l'existence de cette fiche (je veux dire que maintenant, quand on cherche quelque chose comme profils motocyclistes perception risques ou quelque chose de ce genre, on tombe surtout sur des synthèses des fiches moto pour le permis, donc ça ne dit pas grand-chose, pas sur les études d'origine ni même des références précises à celles-ci). J'ai donc enquêté un tout petit peu pour trouver des informations plus substantielles, et notamment les sources de cette fiche.

J'ai trouvé notamment une étude de 2009 menée par TNS Sofres pour GEMA Prévention (une fédération d'assurances) intitulée Conducteurs de 2 roues motorisés : profils et attentes (présentation ici) d'où sort manifestement le classement en cinq catégories (passionnés, modérés, transgressifs, stressés et sereins) que la Sécurité routière a reprises pour sa fiche moto nº4 ; mais les éléments présentés publiquement de l'étude sont très sommaires et il ne semble pas que la Sofres ni GEMA ait publié quelque chose de beaucoup plus détaillé. • Sinon, j'ai trouvé une thèse soutenue Lyon 2 en 2010, Conscience du risque et attitudes face aux risques chez les motocyclistes par Aurélie Banet (consultable en ligne), beaucoup plus détaillée, qui présente une typologie différente. • Enfin, le compte-rendu The Motorcycling Community in Europe (rédigé par la FEMA — Fédération des associations motocyclistes européennes — avec le soutien de la Commission européenne) utilise encore une typologie différente (et plus proche de celle de la Sofres : commuters, sport riders, ramblers, travellers), tirée d'une étude (Motorcyclists' Profiles par Banet [la même que ci-dessus], Bellet, Zaidel &al.) publiée dans le rapport SARTRE4 (2012) (un sondage mené à travers l'Union européenne sur les attitudes et comportements des usagers de la route). Les disparités importantes entre pays européens sont à cet égard assez surprenantes. (Voir aussi cette présentation de certains des auteurs.)

Un mot sur les changements de vitesse, maintenant.

Quand je conduis une voiture, c'est-à-dire la voiture du poussinet, qui est à changement de vitesse manuelle parce qu'il voulait que je garde l'habitude de passer les vitesses… eh bien, surprise, j'ai du mal à passer les vitesses (et il me dispute). Plus exactement, j'ai du mal en rétrogradant : je passe le rapport inférieur trop tôt (i.e., trop vite — avant d'avoir suffisamment décéléré), ce qui donne un coup dans l'embrayage et/ou dans le moteur et/ou fait tourner ce dernier trop vite, et mon poussinet me dispute parce que j'abîme sa tuture à laquelle il tient. Les sens giratoires sont les pires, pas pour le sens giratoire lui-même mais pour la décélération avant d'y entrer, que je gère toujours mal. Je n'avais pas ce problème avec la Renault Captur de l'auto-école sur laquelle j'ai appris à conduire, mais la Golf IV du poussinet a des rapports échelonnés différemment (j'en parlais déjà ici), on ne peut pas revenir en 2e à ~40km/h sans que ça hurle (or on m'a appris à être en 2e pour les sens giratoires).

Il y a deux choses qu'on peut faire pour rétrograder : freiner et attendre d'avoir suffisamment ralenti pour pouvoir passer le rapport inférieur en douceur (c'est ce qu'on apprend à l'auto-école), ou au contraire, si on veut rétrograder pour avoir de la reprise, accélérer un petit coup pendant qu'on est embrayé de façon à mettre le moteur au régime qui permet de passer le rapport inférieur sans ralentir le véhicule (voire, pratiquer un double débrayage, c'est-à-dire accélérer au point mort, si le but est de soulager les synchroniseurs de la boîte de vitesse). En théorie on peut faire n'importe quel compromis entre ces deux techniques « freiner et rétrograder » et « rétrograder en donnant un petit coup de gaz » : mais en pratique, un compromis voudra dire qu'il y a un moment où on doit appuyer sur les trois pédales (l'embrayage pour changer de vitesse, le frein pour ralentir, et l'accélérateur pour ajuster le régime moteur), et c'est anatomiquement difficile (technique du talon-pointe) si les pédales sont étroites ou si on n'est pas contorsionniste. Bref, je n'essaye pas ça.

La moto a l'avantage qu'on a l'embrayage à la main gauche, le changement de vitesse au pied gauche, le frein arrière au pied droit et l'accélérateur à la main droite. Donc on peut tout à fait manœuvrer tout ça simultanément. (Et même en freinant de l'avant, ça doit encore être faisable avec moins de contorsion que frein+accélérateur sur une voiture.)

Mais même sans accélérer lors du débrayage, rétrograder en moto est mécaniquement plus facile : l'embrayage est plus souple parce que c'est généralement un embrayage à bain d'huile (alors que les embrayages de voiture sont typiquement des embrayages secs), et pour la même raison, l'embrayage supporte beaucoup mieux qu'on l'utilise pour freiner en rétrogradant ; la transmission étant à chaîne et pas à cardan rigide (en tout cas sur les Honda CB500 de mon auto-école), permet d'absorber partiellement l'à-coup ; le fait que la moto soit plus légère qu'une voiture (eu égard à la puissance ou au couple du moteur) rend l'opération plus encaissable ; et la boîte de vitesse elle-même, étant séquentielle, est plus rapide et commode à manipuler. En contrepartie, si c'est fait trop violemment, il y a un risque de bloquer la roue arrière (et donc de déraper de celle-ci), que l'ABS n'évite pas contrairement au cas d'usage du frein.

Je ne sais pas si mes explications mécaniques sont correctes (on trouve des affirmations plus ou moins contradictoires en ligne dès qu'on cherche quoi que ce soit concernant la mécanique auto ou moto). Toujours est-il que mon ressenti est que changer les vitesse à moto est plus simple et plus « instinctif » qu'en voiture.

Bon, et sinon, si j'obtiens le permis (ce qui commence à avoir l'air assez probable), il faudra que je décide d'une moto à acheter. Pour la voiture, j'ai laissé faire le poussinet, ce qui est bien pratique (c'est sa tuture, c'est lui qui l'a achetée, qui l'entretient, et qui me dispute quand je passe mal les vitesses), mais le poussinet n'a pas l'intention d'acheter une moto puisqu'il n'a pas le permis (enfin, en fait, il a le permis A1 suite à une sorte d'accident administratif, mais il ne conduit pas avec). Du coup, il va falloir que je me réfléchisse à la question.

Déjà je n'ai qu'une idée floue de la typologie des motos, je me contente de lire des choses en ligne (ici, ou encore — et de constater que manifestement il y a des petites variations dans la cladistique). Mais n'y connaissant rien et n'ayant pas d'exigences compliquées (je ne compte ni faire de course ni de longs trajets, et je fais une taille extrêmement moyenne), je pars du principe que j'ai sans doute intérêt à acheter le même modèle, ou un modèle plutôt proche de, la Honda CB500F utilisée par mon auto-école, parce que (1) s'ils ont fait ce choix, c'est sans doute un choix raisonnable pour débuter (même si, évidemment, les préoccupations d'une auto-école peuvent être légèrement différente ; disons au moins qu'il est conduisible avec le permis A2 sans nécessiter de bridage), et (2) indépendamment du point précédent, si j'ai appris à conduire sur ce modèle, il y a un intérêt évident à continuer avec et ne pas être dérouté.

Je voudrai certainement l'acheter d'occasion (il y a plein de raisons à ça, cf. par exemple ici). Acheter de particulier à particulier me fait assez peur eu égard aux possibilités de se faire arnaquer, surtout pour quelqu'un comme moi qui n'y connaît quasiment rien en mécanique : je préfère payer un peu plus pour passer par un garage qui ferait ensuite l'entretien — mais ceci ramène le problème au choix d'un garage, qui n'est lui-même pas évident (mais au moins il est plus aisé de trouver des avis en ligne pour se faire une idée du risque d'arnaque).

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(samedi)

Pinaillages sur les limitations de vitesse

En France, les limitations de vitesse par défaut, ou implicites (i.e., valables en l'absence de tout panneau explicite de limitation de vitesse) sont [articles R413-2 et R413-3 du Code de la route] :

  • 130km/h sur les autoroutes,
  • 110km/h sur les routes à deux chaussées séparées par un terre-plein central,
  • 90km/h sur les autres routes comportant au moins deux voies dans un même sens de circulation [toutefois, ce cas ne doit pas rester implicite et doit faire l'objet d'une signalisation explicite],
  • 80km/h sur les autres routes ne comportant qu'une voie dans chaque sens de circulation,
  • 50km/h en agglomération,
  • 30km/h dans les zones 30 et 20km/h dans les zones de rencontre, cf. cette entrée passée.

Un panneau de limitation explicite ne peut, il me semble, qu'abaisser la vitesse en-dessous du défaut listé ci-dessus, exception faite de la possibilité de relever à 70km/h la limitation de vitesse de certaines voies en agglomération. Rappelons par ailleurs que la limitation est explicite est valable jusqu'à la prochaine intersection, sauf lorsque la limitation est faite en même temps qu'un panneau de danger — le plus souvent annonçant un ralentisseur — auquel cas elle est valable à l'endroit de ce danger [bon, ça c'est ce qu'on m'a appris, mais en fait je ne trouve aucune confirmation dans le Code de la route ou dans un document officiel crédible : il faudrait creuser].

Maintenant voici une complication parmi d'autres : en cas de pluie ou d'autres intempéries, mais aussi lorsqu'on est conducteur sur permis probatoire (c'est-à-dire détenteur du permis depuis moins de 3 ans[#] et qui doit se signaler par un disque portant la lettre ‘A’), ou bien en train de suivre des cours de conduite[#2] (et on se signale alors par un panneau auto-école ou un gilet moto-école ou quelque chose comme ça), les vitesses limites implicites de 130km/h, 110km/h et 90km/h sont abaissées respectivement à 110km/h, 100km/h et 80km/h respectivement. Autrement dit, la vitesse maximale sur autoroute quand il pleut est de 110km/h, la vitesse maximale sur les routes à chaussées séparées quand il pleut est de 100km/h, et la vitesse maximale quand il pleut sur les autres routes est de 80km/h (même quand elles comportant deux voies dans un même sens de circulation, donc).

[#] Étant entendu que ce qui compte est la première obtention du permis, pas celle de la catégorie de véhicule qu'on conduit : autrement dit, quelqu'un qui vient d'obtenir le permis moto mais qui a le permis voiture depuis longtemps n'est pas concerné, le fait qu'il conduise une voiture ou une moto est indifférent.

[#2] Même si on est, par ailleurs, titulaire du permis depuis longtemps dans une autre catégorie, cf. la note précédente : en clair, quelqu'un qui a le permis voiture depuis longtemps mais passe le permis moto est concerné pendant qu'il prépare ce dernier mais plus dès qu'il l'aura obtenu. C'est du moins ce que je comprends.

En disant ça, cependant, est-ce que j'ai tout dit ? Non ! Parce que la question se pose de savoir comment cet abaissement des limitations implicites interagit avec une limitation explicite. Par exemple, s'il pleut et que je vois un panneau indiquant une limitation explicite à 110km/h ou à 90km/h, à quelle vitesse puis-je rouler ? La réponse est : 100km/h dans le premier cas, mais dans le second cas, ça dépend si on est sur une autoroute ou route à chaussées séparées (auquel cas le 90km/h explicite reste 90km/h, même en cas de pluie) ou une autre route (auquel cas le 90km/h doit être lu comme 80km/h). C'est un poil subtil, et même les moniteurs d'auto-école peuvent se tromper[#3].

[#3] Je le sais parce qu'il y a un jour où (pour des raisons d'organisation qu'il n'y a aucun intérêt à raconter) mon auto-école a dû m'emmener sur le plateau moto en voiture, c'est-à-dire qu'on m'a collé comme passager à une élève qui passait le permis B, du coup j'ai assisté à un bout de sa leçon, et à un moment le moniteur lui a demandé la vitesse limite, elle ne savait pas parce qu'elle n'avait pas vu le panneau, il lui a dit que le panneau annonçait 90km/h mais que c'était donc 80km/h pour elle — or il s'agissait d'une autoroute, précisément la A6b ici, si bien que le 90km/h veut vraiment dire 90km/h, même en cas de pluie ou pour un apprenti conducteur. Mon moniteur à moi m'avait correctement dit de rouler à 90km/h dans ces circonstances et à 100km/h si je voyais une limitation à 110km/h, mais n'avait pas vraiment expliqué la logique.

Le Code de la route, pour une fois, est clair (ce qui ne veut pas dire qu'il soit simple) : en cas de pluie et dans les autres circonstances que j'ai décrites, la limitation est abaissée à 110km/h sur les autoroutes normalement limitées à 130km/h, à 100km/h sur les sections d'autoroute limitées à une vitesse plus faible ainsi que les voies à chaussées séparées, et à 80km/h sur les autres routes. Donc, sur une autoroute ou voie à chaussées séparées : 130 devient 110, toute valeur de limitation explicite <130 mais ≥100 devient 100, et toute limitation explicite ≤100 reste à la valeur qui est annoncée (notamment 90, ce qui est un cas courant) ; sur une autre route, toute valeur de limitation explicite ≥80 devient 80, mais toute valeur ≤80 reste ce qu'elle est. En tableau :

Type
de route
Panneau de limitation
Absent1301109080706050
Autoroute130→110130→110110→1009080706050
R. chaussées séparées110→100***110→1009080706050
Autre route80******90→8080706050
Agglomération50************706050

Tableau à lire de la façon suivante : en ligne le type de route, en colonne l'éventuelle limitation explicite par panneau, ou bien « absent » s'il n'y a pas de panneau. La valeur indiquée par le tableau est la vitesse limite à appliquée, suivie éventuellement d'une flèche et d'une nouvelle vitesse limite en cas de pluie (ou si on est conducteur sur permis probatoire, etc.) ; trois étoiles indiquent que cette possibilité est censée ne pas exister. La colonne un peu subtile, donc, est celle du 90, où la valeur dépend vraiment du type de route. Par ailleurs, tel que je lis le Code de la route, une limitation à 60km/h en agglomération est censée être impossible, mais ça m'étonnerait que ça n'existe pas quelque part (il faut des limites à la psychorigidité qui consisterait à dire que le maire peut porter la limitation à 70km/h mais pas à 60km/h) ; je ne sais pas bien s'il existe des sections limitées à 120km/h ou à 100km/h.

Je peux justement en profiter pour dire un mot sur ce fétichisme des limitations congrues à 10 modulo 20 (i.e., des multiples de 10 dont le chiffre des dizaines est impair). La logique, d'après mon moniteur du permis B, est que les boîtes de vitesse manuelles prévoient grosso modo l'utilisation de la 1re de 0 à 20km/h, de la 2e de 20km/h à 40km/h, de la 3e de 40km/h à 60km/h, de la 4e de 60km/h à 80km/h, de la 5e de 80km/h à 100km/h, et de la 6e (pour les boîtes qui en ont une) à partir de 100km/h, avec des optima au milieu de ces plages, dont 10km/h pour la 1re (vitesse limite qu'on voit typiquement dans les parkings), 30km/h pour la 2e (vitesse limite pour les zones 30 ou en cas de travaux), 50km/h pour la 3e (vitesse limite en agglomération), 70km/h pour la 4e (vitesse limite de certains grands axes en agglomération), et 90km/h pour la 5e (vitesse limite des routes secondaires jusqu'à récemment). Les voies de décélération sur autoroute sont généralement marquées successivement 90, 70 et 50 (voire 30), ce qui sert indirectement à conseiller des rapports à appliquer à ces endroits.

Voilà le vrai bon argument à souffler aux gilets jaunes pour se plaindre de l'abaissement à 80km/h de la vitesse limite sur les routes secondaires : ça casse toute la logique de ce bel agencement par paliers de 20km/h !

Sauf qu'en fait il existe bien des limitations « exotiques » (autres que 10–20–30–50–70–80–90–110–130), et c'est un petit jeu de les repérer. Voyez par exemple, parmi celles que j'ai notées :

J'ai le souvenir d'avoir vu un panneau de limitation à 8km/h quelque part, un autre à 25km/h, et j'ai vaguement le souvenir de quelques autres chiffres pas multiples de 10. J'ai occasionnellement vu des limitations à 60km/h mais je n'ai pas bien retenu dans quelles circonstances. Les limitations à 80km/h explicites sont souvent là comme rappel de la nouvelle réglementation. Par contre, 100km/h (explicite) ou 120km/h je ne crois pas avoir vu. Si vous avez des exemples intéressants, surtout si on les voit dans Google Street View, n'hésitez pas à me les signaler.

Tiens, encore une petite colle à propos des limitations de vitesse : en voyant un panneau comme celui-ci (limitation explicite à 90 avec un panonceau représentant une voiture — et aussi un panonceau de rappel mais peu importe ici), à quelle vitesse peut-on rouler à moto ? Réponse : 90km/h (le panonceau, qui s'appelle en l'occurrence M4a, fait référence à tous les véhicules dont le poids total autorisé en charge est inférieur à 3.5t, dont les motos, malgré l'apparence du pictogramme).

Encore un petit pinaillage dans le même genre : quelque part sur le réseau autoroutier francilien (je pense que c'était sur l'A86, mais je ne vais pas m'amuser à retrouver l'endroit exact), après une section à une vitesse réduite (peut-être temporairement pour travaux) j'ai vu un panneau marquant une fin de limitation, je ne sais plus si c'était spécifiquement une fin de limitation de vitesse (panneau B33 blanc avec le chiffre en noir et barré de noir) ou une fin générale d'interdiction (panneau B31 blanc barré de noir), mais toujours est-il que la question est : quelle était la limitation de vitesse après ce panneau ? La règle générale voudrait qu'on retombe dans la limitation implicite[#4] qui, sur le réseau autoroutier, est de 130km/h (par beau temps). Sauf qu'aussi près de Paris il n'y a aucune section limitée à 130, donc je pense que c'est vraiment une erreur et qu'il aurait fallu mettre un 110 explicite.

[#4] Les limitations de vitesse ne sont pas une pile : s'il y a une limitation à 110, puis une à 70, puis une fin de limitation à 70, on tombe à la valeur par défaut (qui est 130 sur autoroute), pas au 110 qui était là avant le 70.

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(jeudi)

Je réussis le plateau moto (et je médite sur la manière dont le cerveau apprend)

Cette entrée fait suite à celle-ci et à celle-ci (et sans doute à quelques autres entre temps), mais je résume : je suis inscrit pour passer le permis moto (A2), et ce dernier comporte deux épreuves (sans compter l'épreuve théorique générale = « code », que je n'ai pas besoin de repasser) : l'épreuve hors circulation ou « plateau », et l'épreuve en circulation ou « conduite », qui doivent être validées successivement.

Je viens de passer avec succès l'épreuve de plateau cet après-midi à Gennevilliers. (Pour qu'il n'y ait pas de confusion : ça ne me donne, en soi, le droit à absolument rien, à part à [prendre des cours pour] passer la seconde épreuve.) Il m'aura fallu 87 heures de formation (en 28 séances de généralement trois heures) étalées sur cinq mois : ce n'est sans doute pas un record historique, mais c'est vraiment vraiment mauvais ; ceci étant, comme pour le permis voiture (obtenu au bout de 73 heures), je peux au moins dire que je l'ai eu du premier coup, et avec un score très correct (à savoir, A à toutes les épreuves sauf un B au parcours lent). Je raconte ça plus en détails ci-dessous, mais c'est aussi pour me poser des questions sur la manière dont on apprend, et le temps qu'il faut pour.

Je redis rapidement ce que j'ai déjà expliqué : l'épreuve de plateau du permis moto comporte cinq exercices (qui se déroulent sur un terrain de 130m×6m, le fameux plateau) :

  1. poussette+vérifications ;
  2. parcours lent ;
  3. parcours rapide : freinage d'urgence ;
  4. parcours rapide : slalom+évitement ;
  5. fiches (interrogation orale sur la sécurité).

Chacun de ces exercices est noté A, B ou C (sauf le premier qui ne peut être noté que A ou B) ; pour les 2e, 3e et 4e exercices, le candidat a droit à deux essais sauf en cas de chute de la moto qui est immédiatement éliminatoire. (Et je ne sais toujours pas avec certitude si on retient le meilleur des deux essais ou le deuxième, mais la question ne se pose pas vraiment[#].) La condition pour valider l'épreuve est d'obtenir au moins deux A et aucun C sur l'ensemble des cinq exercices. (Remarquons qu'en pratique, il est très rare d'obtenir un B à l'un ou l'autre exercice du parcours rapide — quasiment toutes les fautes[#2] valent la note C —, ce qui, du coup, rend un peu stupide tout le système de notation : la condition de validation devient simplement de ne pas avoir de C et du coup le premier exercice n'a plus aucune importance ; mais bon, ce n'est pas moi qui ai fait les règles !)

[#] Parce que si on a un C à un exercice on doit de toute façon faire un deuxième essai (et les deux interprétations sont équivalentes), et si on a un B l'intérêt d'en faire un est extrêmement douteux.

[#2] Quasiment la seule possibilité qui vaudrait un B à une épreuve du parcours rapide consiste à poser deux fois un pied à terre lors du demi-tour en bout de piste. Certes, ça peut arriver, mais ce n'est vraiment pas fréquent.

