David Madore's WebLog

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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(vendredi)

Sur quelques services d'autopartage à Paris

Peu après avoir passé mon permis B, je m'étais inscrit au système d'autopartage Autolib qui proposait des voitures électrique en location libre-service dans toute la proche banlieue de Paris[#]. Même si je n'en ai pas fait énormément usage, et même si les voitures étaient un peu cheap (et souvent sales), j'aimais beaucoup ce système simple et efficace : véhicules nombreux, stationnées dans des stations de recharge disséminées un peu partout, disponibles 24 heures sur 24, sans besoin de smartphone puisque la location et le retour se faisaient sur la borne (mais une application Android permettait de connaître les disponibilités), on pouvait prendre une voiture à n'importe quelle station et la laisser à n'importe quelle autre station, la mise en charge se faisait par les usagers eux-mêmes, bref, tout correspondait assez bien à ce que j'aurais imaginé moi-même. Mais Autolib a cessé d'exister en août 2018 suite à des pertes énormes (je ne sais pas si le système tel qu'il était conçu était intrinsèquement impossible à rendre économiquement viable, ou s'il était juste mal géré[#2]).

[#] Impossible de retrouver, un an après la fermeture du service (c'est terrifiant à quel point le web a la mémoire courte…), une carte de la zone qui étaient desservie par Autolib, mais Wikipédia affirme qu'il y avait 102 communes, et je sais que ça allait au moins jusqu'à Antony.

[#2] Je note cependant que le petit frère Lyonnais d'Autolib, lui, existe toujours. Du coup, je suis terriblement jaloux des Lyonnais.

Toujours est-il que, ce service ayant disparu, tout un tas de concurrents sont apparus pour le remplacer : Moov'in, Free2Move, Car2go, Ubeeqo, Communauto — pour ne citer que quelques uns. La loi merveilleuse de la concurrence étant ce qu'elle est, on a remplacé un système plutôt bon (qui était vaguement un service public ou, au moins, appuyé par des pouvoirs publics) par N concurrents tous mauvais. Ne serait-ce que pour la raison évidente suivante : chacun de ces services ne donne accès qu'à environ 1/N des voitures en autopartage. Mais aussi parce que chacun ne s'est déployé que dans Paris intra muros (et peut-être une ou deux communes en périphérie immédiate), ce qui rend l'intérêt de la chose assez nul : pour circuler dans Paris, sauf en pleine nuit, le métro ou le vélo sont le plus efficace, ce n'est que quand on commence à aller en banlieue que la voiture a son intérêt.

Je disais néanmoins dans une entrée récente que je devrais essayer de faire le tour de ces services pour essayer de savoir ce qui est plus ou moins mauvais. J'ai essayé de m'y employer un peu, mais sans grand succès.

D'abord, il faut comprendre un peu la typologie, et déjà je ne suis pas très sûr. Je crois comprendre qu'il y a deux grands types de systèmes d'autopartage : l'autopartage flottant (ou en free-floating), ce qui veut dire que les voitures peuvent être garées n'importe où, on utilise une application pour les trouver, et on peut les rendre n'importe où ; et l'autopartage en boucle, qui ressemble plus à un système de location de voiture traditionnel mais automatisé et prévu pour de plus petites durées : on loue la voiture dans une station et on la rend dans la même station (contrairement à Autolib où on rendait la voiture dans une station quelconque, généralement différente de celle où on l'avait prise). Autolib, donc, était quelque part entre les deux (location en stations, mais retour à une station quelconque, donc flottant entre les stations), mais ce modèle ne semble pas avoir pris graine, probablement à cause de la difficulté à assurer un équilibre entre stations (enfin, ce problème se pose aussi dans le modèle complètement flottant).

L'intérêt de la location en boucle est, à mes yeux, essentiellement nul, même s'il faut dire qu'une partie de cette nullité est déjà couverte par la nullité d'un système qui ne marche de toute façon que sur Paris. Je veux dire, l'intérêt que je voyais à Autolib c'était de pouvoir faire inopinément un trajet autrement qu'en transports en commun (par exemple quand le poussinet et moi allions voir mes beaux-parents à Boulogne, il nous arrivait de rentrer en Autolib parce que les métros se faisaient rares ou que l'un de nous était fatigué ou que nous venions de récupérer quelque chose de pénible à transporter dans le métro) : s'il faut faire une boucle, cet intérêt disparaît — mais s'il faut de toute façon louer la voiture à Paris et la rendre à Paris, le fait de devoir faire une boucle n'est peut-être pas tellement pire, finalement pas (c'est juste merdique, pas deux fois merdique, vous suivez ?).

Le fait qu'il y ait tellement de systèmes concurrents fait qu'il est difficile de s'y retrouver (ou simplement de retenir les noms de ces concurrents), surtout que les FAQ sont mal faites voire introuvables. Je me suis fait un petit aide-mémoire de ce que j'ai retenu (n'hésitez pas à forker et à m'envoyer des merge requests, c'est pour ça que j'ai dumpé sur GitHub).

Le seul que j'ai vraiment testé (au sens où j'ai loué une voiture et circulé avec), c'est Moov'in, donc je vais surtout parler de ça. C'est Ada et Renault qui le proposent, et les voitures en location sont des Zoe (la voiture électrique phare de Renault). Leur site web parle aussi de Twizy (des mini-voitures), j'espérais vaguement pouvoir en essayer comme ça, mais, renseignement pris, en fait, il n'y en a pas en location (en tout cas pas maintenant — je n'ai pas compris si c'est qu'il n'y en a plus, qu'il n'y en a pas encore, ou autre chose). Ils proposent à la fois du free-floating pour la courte durée et de la location en boucle pour les durées plus longues (au moins 4 heures), mais je n'ai testé que le flottant, ne serait-ce que parce que les tarifs et conditions de la location en boucle sont tout bonnement introuvables, ce qui est hallucinant. Bref, le flottant : ça coûte 23.40€/h (ces fourbes donnent un tarif à la minute sous prétexte qu'ils facturent à la minute, mais je trouve ça limite malhonnête : pour que ce soit parlant, il faut donner le tarif à l'heure) ; mais on a la possibilité de mettre la location « en pause » quand on ne conduit pas, ce qui fait tomber son prix à 7.80€/h (l'intérêt étant que si on va en voiture faire une course ou une balade à un endroit hors de Paris, on peut mettre la location en pause pendant que la voiture est garée et c'est un peu moins exorbitant que si on devait payer pour tout l'intervalle — mais encore faut-il que le smartphone capte au moment de mettre en pause, ce qui n'est pas garanti dans un parking souterrain, et que l'application ne plante pas, ce qui n'est pas garanti non plus).

Tout se passe via une application smartphone (je crois que ces services d'autopartage nécessitent tous un smartphone, et c'est un vrai problème d'accessibilité ; pour Autolib on passait par une borne et une carte). Celle de Moov'in est, disons-le franchement, épouvantable : elle plante inopinément, l'ergonomie générale est pourrie, la carte montrant les voitures est très mal faite, on ne peut pas faire de recherche dedans, on ne peut pas gérer les moyens de paiement sans démarrer une location, etc. (Stupidement, Moov'in ne permet pas de faire quoi que ce soit depuis leur site web : tout doit passer par leur application mobile.) Une fois le véhicule trouvé et réservé, la partie location proprement dite est moins mal faite : l'application télécharge une clé depuis le serveur de Moov'in et se connecte à la voiture par Bluetooth (il faut donc activer le Bluetooth sur le téléphone pour commencer et arrêter la location — je n'ai pas vérifié s'il fallait qu'il soit activé en permanence), ça marche correctement et l'ergonomie de cette partie-là est acceptable.

Avant de commencer la location, on fait un petit « état des lieux » en signalant les dommages à la voiture (et en prenant en photo chacun d'entre eux), on en fait un pour terminer la location, et on a la possibilité de prendre des photos de l'état général (sièges avant et arrière, et les quatre coins) en échange de quelques minutes gratuites à la prochaine location. Je trouve ça raisonnablement bien pensé.

Un gag concernant le paiement : l'application n'accepte d'enregistrer que trois numéros de cartes bancaires différents, et semble demander une intervention du service client pour en ajouter au-delà ou même en effacer(!). Comme j'utilise des numéros de cartes à usage unique (mon idée était, pour chaque location, de créer une carte autorisée jusque un peu au-delà du montant de la caution), ceci pose problème : je n'ai pu faire que quatre locations (pour la quatrième j'ai pu réutiliser la troisième carte, Moov'in ayant déjà fait l'autorisation valable une semaine), maintenant il faut que je contacte le service client.

Les voitures ne sont pas très nombreuses, mais j'ai l'impression qu'il y en avait toujours une à moins de 10 minutes de marche de là où j'étais dans Paris quand j'ai eu la curiosité de regarder, donc ce n'est pas si mal. (L'application permet de réserver la voiture pendant 15 minutes le temps de s'y rendre.) J'ai l'impression que les voitures cessent d'être disponibles à une certaine heure la nuit (il est 1h du matin quand j'écris ceci, et l'application prétend que tous les véhicules sont loués), mais évidemment ils ne le disent pas clairement et ne vous disent pas de quand à quand ils opèrent ; en tout cas, c'est un gros défaut par rapport à Autolib, qui fonctionnait toute la nuit (et étant donné que la voiture à Paris est surtout intéressante quand les métros ne tournent pas et qu'il y a peu de circulation, c'est-à-dire, en pleine nuit !). Pour rendre la voiture, on la gare juste sur une place de parking publique (même payante) en surface à Paris et on utilise l'application pour verrouiller le véhicule et terminer la location : cette partie-là est un petit peu plus simple qu'avec Autolib, mais on ne met pas la voiture en charge, du coup Moov'in doit s'occuper de le faire eux-mêmes, c'est un gâchis absurde.

Les voitures elles-mêmes, des Zoe de Renault donc, sont faciles et agréables à conduire[#3], en tout cas pour de petites distances dans un environnement urbain ou péri-urbain. Elles sont confortables, en bon état (en tout cas à ce stade de déploiement du service), et propres. Elles sont raisonnablement équipées (il y a la clim ; il y a une caméra de recul et des capteurs de proximité, ce qui est agréable quand on est aussi nul que moi pour les manœuvres ; il y a un GPS de bord, un TomTom, même s'il faut noter que son ergonomie est à peu près aussi mauvaise que celle de l'application mobile de Moov'in, et même si mon poussinet a réussi à en planter un en un temps record ; il y a un autoradio, même si mon interaction avec l'autoradio a surtout été de chercher comment le couper). Mais franchement, pour un service d'autopartage, je les trouve trop grandes : le format d'Autolib me semblait plus adapté (et peut-être que des voitures deux places le sont encore plus).

[#3] Il faut dire que je n'ai pas l'habitude des automatiques, encore moins des électriques. D'un côté : ouah, pas de risque de caler, pour avancer il suffit d'appuyer sur l'accélérateur, c'est trop bieeeeen… ; de l'autre, comme le moteur a beaucoup de couple à petite vitesse, ne fait essentiellement pas de bruit et qu'on n'a pas de rapports à passer, je trouve qu'on arrive rapidement à se mettre en excès de vitesse si on ne regarde pas en permanence le compteur. Côté direction, la première que j'ai louée m'a semblé un peu molle (voire, floue), peut-être qu'elle avait un problème ou peut-être que c'est une question d'habitude, mais les suivantes m'ont beaucoup plu, au contraire.

Voilà à peu près ce que je peux dire au sujet de Moov'in. Le service Car2go me semblait possiblement plus intéressant (moins cher, voitures plus petites, possibilité de les mettre à recharger sur une borne ex-Autolib), mais mon expérience Car2go s'est très vite arrêtée : l'application refusait de me laisser valider (i.e., photographier) mon permis de conduire, prétextant des raisons techniques (cf. ici). Une petite enquête m'a rapidement permis de comprendre ce qui se passait : elle détecte que mon téléphone est « rooté » (ce qui veut en gros dire que j'ai le contrôle dessus, même si je ne sais pas ce qui est détecté exactement ; toujours est-il que comme j'utilise la version LineageOS d'Android, c'est plus ou moins automatiquement le cas) et refuse de faire cette étape sur un téléphone rooté (j'imagine que le sale petit connard fasciste qui a pris cette décision s'est dit qu'il n'y a que des vilains hackers qui rootent leur téléphone, et que ça leur permettrait de fournir une photo trafiquée de leur permis, ou quelque chose comme ça).

J'ai posé la question de façon faussement naïve au service client Car2go (enfin, au début c'était vraiment naïf parce que je n'avais pas encore compris ce qui pouvait causé le problème, mais ensuite j'ai continué de façon faussement naïve). Le service client a, évidemment, été complètement nul : ils ont commencé par me dire d'essayer la dernière version de l'application (alors que j'avais explicitement dit que c'était le cas) ou d'essayer avec un smartphone différent (alors que j'avais explicitement dit que je n'avais pas d'autre smartphone avec lequel essayer), puis ils m'ont redemandé le message d'erreur exact (alors que je leur avais recopié et envoyé une capture d'écran), puis ils m'ont demandé le modèle de mon téléphone et ma version d'Android (alors que j'avais donné ces informations dans mon premier message), je commence à en avoir un peu marre de parler à des gens qui ne savent pas lire[#4] et comme je ne sais pas s'ils peuvent faire quoi que ce soit au final, je ne sais pas si ça vaut la peine de continuer.

[#4] Situation malheureusement assez typique avec les services clients. C'est tout de même impressionnant le nombre de compagnies qui veulent tellement faire d'économies à ce niveau qu'on en arrive à des dialogues de sourds pareils. (À tel point que les rares exceptions se remarquent : par exemple, j'ai eu affaire au service client du service de vente par correspondance de la marque Quiksilver, et j'étais tout épaté de constater qu'ils lisaient ce que j'écrivais, même les parties entre parenthèses, et que je n'ai pas eu à réexpliquer dix fois quel était le problème.)

Je laisse de côté tout l'embrouillamini éthique sous-jacent (obliger les gens à avoir non seulement un smartphone, mais un smartphone verrouillé, pour pouvoir louer une voiture, est très gravement problématique pour plein de raisons). Il reste à décider ce que je veux faire maintenant :

  • décider que je ne veux pas avoir affaire à une boîte qui veut m'imposer d'avoir un smartphone verrouillé, et tirer un trait dessus,
  • persévérer techniquement (i.e., perdre un temps invraisemblable) pour trouver comment tromper l'application et lui cacher le fait que mon téléphone est rooté (ce qui est forcément possible en théorie, mais sans doute très difficile en pratique surtout que je connais très peu les entrailles d'Android ; la solution clé en main qu'on m'a proposé était d'utiliser un machin appelé Magisk qui sert justement à cacher le fait que des téléphones sont rootés, mais ça n'a pas fonctionné),
  • insister auprès du service client et espérer qu'ils acceptent que je leur envoie mon permis de conduire d'une autre manière (et espérer que l'application fonctionne ensuite pour le reste),
  • emprunter le téléphone non-rooté de quelqu'un d'autre et m'en servir pour franchir cette étape, et espérer que c'est la seule étape qui bloque (le message d'erreur suggère que c'est peut-être la seule partie qui posera problème, mais je ne sais pas s'il faut lui faire confiance),
  • variante de la stratégie précédente : sauvegarder mon Android actuel, remettre un Android non-rooté sur mon téléphone juste pour cette étape, et espérer que ça suffise, puis restaurer la sauvegarde (tout ça prendrait un temps considérable),
  • vendre mon âme au diable et acheter un deuxième smartphone que je ne rooterais pas et qui servirait (uniquement) à ce genre de choses, avec tous les emmerdements que ça implique (devoir non seulement le payer mais aussi transporter deux téléphones avec soi).

Je pourrais demander que feriez-vous à ma place ?, à la limite ce n'est pas tant pour demander conseil mais c'est presque une forme de test de personnalité. 😉

Toujours est-il que, pour l'instant, je ne peux pas utiliser Car2go, ce qui m'agace pas mal parce qu'il semble, au moins de loin, meilleur que Moov'in, ou en tout cas plus proche de mes attentes, si ce n'était cette décision fasciste sur les téléphones autorisés.

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(samedi)

Petits effets Zahir de la géographie francilienne

Je préviens d'emblée que je n'ai rien d'intelligent, voire rien tout court, à raconter dans cette entrée, qui part juste d'une petite célébration de l'effet Zahir géographique.

Au hasard des recommandations YouTube, je suis tombé sur cette courte vidéo d'Arte qui évoque un artiste qui, en 2006, a cherché à faire le tour des zones blanches (au sens littéral : ne portant aucun marquage sur la carte) de la carte IGN de Paris et sa banlieue (c'est-à-dire grosso modo cette région — même s'il faut zoomer pour voir apparaître le niveau de détails 1:25 000 où il cherche les zones blanches). Je ne sais pas si le sujet est passionnant, même si je dois lui reconnaître une certaine poésie, mais ce qui m'a frappé c'est que les deux exemples donnés dans la vidéo sont deux endroits que je connais très bien et que j'ai déjà évoqués dans ce blog (mais pas en tant que zone blanche).

Le premier (qu'on voit le type montrer du doigt sur une carte un peu vieille à 0′36″ dans la vidéo d'Arte) est ici sur Géportail, ici sur OpenStreetMap et ici sur Google Maps, la zone les Louvresses à Gennevilliers qui a maintenant été partiellement récupérée par le parc des Chanteraines : j'avais évoqué brièvement le parc des Chanteraines dans cette entrée quand j'y étais allé avec mon poussinet (qui voulait voir le petit train), et nous avions un peu exploré les alentours, mais je l'ai surtout évoqué parce que c'est le centre d'examen du permis de conduire où j'ai obtenu mon plateau et raté ma circu. Donc déjà j'avais ça amusant, quand (avant de passer le plateau) j'avais enquêté sur l'emplacement du centre d'examen, de découvrir que c'était à un endroit où je m'étais déjà baladé quelques mois avant, me voilà encore plus zahirifié de tomber sur une vidéo aléatoire d'Arte et de voir un type montrer du doigt sur la carte exactement l'endroit où il y a une priorité à droite à ne pas louper si on ne veut pas paraître trop con pendant des mois (pardon, ça m'a échappé) ; on voit aussi les pistes du centre d'examen à 2′17″ dans le documentaire d'Arte. Évidemment, tout ça n'est pas complètement un hasard : c'est bien parce qu'il n'y avait pas grand-chose à cet endroit (une zone blanche de la carte, donc) que la Sécurité routière y a installé un centre d'examen du permis de conduire (destiné à décharger ou remplacer d'autres centres d'examen franciliens devenus trop vétustes), et aussi, qu'on en a profité pour créer une petite extension d'un parc situé à proximité.

Ce quartier est d'ailleurs assez étrange, j'ai eu l'occasion d'en prendre mieux conscience en y retournant encore une fois avec mon poussinet. C'est un jardin entremêlé à une zone industrielle, et on passe en deux pas de bâtiments ultra-modernes à des ruines terriblement glauques ou des dépotoirs de déchets ; les parties du parc appelées la Garenne et les Louvresses (voir ici un plan d'ensemble) sont petites mais très réussies à mon goût, mais juste à côté vous avez un terrain vague et des maisons murées. Bizarre. Il faut dire que la zone du port de Gennevilliers, juste un peu à côté, est aussi assez spéciale : quand j'étais petit et que mes parents et moi allions régulièrement chez ma grand-mère, qui habitait Soisy-sous-Montmorency, en venant depuis Orsay, nous passions typiquement par le pont de l'autoroute A15 qui enjambe cette zone portuaire, et j'étais fasciné et un peu effrayé par ce paysage un peu apocalyptique (cf. les propos d'Asimov que je rapporte ici).

L'effet Zahir que je n'ai pas signalé dans l'entrée où j'ai parlé de mon permis raté, mais je peux le faire maintenant puisque c'est le sujet de cette entrée-ci (même si le hasard, là, n'est pas énorme, ou c'est un peu le même que je répète), c'est que le parcours que m'a fait faire l'inspecteur consistait, justement, à prendre ce viaduc de l'A15, et à sortir à Argenteuil comme je l'ai fait N fois à l'arrière de la voiture conduite par mon père quand nous allions voir ma grand-mère ; et ensuite il m'a fait tourner un petit peu dans la cité d'Orgemont, qui est l'endroit où ma mère a grandi.

L'autre zone blanche dont parle le mini-documentaire d'Arte est ici sur Géportail, ici sur OpenStreetMap et ici sur Google Maps : c'est une zone située entre le cimetière intercommunal de Chevilly-Larue et la sortie Rungis de l'autoroute A6 (on voit une image de la carte à 1′20″ dans la vidéo, et des images de l'endroit à partir de 3′53″). Je ne peux pas vraiment dire que je connais l'endroit exact (même si maintenant je suis relativement tenté d'essayer d'y mettre les pieds), mais je le connais de tous les côtés, là aussi à cause de mes leçons de conduite : le parking du cimetière de Chevilly-Larue, c'est l'endroit où mon moniteur du permis B m'a appris à passer les vitesses (j'en parlais ici), l'autoroute A6 qui passe juste derrière je l'ai prise maintenant un bon paquet de fois, en voiture et en moto, y compris la sortie Rungis et l'avenue Guynemer, et j'avais remarqué qu'il y avait un espace qui a l'air plus boisé que juste le cimetière (voir par exemple cette vue).

Maintenant, je ne comprends pas bien dans quelle mesure cet espace est un terrain vague végétalisé, ou dépend (au moins partiellement) du cimetière, ou est un peu aménagé. Si on clique sur les trois liens de cartes que j'ai donnés, on voit sur Géoportail et Google Maps des bouts de chemin qui partent du fond du cimetière et qui sinuent dans la partie sud de cet espace — ils n'apparaissent pas sur OpenStreetMap et il faudrait confirmer leur existence et les y ajouter — mais ceci suggère qu'il ne s'agit pas d'un espace sauvage. Il y a une photo du cimetière ici (l'entrée et le parking sont en bas de l'image, l'autoroute passe au fond à peu près au niveau du bord supérieur de l'image, et l'espace dont on parle est la partie derrière — c'est-à-dire au-dessus dans l'image — l'espace occupé par le cimetière proprement dit ; on voit effectivement un bout de chemin qui part du cimetière vers le fond de l'image, à partir d'une sorte de place ronde entourée de je ne sais quelle sculpture ou monument), mais ça ne m'en dit pas vraiment plus. Bon, il faudra que j'aille explorer tout ça.

Au-delà de ces deux petits exemples, j'ai l'impression diffuse que, au cours de mes pérégrinations franciliennes (soit à la recherche de parcs, jardins, forêts et autres endroits amusants à visiter, soit à accumuler les heures de cours de conduite et il commence à y en avoir sacrément beaucoup — pardon, ça m'a encore échappé), je « n'arrête pas de retomber sur les mêmes endroits » : je suis sans arrêt en train d'expliquer à mon poussinet que, si, si, souviens-toi, nous sommes déjà passés par là en allant à tel endroit (mais peut-être que c'était par la route que nous sommes maintenant en train de croiser), ou bien de lui raconter que je suis passé par là au cours d'une leçon de voiture/moto (ou avec mes parents quand j'étais petit, et que je reconnecte enfin ce souvenir avec la réalité) ; cf. ce que je disais ici.

Il y a quelques pistes d'explications qui (ensemble) peuvent peut-être expliquer cette floraison de recroisements géographiques : primo, que je circule pas mal, ou plus exactement, que je circule sur beaucoup de routes différentes (rien à voir avec des gens qui prennent la voiture tous les jours, mais qui font à chaque fois la même route, et qui ne vont donc pas s'étonner de voir toujours les mêmes lieux) ; mais ça, honnêtement, malgré mon autodérision sur le nombre d'heures de conduite que je fais et qui atteint des grands ordinaux, ce n'est pas franchement vrai, ce n'est pas comme si j'étais chauffeur de taxi. D'ailleurs, avant d'avoir une voiture, je passais mes week-ends à me balader à pied dans Paris intra muros, et même si à force le poussinet et moi commencions à avoir l'impression d'en avoir vraiment fait le tour, je n'ai pas eu tellement cette sensation que, tiens, je retombe toujours sur les mêmes lieux. (Peut-être juste parce qu'ils m'étaient déjà tellement familiers que je n'y prêtais plus la moindre attention.) Bref, je ne sais pas. Secundo, que si l'Île-de-France est assez grande, l'espace que j'y parcours n'est pas si grand. Il faudrait que je colorie sur une carte tous les endroits où je suis passé à moins de je-ne-sais-quelle distance pour voir la forme que ça donne. Tertio, que le réseau des grandes et moyennes routes (plus que le réseau des rues en agglomération) a une structure qui fait qu'on tombe forcément toujours un peu sur les mêmes endroits, c'est comme s'étonner qu'en suivant les vaisseaux sanguins du corps humain on tombe souvent sur la veine porte.

Mais il y a aussi simplement le biais cognitif habituel : un fait mathématique classique est que si on a une urne qui contient N boules (distinctes), qu'on en tire une au hasard, qu'on la remet, et qu'on recommence, le nombre de tirages qu'on devra faire pour tomber sur une boule déjà tirée est de l'ordre de grandeur de √N (enfin, plus exactement √((π/2)×N) mais peu importe — je m'étonne cependant de ne trouver essentiellement aucune page en ligne qui explique clairement ce phénomène et qui donne une asymptotique plus précise ; le mieux que je trouve est la page Wikipédia sur l'attaque cryptographique associée, mais c'est un peu différent). Par exemple, s'il y a un million de lieux à visiter et qu'on en choisit un au hasard à chaque fois, c'est autour du millième (ou plutôt quelque chose comme le 1260e), bien avant le millionième, qu'on va retrouver un lieu déjà visité. C'est un modèle extrêmement simpliste, mais ça explique pourquoi on a souvent l'impression que des choses se répètent, et qu'on en a fait le tour, alors que ce n'est pas du tout le cas : et c'est une explication générique de ce que j'appelle l'effet Zahir.

Je peux comprendre l'envie de prendre les espaces blancs sur une carte et de chercher à voir ce qui s'y trouve, mais je ressens cette envie de façon plus générale : il m'arrive souvent qu'un endroit attire mon attention (tiens, qu'est-ce que c'est que ce chemin qui semble ne mener nulle part ? ou : qu'est-ce donc que ce bâtiment immense ? ou : qu'est-ce que c'est que ce terrain tout en longueur ? ou encore : qu'est-ce que c'est que cet alignement parfait ? — et ainsi de suite ; sans oublier : mais pourquoi y a-t-il une telle différence entre cette carte-ci et cette carte-là ?) et que je sois curieux d'en savoir plus. Les vues satellite de Google Maps et les vues de Google Street View sont merveilleuses pour ça (même si elles peuvent créer leurs propres mystères !), et plus largement parlant j'aime bien le petit jeu consistant à prendre un point sur la carte, essayer d'imaginer à quoi il ressemble, et aller voir avec Google Street View (et on peut jouer à ça dans le monde entier !).

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(vendredi)

Sodoma de Frédéric Martel

Le titre (Sodoma), le sous-titre (Enquête au cœur du Vatican), les titres et sous-titres en d'autres langues (comme en anglais : In the Closet of the Vatican: Power, Homosexuality, Hypocrisy), le mode d'édition (l'ouvrage paraissant simultanément en 8 langues et dans 20 pays), peut-être même la couverture (un cierge démesuré portant le titre en lettres énormes) suggèrent que le dernier livre de Frédéric Martel, consacré à l'homosexualité et à l'homophobie (les deux étant intimement liées) au sein de la hiérarchie catholique, vise à créer la polémique ou à faire éclater le scandale, peut-être en mode presse people (révélations explosives sur les cardinaux gay !) ; cette impression est, en fait, trompeuse : le travail tient généralement plus de l'étude journalistique minutieuse, appuyée par de nombreux témoignages, que du pamphlet (il rejette, par exemple, l'idée d'un lobby gay), et quand il s'y mêle une part de jugement, celui-ci est nuancé, Frédéric Martel n'ayant évidemment pas pour intention de dénoncer l'homosexualité mais pas non plus celle de faire un procès à l'Église catholique en général, et on devine que même s'agissant des personnages hypocrites, hiérarques homosexuels refoulés et homophobes, dont la description constelle son récit, il a souvent à leur égard une part de sympathie ou, disons, de pitié.

Il s'agit, donc, d'une enquête sur l'homosexualité et l'homophobie — quitte à dévier parfois sur d'autres sujets — parmi les dignitaires catholiques (évêques, cardinaux), et particulièrement au sein de la curie romaine (mais aussi des nonciature et primature apostoliques de différents pays). Les conclusions principales[#] de cette enquête sont que (A) l'homosexualité est non seulement fréquente dans la hiérarchie catholique, mais même majoritaire, au moins aux échelons supérieurs de cette hiérarchie, car plus on y monte, plus elle est fréquente (homosexualité étant entendu ici comme orientation, attirance sexuelle, pas nécessairement mise en pratique, ou pouvant l'être de manière variée — Martel utilise, quoique de façon pas très systématique, le terme un peu désuet d'homophilie pour parler de l'attirance) ; et (B) il y a une forte corrélation entre l'homosexualité et l'homophobie des prélats. Une conclusion additionnelle, qui déborde de la problématique de l'homosexualité mais qui la rencontre fréquemment, est que la curie est un véritable panier de crabes, dominée par des luttes de personnes parfois dévastatrices pour l'institution.

L'auteur ne se contente pas de livrer ces conclusions, il donne quelques pistes d'explications, elles aussi appuyées par des témoignages. S'agissant de (A), la raison proposée est que le jeune homme catholique qui pressent ou découvre qu'il est homosexuel — s'il n'abandonne pas purement et simplement sa religion — va naturellement chercher à se tourner vers le sacerdoce, lequel fournit à la fois une motivation ou une justification au célibat et à la chasteté (ou en sert de prétexte), et a contrario, ce jeune homme ne va pas avoir le sentiment de renoncer à grand-chose en s'interdisant le mariage (hétérosexuel !) ; ajoutons que ceci était d'autant plus fortement vrai il y a vingt, quarante ou soixante ans, c'est-à-dire pour les générations de ceux qui occupent maintenant des postes élevés à la curie, à une époque où les mouvements de libération gay étaient inexistants ou inaudibles, mouvements qui semblent maintenant incompréhensibles à ces prélats âgés. Le parcours typique semble d'abord de tenter de vivre de manière chaste, puis, comme c'est généralement trop difficile, de mener une double vie plus ou moins culpabilisée, plus ou moins connue de tous, mais évidemment jamais ouvertement assumée : l'Église tolère en fait très bien cet état de fait tant qu'il n'y a pas de vagues — attitude que Martel résume par ce slogan qui eut été en vigueur dans l'armée américaine : don't ask, don't tell. Mais évidemment, ceci conduit aussi à (B), puisque condamner publiquement l'homosexualité, ou mener un combat contre les droits LGBT, est une façon pour le prélat lui-même homosexuel d'écarter de soi les soupçons et les éventuelles vagues, sans parler de la rancune qui peut exister vis-à-vis de ceux qui vivent ouvertement quelque chose qu'on doit cacher (aux autres sinon à soi-même). Le résultat est une sorte de surenchère d'hypocrisie et d'homophobie qui est ce que dénonce avant tout l'auteur de Sodoma.

Le livre explore aussi quelques conséquences du phénomène, notamment celle, très grave, qui touche aux affaires d'abus sexuels (particulièrement sur mineurs) : la thèse de Frédéric Martel est, ici, que ces affaires ont été systématiquement étouffées en raison de la culture du secret mise en place pour protéger la double vie des prélats homosexuels. C'est-à-dire que, comme l'Église ne distinguait guère de niveau de gravité entre les relations librement consenties entre adultes de même sexe et les agressions sexuelles sur mineurs, les supérieurs de prêtres coupables d'abus sexuels en venaient à les couvrir par peur que leur propre orientation sexuelle soit exposée. Au-delà du cas des mineurs, la structure fortement hiérarchique de l'Église catholique offre à certains prélats haut placés et au tempérament prédateur un « terrain de chasse » à la discrétion assurée. De façon plus large, le fait que tout le monde au sein de la prêtrise finisse par savoir les secrets « coupables » de tout le monde fournit des armes à tous contre tous et contribue à en faire un panier de crabes (Martel n'utilise pas cette expression, mais elle reflète très bien ce qu'il décrit).

Le livre, de 632 pages, est structuré en quatre parties consacrées aux papes François, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI (dans cet ordre ; le petit mois du pontificat de Jean-Paul I est évidemment passé sous silence). On comprend que Frédéric Martel a une certaine sympathie pour le pape actuel qui semble résolu à faire changer les choses : non pas rendre l'Église « gay friendly », on en est bien loin, mais au moins d'estomper cette surenchère dans l'homophobie, cette véritable obsession pour l'homosexualité, qui a conduit à des conséquences graves en interne et à l'extérieur, et se concentrer sur autre chose que les questions de mœurs ; et en cela, il rencontre des oppositions internes (notamment lors du synode sur la famille convoqué en 2014). Les parties dédiées aux papes précédents montrent chacun leur contribution à la mise en place de ce système d'homophobie institutionnalisée : Paul VI et sa fascination pour la pensée du français Jacques Maritain que Frédéric Martel propose comme clé de son pontificat et dont il nous explique que, lié d'amitié aux homosexuels André Gide, Jean Cocteau, Julien Green et Maurice Sachs, il a tenté de les persuader les uns et les autres soit de lutter contre leurs inclinaisons soit au moins de ne pas les révéler publiquement ; Jean-Paul II dont le conservatisme moral fut avant tout une question politique, obsédé qu'il était par la lutte contre le communisme et la théologie de la libération, prêt à toutes les alliances pour les contrer ; et Benoît XVI qui, peut-être pour des raisons personnelles, a eu une approche encore différente de l'homosexualité, insistant surtout sur la nécessité pour les homosexuels de rester abstinents et rejetant catégoriquement toute forme de culture LGBT. À l'intérieur de chaque partie, différents chapitres, pas toujours dans l'ordre chronologique, évoquent différents aspects du sujet : les gardes suisses, par exemple, les prostitués romains, ou le combat contre les avancées des droits LGBT dans différents pays, ou enfin les deux affaires Vatileaks.

Tout ce récit est parsemé de descriptions de différents personnages (typiquement des cardinaux occupant ou ayant occupé des postes importants à la curie), personnages souvent hauts en couleur, parfois nommés et parfois non (ou désignés par un sobriquet comme la Mongolfiera). C'est là qu'on peut trouver que le livre montre une certaine faiblesse : d'abord, ces portraits sont trop nombreux, on se perd entre tous ces gens, il manque cruellement un index pour s'y retrouver (même si la plupart des personnages ne réapparaissent pas) ; ensuite, on ne sait pas ce que cette multiplication apporte vraiment : au N-ième cardinal dont on nous décrit d'un côté ses positions homophobes et de l'autre son attitude excessivement maniérée ou sa façon de collectionner les jolis garçons (en portraits ou comme assistants), on finit par se dire, c'est bon, j'ai compris le message, il ne sert à rien d'aligner les exemples. D'autant que pour des raisons juridiques évidentes, aucun personnage vivant identifié n'est jamais clairement étiqueté comme homosexuel (sauf s'il l'assume lui-même, ce qui n'est essentiellement le cas que pour des prêtres défroqués) ; donc on ne peut avoir droit qu'à des insinuations. (Par exemple, s'agissant de Benoît XVI, il évoque sa grande proximité avec le beau Georg Gänswein pour qui le pape a eu toutes sortes d'attentions, et de façon plus anecdotique il fait référence à cette vidéo bien connue où on voit des acrobates torse nu effectuer devant Benoît XVI un spectacle incroyablement homo-érotique, ou encore à une phrase d'un entretien où le pape a évoqué un prostitué là où il aurait été plus logique d'imaginer une femme [franchement, cet argument me semble incroyablement faible] ; mais bien sûr Frédéric Martel n'écrira jamais que Benoît XVI est homosexuel, puisqu'il n'en sait pas plus que vous ou moi — tout au plus prend-il le soin de préciser qu'il l'imagine plutôt comme sincèrement abstinent.) Je trouve ça un peu… fastidieux. Même si je comprends bien l'intérêt de fournir quelques exemples concrets (et qui ne soient pas tous anonymisés) des thèses avancées, et même si certains des personnages décrits finissent par être bizarrement attachants dans leur humanité si pleine de contradiction. Indépendamment du lien ténu avec le sujet, l'évocation du train de vie exorbitant de plusieurs cardinaux est assez instructive.

On pourrait trouver d'autres reproches à faire à ce livre pour ce qui est de la forme : certains passages m'ont paru parfaitement gratuits, à la limite du délayage, d'autres fois c'est le style qui m'a agacé (comme la manière d'invoquer Rimbaud à tout bout de champ en l'appelant le Poète avec un ‘P’ majuscule), mais qui suis-je pour juger ? (ou à plus forte raison pour jeter la première pierre), n'est-ce pas… Dans l'ensemble, j'ai été plus intéressé que je l'avais pensé a priori par un livre que je m'étais attendu à lire très en diagonale. Ne serait-ce que pour avoir un aperçu des luttes de pouvoir entre courants et clans au sein de l'Église catholique, et des compromissions dans ses combats politiques, c'est amusant. Enfin, c'est amusant pour le non catholique (et pour l'homosexuel que j'espère pas trop homophobe) que je suis.

[#] L'auteur énonce en fait quatorze règles de Sodoma au fil du livre (de façon inégalement répartie), que je peux citer intégralement comme illustration :

  1. Le sacerdoce a longtemps été l'échappatoire idéale pour les jeunes homosexuels. L'homosexualité est une des clés de leur vocation.
  2. L'homosexualité s'étend à mesure que l'on s'approche du saint des saints ; il y a de plus en plus d'homosexuels lorsqu'on monte dans la hiérarchie catholique. Dans le collège cardinalice et au Vatican, le processus préférentiel est abouti : l'homosexualité devient la règle, l'hétérosexualité l'exception.
  3. Plus un prélat et véhément contre les gays, plus son obsession homophobe est forte, plus il a de chances d'être insincère et sa véhémence de nous cacher quelque chose.
  4. Plus un prélat est pro-gay, moins il est susceptible d'être gay ; plus un prélat est homophobe, plus il y a de probabilité qu'il soit homosexuel.
  5. Les rumeurs, les médisances, les règlements de compte, la vengeance, le harcèlement sexuel sont fréquents au saint-siège. La question gay est l'un des ressorts principaux de ces intrigues.
  6. Derrière la majorité des affaires d'abus sexuels se trouvent des prêtres et des évêques qui ont protégé les agresseurs en raison de leur propre homosexualité et par peur qu'elle puisse être révélée en cas de scandale. La culture du secret qui était nécessaire pour maintenir le silence sur la forte prévalence de l'homosexualité dans l'Église a permis aux abus sexuels d'être cachés et aux prédateurs d'agir.
  7. Les cardinaux, les évêques et les prêtres les plus gay-friendly, et ceux qui parlent peu de la question homosexuelle, sont généralement hétérosexuels.
  8. Dans la prostitution à Rome entre les prêtres et les escorts arabes, deux misères sexuelles s'accouplent : la frustration sexuelle abyssale des prêtres catholiques trouve un écho dans la contrainte de l'islam, qui rend difficile [sic] pour un jeune musulman les actes hétérosexuels hors mariage.
  9. Les homophiles du Vatican évoluent généralement de la chasteté vers l'homosexualité ; les homosexuels n'y font jamais le chemin en marche arrière en redevenant homophiles.
  10. Les prêtres et les théologiens homosexuels sont beaucoup plus enclins à imposer le célibat des prêtres que leurs coreligionnaires hétérosexuels. Ils sont volontaristes et très soucieux de faire respecter cette consigne de chasteté, pourtant intrinsèquement contre-nature.
  11. La majorité des nonces sont homosexuels mais leur diplomatie est essentiellement homophobe. Ils dénoncent ce qu'ils sont. Quant aux cardinaux, aux évêques et aux prêtres, plus ils voyagent, plus ils deviennent suspects !
  12. Les rumeurs colportées sur l'homosexualité d'un cardinal ou d'un prélat sont souvent le fait d'homosexuels, eux-mêmes dans le placard, qui attaquent ainsi leurs opposants libéraux. Ce sont des armes essentielles utilisées au Vatican contre des gays par des gays.
  13. Ne cherchez pas quels sont les compagnons des cardinaux et des évêques ; demandez à leurs secrétaires, leurs assistants ou leurs protégés, et à leur réaction vous connaîtrez la vérité.
  14. On se trompe souvent sur les amours des prêtres, et sur le nombre de personnes avec lesquelles ils ont des liaisons, « parce qu'on interprète faussement des amitiés comme des liaisons, ce qui est une erreur par addition », mais aussi parce qu'on peine à imaginer des amitiés comme des liaisons, ce qui est un autre genre d'erreur, cette fois par soustraction.

— Mais je trouve que ce n'est en fait pas là un très bon résumé du livre, parce que ces règles se répètent un peu, sont désorganisées et pas très bien énoncées, et ne couvrent pas bien tous les sujets abordés tout en en couvrent trop certains.

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(lundi)

Les trois anneaux magiques (et : y a-t-il un sens à vouloir vouloir vouloir ?)

D'accord, le titre de cette entrée est complètement pourri. Mais laissez-moi quand même l'expliquer. Dans mon avant-dernier post je me suis posé des questions sur quelques gadgets de science-fiction. Ça me donne envie de revisiter une vieille entrée pour parler de « mes » trois anneaux[#] magiques et spécifiquement du rôle particulier de l'anneau de la Volonté. De quoi s'agit-il ?

[#] Et non, pour une fois, il ne s'agit pas d'anneaux au sens mathématique du terme, mais d'anneaux qu'on peut porter sur le doigt.

Quand j'étais petit (quand j'avais autour de 12 ans) je me suis fait la réflexion qu'il y a trois ingrédients[#2] qui doivent se combiner pour la réalisation d'une action : le Pouvoir, c'est-à-dire les circonstances dans lesquelles l'action est (matériellement) possible, la Connaissance, c'est-à-dire la compétence nécessaire à la réalisation de cette action, et la Volonté, c'est-à-dire le désir de la mettre en œuvre ; l'idée est donc qu'on faire X lorsque (= si et seulement si !) on peut faire X, qu'on sait faire X et qu'on veut faire X. Cette typologie est évidemment très critiquable à toutes sortes de titres : la définition des trois termes est douteuse, ils ne sont ni proprement exhaustifs ni proprement exclusifs — ou alors seulement en forçant les définitions à s'adapter pour qu'ils le soient ; et globalement parlant c'est là sacrifier la précision à la satisfaction intellectuelle d'un système bien ordonné, quelque chose dont je suis régulièrement coupable. (Et toute cette entrée est une sorte d'exhibition de ce sacrifice.) Mais si ce n'est pas une grille de lecture précise ou franchement utile, elle n'est pas inintéressante non plus à garder à l'esprit, ou au minimum, elle est amusante et peut servir de source d'inspiration. En tout cas, passé à la moulinette de mon obsession pour la symétrie mystique (comme technique de construction artistique), ça a été le point de départ de toutes sortes de cogitations : car si en tant que moyen d'analyse cette typologie est hautement artificielle, en tant que fantaisie (et en tant qu'exercice intellectuel consistant à faire marcher la fantaisie), elle persiste à me plaire.

[#2] On peut considérer qu'il s'agit de trois modalités qui vérifieraient l'axiome : X ⇔ □₁X ∧ □₂X ∧ □₃X ; mais cette analyse formelle est encore plus foireuse que mon explication informelle. (Et non, je ne pensais pas dans ces termes à 12 ans.)

En cherchant à mettre en correspondance toutes les choses qui vont par trois, notamment les couleurs primaires et les pierres précieuses, j'ai attribué : au Pouvoir la couleur rouge du rubis (ou gueules en héraldique), à la Connaissance la couleur bleue du saphir (ou azur), et à la Volonté la couleur verte (sinople). Je serais incapable de dire, avec le recul, quelles associations d'idées[#3] m'ont conduit à préconiser cette correspondance-là, tant elle s'est maintenant figée dans mon esprit que c'est presque une forme de synesthésie. Comme je l'avais dit dans mon entrée sur la symétrie, j'ai été fasciné dans mon enfance par les jeux de la série Ultima, construits autour du système des huit vertus qu'on peut obtenir comme les combinaisons booléennes[#3b] de trois principes fondamentaux que sont la Vérité, l'Amour et le Courage, associés respectivement aux couleurs bleue, jaune et rouge ; mais il me semble que j'ai développé mon propre code de couleur avant d'entendre parler de celui d'Ultima.

[#3] Si vous voulez une analyse sérieuse des thèmes culturellement associés à ces trois couleurs et à quelques autres, je vous renvoie à l'excellent Petit livre des couleurs par Michel Pastoureau et Dominique Simonnet — ou les livres plus épais du premier sur une couleur en particulier —, que j'avais évoqué ici. Pour une autre association de couleurs dans la fiction, je resignale aussi ce texte à propos des cinq couleurs du jeu Magic: The Gathering interprétées comme des « tribus » ou archétypes psychologiques.

[#3b] À part les combinaisons booléennes, il y a l'option de faire un cycle et d'ajouter des nuances : dans ce jeu (voir cette entrée de blog à son sujet), j'ai eu besoin de 24 noms à donner aux domaines du labyrinthe, et j'ai fait deux séries de 12 associées à des cycles dans la roue des teintes : force [de caractère] (rouge), valeur, courage (jaune), détermination, volonté (vert), accord, intelligence (cyan), honnêteté, connaissance (bleu), sagesse, justice (magenta), honneur, d'une part en couleurs claires, et d'autre part en couleurs sombres, bienveillance (rouge), compassion, tendresse (jaune), clémence, pardon (vert), compromis, humilité (cyan), patience, prudence (bleu), tempérance, tolérance (magenta) et gentillesse. Il y a certainement plein de raisons qui ont présidé à ces choix, mais je n'ai pas pris soin de les noter donc je ne peux plus vraiment expliquer.

J'ai aussi été fasciné très tôt par l'entrelac que sont les anneaux borroméens (trois anneaux liés ensemble mais dont deux quelconques ne le sont pas ; cf. d'ailleurs ici), et imaginé la disposition reproduite ci-contre (on imagine bien que j'ai longuement réfléchi à quel anneau mettre au-dessus duquel et comment, mais ce n'est pas très intéressant ici que je m'appesantisse dessus) : cela pourrait être mon blason, et c'est celui que j'ai donné à la ville de Tekir dans certaines de mes fictions. Mais bien sûr, comme source d'inspiration qui m'a marqué, il y a aussi les trois anneaux des Elfes dans le Seigneur des Anneaux[#4]. Je n'ai lu le livre qu'après avoir joué à Ultima (cf. cette entrée où je raconte dans quelles conditions j'ai lu le roman de Tolkien), et je ne sais pas très bien quand j'ai entendu parler des anneaux borroméens, mais je pense que c'est bien à Tolkien que j'ai du voler l'idée d'anneaux (de toute façon, même sans avoir lu le livre, on se doute bien que dans le Seigneur des Anneaux, il doit quelque part être question d'anneaux), par contre ce n'est pas de lui que je tirais l'idée d'en avoir trois ni la correspondance évoquée ci-dessus.

[#4] Narya est d'un métal non spécifié, porte un rubis et est associé au feu ; Nenya est en mithril (un métal fictif inventé par Tolkien), porte un diamant(?) et est associé à l'eau ; et Vilya est en or, porte un saphir et est associé à l'air : tout ça déplaît franchement à mon sens de l'esthétique et montre que Tolkien n'avait pas la même obsession que moi pour la symétrie (ni, d'ailleurs, la même association de couleurs que je mettrais pour l'eau et l'air : qui donc fait correspondre le blanc à l'eau et le bleu à l'air ?).

Bref, si au début j'imaginais des objets magiques associés au pouvoir, à la connaissance et à la volonté comme trois énormes pierres précieuses, rapidement ce sont devenus des anneaux (que je visualisais d'ailleurs comme taillés directement dans la pierre précieuse correspondante[#5]). Du même coup, j'imagine un quatrième anneau, qui n'est pas là pour rule them all mais pour les rassembler, les coordonner, et symboliser l'action accomplie par la conjonction du pouvoir, de la connaissance et de la volonté : ce n'est pas très intéressant, donc laissons-le de côté.

[#5] Ne m'embêtez pas à me dire que personne n'a jamais taillé un anneau dans un rubis, un saphir ou une émeraude, que ce serait insensé pour ne pas dire impossible — et d'ailleurs atrocement inconfortable à porter même si c'était réalisable —, et qu'on enchasse évidemment la pierre précieuse dans un anneau en métal : ne m'embêtez pas avec votre réalité ennuyeuse et laissez-moi rêver mes objets magiques comme je veux !

Bon, mais que font-ils, ces anneaux magiques ? Dans mon roman La Larme du Destin (que je ne recommande pas sauf si vous aimez la Heroic Fantasy écrite par un ado qui essaye de mélanger trop d'idées à la fois et produit une sorte de gloubi-boulga de tout ce qu'il sait), il n'est pas clair qu'ils aient vraiment un effet magique : ce sont juste des symboles de personnes plus ou moins chargées de représenter ces trois forces. Mais s'ils devaient faire quelque chose, logiquement, que serait-ce ?

Pour deux des trois anneaux, on imagine grosso modo l'idée : l'anneau rouge donnerait le Pouvoir ultime, peut-être qu'il rend omnipotent sur le monde matériel (ou, sans aller jusque là, quelque chose qui s'en approche), l'anneau bleu donnerait la Connaissance ultime, peut-être qu'il rend omniscient (idem), mais l'anneau vert donnerait… hum, qu'est-ce que c'est que la Volonté ultime ? c'est moins clair, mon bel arrangement symétrique se casse la gueule et je suis tout malheureux.

Ça se casse la gueule parce que si l'enjeu est, disons, de voler dans les airs, ne pas pouvoir ou ne pas savoir le faire est peut-être embêtant, mais si on ne veut pas le faire, il n'y a pas de problème — si ? L'amoureux de la symétrie que je suis en est tout chagriné. Mais on peut rétablir, ou au moins rafistoler, cette symétrie, avec la réflexion suivante : si l'enjeu est, disons, de sauter en parachute, il se peut très bien que le problème principal soit d'« oser », chose qu'on va sans doute classer sous l'égide de la Volonté. Et en fait, il y a plein de choses dans la vie pour lesquelles le problème principal auquel on est confronté n'est pas le manque de Pouvoir ou de Connaissance, mais bien d'une forme ou d'une autre de Volonté[#5b].

[#5b] Pour ne pas parler des actions collectives, comme la limitation des émissions de CO₂, qui est indubitablement quelque chose qu'on peut faire et pour lequel on a les connaissances nécessaires.

