David Madore's WebLog

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

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(samedi)

J'obtiens le permis (et je me demande si je sais conduire)

Le titre dit tout, mais je vais raconter l'histoire de mon permis en long, en large, et en menus détails (en fait ça n'intéresse personne, mais j'écris surtout tout ça pour moi-même pour m'en souvenir plus tard).

(Edit  : ajout et remaniement de quelques passages, surtout dans la première partie, que je ne crois pas utile de signaler spécifiquement.)

Fin de la formation

J'étais inscrit à l'auto-école CER Bobillot (ils méritent bien que je leur fasse un peu de pub) : je les ai choisis parce qu'ils sont à même pas cinq minutes à pied de chez moi, mais je peux les recommander indépendamment de ça, administrativement ils ont toujours été corrects et efficaces, ils lisent et répondent rapidement à leur mail, ils ont géré correctement tout l'aspect administratif (le problème que j'avais eu de ce côté-là n'était absolument pas de leur faute, et ils m'ont correctement renseigné). Au niveau équipement, ils ont un simulateur moderne (que je n'ai que très peu utilisé, mais ça m'a quand même aidé à me rassurer au début), et les voitures sont dans un état impeccable. De ce que j'ai vu, la disponibilité des moniteurs est bonne, leur ponctualité est irréprochable. Au niveau de leur compétence, je n'ai rien à redire : on sent qu'ils connaissent bien les endroits où aller pour pratiquer, et les difficultés de tel ou tel centre d'examen, par exemple. Les explications théoriques et pratiques qu'on m'a données étaient toujours claires. Mon principal reproche pédagogique concerne le manque de patience face à mes erreurs (très) répétées, comme je vais le décrire ci-dessous.

Je reprends maintenant l'histoire où je l'avais laissée (j'en étais à 20h de conduite quand j'ai écrit cette entrée-là). J'ai continué à prendre des leçons de conduite, et ça a duré longtemps… longtemps. Au total j'ai fait 73 heures (ce qui, à 58€ l'heure, commence à revenir un peu cher, d'ailleurs, mais c'est surtout le temps consommé qui me posait problème), entre le et le , toujours par paquets de deux heures, presque toujours avec le même moniteur. (C'est dire si je connais bien, maintenant, ces lieux enchantés que sont Cachan, Chevilly-Larue, Orly, mais aussi Vélizy et Maisons-Alfort.) Et cette expérience de l'apprentissage de la conduite n'était pas franchement plaisante quand je devais lutter contre mes propres blocages.

Je disais dans l'entrée précédente que mes trois gros problèmes étaient l'inobservation (généralement due à une concentration focalisée sur le mauvais problème), l'indécision, et la panique inopportune. Les choses se sont un peu améliorées avec le temps : l'indécision s'est largement résorbée (mais parfois je suis tombé dans l'excès inverse), la panique a pris des formes moins aiguës, mais l'inobservation continue vraiment à me poser problème. Jusqu'à la fin, et je veux vraiment dire la fin, c'est-à-dire à la leçon qui consistait à emmener la voiture de l'auto-école au lieu de passage du permis, mon moniteur m'a engueulé parce que mes trajectoires étaient mauvaises parce que je ne faisais pas attention aux bonnes choses (je déviais ou je risquais de rouler dans un trou…). Et à chaque fois que je bugguais, et à plus forte raison si je me faisais engueuler, je tombais dans le cycle vicieux des erreurs. (Je restais régulièrement bloqué sur mais pourquoi j'ai fait ça ? ; or en conduisant, il faut penser au présent et à l'avenir, pas au passé.)

Bref, même s'il y avait pas mal de moments où tout allait très bien, j'ai eu des leçons ou des bouts de leçons qui se passaient vraiment très mal, et ce jusqu'à la fin. J'ai l'impression que mon moniteur était vraiment désemparé face à mon irrégularité. (J'ai déjà raconté que la formation était divisée en quatre grands chapitres, en gros 1 la mécanique, 2 la circulation urbaine normale, 3 la circulation plus compliquée et les autoroutes, et 4 du pipo, voyez l'entrée liée ci-dessus pour les intitulés réels ; mon moniteur a validé la partie 1 le au bout de 26 heures de conduite, et la partie 2, à confirmer, le après 60 heures… et il n'a jamais validé les parties 3 et 4. Bon, je ne sais pas ce que cette validation signifie pour eux au juste, mais toujours est-il qu'il n'avait pas l'air super convaincu de mon niveau.) Plus d'une fois il a tenu des propos du style si tu n'arrives pas à comprendre ça, je ne peux vraiment rien pour toi.

Il a quand même décidé, après une leçon qui s'était très bien déroulée malgré des conditions difficiles (nuit, circulation dense), de me présenter à l'examen sous réserve que je prenne encore une dizaine d'heures supplémentaires avant (finalement je n'en ai pas eu autant parce que la neige a forcé l'auto-école a annuler une leçon, le ). Mais même pas une demi-heure avant l'examen, pendant la dernière leçon d'une heure qui est plutôt destinée à « chauffer » le candidat et à le mettre en confiance en circulant dans le coin où aura lieu l'épreuve, il m'a deux fois pilé la voiture et passé un savon parce que je ne prenais pas suffisamment de marge pour m'écarter d'une voiture mal garée à droite. (Et ce genre de savon de dernière minute, limite humiliant, avec pour témoins les deux autres candidats à l'examen le même jour que je transportais comme passagers, ce n'est vraiment pas un truc pour mettre en confiance. L'une de ces deux candidats m'a d'ailleurs dit qu'elle avait été un peu choquée par l'attitude du moniteur à ce moment.)

Il y a des choses qui ne sont évidentes qu'a posteriori. J'aurais sans doute dû demander à changer de moniteur, pour avoir quelqu'un qui m'engueule moins. (Et en fait, lui-même aurait sans doute dû me le conseiller, plutôt que rester sur des formules comme je ne peux vraiment rien pour toi, et surtout, se rendre compte que m'engueuler était contre-productif.) D'un autre côté, il avait aussi des qualités que j'appréciais : non seulement je me sentais vraiment en sécurité et en confiance dans sa maîtrise du véhicule (j'ai eu plusieurs fois l'occasion de constater sa capacité à rattraper des erreurs graves de ma part), mais par ailleurs il me faisait partager ses observations, toujours très pertinente, sur les autres usagers de la route (tu as remarqué combien celui-là était agressif ?, celui-là il est pressé mais pas méchant, celle-là elle est complètement dans sa bulle) ; et j'espère, même si je n'en suis pas complètement persuadé, que ça m'a un peu aidé à combattre mon super-pouvoir d'inobservation. Mais une je me rends compte surtout maintenant que c'est fini à quel point cette formation m'a pesé, usé et stressé (les engueulades n'y sont pas pour rien, mais ça aussi c'est quelque chose que je ne perçois clairement qu'après coup).

Ceci étant, je ne veux surtout pas jeter la pierre à mon moniteur. D'abord parce que je comprends que ça soit difficile de gérer quelqu'un qui fait des erreurs répétées et parfois vraiment dangereuses. (Et en tant qu'enseignant je sympathise avec la difficulté de faire passer un message à un élève qui « ne veut pas » comprendre.) Mais aussi parce que, à un certain niveau, c'est le résultat qui compte, et il vaut indubitablement mieux se faire engueuler en leçon que d'avoir un accident après. Simplement, dans mon cas, je pense que c'était quand même contre-productif.

Le fait d'avoir fait un grand nombre d'heures, en tout cas, n'est pas en soi une mauvaise chose. (Je l'avais clairement dit au début : j'assume que ça puisse durer longtemps.) S'il m'a fallu beaucoup de temps pour surmonter très partiellement mes super-pouvoirs d'inobservation, d'indécision et de panique, en revanche, pendant ce temps, j'ai pu beaucoup améliorer ma pratique de la mécanique, et c'est au moins vrai que passer les vitesses, revenir au patinage, ou autres éléments de ce genre, ne me posent plus aucun problème.

Le stress

C'est quelque chose de vraiment bizarre. Fondamentalement je m'en foutais pas mal de passer le permis : je l'ai fait un peu sur la pression de mon entourage (mon poussinet, ma maman…), un peu parce que me sentant vieillir je me disais que si j'attendais plus longtemps je n'y arriverais vraiment jamais, un peu parce que mon école va déménager à Saclay dans 1½ ans, mais bon, aucune raison impérative, et je ne peux pas dire que ma motivation crevait le plafond. J'ai procrastiné assez longtemps pour présenter le code ; et quand j'ai finalement passé cet examen théorique, je n'étais absolument pas stressé, ni pour l'examen lui-même ni pour les résultats (alors que ce n'était pas du tout évident que je l'aurais vu le caractère très mystérieux des questions et mes résultats aléatoires sur les sites de préparation).

Et là, pour l'épreuve pratique, j'ai passé toute la semaine à angoisser comme un fou (et j'ai de nouveau stressé pour les résultats). Merci au passage à l'hydroxyzine pour m'avoir permis de dormir quand même, et au propranolol pour m'avoir évité les crises de tachycardie. Mais pourquoi ? Je sais que je suis d'un naturel hyper anxieux, mais c'est un peu mystérieux, quand même, que ça me mette dans un état de panique de passer un truc dont, fondamentalement, j'ai l'impression de me foutre pas mal. J'ai plusieurs hypothèses mais aucune n'est vraiment satisfaisante : notamment, le trac à l'idée que quelqu'un que je ne connais pas voie mes erreurs (et que je sois possiblement humilié), mais ça m'explique pas l'angoisse au moment des résultats ; ou la peur des coûts irrécupérables (sous la forme : maintenant que j'ai souffert pour passer ce permis, je n'ai pas envie que ça soit en vain).

C'est d'autant plus idiot que c'est un examen particulièrement facile à repasser (pour un examen universitaire il faut généralement attendre l'année suivante, là c'est possible sous un délai assez court, quelques mois dans le pire cas), les frais sont négligeables, et il n'y a pas de limite sur le nombre de passages (au bout de cinq échecs on doit repasser le code, mais cette partie-là est tellement facile à repasser, et pour le coup il n'y a aucune limite, que c'est presque insignifiant). Mais j'étais peut-être victime du méta-stress (i.e. : je stresse tellement cette fois-ci, je n'ai pas envie d'échouer et de devoir recommencer, ce qui me ferait stresser à nouveau) ; ou peut-être que le fait que je passe à un endroit notoirement « facile » (cf. ci-dessous) me rendait d'autant plus anxieux de ne pas gâcher cette chance.

Généralités sur l'examen

Pour ceux qui n'ont pas passé le permis, en France, et encore, récemment, voici une description détaillé du déroulement de l'épreuve pratique (pour le permis B) :

L'auto-école du candidat fournit la voiture à doubles commandes (donc celle sur laquelle on a appris à conduire, heureusement) ; l'inspecteur (officiellement appelé expert) prend place siège passager avant (avec les doubles commandes), le moniteur accompagnateur s'asseoit à l'arrière et prendra lui-même des notes (mais ne doit, évidemment, pas dire un mot). L'inspecteur commence par vérifier l'identité du candidat et contrôler le dossier administratif (notamment l'attestation de réussite au code, qu'il a déjà), puis il rappelle les consignes générales de l'épreuve. Il est censé procéder à un test de vue en demandant de lire une plaque d'immatriculation à une vingtaine(?) de mètres, mais souvent il omet cette formalité et je n'y ai pas eu droit. L'épreuve dure officiellement 32 minutes, dont 7 minutes de vérifications et questions, et 25 minutes de conduite effective : en fait, cette durée est très approximative, mais elle explique les heures bizarres comme 14h02.

L'inspecteur donne des instructions comme à gauche, à droite, tout droit, ou bien suivez Trouducul-du-Monde ; s'il ne dit rien, c'est soit que c'est tout droit, soit que la réglementation ne laisse qu'une seule possibilité (et ça fait partie de l'épreuve de le détecter assez tôt et de clignoter si nécessaire) ; il peut aussi dire quelque chose comme tournez à droite dès que possible (ce qui suggère que la première à droite sera peut-être interdite, mais pas forcément) ; en revanche, il ne donnera pas d'instruction contredisant explicitement la réglementation. L'épreuve doit autant que possible faire intervenir différents types de conditions (circulation urbaine d'une part, routes hors agglomération ou autoroutes de l'autre). Au moins une partie de l'épreuve est une « conduite autonome », c'est-à-dire que l'inspecteur aura donné des instructions comme suivez Machin, puis Truc, et il faut lire les panneaux de direction (mais il n'est évidemment pas demandé de faire plus que ça : on n'est pas censé connaître le coin, ni lire une carte, ni manipuler un GPS).

À un moment de son choix, l'inspecteur demande une manœuvre faisant intervenir une marche arrière : simple marche arrière en ligne droite, marche arrière en courbe, demi-tour, ou le plus souvent rangement en bataille ou en créneau. (Réussir cette manœuvre n'est pas obligatoire, mais ce qui est surtout vérifié est la sécurité : bien contrôler qu'on ne gêne personne, et ne pas heurter violemment le trottoir, notamment.) À un moment de son choix, mais généralement juste après la manœuvre consistant à se garer, l'inspecteur pose trois questions : celles-ci sont déterminées, selon une table connue à l'avance, par les deux derniers chiffres du totaliseur kilométrique à ce moment-là (cela joue le rôle de générateur aléatoire) ; la première question est une « vérification » intérieure (du genre : allumez le(s) feu(x) de brouillard arrière et montrez le voyant correspondant — c'est ce que j'ai eu) ou extérieure (du genre : contrôlez l'état, la propreté et le fonctionnement des feux de route), la deuxième est une question en rapport avec ce qui vient d'être contrôlé (du genre : peut-on utiliser les feux de brouillard arrière par forte pluie ?), et la troisième est une question de premiers secours (comme quels sont les signes d'un arrêt cardiaque ?). C'est un petit changement fait en 2018 (et dont je suis donc un des tout premiers à bénéficier) : auparavant, il y avait une vérification intérieure et une vérification extérieure, et la liste était nettement plus longue.

À la fin de l'épreuve (il faudra de nouveau se garer, mais l'inspecteur demandera alors généralement un stationnement en marche avant, censément plus facile), l'inspecteur rend sa pièce d'identité au candidat et passe au candidat suivant. Dans mon cas, nous étions trois candidats de la même auto-école à passer successivement avec cet inspecteur (je suis passé en premier), les candidats qui ne passaient pas attendaient donc sur le parking que celui qui passe revienne (heureusement qu'il ne pleuvait que très peu !), et tout le monde partait du même point : je ne sais pas si c'est universel ou si certains font des parcours en boucle où un candidat fait la première moitié de la boucle et un autre fait la deuxième moitié.

Les résultats sont communiqués deux jours plus tard. Jusqu'à récemment c'était par courrier, mais maintenant (que les inspecteurs ont une tablette avec eux pour évaluer les candidats) c'est un PDF qu'on obtient en ligne. Je n'y croyais pas, mais le site Web est correct : quand on passe le jeudi, on obtient bien le résultat le samedi matin (à cinq heures du matin il n'y était pas, à dix heures et demi il y était). S'il est favorable, ce PDF (imprimé !) de certificat d'examen tient lieu de permis de conduire provisoire, et donne le droit de conduire, jusqu'à réception du titre définitif (dans les quatre mois).

Le résultat est une note sur 31 (pourquoi 31 ? mystère), réparties en différentes rubriques ; mais certaines rubriques ont aussi une note spéciale E pour éliminatoire : pour être reçu, il faut obtenir au moins 20/31 et aucun E (pour les matheux, on considérera que le E vaut −∞). Les 31 points possibles sont répartis de la manière suivante (quand j'écris 3 points ou E, cela signifie que pour cette rubrique on peut obtenir cinq notes possibles, E, 0, 1, 2 ou 3) :

  • Connaître et maîtriser son véhicule : 8 points, divisés en :
    • Savoir s'installer et assurer la sécurité à bord : 2 points
    • Effectuer des vérifications du véhicule : 3 points [en fait, 1 point par question posée selon le totaliseur kilométrique]
    • Connaître et utiliser les commandes : 3 points ou E
  • Appréhender la route : 9 points, divisés en :
    • Prendre l'information : 3 points ou E
    • Adapter son allure aux circonstances : 3 points ou E
    • Appliquer la réglementation : 3 points ou E
  • Partager la route avec les autres usagers : 9 points, divisés en :
    • Communiquer avec les autres usagers : 3 points ou E
    • Partager la chaussée : 3 points ou E
    • Maintenir les espaces de sécurité : 3 points ou E
  • Autonomie et conscience du risque : 3 points, divisés en :
    • Analyse des situations : 1 point (½ possible)
    • Adaptation aux situations : 1 point (½ possible)
    • Conduite autonome : 1 point (½ possible)
  • Conduite économique et respectueuse de l'environnement : 1 point
  • Courtoisie : 1 point

Je ne sais pas exactement comment les notes dans chaque rubrique et sous-rubrique sont déterminées. Je n'ai pas cherché s'il y avait des circulaires expliquant tout ça. L'inspecteur doit avoir une certaine liberté, mais il y a quand même une liste clairement déterminée de choses qui, dans différentes situations, sont admises (erreurs qui restent conforme à l'usage des règles de circulation en vigueur), tolérées (fautes pouvant être graves mais ne mettant pas directement en cause la sécurité des usagers) ou éliminatoires (mettant directement en jeu la sécurité des usagers). Voir par exemple ici pour une liste précise, et pour les fautes éliminatoires reprises plus en détail. Je pense que le principe est que les fautes admises ne sont pas sanctionnées, les fautes tolérées sont sanctionnées par la perte d'un point dans la rubrique correspondante si elles se produisent une seule fois, de plusieurs points si elles se répètent, voire d'un E éliminatoire si elles sont insistantes, et les fautes éliminatoires conduisent systématiquement à un E.

Il est aussi éliminatoire par principe que l'inspecteur ait une action quelconque sur les pédales ou le volant (encore que j'ai entendu des rumeurs d'exceptions exceptionnellement exceptionnelles à ce principe : par exemple si un candidat échoue sa manœuvre tout en respectant les principes de sécurité — ce qui est censé ne pas être éliminatoire —, il est possible que l'inspecteur ait le droit, sans l'ajourner, de lui dire laissez-moi les commandes pour la finir afin d'être bien garé pour les questions ; il est aussi possible qu'une action de l'inspecteur suite à une faute d'un autre usager de la route puisse dans certains cas ne pas être éliminatoire).

Je ne sais pas si une faute éliminatoire conduit à un ajournement immédiat ou à la fin de l'épreuve. J'imagine que l'inspecteur fait comme il le souhaite. Un candidat qui grille un stop ou un feu rouge, ce n'est sans doute pas la peine de le faire continuer ; mais parfois, j'imagine que l'inspecteur ne veut pas informer personnellement le candidat qu'il est éliminé, de peur d'une réaction de colère, menace, supplication ou je ne sais quoi (et on peut vouloir éviter ça sur l'autoroute…). C'est sans doute pour ça que les résultats ne sont maintenant plus connus dès la fin de l'épreuve comme ça eut été le cas autrefois.

En tout cas, ce qui est clair est que les inspecteurs cherchent avant tout à jauger la sécurité. Il y a bien des éléments de notation portant sur d'autres choses (savoir suivre un itinéraire, arriver à se garer), mais la sécurité est l'élément absolument central de l'évaluation.

Mon passage

Bref. J'ai passé l'épreuve pratique jeudi dernier (le , officiellement même parce que l'Administration a le culot de vous convoquer à une heure comme quatorze heures zéro deux, ce n'est pas une blague) à Noisy-le-Grand. Point départ sur le parking du gymnase de la Butte Verte, boulevard de Champy-Richardets.

Au départ, je ne savais vraiment pas quoi penser de mes chances de succès. Mon auto-école a un bon taux de réussite, mais je pense que ces chiffres ne veulent rien dire sur un candidat individuel. Mon moniteur avait jugé qu'il pouvait me présenter, mais m'avait plusieurs fois ensuite fait des remarques que je comprenais comme si tu continues comme ça, tu n'as aucune chance. Et je savais que je pouvais être très aléatoire, donner le meilleur comme le pire selon la phase de la Lune. D'un côté j'avais étonnamment bien dormi (je sais que le manque de sommeil était responsable des leçons qui s'étaient le plus mal passées), de l'autre, le trajet jusqu'à Noisy-le-Grand s'était mal passé et je savais que j'avais tendance à accumuler les erreurs une fois que je commençais à en faire.

Au moins je passais dans de bonnes conditions. Noisy-le-Grand, c'est une des communes de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée. Ça signifie que toute la signalisation routière y est récente, et globalement impeccable. Tout est clairement marqué, il n'y a pas de surprise. D'un autre côté, je pouvais me dire, c'est beaucoup de stops et de sens giratoires, et j'ai du mal avec les sens giratoires (j'ai plus l'habitude des feux rouges parisiens) ; et il y a aussi beaucoup de passages piétons prioritaires (c'est-à-dire non régis par un feu), chose que je n'ai pas tellement pratiqué (et ne pas s'arrêter pour un piéton qui commence à s'engager, c'est un grand classique de l'échec au permis). En fait, il s'avère que ce jour-là à cette heure-là et dans ce coin-là il n'y avait vraiment personne sur les routes, et pas plus sur les trottoirs : j'ai passé le permis dans une ville quasi déserte.

J'avais aussi révisé à fond toute la liste des vérifications et questions possibles, notamment grâce à cette excellente vidéo (j'avais aussi potassé la notice d'utilisation de la voiture — une Renault Captur Diesel — pour tout savoir sur tout). Au moins sur cet aspect-là, je me savais parfaitement préparé, c'est toujours un élément rassurant.

