David Madore's WebLog

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(vendredi)

Bref, je me suis acheté un joujou à deux roues

[Photo de moi sur la moto][Photo de moi sur la moto]Je disais dans l'avant-dernière entrée (et sur Twitter) que je m'étais acheté une moto, et je faillirais à la hauteur de ma réputation de documentateur (documenteur ?) frénétique si je ne racontais pas ça dans une entrée fleuve en 95 040 sous-parties, donc, c'est parti. Je me suis acheté une Honda CB-500F (modèle 2019, neuve).

Pourquoi une CB-500F ? Et puis tu es con d'avoir acheté neuf, David !

(La fiche technique est là.)

C'est le modèle utilisé par mon auto-école, donc la principale raison c'est que j'en ai maintenant l'habitude, je sais que je le trouve agréable à conduire et il ne va pas me surprendre. Comme j'ai aussi appris en mettant 129h à passer le permis que je n'apprenais pas très vite ce genre de choses, il est peut-être mieux que je ne me déstabilise pas en prenant un modèle différent.

Mais le fait que ce soit un modèle utilisé par mon auto-école comme par beaucoup d'autres signifie aussi que des gens plus compétents que moi jugent que c'est une bonne moto pour débuter, mais aussi raisonnablement fiable. Je sais que beaucoup d'auto-écoles choisissent soit la Yamaha MT-07 soit la Kawasaki Z 650, mais ce sont des motos plus puissantes, qui doivent être bridées pour être rendues conformes aux exigences du permis A2 (≤35kW), et je suis globalement sceptique quant à l'opportunité de prendre un modèle qui a été conçu par des gens très malins pour développer une certaine puissance, et ensuite le brider pour qu'il ne puisse plus produire que les deux tiers de cette puissance (par exemple, je n'y connais rien, mais je suppose que les choix sur la boîte de vitesse, ne serait-ce que l'échelonnage des rapports, sont optimisés en fonction de la puissance du moteur). S'agissant de la MT-07 spécifiquement, j'ai entendu dire que sa nervosité pouvait être difficile à prendre en main pour les novices : le réseau d'auto-écoles CER l'utilise généralement (ils ont une forme de partenariat avec Yamaha), mais la mienne précisément (CER Bobillot) a décidé de ne pas suivre, notamment pour cette raison. La CB-500F, au contraire, est d'origine pile-poil à la puissance permise pour le permis A2 (35kW, donc).

A contrario, j'aurais pu prendre une moto moins puissante[#] : en fait, à l'origine, la raison pour laquelle je passais le permis A2 est que je n'avais pas l'ancienneté nécessaire (à savoir, 2 ans) pour faire le stage court (7h)[#2] donnant le droit de conduire une 125cm³ avec le permis B. Mais la seule fois où mon auto-école m'a mis une 125cm³ entre les pattes pour aller sur le plateau, j'ai eu l'impression qu'elle était tellement à bout de souffle à 90km/h sur l'autoroute que ça ne me rassurait pas du tout. Alors je me suis dit que si les autorités dans leur infinie sagesse avaient choisi de mettre la limite à 35kW (soit la puissance déployée par un moteur d'environ 500cm³) pour le permis A2, c'était certainement une puissance raisonnable, quelle que soit la définition exacte de « raisonnable ». (Plus sérieusement, raisonnable devrait sans doute vouloir dire que la puissance que le conducteur se sent capable de demander et ce que la moto est capable de fournir sont comparables, mais je crois que mon argument se casse la gueule, là.)

Enfin, je n'y connais rien au marché des motos, mais mes lecteurs se douteront bien que j'ai consulté plein d'essais et de comparatifs. Dans les descriptions de la CB-500F, des termes comme comme une bonne moto pour débuter ou un petit roadster sympa et facile à prendre en main ou encore une moto accessible, progressive, rassurante, naturelle, pas surprenante ou qui pardonne reviennent assez souvent pour que je croie que ce n'est pas une coïncidence ni une opération de comm' orchestrée par Honda. Et à la limite, parfois les reproches me convainquaient que bon, si c'est ça ce qu'on trouve à lui reprocher, c'est que ça doit être parfait pour moi. (Au pif, dans cet essai fait par un youtubeur[#3], il dit vers 9′23″ dommage que la sonorité n'est pas plus présente : vraiment on l'entend pas, cette moto, dommage — non mais sérieusement ‽ — et vers 10′40″ ça manque de pêche, ça manque de vivacité, tu vois, ça manque d'explositivitéI think I can live with that. À 11′35″, il consent à trouver un soupçon de nervosité à partir de 7000tr/min, alors moi qui conduis plutôt vers 3500tr/min[#4] à cause de l'influence de la voiture Diesel du poussinet et qui me demande si ça ne hurle pas trop à 5000tr/min, je me dis que j'ai de la marge pour la voir venir, la nervosité.)

Globalement, la synthèse que j'ai retenue des essais que j'ai vus ou lus de la CB-500F serait quelque chose comme :

  • moteur très « linéaire » (whatever that means), manquant de « mordant » et d'« allonge » (whatever that means),
  • bonne tenue même à bas régime,
  • très bonne maniabilité,
  • bon freinage,
  • bons amortisseurs,
  • embrayage très agréable (surtout sur le modèle 2019), boîte de vitesse facile à gérer,
  • consommation plutôt faible (annoncée 3.4L/(100km), les valeurs mesurées en essais varient énormément entre 3 et 4L/(100km)),
  • position de conduite modérée, guidon large,
  • bons rétroviseurs,
  • afficheur numérique clair, mais difficile à lire au soleil à cause des reflets ;
  • moralité : très bonne moto pour débuter.

J'ai quand même hésité entre les différents modèles de la CB-500 : il y en a trois avec le même moteur (voyez par exemple cette vidéo pour une comparaison des trois), la CB-500F qualifiée de nue ou roadster, i.e., prévue pour la route, la CB-500X qualifiée de trail routier, c'est-à-dire d'inspiration tout-terrain, et la CBR-500R qualifiée de sportive, c'est-à-dire inspirée des motos de course. L'avantage de la R (sportive) est qu'elle est carénée et a une bulle de protection, ce qui est mieux pour rouler vite (on peut imaginer l'utiliser sur piste) ; en contrepartie, on est plus couché, donc c'est moins confortable si on conduit longtemps. Comme je ne compte ni faire de piste ni dépasser 130km/h (et encore, c'est plutôt 110km/h en fait), bof (à part pour l'aspect esthétique, mais je crois que je vais arriver à ne pas me limiter à ça). L'avantage de la X (trail) est qu'elle a des pneus plus résistants si on quitte les routes goudronnées, et une garde plus haute ; la position de conduite est plus droite, ce qui est possiblement plus confortable. Comme j'ai fait des leçons de trois heures d'affilée sur la F, je sais que je n'ai pas de problème avec le confort de la position de conduite (pour comparaison, en voiture, au bout de trois heures, j'ai tendance à avoir mal au cul). Mais la X pouvait être intéressante pour les balades en forêt (pas que j'envisage de me balader en forêt en moto, mais que pour accéder à l'endroit où on va garer le véhicule, il y a souvent des voies officiellement ouvertes à la circulation automobile mais pas franchement goudronnées, et je suppose que c'est très mauvais de prendre ça avec une moto de route). Accessoirement, la X a des poignées pour que le passager puisse se tenir, chose dont je comprends mal pourquoi elle n'est pas plus systématique. Donc j'ai beaucoup hésité avant de me dire que je préférais quand même rester avec ce que je connaissais, au moins je n'aurais pas de mauvaise surprise : j'ai pris la F. (Je suppose que la F doit avec quelque avantage sur la route ou en ville — peut-être en manœuvrabilité — par rapport à ses deux « sœurs », sinon elle n'aurait aucun intérêt sur le marché, mais j'avoue que les comparatifs que j'ai vus étaient peu explicites là-dessus.)

Il y a aussi la question de l'année. Mon auto-école utilisait des modèles très récents (ils les changent tous les ans : ils les achètent neuves au concessionnaire Honda boulevard Saint-Michel et les lui revendent un an après), et comme j'ai passé tellement longtemps sur ce permis, j'ai eu entre les jambes le modèle 2018 et le 2019, et il y a eu des changements pas négligeables entre les deux. L'embrayage est beaucoup plus doux et confortable sur le 2019 ; et il est à glissement limité, ce qui aide à ne pas bloquer la roue arrière en rétrogradant trop brutalement (ça m'était arrivé quelques fois). Les rétroviseurs offrent un meilleur champ. Il paraît que le moteur a un petit peu plus de couple, ou qu'il l'a à plus bas régime, mais là, franchement, ça m'a échappé. Par contre, il y a un truc tout bête que j'ai vraiment trouvé utile, c'est l'indicateur de rapport enclenché. (Je sais, on n'est pas censé en avoir besoin : on change de rapport à l'oreille et/ou au compte-tour, peu importe le numéro du rapport, et de fait, je ne m'en tirais pas trop mal avec le 2018. Mais quand même, passer de 3e à 2e et passer de 2e à 1re n'est vraiment pas pareil, donc quand on veut rétrograder et qu'on ne sait plus bien si on est en 3e ou en 2e, c'est bien pratique d'avoir l'information sans avoir à raisonner sur le tachymètre et le compte-tour ni à risquer d'être surpris par une 1re vitesse inattendue.)

Donc, je préférais le modèle de 2019, ce qui est embêtant, parce que je préférais aussi une occasion (pour, en gros, les raisons expliquées ici) ; or trouver une occasion sur un modèle qui existe depuis moins d'un an c'est, fatalement, compliqué. Je me suis dit que l'idéal serait de trouver un modèle de démonstration, histoire d'avoir une décote par rapport au prix neuf et un modèle qui a déjà un tout petit peu roulé, juste assez pour être rodé, mais que ce serait difficile à trouver. J'ai cru avoir trouvé ça en tombant sur une offre du concessionnaire Honda boulevard Beaumarchais sur LaCentrale qui proposait environ 8% de réduction[#5] par rapport au prix public conseillé par le constructeur et annonçait un kilométrage de 500km, mais en fait c'était une promotion sur du neuf et le site ne permet pas d'annoncer des véhicules neufs donc il était présenté comme une occasion : je me suis dit que puisque j'étais prêt à payer ce prix pour une occasion, ce serait bizarre de le refuser sous prétexte que c'est neuf, et j'ai signé.

[#] Ça, les auto-écoles ne peuvent pas vraiment, parce que les textes exigent pour l'examen un véhicule de puissance comprise entre 20kW et 35kW, avec une cylindrée d'au moins 395cm³ pour un moteur à combustion interne (ça doit être vaguement redondant en pratique), et il n'y a pas l'air d'avoir tant que ça de motos sur le marché répondant à ces critères sans avoir besoin d'être bridées.

[#2] Dans la pratique, ce stage a l'air d'être surtout un stage de scooter, en fait (un moniteur m'a dit que leur assureur n'aimait pas du tout qu'ils laissent les élèves circuler sur la voie publique avec une 125 à vitesses). Comme je n'ai aucune envie de monter sur un scooter, je me dis que j'ai bien fait de ne pas attendre pour faire ce stage — qui ne m'aurait manifestement pas donné un niveau suffisant.

[#3] Il y a tout un genre sur YouTube de motovlogs : des gens qui se filment en conduisant une moto en parlant de moto (souvent des choses qui n'ont même pas de rapport avec ce qu'ils font ou avec le paysage qu'ils traversent, si bien qu'ils pourraient tout aussi bien être derrière un bureau en train de parler), et franchement, c'est assez nul. Là le type réussit à passer 16 minutes, en se répétant tout le temps, à dire ce qui par écrit tiendrait en quelques points énumérés (freinage puissant, embrayage très doux, très peu nerveuse en-dessous de 6000tr/min, bonne visibilité dans les rétros, position confortable mais selle ferme). Hum, je ne sais pas si je suis bien placé pour jeter la pierre, en fait : passons à la sous-partie 31 680…

[#4] J'espère, au fait, que tout le monde admire l'effort que je fais pour surmonter ma nerditude et exprimer les vitesses de rotation du moteur en tours par minute et les vitesses linéaires en kilomètres par heure comme c'est la coutume, au lieu de les convertir en radians par seconde et en mètres par seconde qui sont les vraies unités SI. Mais les puissances des moteurs en chevaux-vapeur, ça, non, désolé, je ne peux pas, c'est vraiment au-delà de mes forces d'exprimer la puissance d'un moteur moderne en le comparant à ce que peut déployer un Equus ferus caballus cherchant à soulever un poids de 550 livres ou quelque sottise de ce genre. (En revanche, un satisfecit pour les couples exprimés en newton·mètres par le milieu automobile et motocycliste, là où on aurait pu craindre un truc avec des kilogrammes-force. Mais bon, l'intérêt d'utiliser le newton-mètre diminue considérablement si on ne peut pas juste le multiplier par une vitesse de rotation en radians par seconde pour obtenir des watts.)

[#5] On va peut-être me dire que 8% de réduction est manifestement insuffisant pour un véhicule d'occasion, fût-il de démonstration. Mais comme je ne connais pas du tout le marché, et je ne trouvais pas assez d'exemples même sur des modèles proches pour avoir une idée de la décote qu'il fallait attendre, j'ai trouvé ça plausible (par exemple pour un modèle qui aurait été commandé par erreur ou quelque chose de ce goût-là).

Comment l'achat se passe en pratique, et autres trucs qu'on n'apprend pas à l'auto-école

Comme ce n'était pas clair pour moi avant, et pour les gens qui aiment savoir à quelle sauce ils seront mangés, voici la procédure pour acheter un véhicule neuf en concession :

  1. Aller voir le vendeur, passer commande auprès de lui en signant un bon de commande. Il demandera un accompte et fournira un RIB pour le reste du paiement (enfin, je suppose qu'on peut tout payer d'un coup si on veut, mais ma carte bancaire ne permet pas ça), et fixera une date de rendez-vous pour la livraison. J'ai fait ça samedi 7.
  2. Fournir au vendeur les justificatifs suivants qui seront nécessaires pour l'immatriculation, dont il se charge auprès de la préfecture : pièce d'identité, permis de conduire, justificatif de domicile (grrr…). Cette étape est indépendante de la suivante, mais l'immatriculation n'aura pas lieu tant que les deux ne seront pas faites.
  3. Payer le solde, typiquement par virement SEPA vers le RIB qui a été fourni à l'étape 1. J'ai fait ça lundi 9 (en trouvant une agence bancaire ouverte le lundi, et blâme au passage à LCL qui permet de rechercher une agence ouverte le samedi mais pas une agence ouverte le lundi). Le virement prend une journée ouvrée (au sens de SEPA) à arriver.
  4. Attendre que le vendeur, ayant reçu les pièces et constaté le paiement visés aux deux étapes précédentes, procède à l'immatriculation et fournisse (par mail) un certificat provisoire avec le numéro d'immatriculation. Ce numéro est indispensable pour passer à l'étape suivante. J'ai reçu ça mardi 10.
  5. Appeler l'assurance choisie et lui fournir les informations qu'elle demandera sur le conducteur (date d'obtention du permis, ce genre de choses) et le véhicule (modèle exact, et numéro d'immatriculation obtenu à l'étape précédente). Pour ma part, je me fais assurer (pour la fort modeste somme de 1100€/an parce que je n'ai comme ancienneté qu'une petite année avec tuture) par la MAIF dont je pense le plus grand bien. Et j'en profite pour saluer la compétence, l'efficacité et la gentillesse de leurs conseillers : on sent qu'on n'a pas affaire à un robot qui pose les questions pour les rentrer dans un formulaire, mais un humain qui comprend la situation — de nos jours c'est vraiment rare.
  6. Signer (éventuellement électroniquement) le contrat avec l'assurance. Elle fournit une attestation d'assurance (l'étape de signature est évidemment nécessaire mais n'est pas bloquante pour obtenir l'attestation). Ces deux dernières étapes vont très vite : j'ai fait tout ça mardi 10.
  7. Aller voir le vendeur à la date de livraison prévue avec l'attestation d'assurance (ou la lui fournir à l'avance). Il ne laissera pas le véhicule partir sans. Note : le vendeur se charge de fabriquer et poser la plaque d'immatriculation.
  8. Signer les papiers demandés par le vendeur (pour l'immatriculation et pour la livraison proprement dite). Il fournit les clés et fait apparaître le véhicule (dans mon cas, sur le trottoir devant la concession — je me demande vaguement où la moto était stockée et comment ils l'ont fait se matérialiser sans qu'elle affiche plus que 2km au totaliseur kilométrique, mais je préfère ne pas savoir, ça gâcherait la magie), et donne quelques consignes de prise en main. Je l'ai reçue jeudi 12 (je m'inquiétais que toutes les étapes soient faisables en si peu de temps, surtout que le commercial qui me l'a vendue s'est absenté, mais, en fait, j'avais de la marge).
  9. Si on est David Madore, on photographiera sous toutes les coutures la bestiole avant de faire ne serait-ce qu'un mètre avec.
  10. Rouler avec jusqu'à l'endroit où il est prévu de la garer définitivement, en se disant très fort pourvu que je ne la casse pas le premier jour ! pourvu que je ne la casse pas le premier jour !, et en maudissant la manière sauvage dont les parisiens conduisent en ville. Pour accomplir cette étape, on n'aura pas oublié de prendre avec soi son permis de conduire, le certificat provisoire d'immatriculation et l'attestation d'assurance, ainsi que, s'agissant d'une moto, l'équipement de protection.

Le concessionnaire m'a donné quelques instructions d'entretien et d'autres sur la période de rodage (essentiellement, ne pas dépasser 6500tr/min tant que le moteur ne serait pas rodé, de ne pas freiner trop longuement tant que les plaquettes de frein ne le seraient pas, de ne pas trop incliner tant que les pneus ne le seraient pas ; et de faire une révision au bout de 1000km). Comme d'habitude, le temps que mon cerveau se dise tiens, c'est peut-être important, je devrais écouter et retenir, j'en ai perdu la moitié. (Mais je me suis quand même rendu compte que la moto — ou au moins le freinage — ne réagissait pas tout à fait comme celles de l'auto-école qui sont rapidement rodées vu combien elles servent.)

La moto venait avec un petit peu d'essence (environ 6L — sur un réservoir qui fait 17.1L). Je vais y revenir parce que j'ai rapidement voulu faire le plein et que c'était au-delà de mon niveau de compétences.

J'ai acheté un antivol en U qui peut se stocker sous la selle, mais il ne permet malheureusement pas d'accrocher la moto à la fixation moto au sol de la place parking que je loue à des voisins dans notre immeuble : il faudra que j'achète une chaîne pour ça.

J'ai aussi commandé des tubes pare-carter, pour protéger un minimum la moto lors d'une chute qui risque fort d'arriver en manœuvrant ou quelque chose comme ça, mais ils ne sont pas encore arrivés.

Ajout () : Il va aussi falloir que j'achète une béquille d'atelier (= béquille de stand, permettant de tenir la moto droite en soulevant la roue arrière par le dessous du bras oscillant), histoire de pouvoir faire un minimum de choses comme vérifier le niveau d'huile ou graisser la chaîne. (La vérification du niveau d'huile se fait moto droite, mais ma moto n'a pas de béquille centrale et je sens moyennement de la tenir droite à la main en même temps que je me penche pour regarder le niveau. Pour la chaîne, voir cette vidéo.) Et de quoi nettoyer et lubrifier la chaîne, bien sûr. Bref, il y a plein de petites choses à acheter quand on achète une moto (et que je me demande un peu comment je vais stocker, d'ailleurs), ce serait bien que quelqu'un de plus compétent que moi fasse une liste standardisée classifiée (indispensable / utile / optionnel) avec des liens vers des descriptifs, comparatifs et tutoriels, parce que c'est un peu gonflant de découvrir au fur et à mesure ah oui, ça aussi ce serait bien pratique.

Comme je n'y connais rien sur tout ça, je me suis surtout référé, outre les conseils d'amis et du concessionnaire, à l'excellent site moto-securite.fr de FlatFab, en l'occurrence ici sur le vol et ici sur la chute.

Mais alors l'autre chose au sujet de laquelle j'aurais bien fait de lire le site en question, parce que je n'imaginais pas que c'était possible de se rendre à ce point complètement ridicule, c'est comment prendre de l'essence. Amis apprentis motards, surtout si vous n'avez pas l'habitude de la voiture (ou même si vous l'avez, vu que ce n'est pas exactement pareil), et surtout si vous êtes aussi nuls que votre serviteur, lisez cette page, ou regardez précisément ce que font vos moniteurs lors des ravitaillements pendant les leçons de circulation (et au besoin demandez-leur de vous expliquer les gestes), parce que sinon vous allez vous retrouver comme moi : ne pas savoir tirer sur le câble, ne pas savoir comment positionner l'embout, ne pas savoir comment la pompe fonctionne, ne pas comprendre pourquoi elle s'arrête tout de suite en faisant clac, en mettre partout à côté en essayant de comprendre (ce qui, s'agissant d'un liquide aussi inflammable, corrosif et cancérigène que l'essence, est une mauvaise idée), en remettre à côté parce que quand le réservoir est plein cette fois la pompe ne s'arrête plus, ne pas savoir comment nettoyer, manquer de peu de tomber et de faire tomber la moto en essayant de vous y prendre (mal), et vous faire disputer par l'automobiliste qui attend derrière parce que vous y passez trois plombes et qu'il est pressé. Ce dernier a dû me dire quelque chose comme c'est bien, mon gars, tu as une belle moto, et moi je cherchais désespérément une pierre sous laquelle me cacher.