Ceci suggère que le pouvoir magique de l'anneau vert serait quelque chose comme donner un contrôle parfait de soi : un contrôle mental, un contrôle de sa propre volonté, de ses propres goûts et désirs, peut-être même de son caractère. (Peut-être aussi de ceux des autres, ce qui rend l'anneau en question indiscutablement puissant, quoique peut-être moins intéressant dans sa pureté. Mon sens de la symétrie tendrait à me faire rechercher à définir les lignes précises des pouvoirs magiques de mes trois anneaux de façon qu'ils soient grosso modo équilibrés[#6], mais rien ne dit, évidemment, que ce soit possible.)

[#6] Ou, mieux encore, pour rester dans la perspective des anneaux borroméens, que (s'il devait y avoir confrontation entre les détenteurs de plusieurs de ces anneaux) l'anneau du Pouvoir « batte » celui de la Connaissance, que l'anneau de la Connaissance « batte » celui de la Volonté, et que l'anneau de la Volonté « batte » celui du Pouvoir. L'exercice pour le lecteur qui s'ennuie est donc d'imaginer précisément ce que font ces anneaux de façon à rester aussi près que possible des lignes que j'ai suggérées mais de vérifier ces contraintes. Je pense que c'est un exercice assez difficile : les scénaristes d'histoires de super-héros ne réfléchissent jamais sérieusement aux possibilités offertes par les super-pouvoirs de leurs personnages, parce que s'ils devaient le faire ils se rendraient compte que les combats seraient essentiellement toujours ridiculement déséquilibrés.

Ceci revient peut-être en quelque sorte à faire la différence entre vouloir et vouloir vouloir. Le sens du verbe vouloir est évidemment flou, reposant sur l'illusion commode de l'unicité de l'intention humaine (comme si nos esprits n'étaient pas l'arène de toutes sortes de combats et de contradictions complexes), et si quelqu'un aimerait sauter en parachute mais n'ose pas il est difficile de dire s'il veut le faire ou non. (Le sens de mes modalités pouvoir et savoir est, évidemment, à peine moins flou !) Mais une piste, possiblement encore trop simpliste, est de distinguer vouloir et vouloir vouloir : vouloir est la résolution qui va vraiment emporter l'action dans la mesure où elle est faisable (dans la mesure où on peut et on sait, si je m'accroche à ma grille d'analyse artificielle), tandis que vouloir vouloir est une intention plus lointaine. On pourrait alors dire que l'anneau vert permet de transformer le vouloir vouloir en vouloir comme l'anneau rouge permet de transformer le vouloir pouvoir en pouvoir et le bleu le vouloir savoir en savoir.

Avoir le contrôle de ses propres désirs est quelque chose qu'on peut imaginer souhaiter : être capable de résister à toutes les tentations, de faire naître en soi-même l'envie de faire les choses qu'on n'arrive pas à se résoudre à faire ou disparaître les envies dont on cherche à se débarrasser[#7], voire, de changer son propre caractère, c'est une magie qui a de quoi intriguer. C'est certainement tentant (il y a certains de mes goûts ou de mes traits de caractères que je peux imaginer vouloir changer, jusqu'à des choses triviales comme ma tentation de manger des cochonneries) ; mais à un certain point on peut aussi se dire : ce que je définis comme moi (cf. aussi cette entrée-ci) est, en quelque sorte, mon caractère (y compris jusqu'à mes névroses), et si je commence à le changer, je ne suis plus moi… Donc je ne veux rien changer ? Pourtant je suis quand même tenté de le faire ? Peut-être que je devrais justement utiliser l'anneau vert pour me retirer la tentation d'utiliser l'anneau vert ? Ou au contraire pour me retirer la réticence à l'utiliser ? On se perd dans un labyrinthe dont je ne sais vraiment pas où il mène[#8].

[#7] Il est impossible de ne pas évoquer ici l'orientation sexuelle, tant il y a des gens qui ont lutté et luttent encore pour changer la leur, jusqu'à se faire torturer mentalement par des programmes de reconversion et le mouvement ex-gay de sinistre réputation. On ne peut que s'attrister que des gens en soient à souhaiter avoir une baguette magique qui leur permettrait de changer quelque chose en eux qui n'a rien d'anormal ou de malsain, mais l'anneau vert offrirait certainement cette possibilité comme il permettrait, a contrario, de décider de ne plus vouloir faire ce changement !

[#8] Mais qui me fait penser à cet argument classique sur l'intelligence artificielle, qui dit : si on devait faire une intelligence artificielle surhumaine, plutôt qu'essayer de la contrôler en lui imposant des limites, qu'elle arriverait forcément à contourner parce qu'elle est surhumainement intelligente, il faudrait plutôt la rendre initialement plutôt bienveillante et lui donner le pouvoir de se modifier elle-même en profondeur, si bien qu'elle corrigera elle-même l'imperfection de sa bienveillance (et de la définition de ce terme), jusqu'à tomber sur un point fixe (qui sera ce qu'on voulait vraiment parce que l'intelligence surhumaine aura correctement compris ce qu'on voulait vraiment et se sera ajustée elle-même en conséquence puisqu'elle est bienveillante).

En tout cas, si chacune de mes modalités (faire Xpouvoir faire X, savoir faire X, vouloir faire X) définit à son tour une « action », on devrait pouvoir les appliquer récursivement : cela doit avoir un sens non seulement de vouloir vouloir faire X, mais aussi par exemple de savoir pouvoir faire X ou de vouloir savoir pouvoir faire X — et chacune des 1 + 3 + 3² + 3³ + ⋯ combinaisons ainsi définies (soit −½ au total ← ceci est une blague de matheux 😉) doit être subtilement différente (mais avec la contrainte qu'à chaque fois, faire X équivaut à simultanément pouvoir faire X, savoir faire X et vouloir faire X : donc par exemple, vouloir équivaut à pouvoir vouloir, savoir vouloir et vouloir vouloir simultanément). Je crois qu'il sera très difficile de faire marcher le système aussi régulièrement, mais c'est amusant d'essayer d'imaginer ce que tout ça peut signifier. Néanmoins, cela peut avoir un sens de chercher à se demander ce que vouloir vouloir vouloir faire X signifie en pratique, et d'imaginer un scénario crédible où ce qu'on fait, ce qu'on veut faire, ce qu'on veut vouloir faire, et ce qu'on veut vouloir vouloir faire sont différents.

Bon, cette entrée est un peu une autocaricature et elle a assez duré, donc je vais l'arrêter là sans avoir rien fait d'autre que de jeter des idées en pâture à quiconque voudra s'en saisir, mais je dois au moins signaler (parce que je n'ai pas réussi à caser ce lien ailleurs) ce fragment littéraire gratuit pour une vision différente de ma triade.

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(dimanche)

Où je reçois des avis très différents sur ma conduite

Méta : Je reprends ici quelque chose que j'ai déjà raconté sur Twitter (parce qu'à la réflexion c'était plus à sa place ici, d'autant qu'on m'a déjà fait remarquer que les fils fort long sur Twitter sont déplaisants à lire) ; j'ai juste un peu développé en ajoutant quelques précisions et réflexions (essentiellement dans les notes numérotées, mais j'ai changé un peu la fin). • Par ailleurs, si vous trouvez que le feuilleton Ruxor passe le permis moto est particulièrement chiant surtout qu'il s'est transformé en Ruxor ne passe toujours pas le permis moto (et chouine à ce sujet) et que ça s'eternise : à qui le dites-vous ? <Insérer ici un emoji représentant l'exaspération mêlée de sarcasme.> • Néanmoins, je trouve intellectuellement intéressante la question de savoir quelle serait la variabilité mesurée si on demandait à deux inspecteurs du permis de conduire d'évaluer indépendamment l'un de l'autre (et selon le barème officiel) la performance d'un candidat au permis de conduire, et je me demande si la Sécurité Routière mène de temps en temps de telles expériences : je n'ai aucune réponse à ça, évidemment, mais l'observation que je rapporte ici donne au moins un petit indice sur cette reproductibilité.

Bref, le point de départ, c'est que j'ai fait deux leçons de conduite à moto à deux jours d'intervalle ( et ). Dans des conditions analogues (début d'après-midi, j'avais bien dormi, météo à peu près idéale), dans le même coin (autoroute A4 et ville du côté de Noisy-le-Grand), avec la même binôme, mais avec deux moniteurs différents, que je vais appeler É. et G.. Et qu'ils n'ont… pas tout à fait eu le même avis à mon sujet.

Jeudi, 3 heures[#] avec É. (le moniteur qui m'a présenté à l'examen il y a 5–6 semaines) : aucun problème particulier, le moniteur a dit à la fin qu'il trouvait que j'avais beaucoup progressé, que j'anticipais, que je prenais des initiatives. Il me met sur une liste[#2] d'élèves à contacter pour l'examen en août.

[#] Normalement, en leçon, nous sommes 3 ou 4 élèves à tourner sur 2 motos (c'est-à-dire que deux élèves conduisent pendant que l'autre ou les deux autres sont dans la voiture avec le moniteur, observent et écoutent les commentaires), donc chacun ne fait en circulation que les 2/3 ou 1/2 du temps que dure la leçon. Mais là, exceptionnellement, nous n'étions que 2, donc nous avons roulé 3h (moins le temps de partir et de rentrer).

[#2] Sans me faire de promesse que ce sera le cas (ils ont beaucoup d'élèves à faire passer, les inspecteurs sont moins disponibles en août donc les créneaux peu nombreux) ; mais bon, c'est déjà un progrès par rapport à ces 5 semaines où il ne s'est juste rien passé.

Hier, 1h30 (sur une leçon de 3h) avec G. (moniteur qui ne m'avait encore pas vu en circu parce qu'il fait surtout les séances le samedi et que je ne prends pas ces séances[#3]) : cette fois, je me fais engueuler comme du poisson pourri[#4], d'abord par l'oreillette, puis il nous fait nous arrêter sur un parking, me passe un savon devant les autres élèves : il explique je n'ai aucune anticipation, que ma conduite est carrément dangereuse, et il insiste que je n'aurais pas dû être présenté à l'examen, que je n'ai pas le niveau, que ça ne le surprend pas que j'aie raté. Je détaille plus bas ce qu'il me reproche, mais disons d'ores et déjà qu'il ne s'agit pas d'infractions au Code de la route : c'est, essentiellement, de freiner trop tard et donc trop fort aux intersections.

[#3] Je devais avoir une leçon le jeudi de la semaine d'avant, il y a eu une erreur de l'auto-école qui fait que la séance a dû être reportée, et j'ai accepté que ce soit le samedi après-midi.

[#4] Il est possible que j'aie une intolérance particulière pour le fait de me faire engueuler : peut-être qu'un observateur impartial ne cautionnerait pas l'usage des mots poisson pourri ici. Ce moniteur a tendance à disputer tout le monde sans que ce soit mal intentionné (ce qui ne veut pas dire que c'est acceptable pour autant, mais ne rentrons pas dans ce débat), et les autres élèves de cette séance en ont pris aussi (du genre mais roule, bordel ! on est sur une voie rapide qu'est-ce que tu fous à te traîner comme ça à 60 ?). Mais il n'y a que moi qui ai eu droit à ce sermonnage particulier.

Or, pour autant que je puisse en juger (et ma binôme semblait d'accord), j'ai conduit essentiellement pareil les deux jours. Et il n'y a de toute façon pas de raison de penser que mon niveau aurait autant varié en deux jours. Que ce soit É. ou G. qui ait raison dans son évaluation (ou que la vérité soit quelque part entre les deux), ce n'est pas normal qu'il y ait une telle différence d'appréciation. Des petites différences de jugement, oui, c'est inévitable ; mais un tel grand écart, il y a vraiment un problème.

Sur le coup, évidemment, je n'ai rien dit (au moins tant que la leçon dure, le moniteur a toujours raison, moi je ferme ma gueule et je m'applique à faire ce qu'on me dit) ; après la leçon, tout le monde est pressé de partir (surtout un samedi après-midi ; G. avait bossé 9 heures d'affilée, il en avait marre[#5] et je le comprends ; et il n'y avait plus personne à l'auto-école), je n'allais pas faire un scandale.

[#5] Bien sûr, ça peut expliquer pour partie sa mauvaise humeur générale. Mais les reproches les plus importants qu'il m'a fait sont précis et sensés, ne sortent pas de nulle part, et ne concernent que moi, ce n'est certainement pas simplement la mauvaise humeur qui parlait.

Mais je suis furieux : soit É. a raison et je suis furieux parce que ça fait un prétexte pour ne pas me laisser repasser l'examen (et je n'en avais vraiment pas besoin) ; soit G. a raison et je suis furieux parce qu'au bout de ~30h de leçons de circulation on découvre un problème que les deux autres moniteurs (É. et M.) ne m'avaient pas signalé, en tout cas certainement pas à ce niveau.

Peut-être que É., qui a apparemment plus d'expérience, sait que certains points se corrigent tout seuls… ou est blasé. Peut-être que G. est plus inquiet pour la sécurité de ses élèves ; ou peut-être qu'il était mal luné un samedi après-midi (mais cf. #5 ci-dessus) ; ou peut-être qu'il partait d'un mauvais a priori puisqu'il ne m'avait pas encore vu en circulation et avait juste l'information que j'avais échoué l'examen.

Sur le fond, il a commencé par m'engueuler N fois sur l'opportunité de changements de file sur l'autoroute (que j'ai faits ou qu'au contraire j'aurais dû faire). Un changement de file, c'est un judgment call : on peut toujours en discuter, peut-être que les décisions que G. aurait voulu que je prisse étaient meilleures, je pense quand même que mes choix étaient tout à fait défendables[#6].

[#6] Par exemple, quand il y a une voie qui s'insère depuis la droite, il est généralement bon d'essayer de passer sur la file plus à gauche ; mais si la file sur la gauche est elle-même assez dense, ce n'est pas forcément une si bonne idée. À l'approche un point d'insertion où j'étais déjà sur l'autoroute A4, j'ai regardé deux ou trois fois si je pouvais me décaler vers la gauche, je n'ai pas trouvé d'opportunité qui me satisfaisait, mais G. a estimé que ça ne posait pas de problème, et m'a reproché de ne pas l'avoir fait. L'ironie de l'histoire, c'est qu'alors que G. me distrayait en me disputant à ce sujet, si bien que je re-regardais sur ma gauche, quelqu'un qui voulait s'insérer essayait de me forcer le passage à ma droite, ce qui était exactement ce pourquoi je préférais me concentrer sur ma droite en premier lieu, et du coup G. m'a de nouveau disputé, de ne pas ralentir pour laisser passer le con qui cherchait à me forcer le passage à droite. • Pour prendre un autre exemple, un peu avant, alors que j'étais sur le périph (là les véhicules qui s'insèrent sont prioritaires), j'arrivais à un point d'insertion, j'ai ralenti pour essayer de me caler sur un point où il y avait un intervalle satisfaisant entre deux véhicules de la file qui s'insérait, G. a trouvé que je ralentissais trop et que même si je n'avais pas la priorité j'aurais dû m'imposer un peu plus.

Mais le principal reproche que m'a fait G., c'est de ne pas ralentir assez en amont à l'approche des intersections et giratoires, de ne pas suffisamment étaler ce ralentissement, et de freiner parfois trop fort trop tard. Ça c'est un reproche important et que je ne peux pas prendre à la légère : une collision par l'arrière c'est un accident très grave. Mais pourquoi les autres moniteurs ne me l'ont pas dit, alors ? Ils m'ont signalé un freinage un peu brusque de temps en temps, mais rien de systématique comme G. le prétend, et jamais aux giratoires (où j'ai l'impression d'aller tranquillement). Comment je tranche, moi ?

Pour les intersections avec priorité à droite, je suis tenté de croire G., pour être plus prudent, il faut que je freine plus en amont et plus longuement[#7] pour ne pas risquer de devoir piler et me faire percuter par l'arrière.

[#7] Bien sûr que je freine à l'approche des intersections (et plus ou moins selon que la visibilité est mauvaise) : je ne suis pas cinglé ! Tout est une question de mesure, de quand le faire et combien, pour se donner la capacité de s'arrêter en cas de besoin sans se faire taper par derrière.

Pour les giratoires, je suis beaucoup plus dubitatif. Normalement, je ralentis au frein moteur[#8], assez en avant du giratoire, avec rétrogradage en 2e vers la fin[#9] : ça permet d'avoir de la reprise si je peux passer, et de m'arrêter tranquillement (il me semble !) si je ne peux pas. Mais G. me dit que non, le frein moteur, ça ne suffit pas, il faut impérativement utiliser les freins à disque (au moins arrière), en dosant bien, à l'approche d'un giratoire, parce que si on arrive avec ne serait-ce qu'un filet de gaz, on ne pourra pas s'arrêter à temps si besoin, et parce qu'il faut que le feu stop s'allume pour prévenir les véhicules derrière. (Bon, les choses ont été compliquées par le fait que le contacteur de feu stop du frein arrière de ma moto était mal réglé, il ne s'allumait que quand je freinais vraiment fort, si bien que G. a cru que je ne freinais pas à des moments où je freinais bien du frein arrière. Mais il s'en est rendu compte et ça ne l'a pas empêché de m'engueuler.)

[#8] Très efficace sur la Honda CB-500. Mais peut-être que je subis aussi l'influence du poussinet et de son insistance sur le fait de freiner le moins possible.

[#9] Je pense bien que j'actionne le frein arrière lors du rétrogradage. Mais pas pendant toute l'approche au frein moteur.

Indépendamment de tout ça, l'engueulade limite humiliante n'est pas une technique pédagogique acceptable, et à plus forte raison quand c'est « en public » (devant les autres élèves). Même pour quelqu'un qui a fait quelque chose de très dangereux (sauf s'il est clair qu'il l'a fait sciemment) : il faut lui faire prendre conscience du danger, bien sûr, mais il y a des façons de le faire sans être blessant[#10]. Ce n'est pas juste qu'une engueulade est inutile : c'est même dangereux parce que ça va tourner dans la tête de l'élève plus que la perception des faits, lui faire perdre ses moyens et sa concentration — tout ce qu'il ne faut pas quand on conduit.

[#10] Comme je le disais plus haut, je suis peut-être chatouilleux à ce sujet. Peut-être que les moniteurs d'auto-école ont parfois du mal à comprendre que certains élèves ont plus besoin d'encouragements que d'engueulades. Surtout les moniteurs moto : peut-être qu'ils sont habitués à voir plein de petits jeunes qui n'ont peur de rien, croient tout savoir et veulent rouler des mécaniques — et qu'il s'agit de leur apprendre un peu d'humilité. Ou peut-être qu'ils (les moniteurs moto) flippent à fond de voir un accident se dérouler sous leurs yeux (et que, contrairement aux moniteurs auto, ils ne peuvent pas vraiment contrôler).

En tout cas, je ne sais plus où j'en suis, moi, et je ne sais pas ce que je fais. Mon espoir de repasser l'examen en août après « seulement » 2 mois a l'air de s'envoler (précisons que É. part ou est peut-être déjà parti en vacances, donc je suppose que ce sont les deux autres moniteurs qui vont faire le planning des examens en août), et indépendamment de ça, ma confiance en moi, qui est une des choses que j'ai beaucoup de mal à trouver, en prend un gros coup aussi[#11]. Est-il utile que j'attire l'attention des moniteurs sur cette différence d'évaluation, voire que je leur demande de se mettre d'accord ? Ou est-ce que je me contente de tenir compte comme je peux des principales critiques de G. (en modulant un peu selon les cas qui me semblent plus ou moins pertinents, c'est-à-dire plus sérieusement pour les intersections que pour les giratoires) ? Et comme toujours : à quel point est-ce que je décide que cette auto-école me fait vraiment trop tourner en rond et qu'il faut que j'en cherche une autre (ce qui n'est pas forcément évident non plus et a aussi des inconvénients considérables) ? A priori je suis sur l'idée de claquer la porte si en septembre j'en suis toujours au même point, mais il reste à savoir si je persiste à accumuler des leçons en août.

[#11] Bon, reconnaissons qu'à la fin de la leçon, G. (qui a bien dû voir que je faisais la gueule et que je n'ai essentiellement pas desserré les dents dans la voiture) a quand même dit qu'il pensait que ce ne serait sans doute pas compliqué à corriger.

Ajout () en réponse à des remarques qui m'ont été faites sur Twitter : Je pense que les moniteurs ne se rendent pas compte de l'impact de leurs remarques, surtout qu'ils n'ont pas trop l'habitude des élèves comme moi, âgés, manquant de confiance, et sans expérience des deux-roues. (J'ai déjà reproché au 3e moniteur, M., sa façon de disputer les élèves, dont moi, sur une séance qui s'était mal passée, il a été très correct dans sa réaction, a admis qu'il n'aurait pas dû perdre patience comme ça, et il n'y a plus eu de problème ensuite.) • Mais au-delà de l'effet sur mon ego de remarques ponctuelles, je me sens vraiment à bout de forces : ça fait un an que je suis là-dessus, l'investissement émotionnel, temporel et financier devient vraiment très lourd, et forcément je me demande régulièrement si c'est en vain. Donc qu'à chaque fois que je crois voir de la lumière au bout du tunnel je me prenne une baffe, forcément, ça me fait penser de plus en plus au mythe de Sisyphe. Et croire de moins en moins à « mais si, je touche au but ». (Après avoir obtenu mon plateau, ce qui n'avait déjà pas été sans mal, j'avais espéré passer la circulation en avril, je me suis rendu compte que j'avais plus de mal que je pensais, puis un moniteur a évoqué un passage en mai, puis on m'a fait comprendre que ça ne le ferait pas ; j'ai passé en juin, je me suis ramassé ; j'ai espéré repasser en juillet, le planning était trop plein ; j'ai espéré repasser en août, ça a l'air bien compromis. Si ce n'est pas fait en septembre, ça commence à devenir vraiment compliqué pour moi, l'assurance complémentaire que j'ai prise va expirer, mes finances ne vont pas s'arranger, je vais avoir plein de cours à donner, mon école va déménager — raison de passer le permis pour commencer ; ensuite le permis lui-même va être réformé, il faudra repasser un code spécifique, et l'épreuve de circulation sera rendue plus difficile, etc. Bref, il n'est pas acquis du tout que tout cet investissement ne soit pas en pure perte.) Alors évidemment, dans ces conditions, ça devient très difficile d'aborder les choses avec la sérénité pourtant nécessaire pour apprendre et progresser.

Mise à jour () : Leçon ce matin avec le troisième moniteur, M. : ça s'est plutôt bien passé (il m'a surtout reproché de manquer de rythme). Mais évidemment, les dates d'examen en août sont toutes pleines. ☹️ M. a un peu botté en touche quant à la différence d'appréciation par ses deux collègues É. et G. (ci-dessus) : il dit que j'ai un niveau irrégulier, et que c'est normal. Il n'a pas spécialement remarqué de problème d'allure aux intersections, mais un manque général d'anticipation et de confiance en soi. (OK, ça j'y crois volontiers, mais au bout d'un moment, si je ne fais pas de faute, il faut me présenter : le permis ne signifie pas qu'on conduise parfaitement !, mais qu'on ait le niveau pour progresser seul.) M. revenait de vacances, donc ne pouvait pas commenter sur la répartition des dates d'examen d'août, qui a été faites par É. (qui est parti en vacances) et G. Il a évoqué de possibles dates supplémentaires, mais j'y crois fort peu (on m'a déjà fait ce coup N fois).

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(mardi)

Quelques gadgets de science-fiction (pour manipuler le temps et l'Univers)

Cette entrée est une sorte de complément à celle que j'ai écrite sur le voyage temporel (mais elle en est indépendante) : il s'agit d'imaginer quelques gadgets qui pourraient servir dans le cadre d'une histoire de SF (voire de « métaphysique-fiction »). Je commence par en décrire deux qui ont un rapport avec l'écoulement du temps : appelons-les le rewinder et le fast-forwarder (je comptais initialement ne parler que de ça, puis j'ai eu d'autres idées avec les présélecteurs évoqués plus bas). Le premier est très classique et apparaît dans beaucoup d'histoires, le second l'est beaucoup moins mais il n'est peut-être pas très intéressant du point de vue narratif.

Le rewinder sert, comme son nom l'indique, à remonter le fil du temps : on lui donne une date dans le passé (appelons-la t₁), et il remonte le temps à cette date-là. Mais attention, ce n'est pas une machine qui permet de visiter cette époque (et de s'y retrouver en double) : il fait revenir tout l'Univers en bloc à la date t₁ indiquée, effaçant toute l'histoire qui s'est déroulée depuis (y compris l'activation du rewinder lui-même), pour permettre de rejouer une autre histoire à partir de ce point-là. Là, il faut que j'insère une note en petits caractères des fois que quelque grincheux serait susceptible de me dire ah mais moi je crois que l'Univers est déterministe, si bien que quand l'histoire qu'on a effacée ne pourrait que se rejouer à l'identique :

D'abord, vous êtes un grincheux. Ensuite, il faut modifier légèrement l'action du rewinder dans un univers déterministe : il ne se contente pas d'effacer toute l'histoire depuis l'instant t₁, il remplace l'Univers par un univers très légèrement différent, comportant une petite modification des conditions initiales au moment du Big Bang, modification choisie aléatoirement sous la contrainte d'avoir une ampleur tellement petite que l'effet reste indétectable jusqu'à l'instant t₁ où (à force que l'ampleur de la perturbation croisse exponentiellement) elle atteint tout juste l'ampleur suffisante pour qu'un papillon batte des ailes un petit peu différemment à proximité du rewinder (pour calibrer sur une différence un peu plus importante, il suffit de diminuer un tout petit peu t₁). C'est dans cet univers-là (et au temps t₁) qu'on se trouve après l'utilisation du rewinder. • Et s'il y a des méga-grincheux qui se plaignent que je parle de temps absolu, ce qui n'a pas de sens dans un univers relativiste, j'ajoute encore une note : quand je parle de t₁, il s'agit d'une hypersurface de type espace, qui, dans le mode d'utilisation par défaut du rewinder est au repos par rapport au rayonnement cosmologique fossile mais, si on veut utiliser un mode plus avancé, peut être programmé pour avoir une forme différente. Maintenant arrêtez de grincher.

On pourrait imaginer une variante du rewinder où celui qui l'actionne se souvient de l'histoire qui a été effacée (tandis que tous les autres reviennent dans leur état mental antérieur), c'est évidemment plus facile et tentant à utiliser en SF (voyez par exemple les films Prince of Persia: The Sands of Time ou Edge of Tomorrow), mais en quelque sorte c'est moins pur (c'est beaucoup plus ad hoc) que si on postule que tout l'Univers est vraiment ramené à un état antérieur, l'utilisateur comme les autres. (L'état mental de l'utilisateur du rewinder faisant partie de l'Univers, il n'y a pas de raison qu'il soit affecté différemment.) Je vais évoquer la question épineuse de savoir comment on peut savoir si le rewinder fonctionne, mais auparavant, décrivons le fast-forwarder.

Celui-ci a l'effet, au contraire, de faire sauter le temps vers l'avenir : on lui donne une date dans l'avenir (appelons-la t₁) et on se retrouve à cette date-là : l'état de l'Univers devient immédiatement ce qu'il aurait été à la date en question sans que les événements intermédiaires aient jamais eu lieu. Mais bien sûr, le fait que ces événements n'aient pas lieu n'empêche pas que tout le monde en a quand même la mémoire, puisque la mémoire fait partie de l'Univers et que l'Univers est placé exactement dans l'état où il se serait trouvé à l'instant t₁.

Pour le fast-forwarder, il est donc plus naturel de souhaiter que l'Univers soit déterministe. Si ce n'est pas le cas, on postulera simplement que le fast-forwarder place l'Univers dans un des états possibles de l'évolution jusqu'à la date t₁, avec les mêmes probabilités que ce aurait été le cas selon l'évolution normale. En revanche, l'interaction avec le « libre arbitre » (dont je n'ai jamais compris ce que c'était censé être, mais qui n'est sans doute pas exactement pareil que le non-déterminisme) est, au mieux, confuse.

Là aussi on pourrait imaginer des variantes où celui qui actionne le fast-forwarder n'est pas victime de l'illusion que l'intervalle de temps jusqu'à t₁ s'est produit, mais ce serait un handicap pour lui (cela se manifesterait comme une amnésie), donc ce n'est sans doute pas souhaitable ; on pourrait imaginer qu'il en ait connaissance tout en ayant la certitude que ces événements n'ont pas vraiment eu lieu, mais là aussi c'est un peu trop ad hoc donc je vais en rester à la forme où celui qui l'actionne est affecté comme tous les autres.

J'imagine — et j'espère — que le lecteur se dit que tout ça n'a absolument aucun sens : quelle différence peut-il bien y avoir entre à l'instant t₀, l'Univers devient instantanément ce qu'il serait devenu à l'instant t₁ (y compris avec la mémoire fictive de tous les événements entre t₀ et t₁) et les événements entre t₀ et t₁ se déroulent normalement ? Comment puis-je savoir que la journée d'hier a vraiment eu lieu et que ma mémoire de celle-ci n'est pas fausse ? Cela a-t-il le moindre sens ? La seule chose qui existe, après tout, est l'instant présent. Bref, le fast-forwarder ne sert qu'à nous perdre dans un labyrinthe de questions métaphysiques sémantiquement douteuses et n'a pas vraiment de rôle possible dans, par exemple, une histoire de SF.

(On pourrait, cependant, imaginer une histoire de SF où le gadget existerait et serait utilisé par des personnages débattant de s'il a un effet ou non, mais où l'effet serait rendu, au niveau de l'écriture, par des ellipses dans la narration à chaque fois que le fast-forwarder est utilisé. Ça pourrait être rigolo à lire. L'histoire se finirait, bien sûr, par un personnage qui décide de pousser le fast-forwarder trop loin, et le chapitre suivant dirait juste le soleil est une géante rouge ou quelque chose comme ça.)

Ce qui est amusant, c'est que bien que le gadget n'ait probablement aucun sens, et vraisemblablement aucun effet mesurable, je serais néanmoins parfois content d'en posséder un, pour pouvoir sauter la fin d'un événement ennuyeux ou arriver plus vite à un moment que j'attends ! (J'aurais, certes, le souvenir de m'être ennuyé ou impatienté, mais ce serait un « faux » souvenir.)

Peut-on néanmoins voir une manifestation du fait qu'un tel gadget fonctionne ? Pour ce qui est du rewinder : le fonctionnement de celui-ci a le bon goût d'être falsifiable : si j'ai le souvenir d'avoir actionné le rewinder, c'est forcément que celui-ci n'a pas fonctionné, puisque dès qu'on actionne le rewinder on doit se retrouver dans un univers où cette action n'a pas eu lieu. A contrario, c'est un bon signe que le rewinder fonctionne si on n'a jamais le souvenir d'avoir eu envie de l'actionner alors qu'on était en mesure de le faire ! (Pour prendre un cas extrême, si je jette plusieurs fois un dé en me disant à l'avance si je ne tombe pas sur 6, j'utilise le rewinder pour revenir juste avant le jet, au bout du dixième 6 d'affilée, on pourra sérieusement se dire que le rewinder fonctionne correctement même si on ne l'a jamais « vu » fonctionner !)

Pour le fast-forwarder, c'est autre chose… Ma réaction instinctive a été de penser on sait que le fast-forwarder ne fonctionne pas si on a le souvenir, après l'avoir actionné pour sauter le passage entre t₀ et t₁, de l'avoir actionné à un moment t₀ < t′ < t, par exemple immédiatement après t₀ (puisque ces instants sont sautés, on n'aura pas envie de les sauter une nouvelle fois). Mais est-ce le cas ? Non, en fait, le fonctionnement normal du fast-forwarder est sans doute justement qu'on se retrouve à t₁ avec le souvenir qu'on a appuyé plein de fois sur le bouton fast-forward en pensant décidément, ce machin ne marche pas ! (puisque l'Univers est censé, justement, suivre le cours qu'il aurait eu si le fast-forwarder ne faisait rien). On peut conclure que le fast-forwarder ne fonctionne pas lorsqu'on est actuellement à un moment t₀ < t′ < t₁, mais cette conclusion devient invalide ultérieurement… un labyrinthe métaphysique, donc, dans lequel, encore une fois, la seule conclusion sensée est peut-être que le fast-forwarder n'a tout simplement aucun effet ni aucun sens (mais de là à conclure que le temps lui-même n'a pas de sens, il n'y a qu'un tout petit pas ; cf. aussi plusieurs des remarques que j'avais faites ici, notamment dans la note #5).

(Une présentation alternative du fast-forwarder est qu'il transforme son utilisateur en zombie philosophique mais uniquement pendant l'intervalle entre t₀ et t₁, et là aussi, c'est tout un labyrinthe de questions que de se demander si c'est pareil que ma présentation initiale ou si la notion de zombie philosophique a un sens. Mumble mumble conscience mumble physicalisme mumble mumble <vigoureux agitage de mains> mumble.)

*

Maintenant, pour en revenir au rewinder, si la seule indication qu'on peut avoir du fait qu'il fonctionne bien est qu'on n'a aucun souvenir de l'avoir jamais activé, on peut imaginer une variante épurée du même gadget : je vais appeler ça le présélecteur négatif.

Le présélecteur négatif est une boîte munie d'un bouton. Discuter de ce qui se passe quand on appuie sur le bouton n'a pas de sens parce que la clé du fonctionnement du présélecteur négatif est justement que :

L'Univers est tel que le bouton n'est jamais actionné.

Vous pouvez imaginer ça comme une Prophétie Ancienne (le bouton ne sera jamais actionné), écrite au moment du Big Bang : si on croit au déterminisme, l'Univers a été choisi tel que le bouton du présélecteur négatif ne soit jamais utilisé ; si on ne croit pas au déterminisme, on conditionnera les lois de probabilités déterminant l'évolution de l'Univers au fait que la Prophétie ci-dessus soit réalisée. (J'appelle ça présélecteur parce que je sous-entends que l'Univers a été présélectionné pour remplir la Prophétie.)

Comment un tel gadget peut-il être utile ? Exactement comme le rewinder, en fait : je peux, par exemple, jeter un dé en décidant de façon ferme si le dé tombe sur autre chose que 6, j'appuie sur le bouton : l'explication la plus simple du fait que la Prophétie doive s'accomplir est que le dé tombe sur 6. Donc le dé tombe (très vraisemblablement) sur 6.

Plutôt que de parler d'explication la plus simple, on peut formaliser ça avec un raisonnement bayesien sur les probabilités (qui devient ici prédictif) : le dé a a priori 1/6 chance de tomber sur chaque face, mais s'il tombe sur un nombre entre 1 à 5, j'ai a priori, disons, 999/1000 chances d'appuyer sur le bouton (il faut admettre qu'il y a toujours une possibilité que je ne tienne pas ma résolution, par exemple si je fais une tombe mort foudroyé au mauvais moment, je vais y revenir), tandis que s'il tombe sur 6 j'ai a priori, disons, 1/1000 chances d'appuyer sur le bouton (peut-être que je me trompe en lisant la face ou que je fais un faux mouvement) : ceci donne des probabilités a priori de 333/400 pour l'événement le dé tombe sur une face 1–5 et j'appuie [comme prévu] sur le bouton, 1/6000 pour le dé tombe sur la face 6 et j'appuie [par erreur] sur le bouton, 5/6000 pour le dé tombe sur une face 1–5 et je n'appuie [pourtant] pas sur le bouton et 333/2000 pour le dé tombe sur la face 6 et [comme prévu] je n'appuie pas sur le bouton ; mais en conditionnant par la Prophétie, il reste une probabilité de (333/2000) / (333/2000 + 5/6000) = 999/1004, soit environ 995/1000, que le dé tombe sur la face 6.

(On retrouve le même genre de paradoxes et de raisonnements sur les explications probables que ce que j'avais raconté dans mes histoires autour du voyage dans le temps monochronique dans l'entrée déjà liée ci-dessus. C'est aussi ce que j'avais exploré dans cette petite histoire : je ne fais ici que formaliser un peu plus les choses.)

Évidemment, si je décide inconditionnellement d'appuyer sur le bouton, je me mets en grave danger : quelque chose devra m'en empêcher, et le quelque chose le plus probable est sans doute un accident très mauvais pour moi.

Il faut d'ailleurs noter que même si je ne décide d'appuyer sur le bouton que conditionnellement, je me mets en quelque sorte en danger : en décidant d'appuyer sur le bouton si la face tirée par le dé n'est pas 6, le raisonnement probabiliste ci-dessus suggère que ma probabilité d'avoir un accident dans l'intervalle est multipliée par environ 5 ou 6 (il y a environ 5/1000 chances que je ne tienne pas ma résolution au lieu de 1/1000 dans les hypothèses faites a priori). Et ces probabilités se cumulent : si je suis tenté de jeter plein de fois le dé en décidant à chaque fois j'appuie sur le bouton si la face tirée n'est pas 6, je me mets en danger dès la première fois. Le présélecteur négatif est une sorte de pacte faustien assez complexe avec les probabilités.

Ceci étant, il y a un plot twist : c'est que si je crois vraiment au fonctionnement du présélecteur et que je jette le dé et qu'il tombe sur 1, je n'oserai pas essayer d'appuyer sur le bouton sachant que ça risque très fortement de me tuer avant que j'y arrive. Mais du coup, l'explication la plus plausible n'est plus que je meure, c'est simplement que je n'ose pas ! Et du coup, le présélecteur négatif, si on y croit, devient un simple bouton sur lequel personne n'ose appuyer. (Et de fait, si je crois vraiment à la Prophétie vous n'appuierez pas sur ce bouton, il serait stupide d'essayer d'appuyer dessus pour tenter de la défier, si bien que la Prophétie devient auto-réalisatrice.)

Il y a sans doute quelque chose d'intelligent à dire sur le rapport exact entre le rewinder et le présélecteur négatif (et de savoir si, au fond, ils sont « la même chose » ou non ; il semble que le rewinder permette de façon moins dangereuse d'obtenir qu'un dé tombe un grand nombre de fois sur la face 6 en décidant à chaque fois de revenir en arrière si ce n'est pas le cas, car le rewinder a le concept de date cible t₁ ; mais je n'exclus pas d'avoir raté quelque chose). Je n'ai pas les idées très claires, surtout parce que j'ai la flemme d'y réfléchir attentivement et de faire un modèle probabiliste qui se tienne : c'est plus rigolo de ranter dans mon blog et de laisser d'éventuels lecteurs motivés faire le boulot à ma place.

Sinon, on peut imaginer d'autres sortes de gadgets apparentés. Le présélecteur positif, par exemple, est associé à la Prophétie que vous appuierez (un jour) sur le bouton. Il est peut-être moins puissant que le négatif (une fois qu'on a appuyé sur le bouton, il devient totalement sans effet ; et il est difficile de résoudre je n'appuierai jamais : au mieux, on se débarrassera du gadget, mais il est facile de trouver des explications sur pourquoi on ne le fera pas), mais sans doute aussi moins dangereux. On peut éventuellement s'en servir en résolvant quelque chose comme je n'appuierai sur ce bouton qu'une fois que j'aurai eu une vie assez longue et d'une qualité qui me satisfasse pleinement. Le présélecteur positif réarmable à date limite permet d'entrer un nombre quelconque de « promesses » formées d'un nombre quelconque et d'une date t₁, et il garantit que le nombre sera saisi (une nouvelle fois) sur le pavé numérique, avant la date t₁, en accomplissement de la promesse. Peut-être qu'il y a moyen de donner un sens à ce que j'avais appelé ma réaction instinctive au fast-forwarder sous forme d'un présélecteur négatif réarmable à date limite, mais je ne suis pas convaincu qu'il ait un intérêt quelconque par rapport à un présélecteur négatif tout bête. En tout cas, je suis sûr qu'il y a plein d'histoires de SF rigolotes à écrire avec ces différents gadgets. Je suis sûr, en fait, qu'elles ont déjà été écrites si bien que je n'ai pas à me fatiguer à le faire. 😉

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(mercredi)

Réflexions oiseuses sur la politique « abstraite »

Je me demande si des études ou des réflexions sérieuses ont déjà été menées sur la « politique abstraite » : ce que j'entends par là c'est, en gros, l'étude de tous les phénomènes politiques (notamment sous l'angle psychologique, sociologique, ou de la théorie des jeux) débarrassés de toute considération de contenu (et notamment de toute référence à, par exemple, un axe gauche-droite ou à plus forte raison d'idées particulières qui pourraient instancier cet axe) ou même de forme de gouvernement, d'époque ou de pays : la politique abstraite devrait s'appliquer également (et mieux : uniformément) à l'Espagne du 16e siècle qu'à la Chine des Hàn ou aux États-Unis actuels — mais aussi à des microcosmes comme des guerres d'idées au sein d'une communauté particulière (penser aux guerres idéologiques que les informaticiens sont capable d'avoir entre eux !).

Disons pour expliquer la « politique abstraite » qu'il s'agirait en quelque sorte de la meilleure approximation possible de la psychohistoire dans le monde réel. L'intérêt serait par exemple de chercher des motifs universels. (C'est une idée féconde en mathématiques d'essayer d'« abstraire » une théorie mathématique pour chercher à comprendre quels sont les principes minimaux qui la font fonctionner et ce qu'on peut dire à partir d'eux, et cela permet parfois de lui trouver des nouvelles instances.) Et/ou de s'écarter de sa propre mauvaise foi en cherchant à raisonner sur des choses assez vagues pour ne pas provoquer de réaction émotionnelle de notre part. (Je me méfie particulièrement de la mauvaise foi, à commencer par la mienne, dans toute réflexion politique « concrète » — cf. le premier paragraphe de cette entrée passée — et l'abstraction permet peut-être de pallier ce problème.)

Peut-être n'y a-t-il rien d'intelligent à dire à ce sujet à part des généralités oiseuses ? Peut-être. Voici néanmoins une ébauche de réflexion sur un phénomène qui me semble possiblement intéressant (même si la réflexion elle-même est sans doute oiseuse) :

Il me semble qu'un motif fréquemment récurrent de toutes sortes de combats politiques est de se retrouver face à un choix entre deux stratégies que je pourrais appeler la stratégie idéaliste (ou puriste) et la stratégie réaliste (ou de compromis). Il pourrait s'agir par exemple de :

  • négocier la paix avec un ennemi (stratégie réaliste) ou poursuivre le combat jusqu'au bout (stratégie idéaliste),
  • s'allier avec, ou soutenir temporairement, un ennemi considéré comme un « moindre mal » pour faire obstacle à un ennemi considéré comme un plus grand mal (stratégie réaliste), ou au contraire refuser une telle alliance de circonstance (stratégie idéaliste),
  • modérer des revendications pour les atteindre plus facilement ou pour se faire plus d'alliés (stratégie réaliste), ou maintenir des revendications correspondant à ses aspirations profondes (stratégie idéaliste),
  • se rallier à (ou simplement accepter) un projet imparfait mais plus abouti (stratégie réaliste), ou maintenir un projet considéré comme meilleur mais plus difficile (stratégie idéaliste),
  • voter « utile » (stratégie réaliste) ou refuser d'apporter sa voix à un candidat avec lequel on est en désaccord trop important (stratégie idéaliste),

— et autres variations sur le même thème. Je ne prétends bien sûr pas que ces deux pistes simplistes, surtout formulées de façon aussi générale, épuisent toujours toutes les possibilités stratégiques : on pourrait évoquer la stratégie du pire (je vais revenir dessus), la stratégie manipulatrice et encore d'autres, sans doute plus délicates à définir en général. Un débat apparenté mais distinct serait de savoir si la fin justifie les moyens, par exemple si on peut se dispenser des formes quand le fond est légitime (la réponse oui peut être rattachée à la stratégie idéaliste qui fait primer ses Grands Principes sur les obstacles rencontrés, mais aussi à la stratégie réaliste qui accepte le compromis comme un moyen pour arriver à ses fins). Mais restons sur la dichotomie présentée ci-dessus.

J'ai l'impression que le choix entre la stratégie réaliste et la stratégie idéaliste est souvent fait de façon émotionnelle (certains étant plus enclins à l'une ou à l'autre) et parfois même sans considération approfondie des données du problème. C'est ce que j'ai tenté de faire ressortir dans ce vieux « fragment littéraire gratuit » (que j'ai déjà souvent lié).

La stratégie idéaliste a un attrait psychologique indéniable : celui de se tenir glorieusement prêt à combattre pour ses principes sans jamais les diluer dans les le poison de la réalité ; celui de voir le monde avec la séduisante netteté du noir et blanc plutôt que le flou exaspérant des teintes de gris : l'Idéal est bien plus facilement motivant que le compromis, c'est l'Idéal qui soude les équipes. Le danger est évidemment double : celui, évident, d'échouer parce qu'on s'est fixé un but inatteignable, irréaliste ; mais aussi celui, plus insidieux, de tomber de l'idéalisme à l'idéologisme, et de faire des bonnes intentions les pavés qui mènent vers l'enfer, danger tout proche de celui, plus insidieux encore, de croire qu'on a des Grands Principes alors qu'on les construit au fur et à mesure pour coller à un agenda dont on n'a pas soi-même pas forcément pleinement conscience (cf. l'encadré ci-dessous).

Je fais une semi-digression à ce point pour évoquer les Grands Principes et le danger de s'inventer des Grands Principes à géométrie variable pour coller exactement à ce que nous avons envie de faire ou de défendre au moment donné, ou pour se donner un prétexte à cacher notre propre égoïsme. Voici un conseil pour lutter contre la mauvaise foi que nous avons certainement tous en la matière :

À chaque fois qu'on se dit je fais ça pour le principe, pour vérifier que ce n'est pas une façon de faire taire sa conscience, il est bon de se demander :

  • quel est précisément le principe général qu'on prétend appliquer (est-on capable de le formuler clairement et de le défendre sous cette formulation ?),
  • comment on le justifie et quels corollaires il a qui le rendent désirable,
  • dans quel mesure le combat qu'on prétend mener est effectivement relié au principe en question (est-ce qu'on combat pour ce principe au sens où on contribue à le répande/développer, ou par ce principe c'est-à-dire qu'on l'utilise comme une arme pour se justifier ?),
  • dans quelle mesure on a combattu, par le passé, pour ce principe, dans des circonstances où ça ne nous arrangeait pas, et dans quelle mesure on sera vraiment prêt à le faire à l'avenir.

Évidemment, on peut toujours continuer à se mentir, mais ça devient un peu plus difficile d'être de mauvaise foi si on se force à examiner ce genre de questions.

Mais la stratégie réaliste a également un attrait psychologique, et des dangers. On m'a qualifié de fanatique du compromis : je ne suis évidemment pas d'accord mais je comprends l'idée sous-jacente à ce reproche, la méfiance devant ma propension à tellement rechercher la nuance et le dialogue. Le piège psychologique est de succomber à une forme d'irénisme forcé, et de la prendre pour sagesse : de se laisser manipuler dans toute négociation à céder toujours plus de terrain au nom du compromis jusqu'à ne plus en avoir du tout. Car à force de laisser ses principes s'éroder, on n'a plus de principes du tout.

(On comprend ici l'intérêt de parler dans des termes « abstraits » extrêmement vagues. Je m'efforce d'avoir plusieurs contextes politiques bien différents, et autant de situations que possible, en tête, en écrivant ce qui précède, pour me laisser le moins possible influencer par des idées politiques sur tel ou tel sujet concret. Une astuce possible pour chercher l'abstraction est de s'efforcer de penser aussi les choses du point de vue de nos adversaires politiques, et de ne retenir que ce qu'on conclut également sur plusieurs jeux de positions politiques très différentes.)

Bref, je pense qu'il y a à se méfier simultanément des deux écueils qui seraient d'opter trop souvent (voire systématiquement) pour la stratégie « idéaliste » ou au contraire d'opter trop souvent (voire systématiquement) pour la stratégie « réaliste ».

Notamment, si j'applique ça à un des cas de figure itemisés ci-dessus, celui sur le moindre mal :

Il y a deux erreurs contradictoire qu'on a trop facilement tendance à faire dans une discussion politique dès qu'il est question du moindre mal :

  • perdre de vue que le moindre mal est moindre,
  • perdre de vue que le moindre mal est un mal.

Il faut se garder des deux même à la fois même si l'inclinaison naturelle de certains sera de tomber plus volontiers dans l'une ou dans l'autre. Et surtout, il ne faut pas s'imaginer qu'on ne peut que choisir l'une ou l'autre option : il n'y a que deux mots dans moindre mal, ça ne demande pas un cerveau gigantesque d'arriver à comprendre que les deux ont un sens et qu'aucun des deux n'efface l'autre.

Choisir entre les deux stratégies (ici idéaliste et réaliste) serait, logiquement, le travail d'une métastratégie. Je ne peux évidemment pas donner de métastratégie convenable à un niveau de généralité aussi fumeux, mais je peux suggérer ceci : dans la mesure où on gagne à ne pas être trop facilement prévisible (or en théorie des jeux, c'est souvent le cas), la théorie de l'information laisse penser qu'une métastratégie raisonnable devrait conduire à adopter les stratégies idéaliste et réaliste dans des proportions au moins grossièrement comparables (de façon à maximiser l'entropie). Concrètement, si vos adversaires politiques savent que vous accepterez tous les compromis, ils vous plumeront ; mais s'ils savent que vous n'en accepterez aucun, ils ne feront aucun effort pour ne pas vous piétiner s'ils le peuvent : si le but est qu'ils vous prennent en compte, il faut accepter une proportion 0≪p≪1 des compromis ; et le même genre de raisonnement s'applique aux autres cas de figure évoqués. Une métastratégie possible serait donc de retenir chaque situation où on a à choisir entre les stratégies idéaliste et réaliste, faire des statistiques dessus, et ajuster sa propre propension à jouer l'une ou l'autre pour viser une proportion qui ne soit pas trop éloignée de ½.

(Évidemment, il n'est pas à exclure que ce soit mon côté fanatique de la modération qui s'exprime, combiné à ma volonté d'avoir toujours un méta d'avance, pour conclure que la modération doit elle-même être pratiquée avec modération — et avec un niveau modérément modéré de modération. Bref. Mais je crois quand même qu'il y a du juste dans ce que j'ai écrit ci-dessus.)

En fait, tout ceci devrait être un enfonçage de portes ouvertes, et peut-être que tant que je reste au niveau « abstrait » tout le monde se dira effectivement que c'est le cas, mais quand on instancie dans des cas particuliers je suis persuadé que les portes ne sont pas si ouvertes que ça. C'est un combat que chacun doit mener avec sa propre mauvaise foi que d'identifier ses propres œillères en la matière, et je ne peux pas faire mieux qu'énoncer des généralités, étant moi-même en bien mauvaise position pour jeter des pierres à qui que ce soit : mais au moins les généralités peuvent donner une indication sur où chercher.

*

Pour donner un autre exemple de phénomène de politique abstraite (qui peut d'ailleurs illustrer un danger de la stratégie idéaliste ci-dessus notamment quand elle se combine à la stratégie du pire), je peux évoquer celui des ennemis devenant alliés objectifs (cf. aussi ici). Il s'agit du phénomène par lequel deux forces complètement opposées A et B peuvent se rejoindre tactiquement car :

  • chacune utilise l'autre comme un croquemitaine, un repoussoir, pour justifier l'importance de son propre combat et de son purisme dans ce combat,
  • les deux ensemble ont intérêt à ce que l'axe politique AB sur lequel elles sont extrémales soit considéré comme l'axe majeur de la politique, et la question définissant cet axe, i.e., la question sur laquelle elles (A et B) s'affrontent, comme la question centrale de tout le débat politique, éclipsant ainsi toute autre question,
  • et les deux forces peuvent ainsi dominer toute autre force ou les obliger à rallier l'une ou l'autre, notamment celles qui proposent des positions intermédiaires ou, celles qui considèrent que l'axe AB n'est pas très important ou, peut-être plus subtilement, pas bien défini.