L'inspecteur (un grand Noir d'environ cinquante ans ; sur le certificat c'est écrit André, je ne sais pas si c'est son nom ou son prénom) était parfait. Ce que je veux dire par parfait, c'est d'abord qu'il rayonnait le calme : je ne sais pas s'il est naturellement comme ça ou s'il s'efforce de l'être pour apaiser les candidats stressés ou si ça vient à force d'habitude, mais son attitude totalement sereine et posée m'a immédiatement apaisé, dès les premières minutes. (Mon moniteur, qui je le rappelle venait de m'engueuler comme du poisson pourri, m'a donné comme ultime conseil d'essayer de conduire de façon apaisée, ce n'était pas évident a priori ; mais il a suffi que j'aie à côté de moi cet inspecteur super zen pour que je me rende compte de la différence avec mon moniteur et que mon stresse tombe tout d'un coup.) En plus, cet inspecteur donnait ses instructions de façon très claire, bien à l'avance, et ne faisait aucune remarque désobligeante. (Apparemment il y a des inspecteurs qui en font, et sur ce centre d'examen précis il y en avait un qui avait une réputation terrible de déstabiliser les candidats.) Il a fait une ou deux petites remarques critiques, mais rien de méchant (ça ressemblait plus à des conseils, en fait).

Il m'a fait circuler un peu dans Noisy, puis prendre la A199/D199 (ça ressemble à encore une de ces voies schizophrènes entre plusieurs noms) vers l'est, rejoindre la A4 en direction de l'ouest et revenir ainsi à mon point de départ. Comme manœuvre, il comptait initialement me faire me stationner en bataille, puis il a changé d'avis parce que le parking était trop plein et m'a demandé de faire un demi-tour. Pour les questions, le totaliseur kilométrique était à 43, donc j'ai eu allumez le(s) feu(x) de brouillard arrière et montrez le voyant correspondantpouvez-vous les utiliser par forte pluie ?quels sont les signes d’un arrêt cardiaque ?

En fait, je peux être très précis sur le parcours que j'ai suivi : j'ai découvert, en re-regardant sur Google Street View le soir même, que mon super-pouvoir d'inobservation n'était pas si super que ça, et que j'avais quand même assez bien mémorisé le parcours que j'avais fait pour être capable de le reconstituer complètement. Grâce à la magie du Web 3.1 (ou quelque chose comme ça), je peux donc vous montrer sur Google Maps la boucle (d'environ 13km) que j'ai suivie.

Le parcours en question n'est pas spécialement complexe, mais fait apparaître quelques difficultés variées. À à peu près cet endroit-là, l'inspecteur m'a dit de tourner à droite quand je pourrais : la difficulté, qui n'apparaît pas sur Google Street View, est qu'il y avait des travaux et qu'un panneau sens interdit avait été placé sur la prochaine rue à droite (la rue du Souvenir) mais avec un panonceau (M4g — je vous rassure, je ne connais pas ça par cœur) limitant l'effet du panneau aux véhicules transportant des marchandises, donc il fallait comprendre que ce n'était pas interdit pour moi. (Par ailleurs, le panonceau était un peu caché par une voiture mal garée, donc j'ai dû rouler au pas pour bien le voir. En plus de ça, juste à ce moment-là, un camion lié aux travaux est passé dans le sens opposé et j'ai dû lui céder le passage parce que l'obstacle était de mon côté.) Il y a deux points (ici et ) où l'inspecteur ne m'a pas donné d'instruction parce qu'il n'y avait qu'une seule direction autorisée (il fallait donc penser à clignoter) ; une intersection un peu bizarre ici. J'ai fait la manœuvre dans ce parking. Les passages sur autoroute n'étaient pas problématiques, à part pour un point que je vais évoquer ci-dessous.

Il y a aussi un coup qu'a fait l'inspecteur et dont je ne comprends pas du tout l'objectif : je suis entré dans une zone 30 ici, dont la fin est juste un petit peu plus loin  ; sauf que moi, l'inspecteur m'a fait passer par le petit parking sur la droite qui contourne précisément ce panneau de fin de zone 30 et le rend invisible (et ce n'était pas pour me faire manœuvrer : il m'a dit explicitement on ne fait que traverser et la manœuvre a eu lieu ailleurs ; sur le coup j'ai pensé que c'était pour vérifier que je m'arrêtais bien au stop en sortie de parking, mais maintenant que j'ai revu ça sur Google Street View, je pense que c'était exprès pour me faire rater le panneau de fin de zone 30). Était-ce pour voir comment je m'adapte à une signalisation déficiente ? Vérifier que, plus tard, en tombant sur un panneau de limitation à 30 je conclus que j'ai dû quitter la zone 30 ? Savoir si, en sortant du parking, je vois le panneau de zone 30 dans la direction opposée pour conclure que j'ai dû en sortir ? Je n'en sais rien. Je ne sais pas non plus très bien à quelle vitesse j'ai roulé (dans une zone pavillonnaire aux rues étroites je préfère rester en seconde de toute façon).

À la fin de l'épreuve je ne savais toujours pas bien quoi penser de mes chances, mais j'étais content d'en avoir fini. Je savais au moins que je n'avais pas grillé de stop ou de feu rouge, ou refusé une priorité, que je n'avais pas franchi de ligne continue, et que l'inspecteur n'était pas intervenu sur les commandes : déjà, c'était un soulagement. Je savais aussi que j'avais évité quelques petits pièges (évoqués ci-dessus) et pensé à des points que j'ai facilement tendance à oublier (comme de clignoter à droite quand nous étions arrêtés dans le parking pour les questions) ; j'avais aussi très bien géré l'unique giratoire du parcours (alors que j'ai vraiment du mal avec les giratoires, et d'autant plus que celui-là est à trois voies) ; mais je savais aussi que j'avais commis quelques fautes dont je ne mesurais pas bien la gravité.

Je suis resté discuter un peu avec l'élève qui passait en troisième (pendant que celui qui passait en deuxième faisait son tour), je l'ai rassurée sur le fait que l'inspecteur était, de mon avis, vraiment bien et tout le contraire de stressant. Puis, comme je ne voulais pas vraiment avoir le débriefing par mon moniteur et que j'avais besoin de marcher un peu, j'ai fui en transports en commun.

Une fois rentré, j'ai fait le point sur les fautes que je pensais avoir commises. La plupart sont extrêmement mineures, mais il y en a une ou deux qui ne l'étaient pas forcément (en gros dans l'ordre chronologique) :

  • Au niveau de ce stop (vu ici de dos ; c'est le stop de sortie du parking qui m'a fait rater le panneau de fin de zone 30), je suis sans doute resté arrêté vraiment trop longtemps (j'ai laissé passer des voitures qui n'auraient pas du tout été gênées par mon passage).
  • Au niveau de ce feu, qui comporte un panonceau avancez jusqu'au feu, je me suis trop avancé (il était plutôt au niveau de mon pare-brise qu'au niveau de mon capot). L'inspecteur m'a fait observer que je m'étais très avancé, j'ai expliqué que le panonceau m'avait fait douter.
  • À la question de sécurité routière quels sont les signes d’un arrêt cardiaque ?, j'ai répondu la personne est inconsciente et ne respire pas alors que la réponse attendue d'après le manuel est la victime ne répond pas, ne réagit pas et ne respire pas ou présente une respiration anormale. (Je vous rassure, ça ne m'a pas été compté comme une erreur ; mais je liste tout ce que j'avais pu identifier de critiquable dans ma prestation.)
  • Quelque part, j'ai roulé sur un creu dans la chaussée et la voiture a pas mal secoué. (Ceci étant, j'en avais aussi évité plusieurs parce que mon moniteur m'avait engueulé à leur propos juste avant l'épreuve.)
  • L'inspecteur m'a demandé plusieurs fois de couper mes essuie-glace en me faisant remarquer qu'il ne pleuvait plus. (Plusieurs fois, parce qu'à chaque fois la pluie reprenait et je les remettait. Par ailleurs, je n'ai pas remis mes feux de croisement quand la pluie reprenait, mais je ne pense pas qu'ils étaient nécessaires vu que ce n'étaient vraiment que quelques gouttes.)
  • J'ai mal compris une instruction (ici, l'inspecteur m'a demandé de me mettre sur la voie la plus à gauche, je me suis mis sur celle du milieu, il a dû me répéter la consigne).
  • À plusieurs reprises, j'ai douté de la vitesse maximale et j'ai appliqué une vitesse à laquelle j'étais sûr d'avoir le droit (notamment, je n'ai pas dû voir ces panneaux de limitation à 110km/h, donc je suis resté à 90km/h jusqu'à voir les rappels ; mais c'était aussi le cas dans la zone résidentielle plus tôt).
  • Je ne sais plus bien ce que j'ai fait ici (passer à droite ? rester à gauche ?), et d'ailleurs je ne sais pas ce qu'on est censé faire (à quoi sert la voie de droite ? aux véhicules lents ? bon, on voit en tout cas que la Google Car a décidé de passer à gauche).
  • J'ai fait une insertion non clignotée sur l'autoroute. Je vais revenir sur ce sujet en-dessous.
  • À l'inverse, j'ai mis un clignotant beaucoup trop tôt pour signaler ma sortie de l'autoroute (la sortie était en fait à 1000m). L'inspecteur me l'a fait remarquer, j'ai dit oui, je m'en suis rendu compte juste après et j'ai choisi de laisser le clignotant (plutôt que le couper et le remettre).
  • Vers la fin, je n'ai pas eu le temps de lire un panneau de direction que j'étais censé suivre, et j'ai dû demander à l'inspecteur où était la direction en question.
  • À l'extrême fin, quand l'inspecteur m'a demandé de me garer en marche avant, je n'ai pas correctement clignoté, je n'ai peut-être même pas bien contrôlé, et par ailleurs je me suis garé vraiment à côté de la place. (Ceci étant, c'était en roulant au pas, et dans un parking à peu près vide.)
  • À l'extrême fin de l'extrême fin, j'avais oublié de redresser les roues, il m'a rappelé de le faire. Puis j'ai coupé le moteur avant de couper les accessoires (les essuie-glace en l'occurrence), il m'a rappelé qu'il fallait toujours commencer par couper les accessoires.

Tout ça sans préjuger de choses que je pouvais ne pas avoir repérées (mon moniteur n'arrêtait pas de me reprocher mes placements, je pouvais très bien m'être fortement déporté à gauche ou à droite sans m'en apercevoir, même si je pensais bien que non).

Le cas de l'insertion non clignotée sur l'autoroute est sans doute le plus grave (ou en tout cas, me semblait le plus grave) : c'est sur l'autoroute A4 en direction de l'ouest, je m'étais inséré par ici en clignotant correctement ; mais la subtilité, c'est que juste un peu après on tombe sur ceci, on croyait s'être inséré mais en fait on est toujours sur une voie d'insertion, qui disparaît ici (d'ailleurs sans l'ombre d'un panneau cédez le passage, c'est un défaut de signalisation). Tout ça m'a perturbé, et je n'ai pas clignoté à la fin de cette deuxième voie d'insertion (je ne suis même pas absolument certain d'avoir contrôlé correctement : ce qui est sûr c'est que j'ai manqué d'observation et je me suis dit argh, ma voie disparaît, qu'est-ce qui se passe ? pourquoi tant de haine ?).

En repensant à tout ça, hier, je me suis remis à stresser (preuve que les résultats ne m'étaient pas indifférents), notamment à cause du point évoqué au paragraphe précédent (une insertion non clignotée, c'est grave ; non clignotée et non contrôlée, c'est à coup sûr éliminatoire).

Résultat

[Certificat d'examen du permis de conduire]Le résultat est tombé ce (samedi) matin : non seulement j'ai le permis, mais j'ai eu presque le maximum des points : 30/31. J'ai même obtenu les points conduite économique et respectueuse de l'environnement et courtoisie, je me demande franchement comment. La seule rubrique sur laquelle j'ai perdu un point, c'est, et là je ne m'y attendais pas du tout : savoir s'installer et assurer la sécurité à bord (j'ai 1/2). Je pense que le problème est que je n'ai pas vérifié que l'inspecteur et mon moniteur avaient mis leur ceinture.

J'étais tellement surpris par ce résultat que je me suis demandé s'il y avait une erreur. J'ai vu le nom André en haut, je me suis dit ah oui, voilà, ce foutu serveur Web mal configuré m'a montré le résultat de quelqu'un d'autre. Et non, en fait, c'était le nom de l'inspecteur.

Je sais que j'ai tendance à avoir le syndrome de l'imposteur (et je sais que le syndrome de l'imposteur a tendance à faire des phrases comme je sais que j'ai tendance à avoir le syndrome de l'imposteur […], mais là, quand même […]), j'ai toujours tendance à m'imaginer, par exemple que j'ai trouvé un doctorat en maths dans une pochette surprise, mais là, quand même, j'avais des raisons de douter (à moins que j'aie purement et simplement halluciné cette histoire d'insertion sans clignoter, ça aurait vraiment dû être compté comme une faute).

Un autre point qui m'échappe est que mon avis favorable est annoté par la précision sous réserve de l'aptitude à la conduite fixée par l'avis médical. Je ne sais pas si c'est juste parce que je porte des lunettes, ni si je dois passer une visite spécifique, ni si j'ai le droit de conduire avec ce papier. (Je demanderai lundi à l'auto-école.)

Et maintenant ?

D'abord, youpi, je suis débarrassé de ces leçons de conduite.

Et si j'en crois la hiérarchie que mon moniteur semblait avoir à l'esprit, j'ai le droit de dire que j'ai réussi presque parfaitement, et du premier coup, le permis le plus dur qui soit, celui qui se passe à Paris. (Honnêtement, moi, je n'ai pas trouvé que les lieux ou le comportement des autres faisaient tellement la difficulté : c'était plutôt mes propres super-pouvoirs qui la faisaient.)

Mais maintenant, je ne sais pas dans quelle mesure je vais oser conduire. Parce que je me suis tellement fait reprocher de choses par mon moniteur (et parce que lui-même n'avait pas l'air d'y croire), j'ai tendance à penser que j'ai eu beaucoup de chance sur ce coup. Et de fait, si mon irrégularité est telle que je conduis généralement bien sauf qu'avec une certaine probabilité (de l'ordre de 1/heure) je me mets à faire n'importe quoi, il n'est pas très remarquable que j'arrive à bien tenir une trentaine de minutes, mais ça ne permet pas de conclure que ce soit une bonne idée que je tienne vraiment un volant sans qu'il y ait quelqu'un à côté pour rattraper mes erreurs. Déjà que je ne me sens pas super rassuré en vélo…

Par exemple, à chaque fois que je faisais une insertion sur voie rapide, je demandais une confirmation à mon moniteur que c'était bien le bon moment. Lors du passage de l'examen lui-même, l'autoroute était à chaque fois tellement prodigieusement vide que je ne me sentais pas spécialement inquiet. Mais dans la vraie vie ? Prendre le périph ? Je le sens assez moyennement.

Bon, de toute façon, je n'ai pas de voiture, donc la question ne se pose pas trop (mais mon poussinet menace d'en acheter une). Ceci dit, il paraît que j'ai le droit de m'inscrire à Autolib dès maintenant, même avec juste un certificat tenant lieu de permis provisoire. (La chose ridicule, en revanche, c'est qu'il est obligatoire de poser un disque A sur le véhicule quand on est jeune conducteur, et qu'avec Autolib ce n'est apparemment pas possible.)

Une autre chose est que j'ai appris à conduire une voiture, une Renault Captur Diesel (et encore, pas juste ce modèle, mais une voiture bien précise de cette série : une fois j'en ai eu une autre, et j'ai déjà été perturbé par le fait que l'embrayage ne réagissait pas exactement de la manière dont j'avais l'habitude). Est-ce que je saurais conduire une essence sans caler tout le temps ? Est-ce que je saurais conduire une automatique sans paniquer parce qu'il n'y a pas d'embrayage ?

Pour finir, je vais juste donner ce conseil à ceux qui, comme moi, attendent pour passer le permis alors qu'ils sont « vieux » : à moins d'être sûr de n'en avoir jamais besoin (ce qui est quand même un pari risqué), n'attendez pas trop longtemps, parce qu'il n'y a aucun doute que la difficulté augmente avec l'âge, et que le mal que j'ai eu vient surtout d'avoir attendu 40 ans, au lieu de m'y être pris 20 ans plus tôt.

(samedi)

Approximation diophantienne ; et une bizarrerie mathématique : la constante de Freiman

Il est bien connu que l'ensemble ℚ des rationnels, que je noterai ici p/q sous forme irréductible, est dense dans les réels ℝ, c'est-à-dire que si x∈ℝ, on peut trouver p/q aussi proche qu'on veut de x, ou encore : (pour tout ε>0, il existe p/q tel que) |xp/q| < ε. Là où les choses deviennent plus intéressantes, c'est quand on commence à se demander, donné x∈ℝ, combien il faut payer pour l'approcher par p/q rationnel : autrement dit, si je veux une approximation de qualité ε>0, combien je dois le payer en utilisant un rationnel compliqué, le « compliqué » en question se mesurant par le dénominateur q>0 utilisé (on pourrait prendre la « hauteur » max(|p|,q), ou peut-être |p|+q, mais ça ne changerait pas grand-chose). Le sujet général s'appelle l'approximation diophantienne, et je n'y connais pas grand-chose, mais rappelons quand même les résultats les plus standards à ce sujet.

Si h est une fonction croissante des entiers naturels non nuls vers les réels strictement positifs, je peux dire qu'un réel x est h-approchable par les rationnels (ou simplement h-approchable) lorsqu'il existe des rationnels p/q de dénominateur q arbitrairement élevé tels que |xp/q| < 1/h(q) (formellement : pour tout n entier naturel non nul, il existe p et q entiers premiers entre eux avec qn tels que |xp/q| < 1/h(q)). Il faut y penser comme : en payant avec un dénominateur q j'obtiens une qualité d'approximation h(q). Plus la fonction h grandit vite, plus je demande une bonne approximation, donc plus il est difficile de trouver de tels x. Si h′≥h, ou même simplement si cette inégalité vaut à partir d'un certain rang, alors tout réel h′-approchable est, en particulier, h-approchable. Si h est constante (je demande une qualité d'approximation constante, et je suis prêt à payer arbitrairement cher pour l'avoir) ou simplement bornée, tout réel x est approchable, c'est ce que j'ai rappelé ci-dessus, mais on va voir ci-dessous qu'on peut faire mieux. Dans la pratique, on prendra donc une fonction h de limite ∞ en ∞, sinon la définition n'a guère d'intérêt.

Si h est quelconque (croissante des entiers naturels non nuls vers les réels strictement positifs), il existe toujours des réels h-approchables au sens ci-dessus : c'est une conséquence du théorème de Baire : quel que soit n>0, l'ensemble des x pour lesquels il existe p/q avec qn vérifiant |xp/q| < 1/h(q) est ouvert (puisque c'est une réunion d'intervalles ouverts de largeur 2/h(q) centrés en les p/q) et dense (puisqu'il contient l'ensemble dense des rationnels p/q de dénominateur qn) ; donc (le théorème de Baire assure que) leur intersection est non vide, c'est-à-dire qu'il existe des réels x, et même qu'il existe un ensemble dense, pour lesquels il existent des p/q avec q arbitrairement grand vérifiant |xp/q| < 1/h(q), ce qui signifie exactement qu'ils (les x en question) sont h-approchables. Bref, on peut trouver des réels approchés arbitrairement bien par des rationnels, quelle que soit la qualité h de l'approximation qu'on demande pour un dénominateur donné.

Un autre résultat, dit théorème d'approximation de Dirichlet, est que quel que soit x irrationnel, il existe des p/q de dénominateur q arbitrairement élevé tels que |xp/q| < 1/q² (c'est-à-dire que x est q²-approchable, ceci étant une écriture abusive pour dire h-approchable pour h(q)=q²). La démonstration est vraiment facile mais astucieuse : on considère les parties fractionnaires zk := yk−⌊yk⌋ (entre 0 inclus et 1 exclu) des réels yk := k·x pour 0≤kN entier ; ceci fait N+1 nombres zk, qu'on répartit en les N intervalles de largeur 1/N partitionnant [0;1[ (je veux dire : l'intervalle entre 0 inclus et 1/N exclu, l'intervalle entre 1/N inclus et 2/N exclu, et ainsi de suite jusqu'à l'intervalle entre (N−1)/N inclus et 1 exclu) ; comme il y a plus de réels que d'intervalles, deux d'entre eux, disons zk et z avec k<, qui tombent dans le même intervalle de largeur 1/N, donc ils vérifient |zzk| < 1/N, c'est-à-dire |·x − ⌊·x⌋ − k·x + ⌊k·x⌋| < 1/N, ce qui donne |q·xp| < 1/Nq = k et p = ⌊·x⌋−⌊k·x⌋, et comme 0<q<N (puisque 0≤k<N), on a du coup |xp/q| < 1/(N·q) < 1/q² comme annoncé ; quant au fait qu'on puisse trouver des q arbitrairement grands vérifiant ça, c'est simplement parce que (tant que x est irrationnel !, ce qui n'a pas encore été utilisé), chaque q donné ne peut vérifier |xp/q| < 1/(N·q) que jusqu'à un certain N (à savoir la partie entière de |q·xp|), et donc en prenant un N plus grand que ça, on obtient un p/q forcément différent (je laisse le lecteur remplir les détails).