Je décris un petit peu plus les exercices, mais de façon quand même un peu moins verbeuse que la dernière fois, et en ajoutant des commentaires, que je peux maintenant me permettre de faire, sur leur difficulté :

  1. L'exercice de poussette+vérifications consiste d'abord à faire une toute petite manœuvre en poussant la moto, moteur arrêté, à la force des bras (enfin, des jambes), le long d'une courbe, d'abord vers l'avant puis vers l'arrière ; puis à faire (ou indiquer comment on ferait) des vérifications techniques sur l'état de la moto (du genre : vérifier l'état du pneu avant, ou le fonctionnement des clignotants). • La poussette demande un petit peu de force physique, mais en tout état de cause c'est très facile vers l'avant, et un peu moins vers l'arrière (on peut rater la courbe et on n'a le droit de corriger la manœuvre qu'une seule fois). Les vérifications sont faciles puisque c'est du par cœur, mais il est un peu agaçant qu'il y ait un certain flou artistique sur ce qu'on doit dire exactement pour certaines d'entre elles (du style faut-il vérifier que les appels de phare fonctionnent bien quand on demande de vérifier l'éclairage avant ?). En tout état de cause, comme je le dis plus haut, cet exercice est essentiellement sans importance.
  2. Le parcours lent consiste à faire un parcours un peu tarabiscoté entre des cônes et des piquets disposés sur le plateau : une partie est chronométrée (il faut prendre au moins 20s pour parcourir environ 27m, sans poser le pied à terre), il y a un point où on doit s'arrêter au milieu d'un demi-tour, et enfin il y a une partie où on embarque un passager. • L'avis quasi-universel (et qui est aussi le mien) est que c'est l'exercice le plus difficile de l'épreuve (surtout la partie chronométrée) : arriver à suivre un parcours sinueux, en restant en équilibre et en allant aussi lentement que possible demande un véritable entraînement (je vais y revenir), surtout quand il faut y arriver « à froid » ; le demi-tour n'est pas sans difficulté non plus, et le retour avec passager, même s'il est plutôt facile, pose le problème qu'on ne peut pas s'y entraîner si souvent que ça.
  3. Le freinage d'urgence consiste à faire un simple aller-retour en 3e, à atteindre ≥50km/h à un certain point dans le retour et, à partir de ce point (et pas avant !), à freiner de manière à s'arrêter avant une ligne située environ 15.75m plus loin (ou 19.65m plus loin si la piste est humide le jour de l'épreuve). • Cet exercice présentait une difficulté réelle tant que les motos n'étaient pas équipées d'ABS (si on freine trop fort, la roue avant bloque, et on est par terre) ; maintenant, il est beaucoup plus facile : les moniteurs insistent néanmoins sur l'importance d'arriver à le réaliser sans déclencher l'ABS (au moins à la roue avant), et même en ignorant le problème de l'ABS, il reste quelques difficultés (atteindre la vitesse exigée sans pour autant aller trop vite ce qui rendrait l'exercice impossible, ne pas anticiper le freinage, et bien sûr, freiner suffisamment).
  4. Le slalom+évitement consiste aussi à faire un aller-retour en 3e, cette fois-ci en slalomant entre des cônes à l'aller (et en atteignant ≥40km/h à un certain point) et, au retour, à atteindre ≥50km/h puis à effectuer une « manœuvre d'évitement » (en gros, une chicane pour éviter de taper un obstacle devant soi) puis un arrêt de précision dans un rectangle bien défini. • Les avis sur la difficulté de cet exercice varient, personnellement j'ai trouvé que c'était le plus facile (très intuitif et, honnêtement, vraiment rigolo à accomplir grâce à la magie du contre-braquage) : pour les deux exercices du parcours rapide j'avais parfois du mal à stabiliser ma vitesse à la bonne valeur, mais autant pour le freinage d'urgence je ne pouvais pas me permettre d'aller trop vite sous peine de ne pas freiner en l'intervalle alloué, autant pour celui-ci j'arrive sans trop de mal à le faire avec 5km/h voire 10km/h en plus du minimum imposé (aller comme retour).
  5. L'interrogation orale consiste à tirer au hasard une fiche parmi 12 qui évoquent des questions de sécurité à moto, et à en parler (la fiche comporte un titre et un plan sommaire proposé). • Il n'y a pas là de difficulté particulière même s'il y a quand même un certain nombre d'informations à mémoriser.

Il faut préciser une chose importante : l'examen se fait à froid, au sens où même si on prend une leçon de moto le matin même (comme l'auto-école le recommande) pour s'échauffer et/ou si on conduit une moto jusqu'au centre d'examen (en suivant le moniteur qui amène des autres élèves en voiture), le temps de faire les formalités administratives, le temps que l'inspecteur fasse passer en premier les candidats qui font l'épreuve de circulation — et pendant ce temps on ne peut pas toucher à la moto — on est « froid » quand il s'agit de passer. C'est vraiment une part importante de la difficulté de l'épreuve, et en tout cas de celle du parcours lent : je pense que l'exercice serait considérablement plus facile si on avait le droit ne serait-ce qu'à cinq minutes d'échauffement avant de passer. (Après, je ne dis pas que ce serait forcément souhaitable qu'il soit plus facile ! Et je comprends qu'il puisse y avoir des difficultés pratiques insurmontables.)

J'avoue que je commençais à en avoir marre d'enfiler les heures à répéter encore et toujours les mêmes exercices (sur le plateau d'entraînement, on ne s'entraîne que peu à la poussette+vérifs et pas du tout aux fiches, donc c'était essentiellement : parcours lent, freinage d'urgence, slalom+évitement, répété ad lib. pendant toute la séance). Mais c'est relativement intéressant pour ce que ça trahit sur la manière dont le cerveau apprend : il y a, dans cette combinaison d'exercices, des choses qui s'acquièrent de manière consciente et d'autres qui fabriquent des automatismes, et il y a des choses qui viennent progressivement et d'autres qui font « clic » ; et même au sein d'un seul exercice, plusieurs de ces éléments peuvent se mélanger.

Voici notamment quelle a été ma progression sur le parcours lent (sur 87 heures de formation[#3], donc), en me concentrant sur la partie chronométrée :

[#3] En gardant néanmoins à l'esprit que sur 3h de formation, il y a facilement 45min de temps d'aller-retour jusqu'au plateau (temps qui est donc passé à faire de la moto — sauf les toutes premières séances où on est passager —, mais qui prépare plus à l'épreuve de circulation qu'à l'épreuve de plateau), et encore 15min de battement un peu inévitable le temps que tout le monde arrive, qu'on aille prendre les motos, etc. Donc les temps réellement passés à préparer l'épreuve de plateau sont environ 2/3 de ce qui est indiqué (et je pense que je passais, à la louche, la moitié du temps sur le plateau à travailler le parcours lent).

  • Les 26 premières heures, je n'y arrivais pas du tout. (Comme je partais du point où je n'étais monté sur un deux-roues motorisé que comme passager, et encore, seulement une poignée de fois, ce n'est évidemment pas surprenant.)
  • Ensuite, un moniteur qui insistait plus sur l'aspect technique des choses m'a (1) expliqué qu'il ne fallait pas viser une allure constante, mais apprendre à débrayer juste un tout petit peu, quand on sent qu'on perd de l'équilibre, pour regagner cet équilibre, (2) fait travailler en cercle et en huit à allure lente, et (3) donné des instructions précises sur l'endroit où placer mon regard à chaque point du parcours. À partir de là j'ai commencé à arriver de temps en temps à faire chacun des bouts du parcours lent (et notamment la partie chronométrée), puis le parcours tout entier.
  • Entre la 30e et la 50e heures de formation, j'arrivais de temps en temps mais irrégulièrement à faire le parcours lent entier sans faute. Mais mon principal problème était que, si j'y arrivais de mieux en mieux à chaud, à chaque nouvelle séance, les premiers essais (à froid, donc, comme se fait l'examen) étaient presque toujours ratés. Je commençais à avoir l'impression de stagner. (J'avais raconté ce problème ici en insistant sur l'importance de la différence entre y arriver à froid ou à chaud.)
  • Entre la 51e et la 72e heures j'ai commencé à y arriver de plus en plus souvent même à froid. (Il y a cependant eu 7 heures qui ont été plus ou moins perdues parce que le plateau était gelé et qu'on ne pouvait pas s'entraîner dans de bonnes conditions.) C'est aussi vers ce moment-là que j'ai enfin pris l'habitude de serrer correctement la moto entre mes jambes (je veux dire, que c'est devenu naturel au lieu que que je doive y penser consciemment à chaque fois, et du coup que j'oublie bien trop souvent).
  • À partir de la 73e heure je peux dire que j'y arrivais de façon vraiment très régulière et reproductible, même à froid (en mettant, au pire, un pied à terre de temps en temps quand je déroulais mal ma trajectoire — c'est ce qui m'est arrivé à l'examen). Dès lors, mon principal souci a été d'arriver à le faire de plus en plus lentement et d'apprendre à garder l'équilibre dans des circonstances de plus en plus précaires (par exemple en calant exprès le moteur et en vérifiant que j'arrivais à le démarrer avant de perdre l'équilibre).
  • Les moniteurs m'ont proposé une date d'examen au bout de 66 heures, et l'ont confirmée au bout de 75h. Les dernières séances servaient surtout à ne pas perdre l'habitude (et les 9h que j'ai faites cette semaine-ci étaient sans doute excessives).

À la fin, je me demandais un peu mais où est donc la difficulté, en fait ? et je m'amusais à faire des marches aléatoires sur le plateau à 3km/h au compteur juste parce que j'y arrivais (mais bon, en finissant toujours par mettre un pied à terre et moins faire le malin).

Bref, c'est surprenant comme je suis passé, par des déclics et des progrès graduels, de je n'y arrive pas du tout à j'y arrive mais seulement à chaud (et je ne progresse plus) à finalement j'y arrive et je trouve ça facile. J'ai été très lent sur cette progression, mais j'imagine que beaucoup de ceux qui ont fait la même formation ont eu des étapes semblables.

J'imagine vaguement le type de mécanismes neurologiques qui pourraient faire qu'en apprenant quelque chose on ait un déclic qui fait que tout d'un coup « ça marche » (j'avais ressenti quelque chose de ce genre en apprenant à faire du snowboard), je suppose qu'il y a une structure neurologique commandant à un automatisme qui se met en place. Mais ce qui est plus inattendu c'est cette histoire de choses qui marchent à chaud et pas à froid, comme si la structure neurologique était en place mais qu'il fallait que la mémoire à court terme intervienne pour l'activer.

Pour les épreuves du parcours rapide, j'ai eu l'impression qu'il ne s'agissait pas tant d'acquérir des automatismes que de trouver, par une recherche plutôt consciente, la technique avec laquelle on y arrive le plus facilement (et notamment pour atteindre et stabiliser la vitesse). La difficulté était donc de nature assez différente.

Sur le déroulement de l'épreuve elle-même :

Je l'ai passée au centre de Gennevilliers, qui, avec celui de Vélizy-Villacoublay, est un des deux qui reçoivent les auto-écoles parisiennes (c'est vraiment idiot, il y a un centre d'examen juste de l'autre côté de la route de notre plateau d'entraînement, mais il sert uniquement pour les candidats du Val-de-Marne, et nous avons dû faire une heure de route pour aller complètement de l'autre côté de Paris). Nous étions six de notre auto-école à passer cet après-midi : quatre pour la circulation et deux pour le plateau. Trois élèves ont conduit une moto jusqu'au centre d'examen en suivant le moniteur qui amenait en voiture les trois autres (et donnait des consignes par radio à ceux qui conduisaient une moto).

Je peux considérer que j'ai eu de la chance dans la date. La météo était plutôt agréable (il s'est mis à pleuvoir plus tard dans la soirée, mais en début d'après-midi, le temps était couvert sans être ni trop chaud ni trop froid) et je n'avais pas de cours cette semaine-là puisque ce sont les vacances scolaires, ce qui m'a permis d'être disponible sans problème.

Le centre d'examen (visible ici sur Google Street View) a un plateau de bonne qualité : le revêtement est dans un état irréprochable, parfaitement lisse, bien horizontal, le marquage est impeccable, il y a trois pistes moto qui peuvent servir simultanément (il y a aussi des pistes pour le permis poids lourd juste à côté, mais aujourd'hui elles ne servaient pas). Il y a un bâtiment avec des bureaux pour les inspecteurs, des salles où faire des vérifications administratives et où passer l'interrogation orale, et une salle d'attente avec une machine à café. (Et des toilettes hors service. Il y a un préfabriqué dehors avec des toilettes qui ne sont pas hors service, mais où, parce qu'il ne faut pas trop en demander, il n'y a ni lumière ni PQ ni savon ni eau chaude.)

Nous sommes arrivés à 13h30 au centre (après un rendez-vous fixé à l'auto-école à 12h00). L'inspectrice qui s'occupait de notre groupe cet après-midi a vérifié nos identités (et nos permis de conduire, pour ceux d'entre nous qui l'invoquions pour être dispensés de repasser le code) et a contrôlé notre équipement de protection. Il est apparu qu'il y avait un problème avec un élève qui, à cause d'un handicap (il est malentendant) devait passer une épreuve de conduite spécialement aménagée, mais à cause d'une mauvaise communication entre le médecin qui lui avait fait passer la visite de contrôle, la préfecture, le délégué départemental des inspecteurs et l'auto-école, l'information n'était pas parvenue jusqu'à l'inspectrice : notre moniteur accompagnateur a passé une bonne partie de son après-midi à téléphoner pour essayer de résoudre ce problème, mais malheureusement sans succès, cet élève n'a pas pu passer l'épreuve et a perdu sa journée, ce qui est vraiment moche pour lui.

Bref, à 13h45 le premier candidat à l'épreuve de la conduite est parti en circulation. Les deux d'entre nous qui passions le plateau serions examinés en dernier, du coup en attendant nous avons regardé (de derrière une barrière) les candidats qui passaient avec d'autres inspecteurs faire leur épreuve de plateau.

Chaque inspecteur a, apparemment, la charge d'un groupe de candidats, et fait passer à tout le monde l'exercice de poussette+vérifs, puis à tout le monde le parcours lent, puis à tous ceux qui ne sont pas éliminés les deux exercices du parcours rapide (dans la foulée l'un de l'autre), et enfin fait rentrer tous ceux qui restent pour leur faire passer l'interrogation orale.

J'ai reconnu l'inspecteur qui m'a fait passer le permis B il y a à peine plus d'un an, et dont j'avais raconté que j'avais beaucoup apprécié l'attitude : il avait l'air tout aussi bienveillant et détendu pour faire passer l'épreuve du plateau du permis A2. J'aurais voulu le saluer, mais il était occupé et, au moment où il ne l'était plus, l'inspectrice qui s'occupait de notre groupe revenait et ç'allait être à nous de passer.

On voit des choses assez surprenantes quand on regarde les autres passer le plateau. Notamment des erreurs de parcours (c'est-à-dire des gens qui passent par le mauvais endroit et ne font pas ce qui est demandé) : pourtant, l'inspecteur rappelle clairement le parcours et, vraisemblablement, si on passe le plateau, on a d'abord dû travailler les parcours un certain nombre de fois à l'auto-école (certes, tout le monde ne fait pas 87 heures de formation comme David Madore, mais quand même, au bout de quelques répétitions du même exercice on doit commencer à le connaître). Alors c'est vrai qu'au parcours lent il y a un cône isolé dont la seule fonction semble être d'inciter les candidats à se tromper quant au côté duquel il faut le contourner : mais on a vu un candidat faire un mélange entre slalom et freinage d'urgence et perdre ainsi stupidement un essai (et comme il a freiné trop tard au deuxième essai, il a perdu sa journée).

Bref, à 15h notre inspectrice est revenue des épreuves de circulation et s'est occupée de nos épreuves de plateau. Il n'y avait alors plus que nous sur le plateau, je veux dire, l'inspectrice et nous deux qui passions cette épreuve, et comme notre moniteur accompagnateur était occupé à essayer de régler le problème administratif de l'élève qui n'avait pas pu passer la circulation, nous nous sommes tenu lieu de passager l'un pour l'autre pour la partie avec passager du parcours lent.

J'ai eu un A à l'exercice de poussette+vérifs. Puis un B au parcours lent parce que j'ai posé un pied au sol entre la troisième porte et le premier jeu de piquets (et je n'ai évidemment pas voulu refaire un essai). L'autre élève de mon auto-école qui passait le plateau a eu deux fois C au lent et était donc éliminé, ce qui fait que j'étais le seul candidat restant sur le plateau. J'ai fait un freinage d'urgence très moche (je suis arrivé trop vite[#4], j'ai déclenché l'ABS au moins à l'arrière et peut-être à l'avant aussi, j'avais les bras mal tendus et regard au sol) mais qui valait quand même un A parce qu'on n'est pas noté sur le style. Puis un joli évitement (d'après mon moniteur) qui me valait aussi un A. Enfin, pour l'interrogation, je suis tombé sur la fiche 7, les éléments mécaniques liés à la sécurité, l'inspectrice m'a dit que je connaissais visiblement bien mon sujet et m'a mis un A. Fin de l'histoire à 15h30, sauf qu'il y a eu une ultime tentative de négocier une solution au problème administratif de l'élève qui n'avait pas pu passer, puis nous sommes rentrés sur Paris (arrivés à 17h00).

[#4] Le plateau d'examen, beaucoup plus lisse que notre plateau d'entraînement, était logiquement plus rapide, et je pense que j'ai dû tourner la manette d'accélérateur à la manière dont j'ai dû prendre l'habitude de le faire, bref, je crois que j'étais à 56km/h (au compteur) au moment de déclencher le freinage. Accessoirement, il n'y a pas que la texture du sol qui a pu me dérouter un peu : à force de répéter N fois les exercices sur le même plateau d'entraînement j'ai dû mémoriser (pour définir mes trajectoires) plein de petits repères visuels idiots sur le marquage et l'environnement qui étaient évidemment différents au centre d'examen. Avec un peu de mauvaise foi je peux dire que c'est ce qui explique mon B au parcours lent.

Mon moniteur semblait trouver que l'inspectrice n'avait pas fait tout son possible (i.e., contacter ses supérieurs) pour résoudre le problème administratif qui s'était posé. Mais de mon point de vue en tout cas, son attitude était irréprochable en courtoisie et en professionnalisme : je ne sais pas pourquoi les inspecteurs du permis de conduire ont une sale réputation, mais pour l'instant, 100% de ceux à qui j'ai eu affaire ont eu un comportement tout à fait plein de tact face à un candidat éminemment stressé.

Parce que oui, je suis du genre stressé. C'est peut-être idiot de stresser pour une épreuve qu'on choisit soi-même de passer et qui n'a pas vraiment d'enjeu pour moi (je disais dès le début que je ne sais même pas vraiment pourquoi je passe le permis moto, et c'est peut-être une sorte de défi idiot), mais c'est un fait que je le suis. Peut-être parce que je vis mal l'échec en général. Peut-être parce que je commençais à en avoir marre d'accumuler les heures et de répéter les séances de préparation au plateau. Ce n'est pas seulement qu'un échec à l'épreuve représente une perte d'argent : c'est aussi une perte de temps, et un retard (d'un bon mois dans le meilleur des cas) sur le moment où on réussit l'épreuve, donc, in fine, le permis. L'autre élève de l'auto-école qui passait aussi le plateau — et qui l'a raté — semblait, pour sa part, assez amer et déçu, et je le comprends tout à fait[#4b].

[#4b] Surtout qu'il a raté sont lent en rejouant deux fois presque exactement le même scénario (pied posé à terre, ce qui lui fait perdre sa concentration et amène une deuxième faute peu après) : le premier essai raté a dû augmenter son stress et précipiter la réitération des mêmes erreurs au deuxième.

Ajout () : Je pourrais ajouter, ce qui est sans doute assez révélateur de stress, que j'ai préféré ne rien dire de la date où je passais le plateau (à part à mon poussinet et à ma maman), histoire que si je le rate je n'aie pas à répondre à plein de questions du type alors, comment ça s'est passé ? (déjà quand on rentre à l'auto-école, il y a plein de gens qui la posent, ce qui doit être un peu pénible pour ceux qui ont raté).

Il me reste maintenant à commencer à préparer l'épreuve de circulation, et j'espère que ça ne prendra pas aussi longtemps[#5] pour l'obtenir (mais j'ai peur qu'à la fois les heures de cours et les places d'examen soient peu nombreuses et donc espacées dans le temps). Est-ce que je dois prendre le nombre élevé d'heures qu'il m'a fallu pour passer le permis B comme signe que ce sera de nouveau long ? Ou le fait que j'aie obtenu le permis B récemment et avec un très bon score comme un augure favorable ? Est-ce que tous les allers-retours que j'ai fait vers et depuis le plateau m'auront servi à quelque chose ? La réponse au prochain épisode.

[#5] Au moins, je peux croire que ce sera plus varié que la préparation au plateau ! Peut-être même que je ferai des découvertes géographiques.

J'aimerais bien avoir des statistiques sur le nombre d'heure de formation des candidats pour chaque épreuve, mais elles ne doivent pas exister. En revanche, il existe des statistiques sur le taux de réussite, qui sont déjà intéressantes : (en 2017, au niveau national) 64% pour l'épreuve de plateau du permis A2, et 91% pour l'épreuve de circulation du même permis — en comparaison, pour le permis B, le taux de réussite est de 57%. Ceci suggère que les candidats au permis A2 ont probablement déjà une bonne expérience de la conduite et réussissent facilement l'épreuve de circulation (et/ou qu'elle est intrinsèquement plus facile), mais il serait intéressant de creuser.

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(vendredi)

Explications et méditations sur le changement d'heure

Méta : Encore une fois je me suis laissé avoir à commencer à écrire une entrée sur un sujet, en l'occurrence l'heure locale, les zones horaires, les changements d'heure en été et en hiver, et la proposition d'y mettre fin en Europe, — et à sous-estimer complètement la quantité que j'avais à raconter sur ce sujet. finalement je me retrouve avec énormément de temps perdu et avec ce texte en trois parties qui auraient sans doute dû être trois entrées différentes sur trois questions certes apparentées mais pas identiques : Heure locale, temps universel et décalage entre eux (généralités assez évidentes mais étonnamment longues à écrire), Un (tout petit) peu d'informatique (sur la gestion informatique du temps universel et de l'heure locale, et sur la base de données timezone) et enfin Vers la fin du changement d'heure en Europe ? (où j'essaye de défendre le changement d'heure, ou, à défaut, l'idée que la France devrait être en « heure d'été » permanente si on doit absolument choisir).

Heure locale, temps universel et décalage entre eux

Il n'est pas de sujet si simple qu'on ne puisse le rendre incompréhensible par une mauvaise présentation. C'est du moins ce que je me dis en entendant je ne sais combien de discussions et de pseudo « explications » du concept de changement d'heure (passage de l'heure d'hiver à l'heure d'été et vice versa) et la proposition d'y mettre fin. Des phrases absconses comme à deux heures il sera trois heures (à moins que ce ne soit le contraire ?), l'usage de termes comme avancer et retarder ou, pire, gagner une heure et perdre une heure qui semblent inventés pour tout embrouiller : tout pour ne pas parler à Madame Michu du temps universel, selon l'idée préconçue que Madame Michu est forcément trop bête pour entendre parler de temps universel et/ou qu'elle ne veut rien en savoir, et du coup, on ne lui parle que de ce qu'elle voit, et rien ne fait sens. Alors voici une équation dont le niveau mathématique ne fera peur, j'espère, à personne :

heure locale = temps universel + décalage local

Le temps universel continue à avancer tranquillement, mais dans certains endroits comme la France, le décalage local change selon la saison (+1h en hiver, +2h en été) : quand le décalage passe de +1h à +2h fin mars ou revient de +2h à +1h fin octobre, cela donne un « changement d'heure ».

Expliquons plus précisément ce que sont ces trois termes (les notes ne sont là que pour ceux qui aiment les détails supplémentaires) :

  • Le temps universel est une mesure du temps qui est la même pour toute la Terre. Il existe en fait toutes sortes de subtilités sur le temps universel, mais je ne veux pas en parler[#] dans cette entrée qui se veut didactique : disons simplement que le temps dont je parle ici s'appelle en fait temps universel coordonné et s'abrège en UTC (ce qui n'est son abréviation ni en anglais ni en français mais c'est comme ça) ; ce temps universel coordonné est maintenu par un réseau d'horloges atomiques dans le monde entier[#2], dont on peut considérer, à moins de faire de la métrologie de très haute précision, qu'elles donnent toutes exactement la même heure, et dont chacune définit, via l'équation ci-dessus, la base du temps légal dans le pays considéré[#3] (par exemple, celle de l'Observatoire de Paris définit le temps légal en France).