J'aurais certainement intérêt à lire le manuel du conducteur en détails pour éviter des déconvenues du même genre qui m'attendent certainement si je n'en assimile pas les informations. Malheureusement :

  • le manuel en question m'a été fourni sous forme de bouts d'arbres morts (cachés sous la selle conducteur) et n'est pas disponible en version électronique sur le site Web de Honda, ce que je trouve franchement abusé (il y a quelques PDF officieux pour ne pas dire « pirates » qui traînent en ligne, mais pas pour le modèle 2019 que j'ai ; Honda devrait peut-être se demander si leur but est de vendre des motos ou la licence sur les petits livrets expliquant comment s'en servir), or
  • l'unique exemplaire sous forme de bouts d'arbres morts qui m'a été fourni est en français et est à peu près autant du français qu'une traduction du japonais vers le français qui serait accidentellement passée par le sumérien et le klingon dans Google Translate, parce que, outre qu'il utilise le terme tachymètre pour ce que j'appelle un compte-tours, on a droit à des phrases comme celle-ci, dont le signification m'échappe totalement, l'affichage bascule sur le réglage du clignotement le plus rapide du régime moteur du témoin REV (manifestement clignotement le plus rapide du régime moteur du témoin REV est une succession de mots qui revient souvent et qui devait signifier quelque chose dans un passé lointain elle ne s'était pas transformée en hittite, mais je n'arrive pas à deviner).

(Je suis assez tenté de scanner ce manuel, de le passer par un OCR, de fabriquer le PDF que Honda devrait distribuer librement sur leur site Web, et de le mettre quelque part où d'autres pourraient le trouver, mais je ne sais pas bien quel quelque part serait utile.)

Me voilà sur la route

Après avoir ramené mon joujou du boulevard Beaumarchais à chez moi, ce qui doit faire 4km à tout casser, j'ai voulu le tester sur une distance un petit peu moins courte, comme un aller-retour Orsay (où habitent mes parents, et où se trouve la station essence à laquelle je me suis ridiculisé, cf. ci-dessus). Quelle étrange sensation que de ne pas avoir un moniteur qui me dicte par l'oreillette ce que je dois faire et où je dois aller ! J'ai vraiment le droit d'aller où je veux ? Voilà qui est terriblement déstabilisant.

Même en voiture, en fait, je n'ai pas l'habitude de ça : je ne prends la voiture essentiellement qu'avec mon poussinet, nous nous mettons d'accord sur où nous allons, et celui d'entre nous qui ne conduit pas consulte le GPS (enfin, Google Maps) et donne les instructions à l'autre. J'ai un petit peu plus conduit sans le poussinet depuis que je suis abonné à des systèmes d'autopartage, mais il y a quand même un GPS dans la voiture. Sur la moto, je n'ai rien (mieux vaut ne pas essayer de sortir d'une main le téléphone de la poche intérieure de mon blouson pour regarder où je vais) : il existe des fixations dédiées (ou on peut utiliser le guidage vocal avec une oreillette), mais j'ai vaguement l'idée que ce n'est pas une bonne idée de distraire de la route qu'on a devant soi.

Le résultat, c'est que j'ai beau faire mon kéké avec la géographie francilienne, et avoir vécu 20 ans à Orsay, en voulant rejoindre l'A10 vers Paris depuis la N118 j'ai réussi à me planter en prenant la première à droite au lieu de la seconde ici (à l'endroit où était la gare d'Orsay-État), pourtant c'est bien fléché, du coup je me suis retrouvé à Bures où j'ai fait demi-tour en me sentant pas tout à fait aussi con qu'à la station essence mais presque. C'est beau, la liberté.

Avec tout ça, bien sûr, le temps avait passé et je me suis retrouvé dans les embouteillages. Ah mais c'est vrai que je suis en moto, donc j'ai le droit de faire de l'interfile. Oui mais est-ce que j'ose vraiment remonter les files le premier jour ? (Je n'étais pas très rassuré à en faire pour les allers-retours entre l'auto-école et le plateau, et ça date un peu et il y avait un moniteur pour ouvrir la voie.) Bon, finalement, après avoir vu plein de motos et scooters faire de l'interfile alors que je restais comme un con coincé entre un camion et une voiture, je me suis décidé — et vite re-rangé parce que d'autres deux-roues derrière s'impatientaient que je n'allais pas assez vite.

Quand ils ne s'énervent pas parce que je bloque l'interfile à mon allure d'escargot, les autres motards me saluent : j'avais remarqué ça lors des leçons de circulation, mais là il y en a carrément plus, peut-être juste parce qu'il y a plus de monde sur la route ; toujours est-il qu'entre motards on se salue (bien sûr que FlatFab a une page là-dessus). J'espère que ce n'est pas mal vu si je préfère garder mes deux mains (enfin, gants) sur mon guidon, et que je ne passe pas pour un goujat si je me contente donc d'un signe de tête (enfin, casque) dont je ne suis même pas sûr qu'il soit très visible.

Et j'ai aussi acheté une GoPro

J'ai raconté plusieurs fois que nous avons équipé la tuture du poussinet d'une dashcam et que c'est intéressant pour plein de raisons (pas seulement en cas d'accident, mais aussi pour revoir les erreurs qu'on a faites en conduisant ou réanalyser telle ou telle situation bizarre, ou simplement revenir sur une erreur d'itinéraire, revoir quelque chose qu'on a aperçu en passant, que sais-je encore). Je voulais quelque chose du même style pour la moto, mais la logistique est moins évidente sur une moto.

Ce n'est pas impossible, bien sûr, il y a plein de caméras qu'on peut utiliser pour filmer pendant qu'on conduit une moto, sinon tous les motovlogs évoqués dans la note #3 ci-dessus n'existeraient pas, mais l'usage de quelqu'un qui veut mettre ses aventures à moto sur YouTube est un petit peu différent d'une dashcam tournant en permanence et servant à faire des vidéos n'ayant généralement pas pour fin d'être publiées mais juste archivées (un certain temps).

[La suite est plus ou moins une traduction, légèrement remaniée et développée, de ce que j'ai déjà écrit sur Twitter.]

Je me suis quand même acheté le machin que tout le monde a, savoir une GoPro (en l'occurrence une Hero 6). Je conviens que c'est rigolo comme joujou. La qualité des images est bonne… ridiculement bonne même. Le machin peut filmer en résolution 4k ou en 240fps(!) (pas les deux à la fois, certes) : je n'ai aucun usage pour quelque chose d'aussi extrême, mais il n'y a pas l'air d'avoir grand-chose sur le marché entre la GoPro et l'imitation chinoise qui casse si on la touche trop fort. Bref, j'ai une GoPro.

L'autonomie de la batterie est franchement décevante. En enregistrant, comme je l'ai choisi, en 1080p à 25fps en SuperView (= champ le plus large possible), avec enregistrement GPS, la batterie semble tenir autour de 1h30, j'aurais espéré le double ou le triple. À moins de décider de rester à moins de 45min de route de Paris, ça limite un peu l'utilisabilité comme succédané de dashcam.

GoPro n'est visiblement pas du tout Linux-friendly ou geek-friendly. La carte µSD stocke ses données au format exFAT (on n'a pas le choix, surtout !), un filesystem propriétaire de Microsoft conçu presque exprès asseoir sa domination [mise à jour () : on me signale que les choses bougent] alors que la dashcam de la tuture vit très bien avec FAT. Et quand la réponse à la question Linux est-il géré est juste non sans autre explication, on a furieusement envie de penser que ces gens sont simplement des connards.

Mais peut-être que ce qui m'agace le plus parce que c'est gratuitement nul est qu'on peut régler la date et l'heure de la GoPro mais on ne peut pas spécifier le fuseau horaire. Vous savez ce que je pense des gens qui stockent une heure locale sans stocker le fuseau horaire ? Bien sûr que vous savez. (C'est d'autant plus con que la GoPro a un GPS, elle pourrait très bien se régler à l'heure dessus, et demander uniquement le fuseau horaire.)

Néanmoins, la GoPro a l'avantage sur la dashcam de la tuture qu'elle enregistre en plus de la vidéo la valeur de différents capteurs (GPS à raison d'un enregistrement par seconde, mais aussi lecture des accéléromètres et gyroscopes à, si je comprends bien, 200 enregistrements par seconde, ainsi que différentes donnés image comme la luminosité et la balance des blancs). Contrairement à ce que ma mauvaise langue avait affirmé initialement, ce format est documenté et il y a des outils pour l'extraire commodément ici et . Je n'ai pas encore eu le temps de tester, mais j'avoue que ça fait très caramel mou pour geek, ça, l'enregistrement des accéléromètres et gyroscopes en temps réel : je vais pouvoir donner raison à mes moniteurs moto qui m'ont N fois reproché de ne pas assez oser accélérer. Pour comparaison, la dashcam de la tuture se contente d'incruster la position GPS (plus heure et vitesse) dans l'image vidéo : bon courage pour extraire ça ensuite.

Mais bon, le principal problème avec la GoPro sur une moto c'est qu'il n'y a juste aucune façon satisfaisante de la fixer. Sur une voiture, on colle la dashcam en haut du pare-brise et de la lunette arrière et la vue est parfaite (sauf pour une voiture comme le joujou de mon poussinet qui a un aileron — c'est ballot, ça). Mais sur une moto ? Il y a plein de possibilités : attacher la GoPro à la moto (au guidon, au réservoir, au côté du moteur, au garde-boue avant, que sais-je encore), l'attacher au casque du conducteur (en haut, sur le coté, au menton…), ou l'attacher au corps du conducteur (typiquement, par un harnais). Toutes ces possibilités ont leurs inconvénients, en fait toutes sont assez merdiques : fixée au casque, la caméra donne vite le tournis au spectateur lors du contrôle des rétroviseurs et angles morts, fixée ailleurs, elle ne montrera que ce qui est devant (ou derrière si on veut, mais en tout cas dans une seule direction). Cette page explore les possibilités et leurs inconvénients un peu plus dans le détail. J'ai expérimenté avec un harnais (surtout parce que je ne voulais pas coller quelque chose sur mon casque), mais le résultat est assez nul : outre que mon image a un sérieux problème d'horizontalité, même en mettant la caméra aussi haut que je pouvais et en la tournant le plus possible vers le haut, impossible d'éviter que le réservoir prenne une place démesurée sur l'image.

Ajout () : J'oubliais de signaler le point évident suivant, qui est que la GoPro filme vers l'avant (la dashcam de la tuture du poussinet, elle, est en deux parties, le module principal qui filme vers l'avant et un module satellite qui filme vers l'arrière, la vidéo étant découpée en petis morceaux mais stockées avec des noms synchronisés). Comme l'arrière représente un danger important à moto, surtout pour moi qui ai tendance à freiner trop brusquement, il faudrait peut-être envisager deux GoPro, mais là, quand même, je commence à trouver que ça fait trop.

Ajout () : J'ai réussi à régler les sangles du harnais de façon à placer la GoPro un peu plus haut sur mon torse, on voit un peu moins le réservoir et c'est mieux. Voici un exemple de timelapse illustrant le résultat (vidéo filmée pendant une balade et accélérée d'un facteur ×24 pour durer 3′42″ au lieu de 1h29min), mais la qualité est épouvantable à cause de la recompression agressive par YouTube. • Par ailleurs, la GoPro a l'air assez capricieuse, je ne sais pas si c'est juste des bugs ou partiellement la faute de ma carte µSD ou de la façon dont je l'ai lue sous Linux, mais j'ai plusieurs fois réussi à planter le firmware de la caméra (plus moyen de faire quoi que ce soit, même pas l'éteindre, et j'ai dû retirer la batterie) en essayant de relire une vidéo qu'elle avait elle-même écrite.

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(lundi)

Où je m'énerve une fois de plus sur la difficulté de migrer d'un Android à un autre (et j'explique quelques choses)

Bon, en attendant de vous raconter que je me suis acheté une moto, je vais vous raconter que je me suis acheté un téléphone, et je vais endosser mes habits préférés de râleur qui se plaint que le monde informatique est vraiment merdique. Je pourrais utiliser le même temps à essayer de débloquer tout ce qui me pose problème au lieu de le décrire à grands coups de phrases interminables dans mon blog mais where would be the fun in that? (sérieusement, ranter sur les problèmes que je rencontre au lieu d'essayer de les résoudre ne semble peut-être pas très productif, mais en fait (a) ça me permet de faire mentalement le point sur où j'en suis et (b) qui sait, peut-être qu'un expert Android passera par là et aura des informations sur les points techniques que je vais évoquer, même si je n'y crois pas trop).

Je vais essayer de faire en sorte qu'au moins le début de cette entrée ne soit pas trop technique (voire, possiblement instructif) pour les non-geeks (ignorez juste les détails des modèles et numéros de version que je me sentais quand même obligé de donner très tôt). Plus loin, en revanche, je me mettrai à parler de SQL et ça deviendra fatalement technique.

Donc. Le contexte est que mon téléphone actuel (un Nexus 5, cf. ci-dessous) est à bout de souffle. Physiquement, d'abord (le cache arrière se détache et il est scotché pour rester en place ; et la batterie a une autonomie faiblissante). Mais logiciellement aussi. D'abord parce qu'il n'y a plus de mises à jour, donc la sécurité devient de plus en plus mauvaise avec le temps qui passe (et, loi de Murphy oblige, juste après que les mises à jour ont cessé pour ce téléphone, il y a eu une cascade de trous de sécurité Android). Mais aussi simplement du point de vue performance. Je n'ai jamais bien compris par quelle magie les ordinateurs, tablettes et téléphones ralentissent avec le temps, comme si les processeurs s'usaient en vieillissant (pour ceux de mes lecteurs qui ne sont pas calés en informatique : non, pas du tout — en tout cas ça ne peut pas produire cet effet-là, où alors de façon extrêmement marginale par exemple sur l'usure de la mémoire flash/SSD), mais le phénomène est insupportable. Dans le cas de mon téléphone, c'est surtout le manque de mémoire qui le rend de moins en moins utilisable. Mémoire flash/SSD : il m'est de plus en plus difficile de tenir les photos que je veux conserver et les cartes OSM dans les 32Go dont il dispose. Mais surtout mémoire vive/RAM : basculer entre trois, parfois seulement deux, applications Android est devenu(?) impossible, si je lance la navitation dans Google Maps pour guider mon poussinet en voiture, je ne peux essentiellement rien faire en même temps (une fois que nous rentrions de Normandie et que je le guidais avec Google Maps/Navitation, nous sommes passés devant un panneau routier qui annonçait un site touristique possiblement intéressant, le poussinet m'a demandé de regarder ce que c'était, le temps que j'arrive à ouvrir un Firefox et à faire la recherche nous avons dû rester peut-être cinq bonnes minutes à tourner aléatoirement dans le bled puis à stationner comme des cons). Ce n'est plus tenable.

Bref, le nouveau téléphone que je viens d'acheter est un OnePlus 6 (nom de code enchilada), mais ce n'est pas important dans cette histoire. J'ai installé dessus la version 16.0 de LineageOS (une version libre et communautaire d'Android, pas énormément modifiée par rapport à la version basique AOSP distribuée par Google), ainsi que l'excellent mode de secours TWRP (lui aussi libre et communautaire), mais tout ça n'est pas terriblement important non plus dans ce que je vais raconter, à part peut-être que c'est un Android 9 Pie, sur lequel je suis root et où je peux aussi faire des opérations en mode recovery (= de secours). Mon téléphone actuel est sous Android 7.1.2 (Nougat ; c'est un Nexus 5 =hammerhead, sous LineageOS 14.1). J'ai des griefs contre le téléphone lui-même et contre l'emmerdement pour installer LineageOS (qui ne sont essentiellement pas la faute de LineageOS), mais ce n'est pas de ça que je veux parler (j'en parle un petit peu dans ce fil Twitter).

Le problème se pose donc maintenant, comme à chaque fois que je change de téléphone — et la difficulté à le résoudre ne s'améliore pas et explique que je n'aime vraiment pas changer de téléphone :

Comment transférer les données de l'ancien téléphone vers le nouveau ?

Par les données, j'entends principalement :

  • mes contacts téléphoniques,
  • l'historique des appels téléphoniques passés (correctement liés aux contacts, j'entends),
  • l'archive de tous mes SMS et MMS (avec, dans le cas des MMS, les photos ou autres pièces jointes qu'ils peuvent contenir ; et là aussi, correctement liés aux contacts),
  • les données de diverses autres applications (historique de conversation sous Xabber, réglages de Firefox, ce genre de choses).

J'accepte en revanche de perdre les préférences système, c'est-à-dire de les reparcourir pour refaire les choix de ce que je veux ou pas (il y a quand même eu des évolutions importantes entre Android 7 et 9, je conçois qu'il soit de toute façon une bonne idée de reparcourir tous les réglages et de prendre des décisions sur tout ça), c'est d'ailleurs essentiellement fait. J'accepte aussi de gérer manuellement les petits détails esthétiques comme le fond d'écran ou le choix des sonneries. (Vous voyez ? Je suis quelqu'un de raisonnable, j'accepte des compromis !)

Le dernier point ci-dessus (les données des applications tierces) ne pose, en fait, guère de problème, pour la raison suivante : comme ce sont des applications distinctes d'Android, je peux facilement mettre exactement la même version sur le nouveau téléphone que sur l'ancien, recopier les données brutalement, et grosso modo ça marchera (il peut y avoir toutes sortes de merdouilles, par exemple avec les permissions, ou, dans le cas de Firefox, le sel qui sert à nommer le profil, mais je m'en suis souvent bien tiré par le passé, je suis plutôt optimiste pour cette fois-ci).

Les trois gros points noirs sont donc : les contacts, l'historique des appels et les SMS+MMS. Je ne sais pas si l'utilisateur lambda l'accepte, mais à mes yeux, il n'est pas question que le fait de changer de téléphone me fasse perdre l'une de ces informations.

N'y a-t-il aucun moyen prévu par Android pour faire cette migration de données ? Si, il me semble qu'il y en a deux ou trois, mais ils sont insatisfaisants pour diverses raisons.

La première, qui existe peut-être en plusieurs sous-variantes (je ne comprends pas bien) consiste à envoyer toutes les données à Google.

Dans le cas des contacts, par exemple, cela consiste à activer (et c'est d'ailleurs le cas par défaut) la synchronisation des contacts avec les serveurs de Google. Plus exactement, quand on crée un contact sous Android, il est affecté à un « compte » (choisi au moment de créer le contact), et s'il s'agit du compte Google (ce qui, là aussi, doit être le cas par défaut), les informations sur ce contact sont transmises à Google, qui les stocke, et maintient la synchronisation de ces données entre tous vos appareils Android affectés à ce compte.

C'est bien pratique, mais… c'est une invasion proprement hallucinante de Google dans notre vie privée. Je suis loin d'être un maniaque de la protection de la vie privée (je mets plein d'informations sur moi en ligne, je permets à Google de me fliquer de toutes sortes de manières, parfois par choix et parfois par flemme de faire autrement), mais là j'ai vraiment un problème. Parce que ça concerne des informations sur d'autres personnes : je ne vois pas ce qui m'autorise, quand un ami me donne son numéro de téléphone, à le transmettre à Big Brother, même si ça doit simplifier ma gestion des téléphones multiples. Même si 99.999% des gens s'en foutent et que ces contacts sont certainement déjà connus de Google pour plein d'autres raisons, je ne veux pas participer au petit jeu du flicage des autres.

Et je note que Google pouvait parfaitement concevoir un système dans lequel ils fournissaient le même système de synchronisation sans qu'ils aient eux-mêmes la possibilité de lire les contacts des gens : Mozilla, par exemple, a créé un système plutôt bien pensé de synchronisation des favoris (=bookmarks) entre instances de Firefox, qui passe par les serveurs de Mozilla mais ne permet pas à Mozilla de savoir ce que vos favoris contiennent (seulement des choses basiques comme leur volume total et à quel moment vous en ajoutez), parce que tout est chiffré côté utilisateur et Mozilla ne voit que la version chiffrée. Cette différence éthique énorme entre Google et Mozilla, malheureusement, doit passer complètement au-dessus de la tête du grand public. Toujours est-il que Google n'a pas fait preuve de cette délicatesse : n'importe qui chez Google peut lire tous vos contacts Android s'ils sont synchronisés avec eux (comme il peut lire vos mails s'ils sont hébergés chez Gmail, etc.). C'est normal, c'est leur fonds de commerce.

Mais même en laissant complètement de côté cette histoire de vie privée (je crois qu'en principe Android fournit les mécanismes nécessaires pour répliquer à un niveau personnel les services de synchronisation offerts par Google : au prix d'efforts de programmation monstrueux, je pourrais avoir mon propre serveur sur lequel sont synchronisés mes contacts Android, et qui est géré exactement comme je l'entends), même en laissant de côté toute histoire de confidentialité, je n'aime pas du tout l'idée d'une synchronisation automatique de quoi que ce soit : c'est un coup à ce que les données soient abîmées d'un côté de la synchronisation et que cette corruption se propage méthodiquement aux autres côtés, j'ai déjà vécu des accidents de ce genre. (Donc même s'il existe un système de synchronisation un peu moins invasif que celui de Google, par exemple avec NextCloud, et même si ça marchait parfaitement ce dont je doute, je n'ai que très médiocrement envie de passer par ce genre de solution.)

Confession : lors de mes tout débuts d'utilisation d'Android, j'ai une fois par accident activé (ou pas désactivé à temps, je ne sais plus) la synchronisation des contacts avec Google. (À cette époque, on ne pouvait même pas créer de contact non attaché à un compte Google, donc certains de mes contacts sont/étaient marqués synchronisables avec mon compte Google.) Il y en a donc une version qui est arrivée sur les serveurs de Google. J'en suis désolé pour les gens dont j'ai ainsi accidentellement transmis le numéro de téléphone à Big Brother. Mais j'en suis désolé aussi pour une raison pratique, c'est que régulièrement, depuis, ces données « zombies » (pleines de vieux contacts avec lesquels je n'ai plus aucune relation et que j'ai effacés depuis) viennent polluer mes vrais contacts, par exemple quand j'initialise un nouveau téléphone Android, Google y envoie méthodiquement tous ces contacts moisis, avant que j'aie le temps de désactiver la synchronisation. Je ne sais pas bien quoi faire (j'ai essayé une fois de tous les effacer, mais Google s'en est rendu compte et a envoyé un avertissement du genre trop de contacts effacés d'un coup, synchronisation désactivée, qui est un garde-fou sans doute utile contre certaines erreurs mais qui, dans mon cas, ne m'arrangeait pas du tout).