(vendredi)

Touching Strangers

Richard Renaldi photographie des gens qui ne se connaissent pas, dans des positions suggérant la tendresse et l'intimité. Je suis tombé sur cette petite vidéo sur le site de la BBC présentant son travail, et j'ai été immédiatement conquis par le résultat (il y a aussi quelques exemples sur le site Web du projet, mais ceux montrés par la BBC sont plus nombreux et plus intéressants ; en revanche, Google images montre une sélection variée). Je ne sais pas pourquoi ça me touche autant : peut-être que c'est un fantasme que j'ai sans le savoir de tenir dans mes bras un(e) étranger(e), peut-être que c'est la métaphore parfaite d'Internet de rendre possible le contact entre gens qui ne se connaissent pas, ou justement au contraire la métaphore parfaite de ce qui manque à Internet que le contact physique, peut-être que j'aime l'idée que ces gens se connaissaient aussi peu que je ne les connaissais moi-ême (et je me demande si, suite à cette photo, ils prennent contact), peut-être juste que je trouve les personnes photographiées très belles (mais pas de la beauté formatée des agences de pub et de mannequins), toujours est-il que regard des sujets, et le regard du photographe sur ses sujets, me fascine. Je me suis précipité pour acheter le livre. (Si vous voulez en faire autant, voici par exemple un lien vers le site de la Fnac. Je précise que je ne reçois pas de commission de qui que ce soit : je fournis juste ce lien parce que si on essaye d'acheter le livre en France via le site Web du projet, le transporteur prend beaucoup plus cher que le prix du livre lui-même.)

(vendredi)

Sur la construction aller+infinitif en français

Ce que je vais raconter ici n'a rien d'original, n'importe quelle personne ayant un peu réfléchi à la grammaire française l'aura certainement remarqué, mais je me suis récemment rendu compte que le phénomène était encore plus marqué que je le pensais, donc je vais expliciter de quoi il est question :

Il existe en français une construction aller+infinitif : mais en fait, et c'est ça que je veux souligner, il n'y en a pas juste une, il y en a deux bien distinctes. À savoir : (A) la construction du verbe aller avec un infinitif qui marque la finalité du déplacement, et (B) une construction spéciale, qui est syntaxiquement identique, et qui sert à former le futur proche. Tout ça est bien connu, et il est par ailleurs évident que (B) provient d'un glissement de sens de (A), mais ce sur quoi j'attire l'attention et qui n'était pas complètement clair pour moi, c'est que ces constructions sont vraiment séparées, c'est-à-dire qu'il n'y a pas un continuum de sens entre les deux mais bien deux possibilités distinctes, parfois seule l'analyse (A) est possible, parfois seule la (B) l'est, et parfois les deux le sont mais avec des sens qui ne se recouvrent pas.

La construction (A), c'est quelque chose comme j'ai trop attendu, j'ai faim, maintenant je vais manger : il faut comprendre je vais manger comme je vais à la cantine, l'indication d'un déplacement qui a pour but d'accomplir l'action indiquée par l'infinitif ou comme destination l'endroit où cette action sera accomplie.

La construction (B), c'est quelque chose comme pour l'instant j'attends d'avoir faim, je vais manger vers 14h : il faut comprendre je vais manger comme je mangerai, un simple futur (qui se distingue du futur simple par la proximité temporelle ou simplement par le registre de langue un peu plus informel), éventuellement comme je suis sur le point de manger.

La principale raison pour laquelle je pense que ces constructions sont bien distinctes, c'est que :

Pour rendre ces impossibilités plus frappantes, on peut essayer de construire une phrase, de syntaxe apparemment raisonnable, où on combine l'impossibilité de (A) et l'impossibilité de (B) : par exemple il ira aller chez le médecin — ça choque, parce que le futur interdit l'analyse comme (B) tandis que le double verbe aller n'a pas de sens comme construction (A) ; idem pour va manger ici.

Le résultat, c'est qu'une phrase comme je vais faire des courses, où les deux constructions sont possibles, a deux sens bien distincts : dans le sens (A), j'indique que je suis en chemin vers un commerce (je sors de chez moi, je vais faire des courses, et je tombe nez à nez avec Madame Michu), tandis que dans le sens (B) j'indique que la transaction aura lieu dans l'avenir (cet après-midi je vais faire des courses puis [je vais] rester ici toute la soirée).

J'avais déjà fait des remarques dans ce sens dans cette entrée passée, mais sans complètement saisir la double construction. Pourtant, quelqu'un m'avait signalé en commentaire un malentendu survenu en italien parce que cette langue n'a pas le calque de la construction (B) du français (et que si on l'utilise, cela se comprendra donc comme une construction (A), dont le sens est proche mais suffisamment différent pour pouvoir causer une confusion).

J'avais toutefois déjà signalé l'argument essentiel selon lequel la construction (B) n'est possible qu'à un nombre limité de temps. Ce fait peut servir à distinguer les constructions (A) et (B) en mettant la phrase au futur (ou à l'impératif ou quelque chose comme ça) ; par exemple, on peut mettre au futur je sors de chez moi, je vais faire des courses, et je tombe nez à nez avec Madame Michu comme je sortirai de chez moi, j'irai faire des courses, et je tomberai nez à nez avec Madame Michu et on peut le mettre à l'impératif comme sors de chez toi, va faire des courses, et tombe nez à nez avec Madame Michu ; en revanche, si on veut mettre au futur ou à l'impératif cet après-midi je vais faire des courses puis [je vais] rester ici toute la soirée, on sent bien que la seconde partie pose problème et que la première change subtilement de sens. (Du coup, c'est amusant, cet après-midi je vais faire des courses est plutôt une construction (B) tandis que cet après-midi j'irai faire des courses est forcément une construction (A)… qui a essentiellement le même sens.)

Maintenant, si on cherche à généraliser la construction (B), il y a d'autres verbes que aller qui régissent des constructions semblables. Classiquement, on signale venir de qui marque le passé proche (je viens de rentrer), mais là il n'y a pas vraiment de construction (A) correspondante (ou s'il y en a une, je ne l'utilise pas vraiment : éventuellement avec le verbe revenir ce serait plus plausible). Mais je suis tenté d'analyser aussi compter+infinitif comme analogue de aller+infinitif : je compte lui parler a pris un sens très particulier, qui ne s'analyse pas vraiment comme la somme de ses parties, et, comme la construction (B) du futur proche introduit par le verbe aller, j'ai du mal à la mettre à un autre temps ou mode que les présent et imparfait de l'indicatif (je comptais lui parler passe, mais je compterai lui parler ou compte lui parler me semblent vraiment bizarres). L'ennui, c'est qu'une fois qu'on commence à trouver des constructions figées dans tous les sens, on va en trouver un peu trop.

Je crois que le terme approprié pour l'évolution historique de la construction (A) vers la construction (B) est grammaticalisation, mais ce qui est intéressant est bien la coexistence distincte (et pas dans un spectre sémantique de nuances entre les deux) entre la version non-grammaticalisée (A) et la version grammaticalisée (B).

(Mais bon, je suis un linguiste du dimanche, peut-être qu'on va trouver que je raconte des bêtises.)

(mardi)

Ready Player One d'Ernest Cline (que je ne sais pas pourquoi j'ai aimé)

Le livre dont je parle a été adapté au cinéma par nul autre que Steven Spielberg dans un film qui sort bientôt (dans deux mois aux États-Unis, je suppose qu'en France il faudra en compter six de plus). J'ai vu une bande annonce pour ce film (il y en a par exemple un ici), je me suis dit qu'il pourrait me plaire, je l'ai mentalement ajouté dans ma liste de sorties à guetter ; et comme je suis tombé sur le livre d'origine en flânant chez le W. H. Smith de la rue de Rivoli (ça n'a rien d'un hasard : il a été réimprimé — ou remis au centre des présentoirs — à la faveur de la publicité que lui offre le film), je l'ai acheté. Au minimum, il avait pour me plaire que contrairement à tant d'autres œuvres de SF c'est un roman pas trop épais et qui ne s'inscrit pas dans une interminable saga.

Je résume un peu de quoi il s'agit. Je vais divulgâcher (spoiler) très légèrement dans ce qui suit, mais je pense vraiment que ce n'est pas gênant, d'ailleurs le contexte du livre est essentiellement donné par le chapitre 0000 ou par une bande annonce quelconque du film.

L'action de Ready Player One se passe en 2045. Le monde réel est devenu encore un chouïa plus dystopique que celui dans lequel nous vivons actuellement, les inégalités sociales sont encore plus profondes, et aux États-Unis comme ailleurs, des millions s'entassent dans des bidonvilles de fortune en périphérie des villes (s'entassent littéralement, d'ailleurs, dans des colonnes de remorques empilées verticalement). Il y a une chose à laquelle essentiellement tout le monde semble avoir accès, c'est Internet, et, à travers lui, à un jeu en réalité virtuelle, l'OASIS (une sorte de combinaison de Second Life, de World of Wacraft et peut-être d'un chouïa de Minecraft, enfin, je ne sais pas, je n'ai joué à rien de tout ça ; plus un zeste de Matrix pour le réalisme de la simulation), où beaucoup trouvent refuge et moyen d'oublier une réalité déprimante. Des écoles ont même été mises en place dans l'OASIS, et d'ailleurs le héros y est lycéen.

Le point de départ de l'action est que le créateur de ce système vient de mourir : ce James Halliday était un nerd excentrique et introverti, obsédé par la culture pop/geek (et notamment les jeux vidéos) des années '80 où il a grandi ; et dans un testament virtuel diffusé à l'ensemble de l'OASIS il annonce qu'il a caché un easter egg quelque part dans son monde virtuel, et qu'il lègue la totalité de sa très considérable fortune (incluant le contrôle de l'OASIS lui-même) à celui qui le trouvera. (Bref, il se prend pour Willy Wonka, simplement il ne s'en remet pas au pur hasard.) Il est clair, d'emblée, que les énigmes à décoder et les épreuves à franchir pour trouver l'œuf en question sont liées à cette sous-culture des années '80, et qu'il faut la maîtriser sur le bout des doigts pour avoir la moindre chance d'y arriver. D'où le fait que cette sous-culture revienne dans l'air du temps et qu'une communauté de gens (les egg-hunters ou simplement gunters) dévorent tout ce qu'ils peuvent apprendre sur les jeux vidéos, films et dessins animés de soixante ans plus tôt, dans l'espoir de localiser l'insaisissable œuf de Halliday (dont c'était bien le but : inciter les gens à découvrir ce qui le passionnait). C'est le cas du héros, qui est le premier après des années à faire un pas décisif en direction de la découverte de l'œuf, ce qui relance la recherche et lui vaut toutes sortes d'ennuis.

Je m'arrête là pour le résumé, passons à la critique. Disons franchement que c'est assez mauvais, que j'ai quand même bien aimé, et que je me demande un peu pourquoi.

On peut s'interroger sur le public pour lequel ce livre est écrit. D'un côté, il est bourré, comme on s'en doute, de références à cette culture nerd dont l'auteur, Ernest Cline, qui se projette manifestement en James Halliday, est de toute évidence obsédé. Cela suggère qu'il écrit pour les geeks qui ont grandi dans les années '80 (et qui sont donc, maintenant, quadragénaires). De l'autre, son personnage est un lycéen et la structure du roman se conforme plutôt aux standards des livres classés young adult, avec une intrigue plutôt simple et linéaire et des préoccupations qui sont susceptibles d'intéresser les jeunes. J'imagine, donc, qu'il faut voir ça comme une tentative d'un geek de ma génération de parler aux geeks plus jeunes (millennials) pour les convaincre de ne pas oublier leur héritage : vous voyez, les petits jeunes, avant les jeux en 3D auxquels vous jouez, avant les jeux en immersion complète auquels joueront vos enfants, il y a eu des jeux en pixel-art ou même en mode texte, et c'était quand même très rigolo (quelque chose comme ça). Ça explique pourquoi les références à la culture des années '80 sont explicitées (plutôt que de servir, justement, d'easter eggs) : quand il parle d'un jeu comme Zork, l'auteur prend la peine de rappeler de quoi il s'agit (plutôt que d'espérer que son lecteur ira lui-même chercher sur Wikipédia ou, à plus forte raison, plutôt que de juste lâcher une référence que les initiés comprendront). C'est mignon d'essayer de raviver le souvenir d'une époque qu'on a aimée, mais je ne sais pas si ça fait un bon roman si on se contente d'aligner les références.

Car il faut dire les choses : l'histoire est plutôt plate. D'abord plat du point de vue strictement dramatique : il n'y a pas de prise de tête, les gentils sont vraiment gentils, les méchants sont vraiment méchants, personne n'est ambigu, tout est comme c'est écrit sur la boîte, et tout se passe en gros comme on s'y attend : il y a bien quelques rebondissements, mais aucune grosse surprise, aucun coup de théâtre bouleversant, aucun plot twist ingénieux. On a plutôt droit à quelques clichés un peu éculés, des pistolets de Tchékov à foison et un deus ex machina assez évident, sans compter que toute l'intrigue vise à rechercher un MacGuffin. Ensuite, plat du point de vue du cadre et des personnages. L'auteur prend un certain temps à expliquer les règles de l'OASIS (le point positif est qu'on ne peut pas trop l'accuser d'inventer au fur et à mesure : il établit des règles et s'y tient ; le point négatif est qu'il est parfois ennuyeux quand il les décrit), mais il n'y a guère d'originalité. L'état du monde réel n'est pas très clair non plus, et visiblement ça intéresse peu le narrateur. Au moins une chose est vraie, c'est que Cline doit avoir quelques notions sur le fonctionnement d'un ordinateur puisqu'il ne fait pas d'erreur trop ridicule (et sait rester vague quand il vaut mieux rester vague sur les détails). D'autre part, il n'y a absolument aucune réflexion politique ou sociologique sur les tenants et aboutissants d'un jeu comme l'OASIS (ou comment ça se fait que même les plus défavorisés y aient accès). Ni sur les inégalités sociales : le héros commence très pauvre, sa renommée virtuelle lui permet de se sortir un peu de cette pauvreté, il cherche à trouver l'œuf et donc devenir milliardaire, il n'a essentiellement aucune idée de ce qu'il fera de son argent (une de ses amies, qui va un tout petit peu plus loin dans la réflexion, le lui fait d'ailleurs remarquer, ce qui montre que l'auteur s'est au moins posé la question) ; pas plus qu'il n'y a d'interrogation sur les effets bons et mauvais de la célébrité en ligne. Les personnages n'ont aucune profondeur psychologique : leurs émotions se limitent à aimer ou ne pas aimer ; le héros est motivé par seulement deux choses, le désir de trouver l'œuf et son amour pour l'héroïne (qui est elle-même motivée par le désir de trouver l'œuf, mais la tension entre leur rivalité dans la quête et leurs sentiments n'est explorée que très superficiellement). Il y a une esquisse de début de commencement de reconnaissance de questions autour du genre et de l'identité sexuelle (parce qu'on ne peut pas supposer que les personnages masculins/féminins dans l'OASIS sont joués par des joueurs idem ; pas plus qu'on ne peut supposer quoi que ce soit sur leur âge, leurs caractères ethniques ou leur apparence), mais c'est tellement vite évacué… au moins, je n'ai pas vu de misogynie grossière (et s'agisant du milieu gamer ce n'était pas forcément gagné). Mais parfois on a l'impression que ce qui intéresse uniquement l'auteur, c'est de faire se combattre Mechagodzilla et Ultraman. Je me demande si Spielberg s'en sera mieux tiré en adoptant l'œuvre au grand écran.

En outre, Ernest Cline fait preuve d'un américano-centrisme irritant, quasiment digne de Reddit. Il y a plusieurs moments où on se dit que non seulement il a oublié l'existence du monde autre que les États-Unis, le Canada et le Japon, mais il a par ailleurs oublié l'existence des fuseaux horaires.

Ayant écrit tout ça, je suis surpris de constater que… j'ai quand même bien aimé ce livre. Je ne vais certainement pas prétendre que c'est un chef d'œuvre : ce n'en est pas un, mais j'ai trouvé que c'était vraiment un page turner, au sens où dès que j'avais lu la page N j'avais envie de lire la page N+1 et j'ai été assez captivé.

Pourtant, je ne suis qu'à moitié familier avec la culture étalée par Cline. (J'utilise les termes geek et nerd de façon un peu interchangeable parce que personne ne sait exactement ce qu'ils veulent dire, mais il y a certainement plein de sous-types de l'un ou de l'autre : je me sens assurément plus proche ou plus admiratif de Richard Stallman que de Ken Williams, par exemple.) J'ai vu pas mal de films de Spielberg (car, oui, Spielberg n'est pas seulement celui qui va adapter le livre en film, il est aussi souvent référencé dedans) mais certainement pas tous ; j'ai vu les Star Wars mais lu aucun des livres qui se passent dans l'univers en question ; je n'ai vu qu'une poignée d'épisodes des séries Star Trek ; je ne connais pas grand-chose aux dessins animés japonais ; mais j'ai quand même vu WarGames et Blade Runner — et aussi quasiment tout ce qu'ont fait les Monty Pythons (ce n'est pas vraiment des années '80, mais apparemment James Halliday en était fan aussi[#]). Et question jeux de rôle et jeux vidéos, j'ai un peu joué à des jeux de rôle quand j'étais petit, mais très peu à des jeux vidéos : voir ici pour ce que j'en racontais ; dans l'époque visée, j'ai quand même joué à Tera (voir ici), mais c'est un jeu français et certainement inconnu d'Ernest Cline, Rogue et King's Quest (le tout premier) ; ensuite, j'ai été piqué par précisément le genre de nostalgie que ce livre essaye de promouvoir et j'ai joué à Colossal Cave et un tout petit peu à Zork (et j'ai écrit moi-même des bouts de jeux pour la Zork-machine avec Inform 6). Et même en élargissant à d'autres périodes, il n'y a que très peu de jeux auxquels j'aie accroché (quelques uns des Ultima, quelques uns des King's Quest et quelques autres cas à part comme celui-ci). Bref, je saisis quelques unes des références, mais certainement pas toutes. Ceci étant, je sais me servir de Wikipédia et de Google, ce qui n'est manifestement pas toujours vraiment le cas des personnages du roman lui-même (certes, on ne nous dit pas si Google existe toujours, mais pour Wikipédia c'est explicite).

[#] Les œuvres dont Halliday était fan (ce qui se sait parce qu'il a fait publier ses journaux personnels à sa mort pour encourager leur étude) sont référencées par les gunters comme canon, et il y a des débats (sans doute à prendre au 1.41421356ème degré) pour savoir si ceci ou cela est canon (comme le film Ladyhawke), débats qui sont, à vrai dire, assez drôles dans le genre parodie des débats entre fans de Star Wars et/ou Star Trek.

Il est vrai que j'aime bien les easter eggs, et que j'en ai parfois découvert (jamais rien de bien impressionnant) par sérendipité dans différents jeux ou programmes. Cela pourrait expliquer que Ready Player One m'ait plu malgré ses nombreux défauts.

Il est aussi vrai que j'aime bien les énigmes. (On va dire que je définis une énigme comme une question, une métaphore ou une référence cryptique qui définit un mot, une personne, un lieu ou un concept qu'il s'agit de trouver, ce qui n'est faisable qu'avec les bonnes références culturelles ou en interprétant de façon astucieuse les termes de l'énigme ; mais surtout, ce qui fait à mes yeux une bonne énigme, c'est que lorsqu'on a trouvé la réponse, il doit être complètement évident que c'est bien celle qu'on cherchait, i.e., soit on trouve soit on ne trouve pas, mais si on trouve, on doit immédiatement être complètement sûr de soi[#2], sinon l'énigme n'était pas bonne.) Les protagonistes du livre passent une certaine partie de l'intrigue à chercher à résoudre des énigmes. À vrai dire, elles ne sont vraiment pas très bonnes. Mais il y a quand même une certaine satisfaction à voir le héros les résoudre, à suivre ses idées (y compris à travers les fausses pistes) qui, pour le coup, est plutôt bien gérée par l'auteur.

[#2] Pour un de mes romans d'ado j'avais par exemple concocté la charade suivante : Mon Premier marque la Fin du Pouvoir. / Mon Second est la Première des Origines. / Mon Troisième constitue le Milieu de la Vie. / Mon Tout tire son Pouvoir des Origines de sa Vie. C'est peut-être trop facile, mais je suis au moins certain d'une chose, c'est que celui qui trouve la bonne réponse saura immédiatement qu'il a trouvé la bonne réponse.

Mais peut-être que la raison plus profonde pour laquelle ce roman m'a plu, c'est que je me reconnais une certaine affinité avec l'auteur, non pas dans le choix précis de la culture qu'il essaye de partager (et que je ne connais que médiocrement, cf. ci-dessus) mais dans l'idée générale de semer des références un peu obscures dans l'espoir d'amener d'autres gens à s'y intéresser. C'est par exemple ce que je fais de façon vraiment évidente dans ce texte, mais il y a plein de références (ou de mini easter eggs, si on veut) dans toutes sortes de choses que j'écris. (Ceci étant, comme je suis taquin, je mets aussi plein de choses qui ont l'air de pouvoir être des références alors qu'il n'y a rien de particulier à comprendre.) Ma culture à moi est peut-être plus bizarre, plus éclectique pour ne pas dire aléatoire, que l'obsession de Halliday/Cline pour les films et jeux vidéos des années '80, mais ça ne m'empêche pas de jouer à jeter des hameçons un peu au hasard. Et ça n'a rien de spécialement inhabituel à cette attitude, je pense, notamment parmi les geeks : j'ai par exemple un ami qui fait très souvent des références à Monkey Island, Day of the Tentacle et autres jeux LucasArt dans le genre et la période (c'est comme pour les bonnes énigmes : ceux qui le connaissent verront sans doute immédiatement de qui je parle). Peut-être que si j'étais milliardaire je serais tenté, moi aussi, de cacher un trésor quelque part qu'on ne pourrait trouver qu'en résolvant des énigmes faisant plein de références compliquées à ma culture tarabiscotée, précisant qu'il y a sans doute plein d'indices cachés dans mon blog pour inciter les egg-hunters à l'apprendre par cœur. (Après, comme je suis notoirement fan des coups de théâtre, il est possible que le coffre ne contienne finalement qu'un petit papier disant le trésor était en vous tout du long : l'amitié. Et peut-être même qu'il y aurait encore un plot twist après ça.) Mais bon, je ne suis pas milliardaire, alors ne perdez pas votre temps à apprendre mon blog par cœur ! (Ou peut-être que si, qu'en savez-vous au fond ?)