Ce phénomène est banal et on en trouvera facilement quantité d'exemples (je préfère ne pas en donner moi-même et rester dans les généralités pour ne pas me laisser distraire par un débat politique précis ce qui risquerait évidemment que quelqu'un s'indignât ah mais non, ça c'est évidemment une vraie opposition importante et sérieuse parce qu'il est du camp A ou B). Mais la question importante est aussi de savoir comment détecter le phénomène pour ne pas se laisser embrigader dans la guerre A contre B ou, plus subtilement, pour ne pas laisser notre propre mauvaise foi nous faire croire que cette guerre est suprêmement importante (parce que nous sommes nous-mêmes attirés par le camp A ou B). Je n'ai évidemment pas de bonne réponse à ça, à part qu'il faut garder à l'esprit le phénomène et toujours s'interroger non seulement sur les principes auxquels on croit mais aussi la pertinence de la question même sur laquelle ces principes sont construits.

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(lundi)

De la difficulté à s'entraîner à la conduite avec la voiture du poussinet

Peu après que j'avais passé le permis (voiture — enfin, celui que n'ai pas raté il y a 17 mois parce que je ne comprends pas les priorités à droite, quoi), mon poussinet a acheté une voiture, dans l'idée que je puisse la conduire pour m'entraîner. Mon idée à moi aurait plutôt été d'utiliser le système d'autopartage Autolib, mais le poussinet a insisté qu'il fallait ne pas perdre l'habitude d'utiliser une boîte de vitesses manuelle. Bref, il a acheté Tuture, une Golf IV de 2001, avec 201 000 km au compteur, qui, depuis, nous a beaucoup servi à faire du tourisme en Île-de-France[#] (cf. la liste dans cette entrée — et beaucoup d'autres avant). L'ennui, c'est que le poussinet s'est attaché à cette Tuture, notamment après l'avoir sauvée de la casse où un accident bête aurait dû l'envoyer (raconté dans cette entrée écrite juste après), il s'est pris de la fantaisie de la maintenir dans un état parfait, jusqu'à faire débosseler les petits chocs qu'elle avait pu prendre dans la carrosserie. Disons qu'il la traite un peu comme un collectionneur pourrait traiter une Ford Model T de 1909.

[#] À cause des règles anti-pollution, Tuture n'a, d'ailleurs, plus le droit de circuler à Paris en semaine, mais ça ce n'est pas vraiment un problème pour nous qui la sortons le week-end.

Le résultat, c'est que nous avons une voiture que j'ai peur de conduire parce que je me dis que mon poussinet m'en voudra terriblement (ou en fait, sera surtout tout triste) si je l'abîme ; et le poussinet est tout aussi peu rassuré que moi : c'est stressant pour nous deux et pas du tout agréable.

Ajoutons à ça que je n'aime pas conduire (en tout cas, pas une voiture, mais j'ai assez chouiné dans l'entrée précédente, je n'en ajoute pas), alors que le poussinet, au contraire, adore ça[#2], surtout quand il s'agit de sa Tuture : on devine facilement qu'à chaque fois qu'il s'agit de décider qui doit prendre le volant, nous trouvons tous les deux facilement des excuses[#3] pour oublier le principe que c'est moi qui ai besoin de pratiquer les priorités à droite.

[#2] Le jeu préféré du poussinet est sans doute celui d'avoir la consommation la plus faible possible (du genre 4.1L/(100km) sur un Paris-Rouen) ou sa variante dépasser les 1000km avec un plein (le réservoir fait 55L), en jouant sur une combinaison entre rouler lentement de façon générale, utiliser un rapport élevé pour être à bas régime, freiner le moins possible, ralentir dans les montées.

[#3] En plus des excuses (réelles ou inventées), il y a la complication que Tuture est rangée dans un parking (sous notre immeuble) dont la rampe est vraiment compliquée à monter ou descendre, et je n'ose pas le faire. (Le poussinet lui-même a tapé une fois ou deux. J'ai fait la montée à l'occasion, et c'était vraiment angoissant.) Une discussion avec des voisins a confirmé ce que les nombreuses traces aux murs laissaient penser : en fait, tout le monde tape régulièrement. Il faut croire que tout le monde n'a pas une Tuture qu'il est impératif de garder immaculée !

Et même quand c'est moi qui conduis, j'ai le plus grand mal à obtenir du poussinet qu'il joue à l'inspecteur du permis de conduire, i.e., qu'il se focalise sur la sécurité et le Code de la route et les priorités à droite. À la place, il passe son temps à me disputer sur des aspects de mécanique : que je place mal les mains sur le volant (ça c'est très vrai), que mes passages de vitesse ne sont pas assez fluides (et que je vais user l'embrayage de Tuture), que je n'ai pas immédiatement passé le rapport N+1 alors que le compte-tour dépasse les 2000tr/min (comment il va faire ses 1000km sur un plein dans ces conditions ?), que je rétrograde avant d'avoir assez ralenti (ça donne un petit coup dans le moteur !), que je ne relâche pas tout de suite l'accélérateur alors qu'il y a un feu rouge bien plus loin, que je passe un ralentisseur à plus que 20km/h (risque que ça tape !), que je n'évite pas tous les trous dans la chaussée, etc. Ou carrément à crier parce qu'il a peur que je percute la voiture à gauche, celle (garée) à droite, ou celle (qui freine) devant.

Il est clair que cette façon de me faire sans arrêt disputer, contribue au fait que je n'aime pas conduire. Déjà que ma formation au permis B a été pénible, ça n'arrange pas les choses.

D'autre part, le poussinet est d'avis[#4] que les voitures n'ont rien à foutre dans les villes et que si elles y sont elles devraient être limitées à 30km/h partout sauf sur quelques grands axes spécialement aménagés : donc il déteste rouler en ville et, quand il le fait, il va très lentement ; je suis moi-même assez de cet avis, mais le fait est que l'examen du permis (en tout cas quand on est inscrit en Île-de-France) se passe pour 90% en ville, et qu'on demande au candidat de rouler à la vitesse maximale autorisée sauf raison particulière (je ne veux pas gêner les riverains n'étant pas une raison prise en compte).

[#4] Peut-être influencé par la difficulté d'atteindre une consommation très basse quand on roule en ville.

Nous sommes quand même allés faire un tour hier du côté du lac d'Enghien[#5], histoire que je puisse réviser mes priorités à droite dans le coin (il paraît qu'il y a ça à Gennevilliers…) ; mais pour toutes les raisons listées ci-dessus, je ne suis pas convaincu que ç'ait été très formateur.

[#5] Malheureusement c'était le Barrière Enghien Jazz Festival, ce dont nous n'avions aucune idée : du coup, pour une balade tranquille autour du lac, ce n'était pas forcément le moment idéal. Enfin, peu importe.

Il est hors de question que je m'achète moi-même une voiture[#6] (le poussinet en a déjà deux, Tuture et Joujou qu'il est encore moins question que je conduise, ce qui est déjà une et demie de plus que ce dont nous avons raisonnablement besoin, et je compte m'acheter une moto si j'arrive à obtenir ce 𝣆𝡦𝩁 de permis avant la saint-glinglin de l'année où tous les véhicules à moteur seront interdits — ah zut, j'avais décider de ne plus chouiner). Mon idée initiale d'utiliser Autolib est mise à mal par le fait qu'Autolib n'existe plus. Il existe, cependant, trente-douze remplaçants d'Autolib (j'ai entendu parler, au moins, de Moov'in, Free2Move, Car2Go, Ubeeqo, Drivy, Communauto, et j'en ai certainement oublié ; et je n'ai pas compris si Mobilib était la même chose qu'Ubeeqo ou encore autre chose) : trop pour que j'arrive à m'y retrouver ou que j'aie la patience d'essayer de trouver sur chacun les informations précises qui m'intéressent (notamment sur les conditions d'inscription, les formalités de location, la difficulté à trouver un véhicule et à le garer, l'aire couverte, les prérequis sur le téléphone utilisé pour faire la location, le fonctionnement de l'application en question et les permissions qu'elle demandera sur le téléphone, les conditions de caution, franchise et assurance, les possibilités de paiement et notamment la possibilité d'utiliser des cartes bancaires à usage unique, etc., bref, le genre de choses qu'on ne trouve en général qu'en tout petits caractères). Si quelqu'un a des renseignements généraux (ou des idées d'endroits où en trouver) sur certains d'entre ces services, je suis preneur.

[#6] Je n'ai pas non plus envie d'utiliser un scooter (essentiellement par peur que ça embrouille dangereusement ma mémoire procédurale d'avoir le frein arrière plutôt que l'embrayage à la main gauche). Quant aux motos de <50cm³ (que j'aurais le droit de conduire et qui suffiraient s'il s'agit juste de s'exercer à respecter le Code de la route et les priorités à droite en ville), j'apprends avec une certaine perplexité que ça existe (cf. ce fil Twitter), mais ça coûte essentiellement aussi cher qu'une « vraie » moto et ça ne doit pas se trouver en location. Enfin, les vélos sont dans une catégorie différente (ils ont des pistes ou bandes réservées, des sas dédiés aux feux, etc.).

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(vendredi)

Et maintenant, un peu de chouinage

J'ai commencé à écrire une entrée de maths sur la topologie sans points (la théorie des cadres(?) et locales), je me suis rendu compte pour la 696729600e fois que ce que je pensais pouvoir expédier en peu de lignes s'étend sur un nombre totalement invraisemblable de pages, je commence à trouver le sujet d'autant plus fastidieux que je traîne à écrire ce texte, et je m'énerve sur le fait que je ne finis jamais ce que je commence.

Et là, je me rends compte que je ne finis jamais ce que je commence est peut-être un avertissement que j'aurais dû prendre au sérieux avant de me mettre à prendre des cours de moto. C'est parti pour du chouinage de ma part à ce sujet, donc : si vous n'aimez pas les chouineurs, allez voir ailleurs (mais si vous n'aimez pas les chouineurs, qu'est-ce que vous foutez à lire mon blog, aussi ? allez plutôt sur YouTube, c'est un site de winneurs et d'influenceurs, ça, YouTube, — les blogs c'est ringard et c'est fini).

Où est-ce que j'en étais ? Ah oui, j'ai loupé mon permis parce que je suis nul, mais ça vous le saviez déjà. Je pourrais renvoyer à cette entrée déjà écrite et dire multipliez tout par dix, mais je n'aurais pas le plaisir de chouiner, alors il faut que je tourne les choses différemment.

L'information nouvelle (enfin, pas tellement nouvelle, je m'en doutais, mais j'en ai confirmation), c'est que c'est extraordinairement long de le repasser. Au moins en été. Parce que c'est en été que :

  • le plus de gens se disent qu'ils vont passer le permis moto (ben oui, c'est l'été, il fait beau, il faut en profiter, et ils peuvent prendre quelques jours de congés pour ça, et peut-être en prendre aussi après pour en profiter une fois qu'ils auront le permis et la moto),
  • les moniteurs d'auto-école et les inspecteurs du permis de conduire sont le moins disponibles parce que, surprise, eux aussi prennent des vacances.

Je sentais bien le coup venir et c'est pour ça que moi je m'étais inscrit en octobre. En pensant que j'aurais fini à temps pour l'été. C'est à peu près aussi con que quand je promets d'écrire une entrée de blog sur les octonions en février 2012 alors que j'arrive péniblement à en publier la première partie trois ans plus tard. Soyons réalistes : j'ai pris six ans pour faire ma thèse, j'aurais plutôt dû me demander si j'aurais ce permis avant ma retraite ou avant ma mort (ou avant l'épuisement de mes finances), pas penser que je pourrais l'avoir avant l'été.

Bon mais là l'essentiel du délai ne dépend plus de moi. Il y a trois pipelines à traverser :

  • s'inscrire à de nouvelles leçons (parce que l'auto-école, bien sûr, ne représentera pas un candidat s'il n'a pas pris de nouvelles leçons, même si on ne m'a pas donné un minimum à ce sujet),
  • convaincre les moniteurs qu'on est prêt à être envoyé une nouvelle fois à l'examen,
  • avoir une date d'examen.

Le premier et le troisième sont complètement saturés, le deuxième est incompréhensible. Factuellement, j'ai loupé mon permis le , le moniteur a refusé de me laisser m'inscrire à de nouvelles heures de conduite tant que je n'avais pas la confirmation officielle de cet échec, ce qui nous amène le , et à cette date-là, même en disant que j'étais disponible n'importe quand, la première leçon que je pouvais placer était ce matin, , donc compter trois semaines complètes pour le premier pipeline. Ne sachant pas quoi penser des deux suivants, j'ai placé trois séances de conduite : voulant ce matin en ajouter une, le délai était passé à 24 jours. Concernant le troisième pipeline, l'auto-école a un planning d'examen (sous forme de petites fiches bristol insérées dans un support mural), et il est déjà complètement plein pour le mois de juillet (j'ai cru compter dix journées prévues, avec pour chacune dix « slots » — sachant qu'une présentation plateau coûte un « slot » et une présentation circu en coûte deux) ; un moniteur a dit qu'il demanderait des créneaux supplémentaires en juillet, mais je suppose que toutes les auto-écoles en réclament et que la Sécurité routière ne multiplie pas les petits pains : comptons donc quatre semaines au bas mot pour ce troisième pipeline. Le deuxième est incompréhensible, donc je n'en sais rien (initialement ils m'ont fait attendre environ deux mois avant de me considérer comme prêt à passer l'examen ; j'ose espérer qu'on ne va pas me faire prendre une nouvelle fois autant de leçons, mais franchement, l'évaluation du niveau d'un élève est un signal très bruité et on m'a clairement dit priorité aux premières présentation pour l'examen).

Je précise que je ne raconte tout ça pas uniquement pour le plaisir de chouiner, mais aussi parce que c'est une information que j'aurais bien voulu trouver en ligne, le temps qu'il faut en pratique pour une nouvelle présentation du permis, et c'était vraiment impossible d'avoir le moindre renseignement dans ce sens, alors je fais ma petite mission de renseigner le Grand Oracle Omniscient Gardien du Livre de l'Entendement.

Bref, je suppose que je dois me considérer comme chanceux si j'ai une date dans la première quinzaine d'août. (J'aurais vraiment voulu passer avant mon anniversaire, tant pis.) Et je vais être encore plus stressé la deuxième fois en me disant que si je rate à nouveau j'en ai pour un temps invraisemblable (et qu'il y a une réforme du permis qui vient qui le rendra encore beaucoup plus dur, et qui saturera encore plus les délais de passage, etc., etc.).

Il y a, donc, une partie de moi qui me crie que je n'aurai jamais ce permis et que je suis con de m'obstiner. Que je suis victime d'une sorte de scam. Vous savez, le type d'arnaques (il en existe quantité de variantes) qu'on peut trouver, par exemple, dans une fête foraine[#] : on vous propose de faire un truc qui a l'air facile, mais qui est en fait impossiblement difficile ; ou, de façon plus astucieuse, peut-être que le premier niveau est faisable, ou il y a quelque chose qui vous donne l'illusion d'un progrès, vous persuadant ainsi de mettre toujours plus d'argent pour gagner un lot qui, plus vous mettez d'argent dedans, plus il vous semblera désirable (sophisme de l'escalade d'engagement) et moins vous aurez envie d'arrêter (sophisme des coûts irrécupérables).

[#] À ce sujet, j'avais bien aimé cette vidéo décrivant certains jeux typiques de fêtes foraines et combien ils s'apparentent à des arnaques.

Alors non, je ne pense pas sérieusement que je sois en train de me faire arnaquer au sens où il y aurait quelqu'un de malicieux dans l'histoire (la seule partie possiblement suspecte d'être malicieuse serait l'auto-école mais je ne veux pas me couper sur le rasoir d'Hanlon). Mais je peux être en train de m'auto-arnaquer, en quelque sorte, dans la poursuite d'un but inatteignable (pour moi), et qui semblerait d'autant plus désirable que les efforts mis à l'atteindre augmentent.

J'avais écrit la chose suivante :

Le piège dans lequel je suis tombé en commençant à apprendre à faire de la moto, en fait, c'est que j'ai découvert que j'aimais ça (alors qu'au début c'était un peu juste une expérience pour voir), et que du coup, maintenant j'ai envie d'en faire, et pour ça, il faut que je le passe, ce permis. (En comparaison, pour la voiture, j'ai juste eu confirmation du fait que je n'aimais pas, donc il est sans doute logique que le stress ait été moins important.) D'ailleurs, plus le temps passe et plus je trouve pénible de conduire une voiture, et c'est le contraire pour une moto.

— Mais peut-être que le fait que ça me plaise est, en fait, une rétro-justification de l'investissement que j'ai mis dedans. Ça mérite au moins qu'on se pose la question : pourquoi Sisyphe s'obstine-t-il à pousser son rocher, au juste ? pourquoi ne dit-il pas juste f*ck this! pour partir voir ailleurs si Zeus n'y est pas (ou, s'il ne peut pas partir, au moins rester au pied de son rocher à bouder et à refuser de le pousser). Il paraît qu'il faut imaginer Sisyphe heureux : est-ce que la raison de ce bonheur est la fierté qu'on peut ressentir devant l'obstination absurde consistant à répéter inlassablement la même tentative en se disant je refuse d'abandonner ! (et je ne peux quand même pas abandonner maintenant, après autant d'efforts) ? La question mérite au moins d'être posée.

Bref, je refuse d'abandonner, mais je ne suis pas sûr que ce soit très malin de ma part.

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(jeudi)

Quelques formes de ma mémoire

Méta : Je recopie ici, parce que je pense que ça peut intéresser des lecteurs de mon blog, une introspection que j'ai écrite pour un forum de discussion d'anciens normaliens, au sujet des formes de ma mémoire (j'ai un petit peu remanié le texte au passage, mais il peut rester des traces du fait que je l'ai écrit dans un contexte différent) : c'est du racontage de vie personnel, mais il serait intéressant de mettre ça en regard d'études neurologiques précises, sujet sur lequel, malheureusement, je ne sais essentiellement rien.

Je me suis longtemps dit que, pour ce qui est de la mémoire, j'étais très « auditif » et pas du tout « visuel », essentiellement sur la base du fait que quand j'apprends un texte par cœur (et je ne suis pas mauvais pour ça, ma mémoire est pleine de citations assez longues d'extraits de livres, de discours, de poésies ou de paroles de chansons que j'ai appris presque sans y faire attention), j'entends plutôt une voix la prononcer que je ne l'imagine écrit. Mais quand je dis une voix, c'est une voix assez abstraite, qui n'a pas de caractéristiques vocales bien définies (pas de timbre, pas de texture, pas vraiment de ton). En fait, je pense aussi que ma mémoire auditive recoupe assez ma mémoire procédurale et que dans une certaine mesure je m'imagine plutôt en train de prononcer le texte qu'en train de l'entendre — mais ce n'est pas clair non plus.

Un autre signe que je suis « auditif », c'est que j'ai appris par cœur, quand j'étais petit, cinquante décimales de π, ce qui n'est pas très intéressant (et encore moins un exploit), mais ce qui est intéressant, c'est que je les ai apprises en français et par groupes de cinq. C'est une petite chanson dans ma tête : et je suis incapable de les réciter en anglais (ça demanderait de traduire au vol la petite chanson, or elle passe trop vite) ; et le fait que je les ai retenues par blocs de cinq signifie que je ne me tromperai jamais au sein d'un bloc mais que je risque d'omettre complètement un bloc ou de faire une autre erreur de ce genre entre les blocs. (En anglais, je connais seulement cinq décimales de π. En revanche, je connais mes tables de multiplication en anglais et je pense que, au contraire des décimales de π, elles ne sont pas mémorisées de façon uniquement « auditive ».)

En fait, ça fonctionne pareil pour la poésie en général : chaque vers (ou peut-être chaque hémistiche d'un alexandrin) est, dans ma tête, une unité atomique, je ne vais pas faire d'erreur au sein d'un vers[#], en revanche quand la poésie est vieille et que je commence à l'oublier, le type d'erreur que je vais faire c'est de ne plus me rappeler quel vers vient après lequel (et il m'arrive de restituer un poème avec les bons vers mais permutés de façon plus ou moins grave[#2]). Je pense que la manière dont j'ai retenu mes décimales de π est très semblable à une poésie[#3] dont les vers seraient des groupes de cinq chiffres prononcés en français.

[#] Le rythme du vers est très important pour la mémoire (même si je suis bien sûr capable de retenir de la prose), et particulièrement le tadada-tadada tadada-tadada des alexandrins : je suis toujours fasciné et irrité à la fois quand des gens déclament des alexandrins en massacrant leur rythme (notamment quand ils omettent des ‘e’ prononcés /ə/ ou ne font pas les synérèses ou diérèses demandées par la métrique) : irrité par le fait que ça casse la musique que j'ai besoin d'entendre, mais aussi fasciné par le fait qu'ils mémorisent le vers sans cette petite musique.

[#2] Pour donner un exemple concret, il y a un poème des Trophées de Heredia, Soir de bataille, qui se termine par ces deux tercets : C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches, / Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches, / Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant, // Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, / Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare, / Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant. Tant qu'on garde le premier et le dernier vers, on peut faire n'importe quelle permutation des quatre autres, et je ne sais jamais laquelle est la bonne (sauf éventuellement à réfléchir à la structure des vers dans les tercets des sonnets classiques, et encore, il reste plusieurs possibilités).

[#3] On ne peut pas, ici, ne pas évoquer un quatrain mnémotechnique à ce sujet : Que j'aime à faire apprendre un nombre utile aux sages ! / Immortel Archimède, artiste ingénieur, / Qui de ton jugement peut priser la valeur ? / Pour moi, ton problème eut de pareils avantages. (compter le nombre de lettres de chaque mot pour obtenir les quelques premières décimales de π). J'aimerais bien savoir quelle est l'origine de ce poème, parce que c'est assez fort, comme exercice oulipien, d'avoir construit un quatrain vaguement sensé, en alexandrins irréprochables, aux rimes impeccables, et dont le nombre de lettres des mots donne les premières décimales de π. Ici on a une proposition de variation+suite, mais la versification laisse à désirer (il y a des alexandrins dont la césure manque, des rimes qui sont pour moitié singulières et pour moitié plurielles, etc.).

Parlant de poésie, je suis encore capable de réciter un passage assez long de l'introduction du poème de Pouchkine, Le Cavalier de bronze (Медный всадник), en russe. Et ce qui est amusant, là, c'est que j'ai oublié le sens de pas mal de mots (je sais quel est le sens global, mais plus toujours ce que tel ou tel terme, ou telle ou telle expression signifie exactement). Autrement dit, la mémoire (auditive ou procédurale) du son des mots a subsisté plus longtemps que la mémoire de leur sens.

[Cf. aussi cette vieille entrée, que j'avais complètement oubliée — c'est ironique pour une entrée sur la mémoire — et qui recoupe largement ces quelques derniers paragraphes.]

Je me suis longtemps dit que j'avais une mémoire visuelle toute pourrie parce que je n'arrive pas à former des images très précises dans ma tête, ou alors elles sont dénuées de détails et ça demande beaucoup d'efforts pour en ajouter. (Ce n'est pas de l'aphantasie, mais les images que j'ai dans la tête ne correspondent pas vraiment à quelque chose que je verrais : elles sont pour ainsi dire très pâles en comparaison ; ce sont plutôt des esquisses dans lesquelles je code plus ou moins les détails que je veux retenir, mais de façon plus figurée que vraiment visualisée.) D'un autre côté j'ai un plutôt bon sens de l'orientation et je n'ai pas spécialement de problèmes d'orthographe. Et mon cerveau est parfaitement capable de former des images, parce que quand je rêve, c'est surtout en images, et pour le coup, elles sont assez précises (et même si elles disparaissent rapidement après que je me suis réveillé, avant qu'elles le fassent elles sont peut-être plus vivaces que des souvenirs réels).

Quand j'apprends une nouvelle langue, je me rends compte qu'il faut un certain temps pour que les nouveaux phonèmes que cette langue comporte prennent une place dans ma mémoire. Autrement dit, dans un premier temps j'apprends à prononcer le son, puis j'apprends à le distinguer à l'oreille de sons qui ressemblent, et c'est seulement ensuite, après encore assez longtemps, que j'arrive à distinguer dans ma mémoire ces différents sons. Par exemple, quand j'ai appris un peu d'arabe, même une fois que j'avais appris à distinguer à l'oreille le ‘t’ « normal » (non pharyngalisé, /t/, ت) et le ‘t’ pharyngalisé (/tˤ/, ط), ils restaient fusionnés dans ma mémoire, et je sentais bien que les mots étaient retenus comme deux informations séparées, une prononciation réduite d'une part (où ces deux sons sont mémorisés comme des ‘t’) et une information additionnelle me disant que tel ou tel ‘t’ du mot était ou non pharyngalisé ; et ce n'est qu'en gros quand j'ai arrêté d'étudier l'arabe que je commençais tout juste à retenir ces informations en bloc et à ne plus considérer mentalement les deux consonnes comme deux variations d'une même lettre (ce que, du point de vue de l'arabe, elles ne sont pas du tout). Mon expérience des tons du chinois a été vaguement analogue (si ce n'est que mes tentatives se sont arrêtées encore plus tôt). Du coup, ceci remet en doute l'idée que ma mémoire soit véritablement « auditive », ou en tout cas, si elle l'est, ça montre qu'il y a une belle couche de compression qu'il n'est pas évident de recâbler.

Parlant du chinois, là où je me suis rendu compte que j'étais vraiment mauvais, c'est pour retenir la forme des caractères (en même temps, je n'ai pas fait énormément d'efforts, me disant par principe que je serais mauvais pour ça et que j'en ferais le strict minimum, apprenant surtout le chinois via le pinyin). Déjà pour apprendre les syllabaires japonais, qui ne sont pas très gros, j'ai eu énormément de mal dès qu'il y avait des caractères vaguement ressemblants ( et et par exemple, ou et  ; et pour les katakanas c'est pire) et je les ai oubliés à une vitesse folle.

[Cf. aussi ce que j'écrivais ici, qui recoupe largement ces deux derniers paragraphes, avec plus de détails.]

Je me suis longtemps dit que j'étais très mauvais en reconnaissance des visages. (Je sais que quand je regarde un film, ça m'arrive souvent de me demander : hum, est-ce que ce personnage est celui qu'on a déjà vu ou est-ce que c'est un autre ?) Mais en fait ça doit être plus compliqué que ça, parce que, par exemple, à l'occasion de je ne sais plus quel sommet européen où le poussinet et moi regardions la télé qui diffusait des images des chefs d'état et de gouvernement et autres responsables d'institutions en train de se saluer, j'étais capable d'identifier beaucoup de gens (en tout cas nettement plus que le poussinet). Il m'arrive aussi assez souvent de croiser quelqu'un dans la rue et de me dire hum, mais je connais cette personne, qui est-ce donc ? et de passer un certain temps à me gratter la tête avant d'abandonner ou de conclure que c'est un serveur dans tel restaurant où je vais de temps en temps, ou un caissier dans le supermarché que je fréquente, ou quelque chose comme ça : je ne sais pas si c'est un signe que j'ai plutôt mauvaise mémoire (il me faut beaucoup de temps pour retrouver quand je vois la personne hors contexte, et parfois je n'y arrive pas du tout) ou bonne (j'arrive quand même à identifier des gens que je vois finalement assez rarement). Mais à côté de ça, si on me demande si un collègue que je fréquente tous les jours porte des lunettes, ou quelle est la couleur de ses cheveux, je vais être incapable de répondre. On dirait que mon cerveau stocke juste un haché du visage, à partir duquel il est impossible d'extraire des informations précises.

J'ai une mémoire du même genre pour les odeurs. J'ai plusieurs fois fait des tests où on fait sentir un parfum classique (du style vanille, poivre, clou de girofle, coriandre, ce genre de choses) dans une bouteille sans marquage et on demande d'identifier ce que c'est : je ne suis pas trop mauvais, mais quand j'y arrive je me rends compte que c'est plus ou moins en parcourant une longue liste de trucs vaguement plausibles et à chaque fois en essayant de matcher : ma mémoire ne fait pas vraiment l'association parfum↦nom mais plutôt (parfum,nom)↦vrai-ou-faux, et c'est vaguement pareil pour les visages. Si j'essaie d'imaginer, là, comme ça, le parfum de la vanille ou de la cannelle, j'ai une cheap plastic imitation, qui sont effectivement différentes l'une de l'autre, mais c'est à peu près tout.

Pour la musique, je suis peut-être meilleur. Quand j'ai un air qui me trotte dans la tête et que j'essaie de l'identifier, ce qui arrive souvent, j'arrive généralement à le siffler ou à le transcrire à la flûte : la transcription n'est pas terrible, mon sens du rythme est tout pourri, c'est embarrassant, mais pas au point que l'air soit impossible à reconnaître. Exemple concret avec un air que j'ai transcrit comme ceci et qui était en fait ceci ; et finalement ça m'est revenu ce que c'était alors que ça faisait longtemps que je ne l'avais pas écouté, le concerto pour piano de Schumann.

Enfin, il y a un type de mémoire qu'il ne faut pas omettre de mentionner, c'est la mémoire procédurale. Je n'ai jamais fait de piano, par exemple (je sais où sont les touches et je sais lire une partition, mais vraiment pas assez vite pour « jouer », et certainement pas quand il faut jouer plus qu'une note à la fois), mais il y a quand même des petits morceaux simples que j'ai mémorisés de façon purement mécanique. Et ce qui est amusant avec la mémoire procédurale, c'est que c'est des successions d'actions qui ne doivent surtout pas être interrompues : en tout cas pour moi, si je m'interromps pour me demander où est-ce que j'en étais, au juste ?, c'est foutu. Et j'ai un peu ça avec les vers des poésies (cf. ci-dessus) : si je commence à trop réfléchir je vais me planter dans l'enchaînement des vers. Mais je me rends compte aussi en apprenant à conduire [cf. par exemple ce que j'écrivais ici] qu'il y a toutes sortes de niveaux d'automatismes auxquels on peut « apprendre » quelque chose procéduralement, donc la mémoire procédurale a toutes sortes de subdivisions que je suis loin de bien comprendre.

Bref, C'est Compliqué®.

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(mercredi)

Les évolutions du CMG (ex-Club Med Gym) Italie

Méta : Ce que je raconte ici peut se résumer en l'espace dédié à la musculation dans la salle de sport que je fréquente pour y faire de la musculation tend vers zéro à une vitesse terrifiante ; ce n'est peut-être pas très intéressant que je le raconte ainsi en détails, à part si par hasard un habitant du quartier tombe sur cette entrée de blog, mais je l'écris un peu comme memento pour moi-même (pour pouvoir retrouver ces informations ultérieurement), alors tant qu'à faire, autant le publier. Je n'exclus pas d'écrire une autre entrée, une autre fois, sur la muscu de façon plus générale et comment je la pratique (et comment j'arrive à alterner séries de mouvements et lecture d'un article de maths : je ne sais pas pourquoi ça surprend beaucoup quand je dis ça, mais je trouve que ça marche très bien).

J'ai commencé à faire de la musculation un peu sérieusement à l'été 2008 : comme pour ça il faut de l'équipement (appareils pour mouvement guidés et/ou bancs et collections de poids), j'ai cherché une salle près de chez moi et, heureusement, il y en avait une juste à côté, de la chaîne qui s'appelait alors le Club Med Gym. Le tarif était un peu prohibitif, mais comme j'étais motivé[#], je me suis abonné[#2]. Il est d'ailleurs intéressant de noter comment ce tarif a évolué : c'est un peu compliqué parce qu'ils trouvent parfois moyen de vous « offrir » un mois d'abonnement ou deux si on paye comptant, mais j'ai noté que j'ai payé :

  • le  : 760€ pour 14 mois, soit 54.29€/mois ;
  • le  : 805€ pour 12 mois, soit 67.08€/mois ;
  • le  : 840€ pour 12 mois, soit 70.00€/mois ;
  • le  : 840€ pour 12 mois, soit 70.00€/mois ;
  • le  : 880€ pour 12 mois, soit 73.33€/mois ;
  • le  : 880€ pour 12 mois, soit 73.33€/mois ;
  • le  : 700€ pour 13 mois, soit 53.85€/mois ;
  • le  : 880€ pour 12 mois, soit 73.33€/mois ;
  • le  : 1520€ pour 26 mois, soit 58.46€/mois ;
  • le  : 770€ pour 12 mois, soit 64.17€/mois.

La baisse de prix fin 2014 correspond au moment où la salle a été renommée CMG ; il faut noter par ailleurs qu'il y a eu des changements dans le niveau des prestations, je vais y venir. (D'autre part, il y a un truc bizarre dans cette liste : si j'ai pris un abonnement le pour 26 mois, il n'est pas normal que j'aie eu à le renouveler le , il aurait dû être valable pour encore deux semaines.)

[#] C'est une banalité de dire que les salles de sport font énormément d'argent sur le dos des gens qui s'y inscrivent pour se donner bonne conscience en se disant qu'ils sont motivés et qui, finalement, n'y vont qu'une poignée de fois au début, puis, l'année suivante, se réinscrivent en se disant cette fois je suis vraiment motivé, répéter ad lib. ; je ne sais pas dans quelle mesure ce cliché est exagéré, mais en tout cas, je ne suis vraiment pas tombé dans ce piège : d'après mon journal, j'y suis allé 312 fois au cours des deux dernières années, donc trois fois par semaine avec une bonne régularité (du coup, ça me revient à environ 4.60€ la séance). Mais le fait que la salle soit située à même pas cinq minutes de marche de chez moi est certainement très significatif dans le fait que j'aie tenu ce rythme.

[#2] La fréquentation de ces salles de sport est d'ailleurs intéressante par sa diversité sociologique (relative, au moins, à la diversité sociologique du quartier pour commencer), et c'est rigolo à observer. Certains viennent surtout pour la muscu, d'autres surtout pour les cours collectifs ou le cardio-training. Entre les gros bourrins et ceux qui semblent venir juste pour bavarder — ce qui fait un peu cher la séance de bavardage — il y a un échantillon amusant à observer. Au rayon people, il y avait Michel Houellebecq qui fréquentait ce Club Med Gym Italie, et je peux témoigner qu'il se servait des appareils de musculation (je crois qu'il a arrêté de venir ; il est vrai qu'il y allait à des heures où j'y étais rarement, donc je ne l'ai pas croisé souvent).

J'ai pris l'abonnement de base (celui qui ne proposait pas, par exemple, une serviette à chaque entraînement : je n'ai pas de problème à apporter ma propre serviette). Pour ce prix, au début, j'avais accès, je crois, à l'ensemble des salles Club Med Gym. Mais je ne suis jamais allé qu'au club du centre Italie 2. Celui-ci était spacieux : situé dans les locaux d'un ancien cinéma (on voyait encore un écran de projection, recouvert de peinture, dans une des salles de muscu), il offrait deux salles assez grandes (A et B dans la suite) avec des appareils de musculation guidés plus une mezzanine (probablement une ancienne cabine de projection reconvertie) avec encore d'autres appareils et une collection très correcte de poids libres. Il y avait en outre, deux autres salles, une grande (C) et une carrément énorme (D), dédiées aux cours collectifs (où je ne suis jamais allé), et un très grand espace (E) et encore une ou deux petites salles pour le cardio-training. Plus une piscine ; et un hammam et un sauna pour hommes et idem pour femmes. (Je ne suis jamais non plus allé ni à la piscine, ni au hammam ni au sauna ; mais je crois avoir entendu dire qu'ils n'étaient pas terribles.) Et enfin, un petit espace détente (F).

Et pour revenir aux salles de muscu, il s'y trouvait un moniteur en permanence pour aider ceux qui voulaient des conseils, ou bien, sur rendez-vous (mais gratuitement !), pour élaborer un programme d'entraînement personnalisé. Il faut avouer que ces moniteurs avaient l'air de s'ennuyer profondément parce que pas grand-monde ne faisait appel à eux.

Voilà pour l'état des lieux vers 2008–2009.

Tout ça devait coûter cher et être difficilement rentable économiquement. Je suppose que c'est la raison pour laquelle le prix de l'abonnement n'a cessé de grimper, bien au-delà de l'inflation, pendant les cinq premières années que j'ai fréquenté ce club. Visiblement, ça n'a pas suffi, et comme il devait être clair qu'ils ne pouvaient pas augmenter les prix indéfiniment, ils ont commencé à développer des services supplémentaires payants.

La première étape, je crois, c'est quand les moniteurs qui étaient là pour donner des conseils ont été rebaptisés « coachs » et que le Club Med Gym s'est mis à faire des grandes pubs pour les séances de coaching (individuelles ou par petits groupes), à payer en plus de l'abonnement : en même temps, les affiches expliquant qu'on pouvait demander un rendez-vous avec un moniteur pour établir un programme personnalisé ont disparu. En parallèle, les clubs se sont diversifiés et l'abonnement de base que j'avais ne permettait plus d'accéder à toutes mais seulement aux salles One (i.e., basiques, comme la mienne : One Italie).

Quelque part courant 2014, la chaîne a été rebaptisée de Club Med Gym en CMG. Je ne sais pas la raison qui a poussé Club Med à se séparer de cette marque, mais les tarifs ont brièvement baissé (cf. ci-dessus) avant que ce soient les prestations qui changent (cf. ci-dessous).

À peu près à ce moment-là (je crois que c'est vers fin 2014), le club Italie a entrepris des travaux. J'ai expliqué ci-dessus que pour la musculation, il y avait deux grandes salles, appelons-les A et B, plus une mezzanine au-dessus de la salle A. L'une de ces salles, la B, a été fermée (début 2015), et la plupart des appareils déplacés dans les couloirs (mais certains ont tout simplement disparu, comme l'appareil qui servait à travailler spécifiquement les mollets) ; il est vrai que la salle A a été légèrement agrandie peu après (en gros de l'espace situé en-dessous de la mezzanine, appelons-le A′) : à ce stade-là, on n'a pas perdu grand-chose. La salle B, fermée a la musculation, a été reconvertie en salle de cycling, ce qui est une façon très tendance de dire vélo : une des activités proposées (le cycling immersif) consiste à faire du vélo devant un écran qui projette des images de synthèse montrant qu'on avance sur une route à travers un paysage imaginaire, il paraît que c'est rigolo, mais évidemment, cette activité est payante en plus de l'abonnement. Autre activité payante, le club a ouvert un truc appelé crossfit (dans une salle située à côté de la piscine, je ne sais pas à quoi elle servait avant).

Vers 2018, les formules d'abonnement ont changé : l'abonnement de base s'est mis à proposer une serviette à chaque entraînement (petite amélioration, donc, même si personnellement je m'en foutais), mais il n'était plus valable que pour une seule salle (là aussi je m'en foutais un peu, parce que je ne suis jamais allé que dans une, mais c'est à signaler quand on regarde les prix ci-dessus).

À ce stade-là, le club Italie n'avait plus qu'une salle de musculation (la A+A′), mais avait encore deux salles de clubs collectifs, appelons-les C (grande) et D (énorme). Ils ont fermé la salle C pour la sous-louer à PSG Judo qui en octobre 2018 en a fait un dōjō (ou ils entraînent des judokas professionnels ou peut-être promettant de le devenir[#3]), donc la salle était fermée aux abonnés du CMG ; d'ailleurs, pour ajouter un peu d'insulte à tout ça, pendant la soirée d'inauguration de ce dōjō, la moitié du club était fermée aux abonnés parce qu'il fallait faire de la place pour des stars comme Teddy Riner et Kylian Mbappé qu'on ne peut pas prendre le risque de mélanger avec des ploucs comme moi ; et même une fois cette inauguration terminée, les judokas ont droit a un escalier à part, également interdit aux abonnés du club.

[#3] On les voit parfois sortir du dōjō pour utiliser la fontaine à eau, et la plupart ont des kimonos avec leur nom dessus, donc on peut regarder leur niveau. (Par exemple, j'ai régulièrement vu passer Yhonice Goueffon — j'ai retenu celui-là parce qu'il a un nom plutôt inhabituel.)

La fermeture de cette salle de cours collectifs (la C, donc) ne me concernait pas en soi puisque je n'y allais jamais, ils ont commencé par la reloger dans un espace réduit (disons F, qui servait auparavant d'espace de détente), mais le club a décidé qu'il lui fallait deux vraies salles de clubs collectifs, donc ils ont rapidement réattribué la salle de musculation A à cet usage, en laissant, il est vrai, le petit supplément A′ (en-dessous de la mezzanine) ainsi que la mezzanine elle-même, à la musculation.

Donc, des deux grandes salles plus une mezzanine qui étaient réservées à l'espace musculation quand j'ai commencé à fréquenter ce club en 2008, il ne restait que la mezzanine, un petit bout de salle en-dessous (A′), des bouts de couloir çà et là et une petite partie de l'espace de cardio-training (E), où le matériel a été entassé comme possible : en gros, tout ce qui était en double ou en triple parmi les appareils de muscu a été réduit à un seul exemplaire. Et le fait de ne plus avoir une seule vraie salle ne pose pas qu'un problème d'entassement : la clim ne fonctionne pas vraiment dans les couloirs, seulement dans les salles, si bien qu'on a vite très chaud.

Il y a deux semaines, nouveau changement : la mezzanine a été condamnée pour des raisons de sécurité[#4]. La plupart des poids libres qui s'y trouvaient, mais aucun des appareils guidés, ont été relégués dans un espace riquiqui (F ci-dessus) et surchauffé. Je peux comprendre que les réglementations de sécurité s'imposent de façon impérative, mais je remarque qu'aucun effort n'a été fait pour récupérer cet espace ailleurs, par exemple dans l'espace de cardio-training (E) dont quelques appareils auraient pu être sacrifiés.

[#4] Une note disait quelque chose comme (je dis ça de mémoire) suite à de nouvelles réglementations sur les établissements recevant du public, la mezzanine est maintenant inaccessible : nous faisons notre possible pour y remédier dans les meilleurs délais. Mais comme l'escalier métallique menant à la mezzanine a été purement et simplement retiré, je pense que les meilleurs délais sont de la poudre aux yeux et que cette suppression est définitive.

Et depuis hier, le club est totalement fermé suite à un incident technique, sans autre explication ni sur la cause ni sur la durée prévisible (quelques jours ? quelques semaines ? quelques mois ? ou est-ce, en fait, une fermeture définitive qui ne se dit pas ?). Petite compensation : un papier précise que ceux qui n'ont un abonnement que pour cette salle (comme c'est mon cas maintenant) ont exceptionnellement droit d'accès aux autres clubs de la marque. Mais bon, en ce qui me concerne, il n'y en a aucun qui soit à une distance raisonnable.

À ce stade-là, même si la fermeture devait ne durer que quelques jours (or j'en doute), je crois qu'il faut vraiment que je jette l'éponge sur cette marque et que je parte voir la concurrence. (Par exemple, il y a maintenant un club Neoness pas tellement plus loin de chez moi, et même avec toutes les options possibles sur l'abonnement il reste moins cher que le CMG. Reste à savoir si l'espace musculation est significativement moins riquiqui. Si d'aventure quelqu'un a un avis sur cette chaîne, ou à plus forte raison sur ce club précis, je suis évidemment preneur.) ⁂ Ajout () : Voici un petit compte-rendu d'une séance au Neoness le plus proche de chez moi.

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(mardi)

Deux râleries administratives (et du radotage)

J'ai déjà dû râler quelque part au sujet des justificatifs de domicile… ah oui, au moins ici, et … mais tant que l'Administration française continuera à faire son fétichisme sur ce truc de merde, la râlerie correspondante ne sera jamais usée. Répétons-le haut et fort, donc :

Le concept même de « justificatif de domicile » est une idée à la con, qui n'assure la sécurité de rien du tout et n'a aucune raison d'être, un truc qui ne sert qu'à emmerder les administrés, et qui pourrait et devrait être aboli immédiatement (et sans aucun remplacement, i.e., suppression pure et simple de l'exigence d'en fournir dans toute formalité publique ou privée où il est demandé) ; et celui qui l'a inventé mérite une place spéciale en enfer où on lui rappellerait en permanence qu'il peut aller au paradis à condition de fournir un justificatif de domicile prouvant qu'il y habite.

L'idiotie est même double. Primo, l'idée même de demander aux gens de justifier un domicile est inacceptable : à part peut-être pour l'inscription sur les listes électorales (et encore, je me demande bien si ce serait si grave pour la démocratie de simplement décider que n'importe qui peut s'inscrire pour voter à l'endroit où il veut : je ne crois pas une seule seconde que les électeurs afflueraient massivement vers les communes où les élections sont les plus serrées ou pratiqueraient une autre sorte de manipulation électorale), l'Administration devrait servir tout le monde également, et tout le monde devrait avoir accès à ses services partout, indépendamment de son domicile, donc il n'y a aucune raison valable de jamais demander une telle justification, encore moins pour quelque chose comme l'ouverture d'un compte en banque (c'est mon problème, pas celui de la banque, de choisir l'agence qui me convient le mieux ; tant qu'à faire, pourquoi ne pas imaginer des chaînes de supermarchés qui demanderaient un justificatif de domicile pour vérifier que je suis bien allé à celui le plus proche de là où j'habite ?). Secundo, quand bien même on accepterait dans certains cas le principe de justifier le domicile, la façon de s'y prendre est invraisemblablement idiote et incohérente.

Pour ceux qui ne vivent pas en France, expliquons brièvement ce qu'est cette pièce à la con : de façon aléatoire (sans aucune raison logique ni motivation sensée), certaines démarches administratives, en France, y compris certaines formalités privées (comme ouvrir un compte en banque), en plus de vous demander une adresse, vous demandent de « prouver » que vous habitez à cette adresse. Cette « preuve » prend la forme d'un justificatif de domicile. Mais ce n'est pas une pièce établie par l'administration, non, non, ce serait bien trop simple de faire comme dans certains pays où on se déclare une fois pour toutes habitant à un endroit et on reçoit une attestation unique qui pourra resservir à chaque fois. Le justificatif de domicile à la française est une pièce parmi une liste mal définie (le cadre juridique du concept est flou : Wikipédia fait référence à l'article R113-8 du Code des relations entre le public et l'administration, mais franchement, il ne dit pas grand-chose), où chaque demandeur a ses contraintes différentes et gratuitement vexatoires, et une idée différente de ce qui est accepté ou non comme justificatif de domicile. Généralement parlant, il s'agit d'une facture envoyée au domicile (et comportant l'adresse de celui-ci) parmi une liste complètement arbitraire de factures considérées comme valant justificatif de domicile : impôts, loyer, charges de copropriété, eau, électricité, gaz, téléphone (mais peut-être seulement la ligne fixe, vous savez, celle que plus personne n'a ; enfin, ça dépend de la phase de la lune et de l'humeur du demandeur), certaines assurances. Certains demandeurs n'acceptent qu'un sous-ensemble aléatoire de cette liste. Et parfois, certains demandeurs décident d'être particulièrement connards en exigeant un justificatif de domicile de moins de trois mois (pourquoi ? parce que).

Je me demande s'il n'y a pas de catch-22 où on vous demande un justificatif de domicile pour pouvoir ouvrir un abonnement électrique ou téléphonique pouvant servir de justificatif de domicile. Ça ne m'étonnerait pas du tout.

Les avis d'imposition (taxe d'habitation ou taxe foncière, mais aussi impôt sur le revenu) marchent presque toujours comme justificatifs de domicile, mais il y a un gag : jusqu'à récemment, on recevait un avis d'imposition trois fois par an pour le paiement des tiers provisionnels ; du coup, on avait presque toujours un document récent de moins de trois mois. Mais maintenant que l'impôt sur le revenu a été basculé en prélèvement à la source, l'Administration fiscale a décidé qu'elle n'avait plus de raison d'éditer ces avis d'impôts (la logique m'échappe : il me semble qu'elle devrait, au contraire, établir chaque mois une quittance du montant qui a été prélevé à la source). Pour celui qui est propriétaire de son logement, dont l'eau fait partie des charges de copropriété et dont les charges en question sont établies par un syndic bénévole sur un papier qui n'a pas « l'air officiel », l'électricité devient donc quasiment la seule source fiable de justificatif de domicile, et gare au moment où on vous en demandera deux !

Et le concept est particulièrement vexatoire pour ceux qui sont hébergés à titre gratuit par quelqu'un, parce qu'il va leur falloir demander une attestation sur l'honneur du fait qu'ils sont dans cette situation (à joindre avec le justificatif de domicile de l'hébergeur) : ce qui veut dire que l'hébergeur obtient une sorte de droit de veto sur toutes sortes de procédures administratives que l'hébergé pourrait vouloir accomplir.

Mais par ailleurs, pour accompagner l'attestation d'hébergement à titre gratuit, on va vous demander, et j'en viens là à mon second sujet de râlerie, une photocopie de pièce d'identité (recto-verso).

*

La photocopie de pièce d'identité (recto-verso, parce que tout le monde trouve toujours besoin d'ajouter recto-verso) est elle aussi une pièce qui est demandée dans un nombre faramineux de démarches administratives ou privées. Là au moins je comprends un tout petit peu le sens de demander cette pièce (ce qui ne veut pas dire que je ne lève pas les yeux au ciel quant à la « sécurité » apportée par une vulgaire photocopie et, qui plus est, d'une pièce d'identité qui doit pouvoir être un passeport de plein de pays). Mais je suis déjà un peu plus perplexe quant à la légitimité de permettre à essentiellement n'importe qui de demander ça : on est (à raison !) sourcilleux quant aux circonstances dans lesquelles la police peut procéder à un contrôle d'identité, mais à côté de ça on se retrouve avec un nombre faramineux de situations où un quidam peut demander à voir une pièce d'identité pour toutes sortes de raisons idiotes, ce qui est déjà problématique s'il s'agit juste de la montrer, mais ça l'est encore plus quand il s'agit d'en fournir une copie.

Parce que la conséquence du fait que plein de formalités vous demandent une photocopie de pièce d'identité, c'est, surprise, que cette photocopie de pièce d'identité permet de faire plein de choses. Et donc que dès qu'on la fournit à quelqu'un, on lui donne un dangereux pouvoir sur nous. (Ça a quelque chose de kabbalistique : comme s'il s'agissait de révéler notre Vrai Nom, qui nous soumet ensuite au pouvoir de celui qui le connaît.)