Par ailleurs, je ne sais pas exactement ce que le système de synchronisation avec Google permet de gérer exactement. Les contacts j'en suis sûr, mais l'historique des appels et les SMS+MMS, je ne sais pas bien. J'ai encore moins envie de partager ces données avec Google, bien sûr.

Une variante du système de synchronisation (mais je ne sais pas dans quelle mesure c'est une variante, une autre facette de la même chose ou encore un système différent) consiste à faire une copie de sauvegarde (=backup) d'essentiellement toutes les données d'Android sur les serveurs de Google (le Google Drive je crois qu'ils appellent ça). Je n'ai pas exploré en quoi ça consiste exactement, parce que ça me convient aussi peu que le système de synchronisation, et pour les mêmes raisons. (Google explique quelque part que le backup est chiffré avec le mot de passe du compte Google, mais mon mot de passe de compte Google, justement, Google l'a, donc ce n'est pas du tout du chiffrement contre leurs propres yeux.)

Pour résumer, Google a prévu dans Android plein de mécanismes pour transférer les données d'un téléphone vers un autre, à condition qu'on veuille bien transmettre à leur autorité bienveillante toutes ces données. Si on ne veut pas, you're on your own.

(On me signale qu'au moins certains opérateurs nord-américains proposent un service de synchronisation semblable à celui de Google : on leur confie les données — contacts, SMS, etc. — et ils s'arrangent pour les partager entre tous les téléphones. Ça fait une façon de retenir l'utilisateur chez l'opérateur, c'est assez habile.)

Y a-t-il d'autres mécanismes ? Oui : une des philosophies d'Android (comme d'iOS) est qu'il y a une application pour tout. Il y a donc une, et même tout un paquet, d'applications qui proposent de sauvegarder et de restaurer au moins certaines des données que j'ai évoquées. J'ai plusieurs problèmes avec cette solution.

D'abord un problème de principe que j'ai du mal à expliquer précisément, mais qui recouvre largement ce que j'écrivais ici : j'exècre cette attitude consistant à faire penser que, sous Android, on ne peut rien faire soi-même, il faut toujours passer par des applications tierces, presque jamais libres/open-source, dont on ne contrôle pas exactement ce qu'elles font et qui vous proposent un peu magiquement de résoudre votre problème. Je n'ai pas forcément plus envie de confier à une telle application qu'à Google mes données pour les sauvegarder.

Mais j'ai aussi un problème pratique plus bête : il semble que toutes ces applications fonctionnent généralement mal. S'agissant de la sauvegarde et restauration des SMS+MMS, des problèmes que j'ai moi-même constatés par le passé avec certaines de ces applications, et/ou dont j'ai eu écho avec d'autres, sont, par exemple : les SMS sont sauvegardés mais pas les pièces jointes des MMS (i.e., les photos, vidéos, etc., envoyés directement par mobile) ; les messages envoyés à plusieurs destinataires disparaissent ou se multiplient en autant d'exemplaires que de destinataires ; les SMS longs sont coupés ou découpés ; certains caractères exotiques subissent des transformations aléatoires (Unicode cassé, caractères d'échappement dupliqués, etc.) ; les SMS sont sauvegardés mais n'apparaissent plus correctement reliés au contact expéditeur/destinataire ; l'affichage par ordre chronologique est subtilement cassé (décalages, réordonnement, etc.) ; l'information que le SMS a été lu ou non n'est pas correctement reproduite ; et ainsi de suite. J'ai des exigences assez élevées concernant la préservation de l'information, je ne me satisfais pas de sauvegardes approximatives et j'ai particulièrement peur des corruptions subtiles qu'on ne découvre parfois que longtemps après. Si on veut me recommander une de ces applications, ce serait bien qu'on me confirme au moins qu'elle ne souffre d'aucun des problèmes que je viens de lister à titre d'exemples. (À vrai dire je suis déjà gêné par l'idée que les numéros et identifiants internes des SMS, et autres données invisibles, dans les bases de données Android soient modifiés par l'opération de sauvegarde+restauration, mais bon, je peux faire un effort pour ignorer cette subtilité si j'ai un certain degré de confiance dans le fait que ce qui est vraiment visible de l'utilisateur sera reproduit avec la plus parfaite fidélité.)

Google prévoit quand même la possibilité d'exporter les contacts sous le format ouvert vCard, mais d'une part ce format (ou peut-être la façon dont Android exporte) souffre de limitations, par exemple je ne suis pas certain qu'il stocke correctement la division prénom/nom, ni la photo, d'autre part même si ça résout le problème pour les contacts ça ne fait rien pour l'historique des appels et les SMS+MMS.

Ce qui me perturbe, c'est qu'il me semble que, même si ça ne représente qu'une infime minorité dans l'ensemble des utilisateurs d'Android, le nombre de geeks qui auront, comme moi, des scrupules à passer par la synchronisation chez Google et des exigences élevées de fidélité de la copie, ne devrait quand même pas être minuscule. Que font-ils, alors, les autres ? Pourquoi les problèmes que je rencontre ne sont-ils pas documentés sur le blog d'au moins un autre geek linuxien barbu ? J'ai quand même du mal à croire que je sois seul au monde ! (Je connais pas mal de copains geeks ayant des tendances copyistes et un degré élevé de méfiance vis-à-vis des Big Brothers comme Google, mais je ne leur ai pas demandé un par un ce qu'ils font quand ils achètent un nouveau téléphone : si vous sentez que vous entrez plus ou moins dans ces cases, n'hésitez pas à me laisser votre réponse en commentaire !)

La solution qui me semblerait bonne, la solution que je veux vraiment, c'est la migration des bases de données d'Android. Expliquons encore un peu avant de rentrer dans les détails techniques.

L'architecture Android est groupée en applications (qui ont des noms simples pour les utilisateurs mais aussi des noms de code qui sont en gros des noms de classes Java : par exemple, l'application Contacts s'appelle en interne com.android.contacts), certaines étant d'ailleurs plus ou moins cachées à la vue normale (comme com.android.providers.contacts, dont le rapport exact avec com.android.contacts m'échappe), et chaque application peut avoir toutes sortes de données associées, dont je ne comprends pas bien dans quelles circonstances d'autres applications sont autorisées à la lire, et la plupart de ces données sont organisées en « bases de données SQLite » appartenant à l'application.

Pour expliquer rapidement au profane de quoi il s'agit, et en simplifiant assez, une base de données (de type SQL, ou apparenté) est un assortiment de tables, chaque table étant comme un gros tableau dont les lignes, ou enregistrements, (qui peuvent être très nombreuses et ajoutées au fur et à mesure) décrivent généralement des objets, et les colonnes (rarement plus que quelques dizaines, et dont le nombre n'est pas censé changer) des propriétés de ces objets. Par exemple, une base de données simpliste de contacts aurait une unique table, celle des contacts, avec ligne par contact et des colonnes donnant, disons, le nom, le numéro de téléphone, l'adresse, et je ne sais quelle autre information sur le contact (ceci est un exemple extrêmement simpliste, ne serait-ce que parce qu'il ne permet qu'un numéro de téléphone par contact). Souvent, on ajoute à une table une colonne « identifiant » qui attribue à chaque ligne un numéro (généralement de façon simplement consécutive : chaque nouvelle ligne ajoutée recevra simplement le premier identifiant non encore attribué). Les tables sont souvent organisées de façon relationnelle, c'est-à-dire qu'une colonne d'une table peut faire référence à une colonne d'une autre. Par exemple, si je reprends mon exemple de table de contacts, si on veut permettre à un contact d'avoir plusieurs numéros de téléphones, une façon de s'y prendre serait d'avoir deux tables, une table des contacts et une des numéros de téléphone : on ne met pas les numéros de téléphone dans la table des contacts, mais on donne à chaque contact un identifiant (dans une colonne « identifiant »), et la table des numéros de téléphone aurait, disons, trois colonnes, une colonne avec le numéro de téléphone, une avec l'identifiant du contact auquel il se rapporte (c'est là l'aspect relationnel), et une avec le type du numéro (fixe, mobile, personnel, de travail, que sais-je encore). Mon exemple est toujours simpliste, mais il commence à l'être un peu moins. Bref, une base de données SQL est un assortiment de tables, mais aussi de choses supplémentaires comme — des index permettant de retrouver facilement une ligne d'une table en connaissant certaines valeurs de ses colonnes (s'il y a un identifiant, par exemple, il y aura un index selon l'identifiant, parce que c'est bien l'intérêt de l'identifiant de permettre de retrouver la ligne), — des contraintes (d'intégrité), c'est-à-dire des propriétés que la table doit vérifier en permanence (par exemple, que la valeur de telle(s) colonne(s) doit être unique : il ne peut pas y avoir plusieurs lignes ayant la (les) même(s) valeur(s) dans la (les) colonne(s) en question ; un autre exemple serait que l'identifiant de contact dans la table des numéros de téléphone doit impérativement référencer un identifiant qui existe dans la table des contacts), — des déclencheurs (=triggers), c'est-à-dire des opérations à effectuer automatiquement lors de certaines modifications (par exemple, si on efface un contact, on peut vouloir automatiquement propager l'effacement de tous les numéros de téléphone associés) souvent pour maintenir les contraintes d'intégrité, — des vues c'est-à-dire des façons prédéfinies d'extraire les informations des tables, — et encore quantité d'autres choses du même genre. Mais l'important, ce sont les tables.

Le programme SQLite est un système de bases de données qui permet de stocker des bases de données (tables, index, contraintes, déclencheurs et tout le tralala) dans des fichiers généralement nommés .db, et de les consulter ou les modifier avec un programme appelé sqlite3 (le 3 est un numéro de version, mais peu importe). C'est ce qui est utilisé par l'essentiel des bases de données d'Android (disons qu'Android encourage fortement, sans le rendre obligatoire, de stocker les informations dans des bases de données SQLite).

En théorie, tout va bien, donc : mon Android stocke mes contacts, mon journal d'appel, mes SMS+MMS, et tout ce qui peut m'intéresser, sous forme de bases de données SQLite, je comment s'appellent les fichiers qui les contiennent (respectivement /data/data/com.android.providers.contacts/databases/contacts2.db pour les contacts, /data/data/com.android.providers.contacts/databases/calllog.db pour le journal d'appels, et /data/user_de/0/com.android.providers.telephony/databases/mmssms.db pour les SMS+MMS, ou plus exactement, les SMS et les métadonnées des MMS), je peux copier ces fichiers depuis et vers le téléphone (le fait qu'il soit rooté joue ici !), je peux lancer sqlite3 (soit sur le téléphone lui-même, soit sur un Linux où j'aurais copié les fichiers) pour les interroger ou les modifier ou même les « dumper » (c'est-à-dire extraire toute l'information comme des suites de commandes SQL permettant de la dupliquer), et j'ai même puisque Android est open-source, la description des colonnes et l'usage qui en est fait. En théorie.

En fait, en théorie, je n'ai qu'à recopier les fichiers SQLite de mon ancien Android vers le nouveau, et tout marchera.

En théorie, aussi, il n'y a pas de différence entre la théorie et la pratique.

En pratique, c'est bien différent.

D'abord, je ne peux pas juste recopier les fichiers SQLite de mon ancien Android vers le nouveau, parce que la signature de la base a changé. Le mot signature n'est pas du tout ici un terme de sécurité ou de cryptographie : c'est juste la description exacte de la base de données sans son contenu, i.e., pour chaque table le nom des colonnes et leur type (entier, chaîne de caractères, etc.), la liste des index à créer à partir de quelles colonnes, les contraintes d'intégrité à vérifier, etc. Autrement dit, la table des contacts de mon ancien Android et celle de mon nouveau n'ont pas les mêmes colonnes.

C'est quelque chose que je déteste profondément chez Google : ils n'arrêtent pas de changer d'avis sur tout (au moins sur les questions techniques). Sans arrêt. Ils prennent des décisions, et en changent, et encore, et encore, et encore. Android est notamment victime de cette Google-girouette : quand j'avais programmé une petite application merdique pour Android, j'avais suivi la documentation et les consignes contenue dedans ; à la version suivante, tout étant différent, la manière dont j'avais fait les choses était devenue obsolète : j'ai commencé mollement à me renseigner sur comment mettre à jour mon application, mais à la version suivante d'Android, tout avait de nouveau complètement changé ; et ainsi de suite. J'ai abandonné mon application (je ne sais même pas si Google la laisse encore apparaître sur le Play Store) parce que c'était insupportable : à chaque fois que j'essayais de prendre le temps de me renseigner sur ce qu'il faudrait changer pour la mettre à jour, tout avait encore une fois changé. Je ne suis pas forcément partisan de tout graver dans le marbre, en informatique, dès qu'on démarre un projet / système / programme (ni même de devoir conserver une compatibilité ascendante ad vitam æternam), mais l'obsession maniaque de Google à tout casser tout le temps et encore et encore est de la pure folie.

Il va de soi que les schémas des bases de données d'Android suivent ce mouvement général où ce qui était tout neuf tout brillant le matin est obsolète à l'heure du déjeuner et même plus supporté le soir. Et parfois c'est toute la base de données qui est rendue obsolète : ah, mais on n'utlise plus du tout la base de données de l'application com.android.example.foobar, c'est un truc obsolète : maintenant, c'est com.android.providers.example.foobar qui sert à la place (pourquoi ? parce que fsck you, voilà pourquoi).

Les schémas, bien sûr, sont totalement illisibles. Pour exemple, voici à quoi ressemblent les schémas (juste les schémas ! c'est-à-dire uniquement la définition des tables, index, déclencheurs, vues, etc., sans aucun contenu proprement dit) des bases de données contacts2.db d'Android Nougat et Pie (← j'ai écrit Oreo à tort dans le nom du fichier, et Git ne permet pas de changer sans créer une nouvelle version, donc tant pis) telles que dumpées depuis mon ancien et mon nouveau téléphone : même si vous n'y comprenez rien du tout, vous voyez un peu la complexité ? (et notez la longueur hallucinante des lignes, aussi, notamment celle qui commence par CREATE TABLE raw_contacts et qui est la table la plus importante de l'histoire), juste pour stocker une base de données de contacts téléphoniques ‽ Imaginez un peu la difficulté de comprendre les différences entre ces deux schémas, et écrire le code de conversion. (Reconnaissons que SQLite n'aide vraiment pas les choses parce qu'il ne permet pas de supprimer une colonne d'une table, ce qui est absolument hallucinant quand on y pense : donc dès qu'une colonne est créée, la seule façon de la « détruire » est de la renommer en un nom indiquant qu'elle est obsolète, ou simplement de l'ignorer et de cesser de s'en servir. Le fait que Google n'arrête pas de changer d'avis sur le schéma signifie que les colonnes obsolètes doivent s'accumuler comme autant de fossiles d'une époque où elles étaient encore toutes neuves toutes brillantes.)

Déjà, il faudrait comprendre exactement comment ces différentes colonnes servent : quand je vois des colonnes nommées times_contacted et x_times_contacted (la deuxième est nouvelle dans Pie, donc), je me doute bien qu'elles servent à mémoriser combien de fois chaque contact a été contacté, mais je ne sais pas pourquoi il y en a deux différentes. Il y a parfois un peu de documentation quelque part dans le source ou ailleurs ; par exemple, s'agissant de la base de données de contacts, dans (les commentaires et le code du fichier) ContactsContract.java, mais ça ne m'explique pas tout (par exemple pas la différence entre times_contacted et x_times_contacted), probablement parce que je ne comprends pas ce qu'est un contrat au sens Android (je connais le Java en général, mais pas les subtilités de la terminologie et l'organisation des classes Android, ni même des fichiers dans le source, d'ailleurs), et probablement parce que ceci est juste censé documenter la partie « publique » de la base de données de contacts, pas la manière dont l'application elle-même utilise la base de données sous-jacente (pour ça, vous pouvez vous brosser pour avoir une doc).

En théorie (on en revient toujours à en théorie !), Android prévoit les mécanismes de migration d'une version de la base de données vers une autre : en plus de la collection des tables, une base de données SQLite a un numéro interne appelé le pragma user_version, qui permet de procéder à une migration harmonieuse des tables : grosso modo, le code va lire ce pragma avant de faire quoi que ce soit avec la base, et si c'est une version plus ancienne que ce qu'il attend, il va procéder aux transformations nécessaires pour mettre le schéma à jour de la dernière version (et modifier le pragma en conséquence). S'agissant de la base de données des contacts, ce code de migration est par exemple dans ce fichier (et vous ne pouvez pas imaginer le mal que j'ai eu à le dénicher dans le labyrinthe du code Android !), et c'est au moins utile au sens où on voit chaque version qui a été traversée par le fichier et comment la migration est censée se faire. En pratique, cependant (toujours la différence avec en théorie), ce code semble ne jamais marcher. En 2014, par exemple, quand je suis passé de mon avant-avant-dernier téléphone à mon avant-dernier ou quelque chose comme ça, ça n'a pas marché, j'ai passé un temps invraisemblable à comprendre ce qui se passait, et j'ai fini par comprendre qu'une migration échouait parce que ma base de données de contacts (qui a été migrée depuis les toutes premières versions d'Android) avait une colonne devenue obsolète dont le nom était identique avec une nouvelle colonne que le code de migration essayait de créer (ou quelque chose de ce goût-là). Du coup, le code de migration échoue et on perd tous les contacts — ou alors il faut procéder à la migration « à la main » à grands renforts de SQLite, de Perl, et d'incantations magiques à base de bave de crapaud, sans avoir d'idée vraiment claire de ce que fait chaque colonne.

Cette fois-ci, j'ai essayé de copier mon ancienne base de données sur mon nouveau téléphone (en passant par le mode recovery, bien sûr) pour procéder à la migration, mais je me suis retrouvé avec une base à moitié cassée, où certains contacts avaient bien fonctionné, mais d'autres n'étaient pas apparus, d'autres, au contraire, étaient réapparus alors qu'ils avaient été effacés depuis longtemps (la table deleted_contacts n'avait pas été migrée correctement ; mais pourquoi y a-t-il une table deleted_contacts pour commencer, alors qu'il est clairement prévu de simplement effacer des lignes de la table des contacts ? je n'en ai aucune idée !). J'avoue que, pour l'historique des appels, tout s'est passé impeccablement. Pour la base de données des contacts, j'ai fini par recourir à la stratégie tarabiscotée suivante :

  • recopier la base de données de contacts de l'ancien téléphone vers le nouveau (contacts2.db qui se trouve dans /data/data/com.android.providers.contacts/databases/ ; en même temps que celle du journal d'appels, calllog.db, et profile.db dont je ne sais même pas à quoi elle sert, qui sont dans le même répertoire), laisser le code Android faire la migration en démarrant le téléphone ;
  • faire une migration à la main en exécutant ce qu'on peut des commandes SQLite contenues dans ContactsDatabaseHelper.java sur une copie séparée de la base de données de l'ancien téléphone (note : il faut effectuer ça sur le téléphone, parce que si on essaye depuis un Linux, on a des erreurs concernant un no such collation sequence: PHONEBOOK) ;
  • dumper (au format texte !) les bases de données résultant des deux points précédents, et faire un diff -u pour voir leurs différences ;
  • exécuter les lignes de différence (surtout les INSERT) apparaissant dans la base de données du deuxième point et pas du premier, en ignorant les éventuelles erreurs.

Ça… marchouille (j'ai encore dû réparer des petits problèmes à la main — ce qui m'énerve parce que je vais sans doute devoir tout recommencer). Mais vous voyez un peu le niveau de complication et de hack juste pour garder mes contacts ‽

Bon, ça c'était pour la base de contacts. Pour les SMS+MMS, le problème est un peu différent : la base de données évidente est mmssms.db dans le répertoire /data/user_de/0/com.android.providers.telephony/, le user_version ne semble pas avoir changé, je l'ai recopiée mais rien ne s'est passé. J'ai l'impression qu'il y a une autre base de données qui sert (en plus ? à la place ? selon les circonstances ? comme cache ? je n'en sais rien). J'ai essayé de m'envoyer sur le téléphone un SMS contenant une séquence de lettres improbable pour voir quels fichiers apparaissaient contenant cette séquence, et elle est apparue dans pas moins de quatre fichiers différents :

  • /data/data/com.google.android.gms/databases/icing_mmssms.db-wal
  • /data/data/com.android.providers.telephony/databases/mmssms.db
  • /data/data/com.android.messaging/databases/bugle_db-wal
  • /data/data/com.android.messaging/databases/bugle_db

Je suis perplexe quant à l'existence d'un fichier mmssms.db dans deux répertoires différents dont je n'ai aucune idée de ce à quoi ils correspondent (on me souffle que le DE de user_de signifie Device Encrypted, mais ça ne m'explique pas pourquoi mmssms.db est tantôt dans /data/user_de/0/com.android.providers.telephony/databases/ et tantôt dans /data/data/com.android.providers.telephony/databases/ — ou peut-être les deux à la fois — et comment ceci interagit). Je suis encore plus perplexe quant à la signification des deux-trois autres bases de données (je ne sais pas non plus ce qu'est un fichier WAL, même si je sais que ça signifie Write-Ahead Log, je ne sais comprends pas pourquoi ils ne sont pas tout vides quand le téléphone est redémarré en mode recovery). Certaines sont peut-être de simples caches, mais comment ordonner leur reconstruction ? Et je ne sais pas pourquoi, d'ailleurs, bugle_db avec un souligné et pas un point comme toutes les autres bases de données du coin. Tout ça n'est documenté nulle part, et pour analyser ce qui se passe, je suis face à des millions et des millions de lignes de code qui se renvoient les unes aux autres selon des conventions que je ne maîtrise pas du tout (il y a l'air d'avoir des bouts de choses intéressantes dans SmsProvider.java, et MmsSmsDatabaseHelper.java pour la migration ; et s'agissant de ce fameux bugle_db c'est plutôt par là que ça se passe, mais ce ne sont là que des bouts de longs fils d'Ariane que je dois encore suivre).