(samedi)

Je suis épuisé

J'ai déjà dit plusieurs fois sur ce blog que je préférais éviter d'écrire des billets dont le seul contenu est essentiellement de dire je suis toujours vivant (et je n'ai rien d'autre à dire), mais comme cela fait vraiment longtemps que je n'ai rien écrit, je vais quand même faire une exception et signaler que je suis toujours vivant (et je n'ai pas décidé de mettre un terme à ce blog, ni quoi que ce soit de ce genre). J'ai juste été encore plus débordé que d'habitude et, en plus d'être débordé, particulièrement fatigué. C'est la raison principale pour laquelle je n'ai rien écrit ici, ni même répondu aux commentaires (dont certains sont pourtant très intéressants sur l'entrée précédente).

D'abord, il y a les ordinateurs, qui sont notoirement des monstres dévoreurs de temps : j'ai passé beaucoup de temps à faire des mises à jour et, plus après les mises à jour, à me battre contre les conséquences néfastes de celles-ci. Cela faisait un certain temps que j'accumulais de la dette technique dans l'administration de mes (trop nombreux) PC, dont certains étaient encore sous Debian GNU/Linux Jessie (aka actuellement oldstable), version carrément paléolithique, par manque de temps et de courage pour les mettre à jour vers la version Stretch (aka stable) qui est seulement mésolithique. Le problème avec cette dette technique est qu'elle a vite tendance à s'accumuler : la version 57 de Firefox était devenue essentiellement impossible à compiler sur cette version paléolithique de Debian, et c'est ce qui m'a décidé à finalement trouver le temps de migrer au moins mon PC principal à Debian 9 Stretch. La mise à jour elle-même a été longue et douloureuse, mais ce qui a surtout été long et douloureux, c'est de prendre conscience de tout ce qui a cassé d'une version à l'autre, trouver comment contourner les problèmes qui sont apparus, ou m'habituer à ce que je ne peux pas contourner. Mais je suis loin d'avoir repayé ma dette : je n'ai toujours pas trouvé le temps de m'occuper de mon Firefox, qui continue d'être coincé à la version 56 : je pourrais raconter pendant des pages (j'avais d'ailleurs commencé à le faire) à quel point je suis malheureux que Firefox ait décidé de complètement tout casser (en particulier, toutes les extensions) avec la version 57, et de se transformer en une sorte d'équivalent de Google Chrome, toujours est-il que je n'ai toujours pas trouvé le temps de m'occuper de ça, et ça m'embête parce que c'est maintenant une passoire au niveau sécurité. Et à côté de ça, il y a encore d'autres machines sur lesquelles je dois faire une mise à jour du même type, en fait une réinstallation complète, et je cherche toujours un moyen de préparer les choses un maximum à distance (il y a une machine à laquelle je n'ai pas commodément accès). Bref, je continue à crouler sous cette dette technique. Et je commence à en avoir franchement marre de la quantité de temps perdu avec toutes ces merdes.

Et là-dessus sont venus s'ajouter les deux petits cadeaux surprise du monde de l'informatique pour 2018 à savoir Meltdown et Spectre. Je ne vais pas parler du fond du problème : pour ça, je renvoie par exemple aux excellents articles d'Ars Technica, notamment ici (publié un peu avant la levée de l'embargo, donc sur informations incomplètes) et ici sur Meltdown et Spectre eux-mêmes, ici sur la réaction des différentes compagnies, ici sur l'impact des correctifs en termes de performances et ici sur d'autres problèmes liés à ces correctifs. Les pertes de performances ne sont pas franchement problématiques pour moi, mais j'ai effectivement croisé des bugs bizarres (BUG: unable to handle kernel paging request at 00007fe67e522000IP: [<ffffffff812ba451>] __rb_erase_color+0x21/0x270) depuis que j'ai un noyau censé corriger Meltdown. • Par ailleurs, je m'inquiète un peu pour la morale à plus long terme de l'histoire : c'est quelque chose de déjà bien connu en cryptographie à quel point il est difficile de faire des calculs sans fuiter de l'information par des canaux auxiliaires, mais les impératifs d'efficacité des ordinateurs semblent de plus en plus incompatibles avec la nécessité de ne pas avoir de telles fuites (l'exécution spéculative, le hyperthreading et les caches mémoire sont des concepts sur lesquels les mots fuite d'information semblent écrits en néon clignotant : on découvrira certainement plein d'autres vulnérabilités du même genre) ; je me demande même s'il ne faut pas passer à des modèles d'ordinateurs où on étiquetterait les régions de mémoire qui contiennent une information secrète (ou dépendant d'une quelconque manière d'une donnée secrète), ce qui invaliderait tout ce qui est cache ou exécution spéculative, et il faudrait apprendre à manipuler le plus possible des données complètement publiques ; je me demande aussi si le concept de machine virtuelle ne doit pas être complètement abandonné, parce qu'on n'arrivera jamais à se débarrasser de ce genre de fuites. • Mais bon, à part ça, à mon niveau personnel, ce qui me fait rager c'est aussi une bête question de timing : juste avant la levée de l'embargo sur ces trous, au moment où les rumeurs circulaient qu'il y avait un problème grave dans les processeurs Intel pour lequel Windows et Linux avaient fait passer des patchs correctifs aussi discrètement que possible, et même que ces patchs avaient été backportés à des versions stables de Linux, je me suis dit, du coup, je vais immédiatement mettre à jour mes noyaux, comme ça je gagnerai un peu de temps — que nenni, je ne sais pas où ces patchs avaient atterri, mais en tout cas pas dans les versions que j'ai compilées et installées alors que les rumeurs à leur sujet circulaient déjà partout sur Internet. Bref, encore du temps perdu dont je n'avais pas besoin.

Zut, j'ai de nouveau ranté sur les ordinateurs, ce qui est sans doute encore plus inintéressant que si j'avais juste écrit je suis toujours vivant. Mais ils ne sont pas ma seule cause de fatigue ou de manque de temps. Je continue à prendre des leçons de conduite, avec une impression pénible de tourner en rond, même s'il y a eu des progrès (très lents : j'en suis maintenant à 62 heures de conduite) et qu'il commence à devenir envisageable que je passe le permis dans pas trop longtemps. J'ai aussi un peu l'impression de me noyer sous le poids de mes enseignements et d'un emploi du temps passablement merdique. (En tout cas, je consomme des recharges pour feutres à une vitesse hallucinante, et je me suis fait une petite tendinite au bras droit en écrivant au tableau blanc.) Et je passe beaucoup de temps au lit parce que je ne dors pas très bien.

Le truc avec le temps c'est qu'il se fragmente mal : on peut facilement se retrouver avec plein de petits bouts de temps libre, mais ces petits bouts sont inutilisables parce que chacun est trop court pour faire quelque chose de productif (si je veux réfléchis sereinement à un problème de maths, il me faut une journée calme, même si je ne vais pas passer toute la journée concentré : je déteste commencer à penser à une chose et devoir m'interrompre pour passer à une autre ; pour rédiger quelque chose, et même pour répondre à un mail non complètement évident, il me faut aussi une plage assez longue). Bref, je me retrouve à la fois à être débordé et à m'ennuyer, comme je me retrouve à la fois à faire de l'insomnie et à dormir trop, et tout ça est pénible.

Il est aussi probable que la météo inlassablement pourrie, qui fait se succéder jour après jour de pluie ponctuée par les tempêtes Carmen, Eleanor et David (dans cet ordre, si j'ai bien suivi — ça a l'air embrouillé) n'aide pas franchement à me donner de l'énergie. Peut-être que je manque de vitamine D.

Toujours est-il que je promets d'œuvrer à un retour à la normale de ce blog quand j'aurai moins l'impression d'être fatigué. En attendant, je profite du fait que j'écris ceci pour faire un lien vers cette sorte de blog, A piece of a larger me, tenu de façon originale sur GitHub, qu'une connaissance (qui souhaite rester anonyme), a lancé, et qui contient le genre de réflexions un peu longues qui pourraient intéresser les gens qui me lisent. (C'est en français, malgré le titre.)

(vendredi)

De la fascination des Français pour le prescriptivisme linguistique

Méta : L'entrée qui suit a été essentiellement écrite en février 2016, laissée en plan et jamais finie ; j'essaie de me forcer un peu à publier des entrées qui, comme ça, moisissent dans mes cartons. Comme je n'ai pas envie de la reprendre complètement (ce qui serait la garantie que je ne la publierais jamais), je laisse telles quelles certaines choses écrites en 2016 (et qui font donc référence à événements d'alors comme récents) et j'en modifie d'autres ; je n'ai pas non plus envie d'éclaircir systématiquement ce qui a été écrit quand, donc on me pardonnera un certain flou temporel dans ce qui suit. De même que je dois demander pardon pour le caractère un peu désordonné de ce texte (surtout sa fin), puisque je ne savais plus vraiment où je voulais en venir et j'ai complété comme j'ai pu.

Dans une entrée récente [récente en février 2016, donc…] j'avais choisi d'entrer en matière en défendant, de façon un peu provocatrice, une phrase écrite dans l'entrée précédente (…dans le cadre d'un cours # j'enseigne à un groupe de ce cours [les cours de notre école sont divisés en groupes d'élèves, parfois spécifiques à un cours, donc il s'agit bien d'un groupe de ce cours] → …dans le cadre d'un cours dont j'enseigne à un groupe). Il s'agissait d'un prétexte pour entrer en matière et réfléchir aux différentes subtilités dont les grammaires ne parlent essentiellement jamais concernant les subordonnées relatives. Mais aussi d'une façon de troller les prescriptivistes linguistiques que je sais très nombreux parmi les Français. Et de fait, la petite provocation a marché encore mieux que ce que j'avais imaginé, puisque les commentaires, très nombreux, ont presque totalement ignoré le corps de ce que j'avais écrit sur les relatives (ou, pire, ont cru ou fait semblant de croire que tout tournait autour de la phrase douteuse ou cherchait à la justifier), et se sont focalisés sur le caractère grammatical ou non de la phrase de l'entrée précédente ou sur les autres reproches qu'on peut lui faire. (Il s'est ainsi agi de savoir si un cours peut être divisé en groupes, si on peut enseigner à des élèves ou si on doit enseigner des élèves, s'il est correct d'écrire une page d'un livre avec deux articles indéfinis, etc.) Je ne peux pas vraiment m'en plaindre : qui sème le troll récolte la chienlit. (Et il me faut avouer que la discussion sur les interactions entre l'article indéfini et les compléments du nom n'était pas dénuée d'intérêt.)

Mais très peu de temps après, la sphère politico-médiatico-blablatique nationale a été prise d'une agitation analogue. À part qu'elle orbite à un niveau nettement inférieur aux commentaires de mon blog 😉, ladite sphère a surtout prouvé la fascination elle-même fascinante qu'ont les Français pour le prescriptivisme. Ne serait-ce que dans le résumé, par ailleurs totalement erroné, que j'ai vu passer du point de départ de cette phrénésie : L'Académie a décidé de supprimer les accents circonflexes. There are so many things wrong with this, I don't know where to start.

En fait, on dirait un titre du Gorafi.

(mardi)

Moi aussi je peux parler de The Last Jedi

Spoilers à fond dans tout ce qui va suivre ce paragraphe. — Ah oui, je m'étais promis d'utiliser le joli mot divulgâchis à la place. Donc, divulgâchis à fond. — Mais honnêtement, je doute sérieusement qu'il y ait grand-monde qui ait envie ou besoin de lire une critique pour décider s'il va ira voir un épisode de Star Wars : il y a des gens qui attendent ce moment depuis des années (et qui l'ont sans doute vu le jour de sa sortie, voire avant), ceux qui ont la curiosité de se demander ce qu'ils inventeront cette fois-ci, ceux qui n'iront de toute façon jamais, et il y a ceux qui s'en foutent un peu et qui vont aller le voir parce qu'ils ont des amis, des enfants, un porg de compagnie ou que sais-je encore qui va le voir, mais en tout cas, pour ce genre de film, essentiellement personne ne doit choisir de passer ou non 2h45 au ciné en se basant sur la critique de la séquelle (du reboot du remake) qu'il va regarder. Bref, aucun intérêt d'éviter le divulgâchis (hum, j'ai quand même du mal avec ce mot), on est tous là pour partager nos expériences, post-épiphaniques ou post-traumatiques, ou pour montrer la profondeur de notre herméneutique. Let's dive into it.

Je n'avais pas pris la peine d'écrire quelque chose au sujet de l'épisode VII il y a deux ans, mais franchement, l'intérêt était douteux, c'était essentiellement une copie de l'épisode IV avec de gros moyens en plus et Alec Guinness en moins. Je n'avais pas non plus pris la peine d'écrire quelque chose au sujet de l'épisode 3.999 l'an dernier, qui m'avait pourtant semblé nettement meilleur. Cette fois, je fais l'effort, parce que j'ai trouvé que l'épisode VIII était intéressant. Je ne sais pas si c'est un bon film (il y a des longueurs, et sans doute beaucoup trop de rebondissements, c'est en tout cas ce que mon poussinet a trouvé) ; je ne sais même pas si c'est un épisode réussi de Star Wars ; mais il y a assurément des choix intéressants qui ont été faits. Peut-être que intéressant doit se comprendre comme dans cette fameuse fausse malédiction chinoise, puisses-tu vivre à une époque intéressante ! En fait, peut-être que la meilleure critique que j'aie trouvé est celle du webcomic Wondermark dans ce dessin et sa suite (mais bon, si on n'a pas le goût de l'humour très particulier de Wondermark, ça laissera sans doute très froid).

Comme je le disais ici juste avant la sortie de l'épisode VII, je suppose que les épisodes IV–V–VI (la « trilogie originale ») sont impossibles à juger parce qu'ils se font partie, pour les gens de ma génération, des référents culturels avec lesquels on a grandi et qui ont participé à la définition de la culture pop de notre enfance, dans laquelle ils ont semé les graines d'un nombre incalculable de références et de private jokes. Toutes proportions gardées, essayer de faire une critique de ces épisodes est comme essayer de faire une critique sans préconception de la Bible ou de l'Odyssée : c'est le genre d'œuvre qu'il est quasiment impossible de voir avec des yeux candides. Dans ces conditions, les épisodes VII-VIII-IX font face à une tâche absurde : (toutes proportions gardées, toujours,) c'est un peu comme si on essayait d'écrire une suite officielle de la Bible ou de l'Odyssée — il y a peu de chances qu'une telle entreprise soit couronnée de succès. L'épisode VII avait choisi la voie du fan-service : les fans des épisodes IV–V–VI aiment ces derniers non pas pour leurs valeurs intrinsèques mais parce que ces épisodes et leurs personnages ont baigné leur enfance, donc, on leur donne more of the same.

L'épisode VIII a fait presque exactement le contraire : ostensiblement, le sous-titre pourrait être quelque chose comme les leçons de l'échec et l'importance et la difficulté de repartir à zéro ; mais en plus de ça, il semble prendre un malin plaisir à provoquer les fans en cassant leurs théories ou leurs perspectives. Il y avait toutes sortes de spéculations sur l'identité des parents de Rey, ou sur l'origine, les pouvoirs et le destin de Snoke ; toutes sortes d'attentes pour Luke Skywalker ; toutes sortes de fantasmes sur les Jedi ; toutes sortes de de préconceptions sur ce que la Force permettait ou ne permettait pas ; toutes sortes de rumeurs sur la manière dont Leïa se sacrifierait avec dignité ; et surtout, une règle scénaristique importante de l'univers de Star Wars : que quand les gentils partent dans une mission totalement désespérée aux chances de succès microscopiques, cette mission réussit toujours in extremis. Le dernier épisode fait voler tout ça en éclats : Rey est la fille de personne, l'origine de Snoke n'est pas expliquée et sa mort est amenée de façon peu cérémonieuse, Luke est un héros à reculons, les Jedi ne sont peut-être pas si parfaits que les épisodes précédents nous ont voulu le faire croire, la Force permet des choses qu'on n'imaginait pas, Leïa ne meurt pas, et la mission désespérée non seulement échoue mais cause la mort inutile de plein de gens et la quasi destruction de la rébellion résistance. Luke dit ouvertement qu'il faut que l'ordre Jedi s'éteigne, et il s'avère à au moins deux reprises que le courage héroïque n'est pas forcément une bonne idée (et qu'il faut faire des choix, et que ceux-ci sont difficiles, et que les varis héros ne sont pas forcément ceux qu'on croit).

Je comprends que ça rende furieux les fans (ou en tout cas, des fans). Disney n'a pas vraiment à s'en inquiéter : ils iront quand même voir l'épisode IX (et tous les autres numéros, entiers ou non, qui seront produits par la marque). Personnellement, dans l'absolu, j'aime bien les histoires qui ne sont pas en noir et blanc mais en nuances de gris un peu compliquées : mais quand même, venant de Star Wars, qui a fait du noir et blanc non seulement son thème central mais presque sa marque de fabrique (le côté obscur et le côté clair de la force), c'est aussi inattendu que l'irruption du monde réel dans un conte de fées, je comprends qu'on s'en chagrine. Je serais curieux de savoir comment de tels choix scénaristiques se prennent : est-ce que Rian Johnson (le réalisateur) avait une certaine liberté, ou est-ce que tout choix qu'il faisait devait recueillir l'approbation d'un comité de contrôle et de pilotage chez Disney ? de qui venait la décision de tout casser ? je n'en ai aucune idée.

Globalement, je crois que je mets plutôt une bonne note à cet épisode VIII (meilleure que l'épisode VII, en tout cas), mais je m'interroge sur la difficulté dans laquelle il place l'épisode suivant. Sur plusieurs plans :

D'abord, il y a le problème de Leïa. Vu que l'actrice qui l'incarnait est décédée, la solution évidente (et attendue) était de la faire mourir héroïquement dans cet épisode, ce qui aurait été assez facile au montage. Le choix contraire n'est pas spécialement une mauvaise surprise, mais laisse l'épisode suivant devant le trilemme de la faire mourir (ou partir en retraite) hors écran, de la faire jouer par une autre actrice, ou de recourir à un subterfuge comme des images de synthèse (ou lui faire porter un masque, ou ne la montrer que de dos ou que sais-je encore). Aucune de ces solutions n'est très satisfaisante. Bon, tout ça est assez extrinsèque à l'intrigue, mais a tout de même de l'importance, et d'autant plus que Carrie Fisher est maintenant inextricablement liée à l'idée du personnage de la princesse Leïa.

Mais l'autre souci sans doute plus grave est que l'épisode VIII laisse à la fois les gentils dans une position extrêmement affaiblie et les méchants dans une position désorganisée. Le problème avec les gentils est qu'ils ont perdu quasiment toutes leurs forces : soit l'épisode IX commence avec une résistance largement reconstituée, auquel cas ça ressemblera à de la triche, soit il commence au point où l'épisode VIII a fini, auquel cas la suspension d'incrédulité sera encore plus difficile à invoquer s'ils doivent vaincre. Concernant les méchants, ils ont perdu leur supreme leader, et le nouveau n'a pas l'air d'être un bon organisateur, mais surtout, il ne fait vraiment pas peur, le personnage est très réussi en tant que second couteau vaguement ridicule qui voudrait ressembler à Papy Vador, mais en tant que grand méchant ultime, il n'est pas du tout crédible. Si l'épisode IX présente un combat entre une résistance diminuée et un Premier Ordre amputé, il risque de manquer sérieusement de souffle épique (cf. ce que je disais ici, à propos de Tolkien sur la déflation épique).

Et la manière dont ils ont choisi d'évacuer Snoke pose son propre problème : on ne nous a fourni aucune explication sur son apparition, ce qui est sans doute une bonne idée (ça permet de se concentrer sur les personnages vraiment importants), mais ça signifie du même coup que les scénaristes se sont ouverts une porte d'où peut apparaître à tout moment un deus ex machina surpuissant. Je comprends qu'on ne veuille pas s'intéresser à Snoke, mais il fallait trouver moyen de fermer cette porte pour garantir au spectateur qu'il n'apparaîtra pas un troisième empereur-like (ou, a contrario, un gentil surpuissant jusque là inconnu et qui sauverait tout le monde, parce que, après tout, si un méchant surpuissant peut apparaître de nulle part, un gentil surpuissant pourrait aussi). Ne serait-ce que parce que tant que cette porte ne sera pas fermée, aucune fin ne saurait être définitive.