    On disait autrefois heure de Greenwich, ce qui est un mauvais terme pour toutes sortes de raisons[#4], mais si quelqu'un parle d'heure de Greenwich, c'est probablement du temps universel qu'il veut parler, et il s'agit plus ou moins du temps solaire moyen mesuré à l'observatoire de Greenwich.

    Ce temps universel ne connaît ni de concept de fuseau horaire ni de concept d'heure d'hiver ou d'heure d'été : il est le même pour toute la Terre et, à des notes en bas de page près, il avance d'une seconde toutes les secondes[#5], c'est aussi simple que ça. (Il ne vous dit pas s'il fait jour ou nuit, parce qu'à tout moment il y a des endroits sur Terre où il fait jour et des endroits sur Terre où il fait nuit.)

    La façon raisonnable de donner une heure pour l'ensemble de la Terre est de la donner en temps universel (par exemple un événement astronomique : le prochain équinoxe — début du printemps boréal — aura lieu le 20 mars 2019 à environ 21:59 temps universel). Chaque lieu convertira alors cette heure en son heure locale en utilisant l'équation ci-dessus (par exemple 22:59 heure de Paris).

  • L'heure locale ou heure légale (ou heure locale légale, enfin, vous voyez, quoi) est l'heure qui a valeur légale, qui est censée être celle qu'affichent les horloges du pays ou de l'endroit considéré. En France, l'horloge parlante (ça existe encore, ce truc ?) est une bonne approximation de l'heure légale, ainsi que les les horloges de la SNCF.

    Enfin bref, l'heure locale, c'est l'heure que Madame Michu veut probablement voir affichée sur son ordinateur, téléphone, micro-ondes, ou que sais-je encore.

    L'heure locale est, évidemment, choisie pour coller au moins à peu près avec l'heure solaire moyenne à l'endroit en question (c'est-à-dire grosso modo l'heure indiquée par les cadrans solaires[#6][#7]) : on n'a pas envie que le soleil soit à son plus haut quand les horloges indiquent minuit mais plutôt quand elles indiquent midi. Mais bon à peu près est à dire très très vite : la Chine a la même heure légale d'est en ouest alors qu'il y a environ quatre heures de différence dans l'heure solaire entre les deux extrémités du pays. Et on peut vouloir volontairement décaler l'heure légale par rapport à l'heure solaire parce que les activités humaines ne sont pas forcément centrées par rapport à midi, je vais y revenir.

  • Le décalage (local) (i.e., décalage de l'heure locale par rapport à UTC) est, fort logiquement, la quantité qu'il faut ajouter ou retrancher au temps universel pour obtenir l'heure locale. Il est généralement un nombre entier d'heures, même s'il y a des endroits qui font les malins en utilisant des demi-heures (voire des quarts d'heures, I'm looking at you, Nepal). On écrit généralement le décalage sous la forme +hh:mm pour indiquer qu'on ajoute hh heures et mm minutes à UTC pour obtenir l'heure locale, ou −hh:mm pour indiquer qu'on les soustrait (et comme je viens de le dire, mm vaut très souvent 00, auquel cas on peut juste écrire ±hh).

    Il y a essentiellement deux sortes d'endroits (même si je n'exclus pas qu'il y ait des cas vraiment bizarres qui ne rentrent dans aucune des deux cases) :

    • Les endroits qui utilisent un même décalage local tout au long de l'année. Par exemple, l'heure locale en Algérie est définie par un décalage de +01:00, c'est-à-dire que l'heure légale y est une heure de plus que le temps universel (coordonné).
    • Les endroits qui utilisent deux décalages locaux différents, un en hiver (heure d'hiver) et un en été (heure d'été). Par exemple, jusqu'à nouvel ordre, un énorme bout de l'Union européenne (de l'Espagne à la Pologne et la Hongrie, en passant par la France, l'Allemagne, l'Italie et l'Autriche) utilise le même décalage, qui vaut une heure (+01:00) en hiver et deux heures (+02:00) en été (c'est la zone heure d'Europe centrale). Évidemment, à l'échelle de la Terre, personne n'a été capable de se mettre d'accord sur ce que hiver et été veulent dire, même pour un seul hémisphère, donc si un endroit donné change au plus deux fois de décalage par an, sur la Terre entière, c'est beaucoup plus compliqué.

    Même s'il y a toutes sortes d'irrégularités, le décalage local a tendance à être positif et d'autant plus grand qu'on se déplace à l'est de Greenwich (et grosso modo d'une heure par 15° de longitude, cf. la note #7) et négatif quand on se déplace à l'ouest de Greenwich. C'est ce qui permet à l'Australie (UTC+11:00 pour Sydney en été) d'être parmi les premiers à fêter la nouvelle année. Comme il n'aura pas échappé à quiconque que la Terre est plutôt ronde, les endroits avec un décalage très positif (du genre +12:00) ne sont finalement pas très loin des endroits avec un décalage très négatif (du genre −12:00) : la limite entre les deux s'appelle la ligne internationale de changement de date (parce qu'on observera qu'entre un endroit à UTC+12:00 et un endroit à UTC−12:00 l'heure dans la journée est la même et c'est la date qui change)[#8].

    (On remarquera que j'évite soigneusement le terme de fuseau horaire, qui est plus source de confusion qu'autre chose. En général on définit le fuseau par le décalage en hiver, qui est le décalage considéré comme normal, mais l'intérêt de cette définition me semble limité[#8b] : convenons, donc, de ne pas du tout parler de fuseaux.)

À quoi sert ce système d'heure d'hiver et d'heure d'été ? Si on vit proche de l'équateur : à rien du tout, le soleil se couchant à peu près à la même heure toute l'année (la notion d'hiver et d'été étant, d'ailleurs, douteuse). Si on vit proche des pôles, ça ne sert pas à grand-chose non plus (en hiver il fait nuit tout le temps et en été jour tout le temps, alors…). Mais sous des latitudes moyennes où la durée du jour varie entre quelque chose comme 8h et 16h du solstice d'hiver au solstice d'été, il peut y avoir des raisons de ne pas garder le même décalage (au temps universel, donc à l'heure solaire moyenne) tout au long de l'année : l'idée est que, grosso modo, si on a 8h de soleil, on préfère qu'elles tombent entre environ 08:00 et 16:00 heure légale (le midi solaire tombant donc vers 12:00 légal), tandis que si on en a 8h de plus, on va plutôt vouloir rajouter de l'ensoleillement vers la fin de la journée civile que vers le début (puisque les gens, qui font plutôt des choses après leur journée de travail qu'avant, en profiteront plus), peut-être entre 05:00 et 21:00 (le midi solaire tombant alors vers 13:00 légal) ; mais bien sûr, ce qu'on décale, dans l'histoire, ce n'est pas l'ensoleillement, c'est l'heure légale pour la faire coller avec l'ensoleillement : c'est-à-dire qu'on aura envie que le décalage de l'heure légale soit plus important en été qu'en hiver (pour qu'il soit une heure légale plus tardive quand il est midi solaire, de façon à déplacer le midi solaire vers la fin de la journée civile ; ce graphique est plutôt bien fait). On introduit donc un décalage supplémentaire en été : que je sache, ce décalage est toujours presque toujours d'une heure[#8a] (faire plus en une seule fois serait sans doute trop pénible, et faire en plusieurs fois serait sans doute source de confusions encore plus grandes, donc une heure une fois semble être le point évident).

L'introduction de l'heure d'été s'est faite, dans la plupart des pays qui l'utilisent, les années '70 pour des raisons d'économie d'énergie (suite au choc pétrolier). Ce gain d'énergie est controversé. Mes à mes yeux, la principale vertu du changement d'heure est de fournir des journées utilisables plus longues en été plutôt que de gâcher du soleil à un moment où on dort (évidemment, rien ne m'interdit de me lever une heure plus tôt pour profiter de ce soleil, mais le fait est que les activités sociales sont concentrées en fin de journée — essayez de donner rendez-vous à des amis à 6h du matin dans un bar pour prendre un verre avant le travail, si vous voyez ce que je veux dire). Je peine à comprendre pourquoi cet argument évident n'est pas plus mis en avant !

Toujours est-il que le changement d'heure, qui en France correspond au passage du décalage +01:00 (heure d'hiver) à +02:00 (heure d'été) le dernier dimanche de mars, et de +02:00 (heure d'été) à +01:00 (heure d'hiver) le dernier dimanche d'octobre, est un changement d'heure locale venant d'une modification du décalage local à UTC (comme je viens de le dire) et qui n'affecte en rien UTC : le temps universel, lui, n'a rien à faire de cette histoire et continue d'avancer d'une minute par minute comme il le doit.

Personnellement, je retiens le sens du changement d'heure en retenant que la France est à UTC+01:00 en hiver et à UTC+02:00 en été (ce qui est, de toute façon, utile à savoir séparément), mais si j'ai un doute je sais que c'est parce qu'on veut décaler le midi solaire vers la fin de la journée civile en été.

(La suite après les notes…)

[#] Pour ceux qui veulent les subtilités, je vous renvoie à cette page que j'ai écrite il y a longtemps, ainsi qu'aux notes suivantes.

[#2] En fait, les horloges atomiques en question comptent et affichent deux heures différentes : le temps atomique international (TAI, qui compte vraiment une seconde par seconde) et le temps universel coordonné (UTC, qui cherche à rester proche de la rotation de la Terre), lesquels diffèrent toujours d'un nombre entier de secondes. Les deux diffèrent (depuis fin 2016) d'exactement 37s : UTC=TAI−37s. Occasionnellement, ce décalage est modifié d'une seconde par l'ajout (ou, hypothétiquement, la suppression) d'une seconde intercalaire, comme expliqué dans la note #5 ci-dessous. Mais TAI ne nous intéresse pas ici, puisque c'est UTC qui est la base du temps légal.

[#3] Enfin, sauf peut-être une poignée de pays qui cherchent à faire les malins en théorie et sans doute pas en pratique : le Danemark, spécifiquement, censément utilise légalement UT1 au lieu d'UTC, mais c'est un peu une blague (et un truc qui se répète sur Internet) et la loi n'est pas appliquée (comme l'explique la vidéo de Tom Scott).

[#4] La moindre n'étant pas que, pendant l'été, l'heure légale à Greenwich (qui est celle de Londres, évidemment) n'est pas l'heure de Greenwich, ce qui rend ce terme furieusement source de confusion. Une autre étant que, en fait, historiquement, le terme d'heure de Greenwich désignait le temps solaire moyen mesuré à l'observatoire de Greenwich décalé de douze heures puisque les astronomes préfèrent changer de jour à midi où il ne se passe pas grand-chose pour eux. Enfin, parler d'heure de Greenwich ne spécifie pas si on parle de temps universel coordonné ou d'un autre de ses avatars.

[#5] C'est en fait le temps atomique international (TAI) qui compte vraiment une seconde par seconde. Le temps universel coordonné UTC doit parfois être corrigé d'une seconde pour rester dans une marge de ±1s du temps universel astronomique vraiment mesuré (UT1 — enfin, là aussi il y a des subtilités, mais je ne rentre vraiment pas dedans). Lors de l'ajout d'une seconde intercalaire, UTC passe de 23:59:59 à 23:59:60 puis à 00:00:00 le jour suivant, ce qui est une façon de le faire avancer sans vraiment le faire avancer et donc de changer son décalage par rapport à TAI. Comme c'est bien UTC qui définit l'heure légale, il y a des heures légales qui se terminent en :60 secondes, mais vous avez peu de chances d'avoir un réveil ou un ordinateur qui vous les montrera correctement parce que c'est le bordel.

[#6] Correction faite de l'équation du temps.

[#7] Quitte à négliger des subtilités dans la définition du temps universel (et de la longitude), on peut considérer que l'heure solaire moyenne est donnée par : temps universel + longitude/(15°/h) (autrement dit, 15° de longitude apportent une heure de décalage de l'heure solaire moyenne par rapport au temps universel), la longitude étant comptée positivement vers l'est et négativement vers l'ouest. Le décalage « typique » d'un endroit, si on veut que l'heure locale colle à peu près avec l'heure solaire moyenne, sera donc sa longitude divisée par 15°/h.

[#8] Les endroits à UTC+beaucoup sont très à l'est de Greenwich, donc juste à l'ouest de la ligne du changement de date, et les endroits à UTC−beaucoup sont très à l'ouest de Greenwich, donc juste à l'est de la ligne du changement de date. La ligne de changement de date est grosso modo aux antipodes du méridien de Greenwich, même si son emplacement exact dépend des décisions légales des différents pays concernés de se placer à UTC+beaucoup ou UTC−beaucoup (les Samoa ont d'ailleurs décidé, fin 2011, de passer leur fuseau de UTC−11 à UTC+13 pour être plus proches de l'Australie, ce qui leur a fait sauter un jour entier, décalant ainsi localement un peu vers l'est la ligne de changement de date). Mais la providence ayant évidemment placé la nation maîtresse des mers (le glorieux Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande) aux antipodes de régions où il n'y a rien, le problème était ainsi relégué à un endroit où nul ne s'en souciait.

[#8a] Ajout () : On me signale l'exemple (unique ?) de Lord Howe Island en Australie, qui ajoute seulement une demi-heure à son déclage pour faire son heure d'été (elle passe de UTC+10:30 en hiver à UTC+11:00 en été).

[#8b] Si un pays décide de passer en heure d'été permanente, faut-il en conclure qu'il a changé de fuseau (puisque c'est maintenant son heure d'hiver comme d'été) ? Ou qu'il est toujours sur le même fuseau mais qu'il n'y est jamais l'hiver ? Quelle question byzantine !

Un (tout petit) peu d'informatique

Parlons un peu informatique, maintenant : quand un système informatique enregistre une date, il y a essentiellement trois possibilités quant aux informations à mémoriser :

  1. stocker uniquement le temps universel,
  2. stocker uniquement l'heure locale,
  3. stocker les deux (ou, ce qui revient au même, l'une des deux — généralement le temps universel — et aussi le décalage).

La solution (A) est globalement satisfaisante : retenir le temps universel d'un événement, c'est justement retenir quand cet événement s'est produit — c'est le situer dans le temps au sens le plus pur. Le temps, pour l'ordinateur, est surtout le temps universel : c'est celui qui permet de mesurer correctement des intervalles et d'ordonner des événements, c'est celui qui est valable dans le monde entier, c'est celui qui est imposé par l'essentiel des formats de stockage. Stocker une date et heure, donc, c'est généralement stocker le temps universel et seulement lui.

L'heure locale est une information pertinente pour communiquer avec des humains, généralement pas pour des calculs informatiques. Un protocole comme NTP (qui sert à synchroniser les horloges d'ordinateurs par réseau) utilise évidemment le temps universel[#9].

La solution (B) est presque toujours épouvantable. Une heure locale sans indication de décalage ne vaut rien, elle ne situe pas un événement dans le temps, elle ne permet pas de calculer des intervalles ni même de trier fiablement. Travailler avec l'heure locale comme information primaire est presque toujours une erreur[#10].

Pour l'anecdote, je suis tellement pointilleux là-dessus que même quand j'écris à la main, en tête d'une feuille de papier, la date et l'heure actuelles (je fais toujours ça en tête de mes brouillons mathématiques pour pouvoir retrouver, plus tard, dans quelle ordre les trier), j'écris la date au format ISO-8601 (=RFC 3339), par exemple 2019-02-22T21:28+01:00, y compris avec son indication de décalage par rapport à UTC.

(Un exemple de cas où je pense quand même que la solution (B) est la bonne serait celui d'une alarme : si je mets une alarme pour le 14 juillet 2022 à 7h du matin heure de Paris, l'ordinateur a intérêt à retenir 7h du matin heure de Paris comme information primaire, même si on ne sait pas encore si 7h du matin heure de Paris sera 05:00 ou 06:00 temps universel puisque les règles pourraient changer !)

Reste la possibilité (C) : stocker les deux (ou, ce qui revient au même, et c'est généralement la forme que cela prendra, stocker le temps universel et le décalage). C'est ce qui se fait, par exemple, pour un mail (selon la RFC 5322) : la date d'expédition note l'heure locale et le décalage en vigueur pour l'expéditeur. J'ai tendance à penser que c'est la meilleure option dès qu'il y a une notion de localité et d'interaction humaine et/ou légale (pour un mail, y a la localité de l'expéditeur, et il est pertinent de savoir non seulement quand le courrier a été expédié au sens chronologie mais aussi quand au sens humain pour l'expéditeur — était-ce pour lui le matin, la journée, le soir, la nuit…). Bref, c'est souvent à discuter au cas par cas[#11].

À part les mails, un exemple de cas où il me semble important de stocker selon cette possibilité (C) à la fois le temps universel et l'heure locale, c'est une photo ou une vidéo : un voyageur veut sans doute que ses photos soient affichées avec l'heure (locale) qu'il était à l'endroit où il les a prises au moment où il les a prise, ce qui implique de mémoriser l'heure locale, en même temps qu'il veut qu'elles soient ordonnées correctement même s'il a franchi une limite de zone horaire (par exemple : pris une photo en Espagne à la frontière portugaise, traversé cette frontière retranchant ainsi une heure à l'heure légale, et pris une nouvelle photo de l'autre côté de la frontière, dont l'heure légale sera ainsi antérieure mais qui sera chronologiquement postérieure). Bref, il y a beaucoup de cas où je pense que la solution (C) est la bonne. (Je regrette qu'elle ne soit pas plus souvent employée ; ou en tout cas, qu'elle soit souvent difficile à appliquer en pratique[#12].)

Maintenant, si les ordinateurs bien faits raisonnent en temps universel, les humains préfèrent généralement qu'on leur affiche une heure locale. Si on n'a que le temps universel, on va donc quand même souvent vouloir le présenter, dans les interactions humaines, sous forme d'une heure locale : si on n'a pas stocké l'heure locale de l'événement considéré à l'endroit où il s'est produit (possibilité (C) ci-dessus) ou si ça n'a tout simplement pas de sens, bref, si on n'a que le temps universel, on veut montrer l'heure locale qu'il était, à l'endroit où on se trouve maintenant, lors de la date considérée (c'est-à-dire pour le temps universel connu).

Pour ça, il faut donc des informations sur le décalage. On pourrait imaginer ne stocker que le décalage actuel, et tout montrer avec ce même décalage : mais ce n'est évidemment pas bon — quand l'ordinateur de Madame Michu passe de l'heure d'hiver à l'heure d'été, elle veut quand même que les heures de modification des fichiers soient montrées à l'heure locale qu'il était quand ces modifications ont été faites, pas soudainement toutes à l'heure d'été ! (Si le système utilisait la possibilité (C) ci-dessus, le problème serait réglé, mais je suppose qu'il n'a stocké, selon la possibilité (A), que le temps universel.) Écartons donc cette idée[#13].

Bref, il faut un tableau de règles permettant de trouver le décalage (de retrouver le décalage pour des dates passées, et de prévoir le décalage pour des dates à venir) entre l'heure légale et le temps universel… pour l'endroit où on se trouve actuellement, mais aussi, idéalement, pour tout endroit sur Terre.

Ce tableau de règles s'appelle la base de données timezone ou base de données d'Olson (du nom de son fondateur, Arthur David Olson). Il s'agit d'une tentative monumentale pour documenter, pour le monde entier, non seulement les fuseaux horaires mais aussi les règles de changement d'heure, à la fois les règles en vigueur actuellement, et celles qui ont eu cours par le passé (sans remonter, évidemment, trop loin dans le passé, parce qu'au bout d'un moment la seule chose qui fait sens est d'utiliser la règle générale décalage = longitude/(15°/h) qui donne le temps solaire moyen).

Et ce qu'on constate, c'est que c'est un chaos indescriptible : les règles n'arrêtent pas de changer. Les législateurs de tous les pays ont l'air de prendre un plaisir pervers à jouer avec les règles de changement d'heure — mais vous ne pouvez pas arrêter d'y toucher sans arrêt, sérieusement ? Il semble y avoir largement un changement par mois, voire plus (janvier 2019 : Metlakatla, Alaska, passe du fuseau pacifique au fuseau alaskan ; décembre 2018 : São Tomé et Príncipe repasse de +01 à +00 ; Kyzylorda, Kazakhstan passe de +06 à +05 ; octobre 2018 : le Maroc décide de rester de façon permanente à +01 ; Volgograd passe de +03 à +04 ; les îles Fiji mettent fin à l'heure d'été une semaine plus tôt ; le Chili change ses règles sur l'heure d'été ; et ainsi de suite). Même en comptant ~200 pays dans le monde, un changement de règles par mois, ça fait un changement de règles tous les ~15 ans par pays (moyenne bidon, évidemment : tous ne sont pas également coupables de cette manie), c'est beaucoup trop selon moi. Manifestement, les gens n'arrivent pas à comprendre que, pour ce genre de choses, il vaut mieux avoir des règles imparfaites que des règles qui changent tout le temps. Mais laissons ça de côté pour le moment.

Bref, il y a de valeureux volontaires (essentiellement Paul Eggert, salué soit-il) qui traquent les changements de changements d'heure(!) dans le monde entier et qui les documentent dans un format informatiquement utilisable (voici par exemple pour l'Europe), et ce fichier est ensuite (compilé puis) distribué à toutes sortes de systèmes informatiques, par exemple les smartphones et les ordinateurs de bureau. (Même si au départ c'était quelque chose pour Unix, je pense que maintenant que c'est standardisé et distribué par l'IANA[#13b], tout le monde utilise la même base de données timezone, il n'y a essentiellement plus de systèmes qui font les malins.) Pour les ordinateurs reliés de façon régulière au réseau, cette base de données timezone va être mise à jour avec les mises à jour ordinaires du système ; pour un système « embarqué » qui ne reçoit des mises à jour que de façon irrégulière, voire jamais, il y a possiblement problème : pas lors du changement d'heure mais lors du changement de règles de changement d'heure (ce qui, je viens de le dire, n'est pas aussi rare qu'on pourrait le souhaiter).

Je me souviens par exemple (mais j'ai déjà dû le raconter plein de fois) que quand je suis entré à l'ENS en 1996, une des premières choses que j'ai pu constater sur le système informatique était que… les ordinateurs retardaient d'une heure (il y avait par exemple le message c'est l'heure du pot — c'est-à-dire l'heure de la cantine — qui s'affichait une heure trop tard). La raison est que jusqu'en 1995, la France passait à l'heure d'hiver le dernier dimanche de septembre, et à partir de 1996 (suite à une harmonisation européenne) le dernier dimanche d'octobre : en octobre 1996, les ordinateurs (sous SunOS) continuaient à appliquer les anciennes règles et étaient donc revenues à l'heure d'hiver alors que l'heure légale était l'heure d'été pour encore un mois. Mettre à jour le système n'était pas si simple à l'époque !, mais il continue à y avoir, et il y aura toujours, des systèmes qui seront difficiles à mettre à jour.