En tout cas, le fait qu'un SMS reçu fasse son apparition dans quatre bases de données différentes est le signe indubitable qu'il y a beaucoup de choses pourries dans le royaume d'Android. J'avais un copain de promo à l'ENS qui répétait régulièrement ce slogan que j'ai fini par baptiser en son nom :

Théorème de Horvai : Quand il y a duplication d'une information dans un système informatique, fatalement, tôt ou tard, les copies censées être identiques finiront par se désynchroniser. (Et si le cas n'est pas prévu pour les resynchroniser simplement, cela causera des inconvénients graves.)

J'ai eu d'innombrables occasions de me rendre compte à quel point c'était vrai. (On pourrait sans doute généraliser en disant que tout invariant finira par être cassé, l'égalité de deux données n'étant qu'un invariant particulier, mais c'est tout de même l'invariant qui casse le plus souvent et le plus facilement, et qui cause le plus de maux de têtes.) Le fait que le contenu du SMS soit dupliqué dans trois ou quatre bases de données différentes est un très très mauvais signe.

J'en suis là de mes investigations. Je mettrai peut-être à jour cette entrée si j'arrive à comprendre comment migrer mes SMS (pour les MMS, en plus, il y a le contenu de /data/user_de/0/com.android.providers.telephony/app_parts/ dont je ne sais pas s'il suffit simplement de le recopier ou s'il faudra prononcer des incantations magiques supplémentaires). En attendant, j'ai furieusement envie de jeter le téléphone par la fenêtre et de maudire tous les développeurs Android jusqu'à la 1729e génération. (Le but de cette entrée est aussi de me permettre à moi-même de faire une pause en dumpant ce que j'ai réussi à comprendre, de façon à pouvoir le reprendre plus tard.)

S'il y a des gens qui ont quelques informations sur les entrailles d'Android (sur des points comme les questions que j'ai posées ci-dessus), ou même simplement sur où trouver de telles informations, n'hésitez pas à poster des commentaires !

Mise à jour / compléments () :

  • Finalement, pour ce qui est des MMS+SMS, ça n'a pas été très difficile : pour les SMS, il m'a suffi de copier la base de données mmssms.db qui, sous l'ancien téléphone était dans /data/user_de/0/com.android.providers.telephony/databases/ vers /data/data/com.android.providers.telephony/databases/ sur le nouveau (je ne comprends pas cette duplication, mais l'essentiel est que ça marche) ; pour les MMS, j'ai recopié le contenu de /data/user_de/0/com.android.providers.telephony/app_parts/ sur le nouveau téléphone. La base de données bugle_db semble pouvoir être ignorée purement et simplement, parce qu'il s'agit d'une sorte de surcouche qui regroupe les conversations (et elle est reconstruite automatiquement au moins dans certains cas, donc le théorème de Horvai perd de son tranchant) : c'est vraiment mmssms.db qui est la copie primaire.
  • En revanche, je me suis rendu compte que j'avais beaucoup plus d'applications Android que ce que je croyais, et même si pour chacune individuellement la copie des données n'est généralement pas compliquée, le faire 50 ou 60 fois devient vite très fastidieux (d'autant qu'on ne sait pas toujours exactement ce qu'on veut copier ou pas). Surtout qu'il y a des permissions auxquelles il faut faire bien attention et qui ne sont pas pareil entre l'ancien et le nouvel Android (note à toutes fins utiles : après chown et chmod appropriés penser utiliser la commande restorecon pour restaurer le contexte SELinux).
  • Le gag suivant m'a mordu et mérite sans doute que je le signale : sur le nouvel Android (Pie), je suppose que la version de SQLite est plus récente, toujours est-il qu'à côté d'un fichier foobar.db, il y a souvent un fichier foobar.db-wal et foobar.db-shm contenant un log de modifications non encore écrites dans la base de données proprement dite (voir ici pour les détails) ; je pensais qu'on pourrait les ignorer une fois tout programme utilisant cette base de données terminé, mais en fait non : ces fichiers peuvent persister, et ne sont pas simplement ignorable. Avant de copier une autre version de foobar.db il est nécessaire de jouer complètement ce log : le plus simple pour ça est simplement d'exécuter sqlite3 foobar.db .schema, ce qui ne modifiera pas le contenu de la base de données mais obligera le log à être purgé (c'est-à-dire correctement retranscrit dans la base).
  • Pour chaque application à recopier de l'ancien vers le nouveau téléphone, ma procédure approximative (et fastidieuse !) a donc été : installer l'application sur le nouveau téléphone, la lancer une fois mis quitter immédiatement en ayant fait le moins possible (ceci sert à forcer l'application à créer les bons répertoires avec les bonnes permissions, c'est possiblement utile) ; puis, sur l'ancien et le nouveau téléphone, arrêter l'application de force et effacer son cache ; s'il traîne (sur le nouveau téléphone) des fichiers foobar.db-wal et foobar.db-shm, lancer sqlite3 foobar.db .schema comme expliqué au point précédent ; puis utiliser adb pull et adb push pour recopier les données souhaitées de l'ancien vers le nouveau téléphone (typiquement, le contenu de shared_prefs/, databases/ et files/, mais ajuster au cas par cas) ; pour préserver les permissions, le mieux est de pousser vers un nom comme machin.new et ensuite faire cat machin.new >machin et rm machin.new (un petit script aidera à ne pas retaper ces commandes à chaque fois), sinon, penser à chown, chmod et restorecon (cf. ci-dessus) ; enfin, lancer l'application sur le nouveau téléphone et vérifier que ça bien fonctionné.

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(vendredi)

Où je finis quand même par décrocher le permis A2

[Certificat d'examen du permis de conduire]Alors voilà, j'ai quand même fini par l'avoir. J'ai passé l'examen mercredi après-midi et j'ai eu le résultat ce matin (ci-contre), me donnant le droit de conduire une moto[#]. Le feuilleton s'est éternisé et je pense que tout le monde en avait marre, moi le premier (pour ne pas parler du poussinet) : il m'aura fallu 87 heures (pour la partie plateau) plus 42 (pour la partie circulation), soit 129h au total[#2], ou encore 28+21=49 séances, réparties sur tout juste un an (j'ai déposé mon dossier d'inscription le ) ; et un échec[#3]. Je n'ai peut-être pas battu un record, mais je ne dois pas en être loin (les valeurs typiques dans mon auto-école pour la durée de préparation ont l'air d'être autour de 30h pour le plateau et 10h pour la circulation[#4]). Accessoirement, à 45€ la séance, ça commence à chiffrer : en ajoutant le prix un peu exorbitant de l'équipement de protection que je me suis payé, mon compte moto sur GnuCash atteint largement le prix d'une belle moto[#5] alors que je n'en ai pas encore acheté.

[#] Legal fine print: de puissance ≤35kW, et ≤70kW avant un éventuel bridage, et de puissance massique ≤200W/kg.

[#2] Tant que j'y suis, une estimation pifométrique de la distance que j'ai parcourue en moto : pour la préparation au plateau, 23×2×9km ≈ 415km pour les allers-retours, et sur le plateau lui-même, 60h effectives à, au pif, 5km/h de moyenne générale, donc peut-être 300km ; pour les leçons en circulation, 30h effectives à, au pif, 30km/h de moyenne, disons 900km. Allez, à la louche, 1600km en un an : vu sous cet angle, ce n'est pas tant que ça, en fait.

[#3] Allez, encore des chiffres débiles : cette priorité à droite m'aura coûté trois mois et 925€ : ce serait amusant de savoir ce que le public penserait de sanctionner le refus de priorité par trois mois de suspension du permis et 925€ d'amende. 😁 (En vrai, c'est 4 points — ou maintenant 6 pour un piéton — et 135€ d'amende.)

[#4] Estimation très grossière basée sur ce qu'ont dit les moniteurs (qui ne font eux-même visiblement pas de stats) et des discussions avec d'autres élèves. Mais je prends la peine de l'écrire, parce que c'est le genre de chiffres qui pouvaient m'intéresser au moment où je commençais à me documenter — et que je ne trouvais pas.

[#5] Mais bon, c'est toujours moins que 1m² d'immobilier parisien, ce qui remet aussi les choses en perspective.

Il y aurait peut-être à méditer sur pourquoi j'ai eu tellement de mal (même en tenant compte de facteurs handicapants comme mon âge ou le fait que j'avais exactement zéro expérience préalable des deux-roues motorisés, et même en comparaison avec mon permis B qui a déjà été difficile), — mais je n'ai pas vraiment envie maintenant.

Je crois cependant que je ne vais pas continuer avec les permis C, D et *E. (Mais je n'en ai que plus d'admiration pour ceux qui réussissent ces épreuves[#6].)

[#6] Ma belle-maman a le permis D. Et là, il semble que les créneaux de passage sont tellement rares que si on rate l'épreuve, ce n'est pas trois mois qu'on doit attendre pour la repasser mais plutôt un an.

Si je repense à ce qui m'avait initialement poussé à passer le permis moto, j'avais trouvé principalement trois raisons : la curiosité, le défi, et l'idée que préparer et passer un nouveau permis m'aiderait à mieux conduire en général (donc y compris une voiture, un vélo — ou même mes petits petons). Ce dernier point est certainement une réussite (rétrospectivement je me dis un peu que j'ai eu mon permis B dans une pochette surprise, et que les leçons de moto m'ont aidé à améliorer ma gestion de la route au moins autant que les excursions avec la tuture du poussinet ou plus récemment quelques essais de voitures électriques en autopartage) ; et je suppose qu'on peut dire que ma curiosité est assouvie et que le défi a été relevé. Mais ce que je n'avais pas prévu initialement c'est que j'allais vraiment y prendre goût (et que ça devenait donc d'autant plus frustrant de ne pas réussir).

Parce que, franchement, conduire une voiture, je trouve ça juste pénible. C'est utile, mais je ne trouve décidément pas ça agréable[#6b]. Peut-être que c'est lié au fait que j'ai passé le permis B comme une sorte d'obligation. Ou parce que je continue à avoir du mal : je gère encore parfois mal les vitesses par exemple quand il s'agit de rétrograder avant un giratoire, je ne place pas bien mes mains sur le volant quand ça tourne trop, j'ai toujours du mal à visualiser le gabarit quand le passage est un peu étroit, et pour ce qui est des manœuvres c'est vraiment la catastrophe. (Les voitures électriques m'ont un peu réconcilié avec la voiture, quand même, tant il est vrai que le fait de ne pas avoir à penser au risque de caler[#6c] permet de mieux gérer tout le reste.)

Mais rien de tel en moto. L'impression de facilité est peut-être trompeuse (87h de préparation au plateau, quand même…), et peut-être que je dirai autre chose après une chute, ce serait audacieux de ma part que je conduis bien, disons peut-être juste que je conduis moins laborieusement qu'une voiture ; mais, voilà, je ressens ça comme si c'était instinctif. Même le passage des vitesses : j'avais essayé ici d'analyser pourquoi, et c'est un peu confus, mais ce que je perçois, en tout cas, c'est qu'en voiture l'embrayage est une gêne, alors qu'en moto c'est un allié[#6d]. Et pour ce qui est des trajectoires, c'est incompréhensiblement naturel, on a la sensation que la moto va là où on veut qu'elle aille, sans qu'on ait besoin de lui dire. On fait les choses sans réfléchir — et c'est quelqu'un de caricaturalement hyper-analytique qui écrit ça. Je pense que c'est largement cette sensation de « faire corps »[#7] avec la machine (comme si on se déplaçait soi-même[#7b] sur la route) qui rend la moto insidieusement grisante. Bien sûr que c'est une illusion, et bien sûr qu'elle est dangereuse, mais ça n'en est pas moins addictif. Et je suppose que c'est ça qui fait que certains recherchent la vitesse[#8] et/ou se croient invulnérables.

[#6b] Ajout : Pour répondre à une remarque qui m'est faite en commentaire, je ne nie absolument pas que les voitures soient nettement plus confortables que les motos, notez bien (ne serait-ce que quand il pleut, qu'il fait chaud, ou qu'il fait froid !), et incomparablement plus pratiques s'il s'agit de transporter quoi que ce soit. Mais à ce compte-là, je préfère être passager de la voiture et avoir, par exemple, mon poussinet comme chauffeur (lui il aime ça).

[#6c] Ajout () : Parlant de caler : avec la tuture du poussinet (Golf IV diesel), si on cale, il faut couper le contact complètement, attendre environ une seconde, remettre le contact, attendre l'extinction d'un voyant, et tenir la clé de contact en position démarreur pendant le temps nécessaire pour entendre le moteur tourner mais surtout pas trop. C'est certes plus simple que sur une Ford Model T, mais ça reste un peu fastidieux, et un peu traumatisant si on est en train de se faire engueuler par les gens derrière qui s'énervent d'attendre au feu vert à cause du plouc qui a calé en démarrant. Au moins, avec la voiture de l'auto-école, il suffisait de remettre un coup d'embrayage. Avec la Honda CB 500 (la moto sur laquelle j'ai travaillé, donc), en cas de calage, on appuie juste (en débrayant !) sur le bouton du démarreur : c'est tellement rapide à redémarrer que, pendant que je travaillais le parcours lent, au plateau, il m'est arrivé plusieurs fois de : commencer à perdre l'équilibre, vouloir remettre un peu d'embrayage, caler parce que j'en mettais trop, redémarrer le moteur, rembrayer un peu moins fort et ainsi reprendre mon équilibre, tout ça sans poser le pied par terre.

[#6d] Ajout () : Autant le fait d'essayer une voiture électrique est quelque chose que j'ai trouvé sympa, autant je n'ai pas tellement envie d'une moto électrique : passer les vitesses et jouer de l'embrayage est un plaisir, en moto. Si on veut me vendre une moto électrique, qu'on en invente une qui a un changement de vitesse ! (fût-il complètement simulé parce qu'on ne veut pas mettre de pièce mobile inutile).

[#7] Je ne pense pas qu'un conducteur de voiture, camion, car, train aura facilement tendance à dire qu'il « fait corps » avec son engin ; peut-être plus pour les petits avions ; mais c'est plutôt du côté du vélo ou de l'équitation qu'on trouvera quelque chose de ce genre.

[#7b] Ajout () : Je suis d'ailleurs assez d'accord avec ce qu'écrit ici Piece of a Larger Me (et qui tend vers le transhumanisme) : ça fait tout à fait sens de considérer comme faisant partie de soi, au sens mental et non biologique, toutes sortes d'extensions ou d'additions au corps, ou simplement d'accessoires sur lesquels on a un contrôle fort : de la prothèse médicale à un engin qu'on contrôle directement, en passant par nos vêtements ou un éventuel exosquelette (<insérer ici une référence à Evangelion>) ; l'extension que nous donnons à ce moi est avant tout une décision personnelle d'identification ; après tout, il n'y a pas de différence profonde entre le fait que, quand je marche, mon cerveau puisse « décider » de commander (par un influx nerveux) à mes jambes de me porter à tel ou tel endroit, ou que, quand je conduis une voiture ou une moto, mon cerveau puisse « décider » de commander (par l'intermédiaire de mes nerfs, de mes mains sur le volant/guidon, et de l'axe de direction du véhicule) à l'engin de me porter dans telle ou telle direction : dans les deux cas (humain qui marche ou humain+véhicule qui roule), on a affaire à un système complexe et téléonomique (doté d'une volonté et agissant selon elle), ce n'est pas tellement important que dans le cas de l'engin le système soit « détachable ». Donc ça a tout à fait un sens logique, dans l'absolu, de s'identifier, temporairement, à l'ensemble du véhicule et de son conducteur : il se trouve que, psychologiquement, cette identification fonctionne mieux pour une moto que pour une voiture (au moins pour moi, mais comme je le dis à la note précédente et dans les phrases qui suivent, je pense que je suis loin d'être le seul). Peut-être que ceux qui n'ont jamais conduit de moto trouvent assez ridicule (le poussinet a levé les yeux au ciel) le concept que je puisse être l'ensemble conducteur+moto, mais je vous assure que cette impression peut être puissante, et je suis vraiment persuadé que ça joue un rôle important dans l'attractivité de la moto. Une confirmation que j'y vois est dans le texte que je lis ici chez Natacha, auquel je souscris totalement (et qui a été écrit avant cette entrée-ci, mais que, inversement, je n'avais pas lu avant d'écrire cette note, — donc nous sommes arrivés à la même conclusion indépendamment) : La raison principale [du fait que j'aime beaucoup], c'est la relation fusionnelle que j'ai avec la moto, du même type que celle que j'ai avec mes chaussures. Dans les deux cas, c'est un objet artificiel qui s'ajoute à mon corps pour l'améliorer au point d'être assimilé dans celui-ci, et non pas une entité extérieure que je dois utiliser.

[#8] Pour éviter que ça risque trop de m'arriver, je vais prendre une moto plutôt inconfortable à conduire vite. 😉 Sans carénage et sans bulle de protection, la CB 500F devient rapidement fatigante aux vitesses maximales autorisées sur autoroute.

Bref, si d'autres sont tentés d'essayer de se mettre à la moto, je dis : faites attention, c'est un piège, vous risquez d'aimer ça.

Sur le déroulement de l'épreuve elle-même, il n'y a pas grand-chose à raconter : c'était une fois de plus au centre de Gennevilliers, nous n'étions que trois de mon auto-école à passer ce jour-là, deux pour la circulation et un pour le plateau. J'ai demandé à passer en premier, un peu pour exorciser la priorité à droite que j'avais grillée en juin ; mais aussi parce que j'avais un petit peu potassé le début de trajet très probable[#9] : histoire d'avoir une partie un peu connue le temps que le stress retombe et que je ne pense plus qu'à la route.

[#9] À savoir, le même que la fois précédente. J'y suis retourné en voiture (Car2go) entre temps. Évidemment, on peut faire plein de chemins à partir du centre d'examen de Gennevilliers, mais si on se dit que l'inspecteur veut emmener rapidement le candidat à un endroit où il y aura moins de risques d'embouteillages, et veut par ailleurs lui faire prendre l'autoroute, la trajectoire évidente est d'attraper l'A15 en direction de Cergy-Pontoise (mon moniteur a confirmé que c'est ce qui se produit le plus souvent : il s'agit donc d'une sorte d'échauffement, la partie intéressante de l'épreuve se produisant à partir du moment où on arrive sur l'autoroute, voire, qu'on en sort).

Voici une carte Google avec le trajet qu'on m'a fait suivre[#10], long d'environ 10.5km, en 25min (), de Gennevilliers à Sannois (où l'autre candidat à la circulation a pris le relais sur la moto et a ramené celle-ci à Gennevilliers par un trajet évidemment différent). Il n'y a rien de spécialement remarquable : juste un peu d'autoroute au début (mon moniteur nous avait conseillé montrez que vous atteignez rapidement la vitesse limite, et si vous avez l'occasion de faire un dépassement, faite le tout de suite, parce qu'on vous fera sortir vite, donc j'ai suivi ces instructions), quelques giratoires, priorités à droite (ou priorités en face quand on tourne à gauche… ahem…) et une route forestière inattendue à la fin dans un coin que j'imaginais uniquement résidentiel. Un exemplaire (ici) du petit « piège » que les inspecteurs du permis aiment bien, où on ne donne pas d'instruction au candidat à un endroit où il n'y a en fait qu'une direction autorisée et on vérifie s'il met bien son clignotant. Contrairement au jour où j'avais passé le permis B où j'avais relevé toutes sortes de petites erreurs et la fois où j'ai raté la circulation où j'en avais relevé encore plus et moins petites, là je n'ai vraiment pas trouvé grand-chose à me reprocher. Mon moniteur m'a dit à la fin que j'avais très bien conduit, il avait l'air tout content (et peut-être un petit peu surpris…), donc j'étais globalement confiant.

[#10] Encore une fois, j'encourage tous ceux qui ont passé le permis récemment, et qui sont capables de retrouver leur itinéraire exact, de le faire. (C'est d'ailleurs un exercice de mémoire intéressant, il me semble, de suivre des instructions pour naviguer dans un endroit qu'on ne connaît pas, et de chercher ensuite à retrouver — sur une carte et/ou Google Street View — ce qu'on a fait précisément. En l'occurrence, je n'ai eu aucun mal, mais je ne sais pas si ça signifie que j'ai un bon sens de l'orientation ou si c'est juste complètement normal d'y arriver.) Je pense qu'il est intéressant pour les gens qui vont passer le permis d'avoir quelques exemples de parcours réels (pour pouvoir les refaire à pied, en vélo, en scooter, en Google Street View, en voiture/moto s'ils ont déjà cette catégorie de permis, ou que sais-je encore, et avoir une idée du type de difficulté qu'on trouve dans ce coin).

Avec un total de 25, j'ai quand même perdu deux petits points[#10b] par rapport au maximum possible (qui est de 27 pour le permis A2, sachant qu'il faut 17/27 pour être reçu), l'un dans la catégorie prendre l'information et l'autre dans la catégorie adapter son allure aux circonstances. J'associe ça à deux petites remarques qu'il m'a faites. À un moment il m'a dit n'hésitez pas à utiliser vos rétroviseurs, ce que j'ai trouvé un peu incongru parce que je tournais la tête pour les regarder vraiment toutes les quelques secondes, mais peut-être que je ne marquais pas assez le geste et que ça se voyait mal depuis la voiture. À un autre moment, au moment de m'insérer sur l'autoroute, il m'a dit de ne pas tenir compte[#11] de la limitation à 50 parce que la voie d'insertion était courte — et juste après qu'il a dit ça, d'ailleurs, un camion qui était devant moi sur cette voie d'insertion a mis ses warnings et s'est arrêté sur le côté, ce qui a rendu cette voie d'insertion encore plus courte.