Une solution partielle à ces problèmes serait de situer l'épisode IX nettement plus loin dans le temps que l'épisode VIII : ceci permettrait d'expliquer une renaissance de la résistance dont les graines ont été plantées dans l'épisode VIII, de justifier que Leïa soit morte ou bien jouée par une autre actrice (très âgée), de mettre en scène de nouveaux Jedi (ou peut-être un tout nouveau nom), et de transformer Kylo Ren pour qu'il soit plus puissant et plus impressionnant. En plus, cela laisserait à Disney la possibilité d'avoir des épisodes 8½, 8¼, 8¾, etc. (autant d'œufs en plus de la poule aux œufs d'or), tout en préservant une fin définitive. En contrepartie, il faudrait sans doute renouveler tout le casting, au risque de décevoir ceux qui se sont mis à aimer certains acteurs ou certaines actrices ; et il reste le problème de trouver comment une fin définitive est possible, donc de fermer la porte à l'existence de dei ex machina comme Snoke. Mais je suis assez convaincu que ma bonne idée ne sera pas suivie.

(dimanche)

Comment répartir aléatoirement des cadeaux à Noël

(Allez, hop, je suis en forme : une troisième entrée pour aujourd'hui.)

Je suppose que je ne suis pas le seul, en cette saison, à me retrouver occasionnellement dans un groupe d'amis où on a décidé de faire une répartition aléatoire de petits cadeaux (c'est-à-dire que chacun apporte un cadeau d'une valeur approximative fixée, et l'idée est que chacun repart avec le cadeau d'un autre). Une façon de faire la répartition consiste à mettre les noms de tous les participants dans un chapeau, puis chacun tire un nom et donne son cadeau à la personne dont il a tiré le nom : le problème est qu'il y a un risque de tirer son propre nom — il faut alors retirer, mais si c'est la dernière personne qui tire son propre nom, ce n'est pas aussi évident à corriger. Bon, ce n'est pas très difficile, il y a des algorithmes efficaces pour tirer au hasard un dérangement (= une permutation sans point fixe), on peut même se permettre de refaire tout le tirage depuis le début dès qu'une personne tire son propre nom, ça finira par marcher en environ e≈2.7 tirages en moyenne. Mais je propose quand même une autre façon de faire la répartition qui ne nécessite pas de chapeau, qui est au moins aussi simple et efficace dans la pratique, et peut-être plus rigolote. Je ne sais plus qui l'a trouvée (ce n'est pas moi, c'était à une soirée entre amis, et maintenant elle est adoptée à chaque fois). La voici :

Chacun choisit un nombre aléatoire (pour simplifier les comparaisons, on pourrait dire que chacun choisit un nombre entiers à quatre chiffres, c'est-à-dire entre 0 et 9999). Puis la règle est simple : on trie tous ces nombres (par ordre croissant), et chacun donne son cadeau à celui qui a choisit le nombre venant immédiatement après, sauf le plus grand nombre qui donne son cadeau au plus petit.

Dans la pratique, ça va très vite (chacun écrit son nombre sur un papier, puis on demande qui a choisi un nombre entre tant et tant, par exemple entre 0 et 999, et on diminue l'intervalle tant qu'il y a plusieurs personnes, ce qui donne un tri raisonnablement efficace). Il est bien sûr possible que plusieurs personnes choisissent le même nombre, dans ce cas on peut les trier, par exemple, par ordre d'âge (ou leur faire choisir des chiffres supplémentaires pour départager).

La construction produit un n-cycle, où n est le nombre de participants, aléatoire uniforme (au moins si toutes les personnes sauf au plus une choisissent honnêtement un nombre aléatoire indépendamment les unes des autres ; enfin, peu importe, ce n'est pas le genre de truc où on a envie de tricher). Ce n'est pas pareil qu'un dérangement aléatoire, c'est plus particulier, mais un n-cycle me semble finalement plus convivial, parce que tout le monde se retrouve intégré à la même chaîne de cadeaux où chacun donne au suivant.

Ajout () : Suite à des remarques dans les commentaires, je précise la manière dont on peut modifier ce protocole pour des contraintes un peu différentes. Premièrement, le cas (Secret Santa) où on veut que chacun ignore qui lui fait le cadeau qu'il reçoit (personnellement, je trouve ça plutôt moins drôle dans un groupe d'amis, parce que c'est sympa de pouvoir parler de comment on a trouvé tel ou tel cadeau rigolo, mais bon, peu importe) : chacun apporte un cadeau avec un numéro aléatoire attaché et le place (sans être vu) sous le sapin de Noël ; puis les numéros de tous les cadeaux sont recopiés sur un papier et triés publiquement, et chacun prend le cadeau dont le numéro (qui est toujours étiqueté dessus) est immédiatement avant celui qu'il avait choisi. (On peut même s'arranger ainsi pour que chacun ignore à qui son cadeau va.) • Deuxièmement, le cas où, au lieu de faire des cadeaux pouvant convenir à tout le monde et les répartir aléatoirement, on veut que chacun se voie attribué un destinataire à l'avance et fasse un cadeau spécialement pour lui (personnellement, là aussi, je trouve ça plutôt moins drôle) : dans ce cas, dans une réunion préparatoire, chacun apporte une enveloppe avec son nom à l'intérieur et un numéro aléatoire à l'extérieur et la place (sans être vu) sur une table ; puis les numéros de toutes les envelooppes sont recopiés sur un papier et triés publiquement, et chacun prend l'enveloppe dont le numéro (qui est à l'extérieur) est immédiatement après celui qu'il avait choisi, prépare un cadeau pour la personne dont le nom est à l'intérieur, et le jour de la distribution, étiquette son cadeau pour cette personne (et le place en secret sous le sapin).

En revanche, je n'ai pas trouvé de solution vraiment simple et satisfaisante au cas où on veut empêcher que deux personnes en couple se donnent leur cadeau l'un à l'autre. Une possibilité est de dire que les couples choisissent leurs nombres ensemble et qu'ils doivent être distants de 5000 (par exemple 1729 et 6729) si on s'est placé dans le cas de figure où tout le monde choisit un nombre entre 0 et 9999 : du coup, s'il y a au moins deux couples dans le groupe, personne ne donnera de cadeau à son significant other.

(dimanche)

Before I Had the Words de Skylar Kergil

Skylar Kergil est un musicien et activiste transgenre (et « célébrité YouTube ») dont j'ai entendu parler parce que mon poussinet aime bien les chansons : personnellement, celles-ci me laissent assez indifférent, en revanche il a écrit un livre sur sa vie en général et son expérience transgenre FtM en particulier, et ça, ça m'intéresse nettement plus ; pas tant pour l'angle « trans* » en lui-même mais surtout pour sa perception de l'identité masculine (cf. les pensées brouillonnes que j'avais écrites ici) et son parcours dans une société et une culture parfois cruellement intolérantes. Et puis, j'avais écrit ce petit texte de fiction, qui est apparemment tombé étonnamment juste (cf. les commentaires dessus), ça m'intéressait du coup d'autant de comparer ça à l'autobiographie de quelqu'un de réel. Précisons que ce n'est pas du tout un ouvrage « militant » ou politique : c'est le récit de l'enfance de Skylar Kergil comme il a voulu la raconter (par exemple comme il en fait un petit bout ici en vidéo sur YouTube), ce n'est pas un manifeste ni un réquisitoire.

Le principal reproche que je ferais à ce livre concerne sa forme : il est constitué d'un grand nombre de chapitres courts qui racontent, chacun, une petite tranche de la vie de l'auteur ; mais ce n'est pas toujours par ordre chronologique (ni, d'ailleurs, très logique), c'est mélangé à des paroles de chanson, du coup, tout ça manque un peu de structure et on ne s'y retrouve pas toujours (par exemple, il parle de sa mastectomie et de son changement de nom, puis, plus loin, raconte une anecdote antérieure et je n'arrivais pas à la comprendre parce que je pensais que c'était plus tard) ; les trois derniers chapitres sont des interviews de sa mère, son père et son frère, c'est gentillet mais les questions qu'il leur pose ne sont pas terriblement intéressantes (maintenant, je comprends que ce ne soit pas évident de poser des questions qui peuvent fâcher !). Malgré ça, j'ai apprécié, et je conseille —

J'étais sur le point d'écrire que je conseille à ceux qui se sentent intéressés par la thématique du genre, mais en fait je devrais sans doute plutôt conseiller à ceux qui ne ne sentent pas concernés. Parce que c'est un peu la tragédie de ce genre de livres, qu'ils « prêchent aux convaincus » : ceux qui auraient le plus besoin de le lire, ce sont les jeunes qui s'interrogent sur leur identité de genre, les parents dont les enfants s'interrogent (ou qui s'interrogent sur leurs enfants), et les transphobes de tous poils — mais les premiers et les deuxièmes risquent de ne pas le lire avant d'avoir la réponse à leurs questions, et les derniers seront, justement, les derniers à lire un tel livre. C'est dommage.

Quoi qu'il en soit, Skylar Kergil a l'air d'être un garçon vraiment charmant (je ne veux pas dire qu'il est physiquement mignon — même si en l'occurrence, il l'est plus qu'un peu — mais qu'il semble avoir un caractère vraiment aimable), et ça ressort dans ce qu'il écrit. Rien que pour ça, c'est agréable à lire.

(dimanche)

Je re-regarde différentes adaptations du Christmas Carol

L'approche de Noël m'a fait revenir à l'esprit un de ces souvenirs confus dans lesquels la réalité se retrouve mélangée à toutes sortes d'éléments déformés ou carrément inventés. Le souvenir dont il est question, en l'occurrence, c'est que, pendant l'année que j'ai passée à Toronto quand j'avais huit ans (soit 1984–1985), j'ai vu à la télé une adaptation du Christmas Carol de Dickens, et que je l'ai tellement aimée que j'ai réussi à la revoir plusieurs fois ; mais une fois, ils en ont diffusé une version, en noir et blanc, différente de la version en couleur dont j'avais l'habitude, et j'étais tout contrarié parce que ce n'était pas exactement celle que je voulais voir : notamment, l'esprit des Noëls passés ne correspondait pas à la vision que je m'en étais faite à travers l'adaptation que j'avais vue en premier.

Peut-être devrais-je résumer très brièvement la fable (au risque de spoiler complètement, mais honnêtement, je pense que ça n'a aucune importance) vu que les francophones ne sont peut-être pas très familiers avec. Il s'agit de l'histoire d'un vieil avare aigri, Ebenezer Scrooge, particulièrement acariâtre en la saison des fêtes, auquel rendent visite trois esprits, l'esprit des Noëls passés, puis l'esprit du Noël présent et enfin l'esprit des Noëls à venir, qui viennent le racheter : ils lui font voir plusieurs scènes du passé, du présent et de l'avenir pour le convaincre qu'il a été plus ouvert et généreux autrefois, que d'autres gens sont heureux à Noël, et que s'il ne change pas son attitude il mourra seul et détesté ; et suite à ces visites, Scrooge s'amende et devient bon et charitable. Cette histoire a particulièrement marqué la culture anglo-saxonne à différents niveaux : scrooge est devenu un terme général pour un avare (ou l'objet de toutes sortes de références, par exemple le nom de l'oncle de Donald Duck, celui qu'on traduit par Picsou en français, est Scrooge McDuck) ; et la représentation de l'esprit du Noël présent (tel qu'il apparaît dans une gravure qui accompagne l'édition de 1843 du roman de Dickens, et cette image a été ensuite reprise dans les adaptations cinématographiques ou télévisuelles) a certainement beaucoup influencé l'iconographie du Père Noël, au moins à l'époque où il s'habillait encore en vert et pas en rouge. À cause de cette célébrité, on se doute bien, du coup, qu'il y a eu toutes sortes d'aptations de l'histoire.

Heureusement, à l'époque d'Internet, il n'est pas très difficile de retrouver les seules adaptations qui peuvent coller avec mon souvenir : la version que j'avais aimée quand j'étais petit était forcément celle de 1984 par Clive Donner avec George C. Scott dans le rôle de Scrooge, et celle que je n'avais pas aimé parce que ce n'était pas exactement la même était celle de 1951 par Brian Desmond Hurst avec Alastair Sim dans le rôle de Scrooge. Il n'est pas clair comment je peux avoir vu plusieurs fois celle de 1984, mais il n'y a guère de doute que c'était bien celle-là.

J'ai revu les deux versions successivement, et je ne peux pas vraiment dire que ça ait autant réveillé de souvenirs que ce que j'espérais. Je me souvenais bien de l'histoire, mais il est impossible de dire si c'était un souvenir de telle ou telle adaptation ou simplement du livre de Dickens lui-même (que j'ai lu quelque part dans les 30 dernières années). En revanche, regarder deux films qui se correspondent presque scène pour scène a quelque chose qui plaît à mon sens de la symétrie ; je ne sais pas si je pousserai jusqu'à regarder une ou plusieurs des autres adaptations qui ont été faites (depuis 1984, notamment) de la même histoire, mais heureusement d'autres que moi s'y sont attelés, par exemple ici ou .

(lundi)

Je voyage plus en une semaine que d'ordinaire en un an

C'est un fait que, contrairement à mon poussinet qui est tout le temps par monts et par vaux, je n'aime vraiment pas voyager. (Je n'aime pas préparer mes sacs et m'arracher les cheveux à me demander ce que je dois emporter. Je n'aime pas porter mes sacs qui sont toujours trop lourds. Je n'aime pas me rendre compte que j'ai oublié d'emporter des choses — au hasard, un anti-moustique parce que je pensais qu'il n'y aurait pas de moustiques. Je n'aime pas ne pas avoir toutes les choses que j'ai l'habitude de trouver à portée de main chez moi. J'angoisse si je vais dans un pays dont je ne parle pas la langue. Je n'aime pas me retrouver entassé dans des moyens de transport ou courir d'un moyen de transport à un autre ou au contraire poireauter pour une n-ième correspondance. Je n'aime pas le moment où, après avoir rendu la chambre d'hôtel mais avant de repartir, on n'a plus vraiment d'endroit où se poser ou aller aux toilettes. Je stresse à l'idée de retrouver mon chez-moi cambriolé en mon absence ou ayant subi un dégât des eaux. J'aime aussi peu ranger mes affaires une fois rentré que les préparer pour partir. Et ce que je déteste peut-être par-dessus tout, c'est le nombre de choses que je dois faire et qui s'accumulent pendant que je suis en déplacement, ce qui fait qu'en rentrant j'ai une surcharge de stress qui s'ajoute à celui du voyage lui-même.) C'est un peu dommage, parce que s'il y avait un téléporteur qui me permette d'aller n'importe où instantanément et de rentrer dormir chez moi, j'aurais plaisir à aller visiter toutes sortes de villes dans le monde. Toujours est-il qu'en général, je voyage très peu.

Mais la semaine dernière, j'ai vraiment fait exception à mes habitudes.

D'abord mon poussinet et moi sommes allés à Florence comme je l'ai raconté. Comme mon poussinet travaille dans le métier, nous avons pris le train pour y aller : et pour que le voyage soit plus beau, nous sommes passés par Zürich et Milan. Ça représente environ 11 heures de train (12 heures de porte à porte), mais finalement, je crois que je préfère passer plein de temps dans un train confortable où je peux me dégourdir les jambes que faire le trajet dans un avion bondé où je n'ose pas bouger le bras de peur de gêner la personne à côté. Ça permet de profiter de l'escale à Zürich pour acheter du bon chocolat suisse. Et il faut reconnaître que les paysages suisses (entre Zürich et le tunnel du Gothard, ou même les rives du lac de Lugano vues la nuit) sont effectivement magnifiques. Et puis tant qu'à voyager quand on n'aime pas voyager, autant voyager dans les meilleures conditions, donc nous avions pris des billets pour la classe Executive de la Frecciarossa (le train à grande vitesse reliant Turin à Naples), dont les fauteuils sont confortables (même s'ils font un peu penser au trône de Palpatine réinventé pour un banquier aux dents longues) et où on nous sert un repas à la place (avec une vraie nappe et des vrais couverts, pas un plateau en plastique) ; comme nous étions les deux seuls dans le wagon, c'était d'ailleurs un chouïa embarrassant.

À Florence, l'hôtel nous avait installés dans une suite assez impressionnante : je ne sais pas si c'est parce qu'ils voulaient se faire pardonner un minuscule cafouillage à notre arrivée (notre chambre initialement prévue n'était pas disponible, ils nous ont mis ailleurs) ou le désagrément causé par les moustiques ou le bruit de la rue, toujours est-il que nous avons eu droit à une chambre à mezzanine avec trois lits doubles, un canapé, une belle table, de grandes armoires, etc.

Si quelqu'un se demande comment un enseignant-chercheur français fait pour se faire rembourser la classe Executive des trains italiens ou une suite de luxe à Florence, la réponse est… qu'il ne le fait pas. Mes voyages professionnels finissent toujours pas sortir de ma poche quand je suis mis face à l'enfer administratif de remplir un ordre de mission à faire signer par douze personnes, d'expliquer sur quelle ligne de budget il faut tirer (je n'en ai aucune idée), de chercher à négocier le droit de me faire rembourser un billet de seconde si je voyage en première, ou de m'entendre dire que comme on est en décembre les comptes de l'année sont clos et que je devais m'y prendre trois mois à l'avance : au bout d'un moment, j'abandonne, et maintenant j'abandonne avant même de commencer, c'est plus simple et ça m'évite d'ajouter encore des tracas au voyage que je trouve déjà assez stressant. Je crois, en fait, que sur les rares déplacements professionnels que j'ai faits, les seuls où j'ai effectivement obtenu un remboursement étaient toujours des voyages à l'étranger payés par les gens qui me recevaient et qui, eux, semblaient capables de contourner tous ces obstacles. Toujours est-il qu'on ne peut pas m'accuser de dilapider en voyages l'argent du contribuable français. En l'occurrence, c'est surtout l'argent du poussinet qui a été dilapidé.

Nous sommes rentrés de Florence, mercredi (), en avion. Le vol lui-même est court, mais j'ai poireauté vraiment longtemps à l'aéroport (parce que mon poussinet, qui prenait un vol plus tôt que moi — il partait pour Londres — avait reçu une annonce selon laquelle il pouvait y avoir des problèmes à la sécurité et qu'on lui recommandait d'arriver très en avance, ce qui, finalement, était une fausse alerte). Au moins, après les Alpes vue du train à l'aller, j'ai pu admirer les Alpes depuis les airs au retour, juste un peu avant le coucher du soleil, c'était très beau.

Vendredi (), nouvel aller-retour en train, cette fois pour Montpellier (donc 6h45min de train, aller-retour), pour aller un enterrement. Ce n'était évidemment pas prévu, mais on peut au moins se consoler que ça ne nous ait pas forcé à annuler quoi que ce soit.

Et samedi (), c'est pour Nice que nous sommes partis : mon poussinet voulait prendre le dernier iDTGV (le tout dernier : la marque cesse d'exister), donc il avait prévu de longue date d'aller passer la nuit à Nice, point d'arrivée de cette dernière rame. Manque de chance pour lui, les gens d'iDTGV avaient aussi prévu de faire la fête pour la dernière rame, mais ils avaient choisi celle qui allait dans l'autre sens : Nice→Paris à peu près au même moment ; donc nous n'avons pas eu droit aux ballons et autres goodies dans une voiture-bar spécialement décorée. Juste à passer 5h35min dans un train de plus en plus vide et de plus en plus tristounet, à faire les mots fléchés du magazine iDTGV (vraiment trop faciles) et ceux du Figaro abandonné par un autre passager (vraiment trop durs : hommes des cavernes en 12 lettres = poitrinaires, c'est limite pervers).

Mais pour consoler son copain qui n'aime pas voyager, mon poussinet nous avait réservé une suite (cette fois c'était prévu au programme, pas comme à Florence) de luxe, vue mer, à l'hôtel Negresco sur la promenade des Anglais. C'est bien la première fois que je loge dans une chambre d'hôtel qui fait deux fois la superficie de notre appartement parisien ; avec deux salles de bain (deux baignoires plus une douche, quatre lavabos, deux toilettes et un bidet), un canapé, quatre ou cinq fauteuils, un lit gigantesque avec cinq oreillers ; et une déco Louis XVI. (Et puis on peut toujours se dire que peut-être Grace Kelly ou Salvador Dalí ont dormi dans ce lit.) Mes photos ne sont pas en ligne, d'ailleurs peut-être que je ne les y mettrai pas vu qu'elles ne sont pas très réussies, mais celle-ci et celle-ci sur le site de l'hôtel le sont, et proviennent visiblement de la suite où nous étions. La suite en question était affichée à 2900€ la nuit (c'est-à-dire que c'est le prix maximal qu'ils peuvent pratiquer ; je suppose qu'il est rarement atteint), nous l'avons eue environ à 1/6 de ce prix, ça reste raide, mais il faut bien célébrer le dernier iDTGV !

Et ce n'est pas que la chambre qui était impressionnante : la déco de l'hôtel en général est assez stupéfiante, comme leur salon royal, où personne ne semble oser s'asseoir probablement en pensant que c'est plus un musée qu'un lobby d'hôtel.

En revanche, pour la vue sur la mer, c'était un peu raté : samedi soir quand nous sommes arrivés il faisait nuit depuis longtemps, et dimanche, il a fait un temps de chien à Nice toute la journée. Autant à Florence quelques jours avant il faisait glacial mais très beau, autant à Nice il faisait froid et moche. Le genre de pluie qui tombe toute la journée et qui semble vous geler jusqu'à la moelle des os. Du coup, la vue sur la mer n'était pas terrible, et, après une petite promenade, nous nous sommes réfugiés dans l'après-midi chez un copain pour nous sécher et nous n'avons essentiellement rien vu de la ville.