Le paradoxe dans une telle situation, c'est que l'utilisateur, voyant un ordinateur qui affiche une heure incorrecte, va se demander mais pourquoi on ne peut pas juste le remettre à l'heure ? — et ce n'est pas une question dénuée de fondement. C'est ce que j'avais moi-même demandé en 1996. On ne peut pas juste le remettre à l'heure parce que l'ordinateur est à l'heure, pour ce qui est du temps universel, il le reçoit par réseau, et c'est ça qui est le plus important. (Forcer un changement d'heure casserait le temps universel et toutes sortes de choses subtiles qui vont avec.) Ce qui est incorrect n'est pas l'heure, c'est le décalage local ; et il n'est pas prévu de corriger facilement le décalage local : généralement, on demande juste à l'utilisateur de choisir l'emplacement (parmi un ensemble de villes) dont on veut appliquer les règles. Ce n'est pas tout à fait vrai, évidemment, il y a moyen de forcer le décalage, soit en appliquant les règles d'un autre endroit, soit en forçant une valeur numérique, ou même en imposant des règles explicites[#14]… mais essayez de convaincre votre smartphone Android ou iOS de passer à l'heure d'été à un moment différent, ce ne sera sans doute pas facile.

Certains informaticiens considèrent (à raison selon moi) que le temps qui importe vraiment c'est le temps universel[#14b] et en concluent (à tort selon moi) que l'heure locale est uniquement un problème d'interface utilisateur, sans grande importance. Ce point de vue néglige le fait que Madame Michu est parfaitement en droit d'attendre que son ordinateur ou smartphone affiche correctement l'heure locale et ne se satisfera pas de la réponse oh, le temps universel est correct, c'est juste l'affichage qui buggue : pire, prise entre des gens qui considèrent qu'elle n'a pas à savoir ce qu'est le temps universel et un système qui lui affiche une heure locale fausse, elle va sans doute chercher par tous les moyens à corriger l'heure, ce qui, au mieux, ne marchera pas, et au pire, le décalage étant faux, donnera un temps universel faux, ce qui peut causer toutes sortes de problèmes insidieux. Rendons le pouvoir à Madame Michu !

Ce qu'il faudrait, donc, c'est (1) permettre très facilement de mettre à jour la base de données timezone (même sur des systèmes embarqués, et ce, sans mettre à jour tout le système)[#15], (2) fournir une interface utilisateur simple (utilisable même par Madame Michu) pour (a) afficher le décalage local actuel (pas juste sous forme de nom de ville mais d'heures+minutes par rapport à UTC), (b) le corriger manuellement s'il est faux, et peut-être même (c) saisir manuellement des règles spécifiques, et aussi (3) fournir une abondance de moyens de bloquer les problèmes qui peuvent survenir de la diffusion d'une heure locale fausse ou d'un décalage faux (par exemple je crois que le réseau GSM permet la dissémination de l'heure et du décalage[#16] locaux, mais (i) je crois que certains opérateurs renseignent mal l'un ou l'autre et (ii) il n'est pas du tout clair comment le téléphone doit réagir en cas de changement du décalage local et comment interpréter s'il s'agit d'un changement de fuseau ou d'un changement d'heure — l'utilisateur doit donc avoir toute latitude pour corriger une éventuelle interprétation erronée).

(La suite après les notes…)

[#9] Enfin, évidemment… Il y aurait à dire de l'argument selon lequel il serait peut-être plus opportun d'utiliser le temps atomique international (TAI). Encore une fois, je renvoie à ce manifeste pour ma proposition et ma position (en bref : utiliser UTC, mais le gérer correctement et fiablement) sur comment résoudre ce merdier.

[#10] Hélas, le système de fichiers FAT et ses descendants directs utilisent, justement, l'heure locale pour noter la date de modification des fichiers. Hélas aussi, certains systèmes d'exploitations insistent, ou préfèrent, stocker l'heure locale plutôt que le temps universel dans l'horloge persistante de l'ordinateur. Ces erreurs historiques continueront de causer des problèmes pour encore un moment. (Sous Unix, c'est particulièrement emmerdant, parce que la notion d'heure locale n'est même pas vraiment définie, c'est juste un truc d'affichage : voir cependant ce post.)

[#11] Exemple de cas précis : je vais à San Francisco, j'informe évidemment mon ordinateur portable de l'heure qu'il est (c'est-à-dire que je lui donne le décalage, ou bien il le déduit de l'information qu'il est à San Francisco, et le temps universel est obtenu par réseau) ; je tape une note dans cet en fin d'après-midi, je rentre à Paris : une fois mon ordinateur remis à l'heure de Paris (c'est-à-dire informé du nouveau décalage), quelle heure doit-il m'afficher pour le fichier ? Mes trois possibilités seraient grosso modo : (A) afficher l'heure de Paris qu'il était quand le fichier a été créé (le système de fichiers ayant mémorisé le temps universel, sans retenir le décalage, et il est maintenant converti en heure de Paris), (B) afficher l'heure de San Francisco sans précision particulière (le système de fichiers ayant mémorisé l'heure locale, sans retenir le décalage), ou (C) afficher l'heure de San Francisco avec une précision particulière attirant l'attention que c'est une heure « hors fuseau », équivalente à telle heure de Paris (le système ayant mémorisé à la fois le temps universel et le décalage). [Correction : j'avais écrit cette note avec San Francisco une fois sur deux et New York une fois sur deux à cause d'un changement d'avis en cours d'écriture — j'ai rectifié pour mettre San Francisco partout.]

[#12] Un système de base de données comme PostgreSQL ne permet pas simplement de stocker une heure locale avec son décalage. C'est pire que ça : le type timestamp with time zone de SQL mémorise un temps (en étant capable de le convertir depuis ou vers n'importe quelle zone horaire) sans mémoriser d'information de décalage, ce qui est en gros la première possibilité que je listais et atrocement confusant compte tenu du nom du type. Le type timestamp without time zone de SQL mémorise la même quantité d'information et peut servir pour une heure locale ou un temps universel (la seule différence entre les deux est l'intention du programmeur, pas la donnée stockée). Voir aussi cette réponse StackOverflow. Mais rien n'est prévu pour stocker commodément une heure et un décalage comme dans ma possibilité (C).

[#13] Une autre possibilité imaginable (à part tout montrer selon le décalage actuel et tout montrer selon les règles applicables au lieu actuel) serait que l'ordinateur retînt au fil du temps le décalage définissant son heure locale : ce ne serait pas forcément absurde, mais je ne sais pas si c'est optimal : ça voudrait dire, par exemple, que si Madame Michu a fait un voyage à San Francisco en juillet 2018, son ordinateur lui montrerait ensuite les heures pour juillet 2018 à UTC−07:00, ce qui fait peut-être sens pour les fichiers qu'elle aurait créés sur place, cf. la note #11, mais pas forcément pour les autres ! Et de toute façon, ça ne résout pas le problème des dates à venir pour lesquelles on ne peut que prévoir le décalage en utilisant un système de règles.

[#13b] Y compris le format binaire depuis très récemment.

[#14] Sous Unix, cela se fait en réglant la variable d'environnement TZ : par exemple TZ=Asia/Tokyo date me donne l'heure qu'il est actuellement à Tōkyō, TZ=Etc/GMT-02 règle l'heure à UTC+02:00 (oui, c'est horrible, le signe est inversé) ; et si on écrit quelque chose comme TZ="ParisHiver-1ParisEte,M3.5.0/2,M10.5.0/3" il me semble que ça définit, dans cette syntaxe abominable, les règles utilisées actuellement pour la France.

[#14b] Sous Unix, la notion d'heure locale n'est même pas vraiment définie (cf. aussi les notes #10 et #14 ci-dessus), ou dans la mesure où elle l'est, elle est spécifique à un processus (ce qui est logique du point de vue interface utilisateur : un ordinateur peut s'utiliser à distance, et ce qui compte comme heure locale est celle de l'endroit d'où on l'utilise pas celle de l'endroit où s'avère être sis l'ordinateur, même si ce dernier servira de valeur par défaut).

[#15] Il semble qu'Android ait adopté quelque chose de ce genre dans ses versions récentes. Mais comme d'habitude avec Android, c'est extraordinairement compliqué, je ne peux pas juste aller sur un site Web récupérer la dernière version et la mettre en place simplement, non, non, ce serait bien trop simple.

[#16] Exprimé, si j'en crois certaines sources, en quarts d'heure par rapport à UTC.

Vers la fin du changement d'heure en Europe ?

L'Union européenne impose actuellement (directive 2000/84/CE du Parlement européen et du Conseil du 19 janvier 2001 concernant les dispositions relatives à l'heure d'été) que l'heure d'été dure, pour l'ensemble de l'Union européenne, du dernier dimanche de mars à 01:00 temps universel, jusqu'au dernier dimanche d'octobre à 01:00 temps universel[#17]. Je ne comprends pas bien dans quelle mesure cette directive (ou d'autres parties du droit européen) impose aux états membres de pratiquer un changement d'heure ou impose seulement que si il y a changement d'heure alors il a lieu aux dates que je viens de dire. (J'avais toujours cru comprendre que c'était cette dernière interprétation qui était la bonne, et ma lecture comme non-juriste de la directive elle-même semble aller plutôt dans ce sens, mais j'ai entendu des gens prétendre le contraire et le fait qu'on rapporte que la Commission entend mettre fin au changement d'heure semble suggérer que la directive l'impose — notons j'ai peut-être changé plusieurs fois entre des univers parallèles.)

Le changement d'heure agace apparemment beaucoup de gens qui se plaignent soit du désagrément de devoir changer l'heure de toutes sortes de gadgets électroniques (pourtant de moins en moins nombreux vu le nombre de choses qui connaissent les règles comme je l'ai expliqué plus haut, ou qui reçoivent l'heure locale via GSM, radio ou équivalent), et/ou de celui d'avoir une heure de sommeil (ou de week-end) de moins fin mars. La Commission européenne a lancé en 2018 une consultation pour savoir ce que les Européens pensaient du changement d'heure et la réponse a été que 84% des personnes consultées y sont opposés et voudraient y mettre terme (les résultats varient selon les pays : la Grèce, Chypre et Malte sont les plus favorables au changement d'heure, la Finlande et la Pologne les plus défavorables — il y a sans doute un effet de la latitude mais il n'est pas vraiment celui que j'attendais) : la Commission Juncker a donc initialement pensé mettre fin au changement d'heure dès 2019, mais les États membres ont fait savoir que les difficultés techniques n'étaient pas minces et le projet est sans doute reporté à 2021 (voire plus loin si des difficultés importantes surgissent). Si le changement d'heure est aboli, les États membres auraient le choix, chacun pour sa part, entre rester de façon permanente sur l'heure d'hiver (qui est plus ou moins considérée comme son heure normale : c'est l'heure d'été qui est une heure avancée, pas l'heure d'hiver qui est une heure reculée) ou rester de façon permanente sur l'heure d'été ; même s'il y a lieu de s'inquiéter, comme je vais le dire plus bas, que toutes sortes de problèmes ne surviennent si, par exemple, la France et l'Allemagne ne font pas le même choix.

L'Assemblée nationale française mène actuellement sa propre consultation à ce sujet (le questionnaire est assez mal fait, les deux dernières questions sont redondantes, et il y a aussi une question extrêmement obscure où on demande l'importance qu'aurait le fait de maintenir ou de ne pas maintenir le changement d'heure — passons).

Je voudrais donner mon propre avis sur le sujet.

Je suis clairement dans la minorité parce que je suis tout à fait favorable au changement d'heure ; mais dans la mesure où il doit être supprimé, je préfère largement une heure d'été permanente (c'est-à-dire mettre la France à UTC+2 plutôt que le UTC+1 de l'heure d'hiver actuelle). Expliquons un peu mes raisons :

  • Si je dois choisir entre UTC+2 (heure d'été permanente) et UTC+1 (heure d'hiver permanente), je préfère largement UTC+2. La raison est celle que j'ai déjà expliquée plus haut : fournir des journées utilisables plus longues en été plutôt que de gâcher du soleil à un moment où on dort ; en effet, les activités humaines ne sont pas centrées sur le midi solaire (qui, à Paris, à des fluctuations près dues à l'équation du temps, a lieu à peu près à 11:50 temps universel, c'est-à-dire 12:50 à l'heure d'hiver et 13:50 à l'heure d'été). Si on a une longue période de soleil, il vaut mieux la répartir autant que possible sur les moments où on fait quelque chose de la journée. Évidemment, le fait que je sois du genre à me lever tard et me coucher tard (par rapport à l'heure légale) joue dans ma préférence, mais comme je le disais plus haut, ce n'est pas que moi, beaucoup plus de gens sortent en soirée après le travail qu'en matinée avant le travail ! À titre d'exemple, le 1er mai[#19] prochain, le soleil se lèvera à Paris à 04:31 temps universel et se couchera à 19:05 : en UTC+1 cela correspond à 05:31→20:05, tandis qu'en UTC+2 (règle actuelle) cela correspond à 06:31→21:05 : le second me semble nettement préférable, je pense qu'il y a plus de gens qui veulent profiter du soleil autour de 20h30 qu'autour de 6h du matin.
  • Je donne cet argument pour la France, mais il est d'autant plus fort qu'on est à l'est du fuseau : il est peu vraisemblable que la Pologne ou même l'Allemagne aient envie de passer en UTC+1 permanent (ce qui donnerait du soleil de 04:35 à 19:32 le 1er mai à Berlin, ce serait vraiment idiot alors que 05:35→20:32 en UTC+2 comme actuellement, est tout à fait raisonnable). Comme il y a toutes sortes de raisons de vouloir que le bloc reste uni (je vais y revenir), le UTC+2 semble nettement préférable. Même l'Espagne, qui est très à l'ouest dans le fuseau, a probablement culturellement l'habitude de profiter de soirées étendues et pourrait donc aussi préférer UTC+2.
  • L'hiver, l'argument est beaucoup moins fort (les journées sont de toute façon bien courtes, ça m'est un peu égal comment le soleil y est réparti, il tombera de toute façon à un moment utile). Je comprends un peu qu'il soit désagréable que le soleil se lève à 09:41 le 22 décembre à Paris, si on passe à UTC+2 permanent — mais bon, à UTC+1 comme actuellement il est déplaisant qu'il se couche à 16:56, de toute façon c'est pénible d'avoir si peu de soleil. Disons que pour mon confort vraiment égoïste, UTC+2 est peut-être préférable, mais j'ai tendance à penser qu'à un niveau plus général, UTC+1 est sans doute plus adapté en hiver.
  • Je suis très sceptique quant à l'argument qui veut que le changement d'heure perturbe le rythme circadien : cet argument est crédible venant de gens qui se lèvent tous les jours à la même heure (ce qui est, effectivement, sans doute une bonne idée pour la santé), mais j'ai plein de raisons de croire que l'immense majorité de mes compatriotes ne se lèvent pas du tout à la même heure le week-end et en semaine (une raison étant, par exemple, la manière dont il est culturellement admis de faire du bruit le vendredi ou samedi soir sous prétexte que le lendemain les gens peuvent se lever plus tard). Si on est capable de changer d'heure de lever et de coucher deux fois par semaine (et probablement par un écart plus important qu'une heure), je pense qu'on doit y arriver deux fois par an !…
  • …Mais tant qu'à donner des ressentis sur le bien-être, voici le mien : je vis chaque année le passage à l'heure d'été comme un moment de grand bonheur — comme une victoire symbolique de la lumière sur l'obscurité, c'est un véritable plaisir de voir arriver le dernier dimanche de mars, je ne me soucie franchement pas d'avoir une heure de sommeil en moins. Je dis ça aussi au sujet de l'argument les gens ne se rendent pas forcément compte de l'impact négatif que peut avoir sur eux le changement d'heure : symétriquement, il est possible qu'ils ne se rendent pas compte de l'impact positif qu'il pourrait avoir.
  • Je suis aussi profondément sceptique quant à l'argument qu'on entend souvent concernant la traite des vaches (elles donneraient moins de lait ou seraient toutes perturbées lors du changement d'heure). Que je sache, les vaches ne portent pas de montre : rien n'interdit aux agriculteurs de les traire selon l'heure solaire vraie, ou au moins de « lisser » le décalage horaire sur plusieurs jours ou plusieurs semaines.
  • Enfin, si je comprends l'argument selon lequel il est agaçant de devoir remettre à l'heure toutes sortes de pendules et de gadgets électroniques, de plus en plus d'entre eux rendent cette opération très simple ou purement automatique selon les mécanismes que j'ai évoqués plus haut…
  • A contrario, si on change les règles, le temps que les nouvelles règles soient répercutées à tous ces gadgets (c'est-à-dire probablement jamais), ils afficheront une heure fausse la moitié de l'année, et il sera désagréablement difficile de les corriger (comme expliquer plus haut). On accepterait donc d'avoir plein de gadgets qui indiquent une heure fausse pour éviter d'avoir plein de gadgets dont on doit changer l'heure deux fois par an, cela ressemble un peu à un marché de dupes.
  • Il vaut mieux avoir des règles imparfaites que des règles qui changent tout le temps (autrement dit : stare decisis). Un changement par siècle me semble un bon maximum : on a changé les règles européennes à ce sujet en 1996, je propose d'attendre 2096 pour le prochain changement (on peut certes lancer la concertation dès maintenant, mais imposer au moins 50 ans entre la publication de nouvelles règles et leur entrée en vigueur me semble un bon principe).[#20]

J'avais répondu au sondage de la Commission et écrit dans les commentaires quelque chose comme si vous envisagez de changer les règles, il est essentiel que vous consultiez beaucoup d'informaticiens, et notamment les spécialistes de la base de données d'Olson (à commencer par son mainteneur Paul Eggert) pour savoir combien de temps il faut pour prévoir les changements et les répercuter sur la quasi-totalité des systèmes où la base de données est diffusée. Je suppose que ce genre de commentaires passe à la trappe, mais sait-on jamais.

Je ne sais pas comment tout cela va finir, mais j'espère au moins une chose, c'est que le bloc européen central restera uni dans son heure et dans ses règles : il y a certainement toutes sortes de systèmes ou de procédures transfrontalières qui supposent insidieusement que la France et l'Allemagne sont à la même heure, par exemple, que je prédis les pires tracas du monde si cet invariant cessait d'être vérifié — tracas qu'on ne découvrirait, évidemment, que trop tard. (Il y aurait, en outre, un coût symbolique important qui se paierait politiquement.) Et ceci vaut probablement pour la plupart des paires de pays limitrophes qui ont la même heure depuis fort longtemps. Un simple exemple : je suis sûr il y a énormément de gadgets en France (j'en ai plusieurs), et sans doute plein de choses qui ne sont pas des gadgets, qui se mettent à l'heure automatiquement en se synchronisant sur le signal DCF77 (l'émetteur de temps à la fréquence de 77.5kHz situé à Mainflingen, près de Francfort-sur-le-Main) : ce signal donne l'heure légale allemande et s'il est utilisé en France c'est bien sous l'hypothèse que cette heure est aussi celle de la France.[#21]

Toujours est-il que si (de mon point de vue : malheureusement) l'Union européenne décidait effectivement de mettre fin au changement d'heure, je préconise la façon suivante de « réparer » beaucoup de gadgets qui, inévitablement, se mettront à afficher la mauvaise heure :

  • Si le pays adopte UTC+1 de façon permanente : régler l'heure du gadget sur celle d'Alger, par exemple, qui est déjà de façon permanente à UTC+1 (et depuis assez longtemps, contrairement à, par exemple, Tunis, qui s'amuse occasionnellement à pratiquer l'heure d'été) et semble utiliser la désignation d'heure normale d'Europe centrale.
  • Si le pays adopte UTC+2 de façon permanente : régler l'heure du gadget sur celle de Johannesbourg, par exemple (Johannesbourg est à UTC+2 depuis longtemps mais l'inconvénient d'utiliser la désignation d'heure standard Sud-Africaine) ou peut-être le Caire (aussi à UTC+2 mais de façon permanente pas depuis si longtemps).

On évitera les pays comme le Maroc qui ont l'air de jouer avec leurs règles sur le décalage avec une fréquence complètement indécente (et selon des considérations comme la date du Ramadan). Évidemment, ce serait mieux si le gadget proposait l'option explicite de régler le décalage à UTC+1 (resp. UTC+2) permanent, mais c'est rarement le cas.

[#17] Ce qui veut dire que, en Europe, l'heure d'été commence au même moment sur tout le continent (et les pays conservent donc un décalage constant les uns par rapport aux autres[#18]), contrairement à l'Amérique du Nord où l'heure d'été commence à la même heure (locale) sur tous les endroits qui la pratiquent.

[#18] Je me rappelle avoir fait un voyage scolaire à Stratford-upon-Avon fin 1991 (du 25 au 28 octobre 1991 si mes inférences sont bonnes), à une époque où la France passait à l'heure d'hiver le dernier dimanche de septembre et le Royaume-Uni le quatrième dimanche d'octobre, et nous étions pile sur l'un des deux — plutôt le quatrième dimanche d'octobre, cela colle mieux avec mes souvenirs : quand nous sommes partis la France et le Royaume-Uni devaient être à la même heure, mais le Royaume-Uni a changé d'heure pendant que nous étions sur place, ce qui a été source de beaucoup de confusion. (À l'époque il n'était pas si facile d'obtenir ce genre d'information !)

[#19] Le questionnaire de l'Assemblée nationale utilise le solstice d'été comme exemple, mais c'est un peu biaisé : au solstice, on a de toute façon tellement d'heures de soleil qu'on ne sait plus quoi en faire ; c'est plutôt vers mai qu'il est très agréable de pouvoir profiter des heures de soleil supplémentaires en fin de journée !

[#20] OK, je ne suis pas totalement sérieux, là. Mais demandons-nous par exemple : le calendrier grégorien, il n'est pas complètement satisfaisant — quel niveau de désagrément, quel niveau de consensus, quel niveau d'annonce à l'avance, faudrait-il demander pour imaginer le changer ? Je crois que ce serait audacieux de changer même pour l'année 2100. En tout état de cause, je trouve que la Commission a complètement déliré en imaginant pouvoir annoncer en 2018 un changement pour 2019 !

[#21] À la limite, si le bloc ne doit pas rester uni, je ne comprends pas plus l'intérêt d'imposer qu'il n'y ait pas de changement d'heure que d'imposer qu'il ait lieu : si on doit de toute façon être capable de gérer le fait que la France et l'Allemagne ne soient pas à la même heure, je ne suis pas sûr que ça apporte grand-chose de pouvoir supposer que le décalage est constant au cours de l'année ; autrement dit, comme je disais sur mon interprétation initiale de la directive 2000/84/CE, imposer simplement aux États membres que si il y a changement d'heure alors il a lieu le dernier dimanche de mars à 01:00 temps universel et le dernier dimanche d'octobre à 01:00 temps universel.