[#10b] Ajout / éclaircissement : On peut avoir l'impression qu'il y a trois points de perdus, mais en fait, on ne peut pas avoir 3 points dans la catégorie savoir s'équiper et s'installer, elle est notée sur 2. Il est vrai que cette grille est extraordinairement confuse (la plupart des choses sont notées en ligne sur 3 points avec possibilité d'un E éliminatoire, mais il y a des choses notées en colonne sur le côté, plus des bonus éventuels… et les totaux sont faits par colonne sur les choses notées en ligne, ce qui est totalement contre-nature).

[#11] C'est quelque chose que nous ont bien répété nos moniteurs : à moto, si le but n'est absolument pas de rouler vite en soi, en revanche, il ne faut surtout pas hésiter, même lors de l'examen du permis, à dépasser temporairement la limitation de vitesse pour se mettre en sécurité (s'écarter d'un poids lourd, faire une insertion fluide, etc.).

En tout cas, il semble que les inspecteurs du permis de conduire soient assez réglos avec le fait qu'ils signalent les erreurs des candidats lorsque celles-ci se produisent, et qu'on n'a pas trop lieu de s'inquiéter s'ils ne font pas de remarque (on peut, évidemment, s'interroger sur la gravité d'une remarque).

L'autre candidat qui passait l'épreuve de circulation (et qui a conduit juste après moi, donc) a été apparemment moins bon (il a été un peu dangereusement lent sur l'autoroute, et a aussi fait un changement de file avec des contrôles insuffisants : les deux lui ont valu une remarque de l'inspecteur, et à la fin le moniteur était réservé sur ses chances). Je ne sais évidemment pas si, au final, il a eu son permis[#11b], mais sa situation est intéressante à raconter : c'est un (jeune) gendarme, qui voudrait intégrer une unité motocycliste, et qui a un brevet de conduite militaire pour les motos (je ne savais pas que ça existait), c'est-à-dire qu'il a le droit de conduire des motos immatriculées par l'armée, mais on lui a refusé la reconversion de ce brevet en un permis civil ; comme il avait déjà une bonne expérience de la moto, il s'est inscrit à un stage accéléré proposé par mon auto-école (stage où on passe tout le permis, plateau et circulation, en une semaine, à un rythme proprement infernal) , mais il s'est blessé le genou après avoir passé le plateau, si bien qu'il n'a fait qu'une seule séance de préparation à la circulation avant de passer l'épreuve de façon différée (or une séance c'est certainement trop peu : même si on a de l'expérience, l'épreuve est assez académique, il y a des règles un peu rigides à apprendre et à suivre).

[#11b] Ajout : C'est quelque chose d'un peu frustrant, en fait : alors que pour le permis B je n'ai rencontré aucun autre élève de l'auto-école sauf le jour même de l'examen (nous étions trois), pour le A2 j'en ai rencontré plein au cours des leçons, et souvent un peu discuté avant ou après, c'est sympa, sauf que je n'ai pas la fin de toutes ces histoires (je suppose que quasiment tout le monde finit par décrocher le permis, mais, au moins pour des élèves que j'ai croisés plusieurs fois, j'aimerais bien savoir comment ça s'est passé pour eux, peut-être ce qu'ils ont acheté comme moto, etc.).

Rien à voir, mais c'est vraiment trop mignon : alors que cet autre candidat finissait son épreuve, nous sommes tombés, dans la rue des Louvresses à Gennevilliers, sur ce panneau avertissant d'une traversée d'oies (le panneau n'est pas du tout standard, il a dû être fait exprès) ; j'ai fait une remarque à son sujet, et l'inspecteur a confirmé qu'il y a vraiment des oies qui se promènent dans ce coin, notamment le week-end où elles peuvent être gênées par les visiteurs du parc des Chanteraines voisin. À part ça, un peu plus loin dans cette même rue, il y a eu un micro-accident : ça n'impliquait ni le candidat qui passait l'épreuve, ni la voiture suiveuse où nous étions (l'inspecteur, le moniteur accompagnateur et moi), ni même une famille d'oies, mais un scooter juste derrière, qui cherchait sans doute à ignorer le séparateur central, est tombé, et l'épreuve a été suspendue quelques minutes le temps qu'on s'assure qu'il n'avait rien.

Je comptais vaguement écrire un mot sur une réforme qui doit venir du permis A2 — ne serait-ce que pour m'énerver du fait que je me suis emmerdé à documenter par le menu toutes sortes de choses que je m'agaçais de ne pas trouver documentées en ligne, et que cette réforme va rendre toute cette documentation obsolète dès janvier 2020, pfff… Mais je ne sais pas si ça a un grand intérêt. En gros (et voyez cette vidéo si vous voulez plus de détails sur cette réforme), (1) l'épreuve théorique générale (code) sera remplacée par une épreuve théorique spéciale moto, au même format (40 questions à choix multiple illustrées de photos ou vidéos), mais ciblant spécifiquement la moto plutôt que la voiture, (2) l'épreuve de plateau sera remaniée (fusion de tous les parcours en un seul, suppression des fiches rendues obsolètes par l'épreuve théorique moto et de la poussette+vérifs intégrées à l'épreuve de circulation) et (3) l'épreuve de circulation portée à 40min au lieu de 25min actuellement, et avec plus de critères d'évaluation, et sans doute plus sélective. (Tout ça semble une bonne idée, surtout l'épreuve théorique portant sur la moto et pas la voiture ; mais je me demande si l'allongement de l'épreuve de circulation ne va pas complètement engorger les centres d'examen et allonger démesurément les délais de passage.)

Toujours est-il qu'à cause de cette réforme, il semble que les inscriptions au permis moto se multiplient (de candidats qui espèrent le passer avant la réforme — je ne sais pas quel aspect leur pose spécifiquement problème, mais on peut imaginer que l'idée est globalement de rendre ce permis plus difficile). Donc si d'aventure j'ai donné à quelqu'un l'envie de passer ce permis, ne tardez pas à vous inscrire (et essayez d'imaginer le temps qu'il vous faudra).

Je pourrais aussi écrire un mot sur le stress absolument hallucinant que je mon cerveau m'a infligé la veille de passer le permis (mardi, donc), à tel point que je m'en trouvais moi-même vraiment ridicule (sans parler de contre-productif) de me faire une montagne comme ça d'un permis que je passe pour faire joujou. J'ai réussi à dormir la nuit précédente en me couchant à 20h45 avec mon réveil mis pour 9h45 (plus j'ai de temps prévu au lit mieux j'arrive à dormir, alors là, avec 13 heures, même ma machine à stress a réussi à se calmer pendant 7 ou 8 heures), mais je n'ai quasiment pas pu manger le jour même tellement j'avais l'estomac noué, ce n'était pas idéal. Ceci étant, bizarrement, le stress est presque complètement retombé au moment où nous avons quitté l'auto-école pour aller vers Gennevilliers, et vraiment complètement dès que l'épreuve avait commencé. Comme j'étais confiant du fait que j'avais bien réussi, je n'étais plus trop stressé après non plus, mais j'ai quand même eu bien du mal à dormir la nuit dernière (avant d'avoir les résultats : et s'il y avait eu un truc que je n'avais pas vu du tout ? ce coup-ci, je ne supporterais pas de retourner faire des leçons de conduite ; et après, trop content et soulagé pour me rendormir).

Une information possiblement intéressante pour ceux qui passent le permis et qui stressent comme moi, c'est qu'à 8h10 du matin le surlendemain, les résultats sont disponibles (sur le site de la Sécurité Routière) ; de mémoire de quand j'avais passé le permis B, à 6h du matin ils n'étaient pas encore publiés ; donc je pense qu'on peut conjecturer qu'ils apparaissent automatiquement à 8h.

Bon, bref, maintenant que j'ai ce permis il faut que je voie ce que je fais avec. Mon idée n'a jamais été de faire de la moto mon moyen de transport principal, même quand mon bureau aura déménagé à Saclay (a priori je compte prendre le plus souvent les transports en commun), mais plutôt d'avoir cette carte en main en cas de besoin. Mais je ne compte pas non plus juste encadrer mon attestation de réussite au mur. D'un autre côté, je ne m'imagine pas oser prendre mon poussinet comme passager avant d'avoir plus d'expérience — mais pour acquérir de l'expérience, il faut conduire. Donc, je dois me demander comment : avec des copains plus expérimentés ? Ou peut-être trouver des gens qui font des balades en groupe ? Peut-être le Gai Moto Club, par exemple ? (Oui, ça existe, et d'ailleurs à Paris ils ouvrent traditionnellement la gay pride.)

Je vais certainement acheter une moto très rapidement (et certainement une CB 500 puisque c'est sur ça que j'ai appris et que beaucoup de gens conviennent que c'est très bien pour les débutants). Mais comme je m'étais un peu interdit de trop y réfléchir (pour ne pas me frustrer encore plus que je ne l'étais déjà : il ne faut pas se documenter sur les manières de faire des vêtements avec la peau de l'ours avant de l'avoir tué), il va falloir que je me renseigne rapidement sur plein de modalités pratiques : comment et chez qui la faire assurer ? (quel montant est raisonnable dans un cas comme le mien ? et au fait : quand l'assureur demande la date du permis pour un devis, est-ce qu'il s'agit de la date du premier permis ou de la date dans la catégorie concernée ?) comment se passe l'immatriculation ? comment choisir un antivol ? et qu'y a-t-il comme autre équipement certainement nécessaire auquel je ne pense pas ? comment trouver une place de parking ? est-ce imaginable de laisser une moto garée sur la voie publique à Paris ou est-ce qu'elle disparaît en une heure ? où apprendre des rudiments de mécanique pour le petit entretien ? comment trouver chez qui faire faire de plus grosses réparations ? etc.

Et bien sûr, je vais essayer très fort de ne ni me tuer ni me blesser en moto, c'est promis. Mais si ça arrive, au moins, avant ça, je me serai fait plaisir.

Mise à jour () : Bon, j'ai très vite craqué et acheté une moto. J'en dirai plus (et notamment sur la manière dont s'agencent les paperasses concernant l'achat, l'immatriculation et l'assurance) quand je l'aurai réceptionnée (en principe, jeudi prochain). Ajout : voilà, c'est ici.

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(Thursday)

Results of my pronunciation poll

A little over a week ago, I launched a not-at-all-scientific online poll on the pronunciation of English vowels, in order to gain some insight into (a) how much we are influenced by the written form of a word into how we think it is pronounced, and (b) how well English pronunciation is taught to foreigners, especially in France, and what vowel distinctions they uphold — or think they do. I closed this poll on Wednesday after receiving 259 responses, of which 77 self-reported as native speakers and 182 as non-native speakers (there was also one entirely blank answer, which is not included in these statistics). This is a tabulation of results, along with some comments.

The poll consisted of 40 pairs of words (like pin / pen), displayed in a (fixed but) randomly chosen order, and for each pair, the respondent was asked whether they pronounce the words identically or not, with the choice given between four possible answers: identical, unclear / varies, distinct or don't know (instructions were given to choose the don't know answer when the respondent was not familiar with one of the words or how to pronounce it).

For each of the 40 pairs, I give below a table showing (in the last two lines), the proportion of the number of native and non-native speakers (excluding the — never more than two — who skipped the question altogether) who chose each of the proposed answers; the most frequent answer in each category has been highlighted in green. The first two lines of the table give, as an asterisk (‘✱’), the “expected” answer for two (somewhat idealized or stereotypical) standardized accents: English Received Pronunciation and General American Pronunciation (sadly, I do not have any reliable dictionary of Australian pronunciation at hand): the phonetic transcription used to conclude this has been shown in the last column of these lines; sometimes, a question mark has been added to indicate that notable variant pronunciations make the answers in question also predictably plausible (or plausibly predictable). I also added some comments as to why the pair was included and what it was meant to test (and why, in some cases, it was stupid of me to include it).

The poll also asked the respondent where they learned English (in hindsight, it would have been better to also ask where they were from, and, in the case of non-native respondents, what their native tongue was; this suggestion was made in the comments, but I did not wish to alter the questions once the poll had started). The distribution of answers is as follows:

  • Native respondents (77): England 15 (including 6 from London, and including 2 who did not specify beyond UK, but presumed to be from England); United States 40 (mostly from California and the Midwestern US; but a few did not disclose beyond the country); Canada 4; Australia 12; New Zealand 2; others 1 (Wales and Nigeria); no answer 3.
  • Non-native respondents (182): in overwhelming majority in France (117 answered France, possibly with a more specific place; another 9 included France as part of their answer); among the most common answers not including France were Russia (10, plus 1 including Russia), Germany (3) and a few other non English speaking EU countries (17), and various English-speaking countries (10).

In the comments below I will use expressions such as native respondents from the US as a shortcut to designate respondents who self-reported as native English speakers and who answered the question of where they learned English with a place in the US (or the US without further information).

The highly skewed number of French respondents is due to the way the poll was announced (on my blog, which is mostly in French, and Twitter feed, which is partially in French).

English vowels are, of course, a mess (see also this old entry), and there isn't even any clear and definitive answer to how many different vowels (phonemes?) English has, let alone how they should be transcribed. The “lexical sets” chosen by John C. Wells (namely, the vowels of: KIT, DRESS, TRAP, LOT, STRUT, FOOT, BATH, CLOTH, NURSE, FLEECE, FACE, PALM, THOUGHT, GOAT, GOOSE, PRICE, CHOICE, MOUTH, NEAR, SQUARE, START, NORTH, FORCE, CURE) are an attempt at forming a repertoire (but no accent has a different vowel for each set, and conversely, some may subdivide some of the sets; a lexical set like CLOTH has the same vowel as LOT in RP and the same vowel as THOUGHT in GA; vowels with a following ‘r’ are generally classified separately; and the NURSE vowel is not even a single vowel in Irish accents), so it is used in giving the phonetic key below, and in discussions. I encourage learners of English to memorize this set of words, try to keep apart those which are indeed pronounced separately in the accent(s) they target (so, probably forget about the distinction between NORTH and FORCE), and try to note, whenever encountering a difficult vowel, which lexical set it relates to.

The following phonetic key has been used in transcription; it is a sort of hybrid between the one used in Wells's own Longman Pronunciation Dictionary (with the notable difference that /ɛ/ rather than /e/ has been used for the DRESS vowel), and the one used in Wiktionary (with the notable difference that some vowels have been marked with ‘ː’ even in American where such distinction of length is dubious):

KITDRESSTRAPLOTSTRUTFOOTBATHCLOTHNURSEFLEECEFACEPALMTHOUGHTGOATGOOSEPRICECHOICEMOUTHNEARSQUARESTARTNORTHFORCECURE
RPɪɛæɒʌʊɑːɒɜːɑːɔːəʊɔɪɪəɛəɑːɔːɔːʊə
GAɪɛæɑːʌʊæɔːɝːɑːɔːɔɪɪɹɛɹɑːɹɔːɹɔːɹʊɹ

It should be noted that, despite the transcription which distinguishes them, most Americans now do not seem to separate the LOT and THOUGHT vowels (this is the cot–caught merger), and, conversely, a small handful still pronounce the NORTH and FORCE vowels differently (in which case the latter might be transcribed /oːɹ/).

Caveat: While the percentages in the tables have been computed automatically, everything else is written by hand, and, as humans are prone to making mistakes and I am exceptionally human, probably littered with mistakes of all sorts. Percentages might not sum to 100% because of rounding, of course; concerning rounding, I have rounded to the nearest integer or, in case of a tie (which occurs fairly frequently because I had 40 native respondents from the US and I often give the details for those), to the nearest even integer.

For those who wish to analyse the results themselves, the raw results are here.

warn / worn
Ident.Uncl.Dist.DKwarn / worn
RPwɔːn
GAwɔːɹn
Native 71%  9% 20%  0%
NonNat 27%  7% 62%  4%

This pair is homophonous in all English accents I know of. It was included to test the effect of spelling differences, and as a possible comparison with the farm / form question.

fairy / ferry
Ident.Uncl.Dist.DKfairy / ferry
RPˈfɛəɹi / ˈfɛɹi
GAˈfɛɹi
Native 42%  8% 51%  0%
NonNat 24% 13% 62%  1%

This pair is a test of the Mary–merry merger (merger of SQUARE and DRESS vowels before intervocalic ‘r’) which occurred in North American accents. Of the 40 native respondents reporting from the US, 70% reported identical, 12% reported unclear and 18% reported distinct for this question.

spear it / spirit
Ident.Uncl.Dist.DKspear it / spirit
RPˈspɪəɹɪt / ˈspɪɹɪt
GAˈspɪɹɪt
Native 42%  5% 53%  0%
NonNat 14%  9% 74%  3%

This pair was included as a test of the a merger of KIT and NEAR vowels before intervocalic ‘r’ (sometimes know as the mirror–nearer merger, and analogous to the Mary–merry merger discussed above) which occurred in North American accents. Of the 40 native respondents reporting from the US, 65% reported identical, 10% reported unclear and 25% reported distinct for this question.

fire / far
Ident.Uncl.Dist.DKfire / far
RP?faɪə / fɑː
GAˈfaɪɚ / fɑːɹ
Native  0%  0%100%  0%
NonNat  0%  2% 98%  0%

This pair was included as a test of vowel smoothing: it is expected that in some English accents, [faɪə] can smooth to [faə] or [fɑə] or even monophtonged to [faː] or [fɑː], which could then make it homophonous with far. Upon documentation, it seems a front vowel (closer to [a]) is to be expected in this word, and tire / tar would have been a more plausible test; see also tower / tar below.

law / lore
Ident.Uncl.Dist.DKlaw / lore
RPlɔː
GAlɔː / lɔːɹ
Native 29%  5% 66%  0%
NonNat 12%  7% 76%  5%

This is classical test of rhoticity. As expected, while 98% of the native respondents reporting from the US marked this pair as distinct (the last one as unclear), 80% of the (15) respondents from England said these were identical (the other 20% called them distinct).

I was also interested in knowing whether the non-native respondents would report the words as identical, especially given that most English teachers in France are presumably from the UK; I suspect, however, that ‘r’-dropping is not really covered in English classes in France.

ant / aunt
Ident.Uncl.Dist.DKant / aunt
RP?ænt / ɑːnt
GA?ænt
Native 39% 16% 45%  0%
NonNat 13%  9% 75%  3%

These words are distinct in RP (following the TRAP and BATH (or PALM) vowels respectively) and identical in American; there are, however, a sizable number of Americans who pronounce aunt with the PALM vowel, and there could be some variability in English accents as well. Of the 40 native respondents reporting from the US, 58% reported identical, 25% reported unclear and 18% reported distinct for this question; while of the 15 native respondents reporting from England, 73% reported distinct (leaving only three identical and one unclear).

full / fool
Ident.Uncl.Dist.DKfull / fool
RPfʊl / fuːl
GAfʊl / fuːl
Native  3%  4% 94%  0%
NonNat 24% 12% 63%  1%

This is a merger (between the FOOT and GOOSE vowels) expected to occur in Scottish accents, but as was pointed to me, the example is perhaps badly chosen given that postvocalic ‘l’ tends to alter vowel quality significantly (especially in Great-Britain); maybe look / Luke would have been better.

I was also interested to know how French respondents would do on this one, since the FOOT and GOOSE vowels seem to merge in French accents in English (in much the same way as KIT and FLEECE). Of the 117 non-native respondents reporting from France specifically, 32% reported identical, 10% reported unclear, 56% reported distinct and one (1%) not knowing.

sun / son
Ident.Uncl.Dist.DKsun / son
RPsʌn
GAsʌn
Native100%  0%  0%  0%
NonNat 27% 10% 61%  1%

I was surprised by the results of this one: as far as I can tell, sun and son are homophonous in every accent of English. (It is worth recalling that they had the same vowel in Old English and that the distinction in spelling is a historical artifact due to the way the minime script was written to avoid some ambiguities.) And I didn't expect such common words to cause so much problem. I am tempted to say that one of the lessons here is that one shouldn't expect learners of English to just pick up these things: they need to be pointed out explicitly.

horse / hoarse
Ident.Uncl.Dist.DKhorse / hoarse
RPhɔːs
GA??hɔːɹs
Native 97%  1%  1%  0%
NonNat 46% 16% 20% 18%

This is a classic merger between NORTH (horse, morning, for, short, fork, corn) and FORCE (hoarse, mourning, four=fore, sport, pork, torn) which is reported to be complete in almost every accent of English, and the distinction between these two sets can be considered mostly dead. The two native speakers who reported the words as not identical were from Yorkshire (distinct) and South Australia (unclear / varies). See also morning / mourning and for / four below.

pain / pane
Ident.Uncl.Dist.DKpain / pane
RPpeɪn
GApeɪn
Native100%  0%  0%  0%
NonNat 71% 11% 14%  4%

This merger (between earlier /ɛi/ and /ɛː/) has been complete since just after the Great Vowel Shift (the long mid mergers, around the 16th century), and people making the distinction are expected to be long dead. 😉

hire / higher
Ident.Uncl.Dist.DKhire / higher
RP?haɪə
GA?ˈhaɪɚ
Native 64% 17% 19%  0%
NonNat 69% 15% 15%  1%

The main issue here is the number of syllables: is the word analysed as a single syllable with the PRICE vowel followed by ‘r’ (a syllable which could then undergo smoothing); or is it disyllabic, having one stressed syllable with the PRICE vowel followed by a weak one with a (possibly rhoticized) schwa sound? Or is the distinction meaningless? And if not, is the disyllabic version more likely to occur in higher where it is suggested by the morphemic analysis high+er? The results are unclear and may warrant further investigation (a related issue is whether idea and I, dear are homophonous in RP).

threw / through
Ident.Uncl.Dist.DKthrew / through
RPθɹuː
GAθɹuː
Native 92%  4%  4%  0%
NonNat 61% 13% 25%  2%
luck / look
Ident.Uncl.Dist.DKluck / look
RPlʌk / lʊk
GAlʌk / lʊk
Native  3%  0% 97%  0%
NonNat  1%  0% 99%  0%

This question tests a split of Middle English short ‘u’ into the STRUT (/ʌ/, as in luck, putt, rush) and FOOT (/ʊ/, as in look, put, push) vowels; this split did not occur in Northern England (one of the two native respondents who reported these words as identical did indeed indicate North-West England as origin; the other just wrote United Kingdom).