Au moment de repartir, comme les intempéries ne touchaient pas que Nice mais une bonne partie de l'Europe (l'aéroport d'Ajaccio a été complètement fermé, Heathrow était en pagaille, etc.), notre vol de retour a eu du retard. Heureusement ce n'était « que » 1h30min de retard, mais j'ai quand même eu l'occasion de plus visiter l'aéroport de Nice que ce que je souhaitais, et en rentrant, de moins dormir que je l'espérais. Il semble que plus tard l'aéroport de Nice ait été complètement fermé lui aussi, donc finalement, nous avons eu plutôt de la chance.

(dimanche)

À Florence, les moustiques travaillent jusqu'en décembre

Je suis à Florence pour quelques jours à l'occasion d'une mini-conférence en l'honneur des 70 ans de mon directeur de thèse. (Les universités de Paris possèdent — en indivision — une villa sur les hauteurs de Fiesole, qui, comme à peu près tout à Florence, semble avoir une histoire incroyable et une décoration époustouflante. Je ne sais pas comment les organisateurs de la conférence ont réussi à l'obtenir pour ces quelques jours, j'imagine que le planning est incroyablement serré. En attendant de voir la villa lundi, mon hôtel n'est pas mal du tout si on aime les riches plafonds et les miroirs profonds.)

Comme je n'aime pas trop jouer au touriste, je n'ai pas vraiment l'intention d'aller visiter le musée des Offices ou ce genre de choses. Aujourd'hui nous avons juste profité du beau temps pour nous balader au jardin Boboli. Tout à l'heure, nous comptons faire un tour à la Fiera Nazionale del Panettone e del Pandoro qui a lieu justement ce week-end à deux pas de notre hôtel, j'avoue que ça m'intéresse plus que n'importe quel musée. Je n'en raconte pas plus ici parce que le confort de taper sur mon portable est assez mauvais.

Mais pour l'instant, ma plus grande découverte est qu'il peut y avoir des moustiques même début décembre quand les températures minimales tournent autour de 0°C. En partant je m'étais dit que ce n'était vraiment pas la peine de prendre un insecticide : du coup, mon poussinet a passé plusieurs heures pendant la nuit à les traquer pour les écraser un par un ; apparemment mes idées sur le cycle de vie des Culcidés étaient complètement fausses, et si quelqu'un veut bien m'expliquer en quelle saison ils piquent au juste, qu'il ne s'en prive pas.

Sinon, communiquer en Italie est toujours assez frustrant. Je comprends assez bien l'italien, mais je suis décidément incapable de le parler correctement, si j'essaie ça revient au mieux à faire de l'interlingua, au pire, du français aléatoirement transformé pour ressembler à de l'italien. Du coup, souvent je me retrouve à communiquer en anglais, ce qui est décidément bien triste.

(samedi)

Des gens croient-ils sérieusement que la terre est plate ?

J'ai déjà raconté que j'avais une certaine fascination pour les crackpots et autres théoriciens du complot. Or il y a quelques mois s'est tenue à Raleigh (Caroline du Nord) la Flat Earth International Conference (c'est peut-être bien la première fois que ça a lieu), et du coup, beaucoup de gens en ont parlé : voyez par exemple ici (tout petit compte-rendu par la BBC) ou (par un certain Georg Rockall-Schmidt, qui s'interroge plus longuement sur le phénomène) ; ajout : voir aussi cette vidéo par Vice News, qui fait parler certains des participants de la conférence. Et je dois dire que j'ai vraiment un problème de classification des flat-earthers.

[Projection azimutale équidistante]La thèse à laquelle ces terreplatistes(?) croient (ou au moins prétendent croire, c'est justement toute la question) est, comme c'est écrit sur la boîte, que la Terre n'est pas ronde mais plate, et que la projection azimutale équidistante[#] centrée sur le pôle nord (celle qu'on trouve sur le drapeau des Nations-Unies) est la vraie forme des continents. Soyons précis : ce qu'ils sont censés croire, donc, est que la vraie forme des continents est celle qu'on représente habituellement en l'appelant projection azimutale équidistante (pour eux, ce n'est pas une projection, donc) et qu'« on » a inventé le mythe de la Terre ronde en plaquant la vraie Terre plate sur une sphère suivant la projection azimutale équidistante (inverse). Je ne sais pas comment ils sont tombés sur la projection azimutale équidistante : peut-être que comme les Nations-Unies font partie du Complot Mondial pour faire croire que la terre est ronde, elles ont décidé de, euh, cacher leur grand secret bien en évidence sur le drapeau(?). Enfin, je ne suis pas sûr que cette subtilité d'histoires de projection traverse vraiment l'esprit des terreplatistes, mais un copain à moi envisageait de monter des chapelles terreplatistes dissidentes qui affirmeraient que la vraie forme des continents est donnée par la projection azimutale équivalente de Lambert ou par la projection stéréographique (cette dernière ayant le bon goût de rendre l'antarctique infini, ce qui évite le problème du Grand Mur de Glace).

[#] À toutes fins utiles, je rappelle cette vidéo et celle-ci que j'ai faites pour expliquer ce que sont les différentes projections azimutales, et notamment l'azimutale équidistante.

Bref, la Terre est censée être plate, le pôle nord est un point, l'Antarctique est un continent en anneau tout au bord de la Terre, et l'extrême bord est le Grand Mur de Glace (à la place du pôle sud, donc) au-delà duquel on ne sait pas ce qu'il y a. Peut-être que le Grand Complot a été monté pour garder l'humanité ignorante du trésor ou de l'horreur qu'il y a derrière le Grand Mur de Glace (les Marcheurs blancs ?), mais en tout cas, la NASA et tous les gouvernements du monde en font partie. La Lune et le Soleil sont des luminaires de taille modeste[#2] qui tournent en cercle au-dessus de la Terre à peu près au niveau de l'équateur (il vaut mieux ne pas trop réfléchir à la manière dont fonctionnent les saisons ou simplement les couchers de Soleil sur l'horizon, parce qu'on va vite avoir mal à la tête à réconcilier l'irréconciliable). La gravité newtonienne est aussi un complot, et je ne sais pas combien de choses encore. Je crois qu'ils ne vont pas jusqu'à croire (ou de nouveau, prétendre croire) que la Terre est soutenue par quatre éléphants sur le dos d'une tortue elle-même sur le dos d'une autre, et ainsi de suite[#3], mais en tout cas c'est fascinant.

[#2] Là il faut admettre qu'il y a un point intéressant à souligner : dans l'expérience d'Ératosthène (cf. aussi ici), quand on mesure la taille de la Terre, on fait l'hypothèse que le Soleil est essentiellement infiniment loin et que la différence d'inclinaison est due à la différence de position sur la Terre sphérique ; on arrive à un rayon de la Terre de ∼6000km. Mais si on va à l'extrême inverse, en supposant la Terre plate, on arrive effectivement à la conclusion amusante que le Soleil se trouve à ∼6000km de hauteur et qu'il fait ∼30km de rayon (et autant pour la Lune) ; ça doit être la conclusion adoptée par les terreplatistes. Il est facile pour un non-crackpot (même à l'époque hellénistique) de se convaincre que ce n'est pas le cas, mais il est épistémologiquement important de se rendre compte qu'il y a quelque chose à dire (et les cas intermédiaires, où le Soleil est loin-sans-être-à-l'infini, ne sont pas forcément évidents à écarter).

[#3] Si vous n'avez jamais rencontré ce mème, ça vaut la peine de lire la page Wikipédia en question (et celles sur l'éléphant et la tortue en question), parce que l'histoire de ces idées est un mélange fascinant de croyances bizarres et de croyances inventées (au sens où personne n'a jamais cru quelque chose comme ça mais quelqu'un a cru que quelqu'un l'a cru — or something). Tout ça va très bien avec les histoires de la Terre plate (chose que beaucoup de gens sont persuadés qu'« on » croyait au Moyen-Âge alors que c'est tout à fait faux). On a l'impression que Jorge Luis Borges, Umberto Eco et Terry Pratchett se sont réunis en secret dans une cave pour inventer tout ça, et qu'ils ont dû bien rigoler.

Le degré de déni de la réalité qu'il faut (faudrait) atteindre pour arriver à croire que la Terre est plate est encore bien plus colossal que pour croire qu'elle est vieille de ∼6000 ans. Surtout à l'ère du voyage aérien. Quand on voit des gens emporter un niveau à bulle dans un avion pour vérifier si le pilote ne pique pas du nez pour compenser la courbure de la Terre (woaaaaah), je préfère ne pas me demander comment ils expliquent qu'on puisse aller en avion de Sydney à Santiago (villes distantes de 11350km dans la réalité, mais de 25700km si on suppose que la Terre est plate et que la projection azimutale équidistante est la bonne) en environ 12h, ce qui dépasserait la vitesse du son ; et encore, ça c'est en prenant le chemin « direct » qui passe au-dessus de l'Amérique du Nord : si on passe près de l'Antarctique pour alimenter l'illusion, ça doit faire dans les 30000km, il faut croire qu'on garde en secret des avions ultra-rapides juste pour protéger le Complot. Je vous rassure, je raconte ça juste parce que c'est rigolo de faire le calcul, je n'ai pas l'intention d'aller vraiment débattre avec des terreplatistes.

Les gens qui croient que la Terre est vieille de ∼6000 ans le font pour des raisons religieuses. Ceux qui disent croient que la Terre est plate le font, apparemment, parce qu'ils croient à un complot mondial (il y a peut-être eu par le passé des gens qui le faisaient pour des raisons religieuses, mais ça n'a plus l'air en vogue). Ce qui est encore plus rigolo, comme Georg Rockall-Schmidt le souligne dans la vidéo liée ci-dessus, c'est qu'on n'a pas le moindre début d'idée de pourquoi quelqu'un aurait monté un complot pour cacher la vraie forme de la Terre, sans même parler du comment. Ça me fait penser à ces sketchs que je trouve absolument hilarants des humoristes anglais Mitchell & Webb sur les théories du complot, que je m'étonne de ne pas encore avoir trouvé un prétexte pour lier sur ce blog : sur les aliens, sur l'atterrissage sur la Lune et sur la mort de Diana.

Mais c'est justement le fait que ça soit rigolo (et tout ce qu'il y a autour de la loi de Poe) qui me fait tiquer : est-ce qu'il y a vraiment des gens qui croient ça ?

The lady doth protest too much, methinks.

Je sais bien qu'il y a des gens qui croient des choses extrêmement bizarres. Mais normalement, ce sont soit des choses qu'ils ont eux-mêmes inventées (la grande majorité des crackpots les plus cinglés croient à des théories profondément personnelles auxquelles ils sont arrivés par une démarche complètement unique de recherche de la, euh, vérité), ou bien des théories religieuses. Au minimum, quand ce ne sont pas des théories à eux, il faut qu'il y ait un gourou charismatique qui porte la théorie. Ici, on a l'air de n'être ni dans un cas ni dans l'autre, et qui plus est, la théorie développée est à la fois trop drôle et trop parfaitement calibrée pour plaire à Internet (voire, pour servir de métaphore parfaite de la déliquescence de toute connexion à la réalité à l'époque de Trump).

C'est pour ça que j'ai tendance à être flat earther denier ou en tout cas flat earther skeptic : c'est-à-dire que je soupçonne que non seulement une proportion importante mais même la majorité écrasante des terreplatistes sont, en fait, des sortes de trolls, qui prétendent croire aux théories de la Terre plate parce que c'est rigolo et pour se moquer de ceux qui essaieront désespérment d'argumenter avec eux et/ou de ceux qui y croient vraiment (sans forcément se rendre compte qu'en fait tout le monde est un troll dans l'histoire). Je n'exclus pas qu'il y ait des trolls un peu inconscients, qui sont rentrés dans le rôle du terreplatiste comme une sorte de rébellion contre ceux qui veulent leur dicter ce qui est vrai ou pas, autrement dit par affirmation de leur droit inaliénable de croire à n'importe quoi, mais qui ne se sont pas vraiment posé la question. Mais ceux qui y croient vraiment sérieusement, il y en a peut-être, parce que toute règle psychologique ou sociologique a toujours ses exceptions (y compris celle-ci), mais une minuscule poignée : même parmi les gens qui vont participer à la Flat Earth International Conference je suis persuadé qu'ils sont une toute petite minorité.

De même que l'idée qu'« on » croyait au Moyen-Âge que la Terre était plate, voire, dans certaines variantes, que Christophe Colomb est parti pour démontrer le contraire, est une idée farfelue dont l'historiographie est d'ailleurs intéressante (cf. cet article Wikipédia entièrement consacré à la question, et cette vidéo Adam Ruins Everything au sujet de la vision de Christophe Colomb par les États-Unis), ou de même que l'histoire d'éléphants et de tortues mentionnée brièvement ci-dessus, je pense que l'idée que des gens croient que la Terre est plate est globalement une farce.

Après, on peut toujours aller plus loin (chercher à avoir toujours un « méta » d'avance) et monter une théorie du complot selon laquelle les terreplatistes font justement semblant de croire que la Terre est plate pour, je ne sais pas, faire perdre leur temps à ceux qui essaieront de les réfuter et qui, du coup, ne s'occuperont pas de choses plus productives — ou quelque chose de ce goût-là. Ou, pour piquer l'idée de Georg Rockall-Schmidt dans la vidéo mentionnée au début en la modifiant un peu, qu'à la manière de Tlön de Borges, la théorie de la Terre plate est un signe, ou une tentative active, de transformation insidieuse de notre Univers en celui de Pratchett. (Ou alors ce serait un coup de publicité pour faire vendre ses livres ?)

(vendredi)

Petite pub pour l'émission Mystères d'archives d'Arte

Mon poussinet et moi aimons regarder des vidéos pendant le dîner. Comme les films ont tendance à être trop longs pour un repas, et que nous ne sommes pas trop fans de séries, nous avons plutôt tendance à chercher des documentaires ; ce qui passe à la télé au moment même n'est souvent pas terrible, mais la magie du replay sur Internet offre déjà plus de possibilités (plus YouTube et tous les torrents de rayons cosmiques qui pourraient faire apparaître des fichiers vidéo en changeant aléatoirement des bits sur mon disque dur). Même comme ça, il n'est pas toujours évident de trouver des documentaires qui m'intéressent beaucoup.

Il y a cependant une émission dont mon poussinet et moi sommes particulièrement fans et dont je voudrais faire une petite pub, c'est la série Mystères d'archives d'Arte (article Wikipédia ici).

Il s'agit d'une série de documentaires de 26 minutes (pourquoi précisément 26 minutes ? mystère !), chacun consacré au commentaire et à l'analyse de films historiques, typiquement des image d'actualité, autour d'un événement ou d'un fait historique (ou plus rarement, d'un thème ou d'un lieu). Les épisodes sont intitulés par une année et un nom qui évoque l'événement. Par exemple 1963 · Funérailles de John F. Kennedy, 1969 · En direct de la Lune, 1975 · La chute de Saïgon, 1939 · Dernières images du bagne de Guyane, ou encore 1997 · Hong-Kong revient à la Chine (la liste complète est sur l'article Wikipédia listé ci-dessus ; ceux que je viens de lister sont parmi ceux que j'ai trouvés particulièrement intéressants).

Ce qui est impressionnant, à chaque fois, est le niveau de précision et de détails apporté par le commentaire. Je ne sais pas combien de temps ils passent pour faire leurs recherches, mais plus très souvent j'ai été estomaqué qu'ils aient pu réussir à savoir telle ou telle chose (comme l'identité de telle ou telle personne qu'on voit sur une vidéo, ou bien des détails incroyablement précis sur l'événement commenté ou sur la manière dont les images ont été prises). La présentation est parfois un peu agaçante (j'avoue que la manière dont le présentateur dit régulièrement un instant, revenons en arrière finit par me taper sur les nerfs), mais globalement je suis vraiment admiratif de la qualité de cette émission à la fois instructive et fascinante.

Cette pub étant faite, je peux aussi signaler que, au moment où j'écris, certains épisodes sont visibles sur le site Web d'Arte (ce site Web est incroyablement confus et mal organisé, je dois lier vers des résultats de recherche parce qu'il n'y a pas de catégorie pour l'émission, peut-être que cette URL ne marchera pas longtemps ; qui plus est, tout ce qui est listé n'est pas forcément visible : certains épisodes ne le sont plus et sont quand même listés, certains ne le sont pas encore et sont remplacés en attendant par un court extrait de deux-trois minutes, mais il y a quand même des choses à voir). Je rappelle à toutes fins utiles que l'excellent programme youtube-dl[#] permet de télécharger des émissions disponibles en replay sur le site d'Arte (comme sur beaucoup d'autres sites de vidéos), si on veut en faire une copie à usage privé (il faut penser à utiliser l'option -f pour choisir le format, par exemple -f HTTPS_EQ_1 pour la version française en 720×406 ; l'option -F permet de lister tous les formats connus). Je ne sais pas si tout ceci est accessible en-dehors de la France et de l'Allemagne (je pense que oui, mais je ne suis pas sûr). Sinon, pour les vieux épisodes, les saisons 1 à 4 sont disponibles en DVD sur la boutique d'Arte (nous venons de les commander parce que nous étions loins d'avoir tout vu).

[#] Il faut le mettre à jour chaque jour, parce que les sites Web qu'il gère n'arrêtent pas de changer et il doit tout le temps courir après.

(samedi)

How to read Towns & Cities par Jonathan Glancey

Le livre dont je vais parler fait partie de ce que j'aurais tendance à appeler un coffee table book, mais peut-être que le sens que je donne à ce terme est inhabituel, parce que Wikipédia précise qu'il doit être de grand format, et renvoie dans sa version française sur l'article beau-livre, ce qui est, à mon sens, subtilement différent. Disons que, selon moi, il s'agit d'un livre, de préférence joliment illustré, qui est plus fait pour être feuilleté (comme source d'informations ou de distraction) que lu de la première à la dernière page. Dans le cas présent, l'auteur ne serait peut-être pas d'accord avec mon jugement, mais je pense que son livre, qui n'est décidément pas un grand format, s'y prête très bien. Je l'ai, pour ma part, lu dans l'ordre du début à la fin (mais bon, j'ai fait ça dans des cas encore plus bizarres), sans doute par peur de rater des bouts.

How to read Towns & Cities par Jonathan Glancey est un fascicule sur lequel je suis tombé par hasard en parcourant les allées de Foyles à Londres. Comme je suis un urbain dans l'âme (même si j'aime me promener à la campagne, je ne supporterais pas de vivre ailleurs qu'en ville) et que l'architecture et l'urbanisme intéressent ma curiosité ou en tout cas mon sens de l'esthétique (je n'y connais rien, mais j'aime regarder des images de bâtiments et de villes, et y rêver), il m'a tout de suite attiré. D'autant qu'il n'était pas encombrant (c'est le plus cher à payer quand j'achète un livre : pas le prix du livre lui-même, mais le volume pour le stocker dans un petit appartement d'une ville densément peuplée).

Ce livret se prétend a crash course in urban architecture. En tant que tel, je ne suis pas sûr que ce soit un grand succès. En revanche, en tant que petit catalogue d'exemples d'éléments architecturaux intéressants ou remarquables qu'on peut trouver dans des villes, je l'ai trouvé tout à fait bien. Il y a certes un plan qui tente de mettre un peu de système dans tout ça : la première partie est consacrée à la grammaire de l'architecture urbaine, la seconde aux types et styles de villes ; autrement dit, d'abord il passe en revue différentes sortes d'éléments dans les villes (places, murailles, rues, bâtiments de pouvoir, marchés, parcs…), puis différentes sortes de villes (médiévales, industrielles, nouvelles, bidonvilles, futuristes, imaginaires…). L'intention de mettre de l'ordre est louable, mais finalement, l'inventaire déborde la volonté de le canaliser.

Chaque double page est organisée de la même manière : un paragraphe d'ensemble sur l'idée présentée, et quatre ou cinq exemples chacun accompagné d'un paragraphe de description, l'exemple sur la page de gauche étant représenté en photo (sous le paragraphe d'ensemble), ceux de la page de droite étant des dessins en noir et blanc (réalisés, je suppose, par l'auteur, puisqu'il n'y a pas de nom d'illustrateur). Les généralités ne sont souvent pas très passionnantes, mais le choix d'exemples, lui, l'est, et bien souvent je me suis jeté sur Wikipédia pour en savoir plus ou sur Google Images pour avoir d'autres images (du coup, d'ailleurs, j'ai mis énormément de temps à finir ce livre). Et j'ai appris l'existence de toutes sortes d'endroits dont je ne soupçonnais rien, comme Palmanova en Italie, Sun City en Arizona, le district Songjiang de Shanghai (et sa très bizarre fausse ville anglaise), ou Masdar City à Abou Dabi, pour ne citer que quelques uns. Ou encore le Teatro Olimpico, même si le rapport avec les villes n'est pas immédiat.

Globalement, j'ai bien aimé, et je recommande pour ceux qui aiment les villes.

Dans la série, j'ai commencé à lire The Language of Cities de Deyan Sudjic. J'en reparlerai peut-être une autre fois.

(vendredi)

Notes de cours de théorie des langages formels

Un des cours (de première année) dont je suis responsable à l'ENST Télécom ParisTech ParisSaclay NewUni l'école où j'enseigne concerne la théorie des langages [formels], c'est-à-dire les langages rationnels, expressions rationnelles et automates finis, les langages algébriques et grammaires hors-contexte, et pour finir une toute petite introduction à la calculabilité (sujet dont je me suis déjà plaint, et plus d'une fois, de la difficulté à l'enseigner proprement). J'ai tout juste fini d'en réécrire le poly, complètement en retard puisque le cours a déjà commencé et qu'il va falloir du temps pour l'impression.