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(dimanche)

Méditations sur les placebos (et les « quasiplacebos ») et le bootstrap

J'ai encore chopé un rhume. Du coup, je suis crevé et au lieu d'aller me promener et profiter du beau temps, je vais rester devant mon ordinateur à me plaindre que je suis malheureux et que tout est de la faute de mon poussinet qui m'a filé ce rhume…

Plus sérieusement, je voudrais dire un mot sur les placebos, parce qu'il n'y a pas vraiment mieux à prendre quand on a un rhume : mais comment bien choisir son placebo ?

Quand je prends des médicaments contre le rhume, je ne cherche certainement pas à guérir le rhume (que mon système immunitaire guérira tout seul dans un temps qui pourra, au mieux, être réduit d'une semaine à sept jours par les médicaments si on en croit la blague classique à ce sujet) ; je cherche éventuellement à en soulager les symptômes, mais en fait, je cherche finalement surtout à me donner l'impression de faire quelque chose pour lutter contre ce rhume, parce que ce qui est terriblement frustrant, ce n'est pas le rhume lui-même, c'est la sensation de ne rien pouvoir y faire. Et ce qu'apporte le médicament, ce n'est pas la guérison, ce n'est même pas tellement l'atténuation des symptômes, c'est le réconfort psychologique de se dire qu'on agit. On est donc exactement dans le territoire de l'effet placebo.

Le principe d'un placebo, c'est que c'est un médicament sans principe actif (du coup, c'est un non-médicament, si on veut). Ce qui ne signifie pas qu'il ne fait pas d'effet : il fait de l'effet parce que le simple acte de prendre un médicament fait de l'effet. Cet « effet placebo » est discuté dans son périmètre et ses détails, complexe et mal compris : il est forcément psychologique (et donc lié aux attentes de celui qui prend le médicament), mais dans quelle mesure et pourquoi y a-t-il rétroaction du psychologique sur le physiologique ? ce n'est pas clair. Mais ce qui est certain, c'est que l'effet est bien réel (fût-il entièrement psychologique) ; et pour obtenir de bons résultats, il vaut mieux s'attendre à obtenir de bons résultats (si on croit que le non-médicament va faire du mal, il peut faire du mal, et c'est l'effet nocebo). Ce qui ne veut pas dire que le patient doive forcément être trompé : il semble qu'on puisse obtenir un effet placebo sur quelqu'un qu'il sait qu'il prend un placebo, mais je suppose qu'il doit au moins être à un certain niveau convaincu que ça peut marcher. De toute façon, s'agissant d'automédication, il ne m'est pas évident de me tromper moi-même.

Bref, si je me penche uniquement sur l'effet psychologique, c'est un peu le dual de the only thing we have to fear is fear itself : ici, la principale chose dont j'ai besoin pour que ça marche est de croire que ça va marcher. Mais comment me persuader que ça va marcher ? C'est un problème qui relève de ce que les informaticiens appellent le bootstrap (bootstrap fait référence à un épisode où le baron de Münchhausen se sort de l'eau en tirant sur les languettes de ses bottes ses cheveux). S'il n'y avait pas du tout besoin de bootstrap, il n'y aurait pas besoin de prendre un médicament du tout : si je me dis que les choses iront mieux en me persuadant que le fait de me dire que les choses iront mieux fera que les choses iront mieux, alors, pouf, les choses vont mieux : pour moi, ça ne marche tout simplement pas. Il faut un médicament pour bootstrapper le processus.

Il y a des placebos qui se vendent en pharmacie. On appelle ça l'homéopathie. Mais j'ai un vrai problème avec ces placebos-là : pas avec leur contenu en tant que tel (qui n'est que du sucre ou de l'eau garanti sans aucun principe actif) mais avec la méthode et avec le business de l'homéopathie : je n'aime pas l'idée de recourir à de la pseudo-science (en tout cas pas comme ça), je n'aime pas l'influence sociale de l'homéopathie, je n'aime pas les laboratoires qui vendent du sucre à un prix exorbitant et qui font du lobbying pour que les pouvoirs publics / la sécu les subventionnent. Et tout ça me déplaît même tant que ça pourrait entraîner un bootstrap négatif, c'est-à-dire, vers l'effet nocebo. Alors quoi, à défaut d'homéopathie ?

Ma stratégie est de me tourner vers ce que je suis tenté d'appeler les « quasiplacebos ». Un quasiplacebo, c'est un médicament qui contient réellement une substance possiblement active, mais dont les données scientifiques concernant son efficacité sont peu concluantes (par contre, celles concernant son innocuité doivent être assez claires !, histoire d'éviter un effet nocebo), voire carrément contredites par des expériences ultérieures, ou essentiellement inexistantes. Tout le principe du concept est qu'il s'agit de la région grise entre il y a un effet actif, démontré de façon indiscutablement spectaculaire et on est absolument certain qu'il n'y a aucun effet au-delà de l'effet placebo : et, je souligne, je ne cherche pas (surtout pas !) à savoir exactement où le médicament se place sur ce spectre de gris.

Des exemples de quasiplacebos pourraient être : les suppléments vitaminés quelconques, et spécifiquement la vitamine C (pour traiter ou prévenir les rhumes et/ou pour aider à bien dormir[#]) ou le magnésium (pour à peu près tout ou n'importe quoi), l'Euphytose® (un médicament à base de plantes proposé contre le stress), l'acétylcystéine (contre la toux grasse ou le nez encombré), le RhinoBronc® (aussi contre les rhumes), la mélatonine (pour dormir) et encore quantité d'autres choses. À un certain niveau, peut-être que tous les médicaments proposés en vente libre sont des quasiplacebos : on ne peut pas prendre le risque de mettre entre les mains de non-médecins des substances qui font vraiment quelque chose. Mais n'oublions pas d'autres choses, comme le chocolat (auquel on prête parfois toutes sortes de vertus curatives).

[#] Il y a des gens qui prennent la vitamine C, au contraire, pour se réveiller : c'est tout le propre d'un (quasi)placebo qu'il puisse servir à des choses contradictoires selon l'attente qu'on en a. Voir aussi la note #3 ci-dessous.

Je répète : je ne cherche pas vraiment à savoir où ces différents (non-)médicaments se placent sur l'échelle du sérieux scientifique s'agissant de leur effet autre-que-placebo. Mon but n'est pas de les prendre avec la certitude qu'ils auront un tel effet : mon but est de procéder au bootstrap évoqué ci-dessus : c'est-à-dire de croire que le médicament a peut-être un effet, croyance suffisante pour provoquer un effet placebo, si bien qu'ensuite je peux le prendre pour l'effet placebo, ce qui ajoute un niveau de confiance dans l'efficacité du médicament, etc. (Je pourrais comparer cette forme de bootstrap au problème des yeux bleus ou de la reine des amazones — cf. aussi ici — où quelque chose de ridiculement faible, qui semble ne devoir avoir aucun effet, provoque un bootstrap inattendu, en l'occurrence la simple possibilité que le médicament ait l'effet escompté.)

En quelque sorte, la charge de la preuve est inversée par rapport à une étude pharmacologique normale : pour un usage comme médicament, on demandera des études sérieuses qui montrent que le principe actif a un effet, mais pour un usage comme quasiplacebo, on demandera simplement des indices même ténus, parfois presque évanescents, et une absence d'études concordantes prouvant le contraire (au bout d'un moment, quand les preuves s'accumulent que le machin ne fait vraiment rien, le bootstrap cesse d'être possible : comme je le disais plus haut, je n'arrive pas à prendre de l'air en me disant que ça va me guéreir). Même en face d'études incapables de faire la différence avec un placebo, on peut toujours se dire : peut-être que le produit fait un effet sur une petite proportion des gens et que je fais partie de cette proportion[#2].

[#2] Là je dis ça en plaisantant, mais je me demande sérieusement comment on peut faire pour correctement détecter les situations où une substance a un effet sur une proportion faible des cas (pas forcément évidente à deviner a priori), mais que cet effet est significatif sur eux (alors que, moyenné sur tout le groupe, il deviendra insuffisant).

S'agit-il d'une escroquerie intellectuelle ? Oui, en quelque sorte, mais le but est de m'escroquer moi-même pour faire marcher l'effet placebo, et je ne vois pas de meilleure moyen d'y arriver (comme je le dis plus haut, se tromper soi-même est quelque chose de toujours assez compliqué).

Bon, mais il y a deux catégories de gens qui sont excessivement pénibles, pour ne pas dire des connards, quand on leur explique ce que je viens d'expliquer sur ma démarche :

  1. les gens qui insistent pour vous expliquer que, non, vraiment, tel médicament ou telle substance ne fait aucun effet,
  2. les gens qui insistent pour vous expliquer que, si, vraiment, tel médicament ou telle substance fait vraiment de l'effet.

Première catégorie de pénibles, ceux qui veulent absolument vous expliquer que votre médicament ne fait rien. Par exemple, si je dis que je prends de la vitamine C contre les rhumes, il y a toujours un petit malin pour m'expliquer que la vitamine C ne fait rien contre les rhumes (il y a même un article Wikipédia sur le sujet — oui, je l'ai déjà lu). Je prends ça comme placebo, connard. (Ce qui est ironique, c'est que ce sont souvent les mêmes personnes qui sont capables de parler en long et en large de l'effet placebo pour dire que c'est ce qui explique que l'homéopathie semble marcher. C'est quand même ironique de m'expliquer que l'effet placebo marche et de m'expliquer que ça ne sert à rien de prendre de la vitamine C contre les rhumes parce que ça ne marche pas mieux qu'un placebo.) Tu voudrais que je fasse quoi ? Prendre de l'homéopathie ? Aller en pharmacie demander explicitement un placebo ? Ça ne se vend pas, je crois. Mais quand bien même ça se vendrait, ça passe complètement à côté du problème du bootstrap : qui va « décider » ce que fait mon placebo ?[#3] Parce que quand bien même la pharmacie vendrait des placebos, comment je sais si ce sont des placebos contre le rhume ou contre le stress ou contre les petits maux d'estomac ?

[#3] C'est un problème fascinant, et qui montre qu'il doit y avoir un bootstrap, cette histoire de savoir comment est déterminé l'effet d'un placebo… La vitamine C agit-elle pour aider à dormir ou pour aider à se réveiller ? dans mon cas, elle aide à dormir sans doute parce que j'ai lu des choses dans ce sens (et je me suis bien gardé d'en savoir plus), mais la tradition est plutôt qu'elle aide à se réveiller.

Bien sûr, intellectuellement ou scientifiquement, ces gens ont raison (à un certain niveau, je suis déjà complètement convaincu que la vitamine C ne fait aucun effet — mais j'essaie de ne pas y penser). Mais je ne prends pas de la vitamine C pour faire une étude scientifique sur les effets de la vitamine C (auquel cas on aurait raison de m'accuser d'escroquerie intellectuelle), je prends de la vitamine C comme réconfort parce que j'éprouve le besoin psychologique de prendre quelque chose quand je suis enrhumé, et parce que cette démarche produit un effet placebo que je recherche. Le bootstrap est fragile, c'est comme quand un caractère d'un dessin animé court dans l'air parce qu'il n'a pas remarqué qu'il devrait tomber : ce n'est pas très sympa d'attirer son attention dessus. Ou pour prendre une comparaison plus sérieuse, c'est comme expliquer à un enfant qu'il va forcément mourir et que ce ne sera probablement pas une expérience agréable : c'est intellectuellement irréprochable (quoique ?), mais ce n'est pas forcément humainement approprié (disons qu'il faut faire preuve de jugement, réfléchir au cas par cas, et pas juste avoir raison). Et le pire, c'est qu'il m'est déjà arrivé qu'on m'explique que la vitamine C n'avait pas d'effet même après que j'avais expliqué la démarche. Mais même si ce n'était pas le cas, pro-tip : la prochaine fois, dites plutôt quelque chose comme ah oui, c'est un très bon choix de placebo si vous voulez absolument montrer que vous savez que ça n'a pas d'effet sans pour autant casser l'effet que ça a quand même.

C'est quand même fou que des gens soient aussi combatifs dans leur volonté d'avoir raison intellectuellement qu'ils refusent de vous accorder l'aumône de ce petit réconfort.

Bref, je défends complètement l'usage de la vitamine C comme quasiplacebo. Ou du magnésium : le magnésium, je pense que c'est sans doute un très bon choix de quasiplacebo pour tout un tas de choses (la vraie carence en magnésium est très rare, mais « on » a été convaincu qu'elle pouvait expliquer plein de problèmes, c'est idéal).

Deuxième catégorie de pénibles : ceux qui veulent absolument vous expliquer que, si, si, ça marche « vraiment ». Et de fait, parmi les médicaments que je prends comme quasiplacebos, il y en a certainement dans le tas qui ont un effet réel : c'est tout le principe (que je ne sache pas exactement lesquels — il y a certainement une comparaison à faire, ici, avec l'anneau de Nathan le Sage et l'importance de la foi, mais j'ai la flemme de la faire). Le problème de cette deuxième catégorie de pénibles n'est pas qu'ils vont casser l'effet placebo, c'est plutôt une façon déraisonnable de donner des conseils : non seulement tu devrais prendre ce médicament (je le fais), mais tu devrais en plus croire qu'il marche vraiment pour de vrai et pas par effet placebo. Comme si l'effet placebo ne suffisait pas, voire, qu'il n'existait pas : comme si le fait de suggérer à ces gens que le médicament fait effet sur eux parce qu'ils y croient était insultant — pas du tout, l'effet placebo est quelque chose de connu, de documenté, et qui n'est en aucun cas une tare pour celui qui en bénéficie, au contraire, il a bien de la chance. Je n'ai évidemment pas envie de les réfuter, de peur de devenir moi-même de la première catégorie de pénibles, mais la manière dont certains refusent le modus vivendi rhétorique admettons que le médicament marche pour nous, et ne cherchons pas trop pourquoi — sauf à être chercheurs en médecine, ça n'a aucun intérêt est pour le moins agaçante.

Finit : Je mets un terme à cette entrée parce que je suis trop crevé pour continuer à écrire, je n'ai plus envie d'y penser, donc je la publie telle quelle et advienne qui pourra. (Je dis ça parce que j'ai pu paraître inutilement acrimonieux, et si tel est le cas je présente mes excuses : on me fera la bienveillance de mettre ça sur le compte de la fatigue.) J'avais l'intention d'empiler un peu plus de mal sur la seconde variété de pénibles, mais tant pis, ils se passeront de mon fiel.

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(samedi)

Quelques nouvelles en vrac (chronologie et géographie)

Je peux commencer cette entrée en recopiant presque verbatim quelques passages de celle-ci que j'écrivais il y a à peine plus d'un an :

J'ai déjà dit plusieurs fois sur ce blog que je préférais éviter d'écrire des billets dont le seul contenu est essentiellement de dire je suis toujours vivant (et je n'ai rien d'autre à dire), mais comme cela fait vraiment longtemps que je n'ai rien écrit, je vais quand même faire une exception et signaler que je suis toujours vivant (et je n'ai pas décidé de mettre un terme à ce blog, ni quoi que ce soit de ce genre). Je suis juste encore plus débordé que d'habitude.

Le truc avec le temps c'est qu'il se fragmente mal : on peut facilement se retrouver avec plein de petits bouts de temps libre, mais ces petits bouts sont inutilisables parce que chacun est trop court pour faire quelque chose de productif.

(Et comme quelqu'un me signalait en commentaire de cette entrée-là, il y a des activités qui ne prennent que la moitié de votre temps — à savoir une minute sur deux. J'aime beaucoup la comparaison.)

Le fait que ça arrive à la même période de l'année n'est pas un hasard : je donne des cours à Télécom ParisPloum en première année et en deuxième année, et comme les années sont gérées de façon complètement indépendantes, ces cours ont lieu sur des périodes qui se chevauchent : mes cours en première année touchent à leur fin mais ceux en deuxième année ont déjà commencé. Or à la fin d'un cours il peut y avoir un sujet de contrôle à préparer, et des copies à corriger ; et au début d'un cours il faut réfléchir à la manière de l'organiser[#], chose qu'on aurait dû faire longtemps avant mais pour laquelle on s'y prend évidemment toujours à la dernière minute (je ne prétends pas que ce ne soit pas de ma faute, donc). Et ce n'est pas comme si les autres choses chronophages cessaient pour autant[#2].

[#] Surtout quand, comme c'est le cas de mon cours de géométrie algébrique, enfin, de courbes algébriques, on se demande chaque année comment diable présenter quelque chose de rigoureux mais néanmoins digeste pour des étudiants en école d'ingénieurs qui ne savent pas grand-chose en algèbre (et notamment pas ce qu'est un produit tensoriel) ; par exemple, ni cette approche ni celle-ci n'a été une bonne idée.

[#2] À titre d'exemple, je racontais dans cette entrée que j'avais demandé par erreur ma mutation du régime fonctionnaire au régime général de la Sécurité sociale : j'espérais avoir attrapé l'erreur à temps en envoyant immédiatement une lettre à la CPAM pour les prier d'ignorer cette demande de mutation, mais évidemment, ça n'a pas été le cas, et trois mois plus tard je reçois une lettre de la CPAM me souhaitant la bienvenue chez eux et une lettre de la MGEN m'informant qu'ils se dessaississent de mon cas, donc j'ai de nouveau dû perdre du temps à constituer un dossier à joindre à une nouvelle lettre pour essayer de rétablir la situation.

Écrire une entrée de blog me demande non seulement du temps, mais aussi du temps sous forme contiguë : à chaque fois que je travaille une entrée et que je ne la finis pas, l'agacement de devoir faire des changements de contexte mentaux pour m'y mettre fait que ma motivation à la travailler diminue d'autant — et c'est souvent à cause de ça que des choses que je commence peuvent s'embourber dans les marais de l'inachèvement permanent. J'ai en tête (enfin, en matière de tête, plutôt un fichier memepool.txt) toutes sortes de choses dont je pourrais parler et dont je voudrais parler, mais il est sacrément plus facile d'ajouter des choses à la liste que de les en évacuer : si je commence à écrire une introduction au topos effectif, par exemple (ce qui fait partie des choses dont j'aimerais dire un mot), je sais très bien que mon intention d'écrire un texte court va être un nouvel échec critique… (Ceci dit, je dois avouer que l'entrée précédente sur la logique linéaire a été un chouïa moins interminable que je ne le craignais.)

Twitter est, à cet égard, à double tranchant : d'un côté, il est très difficile d'arriver à commencer un tweet et de ne pas trouver le moyen de le finir (ça m'est quand même arrivé — si, si). De l'autre, en me fournissant un exutoire pour tout ce qui peut se dire en peu de mots, il nourrit ma tendance malheureuse — et dont je n'arrive pas à me défaire — à considérer que je ne peux/dois/sais écrire dans mon blog que des textes longs[#3].

[#3] Prétérition : supposons que je veuille signaler le fait — dont je ne me suis rendu compte que récemment — qu'on peut étiqueter de façon élégamment symétrique les dix points et les dix droites de la configuration de Desargues (c'est-à-dire les dix points et dix droites qui interviennent dans l'énoncé du théorème de Desargues) par les 10 choix de deux éléments parmi {1,2,3,4,5} (un point étant situé sur une droite lorsque les ensembles de cardinal 2 qui les étiquettent sont disjoints). Si je raconte ça sur Twitter, je vais arriver à être succinct et m'en tirer en quelques tweets. Si je raconte ça sur mon blog, je vais me sentir inexplicablement obligé de faire un brain dump de toutes sortes de choses inutiles sur le théorème de Desargues, par exemple qu'il n'est pas valable dans le plan projectif octonionique, ou qu'il est une conséquence du théorème de Pappus mais que le contraire n'est pas vrai ; puis je vais parler des configurations (n3) puisque Desargues fournit un (10₃) et Pappus un (9₃) je vais commencer à dire qu'il y a un (8₃) essentiellement unique mais pas sur n'importe quel corps et un (7₃) idem, puis je vais digresser sur Cremona-Richmond qui est un magnifique (15₃), et là j'en viendrai à parler des droites sur la surface cubique ; et si j'en viens à évoquer le très joli texte de Cremona de 1877 (Teoremi stereometrici dai quagli si deducono le proprietà dell'esagrammo di Pascal, Reale Accademia dei Lincei) dans lequel il explique comment déduire le théorème de l'hexagone de Pascal, qui est une généralisation de celui de Pappus, de la considération judicieuse d'une surface cubique avec un point double ordinaire de type (A₁), et que les 60 points de Kirkman de l'hexagramme mystique forment 6 configurations de Desargues (une par pentade sur les six points de l'hexagone) et comment il faut les étiqueter, je n'en aurai jamais fini ! Rien qu'en écrivant cette prétérition j'en ai dit plus que ce que je pensais, alors imaginez si j'écrivais vraiment une entrée sur le sujet…

Entre autres activités chronophages, j'en suis toujours à essayer d'apprendre à manier une moto. (Peut-être que si j'avais su que ç'allait être aussi long, je n'aurais pas essayé de passer le permis A2, mais maintenant qu'il commence, à force de progrès logarithmiques, à devenir plausible que je puisse éventuellement à terme pouvoir envisager d'imaginer le présenter, autant aller jusqu'au bout.) L'an dernier, donc, j'étais un peu dans le même cas s'agissant d'apprendre à conduire une voiture : ça va bientôt faire un an que j'aurai passé le permis B — j'ai l'impression que ça fait une éternité.

Je me disais justement l'autre jour que le fait d'avoir passé le permis m'a au moins fait progresser sur une chose, c'est ma connaissance de la géographie de l'Île-de-France. Parce que, avant, en bon Parisien-qui-n'a-même-pas-le-permis, mon savoir en la matière s'arrêtait très distinctement au boulevard périphérique : mon poussinet et moi passions nos week-ends à nous promener dans Paris et n'allions que très exceptionnellement nous aventurer dans les contrées barbares qui s'étendent au-delà du pomerium. Bon, comme j'ai grandi à Orsay, je savais quand même situer les communes de la vallée de Chevreuse, mais c'est à peu près tout. Maintenant que le poussinet s'est acheté une voiture et que nous sommes passés résolument dans le club des vilains pollueurs (enfin, le week-end), nos terrains de balade se sont beaucoup élargis et j'ai une idée nettement plus précise de comment s'agencent les communes et les routes de ma région natale.

Il y a un sentiment que j'aime beaucoup (et qui mériterait peut-être à figurer dans le le Dictionary of Obscure Sorrows), c'est le petit déclic mental qui se produit quand je réussis enfin à correctement situer géographiquement un endroit que je connais, par exemple un endroit où je suis souvent allé quand j'étais petit, ou encore quand je me rends compte que tel endroit que je connaissais est à côté de tel autre et que je ne m'en étais pas rendu compte (voir aussi la note #6 ci-dessous). C'est un déclic de clarté un peu semblable à celui que j'aime tellement quand j'ai la réponse à une énigme ou à un problème de maths qui me plaît. Or il y a quantité d'endroits en Île-de-France où je suis passé quand j'étais petit, des trajets que j'ai faits en voiture[#4] avec mes parents, peut-être même à de nombreuses reprises, et que je ne pouvais absolument pas situer, et c'est une grande satisfaction pour moi de pouvoir enfin les situer correctement sur une carte, ou d'aller mettre les pieds à un endroit que je n'avais vu qu'en passant en voiture[#5].