The STRUT–FOOT distinction is thought to be unproblematic for French speakers (who rather tend to conflate FOOT with GOOSE, see above).

would / wood
Ident.Uncl.Dist.DKwould / wood
RPwʊd
GAwʊd
Native 92%  6%  1%  0%
NonNat 61% 17% 22%  0%
poor / pure
Ident.Uncl.Dist.DKpoor / pure
RPpɔː / pjʊə
GApʊɹ / pjʊɹ
Native  0%  0%100%  0%
NonNat  1%  0% 99%  1%

This is a mess, and this pair was included more or less by mistake. There are two issues here: one is the tendency for the CURE vowel to merge with the NORTH (and hence FORCE) vowel in English accents in general and perhaps even more so on the word poor, or sometimes with the NURSE vowel; the second is the possibility of yod-dropping (here yod refers to /j/), which should not occur here; so the two words are distinct, but this tells us little about the vowel, which is a mess anyway, and this question is useless. Sorry about that.

brewed / brood
Ident.Uncl.Dist.DKbrewed / brood
RPbɹuːd
GAbɹuːd
Native 83%  4% 12%  1%
NonNat 39% 17% 32% 12%
steering / stirring
Ident.Uncl.Dist.DKsteering / stirring
RPˈstɪəɹɪŋ / ˈstɜːɹɪŋ
GAˈstɪɹɪŋ / ˈstɝːɹɪŋ
Native  0%  1% 99%  0%
NonNat 15% 10% 71%  4%

This is a fake test (a kind of trap, if you will) against the mirror–nearer merger mentioned above, as non-natives may fail to realize that stirring has the NURSE vowel (not the KIT vowel which may be merged with NEAR). I'm not sure there's anything intelligent to conclude here.

shed / shared
Ident.Uncl.Dist.DKshed / shared
RPʃɛd / ʃɛəd
GAʃɛd / ʃɛɹd
Native  0%  1% 99%  0%
NonNat  4%  4% 91%  1%

The two words should, of course, be unambiguously different in rhotic accents; I thought some speakers with non-rhotic accents might perhaps fail to note the difference (even if they were pronouncing it themselves). This was included as a baseline against which to compare the fairy / ferry question, but it appears to have been useless as such. The one native respondent who reported the distinction as unclear was from New Zealand.

morning / mourning
Ident.Uncl.Dist.DKmorning / mourning
RP?ˈmɔːnɪŋ
GA??ˈmɔːɹnɪŋ
Native 86%  6%  8%  0%
NonNat 27% 16% 51%  5%

Compare with horse / hoarse above and for / four below. Here, three (8%) of the 40 native respondents from the US reported the distinction as unclear, none as distinct; the six native respondents who reported the words as distinct were four from the UK, one from Australia, and one from an unspecified location.

tower / tire
Ident.Uncl.Dist.DKtower / tire
RP?taʊə / taɪə
GAˈtaʊɚ / ˈtaɪɚ
Native  0%  0%100%  0%
NonNat  1%  0% 98%  1%

I thought that vowel smoothing (see above) might sometimes make these words homophonous as [taə] or [tɑə].

farm / form
Ident.Uncl.Dist.DKfarm / form
RPfɑːm / fɔːm
GAfɑːɹm / fɔːɹm
Native  0%  0%100%  0%
NonNat  1%  2% 97%  0%

This was mostly included as a comparison baseline for the warn / worn question for non-native speakers.

sat / set
Ident.Uncl.Dist.DKsat / set
RPsæt / sɛt
GAsæt / sɛt
Native  0%  0%100%  0%
NonNat  1%  4% 94%  1%

This was included because German speakers seem to have problems distinguishing the DRESS and TRAP vowels. But there were few responses from Germany, and the only two respondents who reported the words as identical were from France and Finland.

dolly / Dali
Ident.Uncl.Dist.DKdolly / Dali
RPˈdɒli / ˈdɑːli
GAˈdɑːli
Native 23%  8% 66%  3%
NonNat  1%  7% 75% 18%

The LOT vowel is identical to the PALM vowel in American accents (this is the father–bother merger); since the PALM vowel is rare, it is not easy to give minimal pair examples of this: maybe it would have been better to ask about [f]ather / [b]other, because the pronunciation of the foreign name Dali is, of course, of little value as a reference. Of the 40 native respondents reporting from the US, 42% reported identical, 12% reported unclear and 45% reported distinct for this question; the 15 native respondents from England all reported the two words as distinct.

hit / heat
Ident.Uncl.Dist.DKhit / heat
RPhɪt / hiːt
GAhɪt / hiːt
Native  0%  0%100%  0%
NonNat 15%  7% 78%  0%

French speakers (among others) have considerable difficulty keeping the KIT and FLEECE vowels separate. Of course, whether they claim to hear a difference and whether they actually do pronounce one are different matters. Here, of the 117 non-native respondents reporting from France specifically, 14% reported identical, 9% reported unclear and 77% reported distinct.

bury / berry
Ident.Uncl.Dist.DKbury / berry
RPˈbɛɹi
GAˈbɛɹi
Native 75%  8% 17%  0%
NonNat 20%  7% 70%  3%

The two words are expected to be homophonous, as bury unexpectedly has the DRESS vowel. I know that there are exceptions, though, because my own father (who grew up mainly in Ontario, Canada) pronounces it with the NURSE vowel. In this poll, of the 40 native respondents reporting from the US, 70% reported identical, 8% reported unclear and 22% reported distinct for this question (this does not tell us, of course, whether they use the NURSE vowel or something else, or were simply misled by the spelling).

putt / put
Ident.Uncl.Dist.DKputt / put
RPpʌt / pʊt
GApʌt / pʊt
Native  8%  0% 92%  0%
NonNat 30%  9% 38% 23%

This should be compared with luck / look above as the distinction should be the same (STRUT–FOOT). The fact that a considerably larger number of non-native speakers reported the words as identical suggests that they take clues from the spelling.

nose / knows
Ident.Uncl.Dist.DKnose / knows
RPnəʊz
GAnoʊz
Native 95%  0%  5%  0%
NonNat 71% 13% 16%  0%
tower / tar
Ident.Uncl.Dist.DKtower / tar
RP?taʊə / tɑː
GAˈtaʊɚ / tɑːɹ
Native  1%  0% 99%  0%
NonNat  1%  4% 87%  8%

Yet another test of smoothing (there are too many of these): see above.

earn / urn
Ident.Uncl.Dist.DKearn / urn
RPɜːn
GAɝːn
Native 91%  3%  6%  0%
NonNat 58%  9% 20% 13%

Both words should have the NURSE vowel. I expect that Irish accents may tell the two apart, but my poll does not seem to have gotten any responses from Ireland. The five native respondents who reported the words as distinct, and the two who reported them as unclear, were all from North America (plus one who did not report a location).

[h]urry / [f]urry
Ident.Uncl.Dist.DK[h]urry / [f]urry
RPˈ[h]ʌɹi / ˈ[f]ɜːɹi /
GAˈ[h]ɝːɹi / ˈ[f]ɝːɹi
Native 56%  1% 43%  0%
NonNat 66%  6% 21%  6%

This merger between the STRUT and NURSE vowels before an intervocalic ‘r’ occurs in North American accents (and I expect, others as well). Of the 40 native respondents reporting from the US, 90% reported identical, 2% reported unclear and 8% reported distinct for this question; while of the 15 native respondents reporting from England, all reported the words as distinct.

[n]earer / [m]irror
Ident.Uncl.Dist.DK[n]earer / [m]irror
RPˈ[n]ɪəɹə / ˈ[m]ɪɹə
GAˈ[n]ɪɹɚ / ˈ[m]ɪɹɚ
Native 48%  8% 44%  0%
NonNat 19% 13% 64%  4%

Compare with spear it / spirit above. Of the 40 native respondents reporting from the US, 75% reported identical, 8% reported unclear and 18% reported distinct for this question; while of the 15 native respondents reporting from England, all but one (93%) reported the words as distinct (and the last one as unclear).

stow / store
Ident.Uncl.Dist.DKstow / store
RPstəʊ / stɔː
GAstoʊ / stɔːɹ
Native  0%  0%100%  0%
NonNat  3%  4% 87%  6%

This was a test to see if non-native speakers, who might have learned about ‘r’-dropping, were led to conclude that the two words would sound identical. Not a very interesting test.

poor / pour
Ident.Uncl.Dist.DKpoor / pour
RP?pɔː
GA?pʊɹ / pɔːɹ
Native 70%  9% 21%  0%
NonNat 55% 14% 28%  3%

The word poor takes the CURE vowel, which has a tendency for to merge with the NORTH (and hence FORCE) vowel especially in England; the word pour takes the NORTH vowel (or perhaps FORCE, but the distinction has become essentially non-existent, see above). So I expected a certain amount of confusion. I am slightly surprised, however, to see that the percentage of respondents who report the words as identical is the same (67%) among natives from England as from the US.

hairy / Harry
Ident.Uncl.Dist.DKhairy / Harry
RPˈhɛəɹi / ˈhæɹi
GA??ˈhɛɹi / ˈhæɹi
Native 43%  4% 53%  0%
NonNat 11%  9% 79%  1%

This pair is a test of the (Mary=merry)–marry merger (merger of the already merged SQUARE and DRESS vowels with TRAP before intervocalic ‘r’) which occurred in some North American accents. Of the 40 native respondents reporting from the US, 72% reported identical, 5% reported unclear and 22% reported distinct for this question; while of the 15 native respondents reporting from England, all reported the words as distinct.

fir / fur
Ident.Uncl.Dist.DKfir / fur
RPfɜː
GAfɝː
Native 92%  4%  4%  0%
NonNat 36%  9% 27% 28%

Compare with earn / urn above. Both words should have the NURSE vowel. Again, I expect that Irish accents may tell the two apart, but my poll does not seem to have gotten any responses from Ireland. Three native respondents reported the words as distinct, one from North-West England, one did not specify beyond UK, and one did not specify at all.

for / four
Ident.Uncl.Dist.DKfor / four
RPfɔː
GA??fɔːɹ
Native 88%  6%  5%  0%
NonNat 52% 16% 32%  1%

Compare with horse / hoarse and morning / mourning above. Here, three (8%) of the 40 native respondents from the US reported the distinction as unclear, two (5%) as distinct; the four native respondents who reported the words as distinct were two from the UK and two from the US.

surely / Shirley
Ident.Uncl.Dist.DKsurely / Shirley
RPˈʃɔːli / ˈʃɜːli
GA?ˈʃʊɹli / ˈʃɝːli
Native 42% 12% 47%  0%
NonNat 16% 12% 67%  4%

The (tonic) vowel in surely seems to be either that of CURE, which has a tendency for to merge with the NORTH (and hence FORCE) vowel, or, at least in the US, that of NURSE. The (tonic) vowel in Shirley is unambiguously that NURSE. Of the 40 native respondents reporting from the US, 65% reported identical, 15% reported unclear and 20% reported distinct for this question.

cot / caught
Ident.Uncl.Dist.DKcot / caught
RPkɒt / kɔːt
GA??kɑːt / kɔːt
Native 29%  5% 66%  0%
NonNat 20% 10% 64%  7%

This is a merger occurring in many areas of North America (broadly speaking, much of Canada and the Western United States). Of the 40 native respondents reporting from the US, 42% reported identical, 10% reported unclear and 48% reported distinct for this question; while of the 15 native respondents reporting from England, all reported the words as distinct.

meet / meat
Ident.Uncl.Dist.DKmeet / meat
RPmiːt
GAmiːt
Native100%  0%  0%  0%
NonNat 77% 11% 11%  1%

This is the FLEECE merger, which took place after the Great Vowel Shift, around the 17th century, between the /iː/ and /eː/ vowels resulting from the Great Vowel Shift (from earlier /eː/ and /ɛː/ vowels). This merger is reportedly not complete in some parts of Northern England, but this does not show up on this poll.

cap / cup
Ident.Uncl.Dist.DKcap / cup
RPkæp / kʌp
GAkæp / kʌp
Native  0%  0%100%  0%
NonNat  3%  5% 90%  2%

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(mardi)

Le monde vraiment kafkaïen des services d'autopartage, et réflexions autour

Je publie deux entrées aujourd'hui, ce que je fais rarement, parce que là je craque vraiment. Cette entrée fait suite à celle-ci, mais je vais de toute façon refaire le point : j'y racontais que j'avais voulu tester (notamment pour éviter d'utiliser la tuture du poussinet) différents systèmes de location de voitures en libre-service à Paris : Moov'in, Free2Move, Car2go, Ubeeqo et possiblement d'autres (j'avais même commencé un petit tableau récapitulatif), avec un succès mitigé. La situation a considérablement empiré depuis, et ça vaut la peine de raconter, parce que c'est tellement kafkaïen que ça en devient drôle, et je pense qu'il y a une morale à tirer de cette histoire au-delà de la problématique de la location de voitures. (Sautez les items suivants si le détail de mes aventures ne vous intéresse pas et que vous voulez juste la morale de l'histoire.)

  • Le seul que j'ai vraiment pu essayer pour l'instant, c'est Moov'in. L'application Android est épouvantable, mais les voitures ne sont pas mal (c'est ce que je raconte un peu en détails dans l'autre entrée). Seulement, comme j'utilise des cartes de crédit à usage unique (numéros générés en ligne par le site de ma banque), j'ai généré un numéro par location, et au bout de trois l'application ne permet plus d'en ajouter ni d'en supprimer : je ne peux donc plus rien faire. Je pensais qu'un simple appel au service client débloquerait très vite cette situation, mais que non ! J'ai contacté le service client par mail, qui a commencé par ne pas répondre ; après plusieurs relances (et un coup de fil qui m'a dit d'envoyer un mail, ce que j'avais déjà fait), on a fini par me dire que ma demande était transmise au service concerné, et depuis, plus rien, malgré de nouvelles relances. Apparemment, supprimer des cartes de crédit est une opération tellement compliquée qu'en une semaine ils n'y arrivent pas. Donc, bref, je ne peux plus utiliser Moov'in jusqu'à nouvel ordre. [Xref Twitter : ici.]
  • Du côté de Free2Move, c'est un peu plus compliqué, il y a une application agrégatrice de plusieurs services de location (de voitures, scooters, trotinettes, etc. ; y compris les autres services de location dont je parle ici) parmi lesquels Free2Move semble jouer un rôle plus central. J'installe l'application, je photographie mon permis de conduire, l'application me dit que la validation prendra quelques minutes, rien ne se passe, quelques minutes plus tard elle me propose à nouveau de photographier mon permis, bref, une boucle infinie. Le week-end passé, je contacte le service client, qui m'explique que la photo sur mon permis est trop pâle (c'est vrai : je suis vraiment fantomatique, on devine à peine ma silhouette ; pourtant, cette photo a été prise en numérique par un photographe professionnel qui devrait savoir s'y prendre). Admettons, mais j'aurais au moins dû recevoir un message d'erreur m'expliquant la situation. Enfin, le service client valide manuellement le scan de mon permis. Mais plus tard je reçois un autre mail m'informant que je ne remplis pas les conditions d'éligibilité : en effet, Free2Move exige deux/trois ans d'ancienneté sur le permis (c'est-à-dire, de ne pas être en période probatoire). Que du temps perdu, donc. [Xref Twitter : ici, et ].
  • Du côté de Car2go, les choses sont encore différentes : l'application refusait de photographier mon permis, et j'ai compris que c'était parce que mon téléphone était rooté (et ce n'est peut-être même pas volontaire de la part de Car2go, c'est lié à l'utilisation d'un machin appelé Jumio — ceci dit, c'est le même Jumio qui sert à Free2Move et Free2Move n'avait pas ce problème, mais bon). Je me suis acheté un smartphone Android premier prix (un Nokia 1 Plus, c'est d'ailleurs vraiment épouvantable) pour pouvoir essayer quand même : il m'a laissé photographier mon permis, m'a demandé de prendre un selfie (ça a été très compliqué parce qu'il n'était jamais content de la qualité) et a envoyé les données au serveur. Peu après, je reçois un mail m'informant que : Nous avons bien reçu la photo du permis que vous avez soumis le 27.08.2019 17:17 malheureusement des problèmes sont survenus lors de son traitement : Les photos sont de mauvaise qualité ou floues — probablement pour la même raison que chez Free2Move, c'est-à-dire que la photo sur mon permis est extrêmement pâle. Bon, le mail en question laissait un espoir : Si vous ne parvenez pas à valider votre permis de conduire à l'aide de l'appli, envoyez-nous un e-mail <gnagnagna> ; ce que j'ai fait, et on va voir si ça réagit, mais pour l'instant rien, et je commence à ne plus y croire du tout. [Xref Twitter : ici et .]

Bilan : voici les cases qu'il ne faut pas cocher si on veut utiliser ces services d'autopartage, et que j'ai le malheur de cocher toutes :

  • être titulaire d'un permis probatoire (jeune conducteur, hum, je ne sais pas si jeune me décrit bien),
  • avoir une photo trop pâle (ou, je suppose, trop foncée, trop floue, etc.) sur son permis,
  • utiliser des numéros de cartes bancaires à usage unique,
  • avoir un téléphone Android rooté.

Je joue vraiment de malchance de tomber dans tout ça à la fois. Et qu'en même temps la tuture du poussinet n'ait même pas le droit de circuler parce qu'il y a un pic de pollution à Paris (enfin, ça ce n'est pas tellement une coïncidence, c'est surtout pour ça que j'insiste tellement en ce moment).

Maintenant ça peut sembler anecdotique de refuser les gens qui cochent des cases comme ça, mais il me semble que ça révèle, en fait, des problèmes vrais et profonds :

  • Les titulaires des permis probatoires n'ont pas le droit de louer ? Si le but est de diminuer la circulation automobile, d'encourager les gens à ne pas avoir de voiture personnelle, par exemple pour diminuer les émissions de CO₂, ce n'est vraiment pas malin : le moment où les gens vont acheter une voiture, c'est, justement, typiquement, juste après avoir passé leur permis ; donc si on veut les inciter à ne pas en acheter, il faut les fidéliser à ce moment-là. (Les entrepreneurs privés qui font tourner ces services n'ont, bien sûr, rien à faire de telles considérations, mais ce que je dis c'est que les pouvoirs publics, à commencer par la Mairie de Paris, devraient faire pression, avant de leur accorder des facilités sur stationnement en surface, sur le fait qu'ils tiennent compte de ces facteurs.)
  • Le problème avec la photo pâle sur le permis, c'est sûrement anecdotique ? En fait, je suis sûr que non : ça sent plein le nez l'application qui va aussi poser énormément de problèmes avec tous ceux qui ont la peau trop foncée, parce que le truc stupide qui analyse la photo va trouver que ça manque de contraste. Dans mon cas ça manque de contraste pas tellement parce que j'ai la peau très claire mais surtout parce que je n'ai pas eu de chance avec le photographe, ou avec l'Agence nationale des titres sécurisés, ou je ne sais pas comment je me suis retrouvé avec une photo si pâle ; mais je sais qu'il y a plein de gens qui ont des photos de pièces d'identité qui manquent de contraste parce qu'ils ont la peau sombre, et je suis sûr que les développeurs qui ont écrit et testé la vérification des photos par l'application n'ont pas trop dû penser à eux. (Oui, il y a un vrai problème de racisme par technologie interposée dans tout ce qui est reconnaissance faciale ou biométrie.)
  • Les cartes bancaires à usage unique ? D'accord, là je l'ai un petit peu plus cherché, et la faute a l'air partiellement du côté de ma banque Fortuneo (les cartes générées pour « usage unique » devraient pouvoir resservir tant que je reste en-dessous du plafond de paiement ; mais ce qui a l'air de se passer est que Moov'in fait une demande d'autorisation pour la caution, que cette autorisation expire, et que Moov'in essaye d'en faire une deuxième qui échoue parce que Fortuneo ne décompte pas l'expiration de l'autorisation dans le montant tiré de la carte — enfin, quelque chose de ce genre). Mais si on veut éviter tous les désastres de numéros de cartes bancaires qui fuitent en masse suite à des problèmes de sécurité (et les externalités qui vont avec), c'est une attitude vertueuse, et qu'il faut encourager, que de faire usage de numéros à usage unique.
  • Le téléphone rooté ? Là aussi, on peut me « reprocher » de vouloir garder un minimum de propriété et de contrôle sur des objets qui m'appartiennent, comme mon téléphone, plutôt qu'accepter un contrôle total de Google dessus. Mais il y a une problématique annexe : mon téléphone est rooté pas juste parce que je veux qu'il le soit, mais parce que j'utilise une version communautaire d'Android, LineageOS, qui a eu le bon goût de supporter ce téléphone un peu plus longtemps que le constructeur. Là aussi, c'est quelque chose qu'il faudrait encourager, parce que la sécurité est souvent moins pourrie et plus durable chez ces versions communautaires que que chez le constructeur d'origine qui n'a aucun intérêt à gérer le support pour les anciens modèles (cf. ce que je racontais ici) ; or la multiplication des problèmes de sécurité sur les téléphones et autres gadgets en circulation a des externalités énormes pour la société dans son ensemble.