Comme je suis partisan de l'ouverture et de la disponibilité des documents d'enseignement, voici les notes en question. Si certains de mes lecteurs sont intéressés par ce sujet, ou veulent m'aider à traquer les erreurs qui demeurent certainement nombreuses, n'hésitez pas à me faire parvenir vos commentaires (mais comme je mets à jour ce lien régulièrement, pensez à recopier la ligne Git de la première page pour que je sache à quelle version vous faites référence).

(Il va de soi que le contenu lui-même, qui est le résultat de divers compromis, que ce soit sur le temps imparti ou sur l'équilibre entre mathématiques et informatique pratique, est souvent boiteux. Ce n'est pas la peine de me faire des remarques à ce sujet ; enfin, ce n'est pas qu'elles soient mal venues, c'est juste qu'elles ne seront pas suivies d'effets.)

(lundi)

Les trous blancs ne sont pas répulsifs (et d'autres choses sur les trous noirs)

Les quelques dernières entrées de ce blog étaient essentiellement écrits il y a longtemps (laissées en plan et finies en vitesse), parce que je suis un peu débordé par les choses que je dois faire en ce moment. Je comptais me calmer, mais là je ne peux pas. C'est important : quelqu'un a tort sur Internet.

Je parle de cette vidéo de SciShow Space. Vous pouvez la regarder, ce n'est pas indispensable pour lire la suite, mais ce n'est pas mal. Globalement, je recommande la chaîne YouTube SciShow et ses filles, c'est de la vulgarisation scientifique grand public plutôt bien expliquée, ce n'est pas très profond mais on y apprend des choses et c'est généralement plutôt sérieusement documenté (pour autant que je puisse en juger), bref, si on a quelques minutes à perdre, ça se laisse regarder. Mais là, ils font une erreur qui, sans être grave, se trouve être une de mes préférées : ça concerne la notion de trou blanc, un objet gravitationnel hypothétique (et probablement purement théorique) qui est une sorte d'opposé du trou noir. Justement, ce n'est pas l'opposé de la manière qu'on peut facilement se l'imaginer, et c'est là qu'est l'erreur, parce que contrairement à ce qu'on pensera spontanément (qui est plus ou moins dit dans la vidéo de SciShow Space), les trous blancs sont gravitationnellement tout aussi attractifs que les trous noirs. D'un certain point de vue, c'est même exactement la même chose. Et c'est intéressant, parce que c'est un concept délicat à vulgariser.

J'ai commencé à parler ici de trous blancs et d'expliquer pourquoi ils sont attractifs et non répulsifs, et de fil en aiguille, en complétant mes explications et en reprenant des bouts de textes écrites autrefois, je me suis mis à raconter plein d'autres choses. Du coup, je me suis retrouvé à en dire beaucoup plus que ce que j'avais prévu : cette entrée-ci recoupe beaucoup cette page (en anglais) où je présente les vidéos de chute dans un trou noir que j'avais calculées il y a longtemps ; mais ce n'est peut-être pas mal que je redise les choses différemment, et en français.

J'ai déjà parlé des trous noirs par exemple ici (je n'ai jamais fini d'écrire ce truc : on peut dire que cette entrée-ci en est une sorte de suite, même si elle peut se lire indépendamment). Tout le monde a une certaine idée de ce que c'est, et cette idée n'est souvent pas trop fausse. C'est un objet tellement compact (au sens : petit eu égard à sa masse) que même la lumière ne peut pas s'en échapper — et, du coup, rien ne peut. Ce n'est pas qu'ils ont un pouvoir d'attraction magique : un trou noir d'une masse solaire provoque, quand on en est assez loin, la même attraction gravitationnelle que n'importe quel objet — sphérique — d'une masse solaire, par exemple le Soleil, à la même distance, et la vitesse nécessaire pour s'en échapper obéit à la même loi ; mais c'est que le trou noir est assez petit pour qu'on puisse s'en approcher très près, si près que cette vitesse d'échappement finit par dépasser la vitesse de la lumière, et, du coup, qu'il n'y a plus moyen de revenir en arrière ni même de rester sur place. La limite à partir de laquelle c'est le cas s'appelle l'horizon des événements du trou noir : une fois qu'on a franchi cet horizon, il n'est pas possible de ne pas continuer à s'en approcher. (C'est aussi impossible que, sur Terre, de ne pas arriver jusqu'à demain : la distance au trou noir cesse d'être une coordonnée d'espace quand on franchit l'horizon, et devient une coordonnée de temps.)

(mardi)

Spéculations sur l'apparition des fictions juridiques

L'entrée précédente, que j'ai écrite pour l'essentiel il y a des mois, s'appliquerait de façon assez intéressante à la fracture entre indépendantistes catalans et unionistes espagnols ; mais c'est un autre aspect différent de cette dispute qui m'intéresse ici (sur le fond je n'ai pas l'intention de m'exprimer plus que ce que j'avais dit naguère ici) : le goût des fictions juridiques.

(Attention, ce qui suit est largement des spéculations de la part de moi qui ne suis ni spécialiste d'histoire ni de relations internationales. Donc je dis peut-être beaucoup de conneries, et ma terminologie est sans doute non-standard ; mais ce qui m'intéresse, c'est plus le cadre d'explication que je propose que les explications elles-mêmes, et je serais curieux de trouver des explications écrites par de vrais spécialistes qui rentrent dans ce cadre.)

Ce que j'appelle fiction juridique, ici (il y a sans doute un meilleur terme mais je ne le connais pas), c'est le fait de « faire passer ses désirs pour du droit », et notamment de confondre la légitimité avec la légalité.

Ce que je veux dire, c'est que de nos jours, quand un état (ou un groupe ayant la prétention d'être un état) a des prétentions sur un bout de territoire (ou sur autre chose), la manière dont ces prétentions s'expriment est à travers la position suivante : ce bout de territoire fait légalement partie de notre état. Quand deux états revendiquent le même bout de territoire, ils prétendent donc tous les deux avoir la légalité pour eux.

Cela peut sembler aller de soi, mais il pourrait en être autrement, et historiquement il en a été autrement : ils pourraient prétendre avoir la légitimité sans prétendre avoir la légalité pour eux. La différence est subtile. (Ou ils pourraient ne rien prétendre du tout à part nous voulons ce bout de territoire, ce qui serait, souvent, plus honnête, mais ça fait mauvais genre.)

Comme je viens de le dire, je crois qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Quand par exemple, en 1870, l'Empire allemand a pris à la France l'Alsace et la Moselle, je crois que la position de la France (entre 1870 et 1914) n'était pas l'Alsace et la Moselle font toujours (de droit) partie de la France mais plutôt l'Alsace et la Moselle devraient faire partie de la France (et nous les reconquerrons si nécessaire) ou quelque chose comme ça. C'est du moins ce que je crois, et j'y trouve vaguement une confirmation dans une carte comme celle-ci, qui colorie la France jusqu'à la « ligne bleue des Vosges ». En tout cas, c'est ainsi que je distingue une revendication de légalité et une revendication de légitimité. Par contraste, de nos jours, quand la République populaire de Chine revendique l'île de Taïwan, sa position est que Taïwan fait de droit partie de la Chine : revendication de légalité, donc (et à la limite elle est plus prête à discuter de savoir qui est le gouvernement légal et/ou légitime de la Chine que de l'idée d'une séparation du pays en droit). De même Chypre prétend que Chypre-Nord fait partie de son territoire, pas juste qu'elle devrait en faire partie ; et la Moldavie prétend que la Transnistrie fait partie de son territoire, pas juste qu'elle devrait en faire partie.

On pourrait faire une typologie (j'aime bien faire des typologies !) un peu comme ceci :

Je ne suis pas historien, mais j'imagine que quand Louis XIV conquérait telle ou telle région, il ne s'embarrassait pas de prétendre qu'elle lui appartenait de droit, peut-être même pas de légitimité : il la prenait et c'est tout. La France de la 3e République prétendait que l'Alsace-Moselle devait légitimement lui appartenir (par la volonté des peuples ou quelque argument de ce genre), pas qu'elle lui appartenait légalement. Mais maintenant tout le monde semble penser que (2) et (3) sont synonymes et interchangeables, et toute revendication s'exprime donc (il me semble !) sur le plan du droit. Les règles de la diplomatie semblent avoir changé.

Il y a quelque chose qui va avec, mais je ne sais pas dans quelle mesure c'est une cause on une conséquence, c'est l'attitude vis-à-vis des traités de paix : la guerre franco-prussienne s'est terminée par la signature d'un traité de paix (Francfort, 1870) qui donnait de droit l'Alsace-Moselle à l'Empire allemand ; il était donc difficile pour la France de prétendre qu'elle avait le droit avec elle, si elle avait signé et ratifié un traité affirmant le contaire. De nos jours, je crois qu'on ne signe plus tellement de traités de paix, ou seulement dans certains cas, et parfois très tardivement. (J'aime bien dire, par exemple, que la seconde guerre mondiale ne s'est terminée en Europe qu'avec la signature du traité [de Moscou] « quatre plus deux » en 1990. Un des points-clés de ce traité est justement la reconnaissance en droit par la République fédérale d'Allemagne de la frontière Oder-Neisse.) Ou alors on rédige des traités volontairement vagues et bizarrement formulés (comme les accords de Paris de 1973 mettant fin à la guerre du Vietnam).

Et du coup, je vois ça comme un problème dans cette évolution de la façon de faire la diplomatie : en oubliant qu'il peut y avoir une différence entre (2) le droit et (3) la légitimité, on n'accepte plus de signer que des traités de paix qui sont alignés avec la conception qu'on a de la légitimité, et donc on reporte sur l'ordre juridique des questions qui devraient rester politiques. Et du coup, comme il y a malheureusement forcément un divorce entre (1) les faits et (3) la légitimité perçue, ce divorce se retrouve entre (1) les faits et (2) le droit interprété par l'une ou l'autre partie, ce qui est malsain en soi. Je trouve cette évolution néfaste, et je soulève la question : que faudrait-il faire pour réétablir une séparation entre droit et légitimité ?

Je peux tenter d'imaginer la raison pour laquelle cette évolution a eu lieu. Cette raison est l'apparition progressive d'une forme de droit international, ou plutôt, la consolidation d'un « état de droit » qui est peut-être une illusion savamment maintenue entre puissants mais ce n'est pas le problème ici. Cela expliquerait que l'évolution aille de pair avec la création d'organismes comme la Société des Nations, la Cour internationale de Justice (de la Haye) et l'Organisation des Nations-Unis : dès lors qu'un pays accepte l'idée de défendre sa cause devant des institutions de ce genre, il ne peut pas défendre une position du type cette région appartient au pays Z mais c'est injuste et illégitime : elle devrait m'appartenir (distinction intelligemment faite entre (2) et (3)), il doit se positionner sur le terrain du droit, soit cette région est occupée dans les faits par le pays Z mais c'est illégal elle m'appartient en droit (report de la distinction entre (1) et (2)). Ou pour dire les choses autrement : il est devenu « de mauvais goût » de prétendre qu'une région appartient de droit à un autre pays mais qu'on la veut quand même (même si on pense avoir la légitimité pour soi). Et comme il est difficile de concevoir des institutions qui tranchent la question de la légitimité, la question que je pose ci-dessus semble insoluble.

Bref, ce serait une évolution plutôt bénéfique (le fait d'établir un état de droit, ou un embryon d'état de droit, ou peut-être même juste un semblant d'embryon d'état de droit, au niveau international, est certainement une bonne chose) qui aurait cette conséquence vraiment nuisible de la multiplication des fictions juridiques au mépris de la réalité.

Il faut remarquer quand même que la réalité reprend parfois ses droits, mais de façon inattendue et incohérente. Notamment, quand la France a été libérée en 1944–1945, le gouvernement provisoire met en place la fiction juridique que le gouvernement de Vichy n'a jamais existé : pas juste qu'il n'était pas légitime, mais qu'il n'était pas légal (le gouvernement légal de la France aurait donc été celui en exil à Londres). Sont en particulier déclarés nuls et de nul effet tous les actes constitutionnels législatifs ou réglementaires, ainsi que les arrêtés pris pour leur exécution, sous quelque dénomination que ce soit, promulgués sur le territoire continental postérieurement au 16 juin 1940 et jusqu'au rétablissement du Gouvernement provisoire de la République française (ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire continental). Pourquoi pas : sans préjuger de la question strictement légale de respect des formes constitutionnelles (je ne peux vraiment pas me prononcer à ce sujet), je comprends tout à fait l'intérêt symbolique fort d'une telle décision. Mais elle semble n'avoir été appliquée qu'à moitié : plutôt que de tout frapper de nullité, quitte à redécréter rétroactivement ce qui pouvait sembler utile, on a commencé à se préoccuper des conséquences pratiques, donc faire un tri, en supposant par défaut le maintien (la nullité des actes en question doit être expressément constatée, dit l'ordonnance en question : c'est là gâcher tout le principe qu'on vient de mettre en place !). C'est ainsi que, entre autres textes douteux, la loi du 6 août 1944 établissant une différence de majorité sexuelle pour les relations hétérosexuelles et homosexuelles, est restée en vigueur jusqu'en 1982 : si on n'avait pas commencé à fouiller dans la merde de Vichy, ce ne serait pas arrivé.

Au sujet de la Catalogne, je m'étonne que Carles Puigdemont se soit laissé entraîner sur le terrain de la légalité, en faisant voter l'indépendance de la Catalogne (créant ainsi une fiction juridique où elle existe en tant qu'état indépendant — fiction assez peu développée, il est vrai, puisque cet état putatif n'a pas de constitution, pas de monnaie, etc.), alors que la position de Madrid est beaucoup plus forte sur ce terrain (comme sur celui des faits). Il m'aurait semblé beaucoup plus habile de se placer sur le terrain de la légitimité (par exemple, souligner que le referendum qu'il a fait tenir n'était peut-être pas légal mais qu'il était légitime et qu'il avait épuisé toutes les voies légales, puis rester à ce niveau). Un des problèmes avec les fictions juridiques, c'est que si on prétend ne plus reconnaître un état, il devient vraiment difficile de se présenter à des élections dans cet état : je suis donc curieux de savoir comment les indépendantistes catalans vont gérer ce dilemme. Je pense à la situation bizarre des candidats du Sinn Féin en Irlande du Nord à la Chambre des Communes du parlement britannique : ils se présentent à l'élection mais, quand ils sont élus, ne vont pas siéger à Westminster parce qu'ils ne reconnaissent pas la légitimité de l'institution : je comprends l'idée, mais sur le plan symbolique ça me semble un peu en contradiction avec le fait de se présenter à l'élection, et sur le plan pratique cela donne, depuis les dernières élections, beaucoup de pouvoir à leurs adversaires unionistes qui peuvent ainsi soutenir le gouvernement minoritaire de Theresa May.

PS : Je ne veux pas donner l'impression (de croire que) les fictions juridiques sont une invention récente ! Quand des factions rivales de l'Église catholique élisaient chacune un pape, par exemple, je suppose bien que chacun prétendait être le pape, pas juste avoir la légitimité de l'être. Ce qui a changé (si mon analyse est correcte), c'est que cette façon de penser est devenue systématique en diplomatie : la légitimité et la légalité se sont confondues dans l'esprit des chancelleries, qui placent toujours leurs revendications sur ces deux terrains à la fois.

(mardi)

Comment parler à des gens d'opinions (politiques) différentes

Ce qui suit va être très décousu. Il s'agit d'idées que je veux noter depuis longtemps, mais elles sont assez banales (disons même que c'est de la psychologie de comptoir, largement sans fondement scientifique), et je n'ai par ailleurs pas le temps ni la patience de structurer. Je traîne ce texte sous forme d'ébauche depuis des mois, la lecture du livre de Clinton m'a donné envie de le ressortir, je l'ai un peu remanié, et j'ai fini par en avoir marre, donc je le publie tel quel malgré son absence de fin. [Ajout : si vous trouvez tout ça trop long, vous pouvez sauter directement à la fin où j'ai ajouté une sorte de synthèse.]

J'avais promis d'éviter de parler de Donald Trump, donc je ne vais pas faire une nouvelle entrée sur la terreur (certes combinée à une petite dose d'hilarité) que m'inspire le fait que le président des États-Unis soit un théoricien du complot qui s'enfonce jour après jour dans un monde parallèle tissé de faits alternatifs où la réalité n'a plus aucune prise sur lui (alors que lui continue à en avoir sur nous). Mais je voudrais méditer un instant non pas sur Trump lui-même mais sur les gens qui ont voté pour lui, qui continuent à le soutenir, et qui s'embarquent avec lui dans un voyage vers ce monde parallèle ; et plus généralement sur la manière dont on doit se comporter vis-à-vis de gens dont on pense qu'ils ont profondément tort et s'il y a moyen d'aider à les ramener à la réalité. (J'ai déjà promis que ces réflexions seraient décousues et dépourvues d'originalité, mais il s'agit d'une sorte de prolongation de ce que j'avais commencé ici.)

La question que je me pose plus généralement, c'est : comment gérer la discussion politique (au sens large) avec des gens qui ont des opinions politiques radicalement différentes des miennes ? Par opinions politiques radicalement différentes, je veux dire que, si on ne fait pas d'efforts particuliers, la discussion va naturellement tourner à la confrontation acrimonieuse plutôt qu'à l'échange fructueux d'idées, et que les émotions qui vont en émerger spontanément sont des choses comme la colère ou le mépris.

L'électeur de Trump est un bon exemple de référence, mais ce n'est évidemment pas le seul, et la discussion « politique » n'est pas forcément politique au sens étroit (pensez au climatoscepticisme ou au créationnisme ; ou dans un autre registre, au racisme, à l'homophobie, etc.). Et bien sûr, je ne parle pas que de gens situés politiquement à ma droite : je me suis sans doute finalement plus souvent engueulé avec des gens qui semblaient me considérer comme l'équivalent d'un électeur de Trump (i.e., un imbécile manipulé par le Grand Capital), il y a des social justice warriors qui ont dénoncé mon homophobie (intériorisée), et ainsi de suite. Le fait d'avoir des gens qui m'accusent d'avoir tort dans des sens contraires ne signifie pas pour autant que j'aie raison : si la vérité était aussi facile à connaître, ce serait bien commode. Ou parfois cela n'a rien à voir avec la politique : on est tous le crackpot de quelqu'un d'autre. Il y a aussi une gradation subtile entre les questions sur lesquelles il existe une vérité objective (la Terre n'a pas été créée il y a environ 6000 ans) et celles qui concernent les proverbiaux goûts et couleurs, en passant par un terrain gris où on pense avoir raison mais il faut bien reconnaître qu'avoir « raison » n'est pas quelque chose d'aussi clair qu'en mathématiques.

Quand on est confronté à un tel fossé idéologique, la réaction la plus simple, la plus prudente et la plus sage dans la plupart des cas particuliers est simplement d'ignorer et de se taire : ce n'est pas la peine d'essayer de convaincre quelqu'un qu'on ne pourra pas convaincre, ce n'est pas la peine de rentrer dans une joute oratoire dont il ne sortira rien (comme le dit un aphorisme à l'origine incertaine, most burning issues generate far more heat than light).

Le problème est que si les gens qui ont raison ne parlent jamais aux gens qui ont tort, on évite peut-être de perdre son temps avec ceux qui ne pourront jamais être convaincus, mais on ne parle pas non plus à ceux qui pourraient l'être. Or tant que nous vivons sur la même planète et que les actions des uns influencent les autres, et surtout si nous vivons dans une démocratie où les conneries des uns (Trump !) peuvent retomber sur les autres, ignorer ceux avec qui on n'est pas d'accord ne peut pas être une solution générale.

Et symétriquement, si on ignore ce que disent les autres, c'est qu'on n'en apprendra rien, et notamment, on ne se laissera pas convaincre le jour où ce sera l'autre qui aura raison. Je souligne ça, parce que toute méthode argumentative qui cherche uniquement à convaincre l'autre qu'on a raison est une forme de malhonnêteté intellectuelle : pour ne pas être malhonnête, on doit reconnaître qu'on a parfois tort, même sur des sujets auxquels on tient beaucoup, et on doit se donner comme but de chercher à se laisser convaincre lorsque c'est le cas ; si on n'accepte pas cette possibilité, il est absurde de chercher à l'imposer aux autres ! C'est justement parce que je sais que je suis, moi, très réticent à changer mes propres opinions, et très prompt à déployer la plus grande mauvaise foi pour les défendre, que je me demande comment me forcer moi à me laisser convaincre quand c'est nécessaire, et que j'espère à la fois pouvoir convaincre un autre quand c'est pertinent.

Autrement dit : il faut absolument toujours garder à l'esprit la possibilité que ce soit le partisan de Trump qui ait raison. Mais que ce ne soit pas une forme de relativisme : il ne s'agit pas de douter qu'il y a des questions sur lesquelles quelqu'un a raison et quelqu'un a tort (même s'il y en a aussi sur lesquelles ce n'est pas le cas et aussi beaucoup sur lesquelles ce n'est même pas clair, comme je le disais plus haut), ni même, qu'il y a souvent moyen d'arriver à la vérité par l'examen des faits, le raisonnement, et le débat contradictoire. Il est normal de penser qu'on ait raison sur n'importe quel point donné, mais personne n'a toujours raison, donc il faut avoir la modestie d'envisager qu'on ait tort sur quelque chose dont on était absolument convaincu.

(J'espère que vous admirez la manière dont j'enfonce les portes ouvertes les unes après les autres dans un mouvement gracieux de mon bras musclé armé de ma fidèle hache bénie +2.)