[#4] Quand on va d'Orsay à Paris en voiture, outre qu'il y a principalement deux trajets possibles (via la N118 pour atteindre le pont de Sèvres et l'ouest de Paris ou via la A10+A6 pour rejoindre le sud), il y a aussi toutes sortes d'endroits où il faut faire des choix, c'est-à-dire se placer sur la bonne voie, même si certains de ces choix sont sans importance (par exemple, il y a deux branches de la A6, la A6a et la A6b, mais il y a en fait toutes sortes de moyens de passer de l'une à l'autre). J'avais plus ou moins inconsciemment mémorisé ces choix, mais je comprends enfin maintenant où mènent les différentes branches possibles à chaque endroit, et aussi à quoi ressemblent les endroits que la voie rapide traverse. • TODO : écrire quelque chose sur l'interconnexion entre la A86 et la A6, qui n'est que partielle, et ce qu'il faut faire pour chaque combinaison possible entre une direction d'où on vient et une direction où on veut aller.

[#5] À titre d'exemple, je suis passé plein de fois à cet endroit en voiture avec mes parents (quand nous allions depuis Orsay rendre visite à des amis qui habitaient Sèvres) : à gauche, Bièvres et la vallée du même nom, à droite, la forêt de Verrières. Il y a trois semaines, le poussinet et moi sommes allés nous promener dans la forêt de Verrières, et j'ai pu regarder ce même endroit depuis un autre point de vue — c'était presque une épiphanie géographique.

À cet égard, je regrette, quand j'ai préparé le permis lui-même, de ne pas avoir fait plus attention aux endroits par où je passais pendant les leçons (j'aurais pu, par exemple, mettre mon téléphone en mode enregistrement GPS pour garder trace des trajets). Au début, nous allions le plus souvent au cimetière de Chevilly-Larue, j'ai pu reconstituer de mémoire les trajets aller et retour typiques[#6], et encore, avec quelques hésitations ; j'ai pu retrouver quelques autres endroits qui m'avaient marqué, par exemple ici où il faut penser à clignoter à gauche puisqu'on ne peut pas continuer tout droit (en fait, j'ai beaucoup circulé à l'Haÿ-les-Roses), mais il y a aussi plein d'autres endroits où je suis passé pendant mes leçons de conduite, dont j'ai gardé une mémoire visuelle mais que je ne sais plus replacer sur la carte.

[#6] Même sur ce tout petit trajet, j'ai eu l'occasion, en le reconstituant sur Google Maps, de faire une petite découverte géographique : l'endroit où le trajet aller et le trajet retour se croisent n'est pas, en fait, un vrai croisement, il y a un pont à Arcueil où nous passions au-dessus à l'aller et en-dessous au retour, et je n'avais pas du tout fait le lien entre ces « deux » endroits.

Quand je préparerai l'épreuve de circulation du permis moto (enfin, espérons que ça finisse par arriver !), j'essaierai de penser à enregistrer les trajets par GPS.

Pour revenir à la géographie francilienne, mon poussinet et moi avons entrepris de faire le tour des forêts, histoire de changer un peu des parcs et jardins plus aménagés :

Forêt de Fontainebleau (du côté de la Croix du Calvaire)
Forêt de Meudon
Forêt de Montmorency
Forêt de Compiègne (du côté du belvédère des Beaux Monts) (d'accord, techniquement, ce n'est pas en Île-de-France)
Forêt de Sénart
Domaine et forêt de Marly
Forêt de Saint-Germain-en-Laye
Forêt de Montmorency
Forêt de Rambouillet (du côté des étangs de Hollande)
Forêt des Fausses Reposes
Forêt de Verrières
Forêt de Meudon
Haute Vallée de Chevreuse (du côté de Port-Royal-des-Champs)
Forêt de Fontainebleau (du côté du Mont d'Ussy)
Haute Vallée de Chevreuse (abbaye des Vaux-de-Cernay)
Forêt de la Malmaison

Comme je le disais dans cette entrée passée après avoir visité les forêts de Marly et Louveciennes, j'ai tendance à penser une forêt c'est une forêt, et en Île-de-France elles doivent toutes se ressembler (ou sinon, être aussi variées d'un point à l'autre de la même forêt qu'entre deux forêts de la région), mais en fait non, il y a vraiment des différences, même si je n'arrive pas bien à mettre le doigt dessus, dans les essences représentées (je suis complètement nul en botanique donc je ne saurai pas être plus précis), dans la densité d'arbres, dans le relief, dans le type de sol, etc. — j'aurais pu ajouter : dans le fait que la forêt soit exploitée ou non et dans les coupes qui y ont été faites (et qui jouent sur l'âge des arbres). La forêt de Fontainebleau ne ressemble vraiment pas aux autres dans ma liste ; à l'inverse, il faut admettre que les forêts de Meudon, des Fausses Reposes, de Verrières et de la Malmaison se ressemblent beaucoup, c'est normal, elles sont très proches géographiquement, mais même là il y a des différences ; ceci étant, je les confonds déjà un peu dans ma tête donc je ne pourrais pas faire un petit guide (ça doit aussi dépendre des endroits que nous avons visités, et, de façon cruciale, de la saison où nous sommes passés puisque évidemment on n'a pas la même impression d'une forêt en mai, en octobre ou en février).

Quant à l'abbaye des Vaux-de-Cernay, je mentionne qu'on peut y prendre le brunch dans la salle capitulaire : c'est cher, mais pour un bon repas dans le cadre exceptionnel, je trouve que ça vaut le coup. (Quelques photos ici sur Twitter.)

Sinon, dans un genre nettement moins bucolique que Cernay, la semaine dernière, le poussinet et moi sommes allés jeter un coup d'œil (de l'extérieur !) au poste de transformation électrique de Villejust, sans doute un des plus gros de France (voire d'Europe ?) : il s'agit d'un des postes de transformation de la boucle ceinturant Paris à 400kV (et soutenant une seconde ceinture à 225kV plus proche de la capitale) : si on a comme moi une certaine fascination pour l'électricité de puissance, c'est assez impressionnant à voir — que ce soient les rangées d'isolateurs dans le poste lui-même ou les alignements de câbles qui y conduisent. (Quelques photos ici sur Twitter.) C'est d'ailleurs facile de localiser ce poste sur une carte ou dans la réalité : chercher où convergent un nombre faramineux de lignes à haute tension !

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(dimanche)

Et maintenant, un peu de logique linéaire

Je traîne depuis longtemps l'idée de vulgariser quelques notions de logique linéaire. Du point de vue de la vulgarisation, la logique linéaire a ceci de sympathique que c'est quelque chose mathématiquement à tellement « bas niveau » que je n'ai besoin de présupposer aucune sorte de connaissance mathématique préalable pour en parler : en principe, on peut la considérer comme un pur petit jeu syntactique dont les règles ne sont pas très compliquées — même si, présenté sous cette forme, il risque de ne pas apparaître comme très intéressant, et même s'il est bon d'avoir du recul pour avoir une idée de quelles règles appliquer à quel moment, la compréhension des règles elles-mêmes ne nécessite pas de savoir particulier. Du point de vue personnel, la logique linéaire est quelque chose qui me frustre beaucoup parce que, d'un côté, je la trouve extrêmement élégante et joliment symétrique, de l'autre, à chaque fois qu'elle semble avoir une application ou une interprétation quelque part, on se rend compte qu'il y a une note en bas de page qui fait que ce n'est pas vraiment la logique linéaire (il y a par exemple un axiome en plus, ou un connecteur en moins, ou seulement un fragment du système, ou quelque autre variation), et l'élégance est rompue ; et aussi, pour cette raison, l'intuition qu'on peut se former est brouillée.

De quoi s'agit-il ? D'un système formel inventé par le logicien français Jean-Yves Girard en 1987. J'avoue ne guère avoir d'idée de ce qu'il voulait faire avec, parce que les textes de Girard sont… un peu inhabituels… bourrés de mots qu'il ne définit pas, de références cryptiques, et de blagues dont on se demande si ce sont des blagues (comme l'intervention insistante du broccoli dans beaucoup de ses papiers). Mais depuis, elle a trouvé diverses applications et connexions : en logique, en informatique théorique ou plus appliquée, en algèbre et théorie des catégories, en théorie des jeux et même en physique quantique (sauf qu'à chaque fois, comme je le dis ci-dessus, il y a quelque chose en plus ou en moins) ; mais je ne compte pas essayer de décrire ces applications et connexions, qui sont pourtant sans doute ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire, parce que je n'ai pas l'espace ni le temps pour ça.

Bref. Avant d'expliquer quelles sont les règles du jeu, il faut que j'essaye de donner une idée de ce dont il s'agit (en agitant les mains). On parle de logique linéaire, et il s'agit effectivement d'une généralisation de la logique classique, mais ce terme risque de donner une impression tout à fait fausse, et on devrait peut-être plutôt s'imaginer que ça s'appelle formalisme d'échanges ou synallagologie universelle ou quelque chose de ce genre (le seul problème du mot synallagologie est que personne ne sait ce qu'il veut dire puisque je viens de l'inventer… mais à part ça, il est parfait). La différence essentielle est la suivante : en logique usuelle, si on fait un raisonnement tendant à démontrer une conclusion X à partir d'hypothèses A, B et C, disons, on peut utiliser librement A, B et C dans le cours du raisonnement, chacune aussi souvent qu'on veut (on peut aussi, d'ailleurs, ne pas du tout utiliser une hypothèse) ; la logique linéaire, pour sa part, exige que chacune des « hypothèses » (qu'il vaut mieux, du coup, ne pas considérer comme des hypothèses) soit utilisée une et une seule fois : on ne peut ni les multiplier ni les faire disparaître (évidemment, il y aura des moyens de marquer des hypothèses spéciales qu'on peut multiplier et/ou faire disparaître, mais ce n'est pas le cas par défaut) ; dans ces conditions, il vaut mieux, donc, considérer qu'on n'a pas du tout à faire à une logique, à des raisonnements et à des hypothèses et conclusions, mais à des échanges (gestion de ressources abstraites, transactions économiques, réactions chimiques, que sais-je encore) qui ont des entrées (réactifs) et des sorties (produits), ou quelque chose comme ça. Par exemple, la logique linéaire pourrait concevablement servir à formaliser des contrats financiers (j'avais déjà évoqué quelque chose de ce genre), mais il ne faut pas s'imaginer que la logique linéaire elle-même dira grand-chose d'intéressant : de même que la logique classique ne fournit que le langage le plus basique au-dessus duquel on peut bâtir des raisonnements (il faut ajouter des axiomes intéressants pour obtenir quelque chose d'intéressant), la logique linéaire n'est qu'un cadre, en lui-même extrêmement primitif pour possiblement décrire des échanges.

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(lundi)

Ma fascination pour les constitutions

Je suis depuis très longtemps fasciné par les constitutions et par le droit constitutionnel. Pas tellement le droit constitutionnel sous l'angle du droit positif, puisque je ne suis pas juriste ou alors seulement juriste du dimanche ; ni le droit constitutionnel en tant qu'instrument politique, parce que la politique m'agace et que je n'en parle qu'un peu à reculons (cf. les quelques premiers paragraphes de cette entrée) ; mais plutôt, vu que je suis geek éclectique, le droit constitutionnel en tant que construction intellectuelle voire artistique. Il y a peut-être une zone du cerveau partagée avec les langues (étrangères), qui de même ne m'intéressent pas tellement en tant que moyen de communiquer qu'en tant que constructions intellectuelles (ahem). Et de même qu'une partie de cet intérêt pour la linguistique se manifeste, ou se manifestait quand j'étais ado, par l'invention de toutes sortes de langues bizarres — pas forcément destinées à être utiles, ni même utilisables, mais à explorer l'espace des langues possibles[#] ou simplement à m'amuser —, de même, je m'amusais à inventer des constitutions bizarres, pas forcément en recherchant à dessiner le régime idéal ou qui convînt à mes idées politiques mais simplement à explorer les possibilités de l'exercice.

[#] Je persiste à penser (même si plus d'un linguiste s'est moqué de moi à ce sujet) qu'il y a un intérêt scientifique réel à créer des langues imaginaires artificielles (et à ensuite essayer de les apprendre, de communiquer avec, etc., et de mesurer toutes sortes de paramètres objectifs ou cognitifs), notamment pour découvrir (A) ce qui est logiquement possible dans l'espace des langues (car contrairement à ce qu'on m'a plusieurs fois affirmé, ce n'est pas toujours évident de savoir ce qui est logiquement possible sauf à aller construire des exemples et contre-exemples — si ça l'était, les mathématiques ne seraient pas très intéressantes) et/ou (B) ce qui est humainement possible (à apprendre ou à utiliser), et toutes sortes d'autres nuances entre les deux. Je pense, de même, qu'il y a possiblement un intérêt scientifique à concevoir des constitutions imaginaires, même s'il est évidemment plus difficile de mener ensuite des expériences à leur sujet.

J'ai le souvenir d'avoir mentionné à mes parents, quand j'étais enfant, à propos d'un point quelconque de droit, que je serais curieux de lire la Constitution américaine (c'était avant le Web, et à l'époque on n'avait pas ce genre d'information à portée de doigt). Ma mère (qui ne devait pas si bien connaître son fils 😉) a fait une remarque comme quoi c'était certainement affreusement technique, ennuyeux et illisible. (Dans la réalité, la Constitution américaine est assez facile à comprendre, au moins dans ses grandes lignes, même pour le non-initié.) Sur le moment, je n'ai pas insisté.

Mais, plus tard, je suis tombé par hasard en librairie sur un livre de la collection GF intitulé Les Constitutions de la France depuis 1789, contenant le texte de ces constitutions[#2] accompagné d'un très bref commentaire de chacune. J'ai lu ça avec passion (et ça m'a aussi motivé pour en apprendre plus sur l'Histoire de France en général, afin de comprendre le contexte, d'autant plus que le XIXe siècle, pourtant si singulièrement important, se retrouvait régulièrement escamoté faute de temps dans les cours d'Histoire du secondaire et il me semble bien que personne à l'école ne m'a vraiment parlé de la Monarchie de Juillet ni du Second Empire !).

[#2] On peut trouver ces textes sur le site du Conseil constitutionnel. Cependant, contrairement au livre que je mentionne, le Conseil constitutionnel omet celle de l'État français sous Vichy, conformément à la fiction juridique selon laquelle ce régime n'aurait jamais existé : je comprends le désir de dire que ce n'était pas la France voire Vichy ? jamais entendu parler (comme Louis XVIII qui avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté, qualifiait [l'année 1817 de] la vingt-deuxième de son règne pour faire semblant que Napoléon n'avait jamais existé). Mais, outre que je ne sois pas certain que cette approche soit la plus propice à l'examen des crimes du passé, elle demande une acrobatie juridique complètement invraisemblable dans laquelle on fait comme si Vichy n'avait jamais existé mais on en valide quand même « rétroactivement » certains actes, ce qui est d'une mauvaise foi hallucinante. (Il me semble d'ailleurs qu'il y en a longtemps eu un dans le règlement intérieur du métro parisien affiché dans toutes les stations — probablement le décret du 22 mars 1942 —, et j'ai vu quelque part la date entourée avec la mention Vichy !!!.) Toujours est-il que, pour le geek qui s'intéresse aux constitutions comme des constructions intellectuelles, celles de Vichy ou de n'importe quelle dictature est évidemment aussi intéressante parce qu'il faut aussi étudier comment les dictatures fonctionnent et comment elles prétendent fonder ou organiser leurs pouvoirs.

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(jeudi)

Je continue d'apprendre à manier une moto

Pour ceux qui ont raté l'épisode précédent, je vous le résume très succinctement : je me suis inscrit (en septembre) pour passer le permis moto. Pour l'obtenir, je dois passer successivement une épreuve hors circulation (ou plateau), puis une épreuve en circulation (ou conduite) : je ne parle ici que de la première, parce que j'en suis toujours à ce point-là. Cette épreuve est composée de cinq exercices, chacun noté A, B ou C (sauf le premier, qui ne peut pas être noté C) : la condition pour valider l'épreuve est d'obtenir au moins deux A et aucun C sur l'ensemble des cinq exercices[#]. Les 2e, 3e et 4e exercices (respectivement parcours lent, freinage d'urgence et slalom+évitement) sont des parcours à effectuer avec la moto sur un terrain de 130m×6m appelé plateau ; on dispose de deux essais pour y arriver (sauf en cas de chute). Je fais un nouveau petit point sur le sujet parce que je m'ennuie.

[#] Comme je le disais, d'ailleurs, ce système de notation est assez stupide : il y a deux des cinq exercices où il est quasiment impossible d'obtenir la note B (presque toutes les erreurs entraînent la note C). Toute personne ayant un minimum de sens logique doit bien voir que, s'il y a deux exercices où on n'obtient jamais de B, la première condition dans obtenir au moins deux A et aucun C est impliquée par la deuxième, et du coup, la distinction entre A et B disparaît effectivement : mais alors, le premier exercice, qui ne peut entraîner que les notes A et B, n'a plus aucun intérêt !

J'ai maintenant fait 50 heures de formation réparties sur 16 séances et sur un peu plus que 13 semaines (en comptant une interruption pour tendinite). Et, oui, c'est très long. (Je n'ai pas de statistiques précises, et je ne crois pas qu'il y en ait, mais je crois comprendre que, à la louche, la plupart des candidats réussissent l'épreuve après environ la moitié de ce temps.) J'arrive actuellement « souvent » à réussir chacun des différents exercices, — où souvent est à comprendre comme signifiant quelque chose autour de 2 fois sur 3, peut-être un peu plus. Ce qui devrait suffire à passer l'examen[#2][#2b] si la réussite de chaque tentative était une variable aléatoire indépendante des autres avec cette probabilité. L'ennui, c'est que ce n'est pas du tout le cas : à chaque séance, et dans une moindre mesure à chaque fois que je change d'exercice ou qu'on change la disposition du parcours (il y a deux dispositions qui sont miroir l'une de l'autre), je commence par me planter lamentablement environ trois fois avant de retrouver mes marques et d'y arriver ensuite assez reproductiblement.

[#2] [Graphe de p↦(1−(1−p)²)³]Si on a trois exercices à passer et que, pour chaque exercice on a droit à deux essais pour y arriver, la réussite à chaque essai étant indépendante de probabilité p, la probabilité de réussir l'épreuve vaut (1−(1−p)²)³ = 8p3 − 12p4 + 6p5 − p6, fonction dont le graphe est tracé ci-contre (en bleu-vert ; avec la fonction identité en mauve pour comparaison). On peut se rappeler ce que j'avais raconté sur les « amplificateurs de probabilité » (mais celui-ci n'est pas symétrique par rapport à ½) ; ici, il y a un point d'inflection à p = (5−√5)/5 ≈ 0.55, donc on peut dire que l'épreuve vise à sélectionner les candidats qui ont un taux de réussite par essai dans ces eaux-là. Et j'ai tendance à dire que, sur ce plan-là, la procédure n'est pas trop mal faite pour rejeter les mauvais candidats tout en gardant une certaine tolérance pour les erreurs aléatoires.

[#2b] Ajout / éclaircissement : Je devrais préciser (parce que ce n'est sans doute pas clair en lisant mon entrée) que je n'ai pas spécialement de problèmes par ailleurs pour le maniement de la moto en général ; en tout cas, pour la circulation sur trajet vers et depuis le plateau, il me semble que je m'en sors tout à fait correctement. (Ça ne m'empêche pas de trouver ça stressant de se faufiler entre les voitures ou, pire, entre les camions sur l'A6, mais c'est autre chose.) Les difficultés que j'ai concernent vraiment les exercices techniques de l'épreuve plateau, quand je suis à froid.

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(dimanche)

Quelques questions soulevées par le Brexit

Dans l'entrée précédente, j'ai essayé de résumer la situation fort confuse du Brexit jusqu'à maintenant (et ça a été beaucoup plus long que prévu). Entre temps, les choses sont devenues encore plus confuses et chaotiques : d'un côté, la CJUE a confirmé que le Royaume-Uni avait bien le droit d'annuler unilatéralement sa décision de quitter l'Union européenne, de l'autre, le gouvernement de Sa Majesté a annulé le vote qui était prévu (et semblait parti pour perdre) devant faire avaliser par le Parlement l'accord de divorce trouvé avec l'UE, et on ne sait pas du tout ce qu'il compte faire maintenant. Toutes les possibilités restent actuellement concevables : ratification de l'accord qui est sur la table, un accord différent suite à une prolongement de la période de négociations, no-deal (= sortie brutale sans accord), un second referendum (dont les termes restent complètement à préciser), ou sans doute encore d'autres choses, en passant bien sûr par un changement de Premier Ministre ou de majorité. Pour une sorte de compte-rendu de la situation politico-diplomatique, je peux aussi signaler ce discours très intéressant tenu le par Ivan Rogers à l'Université de Liverpool où il évoque neuf « leçons » du Brexit jusqu'à présent. Par ailleurs, l'union européenne a commencé à planifier des mesures à appliquer en cas de no-deal, le Royaume-Uni prétend s'en préoccuper aussi, mais il est clair que la tâche de leur côté est tellement immense qu'ils ne peuvent pas faire quoi que ce soit de sérieux en les quelques mois qu'il leur reste si l'accord obtenu n'est pas accepté.

Une chose au moins est certaine : le Royaume-Uni n'en a pas fini de parler du Brexit : quoi qu'il arrive, ce débat et la division de la société qu'il a révélée vont continuer à hanter le pays pendant longtemps. (Dans ce micro-documentaire, un journaliste italien imagine une réécriture de l'Enfer de Dante où le Royaume-Uni est condamné à débattre indéfiniment du Brexit. Voir aussi cet article sur les dangers liés au fait que le débat est à la fois important et ennuyeux.)

Dans cette entrée-ci, je voudrais proposer quelques questions politiques générales qui me semblent suggérées par la situation, mais pas forcément par ses évolutions toutes récentes. Comme j'ai pris énormément de temps pour l'écrire, mes idées sur ce que je voulais dire ont changé plusieurs fois, et le résultat n'est peut-être pas très cohérent, et certainement pas très équilibré. Mais comme le temps passé dessus commence à s'éterniser et que j'en ai marre de penser au Brexit, je publie ça comme ça. Tant pis, ça vaut ce que ça vaut.