Bref, mon histoire de location de voitures est peut-être anecdotique, mais cette anecdote fait ressortir certains des maux de notre société actuelle qui ne sont pas si anecdotiques que ça.

Je garde un petit espoir que Moov'in finisse par se réveiller et fasse quelque chose avec mes cartes bancaires, et/ou que Car2go accepte de valider à la main mon permis (dont je leur ai envoyé des scans de bonne qualité ainsi que ceux de ma carte d'identité), mais je me demande si je ne vais pas finir par aller (en transports en commun…) chez mes parents pour demander maman, est-ce que je peux emprunter ta voiture pour m'exercer à conduire ?, ce qui est quand même incroyablement ironique alors que mon copain a deux voitures et que j'ai tenté de m'inscrire à trois services de location différents.

Mise à jour : Car2go s'est réveillé et prétend m'avoir inscrit à leur service. Encore faut-il que je vérifie si ça marche effectivement ! • () Ça marche ! J'ai réussi à faire une petite location pour tester le système. Moralité : pour ce qui est de Car2go, il aura suffi de trouver un téléphone non-rooté, photographier le permis avec, prendre douze mille selfies avant que l'application soit contente, attendre un mail qui dit que la photo du permis est floue, écrire au service client pour demander qu'ils le valident manuellement (scans à l'appui), et attendre leur réponse (assez rapide il est vrai).

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(mardi)

Merci de ne pas faire dire n'importe quoi à Gödel !

Je m'étonne de ne pas trouver d'endroit où je me serais déjà plaint à ce sujet sur ce blog. Peut-être que je sais mal chercher et qu'un petit gnome serviable va me déterrer ça, mais même si j'ai déjà ranté à ce sujet, ça ne fait pas de mal de me répéter, après tout, radoter est un de mes super-pouvoirs :

Le théorème d'incomplétude de Gödel est sans doute le théorème mathématique le plus abusé par les non-mathématiciens. Cela tient certainement au fait qu'on peut en donner des versions dangereusement approximatives et alléchamment sensationnelles comme on ne pourra jamais tout prouver à partir desquelles il est tentant de faire un pas vers la métaphysique pour tirer des conclusions encore plus fantabuleuses. Je crois avoir vu passer des tentatives d'invoquer ce théorème pour prouver :

  • l'inexistence de Dieu (sur l'air de Gödel assure qu'on ne peut jamais tout savoir, or Dieu est censé être omniscient, donc Dieu n'existe pas),
  • l'existence de Dieu (sur l'air de Gödel assure que la logique et le raisonnement humains ne peuvent pas arriver à toute vérité, donc la vérité est au-delà de l'humain, et c'est qu'elle est divine ; ça me fait penser à cet extrait du film Ridicule)[#],
  • la supériorité de l'humain sur la machine (sur l'air de Gödel montre qu'on ne peut pas mécaniquement arriver à la vérité, mais l'intuition humaine arrive à voir que l'énoncé de Gödel est vrai, c'est donc qu'elle est supérieure à la machine),
  • l'existence de la conscience (je ne sais plus les détails, mais ça devait recouper le raisonnement précédent),
  • l'inexistence de la conscience,
  • que la vérité est inaccessible au seul raisonnement, ou inaccessible tout court,
  • que la quête d'une théorie ultime de la physique est futile,
  • etc.

[#] Une ironie supplémentaire dans l'invocation du théorème d'incomplétude de Gödel pour argumenter pour l'existence de Dieu, c'est que Gödel lui-même a inventé une « preuve » de l'existence de Dieu (ou plus exactement, une formalisation en logique modale de l'argument ontologique de Saint Anselme). Cette preuve ressemble plus à une blague qu'à un argument sérieux, en fait (Gödel introduit une série d'axiomes plus hasardeux les uns que les autres, et dont on sait maintenant qu'ils sont, en fait, sinon contradictoires, au moins amenant des conclusions complètement délirantes, et il en déduit l'existence d'un truc vérifiant la définition de Dieu), et il n'est pas clair si Gödel lui-même la prenait au sérieux. Enfin, bref.

Tous ces raisonnements sont bien sûr du pur pipo. Plus généralement, toute tentative pour donner un sens philosophique (au-delà de la philosophie des mathématiques, bien sûr : métaphysique, théologique, ou même épistémologique si on s'éloigne des mathématiques) au théorème d'incomplétude de Gödel doit être considérée comme hautement suspecte.

Ce que dit le théorème précisément, je ne vais pas le rappeler ici, je l'ai expliqué notamment ici et , avec quel succès je ne sais pas, mais en tout cas ce n'est pas mon propos ici : mon propos est que ce théorème est un énoncé technique sur la logique du premier ordre, et que toute tentative pour le faire sortir de son cadre technique est certainement une arnaque.

Même si on ne comprend pas ce que ceci signifie, peu importe : le théorème d'incomplétude affirme que

  • tout système formel en logique du premier ordre
  • qui soit récursivement (= calculablement) axiomatisé
  • et qui contient (un fragment suffisant de) l'arithmétique

ne peut pas être à la fois consistant [← anglicisme pratique pour cohérent] et complet, i.e., s'il ne prouve jamais simultanément P et ¬P (:= la négation de P), alors il y a un P pour lequel il ne prouve aucun des deux.

Ce que je veux souligner là, c'est qu'il y a des hypothèses techniques (essentiellement trois, celles que je viens de lister), et que si on omet ces hypothèses, on est probablement en train de dire des bêtises.

Plus exactement, ce que j'ai cité est plutôt le théorème d'incomplétude de Gödel-Rosser. Le théorème d'incomplétude de Gödel, ce serait que tout système formel en logique du premier ordre qui soit récursivement axiomatisé et qui contient (un fragment suffisant de) l'arithmétique ne peut pas être à la fois ω-consistant et complet, mais l'ω-consistance est une hypothèse pénible à expliquer (autant supposer le système arithmétiquement vrai, à ce compte-là) et je ne veux pas chercher des noises à ceux qui ne feraient pas la différence entre Gödel et Gödel-Rosser. (Enfin, si on veut ergoter, le théorème d'incomplétude de Gödel, il dit : Zu jeder ω-widerspruchsfreien rekursiven Klasse ϰ von Formeln gibt es rekursive Klassenzeichen r, so daß weder v Gen r noch Neg (v Gen r) zu Flg(ϰ) gehört (wobei v die freie Variable aus r ist) — et j'avoue que j'ai beau connaître l'allemand, avoir lu l'article par le passé, et avoir une bonne idée de ce que c'est censé vouloir dire, ce n'est pas super clair pour autant pour moi. Mais je pense qu'il est raisonnable de qualifier l'énoncé ci-dessus de théorème d'incomplétude de Gödel.)

L'absence de mention de ces trois hypothèses doit être un drapeau rouge à double titre. D'abord, que le raisonnement est suspect (si on invoque un théorème sans vérifier ses hypothèses, alors que celles-ci sont indispensables, c'est sans doute que le raisonnement est incorrect — bien sûr il peut arriver qu'on ne le dise pas explicitement parce que la satisfaction de telle ou telle hypothèse est évidente et se passe de commentaire, mais dans le cas présent, j'ai du mal à imaginer que ce soit possible). Ensuite, que la personne qui tient le raisonnement ne comprend probablement pas bien le théorème qu'elle prétend appliquer si elle n'en connaît pas les hypothèses exact et le sens de celles-ci. Un autre signe à cet égard est d'ailleurs quand on parle du théorème de Gödel comme s'il n'y en avait qu'un (alors que, sans aller chercher loin, Gödel a aussi pondu un théorème de complétude qui très superficiellement et mal interprété pourrait avoir l'air de dire exactement le contraire du théorème d'incomplétude) ; ceci dit, il ne faut pas non plus accorder trop de valeur à ce signe parce que beaucoup de mathématiciens tout à fait sérieux sont susceptibles de parler du théorème de Gödel (ou d'autres auteurs : je parle régulièrement du théorème d'Euler — pour l'affirmation que aφ(m)≡1 (mod m) si a est premier à m — alors qu'Euler a démontré des milliers de théorèmes).

Bref, si on prétend appliquer le théorème d'incomplétude en philosophie, il va falloir donner un sens au fait qu'on est en logique du premier ordre, qu'on est en présence d'une axiomatisation récursive, et qu'on contient l'arithmétique. Autant dire que ce n'est pas gagné. (Voici un exemple de quelqu'un dont je trouve qu'il fait dire n'importe quoi à Gödel, et un bout de discussion avec l'auteur sur Twitter. Même si c'est lui le déclencheur de la présente entrée, je ne cherche pas à le pointer du doigt comme particulièrement pire que les autres, c'est un cas plutôt typique.)

Et il faut se rappeler que les énoncés indécidables dont Gödel garantit l'existence sont eux-mêmes des énoncés arithmétiques : là aussi, si on prétend en tirer des conséquences sur l'impossibilité de bien connaître, disons, le monde physique qui nous entoure, on est sans doute en train d'arnaquer le lecteur.

Mais peut-être une raison encore plus profonde de se méfier des invocations du théorème d'incomplétude en-dehors de son cadre technique, c'est que ce théorème est essentiellement un jeu de langage : sa preuve est quasiment triviale, il s'agit juste de construire l'énoncé cet énoncé n'est pas démontrable et d'en explorer les conséquences : le génie de Gödel est dans la réalisation technique du fait qu'on peut construire un tel énoncé en suivant les règles de la logique du premier ordre (qui ne permettent pas prima facie à un énoncé de faire référence à lui-même, ni de parler de démontrabilité), mais une fois cette construction admise, la démonstration est très simple ; du coup, si on cherche à appliquer le théorème de Gödel dans un autre contexte, on devrait pouvoir dérouler la démonstration, et quand on le fait, on devrait pouvoir voir s'il en sort un raisonnement qui tient debout ou pas. Ainsi, si quelqu'un prétend invoquer le théorème de Gödel dans un raisonnement en-dehors des mathématiques, essayez de vous rappeler que l'énoncé indécidable dont il affirme l'existence est simplement la phrase je ne suis pas prouvable et voyez si le raisonnement a l'air de se tenir : très souvent il apparaîtra comme simplement ridicule.

Il est probablement incorrect de voir le théorème d'incomplétude de Gödel comme une limitation sur le raisonnement : comme je le faisais remarquer ici (en reprenant une remarque d'un livre de Torkel Franzén que je vais citer de nouveau ci-dessous), le (second) théorème d'incomplétude n'interdit pas seulement à une théorie cohérente (en logique du premier ordre, récursivement axiomatisée et contenant l'arithmétique) de démontrer sa propre cohérence, mais elle lui interdit tout autant de postuler sa propre cohérence : et quand on regarde les choses sous cet angle, beaucoup de prétendus corollaires philosophiques de ce théorème deviennent simplement absurdes.

En fait, si je prends l'affirmation suivante (cf. ici) :

Douglas Hofstadter ne peut pas se convaincre de la vérité de cette phrase.

— elle a la propriété amusante que Douglas Hofstadter ne peut pas se convaincre de sa vérité alors que celle-ci est évidente pour toute autre personne au monde. Est-ce que ce petit jeu de langage nous révèle quelque chose de profond sur Douglas Hofstadter ? Non, certainement pas. Penser que le théorème de Gödel nous apprendra quelque chose de profond sur le monde qui nous entoure, ou sur la puissance de l'esprit, est à peu près du même acabit que de penser que la phrase ci-dessus nous révèle quelque chose de profond sur Douglas Hofstadter. (Ou qu'en remplaçant Douglas Hofstadter par Dieu on démontre l'inexistence de Dieu.) Le théorème de Gödel est subtil et intéressant, mais ce qui est subtil et intéressant, c'est qu'il arrive à faire marcher ce genre de petit jeu de langage dans un cadre extrêmement précis et rigoureux, et sous des hypothèses bien précises, et si on cherche à agiter les mains autour, on n'obtient que des sornettes.

Je mentionne Hofstadter parce que Hofstadter est l'auteur d'un célèbre livre de vulgarisation (que j'adore, auquel je dois une bonne partie de mon intérêt pour les mathématiques ou au moins la logique, et dans lequel j'ai d'ailleurs piqué l'idée de la phrase ci-dessus !) où le théorème de Gödel occupe une place centrale — ou en fait, surtout, l'idée de l'auto-référence dans les œuvres de Kurt Gödel, M. C. Escher et J. S. Bach. Hofstadter comprend très bien le théorème de Gödel, et l'explique sans pipoter, mais il passe son temps à s'approcher dangereusement près de la falaise où on tombe en disant des bêtises et à jouer avec (et des gens l'ont accusé d'être tombé). Je pense que ce qui retient Hofstadter du bon côté de la falaise, c'est qu'il ne cherche jamais vraiment à appliquer le théorème de Gödel mais à en chercher des analogies : voilà qui est beaucoup plus sensé et beaucoup plus légitime. Cela me fait penser à ce que j'écrivais ici sur le rôle des sciences pures (si je pense que chercher à appliquer le théorème de Gödel en-dehors des mathématiques sera presque sûrement une sottise, chercher à s'inspirer des idées de la preuve de ce théorème, notamment l'auto-référence et l'auto-reproduction, est possiblement fécond ; j'espère d'ailleurs que ma petite page sur les quines, où comment écrire des programmes qui s'impriment eux-mêmes, laquelle a acquis une petite célébrité, l'illustre assez bien, et que la comparaison très hofstadterienne que je fais avec les introns et exons du génome n'est pas trop abusée).

Je pense néanmoins que ce livre, que je tiens en très haute estime, peut être une influence dangereuse : parce que tout le monde n'a pas le talent de Hofstadter pour jongler avec les concepts, et ce n'est pas parce qu'on voit quelqu'un sur YouTube faire du monocycle sur le bord d'une falaise qu'il n'est pas dangereux de s'en inspirer (en tout cas pour en tirer des conclusions scientifiques — s'il s'agit de faire des œuvres d'art auto-référentes c'est sans doute moins risqué !). Hofstadter ne dit pas de bêtises, mais il peut inciter à en dire, tellement il fait sembler facile sa fugue métaphorique sur les esprits et les machines inspirée de Lewis Carroll.

Mais si on cherche un livre de vulgarisation sur le théorème d'incomplétude de Gödel qui ne part pas dans tous les sens et ne commence pas à multiplier les comparaisons avec la musique, les arts graphiques, l'informatique, la biologie moléculaire, les sciences cognitives, Zénon d'Élée, la récursion dans les Mille et Une Nuits et que sais-je encore, — si on cherche un livre différent, donc, — il y a celui de Torkel Franzén, Gödel's Theorem: An Incomplete Guide to Its Use and Abuse (2005), qui est tout à fait dans l'esprit de la présente entrée, il ne se contente pas d'expliquer ce que le théorème dit, il passe aussi beaucoup de temps à dénoncer les abus de ce théorème, bref, à expliquer ce qu'il ne dit pas.

Maintenant, si on veut absolument tirer des conséquences extra-mathématiques de Gödel, je pense que la version par Turing est moins dangereuse (voir cette entrée pour une explication technique d'une variante forte de cette version). Je ne suis pas spécialiste d'histoire des sciences, mais il me semble que c'était largement la motivation de Turing en développant la notion de machine de Turing et le concept de calculabilité et du problème de l'arrêt, que de rendre plus explicite la preuve du théorème de Gödel. Le fait qu'aucun procédé mécanique (finitiste, i.e., algorithmique ; ou même, si on croit une forme de la thèse de Church-Turing « physique », aucun procédé physiquement réalisable dans cet Univers) ne permette de résoudre de façon certaine en temps fini certains problèmes arithmétiquement bien définis, et notamment celui de décider la vérité des énoncés arithmétiques ou même seulement leur démontrabilité, ou encore quantité d'autres, est peut-être quelque chose dont on peut tirer des conséquences métaphysiques sensées : en tout cas, ça me semble plus plausible s'agissant de procédés de calculs que de logique du premier ordre (où on butera inévitablement sur l'application de cette notion technique).

Si je me permets de mettre un peu mon chapeau de crackpot fasciné par les ordinaux, il y a peut-être aussi quelque chose à tirer, au-delà des mathématiques, de la notion d'ordinaux de preuve. Disons en gros la chose suivante : partons d'un système T, disons l'arithmétique de Peano (PA), dont on pense qu'elle est vraie (décrit correctement les entiers naturels) et, en particulier, cohérente : Gödel assure que bien que T soit cohérente, elle ne peut pas prouver l'énoncé arithmétique Consis(T) qui affirme justement qu'elle est cohérente ; ceci nous donne une nouvelle théorie T₁ := T + Consis(T) qui ajoute à T l'affirmation (indémontrable dans T elle-même, mais néanmoins vraie) qu'elle est cohérente : on pense toujours que cette théorie est vraie, et en particulier cohérente, donc le même raisonnement s'applique et fournit une théorie T₂ := T₁ + Consis(T₁) = T + Consis(T+Consis(T)) dont on pense encore qu'elle est vraie, « et ainsi de suite ». Cette idée est parfois invoquée pour « justifier » que l'intuition humaine est plus puissante que la logique formelle parce qu'elle est capable de produire une longue succession d'axiomes, dont elle conçoit la vérité, et de systèmes formels associés, alors que chacun de ces systèmes est limité par le théorème d'incomplétude : franchement, cette idée est bidon, c'est essentiellement quelle est la théorie T la plus puissante que tu peux imaginer et qui dit vrai ? moi je fais mieux que toi en imaginant T + Consis(T), qui revient à quel est l'ordinal α le plus grand que tu peux décrire ? moi je fais mieux que toi en décrivant α+1, ça ne dit absolument rien sur la puissance de raisonnement de celui qui tient ce discours. Mais justement quel est le rapport avec les ordinaux ? Quand j'ai écrit et ainsi de suite ci-dessus, on a naturellement envie de dérouler la construction de Tα sur les ordinaux (par exemple, Tω serait obtenue en ajoutant à T tous les axiomes Consis(Tn) pour n∈ℕ, qu'on a séparément reconnus comme vrais, puis Tω+1 := Tω + Consis(Tω), etc.). En fait, il y a des subtilités : Tα ne dépend pas que de α mais de la manière dont α est décrit ; mais si on me permet de cacher de la poussière sous le tapis (beaucoup beaucoup de poussière, en fait) et de dire des choses qui ne sont que très grossièrement vraies voire pas franchement vraies du tout, le problème de produire des théories puissantes et dont on pense qu'elles sont arithmétiquement vraies est celui, en fait, de produire des grands ordinaux α jusqu'auxquels itérer le procédé, ces ordinaux étant essentiellement (modulo beaucoup de poussière) les ordinaux de preuve des théories en question : si on itère jusqu'à un machin appelé l'ordinal de preuve de ZFC, on obtient une théorie qui a les mêmes conséquences arithmétiques que ZFC, et croire que ZFC est arithmétiquement vraie (i.e., que les théorèmes sur les entiers naturels qui découlent des axiomes de ZFC sont effectivement vérifiés des entiers naturels) revient à croire que ce machin est bien un ordinal. À mon avis (seulement demi-crackpotesque, j'espère) il y a plus à tirer en philosophie, certainement en philosophie des mathématiques mais peut-être plus largement, à réfléchir autour de ces questions d'itération transfinie (jusqu'où accepte-t-on cette itération ? jusqu'où croit-on que les ordinaux qu'on fabrique sont bien définis, ou jusqu'où arrive-t-on à en définir et qu'est-ce qui nous fait croire que ce sont bien des ordinaux ? cf. ce que j'avais raconté ici à ce sujet avec quelques constructions explicites de grands ordinaux calculables).

Pour ceux qui veulent en savoir plus dans la ligne du paragraphe précédent, je recommande un autre livre du même Torkel Franzén : Inexhaustibility: A Non-Exhaustive Treatment (2004). C'est un peu moins de la vulgarisation (même si ça se veut et reste très abordable), et même s'il ne rentre pas vraiment dans la théorie de la démonstration, il explique un peu la nature de la poussière que j'ai glissée sous le tapis au paragraphe précédent ; et explore les conséquences d'ajouter à une théorie T des (schémas d')axiomes comme toutes les conséquences arithmétiques de T sont vraies et variantes (y compris en itérant transfiniment ces constructions). (Il y aurait aussi toutes sortes de choses intéressantes à dire autour de la force d'ajout à ZFC de schémas d'axiomes comme toutes les conséquences ensemblistes de ZFC sont vraies et leur comparaison à des grands cardinaux, mais je n'ai pas de référence.) À noter que Franzén utilise le symbole ‘⊃’ (au lieu de, disons, ‘⇒’) pour l'implication, ce qui mérite un Blâme, mais pas autant que les gens qui font dire n'importe quoi à ce pauvre Gödel.

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(Monday)

A poll on the pronunciation of English vowels

Here is an online poll on the pronunciation of English vowels. It consists of 40 pairs of words (like pin / pen), in no particular order, and for each pair, the question is whether you pronounce them identically or not. For example, if shown make / cake you would hopefully say they are not pronounced identically, whereas if shown know / no you would presumably say that they are (these are examples with consonants, but my poll is essentially concerned with vowels). If you are unfamiliar with one of the words or don't know how to pronounce it, answer don't know; but if you aren't sure whether they are identical, choose unclear / varies.

(The point of this not-at-all-scientific experiment is to gain some insight into (a) how much we are influenced by the written form of a word into how we think it is pronounced, and (b) how well English pronunciation is taught to foreigners, especially in France, and what vowel distinctions they uphold — or think they do.)