Le problème, plus largement, c'est que toutes ces formalités (je veux dire, la liste des pièces demandées pour faire telle ou telle opération administrative) sont inventées de façon complètement irréfléchies et même sans cohérence d'ensemble, par des gens dont on ne connaît même pas le nom et qui ne sont responsables devant personne, et qui n'ont aucune formation ou aucune connaissance sérieuse en sécurité. Je râle souvent sur la sécurité informatique (cf. ici), mais la sécurité des procédures administratives et de la paperasse en général, dans la Vraie Vie®, est, je dirais presque, encore pire (cf. ce que je disais ici, et , notamment) : et à la limite, le problème n'est pas tellement là, le problème est surtout que c'est tellement irréfléchi et incohérent qu'il est difficile de ne pas s'en énerver.

(Du coup, je me défoule en rantant sur mon blog, quitte à radoter une fois de plus.)

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(samedi)

Comment répondre à la question à quoi ça sert ? en maths et sciences fondamentales

Je me livre ici à quelques réflexions (un peu décousues, je dis toujours ça), autour de la question à quoi servent les maths pures, et les sciences fondamentales en générales ?, sur la notion d'utilité et d'applications pratiques. Pas sûr que tout ce que je dise soit très cohérent (je passe sans véritable transition du rapport entre lettres et sciences au rapport entre enseignement et recherche sans développer adéquatement ni l'un ni l'autre), mais j'espère au moins arriver à faire passer l'idée qu'il ne faut pas accepter sans broncher les préjugés les plus banals à ce sujet.

J'ai l'impression que dans l'esprit de beaucoup de gens[#], il y a une dichotomie (assez claire même si elle n'est pas forcément clairement énoncée) entre : d'un côté les sciences et techniques, dont l'importance dans la société et notamment dans l'enseignement est justifiée par leur utilité pratique, et d'autre part les arts et aux lettres et autres humanités, dont l'importance est justifiée par leur rôle culturel. Si je reformule cette idée dans des termes qui sentent bon la fin du 19e siècle et que je mets quelques majuscules d'emphase : on aurait d'un côté ce qui meut l'Humanité sur le chemin du Progrès, et de l'autre ce qui Éclaire ce chemin en montrant la voie vers le Progrès et le distinguant des Ténèbres alentours. Ou quelque chose comme ça. Ce que je veux dire, c'est que dans cette vision des choses, on a d'un côté des domaines comme la médecine ou la physique qui apportent des bienfaits à l'Homme, et de l'autre, ceux comme la philosophie et l'Histoire qui doivent en quelque sorte alimenter son sens moral.

[#] J'accepte bien volontiers que j'énonce peut-être ici un métapréjugé (i.e., un préjugé sur les préjugés que peuvent avoir les gens) : mais ce n'est pas bien grave si je dénonce une idée qui, en fait, n'existe pas vraiment.

Peut-être que je caricature un peu, mais je pense au moins que l'idée est assez répandue que la raison pour laquelle on doit enseigner l'Histoire et la géographie au lycée est que ces disciplines feraient partie de la « culture générale » que tout bon citoyen doit avoir, tandis que la raison pour laquelle on doit enseigner les mathématiques est qu'elles seraient utiles pour toutes sortes de choses.

Bref, je pourrais m'appesantir à dénoncer le stéréotype du littéraire qui considère que la culture générale se limite aux choses qu'il connaît ; qui pense qu'il est indispensable que tous les lycéens français sachent que Le Cid est une pièce de Corneille, que la cinquième république a été établie en 1958 et que les Pyrénées sont à la frontière entre la France et l'Espagne ; mais qui ne sait pas citer une loi de Newton ou de la thermodynamique, ignore si les plantes sont des eucaryotes ainsi que la différence entre une bactérie et un virus, n'a absolument aucune idée du fonctionnement d'Internet ou du Web, et ne sait peut-être même pas dire combien il y a de millimètres cubes dans un mètre cube ; et si on lui montre du doigt ces incohérences, répondra qu'il a fait des études littéraires et que ces questions techniques sont bien plus pointues et d'ailleurs ne lui servent à rien puisqu'il n'est pas scientifique ; et consentira peut-être à donner comme exemple de culture générale scientifique à peu près la seule chose qu'il sait, disons, que la Terre tourne autour du Soleil et pas le contraire. Je caricature ? En fait, non : j'en ai rencontré plus d'un, comme ça, qui se plaignaient que les jeunes ne savaient plus rien de nos jours, et qui démontraient immédiatement après une ignorance crasse et assumée dans tout domaine scientifique (j'ai le souvenir, par exemple, de quelqu'un qui ne savait pas de quoi était fait un atome, et qui avait l'air de trouver totalement fantaisiste la suggestion que cela pouvait faire partie de la culture générale de le savoir). Mais j'ai déjà parlé de ça dans cette entrée passée, et je ne veux pas la répéter ici. J'écrirai Un Jour® une entrée sur la culture générale et l'effet de perspective dont tout le monde est victime — et je m'inclus dans le tout le monde — qui fait qu'on croit toujours indispensables les savoirs qu'on a soi-même et superflus ceux que l'on n'a pas[#2]. Nous avons tous des trous énormes dans notre « culture générale », et c'est normal : ce qui me dérange plus, en fait, est qu'à une époque où nous avons tous tout le savoir du monde à la portée de nos doigts, l'attitude consistant à ne pas se précipiter sur Wikipédia quand on découvre l'existence d'un de ces trous. Mais tout ça est une digression par rapport au sujet général de cette entrée, est je la referme maintenant.

[#2] Ceci vaut d'ailleurs encore au sein d'un domaine : les mathématiciens, par exemple, croient toujours que les outils et théorèmes mathématiques qu'ils connaissent et manipulent sont centraux dans les mathématiques et qu'il est indispensable de les connaître, alors que tout ce qui sort de leur domaine de prédilection est quelque chose d'arcane.

Toujours est-il que cette attitude consistant à imaginer que les sciences doivent être jugées à l'aune de leur utilité déteint au sein des sciences elles-mêmes, et que les scientifiques se retrouvent à justifier leur travail, notamment leur recherche pour ceux qui sont chercheurs, en expliquant que ça peut servir à quelque chose (et disons-le franchement, la plupart de ces justifications sont bidon, ce qui est normal parce que quand on découvre des choses nouvelles, on ne peut pas encore savoir où elles nous mèneront). Et ce n'est pas tout : la notion d'utilité est elle-même insidieusement réduite à celle d'applications.

Dans ces conditions, les sciences pures sont dans une situation très inconfortable d'apparence paradoxale : puisqu'elles sont des sciences, elles sont censées servir à quelque chose, mais puisqu'elles sont pures, elles n'ont pas d'applications ; donc à force d'accepter les différentes idées stupides que j'ai énoncées plus haut, on en revient à devoir trouver des justifications comme ah, mais on ne peut pas encore savoir si ceci aura un jour des applications. Avec comme exemple représentatif la théorie des nombres, que Gauß ou je ne sais qui considérait comme la reine des mathématiques parce qu'elle n'avait pas d'applications et qui finit par en avoir, et d'importance économique absolument capitale, à travers la cryptographie. Cet exemple est juste mais il est trompeur : je veux dire qu'au lieu d'essayer de trouver des justifications dans des exemples pareils, on ferait mieux de rejeter les prémisses idiotes que les sciences sont justifiées par leur utilité et que la seule forme d'utilité est dans les applications pratiques.

Au lieu de ça, la comparaison que j'aime donner est la suivante : imaginer qu'on puisse se passer des sciences pures pour se focaliser sur les applications est comme imaginer qu'on puisse couper les racines d'un pommier parce qu'il n'y a pas de pommes qui poussent dessus. Ce que je veux dire par là est que les sciences, et le savoir humain en général, est comme un être vivant : les différentes parties s'irriguent conceptuellement les unes les autres ; certaines produisent des applications directes, d'autres non, mais s'imaginer qu'on peut amputer des parties sans ruiner la santé de l'ensemble est tout simplement stupide.

Donc, pour défendre (socialement) les sciences pures, je pense qu'il ne faut pas dire peut-être que cette théorie pourra un jour avoir des applications que nous ne soupçonnons pas : car même si c'est effectivement difficile à exclure catégoriquement, il faut bien reconnaître que c'est de la mauvaise foi de défendre, disons, l'étude des grands cardinaux en théorie des ensembles sur le principe que peut-être un jour elle aura des applications pratiques, là, franchement, personne n'y croit, — et ce n'est pas juste de la mauvaise foi, c'est un mauvais calcul d'utiliser ce genre d'argument, parce que cela suggère qu'on accepte le présupposé selon lequel l'intérêt d'une science doit se mesurer à ses possibilités d'applications pratiques, fussent-elles lointaines et hypothétiques. Il vaut mieux rejeter fermement ce présupposé, — ce qui ne demande pas forcément non plus de se draper dans sa dignitié de théoricien qui ne veut travailler que pour l'honneur de l'esprit humain.

Je ne suis pas vraiment capable de parler d'autre choses que des mathématiques et, marginalement, de l'informatique et de la physique, mais je pense que la remarque suivante est probablement valable dans bien d'autres disciplines :

L'utilité de la recherche fondamentale n'est pas de produire des applications, ni même des théories qui pourraient un jour en produire, mais de préparer et d'irriguer intellectuellement et conceptuellement le domaine. Autrement dit, son but n'est pas de produire seulement de la connaissance, mais aussi des cadres de pensée, des analogies, des intuitions, des modèles, des formalismes, et plus généralement, une culture scientifique, qui peuvent ensuite inspirer, guider ou orienter la recherche plus appliquée. Les retombées ne sont pas immédiatement visibles, et demander qu'elles le soient revient à demander, dans ma métaphore du pommier, que des pommes poussent sur les racines : peut-être que le miracle a lieu occasionnellement, mais en général ce n'est juste pas comme ça que ça se passe.

Dans ces conditions, on voit aussi que la dichotomie que j'évoquais au début de cette entrée doit être rejetée : la culture scientifique et la culture humaine font partie de l'ensemble de la culture générale qui est nécessaire au développement harmonieux des différences disciplines académiques et, au-delà, de la société. (Si chaque discipline est un arbre fruitier, ces arbres forment eux-mêmes un écosystème et on ne peut pas non plus en arracher un sans compromettre l'ensemble.)

Pour donner ne serait-ce qu'un exemple de ce que j'essaie de dire, je prends celui des nombres complexes. Si on demande quelle est l'utilité des nombres complexes en insistant sur les applications pratiques, en me grattant la tête je peux sans doute trouver quantité d'exemples : les circuits électriques en courant alternatif (avec la notion d'impédance complexe) en seraient un. Mais en fait, ces exemples, même nombreux, sont vraiment peu intéressants, parce que c'est mal poser de problème. Les nombres complexes ne peuvent pas vraiment avoir d'applications essentielles en tant que tels, parce qu'on peut toujours représenter un nombre complexe comme deux nombres réels (sa partie réelle et sa partie imaginaire) et reformuler avec les nombres réels tout ce qu'on peut faire avec les complexes[#3]. Le pouvoir des nombres complexes n'est pas qu'ils permettent de faire quoi que ce soit de nouveau, mais de conceptualiser différemment ce qu'on pouvait déjà faire avec les nombres réels : et l'utilité des nombres complexes n'est donc pas à trouver dans telle ou telle « application » mais dans la façon dont ils nous permettent de repenser des choses (comme les séries trigonométriques, ou, pour revenir à l'origine des nombres complexes, les équations algébriques).

[#3] Et d'ailleurs, c'est ce qui se passera dans un ordinateur, qui ne sait pas manipuler un « nombre complexe » mais uniquement un réel, enfin, une approximation en virgule flottante d'un nombre réel.

(Peut-être que, là, je devrais remplacer ma métaphore de l'arbre par celle du pont que j'aime énormément.)

[― Teacher! Will we ever use any of this algebra?  ― You won't, but one of the smart kids will.  (SMBC 2016-11-13, “Why I could never be a math teacher”)]La question revient souvent quand on enseigne : Monsieur, à quoi est-ce que ce concept que vous nous enseignez sert ? (sous-entendu : nous servira) ; ou la variante : à quoi est-ce que ça sert de nous faire des démonstrations ? Essayer de répondre sous cette forme est tomber dans le piège de la question tendancieuse : essayer d'expliquer à quoi servent les nombres complexes, la dérivée, la transformée de Fourier, la notion de groupe ou celle de corps fini, est à mes yeux aussi futile et absurde que d'essayer d'expliquer à quoi servent l'air et l'eau. Ce n'est pas pour autant facile de désamorcer la question sans avoir l'air de botter en touche (n'étant pas maître Jōshū, je ne peux pas vraiment répondre pour « dé-poser » la question ; et il paraît que ça ne se fait pas de faire la réponse suggérée par Zach Weinersmith dans le dessin ci-contre).

Pour prendre un autre exemple, je donne un cours d'Analyse à Télécom ParisPloum (qui, d'ailleurs, après N changements de noms, s'appelle maintenant juste Télécom Paris) où il est question de transformation de Fourier. (Celle-là, il est admis qu'elle a beaucoup d'applications, même si là aussi, je trouve que ce point de vue est trompeur.) Il y a des théorèmes pas évidents dans ce cours (je précise que ce n'est pas moi qui l'ai fait : je me contente d'en enseigner à un groupe), par exemple concernant l'extension de la transformée de Fourier de L¹(ℝ) à L²(ℝ) (enfin, de L²(ℝ)∩L¹(ℝ) à L²(ℝ)), ou sur le type de convergence qu'on obtient dans tel ou tel (cf. cette entrée passée) ; parfois on me demande à quoi il peut bien servir à des élèves destinés (pour la plupart) à devenir ingénieurs de connaître ces subtilités (voyez par exemple les commentaires de l'entrée que je viens de lier) : pourquoi ne pas se placer dans un cadre unique où tout marche bien (L², distributions tempérées), ou, d'ailleurs, ne traiter que la transformée de Fourier discrète ? Pourquoi, d'ailleurs, faire des maths et pas juste donner un formulaire calculatoire pour Fourier ? J'ai tendance à penser que pour être un ingénieur il ne suffit pas de savoir appliquer des formules, il faut comprendre un minimum ce qu'il y a derrière, et que pour comprendre véritablement la transformée de Fourier, il faut en comprendre un petit peu ses contours et limitations, les différents cadres où elle peut s'appliquer et ce qui relie ces cadres entre eux, bref, il faut aller au-delà de la situation où tout marche bien, ne serait-ce que pour savoir reconnaître si on est bien, justement, dans une situation où tout marche bien. Et que, globalement, pour comprendre un concept, il faut se constituer un stock d'exemples et de contre-exemples permettant de faire fonctionner l'intuition (cf. ce que j'écrivais ici). Un de mes collègues a aussi fait la réponse intéressante suivante à un élève qui se plaignait du caractère excessivement théorique du cours : un généraliste en médecine de ville ne sera sans doute pas confronté, dans sa carrière, au quart des pathologies bizarres dont on aura pu lui parler pendant ses études ; pourtant, il est important qu'il sache les reconnaître si elles se présentent, pour ne pas commettre l'erreur d'appliquer un traitement inadapté à un cas où il ne s'appliquerait pas : il en va exactement de même de l'ingénieur face aux pathologies mathématiques de, disons, la transformée de Fourier.

La question des démonstrations mérite aussi un mot. On défend généralement l'importance des démonstrations en mathématiques en disant que c'est la seule façon d'être certain de la véracité d'un énoncé (ou peut donner des exemples d'affirmation qui semblent expérimentalement être vraies mais qui ne le sont pas) : c'est bien sûr quelque chose d'important mais ce n'est pas la seule raison de vouloir des démonstrations, et je crois que c'est en fait passer un peu à côté de l'essentiel que de se concentrer là-dessus ; disons que c'est une justification des démonstrations en épistémologie des mathématiques, mais elles ont toutes sortes d'autres intérêts. Par exemple, une preuve va souvent non seulement nous convaincre qu'un énoncé est vrai mais nous « expliquer » pourquoi (dans la mesure où ça a un sens) il est vrai, et c'est souvent encore plus important ; elle va nous permettre de mieux comprendre ce qu'on peut espérer changer dans le résultat en obtenant qu'il soit encore vrai ; parfois elle va nous donner des sous-produits comme un algorithme constructif (cf. ce que je racontais ici) ; et globalement parlant, une preuve éclaire l'environnement mathématique autour du résultat considéré bien mieux que la simple certitude que ce résultat est vrai. (Cf. aussi ce fil MathOverflow dans lequel la question est d'ailleurs peut-être plus intéressante que les réponses.) Pédagogiquement, la notion de démonstration a aussi différents intérêts : comme il est rappelé ici, c'est une formation essentielle à la notion même de raisonnement rigoureux et de détection des erreurs intellectuelles ; mais par ailleurs, dans le cadre de l'étude d'un concept mathématique particulier, cela devrait être une façon de se forger une intuition à son sujet, d'en comprendre, comme je le disais plus haut, les contours et limitations, et d'arriver à se familiariser avec la manière dont on peut le manipuler.

Dans le cadre de l'enseignement secondaire, la situation des maths est d'autant plus inconfortable que la discipline est placée, au moins en France, dans un rôle de sélecteur de niveau (peut-être qu'il y a cent vingt ans il s'agissait avant tout d'être bon en latin, mais maintenant les maths ont tendance à jouer le rôle de gatekeeper de certaines filières). On se retrouve avec une situation hautement paradoxale de dissociation entre la matière telle que pratiquée dans le secondaire, qui est classifiée comme une matière non seulement utile pour toutes sortes d'autres disciplines mais aussi importante à cause de ce rôle de sélecteur, et la science académique qui est plutôt dans l'embarras quand il s'agit de justifier son utilité à cause de la focalisation excessive sur les « applications » que j'ai dénoncée plus haut : cette dissociation n'est saine pour personne, et certainement pas pour les lycéens, qu'ils se destinent à des études scientifiques ou non. En parallèle à ça, on a une dissociation également importante au niveau des contenus (il y aurait sans doute beaucoup à dire à ce sujet, ce n'est pas le lieu ici, mais disons qu'outre des programmes incroyablement rébarbatifs, je trouve alarmante la place trop exiguë faite à la notion de démonstration dans le secondaire eu égard à sa place dans la recherche mathématiques et compte tenu de ce que j'ai dit ci-dessus sur l'utilité de cette notion) : je ne sais pas bien dans quelle mesure ces deux dissociations sont causalement liées l'une à l'autre, mais on devrait au moins s'interroger sur leur rapport et sur les remèdes qu'on peut y apporter.

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(lundi)

Petite autobiographie gaie

J'avais commencé à écrire cette entrée vers septembre–octobre 2017, pour me changer les idées à l'occasion d'une période de stress particulier (liée, entre autres, à mes cours de conduite — à l'époque, de voiture, donc), et je l'ai un peu remaniée quelques fois depuis, mais je ne l'avais jamais publiée. Comme quelqu'un a fait un commentaire sur la dernière entrée me demandant si je m'étais déjà pris des râteaux (le pape est-il catholique ?), et c'est vrai que la comparaison est intéressante, cela vaut peut-être la peine de la ressortir, quitte à la finir et relire en vitesse. Forcément, cette écriture en plusieurs phases doit laisser des traces, le style est un peu incohérent, et peut-être même que les faits le sont (toute histoire est une réinterprétation, qui sait combien ma mémoire a trahi la vérité).

Je vais parler un peu de moi, donc, et en l'occurrence, de mon rapport à mon orientation sexuelle : si vous n'aimez pas le racontage de vie, passez votre chemin. (Si vous aimez, je note que j'avais déjà écrit ici une petite autobiographie sur mon rapport à l'informatique.)

1. Collège et lycée

J'essaie de me rappeler à quel moment précis j'ai pris conscience que j'étais attiré par les garçons, mais sans grand succès. Ça devait être en 1989 ou 1990, vers la classe de quatrième, soit quand j'avais treize ans. Plus exactement, ce que je me rappelle nettement, c'est mon premier béguin. (Je vais utiliser le terme béguin, même s'il ne me plaît pas trop, pour un amour à sens unique, non réciproque, ce qu'on anglais on peut rendre par crush ou infatuation ; l'idée est de réserver autant que possible le terme amour pour quelque chose qui se construit à deux.) Béguin qui est resté complètement secret, évidemment. Sébastien H.[#1.1] était un garçon de ma classe (nous étions aussi parmi les rares à faire russe en LV2), sportif, gentil, plutôt « populaire ».

Surtout, il était de ceux qui ne me regardaient pas trop comme un OVNI. Je ne veux pas donner l'impression que j'ai été harcelé au collège ou au lycée : pas du tout, globalement l'ambiance était très bonne, je n'ai pas subi de moqueries[#1.2] ou d'autres méchancetés ; et j'avais de bons amis ; mais le geek atypique très-bon-élève-sauf-en-sport que j'étais était vite catalogué comme légèrement surdoué/cinglé (j'ai la faiblesse de croire que les deux sont faux) et certains m'évitaient ou, en tout cas, n'auraient pas voulu m'inclure dans leurs cercles de fréquentations. Sébastien, lui, était plutôt protecteur à mon égard : en cours de sport (où j'étais franchement nul, donc), il m'encourageait ; si au handball nous étions dans la même équipe, il pouvait me passer la balle alors que la plupart des autres cherchaient surtout à éviter ça sachant que je risquais de la perdre ou de faire une faute avec.

Mais aussi, il devait correspondre à une certaine image que j'avais de la virilité. J'ai déjà raconté ici que je n'ai jamais su clairement distinguer le désir que je peux éprouver pour un homme (l'envie-d'avoir, disons, l'envie de coucher avec) et l'envie que me fait son corps (l'envie-d'être, je veux dire, l'envie de lui ressembler, voire d'être à sa place, dans sa peau) : si bien que les garçons qui m'attirent physiquement[#1.3] sont, généralement parlant, ceux à qui je voudrais ressembler et vice versa. (Et dans les deux cas, mes goûts sont assez éclectiques et passablement incohérents.)

Je n'arrive pas à me rappeler ce que je pensais de mon propre corps. Quand je regarde les peu nombreuses photos de moi entre la puberté (exemple ici en classe de troisième) et, disons, la fin de ma prépa, je me trouve très moche ; mais bon, je ne suis vraiment pas attiré par les garçons de 14 ans, c'est forcément un peu difficile de juger avant autant de recul. Ce qui est sûr, c'est que le type de garçons qui m'attiraient au collège et au lycée, le type de garçons à qui je rêvais de ressembler, ou dont je rêvais d'être dans la peau[#1.4] quand je me masturbais, étaient différents de mon physique réel.

Bref, je dois reconnaître que je ne comprends pas vraiment l'ado que j'ai été. Ou plutôt, l'ado qui a maintenant disparu et dont j'ai hérité de souvenirs (cf. ici) sans avoir toutes les clés pour les déchiffrer.

Pourquoi, par exemple, est-ce que j'ai persisté à être mauvais en sports (c'est-à-dire, à m'autopersuader que je l'étais) plutôt que de comprendre que le sport pouvait être une façon à la fois de regarder des jolis garçons et d'améliorer mon propre physique ? Je n'en sais rien. J'avais dû m'enfermer dans le rôle du geek forcément mauvais en sport et qui faisait semblant de ne pas s'intéresser au physique des gens avec toute la facilité avec laquelle on laisse ce genre de mensonges nous coller à la peau.

Je me souviens pourtant qu'un moment précis où ce Sébastien m'a « tapé dans l'œil » était pendant un cours de sport où il s'est mis à faire des pompes pour crâner en exhibant ses bras musclés — je ne sais pas s'il a eu l'attention de qui que ce soit d'autre, mais il a certainement eu la mienne.

Le fait de ne pas arriver à distinguer envie-d'avoir et envie-d'être (pour faire bref) ne m'a évidemment pas aidé à y voir clair dans mes sentiments, peut-être que je refoulais l'un en le faisant passer pour l'autre, mais j'ai quand même compris qu'il y avait les deux, donc, que j'étais attiré par les garçons, ou du moins par certains garçons. En fait j'étais attiré par toutes sortes d'images de la masculinité, pas seulement celles présentées par des camarades de classe : acteurs[#1.5], chanteurs, sportifs ou toutes sortes d'autres célébrités sur les photos desquelles je pouvais mettre la main. Dans les magazines pour ados, d'ailleurs il y avait parfois des posteurs au milieu, ce qui était bien. J'étais aussi fasciné par certaines types à la limite du fétiche, comme les punks ou les militaires (cf. ceci ?) : comme je le dis plus haut, j'ai des goûts assez éclectiques. Bref, tout pouvait servir de matériau à branlette. (Si quelqu'un s'offusque du terme, c'est qu'il n'a pas eu 14 ans, ou qu'il a oublié comment c'était. 😉)

Quoi qu'il en soit, je ne pouvais pas ignorer que j'étais attiré par les hommes et pas du tout par les femmes. Je ne crois pas que je me sois fait des illusions du genre ce n'est peut-être qu'une phase. En revanche, je ne savais pas vraiment si je devais me considérer comme homosexuel : parce que la vision que j'avais d'un homme homosexuel, la vision que présentait la société au début des années '90, était comme un personnage efféminé à l'extrême (pensez Michel Serrault dans La Cage aux Folles), image qui ne correspondait ni à ce que je croyais être, ni à ce que je croyais vouloir être. Donc, pendant un certain temps, je me suis demandé si j'étais une catégorie sui generis, quelque chose de complètement différent, dont je ne connaissais pas le nom. Là non plus, je n'arrive pas à retrouver comment mes idées se sont éclaircies.

En fait, il faut plutôt dire que, à ce moment-là, l'homosexualité était quelque chose dont on ne parlait pas, en tout cas parmi les gens qui m'entouraient. J'ai grandi dans un milieu généralement tolérant, je n'ai pas eu à faire face à une homophobie ouverte ni à craindre le rejet, plutôt au son du silence, quelque chose comme le silence d'un sujet qu'on n'évoque pas en bonne compagnie. Si un film comme La Cage aux Folles pouvait donner le ton (caricatural), c'est surtout parce qu'il y avait si peu de représentation médiatique, quelle qu'elle fût, du sujet.[#1.6] Le plus évident pour moi était donc de me fondre dans ce mutisme général.

Toujours est-il que je n'en ai rien dit, à personne, et pendant longtemps. Chaque année j'avais le béguin pour un ou plusieurs camarades de classe, mais j'ai appris à ne rien en laisser paraître (de toute façon, à quoi cela aurait-il servi ? j'étais plus ou moins persuadé d'être, sinon, le seul au monde, au moins le seul parmi les gens que je pouvais côtoyer : l'idée que d'autres garçons ou filles de ma classe puissent aussi être homos ne me traversait pas vraiment l'esprit, ne serait-ce que parce que je n'avais pas la moindre idée de la proportion d'homos dans la population). Silence total, donc. Il y a des références extrêmement sous-(sous-sous-sous-)entendues dans certaines des fictions que j'ai pu écrire à l'époque[#1.7], mais je ne sais pas si ça peut se deviner si je ne l'affirme pas d'autorité d'auteur.

Toute cette période m'a certainement appris quelque chose, mais c'est un enseignement à double tranchant : celui de refouler, de ne pas exprimer mes sentiments, mais aussi d'accepter l'inaccessibilité de l'inaccessible (tous ces garçons séduisants qui m'entouraient au lycée étaient totalement hors de ma portée, par la force des choses j'ai dû apprendre à m'y faire).

[#1.1] Ce n'est pas comme si le nom de famille avait quoi que ce soit de secret, d'ailleurs je l'ai déjà publié ici, mais je sais qu'il y a des gens qui ont une sensibilité importante concernant les apparitions de leur nom sur Internet, alors je vais éviter de créer inutilement des réponses Google supplémentaires.

[#1.2] Au contraire, j'ai honte de le dire, mais quand il y avait des méchancetés, j'étais plutôt dans le camp des méchants. (J'ai eu plusieurs « têtes de turc » dont j'ai exploité la crédulité pour m'en moquer : je me souviens notamment d'avoir, avec la complicité de plusieurs autres dans la classe, fait croire à Fabien E. qu'il y aurait un jour prochain une « panne d'air » comme il peut y avoir une coupure d'eau, et qu'il faudrait apporter un masque pour respirer ce jour-là.)

[#1.3] Je souligne que je parle ici d'attirance physique.

[#1.4] Je ne sais pas combien de fois je me suis endormi sur l'idée fantasmée que j'allais me réveiller en étant X (tel ou tel beau gosse de ma classe). Ce fantasme a certainement nourri mes réflexions sur la conscience, d'ailleurs, quand je me suis demandé ce que ça voudrait dire, au juste, que de me réveiller en étant X (avec ses pensées, son caractère, sa mémoire, etc.).

[#1.5] Un exemple parmi plein d'autres : Christian Slater dans ce nanar maintenant culte qu'est Robin Hood, Prince of Thieves (non seulement je le trouvais incroyablement beau, mais en plus le rôle du personnage m'a marqué émotionnellement).

[#1.6] Pour donner une comparaison actuelle, penser, peut-être, à la représentation du SM : ce n'est pas un sujet qui apparaît souvent dans la conversation, ni dans plus qu'une minuscule poignée de fictions et encore généralement avec une vision complètement ridicule (Cinquante Nuances de Gris). Même ceux qui ne désapprouvent pas sur un plan moral semblent considérer que c'est bien tant que ceux qui pratiquent ça le font derrière des portes closes ne la ramènent surtout pas : on se dit que ça les regarde, mais dans le fond « on » (la société, la majorité silencieuse) pense que ce n'est pas l'expression d'une sexualité saine et épanouie (et on ne va surtout pas en parler aux enfants). C'est une forme de ick factor que je trouve détestable.

[#1.7] Par exemple, La Larme du Destin [attention, divulgâchis à venir !] est un roman tout entier basé sur une histoire d'amitié entre deux personnages masculins Avethas (un Elfe) et Voleur de Feu ; catte amitié est tellement forte qu'elle sauve le monde (selon un savant calcul du grand magicien Ardemond qui prévoit qu'Avethas succombera à une tentation faustienne mais sera finalement racheté in extremis par ce qu'il ressent pour Voleur de Feu). Bullshit : ils ne sont pas seulement amis, ces deux-là, ils sont amoureux sans le comprendre. J'avais quand même osé écrire une phrase un tout petit peu plus explicite pour faire comprendre que Voleur de Feu était homo, mais il ne faut pas la rater : Voleur de Feu, pendant ce temps, menait la vie de bohème. On lui donnait une maîtresse ou deux — mais certains, plus perspicaces, non des maîtresses… (Et déjà, j'avais beaucoup hésité à en écrire autant, de peur que quelqu'un comprenne ce que j'avais voulu dire dans ces points de suspension.)

2. Coming out

La situation a duré sans changement jusqu'à la fin de la prépa. Pourtant, ce qui aurait pu me faire bouger, c'est que, mon prof de maths en sup Stéphane Hoguet, qui était lui-même homo, est décédé du SIDA pendant l'année, j'en ai parlé ici : je n'arrive plus à me rappeler ce que j'ai pensé, ou pour commencé, ce que j'ai compris, à l'époque. Il y avait (avant son décès) des rumeurs dans la classe concernant la sexualité de notre prof, mais je ne sais plus ce que j'en faisais. Je ne crois pas avoir envisagé de m'ouvrir à lui : peut-être que ça vaut mieux. Pourtant, il aurait été le premier homme gay (du moins, à ma connaissance) auquel j'aurais pu parler. D'autre part, il venait contredire le stéréotype de l'homo efféminé à cause duquel j'avais tant de mal à me construire moi-même : il s'habillait, en fait, comme ce que le milieu gay français des années '90 appelait les clones : cheveux très courts, blouson bombers, jeans et Doc Martens (le terme vient de l'anglais, mais le look était un peu différent). Quand il est mort, évidemment, cette ouverture s'est refermée ; et ça n'aidait pas non plus que les parents (très religieux) de Stéphane Hoguet soient dans le déni complet concernant la sexualité de leur fils : il y a eu une messe en sa mémoire à la chapelle du lycée et un silence complet sur quelle avait pu être vraiment sa vie.[#2.1]

Mais quand je suis arrivé à l'ENS en 1996, et plus encore l'année suivante, j'ai voulu commencer un nouveau chapitre de ma vie et trouver des libertés que je ne m'étais jamais données. À l'été 1997 (le jour de mes 21 ans), je me suis complètement rasé le crane : ce n'était pas vraiment (ou en tout cas, pas uniquement !) un fantasme sexuel, plutôt une revendication de mon droit à le faire, une expérience pour savoir comment les gens réagiraient, et un défi à moi-même — une fois que c'était fait, je ne pouvais plus le cacher, je me forçais à l'assumer.

Je n'en pouvais plus de garder le silence sur mon orientation sexuelle : ce silence me rongeait de l'intérieur ; j'en faisais des cauchemars, où en fait, le traumatisme n'était pas qu'on devine que j'étais homo, mais plutôt que je n'en pouvais plus qu'on ne le devine pas. Je rêvais qu'on (n'importe qui !) me pose la question comme si c'était ce qu'il me manquait pour que je puisse enfin parler.

Il y a aussi que la société française dans son ensemble s'est mise à parler d'homosexualité : suite à la victoire de la « gauche plurielle » aux législatives de 1997, des députés ont mis sur la table un projet de contrat d'union civile pour les couples de même sexe, qui après un échec à l'assemblée a réapparu sous forme du PACS. Le débat politique et sociétal a été fastidieux et des propos honteux ont été tenus (notamment par une certaine Madame Boutin à l'Assemblée, mais elle était loin d'être la seule). C'était vraiment plus dur qu'une quinzaine d'années plus tard pour l'égalité du mariage (en 2013 les homophobes cherchaient au moins à feutrer leurs propos). Mais le mérite de ce débat est que le sujet est sorti du silence. La télé s'est mise à en parler : Bertrand Delanoë a fait son coming out en novembre 1998 (je l'ai regardé, et ça m'a un peu secoué, même si je n'avais guère idée de qui il était) ; il y a eu des reportages et des fictions sur l'homosexualité (parfois un peu racoleuses, mais quel progrès par rapport au silence d'avant !) ; bref, tout a changé.

Mais si rester muet m'était devenu insupportable, parler n'était pas pour autant facile. Quand on s'est emmuré dans un secret, il devient vraiment difficile de s'en défaire. J'ai fini par le faire dans un mail à un de mes meilleurs amis à l'époque, Péter H. (daté du ) :

Il faut que je te dise quelque chose. Quelque chose qui, finalement, ne regarde que moi, et qui n'a certainement pas beaucoup d'importance. Mais à force de me répéter cet argument, j'en ai fait un secret. Bêtement. Ç'en est un depuis dix ans et j'en ai assez qu'il en soit ainsi parce qu'il n'y a aucune raison à cela, en tout cas plus maintenant.

Alors voilà. Je suis homosexuel.

C'est un peu la solution de facilité de te le dire par e-mail interposé. Mais je t'assure que ça n'a pas été facile. Ça fait des semaines que je tergiverse, et d'ailleurs je m'en veux d'avoir tant hésité. J'aurais aimé le dire de façon désinvolte, dans un à propos, mais c'était trop dur. C'est con n'est-ce pas ? […]

Je me demande si tu t'en doutais. D'un côté le contraire me semble improbable, parce que tu me connais quand même si bien. Mais d'autre part personne ne m'a jamais posé la question en face - une question que finalement j'espérais parce qu'elle m'aurait facilité la vie.

En fait, le déclencheur a été que j'étais engagé dans une conversation par mail avec un certain Pierre L., un Français expatrié à San Francisco, un peu plus âgé que moi, qui avait lui aussi grandi à Orsay et été dans le même collège et lycée que moi (avant de partir vivre aux États-Unis) ; Pierre me venait de me dire qu'il était homo et me raconter comment il avait été victime de harcèlement au collège à ce sujet : du coup, je voulais vraiment lui en parler, et pour ça je devais briser le silence à mon sujet, mais par principe je ne voulais pas le faire que pour une seule personne.

La réponse de Péter s'est un peu fait attendre (je crois que je n'ai jamais autant stressé en consultant mon mail), mais elle était intéressante, alors je vais en recopier quelques bouts ; je dois préciser, puisque je vais en reparler un peu, que Catherine D. était une de nos camarades de promotion à l'ENS, qui avait fait son coming out auparavant, en même temps qu'elle collait un râteau à Péter (je ne sais pas si je savais tout ça ou si je l'ai compris après), et ils étaient restés amis :

Je ne suis pas surpris. Parce que je m'en doutais depuis tres longtemps. Au moins depuis ce que je sais que Catherine l'est. Avant je ne croyais pas trop en rencontrer dans la vie, meme si on le savait sur Hoguet.

Et a vrai dire j'en ai parle aussi a des gens avec qui je partage mes pensees. Je pense qu'a une epoque j'ai parle de mes doutes a Benoit (j'espere que cela ne te fache pas) au moins une fois par mois. J'ai demande explicitement a Catherine s'il y avait une facon de trancher la question, et j'ai demande son conseil s'il fallait poser la question ou non. Elle a dit qu'il ne fallait pas brusquer les gens. Comme elle etait mieux placee pour savoir ...

En tout cas ce n'etait pas difficile a remarquer, puisque tu n'as jamais parle de filles. Mieux, tu etais trop parfait, n'ayant pas du tout l'air d'etre frustre par la question des filles, contrairement a d'autres, qui ne pouvaient pas s'empecher de se plaindre de leur solitude, de leur manque. Ce comportement n'a pas beaucoup d'autres explications. De Catherine j'ai longtemps cru qu'elle etait frigide, traumatisee dans sa jeunesse ou autre. Mais j'ai du m'en rendre compte que l'amour est bien plus fondamental que la sexualite, et qu'il peut y avoir des gens avec un "defaut" de sexualite, mais pas avec "defaut" d'amour (ou bien ce dernier est encore bien plus rare).

[…]

Et puis tout cela n'est pas si essentiel. L'essentiel est de se trouver qqn au moins une fois dans la vie, et il y a plein de temps. Sauf si tu as deja trouve.

Allez, c'est deja dix fois trop long pour dire: je m'en doutais et ca ne change pas grande chose, n'est-ce pas.

(Il y avait plein d'autres choses intéressantes dans ce mail, d'ailleurs, mais je ne peux pas, même longtemps après, dévoiler la vie privée d'autres gens que moi.)

Indiscutablement, c'était un soulagement. Mais, pour moi, écrire reste beaucoup plus facile que parler. J'ai voulu me forcer à faire un coming out de vive voix : j'ai demandé à mon plus ancien ami d'enfance, Laurent P. (nous nous connaissons depuis l'âge de six ans) de passer me voir (le , donc deux semaines après mon mail à Péter), et je lui ai dit… j'aimerais dire les yeux dans les yeux, mais pas vraiment, parce que je me rappelle que j'ai éprouvé le besoin impérieux de m'écarter vers la fenêtre et de regarder dehors au moment où je parlais. Soyons clairs : je n'avais pas le moindre début de commencement de crainte que Laurent ne m'accepterait pas complètement, pourtant les mots je suis homosexuel ont été les plus difficiles à prononcer de ma vie. Là aussi, j'ai été soulagé de l'avoir dit, mais c'était vraiment trop dur. Laurent a bien sûr très bien réagi, même si contrairement à Péter, il m'a dit qu'il ne s'y attendait pas. À un certain niveau, ça m'embêtait, parce que si même quelqu'un qui me connaissait autant que lui n'avait rien soupçonné, je ne pouvais pas m'attendre à ce que les gens comprissent « tout seuls ».

J'ai fait encore une ou deux fois des annonces par mail à des amis, et puis j'ai décidé que c'était trop usant émotionnellement et nerveusement et que ce n'était pas à moi de me soumettre à cette épreuve pour détromper les gens qui faisaient des hypothèses erronées sur mes préférences sexuelles. Que ce n'était pas à moi de souffrir parce que la société avait décidé que l'hétérosexualité était l'hypothèse par défaut qu'on fait sur les gens. J'ai donc changé d'approche et adopté la stratégie : faisons comme si ce n'était plus un secret et ça cessera d'en être un.

J'ai donc précisé clairement à mes amis à qui je l'avais dit que je ne leur demandais pas de garder le silence, j'ai fait sur un forum de discussion à l'ENS des remarques sur les blonds dans une discussion sur les blondes (ou quelque chose comme ça), j'ai veillé à ne pas cacher, ou en tout cas je n'ai pas veillé à cacher, les numéros de Têtu dans ma chambre, et tôt ou tard tout le monde le savait effectivement. C'était peut-être une approche un peu lâche, et pas très sympa envers, par exemple, mes parents, mais celui qui a envie de me jeter la pierre peut se la mettre où je pense[#2.2], sa pierre.

En fait, il m'a fallu encore des années pour assumer vraiment publiquement[#2.3] mon orientation sexuelle, et tenir ce blog, entre autres, m'y a aidé.

[#2.1] Ce n'est que bien des années plus tard, après que j'ai écrit l'entrée de mon blog liée au début du paragraphe, que j'ai discuté avec le mathématicien François Loeser, qui connaissait bien Stéphane Hoguet, et qui a pu m'en dire un peu plus sur un prof que je n'ai jamais vraiment pu connaître.

[#2.2] C'est-à-dire, au sommet de la montagne sysiphienne du coming out éternellement répété. Si vous aviez pensé à autre chose, vous avez l'esprit mal tourné.

[#2.3] Après, on peut se demander où mettre le curseur. Je n'ai pas forcément envie de détromper tout le monde qui fait l'hypothèse par défaut que je suis hétéro : en fait, j'ai une telle aversion pour l'embarras social que je n'aime pas y mettre les autres, et juste ça peut être une raison de ne rien dire. Par ailleurs, je ne peux pas non plus en vouloir à quelqu'un qui fait ce genre d'hypothèse statistiquement plausible, parce que j'en fais moi-même plein sur plein de gens.

3. Brave New World

Fin 1998, j'avais fait mon coming out à quelques amis, donc, mais jamais vraiment rencontré d'autre mec homo — je veux dire, personne dont je le sache et avec qui je puisse en parler de vive voix.

Catherine D. (une camarade de l'ENS, cf. plus haut) m'a un peu pris sous son aile. Elle et Péter ont essayé de me maquer avec Nicolas B., un autre normalien de notre promo pour qui j'avais le béguin et dont nous étions tous les trois convaincus qu'il devait être homo (ou plutôt, Catherine et Péter en étaient convaincus ; pour moi c'était plus un rêve qu'une conviction) : mais soit il ne l'était pas soit l'approche, disons, pas totalement subtile[#3.1] adoptée par mes sympathiques wingmen improvisés, lui a fait peur, toujours est-il que ça n'a rien donné.

Puis Catherine m'a persuadé d'aller voir une association de jeunes homos : le MAG ; elle est venue avec moi (le [#3.2]), parce que sinon je n'aurais jamais osé en pousser la porte ; et même comme ça j'ai dû passer toute la soirée à jouer l'invisible dans mon coin sans parler à personne. Puis je n'ai pas osé y retourner avant deux mois (le ). Ce qui m'a quand même motivé à le faire, c'est que j'ai eu quelques échanges (d'abord sur Usenet sur fr.soc.homosexualite, puis par mail, et enfin de vive voix) avec un garçon qui était en gros la même situation que moi, et je lui ai à mon tour conseillé d'aller au MAG et proposé que nous y allions ensemble : en fait, lui ne s'est pas pointé, mais du coup, moi, si. Après, j'ai appris que c'était un grand classique des gens qui venaient pour la première fois à ce genre d'association, que de faire cinq ou six fois le tour du pâté de maison avant d'arriver peut-être à trouver le courage d'entrer. Mais une fois que j'avais franchi cette barrière psychologique, j'ai trouvé que c'était sympa, et je suis revenu à l'association régulièrement jusque vers fin 2000, et encore de temps en temps après.

Le MAG se réunissait le jeudi (à 19h, je crois) au Centre Gai et Lesbien de Paris, qui était à ce moment-là situé rue Keller (près de Bastille). Ensuite (vers 20h30 je pense), nous allions tous en groupe en métro ligne 1 jusqu'au Carousel du Louvre[#3.3], où nous allions manger au restaurant qui se trouvait là[#3.4]. Enfin, après le repas, nous marchions jusqu'au Marais pour prendre un verre dans un bar ; sauf qu'en fait, comme beaucoup d'entre nous étaient des étudiants fauchés, nous allions surtout dans le Marais pour nous installer devant un bar et bavarder[#3.5] (et ça ne plaisait pas forcément à l'établissement, mais bon, il ne pouvait pas faire grand-chose). Plus tard, le MAG a loué un local du côté de Nation pour avoir une adresse plus permanente, où nous pouvions nous poser au lieu d'aller stationner devant un bar du Marais, mais je trouvais que la sauce prenait moins bien, et de toute façon j'avais plus ou moins arrêté de venir.

Une chose que j'ai appris sur moi-même en fréquentant cette association (et d'autres), c'est que je suis un social timide. Ou peut-être un extraverti introverti, je ne sais pas bien. Ce que je veux dire, c'est que j'aime bien la compagnie et surtout la conversation de mes congénères (je parle du genre Homo, bien sûr 😉). Même si je suis très timide et que je ne dis pas grand-chose, j'aime bien écouter (et ce n'est pas seulement par timidité que je ne dis rien, mais aussi, justement, parce que j'aime bien écouter). Mais une autre chose que j'ai apprise, c'est que j'ai une aura de répulsion-invisibilité.

Si certains se demandent (sur le même ton que qu'est-ce qu'elles font, au juste, les lesbiennes, ensemble ?) ce qui se passe, au juste dans une association de jeunes homos (ou en tout cas, ce qui se passait à l'époque dans cette association-là), la réponse est surtout qu'on y bavardait : de tout et de rien ; forcément, il y a des militants qui parlent politique, il y a ceux qui parlent de leurs amours ou de leur coming out ou d'autres choses de ce genre, et il circule beaucoup de ragots sur qui couche avec qui, mais, dans mon souvenir, l'essentiel de la conversation n'aurait pas spécialement permis à un passant de deviner ce qui rassemblait ces jeunes. Évidemment, ça couchait aussi beaucoup (il fallait bien que les ragots portassent sur quelque chose), mais en coulisses ; et, si j'ose dire, je n'ai jamais trouvé le chemin des coulisses. Il paraît que c'était un exploit, même, d'avoir passé plus d'un an à venir régulièrement au MAG et d'être toujours aussi puceau à la fin qu'au début, mais je ne m'étais pas fait draguer par qui que ce soit. Soit c'est que j'étais incroyablement hideux, mais je ne crois pas que ce soit le cas ni même que ça aurait suffi, soit j'ai vraiment une aura surpuissante.

L'explication n'est pas que je restais dans mon coin à écouter sans parler : je suis timide, mais pas si timide. Ce qui est vrai, c'est que j'ai tendance à parler des choses que je connais et à me taire sur les choses dont je ne peux pas parler[#3.6]. Grave erreur, parce que j'ai compris bien plus tard que ça voulait dire que je devenais (et que je suis toujours assez, j'en ai peur) le mec chiant qui attend que quelqu'un dise quelque chose de légèrement erroné pour le corriger. Un certain Laurent T., dont je vais être amené à reparler plus bas, m'a même décrit un jour comme une sorte d'oiseau de proie qui tournoie loin au-dessus de la conversation, et qui attend le moment propice pour foncer sur sa victime : l'image m'est vraiment restée à l'esprit, et depuis je m'efforce, au minimum, de donner plus de signes aux gens que j'écoute pour montrer que ce qu'ils disent m'intéresse, d'appuyer quand je suis d'accord, de me taire plus souvent quand je pourrais apporter des corrections, ou, si je trouve vraiment indispensable de les faire, de trouver une façon de les formuler qui ne puisse pas passer pour une attaque. Mais il y a d'autres aspects à mon aura : il y a la nature de mes centres d'intérêt, disons pour faire court que je suis geek, que ça en rebute certains, et que depuis la fin du lycée j'avais un peu perdu l'habitude de fréquenter des gens qui ne le sont pas du tout ; globalement, quand il était question de ragots, je me taisais, n'ayant rien à raconter moi-même, et ça pouvait donner l'impression que je ne m'y intéressais pas du tout ; et enfin, certains me trouvent carrément intimidant (ce que j'ai toujours du mal à comprendre, mais la comparaison avec l'oiseau de proie parlait aussi de ça).

Ceci étant, je ne veux pas non plus laisser penser qu'on me fuyait (si tel avait été le cas, je ne serais pas revenu régulièrement) : il y avait plein de gens que je trouvais très sympas, et ça devait être un minimum réciproque ou alors ils étaient très bons acteurs. Ce n'est malheureusement pas le genre d'amitié qui dure (je n'ai gardé le contact avec essentiellement personne, sauf si on compte des liens sur un compte Facebook que je n'utilise jamais), mais à l'époque ça m'a fait du bien de fréquenter cette association.

Et le MAG n'est pas la seule où je suis allé : il y avait aussi des associations LGBT étudiantes[#3.7] : Dégel, celle de Jussieu, et HBO (Homos et Bis d'Orsay : rien à voir avec la chaîne de télé), celle de la fac d'Orsay où je faisais ma thèse. J'ai même brièvement été trésorier de HBO (au moment du passage à l'euro — l'horreur pour un trésorier), ainsi que webmaster. Le mode de fonctionnement était plus ou moins le même : à Dégel on se retrouvait dans un préfabriqué à Jussieu et on allait ensuite manger au Quick qui se trouvait alors sur la rue de Rivoli (en face de l'Hôtel de Ville) ; et à HBO on se retrouvait dans un bâtiment délabré de la fac d'Orsay, je veux dire, encore plus délabré que le reste, et on allait ensuite manger dans un restaurant quelconque au centre Ulis 2 ou à Orsay. Je me sentais un peu plus à l'aise dans les associations étudiantes, parce que c'était plus naturel d'y être geek. Mais enfin, je n'ai pas couché avec qui que ce soit là non plus, et ce n'était pas faute d'envie.

Parce qu'en fait, de mon point de vue, les choses n'avaient pas changé par rapport au lycée : au lycée, quand je craquais pour les beaux yeux d'un garçon, je gardais ça pour moi et je rêvais qu'une sorte de miracle allait se produire ; maintenant, je découvrais qu'il y avait aussi des jolis garçons qui étaient homos,

O, wonder!
How many goodly creatures are there here!
How beauteous mankind is! O brave new world
That has such people in't!

— mais ma stratégie de séduction était exactement la même, à savoir, garder ça pour moi, me dire que c'est forcément totalement évident, et rêver qu'une sorte de miracle se produise. Spoiler : ce n'est pas une stratégie très efficace, surtout quand on est doué pour l'invisibilité. J'ai pu m'en rendre compte tout de suite au MAG : un autre garçon venait lui aussi pour la première fois, disons qu'il avait un physique musclé et joli à regarder, j'ai passé beaucoup de temps à le regarder, celui de l'association qui était censé nous accueillir, c'est-à-dire nous présenter tout le monde et s'assurer que nous ne restions pas tout seuls dans notre coin, devait lui aussi trouver que le physique musclé était joli à regarder, toujours est-il qu'il n'a pas fait beaucoup d'efforts pour parler avec moi, et ils n'ont pas tardé à coucher ensemble, ces deux-là.