La plus évidente, bien sûr, que je ne veux pas vraiment discuter, mais je ne peux pas ne pas au moins l'évoquer, c'est si l'on pense que le Brexit est souhaitable. C'est une question pour les Britanniques, évidemment, qui sont manifestement très divisés à ce sujet (et ne le sont pas moins au lendemain du referendum qu'ils ne l'étaient à sa veille). Si j'étais moi-même Britannique[#], je n'ai absolument aucun doute sur le fait que l'eurobéat que je suis aurait voté pour rester, et aurait été absolument effondré[#2] des résultats du vote. Mais c'est un avis personnel et, à un certain niveau, je comprends ceux qui ont l'impression d'avoir été dépossédés de la grandeur de leur pays[#3] par ce qu'ils ressentent comme un léviathan bureaucratique contre lequel ils espèrent take back control. Même sans être Britannique, on peut se demander si et dans quelle mesure quitter l'UE peut être une bonne chose pour le Royaume-Uni : économiquement je suis persuadé que c'est une idée désastreuse, mais je saisis l'agacement de voir l'économie prendre une importance démesurée en politique, et je ne crois pas que ce soit une saine tactique que de dire aux électeurs qu'ils ont le choix entre A et B mais qu'ils doivent choisir A parce que B serait un désastre économique (c'est essentiellement ce que je disais ici). Nettement plus intéressante est la question de savoir si le Brexit peut être une bonne chose pour l'UE, mais je ne vais pas en parler ici[#4].

[#] Dans la mesure où ce genre de conditionnelles a un sens, du moins.

[#2] J'ai beaucoup pleuré suite à l'élection de Trump, je pense que voir mon pays quitter l'UE me ferait un effet considérablement plus fort. J'avais notamment expliqué ici (et ) que je sentirais la même violence symbolique à perdre la citoyenneté européenne qu'à être déchu de ma nationalité pour une autre raison.

[#3] Quelque chose comme ça, peut-être ? (Si je n'étais pas modérément agoraphobe, j'assisterais bien à la Last Night of the Proms à Hyde Park, parce que je trouve un charme indéniable — un peu comme l'esthétique steampunk, peut-être — à ces airs patriotiques anglais ou britanniques que sont Land of Hope and Glory, Jerusalem, Rule, Britannia! et d'ailleurs aussi I Vow to Thee, My Country (ça ne m'empêche pas d'en trouver les paroles éminemment détestables politiquement, je souligne : mon appréciation est purement esthétique). Faites-moi penser à parler un jour de la très bizarre liste de textes et paroles de chansons que je connais par cœur sans très bien savoir pourquoi, et parmi laquelle on trouve pas mal d'hymnes nationaux ou patriotiques ou encore L'Internationale.)

[#4] Entre autres parce que je ne sais pas ce que j'en pense (et je ne sais donc toujours pas si, au bout du compte, je souhaite pour l'UE que le Brexit ait lieu). Certainement, quelqu'un comme moi qui comme Victor Hugo rêve des États-Unis d'Europe, sait que quand Winston Churchill les appelait aussi de ses vœux, il pensait au continent sans le Royaume-Uni, et je rends ce pays en bonne partie responsable d'avoir transformé les idées fédéralistes de Spaak et de Monnet en un vaste espace de libre-échange économique des Canaries jusqu'à la Laponie et des Açores jusqu'à Chypre — ce qui n'est pas mon rêve à moi. D'un autre côté, les progrès de l'Histoire viennent parfois des endroits où on ne les attend pas : les traités de Rome doivent beaucoup à l'invasion soviétique de la Hongrie et à la nationalisation par Nasser du canal de Suez.

Une question plus générale et inquiétamment prégnante en cette époque est de savoir ce que doivent faire des dirigeants politiques si une idée complètement fausse se répand dans l'opinion des électeurs. Je ne parle pas ici de l'idée pour le Royaume-Uni de quitter l'UE ni même de celle de rompre à terme tous les liens avec elle, mais de la représentation des conséquences d'un no-deal.

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(vendredi)

Une tentative pour résumer la situation chaotique du Brexit

Références croisées : J'ai parlé du Brexit ici (à l'extrême fin de l'entrée), ici à propos de la campagne électorale (et des arguments détestables utilisés par les deux camps), ici sur quelques points juridiques, ici au lendemain du referendum, et ici à propos de l'excellent livre d'Ian Dunt sur le sujet (le même Ian Dunt écrit régulièrement ici sur le sujet).

Quelle que soit l'opinion qu'on a sur le fond, toutes les personnes ayant un peu suivi l'actualité politique britannique de ces deux dernières années peuvent au moins être d'accord avec ceci : c'est un chaos invraisemblable.

Essayons de résumer ce que je crois avoir compris.

(Méta : En fait, je comptais écrire une entrée sur les questions démocratiques que soulève le Brexit, notamment sur la question de savoir dans quelle mesure et à quelles conditions il est légitime de rejouer un referendum, ou comment faire un choix démocratique entre trois options ; et ceci devait être simplement le résumé préliminaire rappelant le contexte avant de discuter ces questions. Mais ce résumé préliminaire s'est avéré déjà si long et compliqué que je préfère publier juste ça pour l'instant, plutôt que de risquer voir cette entrée finir dans les limbes des entrées que je commence et que je ne finis jamais.)

Les Britanniques ont voté (le ), dans un referendum consultatif, pour quitter l'Union européenne (51.9% leave, 48.1% remain — sur 72.2% de participation exprimée). Le gouvernement de David Cameron, qui avait appelé ce referendum en espérant le résultat contraire, a promptement démissionné ; le parti conservateur majoritaire a (après une série de trahisons digne d'une pièce de Shakespeare) nommé Theresa May pour lui succéder, et celle-ci est devenue Première ministre le . Le , Theresa May a officiellement notifié formellement au Conseil européen, conformément à l'article 50 du Traité sur l'Union européenne, l'intention du Royaume-Uni de quitter cette dernière. (Cela a fait suite à une bataille juridique compliqué pour savoir si le droit de le faire appartenait au gouvernement ou s'il fallait l'accord préalable du Parlement : cette question juridique a été tranchée selon cette dernière interprétation par la Cour suprême du Royaume-Uni, et la loi autorisant le gouvernement à agir a été approuvée le .) • À partir de cette notification, le Traité prévoit un délai de deux ans : si un accord de sortie est conclu dans ce délai entre l'Union européenne (représenté par le Conseil européen votant à la majorité qualifiée et avec l'accord du Parlement européen votant à la majorité simple) et l'État sortant (le Royaume-Uni, donc), cet accord s'applique pour déterminer les conditions de sortie ; sinon, au bout de deux ans, l'État sortant cesse d'être membre de l'Union sans aucun accord (no-deal Brexit). Ce délai ne peut être prolongé que par un accord unanime[#] du Conseil européen.

[#] Je ne sais pas qui a fumé cette idée que l'accord se conclut à la majorité qualifiée mais que pour étendre les négociations il faut l'unanimité : ça semble complètement absurde et illogique et je ne vois aucune justification politique, juridique, ou en théorie des jeux, à une telle procédure. Mais passons.

Des négociations ont, donc, été menées entre l'Union européenne et le Royaume-Uni : l'Union européenne était représentée par Michel Barnier pour la Commission (laquelle négocie selon des instructions données par le Conseil européen) et Guy Verhofstadt pour le Parlement ; le Royaume-Uni était représenté par son ministre du Brexit, c'est-à-dire David Davis pour l'essentiel du temps (puis Dominic Raab, qui a lui-même démissionné récemment). • L'Union européenne s'est notamment fixé trois objectifs impératifs dans les négociations : (1) le respect des droits des citoyens de l'Union au Royaume-Uni (à charge de réciprocité), (2) le règlement de la contribution financière du Royaume-Uni au budget de l'Union, et (3) la préservation de l'accord du sur le statut de l'Irlande du Nord et notamment l'absence de toute frontière « dure » entre l'Irlande du Nord et l[a République d']Irlande. De manière plus politique, elle a aussi insisté sur l'impossibilité de séparer les quatre libertés constituant l'accès au Marché unique (libre circulation des biens, services, capitaux et personnes).

Dès le début des négociations, Theresay May a, avec l'intention d'obtenir une plus large majorité pour négocier, provoqué des élections anticipées au Royaume-Uni. Le résultat de ces élections (qui ont eu lieu le ), manifestement contraire aux attentes de la Première ministre, a été que son parti conservateur a perdu sa majorité absolue à la Chambre des Communes tout en restant le parti le plus important en sièges et en nombre de voix. Pour conserver son siège, elle a dû obtenir le soutien, au moins partiel, du parti Démocrate Unioniste d'Irlande du Nord.

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(Thursday)

Gratuitous Literary Fragment #160 (legislative)

They made a mistake, Arthur declared at last, putting down the document. I know how to put your amendment to a vote.

He pointed a bony finger at a word in the text.

Arch-Treasurer he read. This bill creates a new duty for the Arch-Treasurer. This is their mistake. By established precedent, it means that the leader of any subgroup can request a review by the standing committee on Finance. And lodging a request for review is a privileged motion in the plenary. So when the president pro tempore opens the business of the day and before any debatable item pertaining to this bill, you must rise and make this request, and if necessary, raise a point of order to the effect that no debate can be held until the committee's review is delivered.

That's very well and good, but you are, of course aware that we have no members in the committee on Finance, so I don't see how that helps. Then I remembered: Ah, but the committee on Finance cannot review the bill. It cannot even convene! The Questors are under dispute. Are you suggesting obstruction?

I am not, Arthur explained: obstruction would not work, because the committee on Finance would be deemed to have approved the bill without further recommendation if it failed to meet. But, you see, there is a half-forgotten rule of procedure that, should a committee or subcommittee be unable to fulfill their duties, any matter for this committee can, at the behest of a single member of the bureau, be referred instead to the committee of the Whole.

The committee of the Whole…?

You're new so you have a good excuse for not knowing, but since it hasn't convened in well over a generation, even older members of this assembly have all but forgotten about it. The committee of the Whole House means that, well, the whole house sits as a committee. There used to be many provisions for this, but now only a handful of cases remain.

But how does this differ from the plenary, then? I can't get a vote there, how can I get one in the committee of the Whole?

Because committee rules apply. The committee of the Whole may consist of all members of the plenary, but it is not the plenary: the chair has no power to request a block vote or to prevent tabling of amendments.

A very elegant plan! And is there nothing the Capitoline Tower can do against it? Such as, remove references to the Arch-Treasurer?

They cannot modify the bill once entered in the Diet's records. If they withdraw it altogether and resubmit it in modified form, the doctrine of substantial similarity protects you. What they could do is withdraw it from the Diet and reintroduce it in the High Council instead. But the Arch-Chancellor distrusts the High Council too much: she won't even think of it. No, your amendment is safe.

⁂ Together with this other fragment and one yet to be written but whose title and theme you can easily guess, this is supposed to form a triptych.

And writing this turned out to be far more difficult than I expected: even with the freedom to make up the rules, figuring out a plausible situation in which an amendment might have the votes to pass in a legislative assembly but be procedurally blocked, and then inventing a (moderately interesting) procedural loophole that would make it possible to bypass the block, isn't all that easy. I ended up searching for inspiration by reading a random selection of the European Parliament's Rules of Procedure, the Companion to the Standing Orders for the House of Lords, Robert's Rules of Order, and far too many Wikipedia articles on various legislative bodies.

(I realized on this occasion that the French Wikipedia articles concerning the three assemblies of the French Consulat, namely the Tribunat, Corps législatif and Sénat conservateur, are far more detailed than last time I checked, so thanks to whoever wrote this).

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(mercredi)

La « peur surnaturelle »

Quand j'étais enfant, j'étais très branché ésotérisme (c'est peut-être entre autres pour ça que, après être passé par une phase où j'écrivais de la mauvaise Heroic Fantasy, je me sens maintenant exilé hors du royaume magique). Je serais incapable de dire dans quelle mesure j'y croyais ou dans quelle mesure c'était un jeu (je crois que la seule réponse possible est oui) : mon moi-de-1986 n'est plus là pour répondre à ces questions. Toujours est-il que, à l'école primaire, mon ami Laurent et moi avons passé un temps invraisemblable à nous passionner pour des « mystères », qui étaient des observations (parfois parfaitement triviales) autour de nous que nous élevions au statut de phénomènes à expliquer et autour desquels nous bâtissions toutes sortes de théories. L'un de ces phénomènes concernait un trou au fond de la cour de récréation de notre école (oui, un bête trou dans un mur en pierres — sans doute le débouché d'une ancienne canalisation, mais peut-être que c'est le fait que j'aie été exilé hors du royaume magique qui me fait dire ça) : nous sentions se dégager de ce trou une sorte de présence maléfique qui nous inspirait la peur, une peur très particulière à laquelle j'ai donné le nom de « peur surnaturelle » (l'histoire ne dit pas si c'est la peur elle-même qui est surnaturelle ou s'il faut comprendre peur du surnaturel). Plus tard, au collège, c'est un arbre mort situé dans un jardin voisin de la cour du collège qui m'inspirait cette « peur surnaturelle » (bon, si vous voulez une idée, chercher sinister tree sur Google Images montre vaguement que les gens sont d'accord sur ce que c'est qu'une forme d'arbre sinistre).

À nouveau, je ne sais pas dans quelle mesure je prenais ça au sérieux ou si je me rendais intéressant ou si j'aimais le frisson que ces histoires me procuraient (d'un autre côté, il n'était jamais question de fantômes, de sorcières, de vampires[#00], ou de quoi que ce soit de classique ; par ailleurs, maintenant, je déteste particulièrement les films d'horreur ou les films « qui font peur »), ou simplement si j'aimais jouer à faire semblant d'y croire. Je pense que je ne savais moi-même pas bien. Mais il est intéressant qu'une des choses qui m'ait fait changer fut de tomber, dans la bibliothèque de mon collège, sur un livre sur le triangle des Bermudes, qui commençait par énumérer plein de disparitions inexpliquées qui me donnaient froid dans le dos, et finissait par expliquer qu'en fait tout ça était bidon, qu'aucune des disparitions n'avait vraiment eu lieu ou que celles qui avaient eu lieu avaient des explications tout à fait simples : le choc pour moi fut un peu celui qu'on a dans le roman Le Pendule de Foucault d'Umberto Eco (désolé, je vais devoir divulgâcher) quand Lia démonte toutes les théories du complot construites autour du manuscrit codé. Et dans la mesure où je m'intéressais à ces « mystères » pour me rendre moi-même intéressant, j'ai dû me dire que ça me rendait encore plus intéressant de jouer à démonter le surnaturel que de jouer à le colporter. Quelque chose comme ça. Il y a sans doute une morale là-dessous, mais je ne sais pas bien quoi.

[#00] Ajout : Laurent me signale en commentaire que, même si je l'avais oubliée, il y avait bien une histoire de vampire parmi nos « mystères » d'école primaire (et quelqu'un que nous soupçonnions d'en être un), et maintenant qu'il me le rappelle, effectivement, je m'en souviens. J'ai l'impression que je croyais moins sérieusement à cette histoire-là (au moins au sens où elle ne me faisait pas sérieusement peur), mais, bon, ma mémoire n'est pas du tout fiable.

Toujours est-il que, si les « mystères » qui me passionnaient étaient imaginaires, la « peur surnaturelle », elle, était bien réelle : je veux dire que je n'ai aucun doute que j'éprouvais vraiment une sensation de malaise (fût-ce pour des raisons complètement inventées) à la vue de ce trou ou de cet arbre mort ou de plusieurs autres sources que j'ai identifiées à cette « peur surnaturelle ». Ce n'est pas la sensation de peur usuelle — la peur du danger — provoquant une décharge d'adrénaline, qui donne envie de fuir et qui fait battre le cœur rapidement ; c'est encore moins la peur sociale liée à la timidité et à l'anxiété quant aux relations humaines ; c'est une peur encore différente, que je décrivais ainsi dans ce fragment littéraire (dont je me rappelle seulement maintenant l'existence en voulant écrire cette entrée) :

La porte de l'épouvante […] les peurs les plus profondes, les peurs ancestrales — la peur du noir, la peur de l'inexpliqué et de l'inexplicable —, ces monstres qu'on croit vaincus par la civilisation mais qui ne sont que mal endormis dans une cachette dans les racines de notre inconscient, attendant leur heure et ne donnant qu'un pâle reflet de leur présence dans nos pires cauchemars.

(C'est aussi un peu ce que j'avais à l'esprit en écrivant cet autre fragment.)

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(mardi)

Quelques nouvelles en vrac

[Le poussinet devant l'étang de Chèvreloup]Je suis surpris de ne jamais encore avoir parlé dans ce blog de l'arboretum de Versailles-Chèvreloup, qui est pourtant un endroit tout à fait remarquable. Un arboretum, ce n'est pas vraiment un parc d'agrément (sauf celui de la Vallée-aux-Loups — juste à côté de la maison de Chateaubriand —, que j'aime aussi beaucoup, mais qui tient plus du jardin d'agrément que de l'arboretum), mais ce n'est pas non plus une forêt : c'est une sorte de juste milieu entre les deux, et j'aime bien m'y balader en faisant semblant de combler mon ignorance profonde sur les espèces végétales. L'arboretum de Chèvreloup est vraiment très grand (200 hectares) : jusqu'à récemment, seul un quart en était ouvert au public, mais maintenant on peut tout visiter.

Mon poussinet et moi avons visité deux fois (le et le , sachant que l'arboretum n'est ouvert que du 1er avril au 15 novembre), les deux fois il faisait un temps pourri, mais nous avions tout le parc pour nous tout seuls. (Je ne sais pas combien c'est fréquenté en temps « normal », mais là, c'était vraiment désert.) Et nous avons vraiment trouvé ça magnifique. Je recommande donc chaudement. Avec le principal bémol que c'est vraiment merdique d'accès en transports en commun !

En revanche, tant que j'y suis à parler d'arboreta, je ne recommande pas celui de Paris (dans le bois de Vincennes) : il n'a aucun intérêt et sert juste d'espace de pique-nique quand il fait beau. Si on est dans le coin et qu'on aime les beaux jardins, en revanche, il faut visiter ceux de l'école du Breuil, juste en face (dont dépend en fait l'arboretum), et qui sont, eux, impressionnants à voir au printemps ou en été.

[Un chevreau au Potager des Princes à Chantilly]

[Le poulailler du Potager des Princes à Chantilly]

[Le paon albinos du Potager des Princes à Chantilly]

[Les poneys du Potager des Princes à Chantilly]

[Des oies au Potager des Princes à Chantilly]

[Des chèvres naines au des Princes à Chantilly]

[Des cochons nains au Potager des Princes à Chantilly]

[Le jardin potager du Potager des Princes à Chantilly]

Samedi nous sommes allés à Chantilly visiter un petit jardin distinct du parc du château, et que nous avions raté lors de notre précédente visite : le Potager des Princes (autrefois parc de la Faisanderie). C'est plus un parc animalier pour enfants (style ferme pédagogique), et évidemment, en cette saison, c'est plus la faune que la flore qui présentait un intérêt, mais en tout cas, c'est mignon tout plein. Là aussi, le mauvais temps faisait que le poussinet et moi avions le jardin pour nous tout seuls.

Tant que j'y suis à parler de fermes pédagogiques, il y en a un certain nombre qui apparaissent dans Paris (il y a par exemple maintenant des chèvres naines et des moutons d'Ouessan au parc Kellermann), mais si on veut voir des animaux qui ne soient pas nains et qui ne soient pas là juste pour amuser les enfants, il y a la ferme de la Bergerie nationale de Rambouillet qui se visite.

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(dimanche)

Comment attribuer la responsabilité des émissions de CO₂ ?

Je veux souligner d'emblée que la question que j'ai l'intention d'évoquer ici n'a rien de subtil ou de profond, mais il me semble assez important et je l'ai rarement entendu évoquée dans les nombreuses discussions sur le sujet. Je souligne aussi que le CO₂ est un peu un placeholder [comment on dit ça en français ?] dans l'affaire : la remarque que je veux faire n'a rien à faire avec l'écologie, c'est plus une remarque comptable (voire philosophique) qui se trouve avoir une certaine pertinence en écologie, mais je pourrais parler d'émissions de foobars bleutés à la place de CO₂ ça ne changerait rien à ce que je veux raconter.

Le point de départ, c'est que mon poussinet et moi nous interrogions sur notre empreinte carbone et sur la manière de la réduire. Le point d'arrivée, c'est que la comptabilité de la chose est tellement obscure qu'on n'en a aucune idée, mais le poussinet a acheté des indulgences permettant de prétendre que, dans un certain sens, son bilan carbone est négatif (les indulgences ont été achetées sérieusement, mais démontrent un peu l'absurdité de la démarche).

Pour qu'il n'y ait pas de doute, ce dont je prétends que ça n'a pas beaucoup de sens intrinsèque, ce n'est pas de mesurer les émissions de CO₂, c'est de les attribuer à une cause particulière ou de les imputer à une personne ou organisation pour comptabiliser son « bilan carbone » : je répète que mon problème n'est pas écologique, il est comptable ; et je ne dis certainement pas ça pour remettre en cause l'importance d'essayer quand même de dresser des bilans carbones, encore moins pour minimiser la nécessité impérieuse de contrôler ces émissions : le problème est que pour le faire, il faut d'abord que les règles comptables d'attribution de la responsabilité soient claires, et je ne sais pas si elles le sont pour quelqu'un, mais pour moi elles ne le sont certainement pas.

Au niveau mondial, la comptabilité est assez claire : la quantité totale de CO₂ émise par les activités humaines me semble plutôt bien définie (ce qui ne veut pas forcément dire qu'elle soit très facile à mesurer, mais c'est une autre question). Au niveau d'un pays, la quantité émise par ce pays est aussi assez bien définie (mais il n'est pas clair que ce soit ce qu'on veut utiliser). Mais au niveau d'un type d'activité, d'une organisation ou d'un individu, les choses se corsent nettement, parce qu'il faut répartir le total, et la façon de le faire n'est pas du tout évidente.

Généralement parlant, ce qu'on voudrait définir, c'est les émissions de CO₂ que je cause. L'ennui, c'est que le verbe causer ne veut pas dire grand-chose. Philosophiquement, il faut sans doute imaginer deux mondes parallèles, le monde actuel et un monde hypothétique dans lequel je n'existe pas (ou je n'effectue pas l'action dont je cherche à mesurer le bilan carbone) ; mais ce que signifient ces mondes possibles est hautement douteux et essentiellement dans nos têtes, comme je le signalais naguère. Et les chaînes causales, même si elles étaient bien définies, pourraient nous entraîner dangereusement loin : cf. ce fameux poème illustrant le fait que la perte d'un clou peut aboutir à la perte d'un royaume — dans le même ordre d'idées, il est possible que la moindre de mes actions ait un bilan carbone catastrophique pour des raisons idiotes et imprévisibles, ce n'est sans doute pas ce qu'on veut comptabiliser. Je comprends et partage l'idée que les Américains qui ont contribué à faire élire Trump et les Brésiliens à faire élire Bolsonaro (entre autres exemples) portent leur part de responsabilité morale dans les conséquences que ces élections auront sur l'incapacité de l'Humanité à limiter les conséquences du désastre écologique qu'elle aura causé ; mais transformer cette part de responsabilité en chiffres serait beaucoup trop aléatoire et spéculatif pour avoir un sens.