Bien sûr, c'est tentant de mépriser son interlocuteur, et c'est assez facile : quand on pense X, on pense, par définition, qu'on a raison sur ce point et donc que tous les gens qui pensent ¬X se trompent. Donc on se croit intellectuellement supérieur à eux, au moins sur ce point très précis, et de là on en arrive rapidement à généraliser.

C'est facile, mais ce n'est pas ce qui va nous aider à convaincre qui que ce soit. Et je ne parle pas que du mépris lui-même, mais aussi des arguments rationnels nés du mépris. Je qualifiais (dans cette entrée liée ci-dessus) la plupart des discussions politiques à une sorte de match de foot argumentatif : le but n'est pas de convaincre l'autre (ni, à plus forte raison, de se laisser convaincre), mais de montrer une certaine supériorité sur lui. On se laisse entraîner dans ce genre de discussion pour briller devant les supporters qui peuvent être dans l'assistance (ou, s'il n'y en a pas, pour le supporter qu'on est soi-même de ses propres opinions) : pour montrer qu'on a des arguments affûtés, ou pour s'entraîner à les manier. Mais la perspective de convaincre est quasiment aussi fantaisiste que l'idée que, dans un vrai match de foot, un joueur (ou au moins un supporter) de l'équipe perdante pourrait rejoindre l'équipe gagnante parce que, finalement, c'est elle qui a gagné donc il est normal qu'on se laisse prendre par elle.

En fait, c'est encore pire que ça : non seulement on ne va pas convaincre, mais même en débattant contre quelqu'un, on a toutes les chances de renforcer ses opinions initiales. Parce que les attaques contre les opinions en question (et peut-être le mépris qui se sent inévitablement derrière) « soude l'équipe », si j'ose dire : les opinions contraires sont perçues comme une agression (voire, si elles viennent de beaucoup de gens à la fois, une persécution) contre laquelle il faut se blinder, elles réveillent une sorte de système immunitaire mental qui cherche à chasser le non-moi du cerveau (OK, mes métaphores sont pourries et tout emmêlées).

Dans les cas extrêmes, ceci se produit même devant des faits : ce n'est pas la peine d'essayer avec des faits de faire changer d'avis les gens convaincus que le changement climatique n'est pas réel (ou n'est pas l'effet de l'homme), que la Terre est vieille de quelques milliers d'années, que l'évolution « n'est qu'une théorie », qu'Obama est secrètement musulman et est né au Kenya, que les tours du World Trade Center ont été détruites par la CIA, que les vaccins sont dangereux et provoquent l'autisme, ou ce genre de choses. Certains appellent ça le backfire effect. Voir par exemple cette vidéo expliquant très brièvement le point d'une chercheuse en neurosciences sur ce phénomène.

Il semble que ce ne soit pas purement un effet de myopie et que la vie politique, aux États-Unis mais il est possible que ce soit aussi le cas en Europe, soit plus polarisée qu'elle ne l'a jamais été. (Voici une tentative pour mesurer/quantifier ce fait, qui vaut ce qu'elle vaut, mais à la limite peu importe.) On observe des corrélations spectaculaires entre les opinions sur des questions qui devraient n'avoir aucun rapport entre elles, comme des questions d'environnement, des questions sociales et des questions économiques : car l'adhésion à une « équipe » crée les opinions plus que les opinions ne créent l'adhésion à une équipe. (Certes, on peut penser que le bipartisme politique américain empire considérablement les choses en donnant naturellement deux équipes qui s'opposent à peu près sur tout.) Et je ne vais pas insister sur le fait que les réseaux sociaux deviennent des caisses de résonance pour nos opinions en validant ce que nous croyons déjà — c'est devenu un lieu commun de le dire.

Bon, ça c'est facile à comprendre. Maintenant, la question vraiment ardue, c'est : supposons qu'on veuille vraiment dépasser cet effet, comment faut-il s'y prendre ? Et je le répète, fatalement, cette question a deux faces : comment faire pour convaincre quelqu'un d'autre, mais aussi : comment faire pour se laisser soi-même convaincre par quelqu'un d'autre (qui pourrait avoir raison) ? Si on n'accepte pas les deux faces de la pièce, c'est déjà le signe qu'on est dans le mauvais état d'esprit.

Évidemment ce n'est pas facile (si ça l'était, tout le monde serait d'accord sur tout depuis bien longtemps). Les phénomènes psychologiques en question sont puissants. Une fois qu'une opinion est ancrée en nous, elle devient en quelque sorte partie de notre identité, et nous ne voulons pas en changer parce que personne ne veut changer qui il est. Mais il y a un mot-clé dans toute cette histoire, sur lequel il faut que j'insiste, c'est le mot fierté.

La première étape pour avoir une conversation un peu constructive, c'est d'écouter ce que l'autre a à dire. (Bon, la zéroième étape, c'est déjà de trouver quelqu'un avec qui avoir une conversation : si les équipes sont vraiment fermées sur elles-mêmes, ce n'est pas forcément évident. Si je dois chercher un électeur du FN pour l'écouter, je vais avoir du mal à le trouver parmi mes connaissances ; et les réseaux sociaux vont s'avérer très limités pour ce qui est de permettre de rencontrer des gens vraiment différents et ouverts à la discussion : les réseaux sociaux sont plutôt des outils à nous conforter dans nos opinions préexistantes. Admettons cependant que cette zéroième étape soit franchie : il s'agit ensuite d'écouter ce que la personne trouvée a à dire.) Mais attention !, ce que l'autre a à dire n'est pas forcément ce qu'il dira, ou en tout cas pas ce qu'il dira s'il se met dans un état d'esprit de joute oratoire. Ce qu'il faut comprendre, vraiment, c'est ce qu'il a dans le cœur, comment il voit les choses, comment il les relie à son identité, quelles sont les valeurs auxquelles il croit, et comment il en tire de la fierté.

Une question qui peut être intéressante (dans beaucoup de contextes politiques ou proches d'être politiques), c'est de demander à la personne avec qui on parle de lâcher tel ou tel point d'argumentation précis, et de plutôt décrire son monde idéal, de dire à quoi il rêve.

C'est sans doute déjà une façon intéressante de mener une discussion politique : au lieu de se fatiguer avec des arguments mille fois usés, raconte-moi tes rêves, raconte-moi comment tu vois le monde. (Et comme signe de bonne volonté, je vais t'écouter sans t'interrompre, ne poser que des questions destinées à mieux te comprendre et pas à te piéger.) Il est intéressant, à ce stade-là, de chercher la nuance, de repérer les points qui ne sont pas ce qu'on se serait imaginé de façon caricaturale. Et de noter les points sur lesquels on tombe d'accord (sans en avoir honte, et sans se dire quelque chose comme ciel !, je suis d'accord avec un fasciste).

Puisque je parlais des supporters de Trump, Sam Altman (connu notamment pour Y Combinator) a essayé de faire cette démarche d'écoute : ce qu'il raconte est un peu succinct, et il n'a pas vraiment posé cette question que je propose, mais c'est déjà intéressant à lire pour se former une idée qui dépasse la caricature (dont j'étais au moins pour ma part victime). Ce qui est sûr, c'est qu'aucune démarche qui commence par se moquer ne peut aboutir à quoi que ce soit : les humoristes politiques américians « libéraux » (dans le sens américain du terme : John Oliver ou Stephen Colbert, par exemple) sont très drôles quand ils se moquent de Trump, et leurs attaques sont justes, mais elles ne sont pas productives parce qu'elles convainquent uniquement les gens déjà convaincus et renforcent l'impression d'arrogance perçue par le camp adverse. Dire la vérité ne sert à rien : il faut arriver à écouter même ce qu'on pense être du délire, et se rappeler que même derrière des idées fausses il y a des sentiments vrais.

Mais ce n'est pas tout d'écouter, il faut aussi essayer de comprendre les ressorts émotionnels derrière l'histoire : et, comme je le disais, je pense que la clé pour ce qui est des opinions politiques est la fierté. On peut être fier d'être de gauche ou de droite, on peut être fier de son pays, de sa religion, d'un groupe ethnique auquel on s'identifie, de son sexe ou de son orientation sexuelle, etc. Si on veut convaincre quelqu'un de quelque chose, et pour le convaincre ne pas passer pour un agresseur, il est crucial de ne pas le blesser dans sa fierté.

À part la fierté, un autre ressort émotionnel puissant est bien entendu la peur : la peur de l'autre, la peur de l'avenir, la peur de la honte (qui nous ramène à la fierté). Et n'oublions pas la colère, cette petite sœur de la peur.

Et là où les choses deviennent vraiment difficiles, c'est que, si on veut progresser, il faut faire preuve d'empathie pour ces ressorts émotionnels, même si on n'est pas d'accord avec ce avec quoi ils sont attachés.

Prenons un exemple où, pour ne pas jeter la pierre sur qui que ce soit d'autre, je vais parler de mes propres préjugés émotionnels. Une des idées politiques auxquelles je suis le plus attaché est celle de la construction européenne, j'avais écrit une entrée pour en parler, d'où il ressort très clairement, quand on la relit, qu'il s'agit d'un attachement émotionnel — je veux être fier de l'Union européenne (d'où un manque d'objectivité de ma part quand il s'agit d'évaluer ce qu'elle fait), j'ai un peu honte de la France (idem), je fais peut-être un complexe par rapport à l'Allemagne, j'ai le nationalisme en horreur et je vois l'Europe comme une façon de le dépasser, tout ça est éminemment émotionnel. Je ne sais pas vraiment pourquoi les choses ont pris comme ça chez moi (enfin, je le sais en partie, mais ce n'est pas forcément très intéressant à raconter, et ce n'est pas franchement reproductible, donc restons-en là). Il n'est donc pas surprenant qu'un débat sur ce que contiennent les traités européens et s'ils sont ou non en contradiction avec les valeurs de la gauche, ou leur comparaison avec la Constitution française, tourne vite au dialogue de sourds sans intérêt (→ match de foot). A contrario, j'ai eu l'impression de grandement avancer lorsque dans un débat de ce genre avec un eurosceptique je ne sais plus où ni quand, j'ai développé l'idée : nous sommes d'accord que la proposition de déchéance de nationalité française (qui a flotté dans le débat politique) était répugnante, maintenant une chose qui me terrifie est l'idée de perdre ma nationalité européenne (par exemple parce que la France quitterait l'Union ou parce que celle-ci serait dissoute) — et mon interlocuteur m'a donné l'impression de comprendre mon point de vue, pas de le partager mais de comprendre le contenu émotionnel sous-jacent, et peut-être même faire preuve d'empathie. Voilà donc une clé pour discuter avec moi sur ce sujet, et peut-être même pour me faire évoluer (à condition de l'utiliser loyalement : ce qui serait déloyal, par exemple, c'est de se servir de cet attachement émotionnel sincère pour m'attaquer). Symétriquement, bien sûr, il faut que j'apprenne à comprendre, si je veux discuter sur ce sujet, ceux qui voient l'Union européenne comme une menace à leur liberté ou à leur identité, ou à des valeurs auxquelles ils tiennent, et qui ont de plus l'impression que la « pensée unique » est europhile. Et il faut que j'arrive à comprendre non seulement intellectuellement mais même émotionnellement que des gens puissent être fiers d'être Français (ou autre chose).

Mais je prends là un exemple qu'on pourrait qualifier d'encore bien tiède. Qu'en est-il, par exemple, de la question du droit à l'avortement ? Comment pourrais-je réussir à comprendre et même faire preuve d'empathie pour les gens qui affirment vouloir défendre le « droit à la vie », quand mon cerveau me hurle que ce sont juste des cinglés religieux ou des cons qui n'ont rien compris ? Et encore, je ne suis pas une femme (← breaking news) et peu susceptible d'être même indirectement concerné par le problème.

La plupart de ceux qui se définissent comme pro-life (par opposition à des hommes politiques qui pourraient s'appuyer sur ce courant par calcul) sont, je suppose, sincèrement convaincus de leur supériorité morale — ils croient, après tout, sauver des petits enfants ; symétriquement, les pro-choice défendent le droit des femmes à disposer de leur propre corps. Il se trouve que ces derniers ont raison à mes yeux : je n'entends certainement pas proposer ici une forme de relativisme (même si la question est évidemment déjà moins objective que quand il s'agit, par exemple, de croire que le changement climatique est réel et causé par l'homme), je crois que ce genre de relativisme est dangereux, et les camps ne se valent pas du tout ! Mais ça ne change rien au niveau du ressenti des partisans du « mauvais » camp : les deux sont braqués dans leur certitude de supériorité morale. Et le problème est vraiment épineux : si les observations de Sam Altman évoquées ci-dessus sont représentatives, la position conservatrice sur l'avortement ne va pas disparaître toute seule ; et elle va encore moins disparaître à force qu'on la tourne en ridicule. Même si ma conception de l'état de droit permet qu'une cour de justice donne tort à la majorité des électeurs (ce qui s'est — probablement — passé aux États-Unis avec Roe v. Wade en 1973), il faut avoir le réalisme de reconnaître que cette situation ne peut pas durer trop longtemps : lorsqu'une majorité des électeurs, ou même une minorité significative, croit quelque chose de faux ou s'attache à quelque chose d'injuste, il y a un véritable problème.

[Ajout : on suggère, et je pense que c'est en effet plausible, qu'un des mécanismes émotionnels fréquents chez les anti-avortement est sans doute l'idée largement inconsciente que si l'avortement avait été plus accessible (matériellement ou moralement) à leurs parents pendant leur propre gestation, ils n'existeraient pas. Que cette analyse soit juste ou non, peu importe, ce que je veux souligner c'est que c'est le genre de mécanismes qui peuvent intervenir, et qu'il faut prendre en compte.]

Voilà pourquoi il faut apprendre à écouter même ceux qui ont tort, aussi détestables que soient leurs opinions, et aussi pénible que soit cette conversation. Pas pour accepter ou rejeter leurs arguments, mais pour comprendre leurs sentiments.

Je pourrais par exemple évoquer le cas du Front national français, qui illustre l'extrême difficulté de l'exercice : d'un côté, on veut condamner ses idées nauséabondes, de l'autre, il ne faut pas donner à ses électeurs la sensation qu'ils sont rejetés sous peine de les fidéliser à l'unique parti qui leur paraît les écouter. À cela s'ajoute la complication que le discours de diabolisation globalement pratiqué contre le FN a surtout visé le parti lui-même plutôt que ses idées, si bien que les idées ont percolé ailleurs : or ce qui est dangereux, ce n'est pas le FN, ce sont ses idées, et le fait de pointer du doigt le parti a accentué le caractère « holiste » de la condamnation, et donc l'effet sur ceux qui se sentent ainsi condamnés, surtout quand ils croient « dire tout haut ce que d'autres pensent tout bas ».

Je ne prétends certainement pas résoudre magiquement tous les problèmes de racisme du monde en écoutant les gens qui tiennent des propos racistes, mais je prétends au moins que toute démarche constructive doit commencer par là, aussi déplaisante qu'on trouve la chose. Et je ne parle pas seulement d'écouter la détresse économique de ceux qui sont tentés de rejeter leurs difficultés sur la peur de l'étranger, mais bien d'écouter cette peur elle-même, la fierté qu'ils ont ou qu'ils voudraient avoir de leur pays, de leur région, de leur « race », que sais-je encore. Même quand les idées sont régugnantes ou fausses, les émotions peuvent être authentiques.

L'exemple de la situation à laquelle il ne faut surtout pas arriver est l'état de la politosphère(?) sur toutes les questions relatives à l'Islam. Dont une incarnation à l'odeur de caniveau particulièrement fétide était celle du débat autour du « burkini » cet été en France, avec deux camps drapés dans leur certitude de supériorité morale et chacun incapable d'essayer de comprendre l'autre ou simplement de ne pas le caricaturer : ceux qui considèrent la burka comme une atteinte intolérable à la liberté des femmes et ceux qui considèrent son interdiction comme une atteinte intolérable à la liberté de religion. Mais je ne vais pas m'attarder sur l'Islam, parce qu'il y a trop de gens qui ont envie de jouer ce match de foot-là, cela nuirait à mon message.

Je vais donc plutôt évoquer l'homophobie. Évidemment, il est difficile pour moi d'accepter qu'on puisse me considérer comme malade mental, déviant ou débauché, ou comme objet d'opprobre ou de pitié compassée parce que je suis un garçon attiré par les garçons. Mais c'est justement parce que c'est difficile que c'est intéressant pour moi de faire l'effort d'écouter les homophobes. Car si l'homophobie ne doit pas être admise dans ses manifestations, ses origines méritent d'être analysées. Par exemple, si le lieu commun est vrai qu'une proportion importante des homophobes les plus virulents le sont parce qu'ils sont eux-mêmes homosexuels, le refoulent, et tournent leur propre incapacité à s'accepter en haine envers les autres, alors il y a vraiment intérêt à aller au-delà de la seule condamnation. Même si l'homophobie a pour racine une conception figée de ce que sont le masculin et le féminin, ou une conception religieuse rigoriste, ou toute autre cause — ou simplement l'ignorance —, on ne fera pas changer quelqu'un d'avis en le condamnant, ou en le moquant. Et quand le quelqu'un est, disons, une proportion terrifiante de la population russe (par exemple), je ne crois vraiment pas qu'ignorer le problème en se disant « ce sont des cons » soit une solution valable. On peut être timidement optimiste en pensant à un certain nombre de cas où des personnes qui paraissaient viscéralement homophobes, confrontées au coming out d'un proche, et ainsi obligées de reconsidérer leurs propres sentiments sur le sujet, ont pu évoluer : ça ne marche pas toujours, loin de là, ça peut prendre du temps, mais c'est au moins un signe que notre appartenance à une « équipe » n'est pas figée, et qu'elle peut changer, notamment suite à un mouvement émotionnel.

(Je crois que j'avais initialement prévu d'ajouter des choses ici, mais je ne retrouve plus le fil de mes pensées qui, comme je l'ai dit en introduction, ont été commencées il y a des mois, donc je vais m'arrêter là.)

Ajout/synthèse/reformulation () : Tout ce qui précède était peut-être un peu trop long et alambiqué, et finalement je n'ai pas bien souligné le message essentiel. J'essaie donc de le redire de façon plus synthétique : pour avoir un espoir de faire évoluer la position de quelqu'un avec qui on est en désaccord politique profond, les conseils que je préconise sont les suivants :

  • le faire parler et le laisser s'exprimer, sans le contredire, et en ne posant de questions que si c'est sincèrement pour l'amener à éclaircir sa position (et pas pour tenter de le mener à une contradiction),
  • diriger son interrogation non pas sur les points d'argumentation mais sur les motivations profondes (en gardant en tête la ligne générale comment imagines-tu ton monde idéal ?),
  • chercher à comprendre ses mécanismes émotionnels, et notamment sur quels points s'ancrent les émotions telles que la fierté (mais aussi la peur, la colère, etc.),
  • accepter de faire preuve de bienveillance et d'empathie avec les émotions en question (ce qui ne veut pas dire d'accepter les idées associées avec elles),
  • exprimer sa propre position de façon synthétique et pas en réponse à celle de l'autre, donc sans chercher à souligner les contradictions, mais au contraire plutôt les ressentis communs (moi aussi je suis mal à l'aise face à <foo>, mais je le vois plutôt comme ceci <…>),
  • ne pas hésiter à reconnaître franchement ses propres émotions et attachement émotionnels,
  • éviter de tomber dans la confrontation intellectuelle, et se retirer immédiatement de tout point où commence à s'activer le « système immunitaire mental » (de l'un ou l'autre participant),
  • chercher les points d'accord, sans pour autant compromettre sa position, reconnaître comme telle l'origine des divergences de point de vue sans chercher à tout prix à la résoudre,
  • et éviter à tout prix de se laisser gagner par la colère (ou alors cesser la discussion immédiatement, en expliquant qu'on est désolé mais qu'on n'arrive plus à la soutenir).

Évidemment, il faut abandonner l'idée qu'on arrivera à vaincre son interlocuteur : le mieux qu'on pourra faire est de le faire bouger un petit peu (ou peut-être qu'on bougera soi-même un petit peu !), ou même seulement à le faire accepter l'idée d'une opinion contraire, mais c'est déjà beaucoup mieux que de le braquer complètement.

Nouvel ajout / clarification () : Je me rends compte que j'ai pu donner l'impression malheureuse que je me positionne contre l'usage de la logique et des faits, bref de la rationalité, dans le raisonnement ou le discours politiques : ce n'est évidemment pas le cas. Ce contre quoi je me positionne, c'est l'usage de la rationalité comme arme rhétorique utilisée contre un interlocuteur considéré comme adversaire. L'usage que je propose de faire de la rationalité est avant et après la discussion : avant pour préparer une position cohérente, et après pour réfléchir calmement a ce qu'a expliqué la personne avec qui on a discuté, et réévaluer sa propre position si c'est nécessaire. Le point important est qu'on le fait pour soi-même pour rechercher la vérité, et sans l'anxiété d'admettre qu'on a tort au cours d'une discussion. Si chacune des deux parties font ça, on peut espérer qu'elles convergent vers une vérité objective dans les terrains où celle-ci existe.

PPPS / liens / contrepoint () : Quelques liens en rapport avec le sujet qu'on m'a signalés en commentaires ou par d'autres moyens, et qui méritent d'être reproduits ici : • Guided By The Beauty Of Our Weapons par Scott Alexander sur Slate Star Codex (qui met en doute l'importance du backfire effect et souligne l'importance du débat logique) • How to Engage a Fanatic par David Brooks / The New York Times (qui souligne l'importance de rester courtois) • The scientists persuading terrorists to spill their secrets par Ian Leslie / The Guardian (sur la manière de persuader des suspects de parler lors des interrogatoires)

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