Bref, une autre chose que j'ai apprise pendant cette période, c'est le nombre de fois que mon cœur pouvait se faire briser à la petite cuiller. J'y viens.

[#3.1] Ça pouvait être, par exemple, de discuter du physique de l'équipe de France de foot, et d'insister pour que tout le monde donne son avis sur le physique de Bixente Lizarazu. Une autre fois, Catherine et Péter ont décidé d'aller au Queen [une boîte de nuit homo bien connue sur les Champs-Élysées] et ont insisté pour que Nicolas et moi venions avec eux : il a commencé par accepter, puis a trouvé une excuse pour se décommander.

[#3.2] Oui, bien sûr que vous vous foutez complètement de ce genre de précision, mais je note ça pour moi-même (je ne tenais pas de journal précis à l'époque, et ça n'a pas été si évident que ça de retrouver la date).

[#3.3] Le petit rituel était que quand nous arrivions à la station Palais-Royal Musée du Louvre, quelqu'un annonçait bien fort : Chers amis du MAG, jeunes gais et lesbiennes, on descend ! Il fallait regarder la tête que faisaient les autres voyageurs en regardant les jeunes gais et lesbiennes descendre en groupe, c'était parfois très amusant.

[#3.4] Universal Resto : le concept était plutôt sympa, un self-service avec une salle gigantesque mais tout un tas de comptoirs où on pouvait acheter des repas de styles variés (ici des burgers, là des pizzas, là des tartes salées et sucrées, là des crêpes, là de la cuisine française traditionnelle, là des plats chinois, etc.). Comme ça, chacun allait prendre un plateau dans le registre qui lui plaisait et nous nous retrouvions sur un même groupe de tables : parfait pour ce genre d'association. Malheureusement, la qualité du restaurant a fortement décliné après 2000 (je ne sais pas ce qu'il en est maintenant, je ne sais même pas s'il existe encore, mais la dernière fois que j'y suis allé, en 2008, c'était vraiment cher et pas bon).

[#3.5] J'ai des souvenirs émus de soirées passées à bavarder jusqu'à assez tard, sous la pluie, serrés sous les parapluies des quelques uns qui en avaient un. La scène était délicieusement surréaliste.

[#3.6] Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man… aïe ! pas taper !

[#3.7] Je crois comprendre qu'elles sont plus ou moins en voie de disparition, en tout cas sous la forme d'associations de « convivialité » (par opposition à : organiser des soirées ou des actions militantes, par exemple). Je suppose que quinze ou vingt ans plus tard, on ne trouve plus utile de juste se rassembler pour bavarder autour du simple point commun d'être homo. Maintenant, il y a des réseaux sociaux pour ça (et pour baiser, il y a Grindr) ; ou peut-être que le point commun apparaît suffisamment banal que l'association ne semble pas utile, je ne sais pas. Je n'ai pas envie de jouer au vieux grincheux qui dit c'était mieux âvant, donc je ne vais pas dire que c'est dommage.

4. Chagrins d'amour

Selon la logique que j'ai écrite plus haut, je devrais dire chagrins de béguin, mais c'est vraiment trop moche même si ça rime.

Leçon de mes années de lycée : environ 95% de la population masculine est hétéro, si tu as le béguin pour eux, ça fait mal. Leçon des années qui ont suivi : ce n'est pas parce qu'un mec est homo qu'il va automatiquement s'intéresser à toi.

Je ne sais pas comment on apprend généralement les codes pour déclarer son intérêt (sexuel ou affectif) pour une autre personne. Ceux qui ne sont pas trop timides le font probablement au lycée (en-dehors des cours !) : je n'ai pas eu cette pratique, mais je ne suis évidemment pas le seul geek ou homo ou même les deux à la fois. Un copain hétéro[#4.1] me prétendait dur comme fer que c'était beaucoup plus facile pour les mecs homos que pour les mecs hétéros, au moins une fois franchie la barrière des statistiques, parce qu'on a à s'adresser à quelqu'un qui a plus ou moins le même vécu, les mêmes bases pour la communication, il n'y a pas un gouffre creusé par le sexisme à enjamber (s'il y en a un, on est tous les deux du même côté du gouffre). Je pourrais l'accuser de straightsplaining, mais j'ai vu suffisamment de copains homos accumuler les conquêtes sexuelles ou amoureuses et suffisamment de copains hétéros ne jamais réussir à sortir de la case du nice guy qu'il y a sans doute du vrai dans ce qu'il dit, enfin, je n'en sais rien, je suis terriblement mal placé pour juger.

Toujours est-il que, quelle que soit l'orientation sexuelle, l'approche de la séduction consistant à ne rien faire, ne rien dire, et attendre un miracle, ne fonctionne pas très efficacement, et je vous le dis avec l'assurance de quelqu'un qui a testé de façon répétée.

Je ne vais pas dresser un catalogue des garçons pour qui j'ai eu le béguin, ce serait très chiant, et d'ailleurs j'en serais bien incapable. Mais s'il y en a un que je peux donner en exemple de cas dont j'ai vraiment eu du mal à me remettre, c'est Laurent T.

Laurent T. (à ne pas confondre avec Laurent P., mon ami d'enfance) était thésard à la fac d'Orsay, aussi en maths[#4.2], mais un peu plus âgé que moi (il a soutenu sa thèse en 2001). Nous avons donné des TD dans le même DEUG (= deux premières années de l'Université, à l'époque) MIAS (= maths, info, et applications aux sciences), on racontait d'ailleurs que les étudiantes étaient folles de lui ; nous avons partagé le même bureau au bâtiment 430 de la fac ; et il était avant moi trésorier de l'association HBO (Homos et Bis d'Orsay, cf. ci-dessus). J'avais dû déjà le croiser une ou deux fois au MAG en 2000, mais j'ai surtout fait sa connaissance la première fois que je suis venu à HBO, le [#4.3], et nous sommes plusieurs à être allés prendre le thé chez lui après dîner.

C'est évidemment difficile de mettre le doigt sur ce qu'on peut trouver d'attirant chez quelqu'un, et c'est évidemment encore plus dur plus de quinze ans après les faits. Parfois c'est purement physique ou esthétique, et dans mon cas je suppose qu'il doit forcément y avoir au moins un peu de ça au début (sinon je serais pansexuel) ; mais on se remet beaucoup plus facilement d'une attirance purement physique si on n'est pas aussi touché à un niveau émotionnel. Ce Laurent-là me donnait une impression de maturité et de stabilité émotionnelle, ou quelque chose de ce genre : son appartement ne ressemblait pas à une piaule d'étudiant mais à celui d'un adulte raisonnablement bien organisé, et moi à 24 ans je cherchais encore à me considérer comme adulte (pas clair qu'à 42 ans j'aie beaucoup progressé, d'ailleurs) ; toujours est-il que je l'admirais comme on admire un aîné. Et je me disais qu'en tant que thésards matheux nous devions avoir au minimum quelques intérêts communs, ou en tout cas qu'il ne me considérerait pas comme un extra-terrestre. Peut-être même que je voyais ça comme une sorte de signe du destin (que nous nous retrouvions sur les mêmes enseignements, dans le même bureau, etc.) : c'est con, parce que le destin, en fait, il n'envoie pas de signes de ce genre.

Mais c'est là que joue la différence entre le béguin et l'amour qui se construit à deux : avoir le béguin, c'est tomber amoureux non pas d'une autre personne mais de l'image mentale qu'on se construit de cette personne, et cette image mentale tient beaucoup plus de la manière dont on projette sur la personne visée les désirs et les insécurités qu'on a soi-même, que de la réalité. L'image que je me suis faite de Laurent T. avait plus à voir avec moi, avec ce que je voulais qu'il fût, qu'avec lui : je ne saurais pas dire comment il était vraiment, parce que j'étais trop occupé à avoir le béguin pour le regarder vraiment. Ironiquement, lui-même avait à l'époque une image de lui-même (pas forcément beaucoup plus exacte que celle que je m'étais fabriquée, d'ailleurs) presque diamétralement opposée à la mienne : complexé par son physique (honnêtement, je pense qu'il n'y avait vraiment pas de quoi) et par son âge, mais en même temps par son manque de maturité, et atteint à un certain degré du syndrome d'imposteur au niveau mathématique (il faut dire que son directeur de thèse ne l'aidait vraiment pas à prendre confiance). Oooh, ça me ressemble. Et en sus de ça, et ça aussi j'ai eu beaucoup de mal à le comprendre, lui me trouvait très intimidant. Bref, ça ne pouvait pas, mais alors vraiment pas, marcher.

Si j'étais resté à l'admirer de loin comme je l'avais fait pour n autres garçons avant, je me serais pris une gifle moins violente parce que je serais juste passé à autre chose. Mais je lui ai fait savoir. Mon souvenir des événements est un peu flou : je crois qu'il a fait un soir une remarque (par ailleurs factuellement douteuse…) sur le fait que presque personne n'aimait les blonds aux yeux bleus comme lui, et j'ai dû lui envoyer un SMS qui disait quelque chose comme au fait, si, il y a des gens qui aiment les blonds aux yeux bleus comme toi : moi.

Il m'a mis un râteau, évidemment, mais gentiment. Enfin, la première fois c'était gentiment. Il m'a dit que ça ne marcherait pas entre nous, il m'a donné quelques conseils de garçon homo à garçon homo, et en gros c'était let's just be friends. Ça c'était le . En fait, ni lui ni moi n'avions envie de considérer l'autre comme un ami : moi j'aurais voulu plus, lui aurait voulu moins (il devait me considérer comme un croisement bizarre entre le gentil relou qui essayait de le suivre partout et le nerd pénible, cf. sa remarque sur l'oiseau de proie que je rapporte plus haut), donc ça n'a pas marché, mais les choses sont restées vaguement dans cet état pendant deux mois.

Puis, le , je lui ai écrit La Lettre.

Je n'en dirai pas plus sur ce qu'il y a dans La Lettre parce que je ne l'ai pas relue : en fait, je pense que La Lettre a le pouvoir magique que si quelqu'un, même moi, la lit maintenant, je meurs instantanément de honte. Mais si vous voulez imaginer un peu, vous prenez la déclaration d'amour la plus ridiculement romantique que vous pouvez imaginer, vous la déclinez avec le style ampoulé que vous me connaissez si vous suivez un peu ce blog[#4.4] (je crois qu'il y avait une citation de Montaigne à propos de La Boétie, par exemple), vous ajoutez une énorme dose de tone-deafness de la part de quelqu'un (moi) qui n'a rien compris de l'image qu'il pouvait avoir dans l'esprit de l'autre, et vous multipliez par le facteur d'amplification phénoménal d'un cœur désespérément en manque d'amour. Je crois avoir gardé une copie de La Lettre sur mon ordinateur, mais je n'ose pas la lire pour vérifier.

Donc, le surlendemain, une fois que Laurent T. a eu lu La Lettre (j'espère qu'il l'a détruite après !), je me suis pris un nouveau râteau. Beaucoup plus clair et moins gentiment formulé que le précédent, celui-là, et avec la consigne, ostensiblement dans mon intérêt, d'éviter dorénavant de le croiser (et de me trouver un nouveau bureau pendant que lui, de son côté, évitait l'association HBO). Je n'ai pas vraiment bien vécu cet épisode, comme le témoigne cette nouvelle que j'ai écrite juste après (précisons quand même que je n'ai jamais tenté de me suicider, et je ne pense pas avoir même sérieusement entretenu cette idée ; mais il est indéniable que cette nouvelle doit s'inspirer au moins partiellement de mon état d'esprit à l'époque). J'ai passé plusieurs jours à ne rien faire d'autre qu'emporter mes larmes sur de longues balades autour d'Orsay.

Mais bon, le temps guérit tout, et, au bout du compte, les choses sont revenues dans un semblant d'ordre : je n'ai pas totalement évité Laurent, il n'était pas hostile à mon égard, il a implicitement consenti à un modus vivendi où nous pouvions nous adresser la parole au moins quand le contraire aurait été socialement gênant ; mais il était clair que c'était du let's not even be friends, et il me l'a rappelé au moins une fois.

Je répète que je ne vais pas faire le tour de tous les garçons pour qui j'ai eu le béguin[#4.5]. Mais, à une certaine période, il y en a eu vraiment beaucoup[#4.6], et ce blog en garde d'ailleurs quelques traces. Est-ce que j'en ai appris quelque chose ? Je ne sais vraiment pas.

Il y a une maxime que je trouve détestable, c'est que ce qui ne te tue pas te rend plus fort. Je ne crois pas que les mille piquants dans les pieds, et manches dans la figure, de tous ce défilé de râteaux, m'aient rendu plus fort, émotionnellement ou autrement. Il est sans doute vrai qu'ils m'ont permis de moins souffrir à force de répétitions du même scénario. Et ils ont certainement contribué à faire de moi ce que je suis maintenant : est-ce une bonne chose ? je n'en sais rien, c'est compliqué de faire usage du droit d'inventaire sur mes propres névroses, et je ne sais pas si c'est vraiment utile.

Une chose que je peux au moins dire catégoriquement, c'est que la théorie parfois entendue selon laquelle la seule et unique façon de se débarrasser d'une crise de béguin est de ne plus du tout fréquenter la personne dont on est amoureux à sens unique, et de couper tous les liens avec elle, cette théorie est fausse. Il y a au moins deux de mes amis proches pour lesquels j'ai eu, par le passé, un béguin très fort, qui n'existe plus du tout : ils restent jolis garçons, ils ont une conversation fascinante et sont une compagnie agréable, mais voilà, le sortilège est rompu. Et même, je pense que le sortilège a été d'autant plus facilement rompu que le fait d'être en mesure de fréquenter la personne réelle a fini par dissoudre l'image mentale et fantasmée qui est à l'origine du béguin[#4.7]. Alors que quand la personne s'est éloignée et la réalité n'est plus disponible pour dissoudre l'illusion, il peut plus facilement demeurer une cicatrice émotionnelle (ce qui ne veut pas dire que le béguin peut renaître). Parfois je me suis demandé si je devais chercher à retrouver untel ou untel (par exemple Laurent T.) pour, en quelque sorte, apurer les comptes émotionnels ; mais j'ai peur que cette démarche soit mal comprise, voire qu'elle soit égoïste (« j'ai besoin de toi pour achever d'exorciser un fantôme de toi dont tu n'es nullement responsable »). Je ne dis pas que je donnerais le conseil général de continuer à fréquenter assidûment les personnes pour qui on a le béguin, dans l'espoir de se débarrasser de cette émotion, mais enfin, c'est possible.

Une autre chose que je dois dire, c'est que je n'ai pas de pierre à jeter à ceux qui m'ont collé des râteaux (hum, mes métaphores se mélangent, là, désolé !). Même s'il me semble que j'ai moins souvent été du côté du donneur que du receveur de râteau (mais peut-être que c'est un simple effet de perspective), ça m'est néanmoins arrivé : y compris de celui qui ne se rend compte de rien quand Untel/Unetelle soupire discrètement après lui et finit par comprendre des années après. La position d'objet de béguin n'est pas tellement plus enviable, ni aisée à gérer avec tact, que celle de béguineux(?). Et je sais qu'il m'est arrivé plus d'une fois de faire preuve d'un manque de tact peut-être à la limite de la cruauté : j'en suis désolé. Là aussi, il y aurait peut-être des comptes émotionnels à apurer, mais tant pis, je crois que quand l'eau a suffisamment coulé sous les ponts, ce n'est plus le moment d'essayer de la rattraper avec les mains.

[#4.1] Laurent B., à ne pas confondre ni avec le Laurent P. ni avec le Laurent T. dont il est question ailleurs dans cette autobiographie. Oui, je suis d'une génération où il y a beaucoup de Laurent.

[#4.2] Il faisait de l'Analyse — des choses comme l'équation de Schrödinger non-linéaire ou peut-être l'équation des plaques, enfin, je n'y connais rien.

[#4.3] Encore une précision complètement inutile, certes, mais en fait, pas complètement, parce que c'est la date d'une éclipse totale de lune : nous sommes sortis sur le parking du centre Ulis 2, après avoir mangé au Quick, pour regarder la lune, et après ça Laurent nous a invités chez lui.

[#4.4] Par exemple, si vous avez lu plus qu'une phrase de cette entrée-ci, vous devez avoir une vague idée de ce qu'est mon style ampoulé. Maintenant, imaginez que je me prenne vraiment au sérieux et vous aurez une idée des dégâts que ça peut faire.

[#4.5] Parfois plusieurs à la fois, d'ailleurs, et avec le plot twist hilarant quand deux d'entre eux finalement se mettent ensemble et que c'est plus ou moins grâce à moi. Ou cet autre rebondissement tout aussi sympathique quand un garçon (qui est d'ailleurs l'un des deux de la phrase précédente, mais je ne sais plus bien la chronologie de l'histoire) m'a dit oui, nous sommes restés une heure à nous rouler des pelles puis il devait filer faire un road trip quelque part, et quelque chose comme deux jours après être parti il m'a écrit quelque chose du style finalement non (j'ai cru que j'étais amoureux de toi mais c'était juste de l'admiration).

[#4.6] Dont un certain nombre d'hétéros, d'ailleurs, alors que j'aurais dû apprendre, à ce stade-là, à ne plus me faire d'illusions à ce sujet. J'étais peut-être tombé victime de cette théorie selon laquelle tout le monde est un peu bi, qui est peut-être intéressante en tant que théorie mais qui est dangereuse si on se met à y croire dans la pratique.

[#4.7] (J'en rajoute une couche.) La base d'une relation saine entre individus, je pense, est que les deux individus soient d'accord, avec une connaissance éclairée chacun de l'autre, sur les termes de cette relation, qu'elle soit d'amitié ou d'amour, de fraternité, de soumission ou domination ou d'autre chose, ou qu'elle défie toute étiquette préconçue. Le problème de ce que j'appelle le béguin n'est pas son intensité ni vraiment son caractère asymétrique, c'est qu'il est construit sur une illusion qui gomme les défauts voire toute la réalité, de la personne envers qui il s'exerce. A contrario, l'appréciation la plus honnête, en amitié comme en amour, est de savoir aimer l'autre avec ses défauts, peut-être même pour ses défauts s'ils font partie d'un tout (ce qui n'est pas pareil que d'aimer les défauts eux-mêmes !).

5. Et ils vécurent heureux…

J'aimerais pouvoir donner une leçon générale à partir de la manière dont j'ai rencontré mon poussinet, mais honnêtement, je ne sais pas ce qu'elle serait (à part une variante de la devise shadok : en essayant continuellement on finit par réussir ; donc : plus ça rate et plus on a de chances que ça marche).

S'il y a une chose que j'ai faite qui a pu servir à quelque chose, c'est, en m'affichant bien visiblement comme homo dans un petit (mais pas si petit que ça non plus) milieu geek à l'ENS, et surtout dans le forum de discussion autour duquel il gravitait, inciter ceux qui ne trouvaient pas évident de s'assumer comme tels ou de faire leur coming out, à me contacter. Ce n'était pas un plan calculé (cf. ce que j'ai écrit ci-dessus), mais, de fait, entre 2001 et 2006, il y a dû avoir cinq garçons qui m'ont écrit pour me dire quelque chose comme moi aussi je suis homo, est-ce que je pourrais te parler ? et me raconter quelque chose de parfois semblable (ou parfois non) à ce que j'ai raconté ci-dessus. Certains venaient tout juste d'en parler à leur meilleur ami, d'autres, même pas (enfin, au moins un autre — mes souvenirs sont un peu flous et ce n'est pas évident de retrouver les mails eux-mêmes) ; en tout cas, je suis assez honoré de leur confiance et d'avoir pu servir à quelque chose[#5.1] : par exemple, leur signaler l'existence des associations dont j'ai parlé plus haut, ou juste échanger nos histoires.

Là petite morale, là, c'est qu'encore en ~2005 et même dans un milieu aussi tolérant et favorisé que l'ENS il n'était pas forcément évident pour tout le monde de se déclarer ouvertement homo. (Bien sûr, ça l'était pour certains : les parcours individuels sont tellement variés qu'il est vain de vouloir énoncer des généralités.) Je ne sais pas ce qu'il en est maintenant, il y a sans doute encore eu des progrès, mais je ne me hasarderais pas à conclure que se dire homo ou bi, dans une grande école en France en 2019, soit toujours une évidence, et je ne parle même pas des personnes trans. Donc, quitte à enfoncer des portes ouvertes (mais ce n'est pas grave), un petit plaidoyer auprès des parents (ainsi que grands-parents et autres[#5.2]) d'enfants de tous âges mais surtout pré-ados, ados et jeunes adultes : rappelez-vous que vous avez peut-être beaucoup à apprendre sur eux, mais aussi qu'il ne suffit pas d'être tolérant (même si c'est déjà bien !), il faut le dire et le montrer, et essayer de fournir à vos enfants des figures modèles positives, ne serait-ce que lointaines ou fictionnelles, de toute la diversité sexuelle possible. (Tiens, j'ai soudainement envie de faire un lien vers ce petit fragment.) Si un de vos enfants, quel que soit son âge, découvre qu'il est homo, bi, trans, non-binaire, asexuel, attiré par le SM ou par les furries (et je ne dis pas ça pour rigoler, je suis vraiment sérieux) ou je ne sais quoi, le moindre petit mot que vous puissiez glisser montrant que ce ne posera aucun problème ne tombera pas dans l'oreille d'un sourd, et s'il n'est pas concerné, au pire, ça risquera de l'encourager à la tolérance. Si vous pensez que vous n'êtes pas concerné : c'est bien ça le problème. Je n'ai vraiment pas l'âme d'un militant, je ne demande pas ça comme une revendication politique mais comme basic human decency. Fin du message de service : merci d'avoir écouté. Je reviens à mon racontage de vie, qui est essentiellement fini.

Le poussinet, donc, fait partie de ces normaliens qui, comme moi, bien qu'ayant grandi dans un milieu (familial et social) généralement tolérant, a pourtant trouvé très difficile de parler du sujet, ou de s'assumer lui-même pleinement comme homo, et il en souffrait, ainsi que de la solitude et du manque de tendresse. Il en faisait des crises d'angoisse. Il s'est confié à moi[#5.3] (en juin 2006) ; nous en avons parlé, d'abord par mail, puis de vive voix. Je l'ai pris dans mes bras pour le réconforter (mais c'est tout, bande d'esprits mal tournés !). Puis je l'ai un peu poussé en direction d'un autre normalien homo[#5.4] : l'autre n'en a pas voulu, et finalement le poussinet et moi nous sommes trouvés l'un l'autre (en nous prenant par la main au cours d'une projection de Life of Brian, c'est romantiiiiique). La suite est une autre histoire, celle que je raconte au fil de l'eau sur ce blog. Mais si je dois, pour conclure, dire quelques mots de ma conception de l'amour par opposition au « béguin », je dois souligner que je n'ai pas eu un « coup de foudre » pour mon poussinet : nous avons appris à nous aimer mutuellement en accumulant les petits moments de bonheur vécus à deux ou les déceptions affrontées ensemble, en collectionnant les peluches comme les balades en forêt ou les séances de spooning[#5.5] au lit à se raconter nos petits tracas et nos grosses angoisses, bref, tout ce temps partagé et dans lequel on apprend à mieux se connaître et à faire équipe dans la vie.

[#5.1] Avant que je sois tenté de me trop donner un beau rôle : il y a au moins un de ces garçons (appelons-le Machin dans ce paragraphe) que j'ai poussé à faire son coming out en l'embarrassant involontairement : je ne sais pas ce qui m'a pris de faire du shipping comme ça, mais j'ai dit publiquement quelque chose comme oh, Machin et Truc, vous seriez vraiment adorable ensemble, et ce que je ne m'imaginais pas une seule seconde (bien que, peut-être, je l'espérasse), c'était que Machin était homo et qu'il avait désespérément le béguin pour Truc (lequel, malheureusement pour Machin, était hétéro, et a été tout surpris d'apprendre ce que Machin pouvait penser de lui). Bref, sans le vouloir, j'ai mis le pied dans le plat et retourné le couteau dans la plaie (zut, encore des métaphores toutes mélangées), et même si au final pour autant que je sache Machin et Truc vécurent heureux (juste pas ensemble) et que ma gaffe a peut-être même eu des conséquences fortuitement fastes, j'ai reçu une leçon en ce qui concerne le pouvoir des mots et le danger des intuitions.

[#5.2] Je laisse bien sûr en exercice au lecteur de remplir la signification du mot autre, et j'avoue que ce n'est pas forcément un exercice facile. Bien sûr il est toujours opportun de montrer qu'on est tolérant, mais encore faut-il que le contexte s'y prête. Vis-à-vis de mes propres étudiants, à qui je suis chargé d'enseigner des maths ou de l'info, je me vois mal trouver un prétexte bidon pour dire que je suis homo : s'ils ont la curiosité de chercher mon nom en ligne, ils le sauront vite, mais c'est tout (et je pense que, globalement, ils s'en foutent complètement). D'un autre côté, si un enseignant venait faire cours avec un tee-shirt some people are gay: get over it, même si moi je ne le ferais pas, j'espère qu'on ne lui chercherait pas des noises. S'agissant d'enseignants du secondaire ou du primaire, je ne me sens pas à même d'émettre un avis sauf sous forme de fiction. Je peux juste dire que, lycéen au début des années '90, ça m'aurait vraiment favorablement marqué d'apprendre qu'un de mes profs eût été homo — et la moindre référence au sujet ne passait pas inaperçue pour moi.

[#5.3] Il me connaissait via ce forum électronique[#5.3b], donc, fréquenté par des normaliens et d'anciens normaliens. (Le forum en question a été mis à la porte de l'ENS suite à des engueulades monumentales qui ont abouti à ce qu'un des participants des engueulades se plaigne auprès de la direction, principalement, de l'homophobie qui y régnait. C'était un coup particulièrement bas, mais efficace puisque la direction de l'ENS ne voulait surtout pas de vague et a mis tout le monde dehors — électroniquement, je veux dire.)

[#5.3b] Et aussi par la lecture de cette nouvelle. ☺️

[#5.4] Ce n'est pas que je ne le trouvais pas adorable, ce garçon mignon, drôle et plein d'énergie : mais j'aurais sans doute eu l'impression d'abuser de la situation. (Pour référence, le MAG avait, quand j'y suis allé, une sorte de code de conduite, — je ne sais pas si c'était formalisé —, selon lequel les accueillants qui souhaitaient la bienvenue aux nouveaux venus, c'est-à-dire leur présentaient un peu tout le monde et s'assuraient qu'ils ne restaient pas seuls dans notre coin, mais parfois aussi recueillaient les confidences de nouveaux qui découvraient A Brave New World, étaient instamment priés de ne pas les draguer. Code pas toujours très bien respecté, et j'ai écrit plus haut que quand j'ai moi-même été accueilli au MAG, l'autre nouveau du jour a vite été chopé par notre accueillant. Peut-être qu'il aurait mieux valu demander aux garçons d'accueillir les filles et vice versa. Mais au moins le principe était posé.) En plus de ça, en 2006, j'étais enseignant (agrégé-préparateur) à l'ENS alors que le (futur) poussinet y était élève ; comme il n'était pas de mes élèves (à ce moment-là il faisait de la physique, moi j'étais au département de maths), ce n'était pas un problème déontologique, mais des esprits chagrins auraient quand même pu s'en émouvoir. (Peut-être certains s'en sont-ils émus, d'ailleurs, sans que ça vînt à mes oreilles… nous avons passé beaucoup de temps en 2006–2007 à nous afficher clairement ensemble, ça devait se savoir que j'étais enseignant et que le poussinet était élève, je n'ai eu écho d'aucun jugement négatif, mais je ne sais pas ce que les gens qui nous voyaient pouvaient penser. Et je me demande d'ailleurs si ça se serait passé pareil si le poussinet avait été une fille.) Je dis ça aussi pour souligner une chose que je crois qu'il est important de garder en tête : c'est que même si nous voudrions voir des règles éthiques claires avec du blanc d'un côté et du noir de l'autre, quand on regardera d'assez près il y aura toujours beaucoup de nuances de gris.

[#5.5] Il n'y a pas de mot en français pour spooning ‽

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(mercredi)

Débriefing d'un échec au permis moto

J'écris cette entrée pour me défouler. Mes réactions spontanées quand je suis furieux contre moi-même après un échec sont variées mais toutes contre-productives : me recroqueviller dans mon coin pour bouder que le monde est vraiment trop zinjuste, répéter avec acharnement la chose qui a échoué [lorsque ça a un sens] comme si le monde devait finir par me donner raison, tout abandonner, m'auto-flageller en me traitant de dernier des nuls, voire, chercher à me faire du mal pour me punir, ou au contraire faire comme si rien ne s'était passé et que je n'avais jamais voulu essayer de faire la chose sur laquelle j'ai échoué — ou parfois tout ça successivement dans un ordre varié, voire, simultanément. (Je suppose qu'il y a une correspondance avec les étapes du modèle Kübler-Ross.) Je ne suis pas, ce soir, d'humeur, à essayer de faire mieux qu'une combinaison de ces réactions idiotes, mais écrire une entrée dans mon blog a au moins une vertu cathartique. Avant ça, je suis allé faire un tour à la salle de muscu pour calmer mes nerfs : mauvaise idée, parce que, à jouer au bourrin pour passer ma colère, je ne suis pas passé loin de me faire une nouvelle blessure qui n'aurait certainement pas arrangé mes affaires, ni mon humeur. Au moins, à ranter sur mon blog, je ne risque pas de me faire trop mal, juste de passer pour un guignol mais pour ça the train has long left the station. Mon moniteur, lui, m'a conseillé de me bourrer la gueule [sic], mais je ne bois pas, alors à défaut de rant d'ivrogne je vais faire un rant de sobre. (Le but secondaire est que, en écrivant jusqu'à 4h du matin, je serai assez fatigué pour arriver à dormir malgré l'énervement.)

Bref, on aura compris que je me suis loupé en beauté en passant mon permis. J'aurai les résultats officiellement vendredi matin, mais à moins que l'inspecteur se soit trompé et ait appuyé sur le mauvais bouton sur la tablette, il n'y a aucun doute que je suis recalé. Pour faire bref, j'ai perdu tous mes moyens : j'ai fait une faute éliminatoire, essentiellement un refus de priorité, immédiatement en sortant du centre d'examen (et quand je dis immédiatement en sortant, c'est à 65m de la grille), et ensuite les autres erreurs se sont accumulées.

Mise à jour () : L'inspecteur m'a mis la note E (éliminatoire) dans la catégorie appliquer la règlementation et 2 dans toutes les autres catégories (plus 2 points au détail, pour un total de 16/27, mais peu importe). Le commentaire est : Refus de priorité à droite entraînant un danger immédiat. Risque de collision. (je suppose que c'est un texte standardisé).

Pourquoi ? Je ne sais pas. C'est d'autant plus irritant que mes trois dernières leçons s'étaient extrêmement bien passées, mes moniteurs n'avaient essentiellement rien à me reprocher, et pareil pour le chemin jusqu'au centre d'examen (il faut bien que des élèves conduisent les motos à Gennevilliers, et je me suis porté volontaire), qui était pourtant sacrément plus problématique que le petit parcours que l'inspecteur m'a fait faire.

Le stress a dû jouer, je suppose. Ça faisait une semaine que je stressais à l'idée de passer ce permis à tel point que j'en dormais très mal, et les deux derniers jours j'en avais aussi l'estomac complètement noué. Comme je le disais à propos du stress dans l'entrée que j'avais écrite après mon passage du permis B il y a un an et demi, ce stress n'est pas évident à expliquer. Après tout, si on gagne quelque chose en réussissant l'examen du permis (à savoir, le droit de conduire), on ne perd rien en le ratant (sauf des frais de présentation qui, franchement, ne sont pas mon souci) ; mais en fait, cet argument est bidon : le stress à l'idée qu'on pourrait ne pas gagner quelque chose est aussi fort que celui qu'on pourrait perdre quelque chose.

J'ai déjà dû l'écrire, mais le piège dans lequel je suis tombé en commençant à apprendre à faire de la moto, en fait, c'est que j'ai découvert que j'aimais ça (alors qu'au début c'était un peu juste une expérience pour voir), et que du coup, maintenant j'ai envie d'en faire, et pour ça, il faut que je le passe, ce permis. (En comparaison, pour la voiture, j'ai juste eu confirmation du fait que je n'aimais pas, donc il est sans doute logique que le stress ait été moins important.) D'ailleurs, plus le temps passe et plus je trouve pénible de conduire une voiture[#0], et c'est le contraire pour une moto.

[#0] Et je commence à me dire que j'ai trouvé mon permis B dans une pochette surprise, parce que non seulement je préfère mais je pense aussi que je conduis objectivement mieux une moto qu'une voiture (mes trajectoires sont plus précises, ma maîtrise de l'embrayage et du passage des vitesses est incomparablement meilleure, je suis beaucoup plus alerte et attentif à ce qu'il y a derrière…). Une moto étant aussi objectivement plus dangereuse pour son conducteur, il est sans doute normal qu'on en demande plus, mais le fait est que j'aurais commis les mêmes fautes au permis B et sans doute encore d'autres.

Le truc avec le stress, c'est qu'il sera forcément bien pire la fois suivante.

Bon, et en fait il y a vraiment des choses qu'on perd. On perd l'argent qu'on va mettre pour prendre les leçons pour aller quand même jusqu'au bout (au nombre astronomique d'heures où j'en suis je préfère ne vraiment pas réfléchir à combien tout ça m'a coûté). Mais aussi le temps que ça va prendre de le repasser, et je crois comprendre[#] que les auto-écoles traînent particulièrement les pieds pour les nouvelles présentations après un échec parce qu'elles ont très peu de places pour ça (et donc on perd quelque chose après un échec au permis, c'est le droit à être considéré comme « première présentation » du point de vue de l'attribution des places aux auto-écoles). Et accessoirement, on perd la face à avoir échoué à un examen qui a 92% de réussite et que personne ne rate jamais (vous connaissez quelqu'un qui a échoué au permis moto ? non, c'est normal, ça n'arrive jamais). Et à devoir expliquer à tout le monde comment on a pu se planter à une priorité à droite. Bon, tout ça ce ne sont pas forcément des motifs de stress a priori, mais des motifs de colère a posteriori certainement.

[#] Je crois comprendre, parce que, comme personne ne rate ce permis, personne ne parle non plus de ce qui se passe quand on le rate ou des délais pour le repasser. Un point Google-fu en chocolat à celui qui arrivera à trouver un témoignage raisonnablement récent de quelqu'un ayant passé le permis A2, ayant échoué, et qui raconte combien de temps il a dû attendre ensuite pour le représenter : moi, en tout cas, je n'ai rien trouvé de la sorte.

Alors voilà, pour en dire un peu plus sur le fond : nous étions trois candidats de l'auto-école à la circulation ce jour-ci. Nous sommes donc partis à cinq (les trois candidats, le moniteur-accompagnateur et l'inspecteur, un candidat sur la moto à tour de rôle et les autres dans la voiture avec le moniteur qui conduisait et l'inspecteur qui guidait) sur un trajet en boucle, dont j'ai fait la première partie. Le parcours qu'on m'a fait faire est celui-ci, de Gennevilliers à Argenteuil. (Je prends la peine de le mettre en ligne parce que ça m'agace à quel point il est difficile de trouver des exemples de vrais parcours suivis lors des épreuves de circulation du permis : les candidats ne font jamais l'effort de retracer précisément le leur.) Florilège d'erreurs, donc :

  • Juste en sortant du centre d'examen, j'arrive à cette intersection ; j'arrive par le sud, c'est-à-dire par la gauche de cette photo Google Street View, et j'ai pour consigne de tourner vers la gauche, c'est-à-dire vers l'ouest, c'est-à-dire vers le fond de la photo : d'autres voitures arrivent en face (du nord, donc de la droite de la photo) et elles veulent elles aussi tourner à gauche. Notons que le carrefour est « à l'indonésienne » sur la voie principale (est-ouest) : moi et les voitures en question sommes transverses à cette voie, donc nous devons nous tourner autour. (Je me rends compte que les descriptifs des carrefours à l'indonésienne omettent toujours de parler de ce qui se passe quand on vient de la direction transverse.) Je me suis, correctement mis sur la voie la plus à droite (i.e., la plus au nord de l'axe est-ouest, à droite sur la photo et orienté vers le fond), mais ensuite, j'ai trop avancé. (Les deux rues nord-sud ne sont pas coaxiales, ce qui peut expliquer mon erreur.) Je n'ai pas obligé de voiture à s'arrêter, mais je pense qu'elles ont dû modifier leur trajectoire pour passer plus à droite (pour elles). L'inspecteur m'a dit dans l'oreillette : Monsieur, je vous rappelle que quand vous tournez à gauche vous devez céder le passage aux véhicules arrivant en face, ce qui signifie, en fait, vous venez de faire un refus de priorité, c'est éliminatoire. Mais sauf problème de sécurité grave, l'épreuve doit être menée à son terme même en cas de faute éliminatoire.
  • Deux fautes moins graves mais néanmoins significatives immédiatement après. D'abord, l'inspecteur me donne la consigne de suivre Gennevilliers, et quand j'arrive ici, je vois le panneau annonçant Gennevilliers avec une flèche vers la gauche et je mets un clignotant à gauche ; mais en fait, le panneau est pour l'intersection suivante (pour l'endroit même, il aurait été en forme de flèche) ; j'ai coupé mon clignotant, mais c'est une faute de mettre un clignotant à tort. Ensuite, ici je devais prendre à gauche (pour Gennevilliers, donc) et je me suis placé sur la voie tout à gauche plutôt que la voie la plus à droite parmi celles qui autorisent à aller à gauche : ça aussi c'est considéré comme une faute.
  • Ensuite j'ai pris l'autoroute, je crois que je n'ai pas fait de faute particulière à cette occasion. J'ai commencé à faire un dépassement mais je n'ai pas eu le temps avant la sortie et j'y ai renoncé, mais ça ce n'est pas considéré comme une faute.
  • En sortant de l'autoroute (l'inspecteur m'avait demandé de suivre Enghien-les-Bains), j'ai mis mon clignotant à droite pour sortir (ici), puis je l'ai laissé pour une sortie dans la sortie (ici), et j'ai dû le couper environ ici une fois que j'étais sur la voie de droite. Mais en fait, arrivant ici, j'aurais dû laisser, ou remettre, mon clignotant droit, parce que je rejoins l'axe principal en tournant à droite : l'inspecteur m'a dit n'hésitez pas à signaler votre direction, et c'est encore une faute.
  • Ensuite, ici, je me suis arrêté, et sans doute un peu brutalement, pour un piéton, alors qu'il avait un feu piéton rouge (le piéton n'a d'ailleurs pas traversé). Comme le passage piéton était assez loin derrière mon propre feu vert et que ce dernier n'avait pas de passage piéton à son niveau, je n'avais pas fait le lien. (Bizarrement, là, l'inspecteur n'a pas fait de commentaire.)
  • Après un petit tour où je crois ne pas avoir fait de faute, l'inspecteur m'a fait revenir par ici : c'est une priorité à droite, donc je suis prioritaire sur les voitures arrivant de la gauche, mais je me suis arrêté sans m'imposer jusqu'à ce qu'il y ait un trou dans la circulation venant de gauche. (En fait, là je peux faire un reproche à nos moniteurs : ils attirent beaucoup notre attention sur les priorités à droite dans la situation « je circule sur un axe important et il y a une petite rue sur la droite dont il faut se méfier parce qu'elle est prioritaire » mais ne nous ont essentiellement jamais mis dans la situation où on vient, justement, de cette petite rue et où il faut se rappeler qu'on est prioritaire dans un sens et oser s'imposer — en vérifiant qu'on peut le faire et qu'on est bien vu — sur les voitures venant de la gauche.) Là non plus, l'inspecteur n'a pas fait de remarque.
  • Et l'humiliation finale : j'étais arrêté à ce feu, l'inspecteur me dit de tourner à droite à l'intersection, et je mets mon clignotant à droite sans prendre garde au fait qu'il y avait un sens interdit. Bon, là, l'inspecteur n'avait pas le droit de me faire ce coup : les textes sont clairs sur le fait qu'on ne doit pas demander au candidat quelque chose d'interdit (on peut lui demander tourner à droite dès que possible, par exemple, mais pas tournez à droite à l'intersection si c'est interdit) ; je pense que c'était une erreur de direction de sa part, et de fait, rapidement après il a dit continuez tout droit (j'ai coupé mon clignotant et en fait c'était à l'intersection suivante qu'il s'agissait de tourner), mais que ce soit une erreur de l'inspecteur ou une façon (interdite) de me tester, le candidat qui est prêt à tourner dans un sens interdit n'incite pas à la clémence pour ses fautes précédentes.

Je pense que l'inspecteur a décidé d'arrêter les frais et a mis terme à ma partie de l'épreuve plus tôt que prévu : je n'ai pas noté exactement quand j'étais parti, mais ça devait être environ 13h45, et j'ai fini à 14h00 alors que l'épreuve est censée durer 25min de conduite effective, et, de fait, les autres candidats après moi m'ont semblé circuler plus longtemps. (J'étais trop occupé à pleurer dans mon coin pour noter le trajet qu'ils ont fait, c'est bête ; mais je sais qu'on est partis en direction du Plessis-Bouchard et de Saint-Leu-la-Forêt et revenus à la fin par l'A15 et le port de Gennevilliers.)

Une fois de plus, je ne comprends pas la mauvaise réputation qu'ont les inspecteurs du permis de conduire. Celui auquel j'ai eu affaire aujourd'hui (et c'est la troisième personne de cette profession que je vois, donc) était d'un professionnalisme irréprochable (sauf si la consigne de tourner à droite sur un sens interdit était volontairement donnée pour me piéger) ; en tout cas, il a bien respecté la consigne officielle de rester parfaitement neutre dans sa façon de s'adresser aux candidats.

Quant à mon moniteur, il a pour principe de ne pas émettre d'avis sur les examens auxquels il assiste, pour ne pas donner de fausse bonne ou mauvaise nouvelle. Je peux comprendre ça. Ce qui m'agace plus, c'est qu'il pousse le principe à refuser que je m'inscrive à des nouvelles heures de conduite jusqu'à ce que j'aie le résultat officiel de l'examen d'aujourd'hui. (Et j'ai eu beau lui dire que je voulais bien m'engager à faire et à payer ces leçons même dans le cas où je serais inexplicablement reçu, il n'en a pas démordu.)

Bon, au moins ça me laisse l'occasion de me poser la question de savoir si je veux continuer dans cette auto-école ou essayer d'en trouver une autre. (Je n'ai pas spécialement à me plaindre de mon auto-école — les moniteurs me semblent plutôt bons, les motos sont neuves, et elle a l'avantage d'être au bout de ma rue — mais elle est un peu victime de son succès, et du coup les disponibilités pour les cours ou les examens sont toujours problématiques.) Si quelqu'un a des conseils à cet égard, je suis preneur.

PS / Ajout : Pour répondre indirectement à une remarque qu'on m'a faite, bien sûr que je ne suis pas le premier à rater un permis ; c'est déjà plus compliqué d'en trouver qui se font éliminer au bout de 65m ; mais réussir cet exploit après 112 heures de formation, ça demande un degré de nullité sans doute assez concurrentiel.

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(dimanche)

Sur les fonctions réelles continues et le compactifié de Stone-Čech

Le contenu de cette entrée est presque complètement inclus dans le très classique, et remarquablement bien écrit, livre de Leonard Gillman & Meyer Jerison, Rings of Continuous Functions (1960), qui contient d'ailleurs bien d'autres choses intéressantes. Mais j'en avais assez de perdre du temps à retrouver des choses contenues dans ce livre à chaque fois que je les oublie, donc je voulais me faire un aide-mémoire, et à ce moment-là autant le mettre en ligne sur mon blog, d'autant plus qu'il s'agit là de culture générale mathématique (que, selon moi, tout mathématicien devrait avoir, — au moins pour les grandes lignes de ce que je raconte, évidemment, disons les « spoilers » ci-dessous, pas les détails un peu arcanes sur les espaces d'Urysohn et les réelcompacts). Mais mon exposition est assez différente de celle de Gillman & Jerison, et pas seulement parce que le fait de ne pas donner de preuves permet de réorganiser les résultats dans un ordre parfois plus satisfaisant, mais aussi parce que j'ai cherché à développer autant que possible les parallèles entre les faits annoncés, et j'ai une approche un tout petit peu plus « catégorique ».

Comme j'ai écrit énormément de choses très rapidement, y compris des choses qui ne sont pas verbatim dans la littérature (je ne m'en éloigne guère, mais parfois je change un peu les hypothèses ou les conventions, et il faut donc adapter les énoncés : par exemple, Gillman & Jerison supposent les espaces complètement réguliers quand il s'agit de décrire le compactifié de Stone-Čech, ce qui me déplaît énormément ; parfois aussi, quand j'interpole des résultats, je fais une démonstration dans ma tête, mais je n'ai pas tout vérifié avec le soin le plus absolu), il est probable que j'aie fait un certain nombre d'erreurs. On va dire que le but du jeu est de les retrouver !

Je suppose que le lecteur sait déjà ce qu'est un espace topologique et une fonction continue entre espaces topologiques (ainsi que les autres termes de base de la topologie générale : ouverts, fermés, voisinages, intérieur, adhérence, homéomorphisme, sous-espace / topologie induite, topologie produit, espace compact [:= compact séparé], ce genre de choses — cf. par exemple ce glossaire ou différentes pages de ce wiki). Mais je ne suppose pas que le lecteur sait ce qu'est, par exemple, un espace complètement régulier. Je suppose aussi connues les notions d'anneau [sous-entendu : commutatif], ou plutôt de ℝ-algèbre [commutative], et d'idéal d'un tel anneau (et je rappelle qu'un idéal maximal d'un anneau est un idéal ≠(1) et maximal pour l'inclusion parmi les idéaux ≠(1), ou, ce qui revient au même, un idéal tel que quand on quotiente l'anneau par lui on obtient un corps).

Remarque informatique : J'utilise dans ce qui suit les caractères ‘𝔪’, ‘𝔬’, ‘𝔭’, ‘’ et ‘𝒰’ pour, respectivement, un ‘m’ gothique minuscule, un ‘o’ gothique minuscule, un ‘p’ gothique minuscule, un ‘F’ cursif et un ‘U’ cursif. Comme ces caractères peuvent parfois manquer dans des polices j'ai prévu un peu de magie en JavaScript qui remplacera en un seul clic tous ces symboles par des lettres latines toutes bêtes : donc, si vous ne voyez pas les caractères que je viens de nommer, cliquez ici pour activer ce remplacement.

✱ Si X est un espace topologique, on note C(X) l'ensemble des fonctions réelles continues X→ℝ, avec l'addition et la multiplication point à point (c'est-à-dire que f+g est la fonction xf(x)+g(x) et que fg est la fonction xf(x)⁢g(x)) ; chaque réel c est identifié à la fonction constante xc dans C(X). (C'est donc un anneau commutatif et même une ℝ-algèbre commutative. On peut le munir d'autres structures, notamment un ordre partiel défini par fg lorsque f(x)≤g(x) pour tout xX, qui est d'ailleurs un treillis avec fg la fonction xf(x)∨g(x) := max(f(x),g(x)) et fg la fonction xf(x)∧g(x) := min(f(x),g(x)), et une valeur absolue |f| = f∨(−f). On peut éventuellement aussi introduire une ou plusieurs topologies sur C(X), mais ce n'est pas ce qui va m'intéresser ici ; en revanche, je souligne qu'on n'a pas de norme intéressante sur C(X).)

À côté de C(X), on a C*(X) qui est formé des fonctions réelles continues bornées c'est-à-dire les f∈C(X) telles qu'il existe un B∈ℝ tel que pour tout xX on ait |f(x)|≤B. Il est évident que la somme et le produit de deux fonctions bornées sont bornés, si bien que C*(X) est un sous-anneau de C(X).

On peut par ailleurs noter que C et C* sont des foncteurs contravariants des espaces topologiques vers les ℝ-algèbres commutatives, ce qui signifie que donnée une application continue h:XY on fabrique de façon évidente des morphismes C(Y)→C(X) et C*(Y)→C*(X) (remarquer le sens des flèches !), simplement par composition à droite par h, c'est-à-dire qu'elles envoient une fonction continue f:Y→ℝ [éventuellement bornée] sur la composée fh:X→ℝ. On peut noter C(h):C(Y)→C(X) et C*(h):C*(Y)→C*(X) pour ces deux morphismes de « composition à droite par h ». La « fonctorialité » signifie simplement que (i) si id:XX est l'identité alors C(id) et C*(id) sont aussi l'identité, et (ii) si h:XY et k:YZ alors C(kh)=C(h)∘C(k) et C*(kh)=C*(h)∘C*(k).

✱ La problématique qui m'intéresse est de décrire le rapport entre l'espace X et son C(X) et son C*(X), comment on peut retrouver l'un à partir de l'autre, ce genre de choses.

Plus précisément, parmi les questions qu'il est naturel de se poser :

  • La ℝ-algèbre C(X) caractérise-t-il l'espace topologique X ? Permet-il de le retrouver (autrement dit, si X₁ et X₂ ont « le même » C(X), c'est-à-dire que C(X₁) et C(X₂) sont isomorphes en tant que, disons, ℝ-algèbres, alors X₁ et X₂ sont-ils homéomorphes) ? Dans les cas où c'est possible, comment peut-on reconstruire X à partir de C(X) ? Par ailleurs, peut-on identifier les ℝ-algèbres qui apparaissent comme des C(X) ?
  • Mêmes questions pour C*(X).
  • Quel est le rapport entre C(X) et C*(X) ? Peut-on identifier les fonctions bornées de façon purement algébrique ? Pour quel genre d'espace a-t-on C(X) = C*(X) (toutes les fonctions continues sont bornées) ? Comment les ℝ-algèbres qui apparaissent comme des C(X) se situent-elles parmi ceux qui apparaissent comme des C*(X) ? Peut-on notamment trouver un espace Xˆ (en fonction de X) pour lequel on aurait C(Xˆ) = C*(X) (ou le contraire) ?

(Digression : J'ai essayé d'écrire là les questions qu'il me semble qu'on « devrait » vraiment spontanément se poser — et donc chercher à résoudre — dès qu'on introduit ce genre de constructions, sans préjuger de celles qui ont une réponse plus ou moins intéressante. Je trouve toujours agaçants les livres qui traitent d'un sujet mathématique et qui omettent une question qui me semble « évidemment naturelle », ne serait-ce que pour dire qu'on ne connaît pas de réponse satisfaisante ou que les auteurs n'en connaissent pas.)