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(jeudi)

D'autres termes compliqués sont écrits à propos de mon épaule

Résumé des épisodes précédents : Je savais depuis longtemps que mon épaule droite était facilement sujette aux tendinites (notamment quand je fais de la musculation, mais j'avais trouvé moyen que ça ne se produise plus), mais il y a un mois et demi je me suis fait un coup brusque à cette épaule en retenant une moto qui tombait sur le côté (à l'arrêt) : très peu de douleur sur le coup, mais les trois jours suivants ont été très douloureux, surtout la nuit, et j'étais incapable de lever le bras. Un radiologue m'a diagnostiqué des calcifications aux tendons supra-épineux et sub-scapulaire et une rupture transfixiante au moins du premier ; mais une IRM pratiquée la semaine suivante a contredit la rupture des tendons, et par ailleurs les douleurs ont progressivement diminué jusqu'à revenir essentiellement au statu quo ante.

En fait, je n'ai plus mal du tout sauf quand je fais un mouvement de musculation particulier — que j'ai donc logiquement arrêté de faire. C'est d'ailleurs assez fascinant parce que deux mouvements peuvent avoir l'air complètement équivalent et apparemment ils ne le sont pas : le mouvement que je ne peux plus faire est le développé des pectoraux sur machine (en position assise, légèrement inclinée) consistant à pousser vers le haut, main en pronation (i.e., paume vers le bas) — soit à peu près ce qu'on voit sur cette page — j'ai mal en gros au niveau de l'avant de la tête de l'humérus, au retour du mouvement ; alors que l'exercice qui a l'air assez équivalent et où on pousse à peu près à niveau horizontal (le point d'articulation des barres étant au niveau du sol plutôt qu'au-dessus de la tête) ne me pose pas de problème. J'aimerais bien savoir s'il existe des manuels et/ou des modèles mathématiques précis décrivant précisément la mécanique anatomique des bras et de l'épaule pour que je puisse comprendre comment les forces s'exercent et comment les efforts se répartissent ! Parce que déjà rien que pour ce qui est de la terminologie, à la fois des médecins et celle des sportifs a l'air d'obéir à une systématique qui n'est pas du tout transparente pour moi, et qui est très mal expliquée à la fois sur Wikipédia et sur tous les livres d'anatomie sur lesquels j'ai pu mettre la main ; et pour ce qui est de la cinématique ou, pire, de la dynamique des mouvements, je n'ai pas trouvé la moindre source d'information susceptible de m'éclairer. Mais passons.

Comme mon généraliste m'avait référé vers un chirurgien orthopédiste spécialiste de l'épaule, je suis allé le voir même si ça allait mieux. Je lui ai apporté, donc, des radios, des échographies et une IRM, et il m'a essentiellement dit c'est bien, mais on ne voit pas grand-chose là-dessus : allez passer un arthroscanner et revenez me voir (ça fera 80€ s'il vous plaît)

J'exagère, il m'a quand même fait faire quelques mouvements pour voir ce qui me faisait mal, mais ce qui l'intéressait surtout était une petite tâche sur une radio, que le radiologue avait interprété (et que l'IRM avait plus ou moins confirmé) comme une calcification au niveau du sub-scapulaire et dont il se demandait si ça ne pouvait pas être une petite fracture de la glène (divulgâchis : non, je n'ai pas de fracture de la glène). Il m'a donc adressé à un nouveau radiologue avec la lettre suivante :

Faire arthroscanner épaule droite : fracture de glène ou calcification du sous-scapulaire ?

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(jeudi)

Le retour du cruel Docteur No

Le Docteur No est de retour ! Il était plutôt occupé ces derniers temps à résoudre des problèmes informatiques, mais le voilà revenu et qui s'adonne à son passe-temps favori qui consiste à capturer des mathématiciens pour les soumettre à des énigmes idiotes (voir ici pour des épisodes précédents) :

Le cruel Docteur No a capturé 100 mathématiciens pour les soumettre à une épreuve démoniaque. Après avoir permis aux mathématiciens de se concerter initialement, il va placer sur la tête de chacun d'entre eux un chapeau portant un nombre entier entre 1 et 100 (inclus) de façon que chacun puisse voir le nombre porté par les chapeaux de tous les autres mais pas le sien. Les mathématiciens n'ont aucune information sur la manière dont les numéros seront attribués et il peut parfaitement y avoir des répétitions. Les mathématiciens n'auront plus le droit de communiquer à partir du moment où la distribution des chapeaux commence. Chacun devra émettre un avis sur le numéro qu'il pense que son propre chapeau porte : ces avis seront émis par pli secret et connus du seul Docteur No (i.e., les mathématiciens ne connaissent pas les réponses fournis les les autres). Le Docteur No est plutôt clément aujourd'hui : il libérera les mathématiciens si au moins l'un d'entre eux a fourni une réponse correcte (i.e., deviné le numéro que porte son chapeau) ; dans le cas contraire, il tuera tous les mathématiciens avec ses tortures particulièrement raffinées.

Les mathématiciens pourraient évidemment tous répondre au hasard (auquel cas ils auraient 63% de chances d'être libérés ; je laisse ça aussi en exercice mais ça n'a pas vraiment de rapport avec le problème). Mais en se concertant, ils peuvent s'arranger pour être certains d'être libérés : comment font-ils ?

La solution est simple, mais on peut perdre beaucoup de temps en cherchant dans la mauvaise direction. Je tire ça d'ici (la réponse est indiquée en rot13 dans un commentaire en-dessous) ; ce fil contient d'ailleurs un certain nombre d'autres devinettes rigolotes.

Sinon, voici un autre problème (pas vraiment une énigme), qui n'a absolument aucun rapport avec celui qui précède si ce n'est qu'il est venu à ma connaissance autour du même moment (il est inspiré de cette question mais c'est une variante assez différente du même genre d'idées) :

On considère n+1 objets et deux joueurs (Alice et Bob). Chacun des deux joueurs a un ordre de préférence (strict) sur les objets, et ces ordres de préférence sont connus de l'un comme de l'autre. Ils vont jouer au jeu suivant : chacun, tour à tour, va éliminer un objet, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un (après n tours, donc). Ce dernier objet est gagné par les deux joueurs (i.e., ils se le partagent, ou si on préfère on peut dire qu'il y en a deux copies et que chacun en reçoit une, bref, chacun cherche à maximiser la valeur qu'il accorde à l'objet restant). Le jeu est à information parfaite (les deux joueurs savent tout : ce que l'autre joueur veut, et ce qu'il fait). Quelle stratégie vont-ils appliquer (en fonction des deux ordres de préférence) ? Et comment peut-on prédire efficacement l'objet final ?

On peut le formaliser plus précisément ainsi : soient 1,…,n les objets, triés dans l'ordre de préférence d'Alice (du moins préféré au plus préféré), et soient σ(1),…,σ(n) les valeurs de préférence de Bob pour les objets dans cet ordre, où σ est une permutation de {1,…,n} (c'est-à-dire qu'il aime le moins l'objet σ−1(1) et qu'il préfère σ−1(n)). Alice va jouer la stratégie qui cherche à maximiser la valeur i du dernier objet restant, tandis que Bob va jouer la stratégie qui cherche à maximiser σ(i) : on demande comment calculer i en fonction de σ et comment Alice doit calculer son premier coup. (On peut évidemment procéder de façon inductive : chaque coup possible d'Alice se ramène à un jeu de même nature avec un objet de moins et les rôles des joueurs échangés, mais ce que je demande c'est si on peut faire mieux ou plus simple.)

À titre d'exemple, si n=2 et que les préférences d'Alice sont 1<2<3, selon les valeurs (σ(1),σ(2),σ(3)) des préférences de Bob pour ces trois objets l'objet choisi est 3 (le préféré d'Alice) dans tous les cas sauf si (σ(1),σ(2),σ(3)) vaut (2,3,1) ou (3,2,1) (i.e., si l'objet préféré d'Alice est celui que Bob aime le moins), auquel cas l'objet choisi est 2 (le deuxième préféré d'Alice). C'est assez intuitif.

Il se peut que la réponse soit très facile : je n'ai pas pris le temps d'y réfléchir (trop occupé que j'étais à coudre des numéros sur des chapeaux).

On pourrait aussi demander ce qui se passe si l'un des joueurs joue la stratégie « gloutonne » (consistant à éliminer à chaque coup son objet le moins préféré), selon que l'autre joueur le sait ou selon que l'autre joueur croit toujours qu'il jouera désormais de façon rationnelle. On pourrait aussi jouer à changer l'alternance des coups entre Alice et Bob (plutôt que de les faire alterner mécaniquement) et chercher l'ordre le « plus équitable » dans un sens qu'il faudrait formaliser. Bon, bref, je trouve l'idée générale du jeu intéressante, mais je ne sais pas quelle est la bonne question à poser (c'est peut-être ça la question, en fait : trouver la question la plus intéressante à poser sur ce jeu).

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(samedi)

Les dieux essayent de m'empêcher de communiquer

Quasiment au même moment, au rayon des #FirstWorldProblems :

  1. mon PC de bureau est tombé en panne — donc plus d'accès Internet au bureau —,
  2. la connexion de données (i.e., l'accès Internet) de mon mobile a cessé de fonctionner — donc plus d'accès Internet dans la rue —,
  3. ma ligne téléphonique fixe à la maison, et en particulier ma connexion ADSL est aussi tombée en panne — donc plus d'accès Internet à la maison.

Le (1) est probablement un bête problème d'alim (la machine a planté et n'a plus voulu se rallumer ; ça fait suite à une mise à jour d'Ubuntu qui n'a d'ailleurs pas été de tout repos, et qui m'a obligé à rebooter plein de fois, ça a dû finir d'user une alim sans doute déjà bien fatiguée). Ce serait donc trivial à réparer, mais il faut que je persuade quelqu'un du service informatique de Télécom ParisPloum de me donner une nouvelle alim et de me prêter des tournevis pour la changer (ou quelque chose comme ça), et comme tout doit passer par un système de tickets et que je ne peux plus accéder au système de tickets depuis le bureau, ça prend énormément de temps. (Aller à la maison, écrire le ticket, recevoir une réponse trois jours plus tard qui me demande le modèle du PC, aller au bureau pour regarder, retourner à la maison pour répondre, etc.) Ça fait maintenant huit jours et le problème n'est toujours pas réglé. Les problèmes (2) et (3) ne vont évidemment pas aider.

Le (2) est la faute d'un quelconque imbécile chez Orange. Comme je l'avais raconté ici, mon offre mobile est (ou était) une offre prépayée « Mobicarte » avec une option « Internet Max » qui n'est depuis longtemps plus disponible à la vente chez Orange mais qui continue en principe à être renouvelée pour les clients ayant souscrit avant son extinction. Je la garde parce que je crois qu'il n'est pas évident de trouver une offre donnant un accès Internet illimité (possiblement bridé à partir d'un certain débit mais je ne sais pas combien exactement et apparemment je ne l'atteins pas ou en tout cas je ne m'en rends pas compte) pour 9€/mois en prépayé. Mais l'inconvénient d'avoir une offre très vieille et que plus personne ne connaît chez Orange, c'est que si quelque chose casse, il est impossible de communiquer avec un humain. Mercredi (il y a trois jours), c'est tombé en panne, je n'avais plus de connexion de données. Il y a une « assistance » en ligne mais elle ne vaut rien. Il y a des gens qui fournissent de l'« assistance » sur Twitter, mais manifestement ce sont des bots. J'ai essayé de joindre le service client mais sans succès.

Comme j'avais absolument besoin d'un accès Internet mobile rapidement, j'ai filé m'acheter une nouvelle carte SIM Mobicarte et une offre à la con (« recharge Max » à 20€, à ne pas confondre avec ma vieille option « Internet Max », merci au Club Contexte) qui fournit un accès pendant un mois le temps de me retourner. Mais du coup c'est sur un autre numéro de mobile, et j'ai aussi dû m'acheter un mobile de merde à 20€ pour y mettre l'ancienne carte SIM afin de continuer à être joignable sur mon numéro usuel (mon prochain mobile sera double-SIM, mais j'attends pour ça qu'il y en ait qui soient bien supportés par LineageOS). Me voilà avec deux numéros de mobile et l'obligation de trouver une solution plus pérenne d'ici un mois. Et évidemment, alors que je ne reçois normalement jamais d'appels téléphoniques, depuis que j'ai pris ce mobile de merde pour recevoir mon numéro usuel, j'ai reçu un nombre faramineux d'appels dessus (ce qui signifie que j'ai eu raison de l'acheter, mais même juste pour téléphoner ce truc est juste à jeter).

Le (3) vient de se produire. Un autre imbécile chez Orange (enfin, je suppose que c'est un autre) a trouvé le moyen de… permuter ma ligne téléphonique avec celle d'un voisin ! C'est-à-dire que j'ai le numéro d'un autre et qu'il a le nôtre. Apparemment ça s'appelle une inversion de ligne (ou interversion ?) et ce n'est pas si rare. Du coup, je ne suis plus joignable sur ma ligne fixe (ce qui est grave parce que mon mobile, quel qu'il soit, ne capte pas chez nous) et je n'ai plus d'ADSL non plus. Et ce qu'on lit en ligne ne rassure pas vraiment quant à la facilité de faire résoudre ce problème par Orange (et le cas précédent où j'avais eu un problème de ligne téléphonique avait duré huit jours). Gentiment naïf, j'imaginais qu'ils enverraient tout de suite un technicien d'astreinte refaire l'échange, mais non, le service client (qui, au moins, était joignable s'agissant des lignes fixes) nous a dit que ce serait fait « d'ici mardi ».

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(vendredi)

Une petite enquête sur de vraies et fausses images du kilogramme étalon

Je recopie un passage de ce que j'écrivais dans l'entrée précédente (dont je précise que celle-ci est indépendante et ne parle pas vraiment de physique) :

Comme je le disais récemment sur Twitter, j'ai une fascination pour le PIK [prototype international du kilogramme], cet artefact complètement unique, en métal précieux, qui a été fait près de là où j'habite et qui est stocké dans un coffre-fort à trois clés dans un parc où je me promène de temps en temps ; un artefact que seule une poignée de gens ont jamais vu, dont l'existence même est assez peu connue, et qui pourtant, à un certain niveau, sous-tend une part énorme de notre science et de notre technologie. Je suis aussi fasciné par le fait qu'il y a si peu de vraies photos du PIK, et notamment, à ce qu'il semble, aucune photo de près : je n'arrive décidément pas à comprendre que, en 2014, on ait pu le sortir de son coffre-fort sans avoir l'idée de documenter la procédure, du début à la fin, en filmant absolument tout et en photographiant de près chaque étape du nettoyage et des pesées.

Pour illustrer cette fascination, je voudrais commenter un peu les images que j'ai pu trouver du PIK, et notamment en signaler une qui ne montre pas le vrai PIK malgré de nombreuses légendes dans ce sens.

(Note : Les droits d'auteurs des images illustrant cette entrée appartiennent probablement en totalité ou en partie au BIPM. J'espère qu'ils n'auront pas le mauvais goût de me reprocher de republier des images qu'on trouve de toute façon en ligne, notamment dans leur propre dossier de presse, pour essayer d'en analyser l'origine…)

Je conviens que l'exercice a quelque chose d'assez futile d'essayer de retracer toutes les images possibles du PIK et de chercher à savoir lesquelles sont « vraies »…

Notamment parce qu'il n'y a rien qui ressemble plus à un cylindre de platine iridié de 39mm de haut et 39mm de diamètre et dont la masse est presque exactement 1kg qu'un autre cylindre de platine iridié de 39mm de haut et 39mm de diamètre et dont la masse est presque exactement 1kg (la façon dont on évite de confondre les copies est que leur numéro est écrit dessus par une légère variation du poli ; mais le PIK lui-même, à la façon de l'Anneau Unique de Tolkien, n'a justement aucun marquage visible).

Et aussi parce que, de toute façon, si on me montre un machin qui a vaguement la bonne forme, je ne sais pas reconnaître à vue d'œil si c'est plausiblement un kilogramme en platine iridié : comme je l'avais écrit naguère, le « Kilogramme du Conservatoire de 1799 » exposé aux Arts et Métiers est une vulgaire copie (en inox, j'imagine) parce qu'ils n'ont pas les moyens de se payer une vitre blindée pour stocker un objet ancien en platine extrêmement précieux — mais si on ne me l'avait pas dit, j'y aurais cru. (Et d'ailleurs Wikimédia commons a une photo du machin, qui ne précise pas que c'est une copie : s'il y a quelqu'un qui veut chercher à clarifier ça, je l'y encourage, moi je ne veux plus éditer Wikipédia tant que je n'ai pas trouvé le temps de régler certaines merdes causées par HTTPS, et de toute façon je ne sais pas fournir de référence fiable puisque c'est juste quelque chose que j'ai entendu le jour où j'ai visité le musée.) Finalement, cela a-t-il vraiment de l'importance ?

À propos du PIK, Richard Davis du BIPM (qui est l'un de la poignée de gens qui ont vu de près, et sans doute manipulé le PIK) m'avait écrit :

There were no photos taken of the IPK during the extraordinary calibrations. Sorry to disappoint. The CGI image of the IPK in the Wikipedia kg article is better than any photo that we have of the real thing.

L'image de synthèse dont il parle est celle-ci. Néanmoins, je cette image de synthèse ne permet pas de se rendre compte de l'exactitude de cette description de 1888 que je citais dans une entrée précédente :

Le kilogramme a des arêtes assez vives et un poli moins parfait que celui des prototypes nationaux. Sur le plan supérieur, il y a, à 2mm environ du bord, des stries à bords mal définis, formant des parties de courbes concentriques, et qui proviennent évidemment d'un défaut de poli. Sur la surface cylindrique, il y a des stries verticales près du bord supérieur, et une piqûre à 1cm environ du bord inférieur, juste au-dessous de la strie la plus accentuée. Le plan inférieur présente des parties polies ou rayées qui paraissent provenir d'un glissement du kilogramme sur son support et auxquels correspondaient des raies analogues sur la lame de platine de son support.

Mais je ne pense pas qu'il existe une seule photo qui permette de confirmer cette description.

Donc oui, c'est peut-être un peu futile d'essayer de démêler le vrai du faux, et Umberto Eco doit rigoler très fort dans sa tombe en rêvant d'un trafic de faux étalons du kilogramme.

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(lundi)

Sur la redéfinition des unités SI : 3. la réalisation du kilogramme jusqu'à 2018

Cette entrée fait suite à celle-ci et celle-ci (et dans une certaine mesure celle-ci), même si je vais essayer de la rendre assez indépendante. Comme souvent, j'ai écrit un peu au fil de mes idées et sans plan précis, et j'ai essayé d'insérer des intertitres a posteriori pour rendre la lecture peut-être un chouïa moins indigeste.

☞ Le kilogramme (et le SI dans son ensemble) va être redéfini

Je me rends compte qu'il me reste à peine une semaine avant la 26e Conférence générale des Poids et Mesures qui doit voter, la résolution formelle de redéfinition du SI (et notamment, du kilogramme) ; je peux d'ailleurs signaler, pour ceux qui veulent regarder, qu'il y aura un webcast de cette partie de la conférence sur la chaîne YouTube du BIPM. (La redéfinition elle-même prendra effet le , date choisie parce que c'est le (12²)-ième anniversaire de la Convention du Mètre de 1875.) Donc si je veux parler du prototype international du kilogramme en écrivant au présent, il faut que je me dépêche !

Pour ceux qui veulent un contexte général sur la redéfinition du SI (pourquoi et comment et tout et tout), voici quelques liens : la page Wikipédia sur le sujet n'est pas mal, ainsi que cette page du NIST. Le BIPM (Bureau International des Poids et Mesures) a aussi édité un dossier de presse, qui est plutôt bien fait. Pour quelque chose d'un peu plus précis du point de vue technique, ces transparents d'un exposé de Martin Milton (directeur du BIPM) m'ont semblé très clairs ; voir aussi cette page Web avec quelques documents supplémentaires, dont le texte exact de la résolution. Il y a aussi une playlist YouTube avec toutes sortes d'explications. (Et pour ceux qui veulent vraiment entrer dans les détails techniques, le nº5 du volume 53 (2016) de la revue Metrologia a été spécialement consacré à la redéfinition du kilogramme.)

Je vous le fais en très bref : depuis 1889, le kilogramme (l'unité de masse du Système International d'unités) est défini comme la masse d'un objet, le prototype international du kilogramme (PIK dans tout ce qui suit), qui est enfermé dans un coffre-fort au sous-sol du bâtiment dit de l'observatoire du BIPM, dans le parc de Saint-Cloud, et dont j'ai raconté l'histoire dans les deux entrées citées ci-dessus (1 et surtout 2). Après 130 ans, il est temps de mettre cet objet à la retraite et de redéfinir le kilogramme pour qu'il ne soit plus la masse d'un artefact mais quelque chose qu'on peut dériver à partir des constantes fondamentales de la nature (en l'occurrence, la constante de Planck). Cette redéfinition s'inscrit dans une révision profonde du SI, et il n'y a pas que le kilogramme qui va être redéfini mais aussi l'ampère (unité de courant électrique), le kelvin (unité de température thermodynamique) et la mole (unité de quantité de matière) ; mais je m'intéresse surtout au kilogramme, même si je compte aussi parler de l'ampère (mais pas dans cette entrée-ci) et un petit peu de la mole. La seconde, le mètre et la candela (les trois autres unités de base du SI) ne changent pas du tout, mais leur définition va être éclaircie pour écarter certaines ambiguïtés de langage.

(J'espère qu'il va de soi pour tout le monde, mais ça va mieux en le disant, que la redéfinition fait tous les efforts possibles pour préserver la continuité des unités, c'est-à-dire que le nouveau kilogramme sera égal à l'ancien avec toute la précision que nos mesures actuelles sont capables de nous donner, et il en va de même de l'ampère — avec une petite subtilité sur laquelle je reviendrai —, du kelvin et de la mole. Par ailleurs, toute personne qui ne travaille pas dans un laboratoire de métrologie de haute précision est de toute façon totalement à l'abri de toute conséquence pratique de cette redéfinition.)

☞ Généralités sur la métrologie des masses

Mais mon but dans cette entrée n'est pas tant de parler de la redéfinition du SI que de l'état antérieur (i.e., actuel), notamment pour expliquer, justement, les soucis qui amènent à vouloir faire une redéfinition. Donc : une fois qu'on a défini le kilogramme comme la masse du PIK, et qu'on a fabriqué, comme raconté dans les épisodes précédents, ce cylindre de platine iridié d'environ 39mm qui a approximativement la masse de l'étalon précédent (le kilogramme des Archives, lequel avait à son tour approximativement la masse d'un litre d'eau pure), comment s'en sert-on ? Comment réalise-t-on effectivement le kilogramme ? Et quels sont les problèmes avec cette définition ?

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