Quelques spoilers :

  • La ℝ-algèbre C*(X) caractérise l'espace X pour les espaces compacts [séparés]. On pourra alors reconstruire X comme l'ensemble des idéaux maximaux de C*(X). Je crois qu'on ne sait pas caractériser de façon algébrique satisfaisante les ℝ-algèbres C*(X). En revanche, donné un espace topologique X, il y a un unique espace compact βX pour lequel C*(βX) = C*(X) (c'est donc un choix canonique d'espace X′ ayant ce C*(X)) : on l'appelle le « compactifié de Stone-Čech » de X. En général, dire que C*(X₁) et C*(X₂) sont isomorphes va signifier que les espaces ont le même compactifié de Stone-Čech.
  • La ℝ-algèbre C(X) caractérise l'espace X pour tous les espaces dits « réelscompacts » (ce qui inclut énormément de choses, par exemple tous les espaces métriques). On pourra alors reconstruire X comme l'ensemble des idéaux maximaux de C(X) tel que le quotient soit ℝ. Je crois qu'on ne sait pas caractériser de façon algébrique satisfaisante les ℝ-algèbres C(X). En revanche, donné un espace topologique X, il y a un unique espace réelcompact υX pour lequel C(υX) = C(X) (c'est donc un choix canonique d'espace X′ ayant ce C(X)) : on l'appelle le « réelcompactifié [de Hewitt-Nachbin] » de X. En général, dire que C(X₁) et C(X₂) sont isomorphes va signifier que les espaces ont le même réelcompactifié.
  • Les C*(X) sont des cas particuliers des C(X), par cela je veux dire que pour tout espace topologique X il existe un espace Xˆ pour lequel on a C(Xˆ) = C*(X), et (d'après ce qui précède) ceci caractérise complètement Xˆ si on lui impose de plus d'être compact : c'est là aussi le compactifié de Stone-Čech de X (noté βX). On peut caractériser algébriquement les fonctions bornées au sein de C(X) puisqu'on peut même caractériser l'image de f∈C(X), à savoir l'ensemble des c∈ℝ tels que fc ne soit pas inversible dans C(X). Les espaces pour lesquels C(X) = C*(X), ou simplement pour lesquels C(X) est un C*(X′), sont les espaces dits « weierstrassiens » ou « pseudocompacts » (et c'est notamment le cas des espaces compacts).

✱ Les espaces compacts (ici et tout du long, que je le rappelle ou non, quand j'écris compact, je veux toujours dire compact séparé : les espaces compacts non supposés séparés s'appellent pour moi quasi-compacts) jouent un rôle proéminant dans l'histoire, parce que c'est la situation qu'on comprend le plus facilement. La raison est que quand K est compact, d'une part on a C(K)=C*(K) (toute fonction continue sur K est bornée), mais d'autre part, on retrouve facilement K à partir de cet anneau comme l'ensemble de ses idéaux maximaux.

Plus exactement : si pK avec K compact, l'ensemble 𝔪p des f∈C(K) tels que f(p)=0 (« s'annulant en p ») est un idéal de C(K) (c'est-à-dire essentiellement que la somme de deux fonctions continues s'annulant en p s'annule en p et que le produit d'une fonction continue s'annulant en p par une fonction continue quelconque s'annule encore en p), c'est une idéal maximal (i.e., ne contenant pas 1, et maximal pour l'inclusion parmi de tels idéaux), le morphisme canonique C(K) → C(K)/𝔪p vers le quotient C(K)/𝔪p par cet idéal étant simplement l'évaluation ff(p), tout ça est assez évident, mais ce qui l'est nettement moins c'est que l'application qui à p associe l'idéal maximal 𝔪p qu'on vient de définir est une bijection entre K et les idéaux maximaux de C(K) ; et c'est même un homéomorphisme si on munit l'ensemble Specmax(C(K)) des idéaux maximaux de C(K) de la topologie de Zariski, c'est-à-dire celle qui a pour ouverts les réunions quelconques des D(f) := {𝔪∈Specmax(C(K)) : f∉𝔪} (notons que D(f₁·f₂)=D(f₁)∩D(f₂) si bien que ces D(f) forment bien la base d'une topologie).

Pour comprendre C(X) pour le cas d'un espace topologique X plus général, on cherche à se ramener autant que possible aux compacts. Un des points centraux de cette histoire, donc, c'est la notion de compactifié de Stone-Čech de X, noté βX.

Mais avant de parler de βX, je vais introduire l'idée d'évaluer en un point toutes les fonctions continues :

✱ Considérons X un espace topologique, C(X) l'ensemble de toutes les fonctions continues X→ℝ (comme précédemment), et C₁(X) (sous-ensemble de C*(X)) l'ensemble de toutes les fonctions continues X→[0;1] (c'est juste un ensemble, ce n'est évidemment pas un anneau ; pour ce que je veux dire maintenant, il va être plus pratique que C*(X)). Je peux maintenant considérer ℝC(X) l'ensemble de toutes les applications de C(X) vers ℝ (ou, si on préfère, des familles (tf)f∈C(X) de réels indicées par les éléments de C(X)), et de façon analogue [0;1]C₁(X) l'ensemble de toutes les applications de C₁(X) vers [0;1] (ou, si on préfère, des familles (tf)f∈C₁(X) de réels entre 0 et 1 indicées par les éléments de C₁(X)). Je munis ces deux ensembles ℝC(X) et [0;1]C₁(X) de la topologie produit, c'est-à-dire la plus grossière rendant continues toutes les projections (tf)f∈C(X) ↦ tg ou plus explicitement, s'agissant de ℝC(X) (l'autre étant tout à fait analogue), qu'un voisinage d'un point (tf) s'obtient à partir d'un nombre fini d'éléments f1,…,fr de C(X) et de réels ε1,…,εr strictement positifs comme l'ensemble des familles (uf) qui vérifient |tfiufi|<εi pour 1≤ir (tous les autres uf étant quelconques) et que les voisinages quelconques de (tf) sont les parties contenant un voisinage comme je viens de décrire (i.e., ces voisinages sont une base de voisinages). Le théorème de Tychonoff assure que [0;1]C₁(X) est compact pour cette topologie produit (s'agissant de ℝC(X), il sera juste « réelcompact », mais je définirai ce terme bien plus loin).

Maintenant, on a une application d'« évaluation universelle » Φ:X→ℝC(X) qui envoie un point xX sur la famille (f(x))f∈C(X) c'est-à-dire la famille dont l'élément indicé par f est justement f(x) (si on préfère, Φ est x↦(ff(x))) ; et on a Φ₁:X→[0;1]C₁(X), définie de façon rigoureusement analogue, qui envoie un point xX sur la famille (f(x))f∈C₁(X). Un exercice trivial, mais notationnellement pénible (et intéressant pour vérifier qu'on a compris de quoi il s'agit) est que Φ et Φ₁ sont continues (en rappelant que la cible est munie de la topologie produit).

✱ Voici maintenant quelques unes de façons de définir ou de caractériser le compactifié de Stone-Čech βX (ou plus exactement, l'application continue X→βX) ; comme je ne compte pas démontrer quoi que ce soit, je peux les rassembler de façon synthétique sans me préoccuper de l'ordre logique :

  • Propriété universelle : X→βX est une application continue vers un espace compact [séparé], et toute application continue XK avec K compact [séparé], se factorise de façon unique X→βXK (c'est-à-dire qu'il existe une unique application continue βXK telle que l'application continue XK donnée soit la composée de X→βX et βXK). • Reformulation catégorique (pour ceux qui savent ce que ça signifie) : Le foncteur X↦βX est adjoint à gauche du foncteur d'inclusion de la sous-catégorie pleine des espaces compacts [séparés] dans les espaces topologiques.
  • Construction par évaluation universelle : βX est l'adhérence dans [0;1]C₁(X) de l'image de l'application Φ₁:X→[0;1]C₁(X) d'évaluation universelle (qui envoie xX sur la famille (f(x))f∈C₁(X)), munie de la topologie induite par [0;1]C₁(X) (et comme il s'agit d'un fermé dans un compact, c'est encore un compact), et X→βX est simplement donnée par l'application Φ₁ elle-même.
  • Caractérisation par fonctions continues : βX est l'unique espace compact [séparé] tel qu'on ait C(βX) = C*(X) (ou, si on préfère C*(βX) = C*(X)), et X→βX est l'application envoyant un xX sur l'unique p∈βX tel que l'ensemble (l'idéal maximal) des fonctions f∈C*(X) s'annulant en x s'identifie dans à celui des fonctions f∈C(βX) s'annulant en p.
  • Construction par idéaux maximaux des fonctions continues bornées (essentiellement une reformulation de la précédente) : βX est l'ensemble des idéaux maximaux de C*(X) muni de la topologie de Zariski, c'est-à-dire celle qui a pour ouverts les réunions quelconques des D(f) := {𝔪∈Specmax(C*(K)) : f∉𝔪} ; et l'application X→βX est celle qui envoie xX sur l'idéal maximal fonctions f∈C*(X) s'annulant en x.
  • Construction par z-ultrafiltres : βX est l'ensemble des « z-ultrafiltres » sur X, un terme que je définis maintenant. Un z-fermé de X est simplement un ensemble de la forme Z(f) := {xX : f(x)=0} (ensemble des points où f s'annule) pour une certaine fonction continue f∈C(X) (qu'on peut d'ailleurs supposer bornée, i.e. f∈C*(X) sans perte de généralité, ou même à valeurs dans [0;1]) ; notamment, un z-fermé est un fermé (mais sur un espace topologique quelconque, il n'est pas toujours vrai que tout fermé soit un z-fermé) ; un z-filtre sur X est un ensemble ℱ de z-fermés qui vérifie les propriétés (i) X∈ℱ et ∅∉ℱ, (ii) si F∈ℱ et FF′ et que F′ est un z-fermé, alors F′∈ℱ, et (iii) si F₁,F₂∈ℱ alors F₁∩F₂∈ℱ (notons que F₁∩F₂ est automatiquement un z-fermé car si F₁=Z(f₁) et F₂=Z(f₂) alors F₁∩F₂=Z(f₁²+f₂²)) ; enfin, un z-ultrafiltre est un z-filtre maximal pour l'inclusion (et le lemme de Zorn implique que tout z-filtre est contenu dans un z-ultrafiltre, et notamment que tout z-fermé non vide appartient à un z-ultrafiltre). On munit cet ensemble des z-ultrafiltres de la topologie qui a pour ouverts les réunions quelconques des {𝒰∈βX : F∉𝒰} pour F un z-fermé (notons que {𝒰∈βX : (F₁∪F₂)∉𝒰} = {𝒰∈βX : F₁∉𝒰} ∩ {𝒰∈βX : F₂∉𝒰} et que F₁∪F₂=Z(f₁·f₂) est un z-fermé si F₁=Z(f₁) et F₂=Z(f₂) le sont, — si bien que ces ensembles forment bien la base d'une topologie). Enfin, l'application X→βX est celle qui envoie un point xX sur le z-ultrafiltre « principal » {F : xF}.

La première approche ci-dessus (par propriété universelle) n'est pas très explicite s'il s'agit de construire βX (ce n'est pas du tout clair qu'il existe tel qu'annoncé !), mais elle est très utile quand il s'agit de s'en servir et d'en déduire des propriétés. Elle a aussi le bon goût d'être très intrinsèque : elle ne parle que d'espaces compacts, pas de réels, donc même si on avait un doute sur le fait que les fonctions réelles continues sont un objet intéressant, elle nous assure que le compactifié de Stone-Čech est une construction digne d'intérêt. En termes savants, elle affirme que la sous-catégorie pleine des espaces topologiques compacts est « réflective » dans la catégorie des espaces topologiques, la compactification de Stone-Čech étant, justement, le réflecteur.

La dernière construction peut sembler inutilement compliquée, mais elle a aussi son intérêt. Notamment, si X est discret (c'est-à-dire est un ensemble muni de la topologie où toutes les parties sont ouvertes, ou ce qui revient au même, fermées, et elles sont alors aussi toutes des z-fermés), les z-ultrafiltres deviennent simplement des ultrafiltres [de parties de X], une notion peut-être plus familière (un filtre sur X est un ensemble ℱ de parties de X qui vérifie les propriétés (i) X∈ℱ et ∅∉ℱ, (ii) si F∈ℱ et FF′, alors F′∈ℱ, et (iii) si F₁,F₂∈ℱ alors F₁∩F₂∈ℱ  ; et un ultrafiltre est un filtre maximal pour l'inclusion, et le lemme de Zorn implique que tout filtre est contenu dans un ultrafiltre, et notamment que toute partie non vide appartient à un z-ultrafiltre) : par exemple, βℕ s'identifie à l'ensemble des ultrafiltres sur ℕ.

Par ailleurs, pour faire le lien entre les notions de z-ultrafiltre et d'idéaux maximaux, signalons les choses suivantes. On peut vérifier que si I est un idéal ≠(1) de C(X) alors {Z(f) : fI} est un z-filtre sur X, et montrer que tout z-filtre ℱ est de cette forme pour un certain idéal I de C(X), par exemple pour I = {f∈C(X) : Z(f)∈ℱ} (un idéal de cette forme s'appelle un z-idéal). Si 𝔪 est un idéal maximal de C(X) alors le z-filtre en question {Z(f) : f∈𝔪} est un z-ultrafiltre, et tout z-ultrafiltre 𝒰 est de cette forme pour un idéal maximal de C(X) qui est unique, et qui est précisément le z-idéal {f∈C(X) : Z(f)∈𝒰}.

Le compactifié de Stone-Čech est fonctoriel : lorsque h:XY est une application continue entre espaces topologiques, on a une application continue βhX→βY. Je pourrais la définir sur chacune des constructions ci-dessus, ce serait un peu fastidieux même si c'est à chaque fois assez évident ; je vais juste dire qu'à partir de la propriété universelle il suffit de prendre la composée XY→βY et d'utiliser la propriété universelle de βX pour la factoriser comme X→βX→βY, ce qui donne l'application βX→βY voulue ; ou bien qu'il s'agit de l'unique application continue βX→βY telle que le morphisme d'anneaux C(βY)→C(βX) qui s'en déduit par fonctorialité de C (i.e., juste par composition, cf. ci-dessus) soit le morphisme C*(Y)→C*(X) (rappelons que C*(Z)=C(βZ)) lui-même par fonctorialité de C* appliquée à h.

Si K est déjà compact, on a βK=K (i.e., l'application K→βK est un homéomorphisme, et on identifie les deux extrémités) ; notamment, on a ββXX quel que soit l'espace X (certains peuvent être tentés de prononcer le mot monade ici).

✱ Malgré tant d'approches différentes, il faut reconnaître que le compactifié de Stone-Čech est très difficile à approcher ou à imaginer (à part le cas où K et compact, et alors βK=K). Le compactifié de Stone-Čech βℕ des entiers naturels (soit l'ensemble des ultrafiltres sur ℕ, cf. ci-dessus) est déjà essentiellement impossible à visualiser. (Cela n'aide pas qu'il soit nécessaire d'utiliser l'axiome du choix pour montrer l'existence d'un ultrafiltre non-principal sur ℕ, c'est-à-dire d'un élément de βℕ∖ℕ, et ils sont très problématiques à exhiber ; on peut certes les imaginer comme une succession de choix, où pour chaque partie F⊆ℕ on doit choisir soit de mettre F soit son complémentaire dans l'ultrafiltre, et lorsqu'on fait un choix on met bien sûr toutes les parties la contenant ou toutes les intersections finies de parties déjà choisies : par exemple, l'ultrafiltre contiendra soit les entiers naturels pairs soit les impairs, et s'il contient les pairs il contiendra soit les congrus à 0 modulo 4 soit les congrus à 2 modulo 4, et on peut vaguement imaginer une succession infinie de choix comme ça, mais il est plus problématique d'imaginer tous les ultrafiltres à la fois.) Le compactifié de Stone-Čech βℝ des réels (ou celui βℚ des rationnels) n'est guère plus facile. (Notons quand même que ℕ est un ouvert dense de βℕ et de même ℝ un ouvert dense de βℝ ; pour ce qui est de ℚ dans βℚ, il est un sous-espace dense, mais pas ouvert. Je vais donner des propriétés plus précises en petits caractères plus bas.)

De façon très grossièrement imagée et intuitive j'ai tendance à dire qu'un espace compact est un espace dont on ne peut pas s'échapper (au sens « fuir à l'infini ») et que le compactifié de Stone-Čech, qui est en quelque sorte le plus gros compactifié possible, s'obtient en « bouchant » toutes les façons dont on pourrait s'échapper (i.e., toutes les façons différentes de « fuir à l'infini »), de façon que tous les points distingués par n'importe quelle autre compactification soient distingués dans celle de Stone-Čech (par exemple, comme on peut compactifier ℝ en mettant +∞ d'un côté et −∞ de l'autre, il en résulte que βℝ distingue au moins ses points qui s'envoient sur +∞ et ceux qui s'envoient sur −∞). Je ne sais pas si ça aide à quoi que ce soit de dire ça, mais je n'ai pas mieux.

Ajout : J'ai mis dans ce fil Twitter une tentative pour visualiser informellement et graphiquement ce à quoi βℕ ressemble (bien sûr, c'est impossible, mais j'espère au moins avoir donné un début de commencement d'idée).

✱ Quelques remarques sur βℕ, βℚ et βℝ. ❈ J'ai mentionné plus haut, mais ça vaut la peine de le redire, que chacun de ℕ, ℚ et ℝ est un sous-espace dense du βℕ, βℚ, βℝ correspondant (cela revient à dire que ℕ, ℚ et ℝ sont complètement réguliers, cf. ci-dessous) ; de plus, ℕ et ℝ sont ouverts dans βℕ et βℝ respectivement (cela revient à dire que ℕ et ℝ sont localement compacts, cf. ci-dessous). ❈ Une des choses qui rend βℕ difficile à imaginer est qu'aucune suite ne converge non-trivialement dans βℕ (voir par exemple ici sur MathOverflow) ; en particulier, il n'est pas du tout métrisable. ❈ Par ailleurs, il existe une surjection continue βℕ→βℝ (réfutant l'idée qu'on pourrait avoir que βℝ est beaucoup plus gros que βℕ) : il suffit pour s'en rendre compte de prendre une suite de réels dont l'image est dense : ceci définit une application ℕ→ℝ, forcément continue, et l'application βℕ→βℝ qui s'en déduit a une image dense (puisqu'elle est dense dans ℝ, qui est dense dans βℝ) et fermée (puisque βℕ est compact), donc c'est βℝ tout entier. (Le même raisonnement s'applique à n'importe quel espace topologique séparable à la place de ℝ.) ❈ La même raison fait que l'application évidente βℚ→βℝ (celle qui provient de l'inclusion ℚ→ℝ des rationnels dans les réels) est surjective. Mais d'autre part, βℚ→βℝ n'est pas injective (prendre une suite de rationnels qui converge vers √2 dans ℝ dont, disons, les termes pairs sont >√2 et les termes impairs sont <√2 ; elle définit une application ℕ→ℚ→ℝ donc βℕ→βℚ→βℝ, qui envoie tous les éléments de βℕ∖ℕ sur √2∈βℝ, mais en passant par des éléments différents de βℚ puisque via l'application de βℚ vers le compact [−∞;√2] ⊎ [√2;+∞] réunion disjointe des deux intervalles en question, termes pairs et termes impairs ont des limites distinctes). ❈ Remarquons en revanche que l'inclusion ℕ→ℝ (ou plus généralement, celle de tout fermé discret de ℝ) donne, par passage au compactifié de Stone-Čech, une application continue βℕ→βℝ qui, cette fois, est bien le plongement d'un sous-espace fermé. {Esquisse de démonstration : Il suffit de montrer que βℕ→βℝ est injective puisque ensuite elle donnera une application bijective continue entre compacts si on la restreint à son image ; or si p₁ et p₂ sont deux ultrafiltres distincts sur ℕ, il existe une partie F de ℕ qui est dans l'un et pas dans l'autre, et on construit facilement une fonction ℝ→[0;1] prenant la valeur 1 sur F et 0 sur ℕ∖F, ce qui suffit à montrer que les images de p₁ et p₂ par βℕ→βℝ→[0;1] sont distinctes. On peut aussi, et c'est vaguement la même chose, invoquer le fait que ℕ est « C*-plongé » dans ℝ, cf. plus bas.} ❈ Enfin, on peut montrer que le cardinal de βℕ est ℶ₂ = 22ℵ₀ (le cardinal de l'ensemble des parties de ℝ). {Pour la complétude du web, en voici la preuve en condensé : Soit K l'ensemble des parties de ℝ muni de la topologie produit (de Tychonoff) en identifiant K à {0;1}. Dans K je considère l'ensemble D des combinaisons booléennes finies d'intervalles à coefficients rationnels. Ce D est dense dans K (car quelles que soient les conditions, en nombre fini, du type tel « réel doit appartenir à la partie » ou « …n'appartenir pas à la partie », on arrive à trouver un élément de D qui les satisfait). Mais par ailleurs, il est dénombrable : considérons une surjection de ℕ sur D, donc une application h:ℕ→K (trivialement continue, pusque ℕ est discret) dont l'image est D. Puisque K est compact, la propriété universelle du compactifié de Stone-Čech assure que h se factorise à travers h˜:βℕ→K continue. Cette application h˜:βℕ→K est surjective puisque son image est dense (elle contient D) et fermée (image continue d'un compact). On a donc construit une surjection de βℕ sur un espace K de cardinal 2#ℝ = 22ℵ₀.}

Bizarrement, un exemple d'espace topologique dont le compactifié de Stone-Čech est plus facile à imaginer est le premier ordinal indénombrable ω₁ (c'est-à-dire l'ensemble des ordinaux dénombrables, muni de la topologie de l'ordre), pour lequel on a β(ω₁) = (ω₁+1) (aussi muni de la topologie de l'ordre), c'est-à-dire qu'on rajoute juste un point (ω₁) à l'infini (cette description résulte du fait que toute fonction continue ω₁→ℝ est constante à partir d'un certain rang).

✱ Revenons à l'application X→βX (dont j'ai expliqué qu'on pouvait la voir comme l'application Φ₁:X→[0;1]C₁(X) d'évaluation universelle, qui envoie xX sur la famille (f(x))f∈C₁(X)). Elle est toujours continue, mais on peut se demander à quelle condition elle a différentes autres propriétés.

Une des propriétés d'espaces topologiques qui apparaît assez naturellement de la sorte est celle des espaces [séparés] complètement réguliers ou de Tychonoff. Il s'agit des espaces topologiques X vérifiant les conditions équivalentes suivantes :

  • Les singletons {y} sont fermés [cette condition porte le nom d'axiome de séparation T₁], et, par ailleurs, pour tout xX et tout FX fermé tels que xF, il existe f:X→ℝ continue, qu'on peut sans perte de généralité supposer à valeurs dans [0;1], telle que f(x)=0 et f|F=1.
  • Les singletons {y} sont fermés [cette condition porte le nom d'axiome de séparation T₁], et, par ailleurs, les z-fermés (c'est-à-dire les Z(f) := {xX : f(x)=0}) pour f∈C(X) (ou, ce qui revient au même, f∈C*(X)) forment une base des fermés de X (c'est-à-dire que tout fermé peut s'écrire comme intersection de z-fermés).
  • L'application Φ:X→ℝC(X) d'évaluation universelle, qui envoie xX sur la famille (f(x))f∈C(X), définit un homéomorphisme entre X et son image (munie de la topologie induite par ℝC(X)).
  • L'application Φ₁:X→[0;1]C₁(X) d'évaluation universelle, qui envoie xX sur la famille (f(x))f∈C₁(X), définit un homéomorphisme entre X et son image (munie de la topologie induite par [0;1]C₁(X)).
  • L'application X→βX de compactification de Stone-Čech définit un homéomorphisme entre X et son image (munie de la topologie induite par βX).
  • L'espace X est homéomorphe à un sous-espace d'un espace compact [séparé] K (muni de la topologie induite). En plus concis : X est un sous-espace d'un espace compact.
  • Et pour ceux qui savent ce que cela signifie : il existe une structure d'espace uniforme séparé qui induit la topologie sur X.

Je demande ici que mes espaces soient séparés (=T₂) : il suffit pour cela de demander la condition T₁ dans la première formulation, comme je l'ai écrit. Certains appellent complètement régulier un espace topologique qui vérifie cette première condition sans l'hypothèse T₁ ajoutée ; d'autres appellent ça T ; il y a toujours une grande confusion dans la terminologie à ce niveau, et il faut bien vérifier ce que chaque auteur essaye de dire.

✱ Bref, lorsque X est complètement régulier, on peut l'identifier à un sous-espace (forcément dense !) de son compactifié de Stone-Čech (et ceci peut servir de définition de complètement régulier). Les deux premières caractérisations, cependant, sont les plus faciles à vérifier, et c'est celles qui permettent de dire que tout espace métrique, et notamment, ℕ, ℚ ou ℝ, sont complètement réguliers (en fait, dans un espace métrique, tout fermé est un z-fermé, puisque la distance à un fermé définit une fonction réelle continue s'annulant exactement sur ce fermé).

Lorsque X est complètement régulier (et on peut toujours se ramener à ce cas, comme je vais l'expliquer ci-dessous), la compactification de Stone-Čech admet encore d'autres caractérisations plus commodes : par exemple, on peut la caractériser comme l'unique (à homéomorphisme près) compact K contenant X et tel que deux z-fermés disjoints de X aient des adhérences dans K qui restent disjointes.

☞ De ce que je crois comprendre de l'histoire des maths, la notion d'espace complètement régulier s'est dégagée après que le développement de l'homotopie s'était fait de façon embarrassée à cause de la difficulté à trouver les bonnes hypothèses : régulier ne suffit pas, et normal est problématique parce qu'il n'est pas stable par produit, ce qui donnait des hypothèses très déplaisantes du type si X est un espace topologique normal et tel que X×[0;1] est normal. L'hypothèse de complète régularité a énormément simplifié ces choses, et illustre l'importance qu'il peut y avoir à trouver les bonnes définitions.

✱ Par ailleurs, de façon très parallèle à la compactification de Stone-Čech βX, on peut définir la complète régularisation (ou « Tychonoffisation ») τX d'un espace topologique arbitraire, ce que je fais maintenant. On a vu qu'on pouvait voir βX comme l'adhérence de l'image de l'application Φ₁:X→[0;1]C₁(X), munie de la topologie induite. De même, on peut définir τX comme simplement l'image de l'application Φ₁:X→[0;1]C₁(X) munie de la topologie induite (sans prendre l'adhérence, donc), ou, ce qui revient au même, l'image de Φ:X→ℝC(X) ou de X→βX. Sa propriété universelle est : X→τX est une application continue vers un espace [séparé] complètement régulier, et toute application continue XZ, avec Z [séparé] complètement régulier, se factorise de façon unique X→τXZ ; c'est-à-dire qu'il existe une unique application continue τXZ telle que l'application continue XZ donnée soit la composée de X→τX et τXZ. (Reformulation catégorique : le foncteur X↦τX est adjoint à gauche du foncteur d'inclusion de la sous-catégorie pleine des espaces [séparés] complètement réguliers dans les espaces topologiques.) La complète régularisation est fonctorielle comme la compactification de Stone-Čech l'est. Notons que X→τX est toujours surjective par définition ; si X est déjà complètement régulier, on a τX=X ; par ailleurs, βτXX (certains auteurs ne définissent la compactification de Stone-Čech que dans le cas où X est déjà complètement régulier, et ce que j'ai appelé compactification de Stone-Čech est donc la composée de la complète régularisation et de la compactification de Stone-Čech dans ce sens plus étroit) ; enfin, on a C(τX)=C(X) (cela résulte de la propriété universelle), et donc aussi C*(τX)=C*(X), ce qui permet, si on souhaite étudier les anneaux C(X) et C*(X), de se limiter au cas où X est complètement régulier.

✱ J'en profite pour signaler une condition pas très importante, mais que j'ai confondue avec celle d'espace complètement régulier / Tychonoff alors qu'elle est plus faible en général (et je crois comprendre que je ne suis pas le seul à avoir fait cette confusion !). Il s'agit de la notion d'espace fonctionnellement séparé, parfois aussi appelé d'Urysohn (par exemple dans le Steen & Seebach c'est le terme utilisé ; mais attention, certains utilisent ce terme pour dire complètement autre chose, alors que fonctionnellement séparé est probablement inambigu). On dit que X est fonctionnellement séparé lorsque pour touts x,yX tels que xy, il existe f:X→ℝ continue, qu'on peut sans perte de généralité supposer à valeurs dans [0;1], telle que f(x)=0 et f(y)=1 ; ou, si on préfère, lorsque x,yX sont tels que f(x)=f(y) pour toute f:X→ℝ continue, alors x=y : en bref, C(X) (ou, ce qui revient au même, C*(X) ou C₁(X)) « sépare les points ». Il revient au même de dire que Φ, ou Φ₁, ou encore l'application naturelle X→βX vers le compactifié de Stone-Čech, est injective (ou en fait, qu'il existe une application continue injective XK vers un espace compact [séparé]… ou, d'ailleurs, vers un espace fonctionnellement séparé !, tout cela revient au même). Il n'est pas évident de donner un exemple d'espace fonctionnellement séparé qui ne soit pas complètement régulier (voir les numéros 79, 88 ou 91 du Steen & Seebach), mais ils existent : ce n'est pas surprenant, après tout, que Φ injective soit plus faible que Φ définit un homéomorphisme sur son image (i.e., Φ est un plongement).

On peut encore définir la fonctionnelle séparification (ou « Urysohnisation ») ϝX d'un espace topologique arbitraire : il s'agit simplement du quotient de X par la relation d'équivalence xy définie par pour toute f:X→ℝ continue on a f(x)=f(y). Si je ne m'abuse (j'avoue ne pas avoir vérifié soigneusement tous les détails), on a la propriété universelle attendue : X→ϝX est une application continue vers un espace fonctionnellement séparé, et toute application continue XZ, avec Z fonctionnellement séparé, se factorise de façon unique X→ϝXZ (c'est-à-dire qu'il existe une unique application continue ϝXZ telle que l'application continue XZ donnée soit la composée de X→ϝX et ϝXZ) ; et encore une fois, X↦ϝX est un foncteur, la propriété universelle signifiant qu'il est adjoint à gauche du foncteur d'inclusion de la sous-catégorie pleine des espaces fonctionnellement séparés dans les espaces topologiques. On a donc maintenant factorisé le morphisme X→βX en X→ϝX→τX→βXX→ϝX est le quotient par une relation d'équivalence, ϝX→τX est bijective continue, et τX→βX est l'inclusion d'un sous-espace dense. (Et bien sûr, τϝ=τ de même que βτ=β.) De nouveau, C(ϝX)=C(X) et C*(ϝX)=C*(X). Voir aussi cette question MathOverflow.

✱ Parmi les autres propriétés que je peux évoquer au passage et qu'il peut être bon d'avoir en tête, un espace X complètement régulier est localement compact (un espace séparé est dit localement compact lorsque tout point a un voisinage compact) si et seulement si X est un sous-espace ouvert (et toujours dense !) de βX.

Je parle maintenant des idéaux maximaux de C(X) et de C*(X). J'ai affirmé plus haut que, si K est compact, les idéaux maximaux de C(K)=C*(K) sont en bijection naturelle avec les points de K, la bijection étant celle qui à pK associe l'idéal {f∈C(K) : f(p)=0} des fonctions s'annulant en p. Qu'en est-il des idéaux maximaux de C(X) et C*(X) si X n'est pas supposé compact ? La réponse un peu bizarre est que les deux sont en bijection naturelle avec les points de βX, mais que même si les idéaux maximaux de C(X) et de C*(X) sont en bijection, le passage de l'un à l'autre n'est pas forcément celui qu'on imagine, et qu'il faut donc faire attention.

Le cas de C*(X) est le plus simple puisque C*(X)=C(βX), on peut utiliser la description qu'on vient de donner des idéaux maximaux de C(K) avec KX compact comme des ensembles de fonctions s'annulant en un point :

✱ Si p∈βX et f:X→ℝ (continue), on dira que f s'annule en p lorsque βfX→βℝ prend en p la valeur 0 (comme ℝ est un sous-espace ouvert de βℝ, il n'y a pas de problème à voir n'importe quel réel, et notamment 0, comme un élément de βℝ). Plutôt que de passer par βℝ, on peut préférer utiliser la « compactification d'Alexandroff », la plus petite possible, c'est-à-dire ℝ˚ := ℝ∪{∞}, vu comme un cercle (par la projection stéréographique, disons) : comme ℝ˚ est compact, la fonction f:X→ℝ˚ se prolonge de façon unique en une fonction f˚:βX→ℝ˚ (qui est simplement la composée de βf avec l'application continue βℝ→ℝ˚ provenant de la propriété universelle de βℝ — c'est-à-dire, concrètement, envoyant sur ∞ tout ce qui n'est pas dans ℝ) ; la condition est la même : f s'annule en p signifie que f˚ prend en p la valeur 0. (On peut aussi compactifier ℝ en ℝ∪{+∞,−∞} si on veut : la fonction f a aussi une unique extension à une fonction continue X→ℝ∪{+∞,−∞}, tout l'intérêt de la compactification de Stone-Čech étant justement qu'elle est universelle !) Bien sûr, si f est bornée, ces subtilités sont encore plus sans objet : f˚ ou βf est à valeurs réelles (bornées par les mêmes bornes que f) et le concept de s'annuler en p est encore plus transparent.

De même que je note Z(f) := {xX : f(x)=0} l'ensemble des points de Xf s'annule, je noterai Z(βf) := {p∈βX : (βf)(p)=0} l'ensemble des points de βXf s'annule au sens que je viens de définir.

Bref, à un point p∈βX on associe l'idéal 𝔪*p := {f∈C*(X) : f˚(p)=0} = {f∈C*(X) : p∈Z(βf)} de C*(X) formé des fonctions (continues) bornées f qui s'annulent en p, et p ↦ 𝔪*p définit une bijection entre βX et les idéaux maximaux de C*(X). (Et, de nouveau, le morphisme canonique C*(X) → C*(X)/𝔪*p vers le quotient C*(X)/𝔪*p par cet idéal est simplement l'évaluation ff˚(p) ∈ℝ en p. Il n'y a pas de subtilité puisque f est bornée.)

✱ On pourrait peut-être s'imaginer que l'ensemble des fonctions f s'annulant en p définit aussi un idéal de C(X). Pourtant, ce n'est pas le cas en général : le produit d'une f∈C(X) qui s'annule en p par une autre fonction g∈C(X) peut très bien ne pas s'annuler en p (il est pour cela nécessaire que g˚(p)=∞, mais cela n'a rien d'impossible lorsque g n'est pas bornée). Un exemple tout simple : la fonction (forcément continue !) f:ℕ→ℝ donnée par n ↦ 1/(n+1) tend vers 0 en ∞ au sens naïf (c'est-à-dire dans ℕ˚ := ℕ∪{∞} où les voisinages de ∞ sont les complémentaires des parties finies de ℕ), cela signifie que cette fonction f s'annule en tout point p de βℕ∖ℕ (qu'on peut considérer comme un ultrafiltre non-principal), pourtant, f est inversible dans C(X), son inverse étant simplement g:nn+1 (on a manifestement f·g constamment égale à 1), si bien que le seul idéal de C(ℕ)=ℝ auquel appartient f est l'idéal unité (1) (c'est-à-dire C(ℕ) tout entier). Plus généralement, toute fonction f∈C(X) qui appartient à un idéal maximal quel qu'il soit doit être non inversible, c'est-à-dire doit s'annuler quelque part sur X, c'est-à-dire doit avoir Z(f)≠∅ (en rappelant que Z(f) := {xX : f(x)=0}).

Ceci suggère que, pour décrire les idéaux maximaux de C(X), de s'intéresser aux ensembles Z(f). La description de βX comme l'ensemble des z-ultrafiltres sur X est ici particulièrement utile : en effet, si on voit un p∈βX comme un z-ultrafiltre sur X, on peut décrire l'idéal 𝔪p associé simplement comme l'ensemble des f∈C(X) telles que Z(f) appartienne au z-ultrafiltre p. Mais si on n'aime pas cette description, on peut utiliser une des suivantes : l'idéal maximal 𝔪p de C(X) associé à un p∈βX peut être défini comme l'ensemble des fonctions f∈C(X) qui vérifient l'une des conditions équivalentes suivantes (j'ai envie de dire que f s'annule strictement en p, mais ce n'est pas une terminologie standard) :

  • Le point p∈βX appartient à l'adhérence clβX(Z(f)), prise dans βX, de [l'image dans βX de] l'ensemble Z(f) des points de Xf s'annule.
  • Toute fonction f₀∈C(X) s'annulant (au moins) là où f s'annule, s'annule en p.
  • Pour toute g∈C(X), la fonction f·g∈C(X) s'annule en p (au sens défini précédemment).

Bref, 𝔪p := {f∈C(X) : p∈clβX(Z(f))}, qu'il s'agit de ne pas confondre avec 𝔪*p := {f∈C*(X) : p∈Z(βf)}. Attention ! même si f∈C*(X), les deux conditions p∈clβX(Z(f)) et p∈Z(βf) sont différentes en général, c'est-à-dire que les idéaux 𝔪p∩C*(X) et 𝔪*p ne coïncident pas en général, on a seulement l'inclusion 𝔪p∩C*(X) ⊆ 𝔪*p. (J'ai déjà donné l'exemple de la fonction n ↦ 1/(n+1) de C*(ℕ), qui est dans les idéaux 𝔪*p pour tout p∈βℕ∖ℕ, mais qui, étant inversible dans C(ℕ), n'est dans aucun 𝔪p, donc dans aucun 𝔪p∩C*(X).)

Une façon d'apprécier le phénomène que je viens d'évoquer est de considérer la fonction f, disons, x ↦ sin(2πx), élément de C*(ℝ) (le 2π me sert simplement à pouvoir dire qu'elle s'annule sur ℤ, c'est plus commode à écrire, mais je ne vais pas utiliser quoi que ce soit d'intelligent sur la fonction sinus) : on a Z(f)=ℤ, si bien que l'adhérence clβℝ(Z(f)) = clβℝ(ℤ) dans βℝ de l'ensemble des points où elle s'annule (i.e., le lieu où f « s'annule strictement » dans βℝ) est l'ensemble de tous les points de βℝ adhérents aux entiers (cet ensemble s'identifie d'ailleurs à βℤ) ; en revanche, s'agissant de Z(βf) (i.e., le lieu où f s'annule dans βℝ), il contient plein d'autres points : par exemple, si on prend une suite (xn) de réels de limite +∞ et tels que sin(2πxn) tende vers 0 sans qu'aucun des xn ne soit entier, les points d'adhérence de cette suite dans βℝ vont donner plein de points où βf s'annule mais qui ne sont pas des points adhérents de points où f s'annule dans ℝ.

Une remarque pour lever une certaine confusion dont j'ai été victime : si f∈C(X), le lieu Z(βf) des points de βXf s'annule et le lieu clβX(Z(f)) des points où f « s'annule strictement » sont distincts en général (même quand f∈C*(X)), comme je viens de l'expliquer, mais on pourrait encore se dire que peut-être les deux familles en question de parties de βX, c'est-à-dire {Z(βf) : f∈C(X)} et {clβX(Z(f)) : f∈C(X)} sont les mêmes. Il me semble que ce n'est généralement pas le cas : les Z(βf) pour f∈C(X) ou pour f∈C*(X) sont les z-fermés de βX ; les clβX(Z(f)) sont des fermés de βX, et comme tous fermés d'un espace complètement régulier on peut les écrire comme intersections de z-fermés (à savoir clβX(Z(f)) = ⋂g∈C(X) Z(β(f·g)) d'après les équivalences ci-dessus), mais cela ne signifie pas qu'ils soient eux-mêmes des z-fermés. Par exemple, j'ai expliqué ci-dessus que βℤ vu comme une partie de βℝ est un clβℝ(Z(f)) ; mais si g était une fonction continue sur ℝ et s'annulant exactement sur βℤ dans βℝ, en particulier dans ℝ elle s'annulerait exactement sur ℤ, et par continuité on pourrait trouver près de chaque n∈ℕ un xn tel que, disons, |xnn|<2n et que |g(xn)|<2n, et comme ci-dessus, les points d'adhérence de cette suite dans βℝ vont donner plein de points où βg s'annule mais qui ne sont pas des points adhérents de points où g s'annule dans ℝ (i.e., de βℤ). Bref, si je ne dis pas de bêtises, βℤ est l'adhérence dans βℝ d'un z-fermé de ℝ (= il est un « lieu d'annulation strict »), mais il n'est pas un z-fermé de βℝ (= il n'est pas un lieu d'annulation).

✱ Alors que le quotient C*(X)/𝔪*p est le corps des réels via l'évaluation ff˚(p) ∈ℝ en p, dans le cas de C(X)/𝔪p, le quotient (qui est un corps : les idéaux maximaux sont précisément cels que par lesquels en quotientant on obtient un corps) est en général beaucoup plus gros que ℝ. C'est une extension de corps de ℝ que je pourrais noter ℝp, totalement ordonnée par la relation (f mod 𝔪p) ≤ (g mod 𝔪p) définie comme : p est adhérent à {xX : f(x)≤g(x)}. On peut considérer la surjection canonique C(X) → C(X)/𝔪p =: ℝp, c'est-à-dire l'application f ↦ (f mod 𝔪p), comme une sorte d'évaluation modifiée : appelons-la l'hyperévaluation de f en p. Le rapport entre l'évaluation (ff˚(p)) et l'hyperévaluation est alors le suivant : on a f˚(p)=0 si et seulement si l'hyperévaluation est infinitésimale (c'est-à-dire contenue, dans ℝp, entre −ε et +ε pour tout ε>0 réel), et plus généralement on a f˚(p)=t réel si et seulement si l'hyperévaluation de ft est infinitésimale, tandis qu'on a f˚(p)=∞ si et seulement si l'hyperévaluation de f est supérieure à tout réel ou inférieure à tout réel.

Il arrive cependant que le quotient C(X)/𝔪p =: ℝp soit égal à ℝ, ce qui se produit précisément lorsque 𝔪*p coïncide avec 𝔪p∩C*(X), ou encore, que toute fonction f dans C(X) ou C*(X) qui s'annule en p s'annule en fait sur un ensemble adhérent à p. On dit alors que p est un point réel de βX. C'est le cas de tout point de X, mais ce n'est pas la seule possibilité : le « point à l'infini » (ω₁) de β(ω₁) = (ω₁+1) est aussi un point réel puisque toute fonction réelle continue sur ω₁+1 qui s'y annule doit s'annuler à partir d'un certain point <ω₁.

✱ Une autre sorte d'idéaux dont il est pertinent de dire au moins un mot est les idéaux 𝔬p de C(X) (ou 𝔬p∩C*(X) de C*(X)) : cette fois il ne s'agit pas d'un idéal maximal mais, au contraire, du plus petit idéal qui soit contenu dans l'unique idéal maximal 𝔪p [hum, il faudrait vérifier ça, je ne suis plus sûr de moi]. On peut le définir par différentes conditions (f s'annule au voisinage de p) :

  • L'adhérence clβX(Z(f)), prise dans βX, de [l'image dans βX de] l'ensemble Z(f) des points de Xf s'annule est un voisinage (dans βX) du point p∈βX.
  • L'ensemble Z(βf) des points de βXf s'annule est un voisinage (dans βX) du point p∈βX. (I.e., il existe un voisinage V de p dans βX tel que f s'annule sur V.)
  • Il existe un voisinage V de p dans βX tel que f s'annule sur VX.
  • Il existe g dans C(X) (ou, ce qui revient au même, dans C*(X)), ne s'annulant pas en p, et telle que f·g=0 identiquement sur X (et donc aussi sur βX).
  • Il existe g dans C(X) (ou, ce qui revient au même, dans C*(X)), ne « s'annulant pas strictement » en p (i.e., p∉clβX(Z(g))), et telle que f·g=0 identiquement sur X (et donc aussi sur βX).

Je n'en dirai pas plus, à part que pour tout idéal premier 𝔭 de C(X) il existe un unique p∈βX tel que 𝔬p ⊆ 𝔭 ⊆ 𝔪p. On a des résultats tout à fait analogues pour C*.

Cette notion est encore différente des deux précédemment définies : si je reprends l'exemple de la fonction x ↦ sin(2πx), élément de C*(ℝ), cette fonction n'appartient à aucun 𝔬p, car un voisinage ouvert de p∈βℝ intersecte ℝ selon un ouvert (puisque ℝ est un sous-espace de βℝ) non vide (puisque ℝ est dense dans βℝ), et manifestement la fonction ne s'annule sur aucun ouvert non-vide de ℝ.

✱ Je devrais peut-être encore dire un mot de la notion de sous-espace C-plongé et C*-plongé d'un espace complètement régulier : on dit que YX est C-plongé, respectivement C*-plongé, lorsque la restriction à Y, c'est-à-dire l'application C(X)→C(Y), respectivement C*(X)→C*(Y), donnée par f ↦ f|Y, est surjective, c'est-à-dire que toute fonction continue, resp. continue bornée, sur Y, se prolonge à X. Par exemple, pour X complètement régulier, X est C*-plongé dans βX (mais, en général, pas C-plongé), et ceci est d'ailleurs une définition possible de βX dans le cas complètement régulier. (Une caractérisation classique du fait d'être C*-plongé et C-plongé, est qu'un sous-espace YX est C*-plongé si et seulement si deux ensembles A et B « fonctionnellement séparés » dans Y le sont encore dans X, où fonctionnellement séparés (ou encore complètement séparés) signifie qu'il existe une fonction f continue (qu'on peut supposer bornée ou même à valeurs dans [0;1]) telle que f|A=0 et f|B=1 ; et il (Y) est C-plongé si et seulement si il est C*-plongé et, de plus, il est fonctionnellement séparé de tout z-fermé disjoint de lui (Y). Mais franchement, je ne trouve pas ça très parlant.) Ce qu'il est utile de retenir, en revanche, c'est que dans un espace normal (:= deux fermés disjoints quelconques sont fonctionnellement séparés), et notamment dans un espace compact ou un espace métrique, tout fermé est C*-plongé et même C-plongé ; c'est encore le cas de tout compact dans un espace complètement régulier. Par ailleurs, le fait que Y soit C*-plongé dans X équivaut au fait que l'application continue βY→βX déduite de l'inclusion YX soit injective, et, du coup, un homéomorphisme de βY sur l'adhérence clβX(Y) de Y dans βX.

Enfin, je dois dire un mot des espaces réelcompacts et de la réelcompactification de Hewitt-Nachbin. En bref, il s'agit de refaire avec ℝ ce qu'on faisait avec [0;1] pour la compactification de Stone-Čech :

✱ Un espace topologique X est dit réelcompact lorsqu'il est complètement régulier et qu'aucun point p∈βXX n'est réel, ce qui (être réel), rappelons-le, signifie que ℝp=ℝ ou encore que 𝔪*p = 𝔪p∩C*(X), ou, plus simplement, que si une fonction réelle continue f s'annule en p alors p est dans l'adhérence de points de X où elle s'annule (la fonction « s'annule strictement »). Mais cette propriété n'est pas très parlante, et en fait il vaut sans doute mieux définir les espaces réelcompacts simplement comme ceux qui sont égaux à leur réelcompactification υX, que je définis maintenant (certaines de ces caractérisations ne présupposent pas la notion d'espace réelcompact et peuvent donc servir à la définir) :

  • Propriété universelle : X→υX est une application continue vers un espace réelcompact [séparé], et toute application continue XS avec S réelcompact, se factorise de façon unique X→υXS.
  • Construction par évaluation universelle : υX est l'adhérence dans ℝC(X) de l'image de l'application Φ:X→ℝC(X) d'évaluation universelle (qui envoie xX sur la famille (f(x))f∈C(X)), munie de la topologie induite par ℝC(X), et X→υX est simplement donnée par l'application Φ elle-même.
  • Caractérisation par fonctions continues : υX est l'unique espace réelcompact [séparé] tel qu'on ait C(υX) = C(X), et X→υX est l'application envoyant un xX sur l'unique p∈υX tel que l'ensemble (l'idéal maximal à quotient réel) des fonctions f∈C(X) s'annulant en x s'identifie dans à celui des fonctions f∈C(υX) s'annulant en p.
  • Construction par idéaux maximaux des fonctions continues (essentiellement une reformulation de la précédente) : υX est l'ensemble des idéaux maximaux de C(X) tels que le quotient soit ℝ (ou, ce qui revient au même, soit aussi le quotient correspondant de C*(X)), muni de la topologie de Zariski, c'est-à-dire, celle induite par βX avec la même construction.
  • Construction par z-ultrafiltres σ-complets : υX est l'ensemble des z-ultrafiltres sur X qui soient stables par intersection dénombrable (σ-complets), muni de la topologie induite par βX avec la même construction.

Comme la compactification de Stone-Čech, la réelcompactification est fonctorielle. Par ailleurs, on a une factorisation X→υX→βX (par exemple parce que βυXX) ; en fait, on a même X→τX→υX→βX (voire X→ϝX→τX→υX→βX si on a lu ce que j'ai écrit sur la fonctionnelle séparification d'un espace topologique).

✱ Ceci étant, la réelcompactification est tout de même d'un intérêt limité parce qu'il est assez difficile de produire des exemples d'espaces topologiques qui ne soient pas réelcompacts : tout espace de Lindelöf complètement régulier, et aussi tout espace métrique de cardinal strictement inférieur au premier cardinal mesurable (quelque chose de monstrueusement grand, cf. ci-dessous) s'il existe, et bien sûr tout espace compact, est réelcompact ; notamment, ℕ, ℚ, ℝ sont réelcompacts. Le contre-exemple le plus simple est ω₁ (muni de la topologie de l'ordre), pour lequel on a υ(ω₁) = β(ω₁) = (ω₁+1).

Un problème ensemblistement intéressant est de savoir si tout espace discret est réelcompact : c'est-à-dire si tout ultrafiltre σ-complet (= stable par intersections dénombrables) sur un ensemble est forcément principal (= l'ensemble de toutes les parties contenant un élément donné) : cela revient à l'inexistence des cardinaux mesurables, plus exactement, un espace discret est réelcompact si et seulement si son cardinal est strictement inférieur au premier cardinal mesurable s'il existe ; il est consistant (relativement à la consistance de ZFC) que les cardinaux mesurables n'existent pas, i.e., que tout ultrafiltre σ-complet est principal, et dans ce cas, tout espace discret est réelcompact ; mais s'il existe un cardinal mesurable κ, alors, muni de la topologie discrète, il n'est pas réelcompact (et sa réelcompactification est l'ensemble de ses ultrafiltres σ-complets non principaux).

✱ À l'opposé, si on veut, des espaces réelcompacts, il y a les espaces weierstrassiens (ou pseudocompacts), qui sont ceux pour lesquels on a C(X)=C*(X), i.e., toute fonction réelle continue est bornée [et alors automatiquement, atteint ses bornes], ce qui revient à avoir υXX. C'est le cas, notamment, de ω₁ (muni de la topologie de l'ordre). On peut donc dire qu'on a séparé la notion d'espace compact en deux notions distinctes dont elle est la conjonction : compact ⇔ réelcompact ∧ weierstrassien. (En fait, on peut même dire qu'on a séparé la notion d'espace compact en quatre notions dont elle est la conjonction : si on regarde la factorisation X→ϝX→τX→υX→βX, on a quatre notions correspondant au fait que chacune de ces quatre flèches est un isomorphisme, la première est le fait d'être fonctionnellement séparé, la seconde est le fait que la fonctionnelle séparification soit complètement régulière, la troisième est le fait que la complète régulariation soit réelcompact, et la quatrième est le fait d'être weierstrassien.)

✱ Je finis enfin par une généralisation assez naturelle (due à Engelking et Mrówka — au moins pour la notion d'espaces E-réguliers et E-compacts) : si E est un espace topologique quelconque mais fixé, on peut s'intéresser, pour un espace X à étudier, à l'ensemble C(X,E) des applications continues XE, et à « l'évaluation universelle » ΦE:XEC(X,E) d'évaluation universelle (qui envoie xX sur la famille (f(x))f∈C(X,E)), où EC(X,E) est muni de la topologie produit. On dira que :

  • X est E-séparé lorsque ΦE est injective (i.e., si x,yX sont tels que toute application continue f:XE vérifie f(x)=f(y) alors en fait x=y).
  • X est E-régulier lorsque ΦE définit un homéomorphisme entre X et son image (munie de la topologie induite par EC(X,E)) (essentiellement, cela revient à demander, en plus du fait que X soit E-séparé, que tout point a une base fondamentale de voisinage formée en imposant un nombre fini de conditions sur des fonctions continues XE).
  • X est E-compact lorsque X est E-régulier et que son image est fermée dans EC(X,E).

Ainsi :

  • Lorsque E=[0;1], les espaces E-séparés sont les espaces fonctionnellement séparés, les E-régulier sont les espaces complètement réguliers, les E-compacts sont les compacts.
  • Lorsque E=ℝ, les espaces E-séparés sont (de nouveau) les espaces fonctionnellement séparés, les E-régulier sont (de nouveau) les espaces complètement réguliers, les E-compacts sont les réelcompacts.

Mais on peut considérer d'autres cas :

  • Lorsque E={0;1} (ensemble à deux éléments muni de la topologie discrète), les espaces E-séparés sont les espaces totalement séparés (= les quasicomposantes connexes sont des singletons ; c'est un peu plus fort que totalement discontinu (= les composantes connexes sont des singletons)), les E-régulier sont les espaces séparés zéro-dimensionnels (ou « éparpillés »), c'est-à-dire ceux qui ont une base d'ouverts formée d'ouverts fermés, les E-compacts sont les espaces zéro-dimensionnels compacts, également appelés espaces de Stone.
  • Lorsque E=ℕ (muni de la topologie discrète), les espaces E-séparés et les E-régulier sont comme pour E={0;1}, et les E-compacts sont… je crois que c'est un problème ouvert, on pense que ce sont les espaces zéro-dimensionnels réelcompacts, mais je crois que ce n'est pas prouvé (l'histoire est embrouillée parce qu'il y a un article d'Engelking et Mrówka de 1958 qui prétendait le prouver, cet article contient une erreur et de toute façon il est introuvable… bref, c'est le bordel).
  • Lorsque E est l'espace de Sierpiński S={η,s} muni de la topologie {∅,{η},{η,s}} dans laquelle le seul singleton {η} est ouvert (et dont la principale vertu est que les fonctions continues XS s'identifient aux ouverts, ou aux fermés comme on voudra, de X), les espaces E-séparés comme les E-régulier sont les espaces T₀ (c'est-à-dire que donnés deux points distincts il y a un voisinage de l'un qui ne contient pas l'autre, sans qu'on puisse imposer lequel), et si je ne m'abuse pas, les E-compacts sont les espaces « sobres ».

(Peut-être que le cas de ℝ muni de la topologie dont les ouverts sont les demi-droites ouvertes infinies à droite ]a;+∞[ serait également intéressant à considérer ; les fonctions continues vers cet espace sont les fonctions réelles semi-continues inférieurement.)

Avec tout ça il doit exister des foncteurs de E-séparification, de E-régularisation et de E-compactification (qui reflètent les sous-catégories pleines dans chaque cas) : j'ai décrit les cas E=[0;1] et E=ℝ ci-dessus avec les foncteurs de fonctionnelle sépartion, de complète régularisation, de réelcompactification et de compactification de Stone-Čech, mais on doit avoir, par exemple, des foncteurs de « totale séparification » ({0,1}-séparification) et de « zéro-dimensionnalisation » ({0,1}-régularisation) pour E={0;1}, et la {0,1}-compactification est connue sous le nom de compactification de Banaschewski (au moins si l'espace dont on part est déjà [séparé] zéro-dimensionnel). Pour ce qui est de l'espace de Sierpiński la S-séparification et la S-régularisation coïncident et sont le plus grand quotient T₀, tandis que la S-compactification porte (si je ne me trompe pas en pensant que les espaces S-compacts sont les espaces sobres) le nom de « sobrification ».

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(mercredi)

Quelques pensées sur les émoticônes et emojis

Méta : Encore une entrée qui à force de trop rallonger s'est transformée en foutoir, et dont j'ai fini par avoir marre, alors, comme mentionné dans l'entrée précédente, je la publie telle quelle, après une relecture extrêmement minimale, même si je n'en suis pas content et qu'elle est assez inachevée, mais c'est ça ou bien la laisser moisir dans mes cartons indéfiniment.

Je commence par un point terminologique sur le sens des mots emoji et émoticône et la différence entre les deux :

  • Les emojis (ou les emoji, je ne sais jamais bien si c'est une bonne idée d'attacher un pluriel français en -s à un mot d'une langue qui n'a pas de pluriel ; du japonais ()文字(もじ), signifiant quelque chose comme caractère-dessin), sont des caractères pictographiques ou idéographiques prévus pour être insérés dans, mélangés à, ou utilisés comme, du texte écrit ordinaire.

    L'histoire des emoji est un peu confuse parce qu'ils ont été inventés plusieurs fois, ou disons que cela dépend de ce qu'on appelle exactement un emoji (en étant suffisamment large, on peut dire que les hiéroglyphes égyptiens sont des emojis quand ils ne servent pas à représenter des sons), mais on les attribue généralement à l'opérateur de télécommunications japonais NTT Docomo, qui a introduit en 1995 un symbole de cœur dans son pager, puis un jeu de 176 emojis (en format 12×12 pixels) dans sa plate-forme Internet mobile en 1999.

    Dans Unicode spécifiquement (voir cette entrée récente pour quelques généralités sur Unicode), il s'agit de glyphes bien précis pouvant être représentés par un caractère unique ou par des combinaisons bien précises de caractères définies par le standard. Par exemple, côté caractères uniques, U+1F600 GRINNING FACE représente un emoji de smiley souriant largement ‘😀’, tandis que U+1F4A9 PILE OF POO représente un emoji de tas de merde ‘💩’ ; pour ce qui est des combinaisons de caractères, par exemple U+1F1EA REGIONAL INDICATOR SYMBOL LETTER E + U+1F1FA REGIONAL INDICATOR SYMBOL LETTER U représente un emoji de drapeau européen ‘🇪🇺’, tandis que la combinaison assez complexe U+1F3F3 WAVING WHITE FLAG + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 + U+200D ZERO WIDTH JOINER + U+1F308 RAINBOW représente un emoji de drapeau arc-en-ciel ‘🏳️‍🌈’ (c'est mignon : on fabrique un drapeau arc-en-ciel en « combinant » un drapeau blanc avec un arc-en-ciel…) ; mais on considère dans tous les cas qu'il s'agit d'un emoji.

    Une des particularités de ces caractères est qu'ils ont généralement des couleurs spécifiques. Ce n'est pas imposé par le standard, mais c'est ce qu'on observe typiquement quand il s'agit d'afficher sur un écran couleur. (Les polices informatiques traditionnelles n'étant pas prévues pour stocker des informations de couleur, ça a d'ailleurs causé toutes sortes de difficultés techniques pas complètement — ou pas très proprement — résolues d'obtenir cet effet.)

    Mais comme je le disais dans l'entrée liée ci-dessus, certains caractères ont une double nature, emoji ou non-emoji, ou plus exactement, peuvent coder un glyphe emoji (donc typiquement en couleur) ou un glyphe non-emoji selon qu'on les fait suivre du sélecteur de variation numéro 15 ou 16 : je donnais l'exemple du caractère U+2620 SKULL AND CROSSBONES représentant une tête de mort au-dessus de tibias/fémurs croisés, qui peut servir à coder l'emoji ‘☠️’ quand il est suivi de U+FE0F VARIATION SELECTOR-16, ou bien le caractère explicitement non-emoji ‘☠︎’ quand il est suivi de U+FE0E VARIATION SELECTOR-15.

    La distinction devient là un peu byzantine (en quoi est-ce que ‘☠︎’ n'est pas un caractère idéographique ? si ce n'est pas une question de couleur, qu'est-ce que ça veut dire au juste, d'être un emoji ?), mais au moins, pour ce qui est d'Unicode, il y a une définition précise. En pratique, c'est assez clair, quand même : la forme emoji est un petit dessin qui vient décorer un texte pas très sérieux ou peut-être signaler une émotion tandis que la forme non-emoji est plutôt un symbole qui aurait sa place dans un texte sérieux. Je me suis d'ailleurs plaint que l'interface Web de Twitter « emojifiait » abusivement, et que si je veux écrire une bijection AB dans un texte mathématique, ça m'agace qu'elle apparaisse sous forme d'emoji ‘↔️’ [si vous ne voyez pas d'emoji ici, cliquez sur cette image pour avoir une idée] si je ne prends pas le soin explicite de mettre un U+FE0E VARIATION SELECTOR-15 après.

  • Les émoticônes (emoticons ? emotica ? quidlibet…) sont des façons de représenter des émotions dans du texte, notamment/typiquement des sourires plus ou moins heureux, auquel cas on peut parler de smileys, terme parfois considéré comme interchangeable avec émoticône (bien qu'il existe des émoticônes qui ne sont pas des smileys et peut-être réciproquement).

    Cela peut être fait par l'usage de caractères spécifiquement dédiés à cet effet, comme ‘☻’ (U+263B BLACK SMILING FACE), qui peuvent être ou ne pas être des emojis (cf. ci-dessous), ou bien en détournant des caractères ayant en principe un usage différent, par exemple les caractères de ponctuation servant à construire le smiley ‘:-)’ (U+003A COLON + U+002D HYPHEN-MINUS + U+0029 RIGHT PARENTHESIS).

    Comme l'histoire des emojis, celle des émoticônes est confuse et on peut trouver toutes sortes de précurseurs selon ce qu'on qualifie exactement d'émoticône. Les smileys qui détournent les caractères ASCII (on parle donc de smileys en ASCII-art) comme le dernier exemple que je viens de donner, sont généralement rattachés à un message précis posté le dans un forum informatique de CMU proposant l'usage de ‘:-)’ et ‘:-(’ pour marquer les blagues et les choses qui n'en sont pas. Le jeu de caractères CP437 de l'IBM-PC (qui doit dater de 1981) incluait en toute première position des caractères ‘☺︎’ et ‘☻’ (un visage souriant en vidéo normale et inverse, donc), qui pouvaient servir comme dessins (je m'en suis beaucoup servi pour représenter le héros dans des petits jeux que je programmais en BASIC ou Pascal dans les années 1980), mais n'étaient pas facile à utiliser dans du texte puisqu'ils étaient classés comme caractères de contrôle : on peut débattre s'il s'agissait d'une émoticône ou pas, ou d'un emoji ou pas.

    En tout cas, les termes emoji et émoticône sont sans rapport, et leur similarité est accidentelle (au moins formellement : il est difficile exclure complètement, par exemple, que la similarité avec le mot anglais emotion ait en partie inspiré la composition du mot japonais 絵文字, ou que la confusion ait joué dans la popularité du mot en-dehors du japon).

  • Même s'il y a un certain flou dans la définition des deux termes, les propriétés d'être un emoji et d'être une émoticône sont indépendantes. Par exemple, ‘🌍’ (U+1F30D EARTH GLOBE EUROPE-AFRICA) est indubitablement un emoji, mais ce n'est pas une émoticône puisqu'il ne s'agit pas de représenter une émotion de celui qui écrit. À l'inverse, ‘:-)’ est une émoticône mais n'est pas un emoji, en tout cas pas au sens formel d'Unicode (d'ailleurs, au sens formel d'Unicode, même ‘☻’ et ‘☺︎’ [ce dernier devrait apparaître comme la version noir et blanc inversée du précédent] ne sont pas des emojis, contrairement à ‘😀’).

    Ceci étant, je répète qu'il y a forcément une certaine dose de flou sur ce qui est ou n'est pas quoi. Par exemple, à l'heure de gloire des smileys en ASCII-art, certains s'amusaient à en composer de plus en plus complexes (comme le smiley père Noël*<:-{)#’), juste pour le plaisir de les dessiner et plus pour représenter une émotion : du coup, je ne les classerais ni dans les emojis ni dans les émoticônes, alors que ce sont quand même des smileys… bref, ce n'est pas très important.

Comme je l'ai écrit ci-dessus, l'histoire des emojis et des émoticônes est confuse et se recoupe au moins partiellement. Si les smileys en ASCII-art sont apparus vers le début des années 1980, et si les japonais ont développé leur propre style de smileys (kaomoji, par exemple ‘{^_^}’) dans la seconde moitié des années 1980, c'est surtout avec le développement des webforums dans les années 1990–2000 que les émoticônes ont commencé à prendre le chemin des emojis : remplaçant automatiquement (ainsi que certains logiciels de mail) les séquences ASCII-art (comme ‘:-)’) par des dessins plus représentatifs, ils se sont mis à multiplier les possibilités de smileys insérables depuis une interface ad hoc et ont certainement beaucoup fait pour les rendre populaires auprès des internautes. Je pense à des dessins comme ça (ou plus généralement ce que renvoie une recherche Google Images de phpbb smileys), qui font maintenant très datés début des années 2000 mais qu'on continue à trouver çà et là sur le Web (y compris sur ce blog, cf. ci-dessous).

Rappelons à toutes fins utiles que si Unicode définit des caractères et séquences de caractères censés représenter des emojis, au final, les dessins réellement affichés dépendent des polices installées et typiquement du concepteur du système d'exploitation ou smartphone (ou autre gadget) utilisé pour lire le texte ; certains emojis sont sujets à des différences de représentation (et donc d'interprétation) assez importantes : il ne faut pas compter sur le fait que la personne à qui vous envoyez un message contenant des emojis verra forcément la même chose que vous (outre les problèmes de différences de dessins, il peut y avoir celui des manques, puisque tout le monde n'a pas forcément la panoplie complète).

⭐️

Maintenant, on peut se poser un certain nombre de questions :

  • Est-ce que tout ça est bien utile ? À quoi est-ce que ça sert exactement ?
  • Et plus spécifiquement : est-ce qu'Unicode a eu raison de céder et de commencer à encoder les emojis dans le Standard, au risque de glisser sur la pente d'une ménagerie qui n'en finit plus de dessins en tous genres ?

Sur le premier point, mon avis est qu'indubitablement, oui, au moins les émoticônes ont un intérêt : elles facilitent réellement la communication et évitent notamment des malentendus de ton ou de degré en explicitant par écrit des choses qui, à l'oral, passeraient dans l'intonation de la voix, la gestuelle ou le visage. Elles ne sont évidemment pas indispensables ; mais la ponctuation n'est pas non plus indispensable : et comme la ponctuation, elles servent à donner une sorte de méta-information périphérique à l'interprétation d'un énoncé, en l'occurrence une sorte de contexte émotionnel. Contexte et méta-informations qu'on pourrait bien sûr indiquer explicitement par des mots (comme on pourrait se passer du point d'interrogation et d'exclamation par des adverbes et des tournures de phrase bien choisis) mais au prix de beaucoup plus de lourdeur dans l'expression. Quant à l'argument selon lequel on se passait bien de smileys avant les ordinateurs (ou qu'on n'imagine pas Victor Hugo dessiner une petite tête souriante à la fin d'une phrase pour la rendre plus légère), il fait semblant d'ignorer le fait que la communication écrite ne s'est pas seulement développée, elle s'est aussi diversifiée, et qu'il est normal que des nouveaux usages entraînent des nouveaux besoins. (Pour reprendre mon analogie entre émoticônes et ponctuation, je ne serais d'ailleurs pas surpris que la nécessité ressentie à l'introduction de la ponctuation ait été semblablement liée à une diversification et démocratisation des usages de l'écrit.)

Bref, je ne comprends pas plus ceux qui semblent s'interdire l'usage du moindre smiley que ceux qui s'interdiraient le point d'interrogation ou le point d'exclamation : tout dépend du contexte, bien sûr, peut-être que dans un texte de loi ou dans un contrat il est mal vu de faire usage de points d'interrogation et d'exclamation et je comprends qu'on soit semblablement réticent à l'usage de smileys dans des contextes un peu formels (où de toute façon on n'est pas censé s'interroger sur l'émotion de la personne qui écrit), mais je ne comprends pas un refus catégorique de leur emploi en général.

Évidemment, a contrario, il y a ceux qui en abusent, et qui trouvent utile d'ajouter douze smileys ‘😂’ (U+1F602 FACE WITH TEARS OF JOY) et/ou ‘🤣’ (U+1F923 ROLLING ON THE FLOOR LAUGHING), qui sont sans doute les plus abusés, à la fin de la moindre remarque drôle / moqueuse / sarcastique. Mais il y a aussi des gens qui abusent des points d'interrogation et d'exclamation (five exclamation marks, the sure sign of an insane mind), ce n'est pas une raison pour ne pas s'en servir.

Si vous voulez un bon exemple d'utilisation modérée et raisonnable des smileys, prenez exemple sur moi. 😁

Le dernier paragraphe n'était pas sérieux, bien sûr, mais constitue un exemple de cas où je considère vraiment utile de mettre un smiley — par opposition au fait de ne rien mettre du tout (il y aura toujours quelqu'un pour me prendre au sérieux, aussi évidente que soit la blague, et parfois je veux devancer les malentendus) ou au fait de signaler l'humour par quelque chose de plus explicite (comme le dernier paragraphe n'était pas sérieux…). Et je ne pense vraiment pas qu'on puisse m'accuser de faire un usage immodéré des smileys sur ce blog : un dénombrement rapide suggère que j'en ai utilisé 336 sur 2596 entrées de blog (ou 16 ans).

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Au niveau technique, pour entrer un smiley sur ce blog, je tape quelque chose comme <d:smiley-smile /> (le source de mon blog est en XML est le d fait référence au namespace http://www.madore.org/~david/NS/daml/ mais peu importe) et mon moteur de blog transforme ça en quelque chose qui a évolué au cours du temps. Quand j'ai commencé, il n'y avait pas de smileys dans Unicode, donc j'utilisais des icônes récupérées de Mozilla (et peut-être ailleurs) avec, pour ceux qui utilisent des navigateurs en mode texte, un attribut alt donnant le smiley en ASCII-art : quelque chose comme <img src="http://www.madore.org/~david/images/smileys/smile.png" class="smiley" alt=":-)" title="Sourire" width="15" height="15" /> ; plus tard, j'ai changé deux choses : j'ai mis l'image directement comme une URL en data: (pour ne pas multiplier les chargements de fichiers externes) et j'ai changé le alt pour utiliser directement les caractères Unicode : maintenant cela ressemble plutôt à : <img src="data:image/png;base64,iVBORw0KGgoAAAANAAAASUVORK5CYII=" class="smiley" alt="&#x263a;" title="Sourire" width="15" height="15" /> (le title est en anglais ou français selon la langue ambiante). À l'heure où j'écris, donc, j'utilise encore des images façon webforum des années 2000 pour les smileys sur ce blog : peut-être que je devrais chercher un jeu d'images plus moderne (et surtout plus complet), mais à terme j'utiliserai sans doute directement les caractères Unicode seuls, c'est-à-dire que je remplacerai par quelque chose comme <span class="smiley" title="Sourire">&#x263a;</span> ; une des choses qui me retient est que, actuellement, sur mon Firefox ou avec les polices que j'ai sur mon PC (je ne sais pas bien ce qui est responsable de quoi dans l'affaire), ‘☺️’ (U+263A WHITE SMILING FACE + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16) n'est pas affiché sous forme d'un emoji couleur, et n'est donc pas du tout dans le même style que ‘😀’ (U+1F600 GRINNING FACE) ou la plupart des autres. (A contrario, sur mon Firefox sous Android, c'est ‘☺︎’ (U+263A WHITE SMILING FACE + U+FE0E VARIATION SELECTOR-15) qui apparaît sous la forme d'un emoji alors qu'il ne devrait pas.) C'est agaçant (un jour™ j'essaierai de comprendre ce qui se passe au juste).

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Ce qui m'intéresse beaucoup dans les émoticônes, c'est le juste choix de la gamme d'émotions à représenter. Trop peu et on manque de finesse : le but n'est pas juste de dire je suis content ou je suis triste, ce qui n'est pas très intéressant, mais aussi des choses comme je suis fier de moi, je n'en reviens pas !, vous avez remarqué la référence ?, je délire complètement, là, bien sûr !, je ne suis pas sérieux mais en fait si…, si j'étais méchant c'est ça que je ferais, je suis quand même sceptique quant à cette histoire, je suis complètement perdu, you might very well think that; I couldn't possibly comment, ceci est de l'humour glacé et sophistiqué du 5824e degré, et ainsi de suite. Trop et on se noie sous les émoticônes qui ne servent pas ou qui finissent par représenter autre chose que des émotions : j'ai noté ci-dessus que les smileys en ASCII-art, dont la combinatoire est essentiellement illimitée, se sont éloignés du terrain de la représentation des émotions pour s'approcher de celui de l'art pour l'art.

Le moteur de ce blog est actuellement limité à un répertoire assez étroit de smileys (essentiellement parce que c'est ce que j'ai trouvé comme paquet d'icônes) :

smileSourire:-)☺️U+263A WHITE SMILING FACE + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16
winkClin d'œil;-)😉U+1F609 WINKING FACE
surprisedSurpris:-o😲U+1F632 ASTONISHED FACE
sadTriste:-(☹️U+2639 WHITE FROWNING FACE + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16
coolCool8-)😎U+1F60E SMILING FACE WITH SUNGLASSES
biggrinGrand sourire:-D😁U+1F601 GRINNING FACE WITH SMILING EYES
confusedEmbrouillé:-S😕U+1F615 CONFUSED FACE
crazyFou%-)🤪U+1F92A GRINNING FACE WITH ONE LARGE AND ONE SMALL EYE
neutralSans sourire:-|😐U+1F610 NEUTRAL FACE
evilgrinSourire mauvais>:-)😈U+1F608 SMILING FACE WITH HORNS
cryPleure¦-(😢U+1F622 CRYING FACE
evilMauvais>:-(👿U+1F47F IMP

(La première colonne est le nom que je tape, la seconde est la description insérée dans l'attribut title quand le texte ambiant est en français, la troisième est l'icône « façon webforum des années 2000 » utilisée actuellement, la quatrième est la version ASCII-art qui était utilisée autrefois comme alt, la cinquième est l'emoji Unicode que j'utilise maintenant alt, et la dernière est le décodage de ce emoji en caractères Unicode.)

Je ne suis pas complètement satisfait de la correspondance entre icônes, smileys ASCII-art et version Unicode ; par exemple, peut-être que les versions icône et Unicode que je liste dans la ligne confused devraient plutôt être associées au smiley ASCII-art ‘:-\’ et associés à la description perplexe, ce n'est pas clair. Mais la correspondance est au moins approximativement sensée. On fait beaucoup de cas du fait que les différences de représentations d'emojis donnent lieu à des malentendus voire des contresens à cause des différences entre représentations graphiques ou entre conventions culturelles : et même s'il y en a qui sont effectivement problématiques, je ne trouve pas gênant de façon générale qu'il subsiste un léger flou dans l'émotion exacte représentée — si on veut dire quelque chose de très précis, on utilise des mots et des phrases, les émoticônes ne sont pas censés être parfaitement précis. (Pour filer ma comparaison avec la ponctuation, mettre des mots entre guillemets peut également avoir plusieurs significations différentes : citation verbatim, mais aussi sarcasme, euphémisme, etc.)

Le répertoire ci-dessus est minimal, donc, mais je le trouve déjà utile. J'en ajouterais bien quelques uns (et si je passe à un jeu d'icônes plus moderne comme OpenMoji, je le ferai sans doute) : un smiley qui tire la langue, celui qui hausse un sourcil, un smiley en colère, peut-être le smiley renversé, celui qui hausse les yeux au ciel, celui qui fait la grimace, celui qui a peur, et celui qui rougit. Mais je n'en ajouterais pas deux cents non plus. Je veux dire si la gamme des émotions humaines est énorme, la liste de ce j'ai effectivement envie de représenter dans un texte écrit, et avec le niveau de précision où on tient à se placer avec des émoticônes, n'est pas si gigantesque.

La palette d'émoticônes proposée dans les emoji Unicode est beaucoup plus large que la petite sélection d'émotions ci-dessus : je la trouve plutôt bonne, mais il y a à la fois des choses en trop (à mes yeux), et quelques petites choses qui paraissent manquer. Pour ce qui est des choses en trop, je pense à des caractères comme U+1F912 FACE WITH THERMOMETER (‘🤒’) qui semble servir à indiquer qu'on est malade / fébrile : à mes yeux, quelque chose comme ça n'a rien à faire dans les émoticônes : la maladie n'est pas une émotion, et même si elle peut en provoquer, ce n'est pas une émotion en rapport avec le texte qu'on écrit — ce n'est pas une méta-information, un contexte aidant à bien comprendre le texte. Le smiley qui vomit, U+1F92E FACE WITH OPEN MOUTH VOMITING (‘🤮’) a un sens métaphorique assez clair (en signalant le dégoût), mais là, je ne sais pas. Je ne sais pas non plus ce qu'on peut bien faire de U+1F920 FACE WITH COWBOY HAT (‘🤠’). Pour ce qui est des choses qui me manquent, je n'ai pas trouvé de smiley qui soupire (il est vrai que ce n'est sans doute pas évident à dessiner), ni de smiley clairement embarrassé, de smiley faisant les gros yeux, ou bien satisfait ou fier de lui ; cela m'arrive occasionnellement de rentrer bredouille de ma recherche de smiley, je ne note pas forcément précisément ce que je cherchais, mais c'est tout de même assez rare pour que je conclue qu'Unicode est raisonnablement complet à cet égard.

Il y a bien sûr des emojis qui ne sont pas des smileys et qui peuvent quand même être considérés comme des émoticônes parce qu'ils servent à représenter le même genre de choses ; et ils peuvent éventuellement remplacer ce qui manque comme smileys. Je pense par exemple à U+1F926 FACE PALM (‘🤦’ ; si vous ne comprenez pas bien, cherchez dans Google Images), pour signifier la lassitude exaspérée, ou U+270C VICTORY HAND + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 (‘✌️’) pour la satisfaction de la réussite.

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Maintenant, à côté des smileys et autres emojis qui peuvent éventuellement représenter des émotions, il y a quantité d'emojis dans Unicode qui représentent juste… tout et n'importe quoi. À titre d'exemples, on a notamment :

  • les drapeaux de pays et certaines institutions internationales (par exemple U+1F1FA REGIONAL INDICATOR SYMBOL LETTER U + U+1F1F3 REGIONAL INDICATOR SYMBOL LETTER N pour le drapeau des Nations-Unies ‘🇺🇳’) ou de certaines régions (par exemple, la combinaison fort longue U+1F3F4 WAVING BLACK FLAG + U+E0067 TAG LATIN SMALL LETTER G + U+E0062 TAG LATIN SMALL LETTER B + U+E0073 TAG LATIN SMALL LETTER S + U+E0063 TAG LATIN SMALL LETTER C + U+E0074 TAG LATIN SMALL LETTER T + U+E007F CANCEL TAG pour le drapeau de l'Écosse ‘🏴󠁧󠁢󠁳󠁣󠁴󠁿’ ou encore d'autres drapeaux symboliques (comme U+1F3F4 WAVING BLACK FLAG + U+200D ZERO WIDTH JOINER + U+2620 SKULL AND CROSSBONES + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 pour le drapeau pirate ‘🏴‍☠️’) ;
  • une collection complètement hétéroclite de symboles, incluant toutes sortes de cœurs (par exemple U+1F496 SPARKLING HEART pour un cœur scintillant(?) ‘💖’), un échantillon aléatoire de pictogrammes tels qu'on trouverait sur des panneaux (comme U+1F6B7 NO PEDESTRIANS pour le un panneau d'interdiction aux piétions ‘🚷’), de flèches emoji (par exemple U+2195 UP DOWN ARROW + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 pour une flèche haut-bas en version emoji, ‘↕️’), d'icônes informatiques vaguement standardisées (du genre U+1F50A SPEAKER WITH THREE SOUND WAVES pour ‘🔊’), de symboles représentant des religions ou des signes du zodiaque (y compris U+26CE OPHIUCHUS pour le symbole du serpentaire ‘⛎’), et des dessins géométriques colorés qui se demandent bien ce qu'ils font là (comme U+1F537 LARGE BLUE DIAMOND pour ‘🔷’) ;
  • une collection tout aussi hétéroclite d'objets (par exemple U+1F52D TELESCOPE pour ‘🔭’), qui bien sûr n'est pas bien séparée de la collection de symboles ; d'animaux (U+1F41D HONEYBEE pour ‘🐝’) ; et de plantes (U+1F334 PALM TREE pour ‘🌴’) ;
  • une collection encore plus bizarre et hétéroclite de choses qui se mangent ou se boivent (au pif, U+1F354 HAMBURGER pour ‘🍔’) ;
  • des représentations d'humains en train de faire des activités principalement sportives (comme U+1F6B4 BICYCLIST pour un cycliste ‘🚴’) ou de métiers (du genre U+1F477 CONSTRUCTION WORKER pour un ouvrier du bâtiment ‘👷’), auxquelles on peut rattacher le très bizarre businessman flottant (si, si : U+1F574 MAN IN BUSINESS SUIT LEVITATING + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 pour ‘🕴️’) ;
  • et encore toutes sortes de machins inclassables, comme le fameux tas de merde (U+1F4A9 PILE OF POO pour ‘💩’).

Au sujet de la pente glissante dans laquelle Unicode s'est joyeusement jeté en commençant à encoder ces machins, mais aussi du fait qu'ils n'avaient pas forcément le choix à partir du moment où ils veulent être le One Standard to Rule Them All, je renvoie à cette entrée écrite il y a huit ans quand les emojis ont commencé à faire leur entrée dans Unicode, et qui me semble encore tout à fait d'actualité. Les principales évolutions en ces huit ans, à part que le nombre d'emojis Unicode a augmenté (j'ai la flemme de chercher les valeurs précises), ont été que les dessins en couleur se sont répandus, et que toutes sortes de débats sur la diversité (notamment ethnique et sexuelle) ont débouché sur des solutions un peu bâtardes dont je dois dire un mot, mais qu'un des résultats de tout ça est qu'un emoji Unicode ne correspond plus forcément à un seul codepoint (je l'ai déjà expliqué, et les exemples ci-dessus abondent).

Il y aurait sans doute des thèses entières à écrire sur l'usage que les gens font effectivement des emojis, et notamment de ceux qui ne sont pas des émoticônes. Je dois dire que j'ai un peu du mal à comprendre quel intérêt il peut y avoir à disposer d'un emoji pour, disons, un brocoli (U+1F966 BROCCOLI pour ‘🥦’), et dans quelle(s) condition(s) on pourrait avoir envie de s'en servir plutôt qu'écrire le mot brocoli. (Bon, cela pourra toujours servir dans des textes mathématiques en l'honneur de Jean-Yves Girard.) Idem pour l'intérêt d'un emoji représentant quelqu'un en train de se faire coiffer (U+1F487 HAIRCUT pour ‘💇’) ou d'un télescope. Pour moi, l'intérêt principal des dessins en tous genres est de ponctuer le texte de méta-informations aidant à en comprendre le contexte (comme le contexte émotionnel dans le cas des émoticônes, cf. ce que je disais ci-dessus), et les brocolis, les coiffures et les télescopes ne sont pas furieusement utiles dans ce sens ; mais je ne sais pas quel usage réel est fait de ce genre de choses (je suppose qu'un usage possible est simplement comme abréviation, mais là aussi le choix est assez étrange).

Maintenant, il est certain que beaucoup d'emojis se font détourner de leur usage prévu, les plus notables étant l'aubergine (U+1F346 AUBERGINE pour ‘🍆’) utilisée comme métaphore pour un pénis et la pêche (U+1F351 PEACH pour ‘🍑’) pour une paire de fesses, à tel point que les usages légitimes de ces deux emojis dans leur sens apparent (le légume et le fruit) sont extrêmement minoritaires : mon petit côté loyal-psychorigide me fait dire au lieu de détourner de leur usage ces pauvres aliments qui n'y sont pour rien, il faut créer des emojis pour le pénis et la paire de fesses, et évidemment bien d'autres pouvant représenter toutes sortes de pratiques sexuelles comme on en a créé pour toutes sortes d'aliments : l'intention de les utiliser est évidente, et c'est désolant que notre société soit restée à un niveau de pudibonderie telle qu'on éprouve le besoin de métaphores de ce genre (et quand on voit que, par exemple, des emojis gay ont provoqué une réaction internationale, on se dit qu'on n'est pas rendus).

Au sujet du détournement de caractères, je devrais sans doute lier, quelque part dans cette entrée, une étude — un peu vieille — de Barry Kavanagh intitulée A Contrastive Analysis of American and Japanese Online Communication: A Study of UMC Function and Usage in Popular Personal Weblogs, que j'avais lue il y a longtemps (mais je ne me rappelle plus exactement ce qu'en avais tiré, donc je ne fais que la mentionner au passage).

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Il faut bien sûr que je dise un mot sur les questions de diversité dans les emojis dans Unicode.

Quand les emojis de personnes sont arrivés notamment sur les téléphones Apple, ils ressemblaient à ça : tous les emojis représentant des humains (non symbolisés façon émoticônes) étaient ostensiblement blancs même si c'est la couleur de peau d'une petite minorité de l'humanité (sauf, bizarrement, U+1F473 MAN WITH TURBAN soit ‘👳’, ainsi que U+1F472 MAN WITH GUA PI MAO soit ‘👲’) ; et ceux qui n'étaient pes explicitement désignés de genre masculin ou féminin étaient genrés selon des clichés courants (même si ce n'était pas totalement clair, le U+1F46E POLICE OFFICER, ‘👮’, apparaissait plus masculin que féminin, en plus d'être blanc).

Des efforts ont ensuite été faits pour remédier à ce problème (qui était d'ailleurs plutôt de la faute des concepteurs des dessins que de celle d'Unicode, les dessins et descriptions duquel sont passablement neutres). Le point positif est qu'on est arrivé à une meilleure diversité (même si le résultat reste assez perfectible) ; et on l'a fait en utilisant des combinants ou autres séquences de caractères pour éviter de consommer des centaines de codepoints Unicode. Le point négatif est qu'on y est arrivé au prix de solutions ad hoc et bancales qui n'obéissent à aucune cohérence.

Résultat, certains emojis peuvent faire varier la couleur de la peau, d'autres non ; certains peuvent faire varier la couleur des cheveux, d'autres non ; certains peuvent faire varier le genre de la personne représentée, d'autres non ; certains admettent une variante de genre non spécifié, d'autres non ; et tout ça essentiellement sans aucune logique. Par exemple, on a le droit dans Unicode à une personne de sexe indéterminé ayant des cheveux blonds (U+1F471 PERSON WITH BLOND HAIR pour ‘👱’), qui peut d'ailleurs avoir la peau noire (U+1F471 PERSON WITH BLOND HAIR + U+1F3FF EMOJI MODIFIER FITZPATRICK TYPE-6 pour ‘👱🏿’), mais si on veut que cette personne ait des cheveux roux, alors on est obligé de décider si c'est un homme (U+1F468 MAN + U+200D ZERO WIDTH JOINER + U+1F9B0 EMOJI COMPONENT RED HAIR pour ‘👨‍🦰’) ou une femme (U+1F469 WOMAN + U+200D ZERO WIDTH JOINER + U+1F9B0 EMOJI COMPONENT RED HAIR pour ‘👩‍🦰’), et là aussi on peut faire varier la couleur de la peau mais ce n'est pas obligatoire. De même, un policier a le droit d'être de genre indéterminé (même si j'ai déjà signalé que U+1F46E POLICE OFFICER, ‘👮’, a tendance à ressembler à un homme), comme il peut être un homme spécifiquement (U+1F46E POLICE OFFICER + U+200D ZERO WIDTH JOINER + U+2642 MALE SIGN + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 pour ‘👮‍♂️’) ou une femme spécifiquement (U+1F46E POLICE OFFICER + U+200D ZERO WIDTH JOINER + U+2640 FEMALE SIGN + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 pour ‘👮‍♀️’) ; mais un juge doit forcément être un homme (U+1F468 MAN + U+200D ZERO WIDTH JOINER + U+2696 SCALES + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 pour ‘👨‍⚖️’) ou une femme (U+1F469 WOMAN + U+200D ZERO WIDTH JOINER + U+2696 SCALES + U+FE0F VARIATION SELECTOR-16 pour ‘👩‍⚖️’) ; et on remarquera que la manière dont on spécifie le genre est complètement différent pour le policier et pour le juge. S'agissant des policiers et juges, on peut faire varier la couleur de la peau mais pas celle des cheveux. Quel chaos !

L'idée de base pour la représentation des couleurs de peau pour les emojis humains me paraît plutôt bonne sur le principe :

  • il y a une version « de base » qui doit correspondre à une personne de couleur de peau indéterminée et être représentée graphiquement par une couleur de peau délibérément irréaliste (du genre, gris, vert ou bleu — malheureusement, c'est plutôt le jaune façon Simpsons qui a été choisi, je vais revenir là-dessus) ;
  • on peut spécifier une couleur de peau particulière à l'aide de modificateurs spéciaux (en l'occurrence U+1F3FB EMOJI MODIFIER FITZPATRICK TYPE-1-2 à U+1F3FF EMOJI MODIFIER FITZPATRICK TYPE-6).

J'apprécie le fait qu'on puisse mais qu'on ne doive pas spécifier la couleur de la peau. Malheureusement, il y a plein de problèmes en pratique :

  • Pour éviter de rentrer dans le débat épineux de ce que doivent être les couleurs de peau représentables (et risquer de finir par normaliser des classifications racistes), Unicode a choisi d'utiliser la classification de Fitzpatrick issue de la dermatologie, qui a sans doute un intérêt scientifique mais ne correspond ni vraiment à l'idée qu'on se fait spontanément ou culturellement de la couleur de la peau, encore moins du type ethnique, ni à ce que les emojis effectivement affichés indiquent ; et notamment, ceux qui cherchent à représenter un type ethnique particulier, par exemple, chinois han, ne vont pas trouver leur bonheur ;
  • ceci est compliqué par le fait que les fournisseurs d'emojis ont utilisé pour version « de base » (et donc censée correspondre à une couleur de peau irréaliste, cf. ci-dessus), plutôt que le vert ou le bleu, un jaune « Simpsons », certes irréaliste, mais qui (a) est utilisé dans les Simpsons pour représenter des blancs, et (b) peut donner l'impression qu'elle est censée représenter un type ethnique asiatique ;
  • concrètement, il semble que quasiment personne n'utilise le modificateur U+1F3FB EMOJI MODIFIER FITZPATRICK TYPE-1-2 (censé représenter les couleurs de peau les plus claires), parce que les blancs s'imaginent systématiquement être la couleur de peau par défaut et/ou parce qu'ils ne tiennent pas à rappeler qu'ils sont blancs — ceci n'est pas un problème d'Unicode, bien sûr, mais cela révèle encore une fois quelque chose sur l'interprétation de la version « de base ».
  • Indépendamment de tout ça, les modificateurs de couleur de peau ne sont pas utilisables sur tous les emojis représentants des humains mais seulemnt sur ceux qui avaient initialement été représentés comme blancs par Apple, et notamment, pas sur les émoticônes : ainsi, une émoticône comme U+1F600 GRINNING FACE, ‘😀’, sera forcément d'une couleur « de base » (typiquement d'un jaune artificiel) et on ne peut pas la changer. Autrement dit, Unicode n'a pas su trancher entre la logique « les emojis représentant des humains sont des abstractions, on doit leur donner une couleur de peau neutre (c'est-à-dire irréaliste) et/ou un dessin complètement stylisé » et la logique « les emojis représentant des humains doivent être des dessins raisonnablement fidèles (par exemple de la personne qui s'exprime) dont il s'agit de pouvoir faire varier librement les caractéristiques visibles », et on se retrouve avec une solution incroyablement illogique où les caractéristiques variables dépendent de façon aléatoire de l'emoji. (À ce sujet, voir ce fil Twitter et les différentes discussions qui en partent, par exemple celle-ci.)

Pour ce qui est du genre, comme je le dis ci-dessus au sujet des policiers et des juges, la même logique (qui aurait voulu que, pour chaque activité ou profession, on ait un emoji de genre indéterminé et la possibilité de le rendre spécifiquement masculin ou spécifiquement féminin) n'a pas été appliquée : dans certains cas il y a bien une version non-genrée, dans d'autres il n'y a pas, et surtout, il n'y a absolument aucune logique (en gros cela dépend de si l'emoji était représenté dès Unicode 6.0 par un caractère spécifique ou si on l'a fabriqué plus tard avec d'une séquence commençant par U+1F468 MAN ou U+1F469 WOMAN ; or il n'y a pas de caractère PERSON).

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À un certain niveau, on doit forcément se demander si Unicode était bien l'endroit où mettre tout ça. Indubitablement, cela pose d'énormes problèmes. Le répertoire d'objets, de plantes et d'animaux qui figurent dans les emojis d'Unicode laisse inévitablement poser la question de savoir jusqu'où on mettra la limite tant la liste des candidats possibles est essentiellement infinie. La liste actuelle me fait penser à ce passage que j'aime beaucoup de Through the Looking-Glass :

The shop seemed to be full of all manner of curious things—but the oddest part of it all was, that whenever she looked hard at any shelf, to make out exactly what it had on it, that particular shelf was always quite empty: though the others round it were crowded as full as they could hold.

Je veux dire qu'on a toujours l'impression qu'il y a toutes les choses de la Création sauf justement l'emoji qu'on recherchait.

Mais le vrai problème, finalement plus insidieux que la nécessité de faire un choix arbitraire des bestioles qui entreront ou non dans le Standard, c'est qu'Unicode se retrouve dans la position vraiment délicate de devoir faire ce choix (avec toutes les ramifications politiques et culturelles qu'il peut impliquer). Et des spécialistes de langues et de systèmes d'écriture, ni des informaticiens, ne sont pas forcément les mieux placés pour prendre de telles décisions.

Quelqu'un m'avait proposé le point de vue différent suivant (avec lequel je ne suis finalement pas d'accord, mais qui est intéressant et pertinent et mérite d'être signalé) : considérer que les emojis ne sont pas du texte mais du texte formaté. C'est-à-dire que leur place n'est pas avec les lettres de l'alphabet ou les signes de ponctuation, mais avec les marquages comme gras, italiques, souligné, couleur rouge, centré, et ainsi de suite, ce qui se représente typiquement, en informatique, par un langage à balises comme du HTML (donc le système de <d:smiley-smile /> que j'utilise sur ce blog serait dans l'esprit de cette solution).

Il y a essentiellement trois raisons pour lesquelles je ne suis pas d'accord.

La première est sémantique : j'ai essayé d'expliquer plus haut en quoi au moins les émoticônes se rapprochent plus de la ponctuation que de décorations typographiques ; et les emojis peuvent aussi se rattacher à un système d'idéogrammes, ce qu'ils sont partiellement, et si on accepte qu'Unicode encode des dizaines de milliers d'idéogrammes chinois (dont, rappelons-le, une énorme partie doit apparaître une et une seule fois dans tout le corpus disponible), il n'y a pas de raison de ne pas accepter des idéogrammes d'invention plus récente.

La seconde raison pour moi de rejeter l'idée que les emojis seraient du texte formaté et non du texte simple est plutôt syntaxique : la notion de texte formaté, pour moi, a une structure globalement récursive, on le représente comme des balises imbriquées traduisant des modifications de régions d'un texte brut : ceci ne correspond pas à la façon dont on pense les emojis, qui ne sont pas une modification par rapport à un texte de base, et qui ne peuvent pas s'imbriquer (whatever that would mean).

Enfin, ma troisième raison est pragmatique : la représentation informatique du texte formaté est un échec monumental : il n'est toujours pas possible de copier-coller du texte formaté (par exemple avec des mots en gras et en italique) de manière à ce que ça marche partout (du style : SMS, Twitter, les commentaires de tous les sites qu'on peut imaginer, — ce genre de choses), il n'y a guère que dans les mails que Madame Michu peut utiliser du texte formaté, et même là, ça marche mal et la solution adoptée est mauvaise et pose toutes sortes de problèmes de sécurité (parce qu'avec le texte formaté, faute de standard minimal clair, on a inclus tout HTML, donc les images, le JavaScript et tout ce qui va avec) ; alors qu'Unicode a plutôt été une réussite pour ce qui est de permettre, et de permettre de copier-coller, tout ce qu'il contient en n'importe quel endroit où du texte est accepté. Donc, à force, j'ai tendance à dire que la communauté informatique a prouvé qu'elle était incapable de mettre en place un système de texte formaté qui Juste Marche et qu'il ne faut plus miser là-dessus : au contraire, même, j'en viens à espérer qu'Unicode se décide à inclure des caractères du genre début de gras et début d'italiques (on a déjà des caractères qui s'imbriquent, pour la gestion de la directionnalité, et ça ne marche pas si mal, y compris dans les interactions avec le HTML qui peut faire double emploi).

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(jeudi)

Mai s'en va — et je vais déménager

J'ai failli ne pas écrire du tout d'entrée dans ce blog pour le mois de mai, et en profiter pour tester à cette occasion si mon moteur de blog ne bugguait pas dans cette circonstance. (Je pense que si, en fait : rien de grave, mais il y aurait probablement à certains endroits un lien vers une page inexistante.) L'occasion de placer un jeu de mot nul sur le nom de la Première ministre britannique.

Une partie de cette inactivité bloguesque est due à un effet psychologique dont je tombe régulièrement victime : je commence à écrire une entrée sur un sujet qui m'intéresse (c'est-à-dire, plus exactement, qui m'intéresse au moment où je la commence), l'écriture de cette entrée prend (comme toujours !) beaucoup plus de temps que prévu, je me rends compte que le sujet m'intéresse de moins en moins à mesure que le temps passe, mais en même temps je n'ai pas envie de tout abandonner ou mettre de côté sine die, du coup je procrastine, l'écriture de cette entrée avance de plus en plus lentement et prend de plus en plus de temps pour des additions de plus en plus minuscules, surtout que je dois régulièrement tout relire pour me rappeler où j'en suis, et le comportement asymptotique n'est pas clair. (En l'occurrence, c'est une entrée sur les emojis et les smileys, et j'en suis à me demander mais pourquoi ai-je commencé à écrire ça ? ce que je raconte n'a aucun intérêt, en fait. Bon, je pense que je vais quand même la publier après celle-ci, quoique peut-être pas en mai.)

Mais je peux aussi prétexter que j'ai été pris par plein d'autres choses (ne serait-ce que par plein de choses que j'avais mises de côté pendant que j'avais des cours à enseigner et qui, finalement, me prennent à peu près autant de temps que si j'avais ces cours).

Le poussinet et moi allons déménager — mais sans changer d'adresse. C'est-à-dire que nous restons dans le même immeuble, nous allons juste monter de deux étages : un de nos voisins vend son appartement, qui fait 90m² (contre 40m² pour celui que nous occupons actuellement et dont je suis propriétaire depuis 1998), et nous venons de signer la promesse de vente (enfin, pour ce qui nous concerne, d'achat). J'aurai certainement l'occasion d'en reparler, mais c'est assurément une décision lourde et stressante à prendre, même s'il y a peu de doute que ce soit la bonne. Nous sommes vraiment à l'étroit dans notre appartement actuel, dont j'avais déjà bien occupé l'espace avant que le poussinet s'y installe aussi, et il est impossible, par exemple, d'y inviter des amis à manger ; en outre, cet appartement est sombre.

Cela faisait longtemps que nous envisagions vaguement de bouger, mais nous ne voulions pas quitter le quartier (de la Butte aux Cailles), et par ailleurs j'étais terrifié à l'idée d'acheter ailleurs et de découvrir que les voisins dans l'immeuble sont bruyants (chose qu'il est quasi impossible de savoir à l'avance juste en visitant). Nous nous étions déjà plusieurs fois dit que l'idéal serait de racheter dans le même immeuble, que nous connaissons bien, dont nous savons que la copropriété fonctionne bien et que les habitants sont tranquilles et l'isolation phonique plutôt bonne : je disais même que c'était le meilleur immeuble du monde à mes yeux, — parce que je ne veux pas vivre ailleurs que Paris, que la Butte aux Cailles est un quartier exceptionnel par ses restaurants et commerces mais aussi la proximité d'un centre commercial extrêmement pratique, et aussi son accès fort commode à l'autoroute A6, et que nous sommes dans la seule rue sur la Butte aux Cailles qui soit vraiment tranquille mais quand même bien située pour rejoindre le métro (et le centre commercial), et que notre immeuble est incontestablement le meilleur immeuble de la rue, — donc, le meilleur immeuble de la meilleure rue du meilleur quartier de la meilleure ville du monde (et tous ceux qui ne sont pas d'accord ont droit à leur opinion mais ils ont tort). 😁

D'un autre côté, ça reste une décision vraiment lourde : je passe des heures à réfléchir pour dépenser 500€ et il s'agit, là, que chacun de nous mette presque mille fois plus, en n'ayant quasiment pas le temps de réfléchir parce que dans l'immobilier il faut sauter sur les offres avant qu'elles s'envolent, surtout dans le meilleur immeuble du monde. Je ne vais pas m'attarder sur l'aspect financier (rappelons quand même que les prix parisiens sont tellement cinglés qu'un appartement y coûte, presque partout, plus cher que sa surface intégralement tapissée de billets de 100€, et dans certains endroits, autant que l'équivalent en billets de 200€). Mais même au-delà de l'aspect financier, et même pour rester dans le même immeuble, déménager reste une opération assez lourde, en tout cas pour quelqu'un comme moi qui suis à la fois extrêmement casanier et aux antipodes du mode de vie minimaliste. Déjà les formalités immobilières elles-même sont un cauchemar pour le paperassophobe que je suis : elles me font penser à ces jeux d'aventure sur ordinateur où votre but est d'accomplir une tâche pour laquelle il vous faut réunir trois objets magiques (du genre : le Livre de la Vérité, le Cierge de l'Amour et la Cloche du Courage), et pour chacun de ces objets il faut accomplir une sous-quête qui demande elle-même de rassembler d'autres objets, et ainsi de suite à tel point qu'on se demande si cela termine un jour. (Pour accomplir la quête « prêt immobilier », vous devez accomplir la sous-quête « transfert de votre compte vers la banque en question » et la sous-sous-quête « rendez-vous avec un conseiller bancaire », et rassembler les objets suivants : promesse de vente, deux évaluations immobilières du bien actuel, liste de tous vos comptes ouverts avec cinq derniers relevés de chacun, trois derniers bulletins de salaire, etc. — pour obtenir l'objet « promesse de vente », vous devez d'abord, etc., etc.) Bon, je ne vais pas plus m'étendre là-dessus parce que c'est invraisemblablement chiant, mais, voilà, c'est invraisemblablement chiant. Et je suis sûr que le déménagement le sera aussi, avec ses autres sous-quêtes comme « persuader EDF de migrer l'abonnement d'une adresse à la même adresse » ou « persuader Orange de rouvrir la ligne téléphonique traditionnelle sur fil de cuivre qui a certainement été fermée pour mettre la fibre » (cette épreuve-là, à mon avis, elle est tout simplement impossible).

Et puis, comme on n'a rien sans rien, on va perdre le jardin avec les gentils pioupious et les gentilles nabeilles. (Jardin qui est juste un champ de ronces, certes, mais c'est joli, en fait, les fleurs de Rubus fruticosus, les Apis mellifera aiment ça ; et nous avons la visite de divers Passer domesticus et d'occasionnels Parus major, et il y a un couple de Columba palumbus et peut-être un autre de Turdus merula qui ont fait leur nid dans les Thuja occidentalis(?).) Les agents immobiliers, d'ailleurs, s'extasient en voyant notre jardin, même si au final ils ont du mal à nous dire combien il vaut sur le marché (c'est « atypique »).

Je n'ai toujours pas passé mon permis moto (j'en suis à 21h de leçon en circulation), mais il y a un progrès, c'est que j'ai maintenant une date pour le passer (et un lieu : ce sera à Gennevilliers, le même endroit où j'ai déjà passé le plateau). Comme il est évident pour quiconque comprend la psychologie du David Madore, la veille du jour où l'auto-école m'a appelé pour me proposer cette date, je me plaignais sans arrêt que je suis hyper prêt à le passer, ce permis, il est vraiment temps qu'on me présente, et c'est abusé de me faire traîner autant ; et juste après le coup de fil, je me suis dit : aaah, mais je ne suis pas prêt du tout ! (et de me mettre à regarder frénétiquement à quoi ressemblent les environs de Gennevilliers sur Google Street View ; tiens, à votre avis, qu'est-ce que c'est que ces bandes blanches transverses à la chaussée, là ? des faux ralentisseurs ?).

Il faut dire que les moniteurs sont doués pour nous mettre la pression (pour une épreuve dont je rappelle qu'elle a eu un taux de réussite de 91% en 2017 au niveau national…), en nous racontant toutes sortes d'erreurs que leurs élèves passées ont faites ou toutes sortes de méchancetés des inspecteurs, en affirmant que leur taux de réussite est moins bon en circulation qu'au plateau (affirmation qui, je le répète, me semble assez suspecte) ; ou, dernièrement, en nous expliquant que, en prévision de la réforme du permis qui doit intervenir début 2020, les inspecteurs ont reçu la consigne officielle de préparer le terrain en étant désormais beaucoup plus sévères sur l'épreuve de circulation : là non plus, je ne sais pas si je dois croire ce genre de choses. Enfin, on nous a mis en garde que, si nous échouions, les délais pour une nouvelle présentation étaient très longs parce que les centres d'examen sont débordés (et qu'on privilégie les premiers passages). Je ne sais pas si c'est un bon calcul de stresser les candidats comme ça (d'un autre côté, ils disent quand même qu'ils ne présentent que des élèves dont ils sont sûrs qu'ils sont prêts). Mais pour ne pas en ajouter au niveau stress, je n'en dis pas plus sur ma date de passage (comme ça, si j'échoue, je pourrai passer quelques jours à bouder dans mon coin sans qu'on me demande sans arrêt alors, ce permis, tu l'as eu ?).

Mise à jour : alors, je ne l'ai pas eu.

Sinon, toujours au rayon « hum, est-ce que je vais être à la hauteur, moi ? », je vais, pour la première fois, co-encadrer, avec un collègue et ami, la thèse d'un doctorant — du moins si nous arrivons ensemble à remplir les sous-quêtes administratives pour obtenir une allocation et faire l'inscription en doctorat. Je n'en dis pas plus sur le sujet, ni sur l'identité de l'étudiant ou de l'autre encadrant, au moins tant que ce n'est pas officiellement public (le but de ce blog est de raconter ma vie mais je préfère être prudent quand il s'agit de parler de celle des autres). Si je m'inquiète de savoir si je serai apte, c'est parce que je sais que j'ai souvent du mal à évaluer correctement à la fois l'intérêt et la difficulté d'une question de recherche en maths ; mais c'est aussi parce que j'ai moi-même eu un directeur de thèse hors de pair, non seulement par sa culture mathématique riche et profonde mais aussi par la patience dont il a fait preuve avec le thésard procrastinateur et pas toujours très fiable que j'étais : inévitablement, je me demande si je suis à même de continuer sa filiation académique (cf. ici).

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(dimanche)

Les cours de conduite commencent à m'user psychologiquement

Méta : Cette entrée, où je prouve encore une fois mon super-pouvoir de dire en 5000 mots ce qui tiendrait facilement en 500, est un peu un mélange de calimérisme (bouh hou hou, je suis nul et le monde est vraiment trop zinjuste) et de réflexions disparates (généralement cachées dans les abondantes notes) mais que j'espère un peu plus intéressantes, sur l'apprentissage de la conduite. Il est question de mon permis moto, mais beaucoup de ce que je dis est applicable aussi à quelqu'un qui passerait le permis B (ou, je suppose, C ou D) : vers la fin, je donne d'ailleurs quelques idées qui pourraient peut-être resservir à d'autres, sait-on jamais.

Quand je me suis inscrit au permis moto, je me doutais que ce serait sans doute long et difficile, et que j'en baverais : (a) parce que j'avais exactement zéro expérience des deux-roues motorisés, (b) parce que je ne suis plus tout jeune pour commencer, (c) parce que la moto n'est pas réputée pour être particulièrement facile, et (d) parce que je venais d'en baver pour le permis voiture et que les mêmes causes produisent probablement les mêmes effets. Bref, j'étais conscient de cette possibilité, j'étais bien conscient que quand le test psychotechnique complètement bidon mais légalement obligatoire préliminaire à la formation m'a prédit 20–35 heures de formation, ce n'était rien d'autre qu'un test complètement bidon mais légalement obligatoire, et je n'ai pas été surpris de mettre cinq mois (et 87 heures de formation) à obtenir l'épreuve de plateau (= épreuve hors circulation).

En revanche, s'agissant de l'épreuve de circulation (qui est essentiellement la même[#] qu'au permis B, mais sur une moto au lieu d'être dans une voiture) j'avais un espoir raisonnable que ce serait plutôt facile. Au moins une fois assimilés les quelques points de circulation spécifiques à la moto (le véhicule étant plus étroit, on ne se place pas toujours bêtement au centre de sa voie ; on cherche à se dégager autant que possible de toute proximité avec un poids lourd, et surtout à ne pas rester derrière ; en contrepartie, l'exigence de respect des limitations de vitesse est moins strict, surtout quand il s'agit, justement, de se dégager d'une situation possiblement dangereuse), et évidemment, des aspects de maniement du véhicule qui n'ont pas été vus pendant la préparation au plateau (comment gérer un rond-point, prendre un virage avec plus ou moins de visibilité, comment démarrer en côte ou tourner en pente, etc.), mais en tout cas, rien d'insurmontable.

[#] Sauf qu'évidemment l'inspecteur est dans une voiture (conduite par le moniteur-accompagnateur) et donne ses instructions par radio via une oreillette. Il y a d'autres petites différences, mais elles sont mineures (le nombre de de compétences à valider et donc de points de notation n'est pas le même : il n'est pas demandé de manœuvre, et les vérifications techniques ont été traitées lors de l'épreuve de plateau).

Pourquoi penser que ce serait plutôt facile ? D'abord parce que « tout le monde le dit ». Tout le monde, c'est-à-dire plusieurs amis qui ont passé le permis A ou A2 et qui ont tous décrit l'épreuve de circulation comme une sorte de formalité, ou encore des avis variés mais globalement concordants qu'on trouve en ligne (au pif, celui-ci). Ensuite parce que le taux de réussite est (au niveau national en 2017) de 91% pour l'épreuve de circulation contre 64% pour l'épreuve de plateau (pour comparaison, c'est 57% pour le permis voiture ; source ici, tableau page 22 [numérotée 21] du PDF) : une épreuve avec 91% de taux de réussite (même 92% en première présentation) en 2017 ne donne pas l'impression d'être outrageusement sélective[#2]. • Une bonne partie de cette facilité doit venir du fait que beaucoup des candidats au permis A2 dont déjà le permis B, mais même sans ça, si on regarde le taux de réussite au permis A1 (qui est exactement comme le permis A2 mais pour des motos de ≤125cm³ et peut être passé dès 16 ans, ce qui fait que ceux qui le passent n'ont presque jamais un autre permis), il est encore de 80%, suggérant que l'épreuve en elle-même est moins exigeante que le permis voiture ; une raison que j'ai entendu avancer à ce sujet est que les inspecteurs ne sont généralement pas eux-mêmes motards[#3] et s'en foutent un peu (voire, bavardent juste avec le moniteur-accompagnateur), ou simplement qu'ils ne voient pas aussi bien que s'ils étaient assis à côté du candidat et donnent quelque bénéfice du doute au candidat. • Mais bon, le fait est que j'ai obtenu mon permis B (et même si l'apprentissage a été douloureux, je l'ai quand même eu du premier coup et avec quasi le maximum des points), et j'ai fait attention, depuis, à conduire suffisamment pour, au strict minimum, maintenir mon niveau, à ne pas prendre de mauvaise habitude, et à respecter scrupuleusement le Code de la route. (Et mon poussinet trouve qu'effectivement je conduis mieux maintenant qu'il y a un an. Même, je n'écrase pas les piétons, c'est dire ! 😉) • Et puis, il y a une différence de motivation, qui au moins ne devrait pas nuire[#4] : j'ai passé le permis B plus par nécessité ou obligation sociale, je voyais ça comme une corvée et je ne prends aucun plaisir à conduire une voiture ; alors que je passe le permis A2 largement parce que j'en ai envie, et j'ai pu constater que (quand le temps est propice…) c'est vraiment agréable de rouler en moto. Et comme corollaire de la différence de motivation, une différence d'application (je vais revenir sur la manière dont je m'applique).

[#2] Argument à prendre avec des pincettes, évidemment, puisque les auto-écoles décident quand présenter les candidats… la préparation pourrait être beaucoup plus longue et difficile et donner quand même un taux de réussite meilleur à l'épreuve finale. D'ailleurs, le permis D (bus/car) a effectivement un taux de réussite supérieur au permis B (voiture) et personne ne s'imagine que conduire un bus est plus facile que conduire une voiture (ma belle-mère, qui a ce permis D, confirme d'ailleurs). Mais quand même, l'épreuve de circulation du permis A2 a le plus haut taux de réussite de tous ceux qui sont inscrits dans le tableau auquel je me réfère, ça doit bien traduire quelque chose. • D'autre part, il faut quand même signaler qu'il y a des différences très importantes entre départements : le taux de réussite à l'épreuve de circulation du permis A2 en 2017 avait beau être de 91% au niveau national, il était seulement de 88% pour l'Île-de-France, et de 79% pour Paris (j'aimerais en savoir plus sur les causes de ces disparités).

[#3] Je crois quand même comprendre qu'ils ont eux-mêmes l'obligation de passer le permis A (donc A2 maintenant ?) (cf. cette page ou celle-ci, j'ai la flemme de chercher quelque chose de plus officiel). Ils n'ont d'ailleurs pas l'air d'avoir d'obligation de passer les permis C, D et *E, en revanche : je ne sais pas si ceux qui font passer ces permis-là doivent eux-mêmes l'avoir.

[#4] Ça faisait partie de l'expérience (pas très scientifique) de tester si la motivation joue dans l'aptitude à réussir. Ma conclusion provisoire, c'est que je n'ai pas vraiment l'impression. Du coup, je peux le dire à ceux qui envisagent de passer un permis mais qui voient ça comme une corvée : ce manque de motivation ne vous compliquera probablement pas spécialement la tâche (qui peut être difficile pour d'autres raisons, bien sûr, comme elle l'a été pour moi).

Bref, il y avait un certain nombre de raisons de penser (prudemment !) que ce serait raisonnablement facile, ou au moins que j'aurais fait le plus dur.

Sauf que non, ça n'a pas vraiment l'air parti pour : j'ai l'air d'avoir gagné un nouveau tour pour la case « cancre ». Et là, je commence un petit peu à trouver ça usant[#5] d'accumuler les heures de formation pour patauger dans une médiocrité dont je cherche à identifier la cause. Bon, pour l'instant j'en suis à 14h de conduite (7 leçons de chacune environ 2h de conduite effective[#6]) sans compter la circulation que j'avais déjà faite en allant et en revenant du plateau lors de la préparation à cette épreuve (que j'estime à pas loin de 20h, mais bon, c'est toujours le même trajet) : ce n'est pas encore affolant, surtout que le minimum légal semble[#7] être de 12h, mais c'est surtout parce que mes progrès sont douteux que c'est un peu décourageant.

[#5] J'ai la chance de ne pas avoir de problème côté financier, parce que les heures commencent à chiffrer. Mais juste pour le temps consommé, ce n'est pas négligeable non plus.

[#6] Pour rentabiliser le temps, le mode de fonctionnement des cours de circulation de mon auto-école est qu'on part pendant 3 ou 4 heures à 3 ou 4 élèves à tourner sur 2 motos (avec un changement toutes les heures environ) : donc deux élèves conduisent pendant que l'autre ou les deux autres sont dans la voiture avec le moniteur (et peuvent donc observer et écouter ses commentaires, ce n'est pas du temps complètement perdu). L'avantage est qu'on se fatigue moins que si on conduisait tout le temps et qu'on peut aller plus loin que si les leçons duraient vraiment deux heures. L'inconvénient est qu'il faut vraiment bloquer tout son après-midi ou toute sa matinée.

[#7] J'écris seulement semble parce c'est un peu confus : la base juridique que j'ai trouvée est l'arrêté du 24 juin 1992 relatif à la formation à la conduite des motocyclettes et des motocyclettes légères qui d'après Legifrance est toujours en vigueur, mais qui ne semble pas avoir été mis à jour pour tenir compte de la progressivité du permis moto (on ne peut plus passer le permis A directement, seulement le A2), et par ailleurs je ne sais pas bien comment interpréter la phrase la durée minimale de la formation pratique à la conduite de ces véhicules est de vingt heures, dont huit hors circulation et douze sur une voie ouverte à la circulation publique (s'il faut juste comprendre de huit heures hors circulation et de douze heures en circulation, pourquoi avoir précisé le total ? le texte semble dire x≥8 et y≥12 et x+y≥20 du coup je me demande à quoi sert le dernier).

Je ne sais pas quel est le nombre moyen réel d'heures de formation à la circulation des candidats qui obtiennent le permis, et les statistiques ne sont pas faites par qui que ce soit, mais ce fil de discussion d'un forum suggère qu'il y a énormément de variations, même en-deçà des 12h légalement exigées (je suis quand même un peu scié qu'un formateur moto prétende que ses élèves font typiquement entre 2 et 4 heures — et à lire le fil, je ne suis pas le seul). Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'on donne le droit de conduire une moto de ≤125cm³ aux titulaires du permis B (depuis au moins 2 ans) après seulement 7h de formation incluant théorie, maniabilité pratique et conduite sur route, et je ne vois pas vraiment de raison de croire que la circulation soit spécialement plus simple avec une 125cm³ qu'avec une 500cm³.

Autant pour l'épreuve de plateau il y avait une mesure assez objective pour mesurer si j'étais prêt (à savoir, la réussite aux exercices demandés, qui ont des critères plutôt nets et laissant très peu de part à l'appréciation), autant pour l'épreuve de circulation, je ne peux que m'en remettre à ce que disent mes moniteurs. Je fais des fautes, mais il n'est pas toujours évident d'en estimer la gravité (« faute » ne veut pas dire faute éliminatoire à l'examen : ça peut être simplement de ralentir sans raison valable, ce qui n'est quand même pas un motif d'ajournement ; voir cette liste ou celle-ci[#8] pour un classement des erreurs selon la gravité — c'est pour le permis B mais les critères pour le A2 sont sans doute identiques ; ou parfois il y a une marge d'appréciation considérable dans ce qui constitue la faute éliminatoire[#9]). La part de hasard dans l'épreuve (due à la fois aux différences entre examinateurs et simplement aux circonstances rencontrées sur le trajet) a l'air assez énorme.

[#8] Dont on aimerait bien savoir quelle est la source officielle !, parce que je ne l'ai pas trouvée.

[#9] Je pense au cas de la gêne des autres usagers, qui est éliminatoire, mais évidemment il faut se demander ce que signifie gêne. La page que je viens de lier dit plus précisément : absence totale de prise d'informations conduisant à une mise en danger ou une gêne de la circulation des autres usagers — ce qui suggère que c'est un peu plus restreint que ça. Autre exemple : tout à l'heure, mon moniteur a reproché a un autre élève un arrêt injustifié à l'entrée d'un giratoire et lui a rappelé qu'un arrêt injustifié était éliminatoire ; mais là, il n'y avait personne à l'horizon donc ce n'était pas un arrêt non justifié causant une gêne ou un danger.

Forcément, les auto-écoles ont beaucoup d'incitations à surpréparer leurs élèves : primo, ça leur fait plus d'heures (payées), secundo, ça améliore leur taux de réussite publiquement affiché[#10], tertio, ça leur évite de représenter des candidats (en cas d'échec) qui leur coûtent des places de présentation et retardent les autres candidats, et quarto, ça peut même améliorer la satisfaction des élèves sur l'effet je l'ai eu du premier coup. (Évidemment, il y a quand même le mécontentement des élèves trouvant leur formation trop longue qui contrebalance un peu : mais, comme moi, ces élèves ne peuvent pas vraiment juger objectivement leurs chances de réussite autrement qu'à travers ce que disent les moniteurs, lesquels sont toujours capables de trouver une raison pour expliquer qu'on peut mieux faire. Je ne les accuse pas de le faire, mais s'ils le veulent, ils trouveront toujours quelque chose à redire[#11].)

[#10] Il y a un certain mystère qui plane aussi au sujet de ce chiffre. Un de mes moniteurs moto a laissé entendre qu'ils avaient un taux de réussite plus bas à l'épreuve de circulation qu'à l'épreuve de plateau, ce qui me paraît quand même très difficile à croire au regard du 91% versus 64% au niveau national. Je me demande si c'est du bluff, et si ça ne l'est pas, ça mérite une sérieuse explication. La communication officielle a toujours l'air de mal séparer les deux épreuves des permis qui ont les deux (c'est-à-dire, tous sauf le B), donc il est difficile d'en savoir plus : par exemple cette page (là aussi, on aimerait connaître sa source…) indique un taux de réussite de 83% sur 233 candidats au permis A2 pour mon auto-école, et je me demande si c'est pour la circulation ou si c'est une moyenne dénuée de sens entre les deux épreuves (et du coup, je me demande même si les 233 « candidats » ne sont pas, en fait, 233 présentations au total, toutes épreuves confondues, parce que ça me semble quand même beaucoup — en tout cas, le chiffre est vraiment mal expliqué). Dans son bilan 2016, la DRIEA [Île-de-France] donne des chiffres de taux de réussite au permis moto qui, en les comparant avec ceux de la Sécurité Routière, apparaissent mélanger les épreuves de plateau et de circulation. Pfff…

[#11] À ce sujet, il y a des situations en conduite qui tiennent un peu du catch-22 : plusieurs règles entrent en conflit et il faut choisir rapidement laquelle écarter pour résoudre le conflit (du style, j'ai un obstacle sur ma route qui bloque la visibilité ou avec une ligne continue, je ne peux donc ni le franchir ni m'arrêter indéfiniment ; ou bien : je dois me mettre sur telle file pour tourner à gauche ou à droite, mais les voitures arrêtées sur le marquage m'empêchent de voir les flèches, et une fois que je les découvre, je ne suis pas au bon endroit).

Mais à défaut de pouvoir comparer mon niveau à l'absolu de l'examen, je peux au moins essayer de le comparer à celui des autres élèves (puisque, contrairement au permis B, les leçons ne sont pas individuelles, voir la note #6 ci-dessus) : et là, je suis quand même un peu agacé, parce que d'un côté je constate que les moniteurs ne me font pas plus de reproches qu'aux autres, voire, m'en font plutôt moins (estimation à la louche, je précise, et pas forcément pertinente), mais de l'autre, j'ai eu droit à des propos comme même David, il finira bien par l'avoir, ce permis (c'est moi qui souligne), ce que, même si j'ai moi-même tendance à en blaguer, je trouve d'un manque de tact et de professionnalisme un peu consternant de la part du formateur, surtout quand c'est dit à tout le petit groupe (et je suis, bien sûr, trop timide pour protester sur le coup). Or je vois défiler les autres élèves qui ont déjà une date d'examen de planifiée, et qui ne me paraissent pas conduire franchement mieux que moi : j'en ai vu un qui a grillé deux feux rouges pendant la même leçon et dont j'ai appris qu'il a passé son examen dix jours plus tard, un autre qui a grillé trois stops en une seule leçon alors qu'il avait déjà sa date d'examen dans la semaine, et encore un autre qui, lui aussi ayant un examen prévu dans la semaine, a fait deux refus de priorité à des piétons et a failli se faire rentrer dedans à un giratoire parce qu'il avait mal signalé sa sortie. Bref, je n'ai vraiment pas envie de jouer à demander pourquoi vous présentez Untel et pas moi ? (ça fout une sale ambiance), mais je m'interroge quand même.

Bien sûr, il ne s'agit pas que de passer un examen, et si je suis persuadé que c'est bon pour ma sécurité, je suis prêt à prendre plus d'heures de cours et notamment plus d'heures de cours que ce qui est nécessaire pour juste obtenir le papier. Après tout, c'était un de mes buts explicites, en m'inscrivant au permis moto, que d'apprendre à mieux circuler sur la route en général (i.e., aussi en voiture) en apprenant à surmonter mon super-pouvoir d'inobservation (qui a perdu en intensité mais n'est pas complètement vaincu — je vais revenir dessus). Le moment le plus dangereux en moto étant notoirement « les six premiers mois après avoir passé le permis », je peux avoir au moins un vague espoir que, si je mets six mois de plus que tout le monde à le décrocher, ce sera un chouïa moins dangereux après (bien sûr, ce n'est pas comme ça que ça marche, mais ce n'est pas complètement idiot non plus).

Mais il faut bien dire que l'épreuve est quand même très académique : ce n'est pas juste qu'il faut respecter soigneusement le Code de la route, il y a toutes sortes de choses qui ne sont pas des infractions au Code de la route et qui sont pénalisées lors du passage du permis (par exemple, rouler trop lentement — même dans le cas où ça ne gêne absolument personne —, puisque le but est de montrer à l'inspecteur qu'on sait gérer la bonne vitesse). Le summum de l'académisme concerne les contrôles : il est évidemment normal pour des raisons de sécurité qu'on doive regarder régulièrement dans ses rétroviseurs, notamment à l'approche de chaque intersection (pour évaluer si on risque une collision par l'arrière si on doit freiner) ; mais comme l'inspecteur ne peut pas voir si on regarde dans les rétroviseurs, on doit tourner le casque bien ostensiblement pour montrer qu'on le fait : pour quelqu'un comme moi qui fais naturellement des petits coup d'œil furtifs et pas des grands mouvements de tête bien visibles, c'est facile d'oublier cette gymnastique (ce qui me vaut de me l'entendre reprocher), et c'est même distrayant, peut-être dangereusement distrayant, de devoir m'y prêter. Il y a quelque chose de semblablement académique pour chaque priorité à droite : bien sûr il faut tourner la tête, mais il faut bien sûr aussi ralentir avant de les franchir (plus ou moins selon la visibilité, mais toujours au moins un peu), et là, ma tendance naturelle est de ralentir au frein moteur[#12], mais non, on nous demande de donner impérativement un petit coup de frein (arrière) pour montrer à l'inspecteur qu'on a bien détecté la priorité. Je ne me plains pas forcément, mais je ne suis pas sûr que cette gymnastique académique aide tellement à la sécurité ensuite.

[#12] Il doit y avoir de l'influence de mon poussinet, qui a tendance à jouer à freiner le moins possible pour avoir la consommation la plus faible qu'il peut (cf. ce que je racontais ici). Mais par ailleurs le frein moteur à moto est beaucoup plus efficace qu'en voiture.

Après, je ne prétends pas non plus que les seuls reproches qu'on ait à me faire concernent le fait que mes contrôles ne sont pas assez ostensibles ou ce genre de choses. Je fais aussi des fautes plus franches : notamment, au cours d'une leçon récente j'ai fait un refus de priorité à un véhicule arrivant en face alors que j'avais un obstacle de mon côté[#13], c'est bien sûr éliminatoire. J'ai aussi encore du mal à me forcer à accélérer suffisamment lors des entrées sur les voies rapides, ce qui donne parfois des insertions sales voire vraiment mauvaises (par exemple en forçant la voiture derrière à ralentir pour moi) : je pense que ce dernier point est mon plus gros problème ; à chaque fois j'ai l'impression de le corriger, et à chaque fois on me dit que ce n'était toujours pas bon, et que j'aurais dû accélérer plus. Mais je n'ai pas non plus eu droit à un petit message encourageant[#14] du style quand tu seras à l'aise sur les insertions, normalement, le reste ça va.

[#13] Les deux véhicules devant moi (dont un bus !) l'ont fait aussi, ce qui n'est pas une excuse, mais ce qui illustre le danger de la tentation de suivre les autres dans leurs erreurs (d'ailleurs, l'autre élève de mon moniteur a aussi suivi). Je crois que je me suis persuadé que la voiture en face était stationnée, mais c'est franchement con.

[#14] Si j'ai un reproche à faire aux moniteurs de cette auto-école, c'est qu'on a l'impression que les encouragements leur arrachent la gueule. Je ne suis pas sûr d'être moi-même un as de la pédagogie, je suis conscient que c'est difficile de détecter l'image que les élèves ont d'eux-mêmes, mais il me semble que c'est important de se rappeler que certains doutent de leurs capacités et de leur faire remarquer quand ils font des choses bien, pas juste quand ils font des choses mal.

Bon, et puis il y a la fameuse histoire du dynamisme (dynamique étant apparemment le contraire de mou), qui semble être très attendu des candidats au permis moto. Ce qu'est exactement ce fameux dynamisme n'est pas franchement clair (la lecture de ce fil de discussion suggère que je ne suis pas le seul pour lequel ce n'est pas franchement clair), à part qu'il s'agit de rouler à la bonne vitesse et de l'atteindre rapidement en n'hésitant pas à accélérer nettement. Un moniteur nous a même dit de ne pas hésiter à rouler 10km/h au-dessus de la vitesse maximale (et parfois il nous dit, attention, à cet endroit il y a souvent des contrôles, donc ne le faites pas), ce que je trouve vraiment abusé hors circonstances exceptionnelles (p.ex., se dégager de la proximité d'un camion). Disons que j'ai rarement entendu le reproche ah là là ces motards, ils roulent vraiment trop lentement, on sent qu'ils ont peur pour leur vie, ils empêchent tout le monde de passer ; ou disons que je ne sais pas s'il est vraiment utile de recommander dès l'épreuve de circulation du permis de rouler vite, surtout quand on a potassé pour le plateau des fiches qui parlent en long et en large des dangers de la vitesse. Mais bon, peut-être que le dynamisme ce n'est pas juste de rouler vite, c'est peut-être comme les histoires de bons et de mauvais chasseurs.

Au final je ne sais pas où j'en suis. Les moniteurs bottent un peu en touche, ne veulent pas se hasarder à des pronostics (ce que je comprends assez), ou émettent des avis un peu contradictoires (l'un avec l'autre, voire d'une fois sur l'autre). Je ne sais pas si je suis très sérieusement mauvais ou juste un peu lent à assimiler ; et si c'est le cas, je ne sais pas non plus pourquoi (et ça, personne ne peut y répondre pour moi). Je ne soupçonne pas mon auto-école de me faire passer pour plus mauvais que je ne le suis parce qu'ils ont bien vu que je paye des dizaines et des dizaines d'heures sans rechigner, mais je ne suis pas non plus complètement en mesure d'exclure cette hypothèse, ou disons que j'aimerais bien en avoir le cœur net.

Le système des auto-écoles est malheureusement administrativement assez rigide : je ne crois pas qu'on puisse, par exemple, aller ponctuellement voir une autre auto-école pour faire une leçon d'évaluation (histoire d'avoir un avis différent et impartial) ou passer un examen blanc, sans d'abord annuler son inscription dans l'auto-école de départ, procéder à un transfert de dossier, etc., bref, plein de choses très lourdes. (En plus de ça, j'ai conduit un unique[#15] modèle de moto tout du long — la Honda CB-500F —, ce serait déstabilisant d'en prendre une autre à ce stade-là.) C'est un peu con : l'idée de permettre de passer un permis blanc avec un moniteur d'une autre auto-école en guise d'inspecteur me semblerait une vraie bonne idée.

[#15] Sauf une fois où il s'est agi de transporter une 125cm³ jusqu'au plateau et où on me l'a collée entre les pattes. Je n'étais pas complètement rassuré sur l'autoroute, j'avais l'impression d'être sur un vélo.

Bon, pour que cette entrée soit quand même un peu positive, je vais dire un mot de la manière dont je m'applique à réfléchir sur les fautes de conduite que je fais et dont j'essaie de vaincre mon super-pouvoir d'inobservation. (Je pense que ça peut resservir à d'autres, surtout un peu geeks, et ce n'est pas le genre de conseils que les moniteurs d'auto-école penseront forcément à donner. J'aurais sans doute dû m'efforcer à tout ça quand je préparais le permis B — mais, comme je l'écris plus haut, j'étais nettement moins motivé, je n'avais pas vraiment envie, par exemple, de revivre les leçons que je trouvais déjà pénibles à vivre la première fois.)

Primo, j'utilise abondamment Google Street View (voir par exemple les liens que je donnais à la fin de cette entrée). Je pense vraiment que Google Street View peut être d'une utilité considérable pour l'apprentissage de la conduite et que c'est un conseil qu'on ferait bien de répéter. On peut, par exemple, choisir plein d'intersections au hasard en France et jouer à répondre le plus rapidement possible à la question supposons que je sois à cet endroit : qu'est-ce qu'il y a à remarquer, qu'est-ce que j'aurais le droit de faire, et à quoi faut-il faire attention ?. Ce n'est pas pareil qu'être en situation, bien sûr, parce qu'on n'a pas eu toutes les informations au fur et à mesure en arrivant à l'intersection (on peut pallier un peu ce manque en se positionnant un peu en amont et en avançant), mais c'est déjà intéressant. Ce serait encore mieux de compiler une liste d'endroits intéressants où il y a des choses à observer, peut-être créer un Wiki pour ça : je n'ai pas le courage de le faire, mais je lance au moins l'idée.

Au minimum, Google Street View me permet de rejouer les leçons de conduite que j'ai eues, de revoir les endroits où j'ai fait des fautes, de réfléchir à la situation des lieux, de me remettre dans l'ambiance, de me demander pourquoi je n'ai pas vu tel ou tel panneau (et parfois la réponse est juste qu'il manquait), de me demander ce qui m'a induit en erreur, de me forcer à bien regarder ce à quoi je n'avais pas fait attention. Je pense que c'est vraiment utile pour apprendre à être plus observateur (ou moins inobservateur). On ne peut pas dire que je ne fasse pas des efforts pour m'appliquer, donc ! Si je suis un cancre, je suis au moins un cancre studieux. En bonus, j'en apprends sur la géographie de l'Île-de-France (par exemple, le refus de priorité en face dont je parle plus haut, c'était à Paray-Vieille-Poste, une commune dont je n'avais jamais entendu le nom alors que ce n'est pas franchement loin de Paris).

L'inconvénient de la méthode, quand même, c'est qu'en potassant comme ça, j'apprends peut-être plus les spécificités des endroits que les généralités. Comme j'ai une plutôt bonne mémoire des lieux (chose que j'ai, en fait, découverte à l'occasion, parce que je pensais le contraire), si on me remmène à un endroit où j'ai déjà fait une erreur, je ne vais probablement pas la refaire, mais ça ne veut pas forcément dire que j'aurais appris à ne pas faire cette catégorie d'erreurs, juste que j'aurai appris qu'il y a une difficulté à cet endroit-là[#16]. J'ai quand même un certain espoir que les connexions neuronales se fassent et que les généralités rentrent aussi.

[#16] Or je passerai probablement l'épreuve de circulation — enfin, à supposer qu'on me laisse la présenter un jour — autour du centre d'examen de Gennevilliers (où j'ai déjà passé mon plateau) : c'est un endroit que je ne connais pas du tout. Peut-être que j'essaierai d'y tourner un peu en voiture, mais comme c'est quand même pénible d'accès depuis chez moi, ce n'est pas sûr. Je regarderai sans doute sur Google Street View pour me faire un minimum une idée du coin et du type de difficulté qui s'y trouve, mais ça ne peut pas remplacer l'expérience directe du terrain.

Secundo, un autre exercice que je trouve utile, c'est, quand je suis passager en voiture et que c'est mon poussinet qui conduit, de jouer à l'inspecteur sadique, c'est-à-dire d'essayer de lui faire remarquer tout ce qui serait considéré comme une faute s'il était en train de passer le permis[#17]. C'est l'occasion de se rendre compte de l'académisme de l'épreuve (je considère que mon poussinet conduit globalement bien, mais je peux souvent trouver des fautes à lui reprocher, parfois des fautes éliminatoires), mais surtout, c'est une façon de m'exercer à penser à tout ce à quoi il faut penser (et d'en discuter) en ayant l'esprit libre de tout ce qui est mécanique puisque ce n'est pas moi qui conduit. À force de rechercher tout ce que je pourrais trouver à dire, j'apprends à repérer des choses que je ne suis normalement pas bon pour repérer.

[#17] Il vaut mieux faire ça avec quelqu'un qu'on connaît bien et qui est d'accord pour prendre ça pour un jeu académique et pas forcément des reproches sérieux sur sa façon de conduire ! (Bon, sinon on peut le faire dans sa tête, mais ça offre moins d'occasion de discuter et finalement de mémoriser les choses.)

Et bien sûr, il n'y a pas de raison de ne commenter que les fautes. On peut commenter (et discuter avec le conducteur) de tout point éventuellement pertinent en matière de circulation. Ceci est à mettre en parallèle avec l'exercice de la conduite commentée qu'on peut mener soi-même, mais à nouveau, le fait de jouer quand quelqu'un d'autre conduit permet d'être moins stressé et sans doute d'apprendre à observer de façon encore plus efficace.

Ce sont donc là mes principales pistes pour vaincre mon super-pouvoir d'inobservation. Et effectivement, avant que je commence à apprendre à conduire, la route était juste un espace sans intérêt à mes yeux, je ne faisais pas du tout attention à ce qui s'y passait sauf au moment de la traverser ou quelque chose comme ça ; mais quand j'étais passager d'une voiture, je ne regardais absolument pas ce que faisaient les autres. Maintenant, même comme passager, je suis nettement plus à l'affût de tout ce qu'il peut y avoir à remarquer, j'essaye de juger la manière dont conduit la personne au volant mais aussi celle des autres véhicules, et finalement on peut y trouver plaisir (comme je prends déjà plaisir à regarder les gens marcher dans la rue).

Bon, en guise d'addendum-conclusion, je conclus par un petit point juridique. (Cf. ce fil Twitter. Je comptais le mettre dans une note numérotée, mais je n'ai pas vraiment trouvé où l'insérer.) J'avais toujours cru comme évident que l'élève qui prépare le permis sous la responsabilité d'un moniteur (ou le passe, sous la responsabilité d'un inspecteur) n'est pas sanctionnable pour les fautes qu'il commet (sauf bien sûr si elles étaient volontaires) : apparemment c'est faux, même au permis B où le moniteur/inspecteur a les doubles commandes. Pour ce qui est de la responsabilité civile, bien sûr, l'auto-école doit avoir une assurance capable de couvrir les dommages sans limitation de montant ; mais pour ce qui est de la responsabilité pénale, la réponse à cette question posée par un député au ministre de la Justice indique que (au moins dans l'interprétation de ce ministère), c'est bien l'élève qui conduit qui est responsable des infractions qu'il commet, et que si une contravention est relevée ce sera à lui de la payer. S'agissant des sanctions administratives, la réponse ajoute : aucun point ne sera retiré du permis de conduire, dont, par définition, le candidat n'est pas encore titulaire — mais ce n'est pas vrai, l'élève peut être titulaire d'une autre catégorie de permis (pour ceux qui passent le permis A2 c'est fréquent, pour ceux qui passent le C, D ou *E c'est même obligatoire). Maintenant, une jurisprudence fait qu'on ne retire pas de points sur le permis pour des infractions commises à vélo (ou autre véhicule dont la conduite ne nécessite pas de permis) : je suppose qu'on peut argumenter, selon la même logique, que comme la détention du permis B n'est pas nécessaire pour préparer ou passer le permis A2, une infraction commise en circulant à moto dans ce cadre ne devrait pas faire l'objet d'un retrait de point ; en revanche, pour les permis C, D ou *E, c'est beaucoup plus douteux. Je me demande si le cas se présente souvent. (C'est quand même un peu con — et injuste eu égard au principe que es irrt der Mensch solang' er strebt — si quelqu'un cherche à obtenir un permis en plus et finit avec un permis en moins suite à des infractions !)

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(jeudi)

Le problème des journalistes à la recherche d'experts

Une fois n'est pas coutume : je vais défendre un peu les journalistes qui doivent traiter un sujet un peu technique.

Je pense à la situation où le public attend des explications sur un fait d'actualité (du genre : un avion qui s'est écrasé et on veut des pistes d'explications, une cathédrale qui a brûlé et on veut savoir si elle pourra être reconstruite, quelque chose de ce goût-là ; mais ça peut aussi être, par exemple, une découverte scientifique ou archéologique, ou quelqu'un qui obtient une récompense prestigieuse — style prix Nobel — dont il faut dire un mot des travaux), et le journaliste qui doit couvrir le sujet doit trouver un expert à interviewer. Dans l'urgence, évidemment. Et sans lui-même rien connaître au sujet. On reproche souvent aux journalistes de faire appel à des pseudo-experts qui n'ont pas de vraie accréditation académique, et dont la compréhension du sujet peut être douteuse. Secondairement, on leur reproche aussi souvent de mal citer les titres des personnes interviewées. La constatation est entièrement juste, mais il me semble que ce n'est pas uniquement de la faute des journalistes.

Le monde académique est vraiment difficile à naviguer. Même pour ceux qui sont dedans, ce n'est pas forcément évident. Pour commencer, il a ses codes : les titres académiques, par exemple, ou les noms des institutions sont souvent l'œuvre du Club Contexte, et il en va de même jusqu'au nom des disciplines. Pour essayer de juger qui est « le plus compétent », le journaliste est-il vraiment censé savoir la différence entre un maître de conférences, un professeur des Universités, un chargé de recherches, un directeur de recherches, un professeur agrégé, un chargé de cours, etc. ? Entre un docteur et une personne habilitée à diriger les recherches ? Est-il vraiment censé comprendre le rapport entre le CNRS et ses différentes UMR, entre les universités et les regroupement d'universités ? Moi-même je m'y perds complètement : je ne vois pas comment on peut raisonnablement s'attendre à ce que des gens censés couvrir tous les sujets du monde puissent y connaître quoi que ce soit. Les codes, en plus, dépendent des disciplines, parfois même des sujets précis. Comment savoir qui est le plus expert sur tel ou tel sujet ? Comment trouver le bon expert ?

Et encore, il ne s'agit, là, que de problèmes un peu superficiels. De façon plus profonde, le journaliste va être confronté à une variation de l'effet Dunning-Kruger qui fera que les experts potentiels peuvent avoir tendance à sous-estimer leurs compétences (ouhlà ! je suis spécialiste de l'influence d'Homère dans la culture romaine entre la fin de la République et la fin de la dynastie julio-claudienne : je suis complètement incapable de commenter la découverte d'une statue d'Ulysse datant des Antonins) ou à les surestimer (oui, je suis spécialiste d'Histoire, bien sûr que je peux répondre à toutes vos questions…).

Voir aussi ce bout de fil Twitter concernant les spécialités des personnes interrogées.

Le journaliste ne sait pas forcément lui-même à quel point ses questions sont pointues (auquel cas il faudra un spécialiste du sous-domaine précis) ou générales ; parfois il en a toute une série qui mériteraient autant d'experts différents ; et parfois, il a plus besoin de quelqu'un de vaguement calé dans le domaine mais qui sait expliquer de façon pédagogique que d'un expert ultra-ciblé.

Rappelons-nous bien que l'enseignement, la pédagogie, la capacité à vulgariser sont aussi des compétences réelles : si on va juste expliquer à l'antenne ce qu'est une équation, ce n'est pas la peine de trouver un spécialiste des équations aux dérivées partielles pseudo-paraboliques dans les domaines quasi-convexes (après s'être essuyé un refus du spécialiste des équations aux dérivées partielles quasi-paraboliques dans les domaines pseudo-convexes qui prétendait en aucun cas ne pouvoir être de la moindre utilité). Petit mot de ma part, donc, à des chercheurs que j'ai parfois entendu se plaindre qu'un journaliste fasse appel à un prof agrégé pour expliquer tel ou tel point de leur domaine de recherche : il se trouve que c'est le boulot de l'enseignant, pas du chercheur, d'expliquer la science, et il se trouve qu'expliquer n'est pas une compétence qu'on a automatiquement quand on est expert en quelque chose. (Et, oui, parfois l'agrégé dira des conneries, mais je ne trouve pas qu'on puisse vraiment en faire le reproche au journaliste qui n'était pas infondé a priori de se dire qu'un enseignant vaut parfois mieux qu'un chercheur quand il s'agit d'expliquer au grand public !)

Cf. le fil Twitter qui se termine par ici.

D'ailleurs, si j'ai l'immodestie de me prendre comme exemple, je pense que je suis capable d'expliquer un certain nombre de choses pas trop mal et sans dire trop de conneries, alors que je ne suis pas chercheur dans ces domaines-là, et je crois même en avoir fait la preuve à diverses occasions sur ce blog : je ne sais pas dans quelle mesure je serais capable de répondre à des questions de journaliste (et encore moins si je présenterais bien à la télé — la dernière fois qu'on m'a interviewé, c'était pour Cash investigation et le sujet n'est jamais passé à l'antenne), mais en admettant que ce soit le cas, il reste que c'est terriblement difficile de me trouver ou d'avoir l'idée de faire appel à moi. Je ne sais pas très bien de quoi je suis censé être spécialiste officiellement (géométrie algébrique, je suppose ? peut-être crypto ? quelque chose comme ça), mais honnêtement ce ne sont pas les sujets sur lesquels il serait le plus pertinent de me faire parler : comme quoi les titres et spécialités académiques ne sont pas forcément le plus fiable indicateur de la compétence à communiquer sur un sujet.

Bref, c'est terriblement compliqué.

Normalement, la façon dont on devrait s'y prendre serait par indirections et approximations successives : on contacte la personne qu'on connaît qui est la plus proche du domaine sur lequel on a besoin d'explications, on lui demande de recommander quelqu'un d'autre, et éventuellement on itère plusieurs fois jusqu'à avoir une personne qui est raisonnablement compétente et s'exprime clairement (et on prend éventuellement plusieurs experts auxquels on demande des avis croisés des experts les uns sur les autres de façon à déceler d'éventuels charlatans ou simplement à laisser s'exprimer de saines controverses académiques). Le journaliste, évidemment, n'a pas le temps pour ça : procéder par recommandations indirectes prend du temps, parce que chaque personne va avoir besoin de plusieurs jours pour recommander l'expert un peu plus pointu suivant (et encore, s'il répond à ses mails — parce que, évidemment, personne ne connaît le mobile de quelqu'un d'autre, donc tout doit se faire par mail, et le milieu académique ne répond pas forcément à ses mails avec la plus grande promptitude, je plaide coupable, je plaide coupable). Si Notre-Dame brûle ou que l'avion s'écrase le jour J, le journaliste ne se satisfait pas d'avoir un expert à interviewer à J+42, et même si je suis le premier à me plaindre de l'obsession à vouloir tout traiter dans l'immédiateté et le direct et à avoir toujours quelque chose à dire immédiatement, là, je ne peux pas lui donner entièrement tort.

Même les organismes de recherche ne sont pas forcément capables de faire mieux : si un journaliste contacte le CNRS (enfin, le bureau de presse du CNRS) pour demander un expert capable de parler de la frobnication du foobar, le CNRS pourra sans doute lui donner le contact d'un chercheur en foobars bleutés, mais c'est à peu près tout — il n'y a aucune prospection a priori de personnes capables de bien parler, de domaines d'expertise secondaire, etc. Et même, je ne sais pas dans quelle mesure les domaines d'expertise principaux sont bien répertoriés et connus des organismes qui emploient les chercheurs (mon cas est sans doute spécial parce que cherche à rester assez « généraliste » dans un monde où l'ultra-spécialisation est la norme, mais même les organismes qui m'emploient ne savent pas grand-chose sur mes domaines de compétences[#]).

[#] J'ai un peu souvent tendance à le rappeler, mais je suis le premier à avoir calculé et publié des images et vidéos de simulation de traversée des horizons et de la singularité des trous noirs de Kerr, par exemple : on peut dire que c'est une forme de compétence ; mais absolument personne ne sait « officiellement » que j'ai cette compétence, donc personne n'aurait jamais l'idée de chercher David Madore pour parler des trous noirs, même sous l'angle purement mathématique (je ne suis évidemment pas compétent pour parler de l'astronomie des trous noirs).

Et n'oublions pas, même si le monde de la recherche académique a tendance à se croire dépositaire unique du savoir, que toute expertise n'est pas forcément académique, tout simplement parce que tout sujet d'expertise n'est pas forcément académique (je le prends comme exemple principal parce que c'est ce que je connais au moins un peu). Le monde industriel, le monde des arts ou du spectacle, le monde du droit, le monde politique ou diplomatique, et plein d'autres, auront chacun leurs propres codes, complètement différents de celui du monde académique, leur propre façon de juger, codifier et signaler l'experise, et la difficulté à trouver les experts sera comparable — mais complètement différente. On ne peut pas dire que ce n'est pas un labyrinthe.

Alors, à la place, ce que font généralement les journalistes[#2], c'est une combinaison entre quelques recherches Web pour trouver quelqu'un qui semble être expert du sujet et qui soit lié à une institution académique respectable, et surtout, d'avoir un petit carnet d'adresses de personnes capables de répondre rapidement et de parler clairement sur un certain nombre de sujets d'expertise, même si ce ne sont pas les meilleurs experts du monde. (C'est la principale raison pour laquelle ce sont toujours un peu les mêmes personnes qui passent sur les plateaux télés.) Éventuellement, celui qui se trouve sur ce petit carnet du journaliste et qui a un peu d'honnêteté intellectuelle pourra conseiller au journaliste d'essayer de faire appel la prochaine fois (ou au moins, le lendemain, si le sujet est encore pertinent le lendemain) à telle autre personne. Ce système est très imparfait, mais au moins, il marchouille. Je ne trouve pas qu'on puisse vraiment faire le reproche aux journalistes de travailler ainsi (à part qu'ils devraient interroger plus souvent leurs experts sur une personne différente à contacter la prochaine fois, de façon à élargir un peu leur carnet).

[#2] Je le sais pour avoir été contacté à quelques occasions et pour avoir demandé comment on m'a trouvé (par exemple, le fait d'avoir écrit un truc sur BitCoin sur mon blog et d'être en poste à Télécom ParisPloum fait qu'on m'a contacté au sujet du BitCoin) ; et pour avoir parlé à d'autres personnes contactées de façon plus régulières par les journalistes. (Cf. aussi l'ajout à la fin de cette entrée-ci.)

D'ailleurs, je parle, là, de journalistes qui ont besoin d'experts, mais je pense que le problème est largement le même pour les décideurs politiques : l'État a ses services spécialisés qui peuvent être tout à fait compétents, mais je pense que quand on commence à toucher aux frontières de la recherche académique, trouver la bonne personne à interroger devient véritablement difficile[#3].

[#3] Pour la petite histoire : toujours à cause de mon petit texte sur le BitCoin, j'avais été amené à participer, à la demande de quelqu'un à Bercy, à une réunion de discussion sur le choix de terminologie à recommander officiellement en français autour des crypto-monnaies. Je ne pense pas avoir été complètement inutile dans l'histoire (ne serait-ce que pour servir de contrepoint à un entrepreneur qui avait l'air de considérer BitCoin comme le salut de l'Humanité et de l'économie française, et à quelqu'un de la Banque de France qui voyait surtout l'angle monétaire), mais disons que c'était plutôt par sérendipité, et manifestement il y a véritablement difficulté à trouver le bon contact.

Quelqu'un m'avait proposé la maxime l'information est inutile sans la bonne méta-information : peut-être qu'on peut dire, de même, que l'expertise est inutile sans la bonne méta-expertise, et qu'on a vraiment un problème de méta-expertise (c'est-à-dire de mise en place de mécanismes permettant de trouver facilement et rapidement les bons experts).

Un début de commencement de piste pour résoudre ce problème de la méta-expertise serait peut-être d'essayer d'organiser, en commun entre agences de presse, organismes de recherche et établissements d'enseignement, un guichet unique, une sorte de hotline[#4] ou de forum, pour les journalistes (et éventuellement d'autres entités accréditées pouvant avoir besoin rapidement d'expertise pour la relayer auprès du grand public ou auprès de décideurs). L'idée serait de se constituer d'avance un carnet d'adresses beaucoup plus fourni et détaillé que que celui du journaliste lambda, avec des experts pré-enregistrés mais aussi des méta-experts capables de répondre très rapidement et de recommander un expert. Bien sûr, pour que ce soit un peu sérieux, il ne faut pas compter uniquement sur le volontariat : c'est-à-dire que ces experts et méta-experts devraient a minima, bénéficier du soutien de leur organisme de rattachement (par exemple sous forme d'une décharge de service ou au moins d'une prise en compte bienveillante du temps passé à répondre à ce type de question) : cela nécessiterait qu'on accepte de valoriser activement des activités de type vulgarisation ou communication scientifique qui ne sont, actuellement, que la cinquième roue du carrosse. Mais c'est là un autre débat.

Cf. le fil Twitter qui passe par ici.

[#4] Je m'inspire un peu du fait que Hollywood a apparemment mis en place avec des universités américaines une hotline (cette vidéo en parle un peu) pour répondre aux questions scientifiques que peuvent avoir les scénaristes de films (j'en avais déjà dit un mot).

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