I am interested in answers from native and non-native speakers alike. Note that there generally isn't any “correct” answer: many of these pairs are a shibboleth for some particular kind of merger or split, some are for confirmation. There are a few pairs which I expect no (or almost no?) native speakers tell apart, and a few which I expect all (or almost all?) do. So maybe some questions will seem like they're “easy” or “hard”, but this is really meaningless.

Once I declare the poll over (which I will do when the number of responses received stabilizes), I will publish the answers together with “expected” answers for some reference pronunciations, comments on why I included this or that particular pair, and comments on the answers I actually received (hopefully from both natives and non-natives if I get enough of both for some sort of statistical relevancy to kick in).

Anyway, please don't hesitate to share.

Update: results are here.

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(dimanche)

Liens vers quelques fils Twitter

On m'avait fait la suggestion d'écrire de temps en temps une entrée dans ce blog avec des liens (et éventuellement un très bref résumé) pour une sélection de quelques fils Twitter intéressants dans lesquels je suis intervenu, de façon à permettre à ceux qui ne veulent pas ouvrir de compte sur Twitter (ce que je comprends tout à fait…) d'avoir un écho de ce que j'y raconte, et leur fournir un endroit pour ajouter des commentaires. (Je rappelle à toutes fins utiles que je compile aussi une archive publique de ce que je poste sur Twitter[#], images/vidéos exceptées, même si le format n'est sans doute pas aussi commode à lire que la version compilée par Twitter lui-même, mais cette dernière ne liste pas les réponses à d'autres gens, pour ça ils exigent un compte ce qui est bizarre.)

[#] Je me demande d'ailleurs combien de tweets je peux raisonnablement laisser sur une seule page avant de me dire qu'il faut que je la scinde en archives annuelles(?).

Bref, voici une première tentative pour faire un tel digest, histoire de tester si ça a vraiment un intérêt. (Ne pas hésiter, en tout cas, à utiliser cette entrée pour répondre à des messages que j'aurais écrit sur Twitter, y compris s'ils ne sont pas listés dans ce digest, même si je ne promets pas de rerépondre — ni, d'ailleurs, de publier forcément.) Cette liste est globalement par ordre chronologique, depuis en gros deux mois. Certains de ces fils sont en anglais (j'essaye d'écrire par défaut en anglais sur Twitter sauf quand il s'agit de sujets franco-français ou si je réponds à quelqu'un qui a démarré en français).

Rappel à toutes fins utiles : penser à lire ce qui est au-dessus et en-dessous du tweet lié ; et garder à l'esprit que Twitter est très mauvais pour montrer les fils de discussion à plusieurs (plus d'explications ici), notamment parce que, à part pour le tweet « sélectionné », affiché en plus gros, il ne montre jamais plus qu'une seule réponse, choisie selon des critères incompréhensibles, et du coup s'il y en a plusieurs, on ne voit pas les autres — c'est notamment pour ça que je donne parfois des liens disant le fil passe par ici, ce qui permet de voir des bouts qui ne sont pas forcément évidents à trouver.

Bon, tout ça était un peu fastidieux à compiler, peut-être que le concept de faire un digest à la main n'est pas très bon, ou alors il faut que je sois plus sélectif avec ce que je liste. J'y reréfléchirai si je recommence une telle liste.

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(vendredi)

Sur quelques services d'autopartage à Paris

Peu après avoir passé mon permis B, je m'étais inscrit au système d'autopartage Autolib qui proposait des voitures électrique en location libre-service dans toute la proche banlieue de Paris[#]. Même si je n'en ai pas fait énormément usage, et même si les voitures étaient un peu cheap (et souvent sales), j'aimais beaucoup ce système simple et efficace : véhicules nombreux, stationnées dans des stations de recharge disséminées un peu partout, disponibles 24 heures sur 24, sans besoin de smartphone puisque la location et le retour se faisaient sur la borne (mais une application Android permettait de connaître les disponibilités), on pouvait prendre une voiture à n'importe quelle station et la laisser à n'importe quelle autre station, la mise en charge se faisait par les usagers eux-mêmes, bref, tout correspondait assez bien à ce que j'aurais imaginé moi-même. Mais Autolib a cessé d'exister en août 2018 suite à des pertes énormes (je ne sais pas si le système tel qu'il était conçu était intrinsèquement impossible à rendre économiquement viable, ou s'il était juste mal géré[#2]).

[#] Impossible de retrouver, un an après la fermeture du service (c'est terrifiant à quel point le web a la mémoire courte…), une carte de la zone qui étaient desservie par Autolib, mais Wikipédia affirme qu'il y avait 102 communes, et je sais que ça allait au moins jusqu'à Antony.

[#2] Je note cependant que le petit frère lyonnais d'Autolib, lui, existe toujours. Du coup, je suis terriblement jaloux des Lyonnais.

Toujours est-il que, ce service ayant disparu, tout un tas de concurrents sont apparus pour le remplacer : Moov'in, Free2Move, Car2go, Ubeeqo, Communauto — pour ne citer que quelques uns. La loi merveilleuse de la concurrence étant ce qu'elle est, on a remplacé un système plutôt bon (qui était vaguement un service public ou, au moins, appuyé par des pouvoirs publics) par N concurrents tous mauvais. Ne serait-ce que pour la raison évidente suivante : chacun de ces services ne donne accès qu'à environ 1/N des voitures en autopartage. Mais aussi parce que chacun ne s'est déployé que dans Paris intra muros (et peut-être une ou deux communes en périphérie immédiate), ce qui rend l'intérêt de la chose assez nul : pour circuler dans Paris, sauf en pleine nuit, le métro ou le vélo sont le plus efficace, ce n'est que quand on commence à aller en banlieue que la voiture a son intérêt.

Je disais néanmoins dans une entrée récente que je devrais essayer de faire le tour de ces services pour essayer de savoir ce qui est plus ou moins mauvais. J'ai essayé de m'y employer un peu, mais sans grand succès.

D'abord, il faut comprendre un peu la typologie, et déjà je ne suis pas très sûr. Je crois comprendre qu'il y a deux grands types de systèmes d'autopartage : l'autopartage flottant (ou en free-floating), ce qui veut dire que les voitures peuvent être garées n'importe où, on utilise une application pour les trouver, et on peut les rendre n'importe où ; et l'autopartage en boucle, qui ressemble plus à un système de location de voiture traditionnel mais automatisé et prévu pour de plus petites durées : on loue la voiture dans une station et on la rend dans la même station (contrairement à Autolib où on rendait la voiture dans une station quelconque, généralement différente de celle où on l'avait prise). Autolib, donc, était quelque part entre les deux (location en stations, mais retour à une station quelconque, donc flottant entre les stations), mais ce modèle ne semble pas avoir pris graine, probablement à cause de la difficulté à assurer un équilibre entre stations (enfin, ce problème se pose aussi dans le modèle complètement flottant).

L'intérêt de la location en boucle est, à mes yeux, essentiellement nul, même s'il faut dire qu'une partie de cette nullité est déjà couverte par la nullité d'un système qui ne marche de toute façon que sur Paris. Je veux dire, l'intérêt que je voyais à Autolib c'était de pouvoir faire inopinément un trajet autrement qu'en transports en commun (par exemple quand le poussinet et moi allions voir mes beaux-parents à Boulogne, il nous arrivait de rentrer en Autolib parce que les métros se faisaient rares ou que l'un de nous était fatigué ou que nous venions de récupérer quelque chose de pénible à transporter dans le métro) : s'il faut faire une boucle, cet intérêt disparaît — mais s'il faut de toute façon louer la voiture à Paris et la rendre à Paris, le fait de devoir faire une boucle n'est peut-être pas tellement pire, finalement pas (c'est juste merdique, pas deux fois merdique, vous suivez ?).

Le fait qu'il y ait tellement de systèmes concurrents fait qu'il est difficile de s'y retrouver (ou simplement de retenir les noms de ces concurrents), surtout que les FAQ sont mal faites voire introuvables. Je me suis fait un petit aide-mémoire de ce que j'ai retenu (n'hésitez pas à forker et à m'envoyer des merge requests, c'est pour ça que j'ai dumpé sur GitHub).

Le seul que j'ai vraiment testé (au sens où j'ai loué une voiture et circulé avec), c'est Moov'in, donc je vais surtout parler de ça. C'est Ada et Renault qui le proposent, et les voitures en location sont des Zoe (la voiture électrique phare de Renault). Leur site web parle aussi de Twizy (des mini-voitures), j'espérais vaguement pouvoir en essayer comme ça, mais, renseignement pris, en fait, il n'y en a pas en location (en tout cas pas maintenant — je n'ai pas compris si c'est qu'il n'y en a plus, qu'il n'y en a pas encore, ou autre chose). Ils proposent à la fois du free-floating pour la courte durée et de la location en boucle pour les durées plus longues (au moins 4 heures), mais je n'ai testé que le flottant, ne serait-ce que parce que les tarifs et conditions de la location en boucle sont tout bonnement introuvables, ce qui est hallucinant. Bref, le flottant : ça coûte 23.40€/h (ces fourbes donnent un tarif à la minute sous prétexte qu'ils facturent à la minute, mais je trouve ça limite malhonnête : pour que ce soit parlant, il faut donner le tarif à l'heure) ; mais on a la possibilité de mettre la location « en pause » quand on ne conduit pas, ce qui fait tomber son prix à 7.80€/h (l'intérêt étant que si on va en voiture faire une course ou une balade à un endroit hors de Paris, on peut mettre la location en pause pendant que la voiture est garée et c'est un peu moins exorbitant que si on devait payer pour tout l'intervalle — mais encore faut-il que le smartphone capte au moment de mettre en pause, ce qui n'est pas garanti dans un parking souterrain, et que l'application ne plante pas, ce qui n'est pas garanti non plus).

Tout se passe via une application smartphone (je crois que ces services d'autopartage nécessitent tous un smartphone, et c'est un vrai problème d'accessibilité ; pour Autolib on passait par une borne et une carte). Celle de Moov'in est, disons-le franchement, épouvantable : elle plante inopinément, l'ergonomie générale est pourrie, la carte montrant les voitures est très mal faite, on ne peut pas faire de recherche dedans, on ne peut pas gérer les moyens de paiement sans démarrer une location, etc. (Stupidement, Moov'in ne permet pas de faire quoi que ce soit depuis leur site web : tout doit passer par leur application mobile.) Une fois le véhicule trouvé et réservé, la partie location proprement dite est moins mal faite : l'application télécharge une clé depuis le serveur de Moov'in et se connecte à la voiture par Bluetooth (il faut donc activer le Bluetooth sur le téléphone pour commencer et arrêter la location — je n'ai pas vérifié s'il fallait qu'il soit activé en permanence), ça marche correctement et l'ergonomie de cette partie-là est acceptable.

Avant de commencer la location, on fait un petit « état des lieux » en signalant les dommages à la voiture (et en prenant en photo chacun d'entre eux), on en fait un pour terminer la location, et on a la possibilité de prendre des photos de l'état général (sièges avant et arrière, et les quatre coins) en échange de quelques minutes gratuites à la prochaine location. Je trouve ça raisonnablement bien pensé.

Un gag concernant le paiement : l'application n'accepte d'enregistrer que trois numéros de cartes bancaires différents, et semble demander une intervention du service client pour en ajouter au-delà ou même en effacer(!). Comme j'utilise des numéros de cartes à usage unique (mon idée était, pour chaque location, de créer une carte autorisée jusque un peu au-delà du montant de la caution), ceci pose problème : je n'ai pu faire que quatre locations (pour la quatrième j'ai pu réutiliser la troisième carte, Moov'in ayant déjà fait l'autorisation valable une semaine), maintenant il faut que je contacte le service client.

Les voitures ne sont pas très nombreuses, mais j'ai l'impression qu'il y en avait toujours une à moins de 10 minutes de marche de là où j'étais dans Paris quand j'ai eu la curiosité de regarder, donc ce n'est pas si mal. (L'application permet de réserver la voiture pendant 15 minutes le temps de s'y rendre.) J'ai l'impression que les voitures cessent d'être disponibles à une certaine heure la nuit (il est 1h du matin quand j'écris ceci, et l'application prétend que tous les véhicules sont loués), mais évidemment ils ne le disent pas clairement et ne vous disent pas de quand à quand ils opèrent ; en tout cas, c'est un gros défaut par rapport à Autolib, qui fonctionnait toute la nuit (et étant donné que la voiture à Paris est surtout intéressante quand les métros ne tournent pas et qu'il y a peu de circulation, c'est-à-dire, en pleine nuit !). Pour rendre la voiture, on la gare juste sur une place de parking publique (même payante) en surface à Paris et on utilise l'application pour verrouiller le véhicule et terminer la location : cette partie-là est un petit peu plus simple qu'avec Autolib, mais on ne met pas la voiture en charge, du coup Moov'in doit s'occuper de le faire eux-mêmes, c'est un gâchis absurde.

Les voitures elles-mêmes, des Zoe de Renault donc, sont faciles et agréables à conduire[#3], en tout cas pour de petites distances dans un environnement urbain ou péri-urbain. Elles sont confortables, en bon état (en tout cas à ce stade de déploiement du service), et propres. Elles sont raisonnablement équipées (il y a la clim ; il y a une caméra de recul et des capteurs de proximité, ce qui est agréable quand on est aussi nul que moi pour les manœuvres ; il y a un GPS de bord, un TomTom, même s'il faut noter que son ergonomie est à peu près aussi mauvaise que celle de l'application mobile de Moov'in, et même si mon poussinet a réussi à en planter un en un temps record ; il y a un autoradio, même si mon interaction avec l'autoradio a surtout été de chercher comment le couper). Mais franchement, pour un service d'autopartage, je les trouve trop grandes : le format d'Autolib me semblait plus adapté (et peut-être que des voitures deux places le sont encore plus).

[#3] Il faut dire que je n'ai pas l'habitude des automatiques, encore moins des électriques. D'un côté : ouah, pas de risque de caler, pour avancer il suffit d'appuyer sur l'accélérateur, c'est trop bieeeeen… ; de l'autre, comme le moteur a beaucoup de couple à petite vitesse, ne fait essentiellement pas de bruit et qu'on n'a pas de rapports à passer, je trouve qu'on arrive rapidement à se mettre en excès de vitesse si on ne regarde pas en permanence le compteur. Côté direction, la première que j'ai louée m'a semblé un peu molle (voire, floue), peut-être qu'elle avait un problème ou peut-être que c'est une question d'habitude, mais les suivantes m'ont beaucoup plu, au contraire.

Voilà à peu près ce que je peux dire au sujet de Moov'in. Le service Car2go me semblait possiblement plus intéressant (moins cher, voitures plus petites, possibilité de les mettre à recharger sur une borne ex-Autolib), mais mon expérience Car2go s'est très vite arrêtée : l'application refusait de me laisser valider (i.e., photographier) mon permis de conduire, prétextant des raisons techniques (cf. ici). Une petite enquête m'a rapidement permis de comprendre ce qui se passait : elle détecte que mon téléphone est « rooté » (ce qui veut en gros dire que j'ai le contrôle dessus, même si je ne sais pas ce qui est détecté exactement ; toujours est-il que comme j'utilise la version LineageOS d'Android, c'est plus ou moins automatiquement le cas) et refuse de faire cette étape sur un téléphone rooté (j'imagine que le sale petit connard fasciste qui a pris cette décision s'est dit qu'il n'y a que des vilains hackers qui rootent leur téléphone, et que ça leur permettrait de fournir une photo trafiquée de leur permis, ou quelque chose comme ça).

J'ai posé la question de façon faussement naïve au service client Car2go (enfin, au début c'était vraiment naïf parce que je n'avais pas encore compris ce qui pouvait causé le problème, mais ensuite j'ai continué de façon faussement naïve). Le service client a, évidemment, été complètement nul : ils ont commencé par me dire d'essayer la dernière version de l'application (alors que j'avais explicitement dit que c'était le cas) ou d'essayer avec un smartphone différent (alors que j'avais explicitement dit que je n'avais pas d'autre smartphone avec lequel essayer), puis ils m'ont redemandé le message d'erreur exact (alors que je leur avais recopié et envoyé une capture d'écran), puis ils m'ont demandé le modèle de mon téléphone et ma version d'Android (alors que j'avais donné ces informations dans mon premier message), je commence à en avoir un peu marre de parler à des gens qui ne savent pas lire[#4] et comme je ne sais pas s'ils peuvent faire quoi que ce soit au final, je ne sais pas si ça vaut la peine de continuer.

[#4] Situation malheureusement assez typique avec les services clients. C'est tout de même impressionnant le nombre de compagnies qui veulent tellement faire d'économies à ce niveau qu'on en arrive à des dialogues de sourds pareils. (À tel point que les rares exceptions se remarquent : par exemple, j'ai eu affaire au service client du service de vente par correspondance de la marque Quiksilver, et j'étais tout épaté de constater qu'ils lisaient ce que j'écrivais, même les parties entre parenthèses, et que je n'ai pas eu à réexpliquer dix fois quel était le problème.)

Je laisse de côté tout l'embrouillamini éthique sous-jacent (obliger les gens à avoir non seulement un smartphone, mais un smartphone verrouillé, pour pouvoir louer une voiture, est très gravement problématique pour plein de raisons). Il reste à décider ce que je veux faire maintenant :

  • décider que je ne veux pas avoir affaire à une boîte qui veut m'imposer d'avoir un smartphone verrouillé, et tirer un trait dessus,
  • persévérer techniquement (i.e., perdre un temps invraisemblable) pour trouver comment tromper l'application et lui cacher le fait que mon téléphone est rooté (ce qui est forcément possible en théorie, mais sans doute très difficile en pratique surtout que je connais très peu les entrailles d'Android ; la solution clé en main qu'on m'a proposé était d'utiliser un machin appelé Magisk qui sert justement à cacher le fait que des téléphones sont rootés, mais ça n'a pas fonctionné),
  • insister auprès du service client et espérer qu'ils acceptent que je leur envoie mon permis de conduire d'une autre manière (et espérer que l'application fonctionne ensuite pour le reste),
  • emprunter le téléphone non-rooté de quelqu'un d'autre et m'en servir pour franchir cette étape, et espérer que c'est la seule étape qui bloque (le message d'erreur suggère que c'est peut-être la seule partie qui posera problème, mais je ne sais pas s'il faut lui faire confiance),
  • variante de la stratégie précédente : sauvegarder mon Android actuel, remettre un Android non-rooté sur mon téléphone juste pour cette étape, et espérer que ça suffise, puis restaurer la sauvegarde (tout ça prendrait un temps considérable),
  • vendre mon âme au diable et acheter un deuxième smartphone que je ne rooterais pas et qui servirait (uniquement) à ce genre de choses, avec tous les emmerdements que ça implique (devoir non seulement le payer mais aussi transporter deux téléphones avec soi).

Je pourrais demander que feriez-vous à ma place ?, à la limite ce n'est pas tant pour demander conseil mais c'est presque une forme de test de personnalité. 😉

Toujours est-il que, pour l'instant, je ne peux pas utiliser Car2go, ce qui m'agace pas mal parce qu'il semble, au moins de loin, meilleur que Moov'in, ou en tout cas plus proche de mes attentes, si ce n'était cette décision fasciste sur les téléphones autorisés.

Ajout () : Peut-être que ce n'est même pas volontaire de la part de Car2go mais simplement lié au fait qu'ils utilisent un service appelé Jumio qui fait cette vérification — voir ici. • Par ailleurs, pas clair que Free2Move vaille mieux, voir cet autre fil.

Suite : voir cette entrée ultérieure.

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(samedi)

Petits effets Zahir de la géographie francilienne

Je préviens d'emblée que je n'ai rien d'intelligent, voire rien tout court, à raconter dans cette entrée, qui part juste d'une petite célébration de l'effet Zahir géographique.

Au hasard des recommandations YouTube, je suis tombé sur cette courte vidéo d'Arte qui évoque un artiste qui, en 2006, a cherché à faire le tour des zones blanches (au sens littéral : ne portant aucun marquage sur la carte) de la carte IGN de Paris et sa banlieue (c'est-à-dire grosso modo cette région — même s'il faut zoomer pour voir apparaître le niveau de détails 1:25 000 où il cherche les zones blanches). Je ne sais pas si le sujet est passionnant, même si je dois lui reconnaître une certaine poésie, mais ce qui m'a frappé c'est que les deux exemples donnés dans la vidéo sont deux endroits que je connais très bien et que j'ai déjà évoqués dans ce blog (mais pas en tant que zone blanche).

Le premier (qu'on voit le type montrer du doigt sur une carte un peu vieille à 0′36″ dans la vidéo d'Arte) est ici sur Géportail, ici sur OpenStreetMap et ici sur Google Maps, la zone les Louvresses à Gennevilliers qui a maintenant été partiellement récupérée par le parc des Chanteraines : j'avais évoqué brièvement le parc des Chanteraines dans cette entrée quand j'y étais allé avec mon poussinet (qui voulait voir le petit train), et nous avions un peu exploré les alentours, mais je l'ai surtout évoqué parce que c'est le centre d'examen du permis de conduire où j'ai obtenu mon plateau et raté ma circu. Donc déjà j'avais ça amusant, quand (avant de passer le plateau) j'avais enquêté sur l'emplacement du centre d'examen, de découvrir que c'était à un endroit où je m'étais déjà baladé quelques mois avant, me voilà encore plus zahirifié de tomber sur une vidéo aléatoire d'Arte et de voir un type montrer du doigt sur la carte exactement l'endroit où il y a une priorité à droite à ne pas louper si on ne veut pas paraître trop con pendant des mois (pardon, ça m'a échappé) ; on voit aussi les pistes du centre d'examen à 2′17″ dans le documentaire d'Arte. Évidemment, tout ça n'est pas complètement un hasard : c'est bien parce qu'il n'y avait pas grand-chose à cet endroit (une zone blanche de la carte, donc) que la Sécurité routière y a installé un centre d'examen du permis de conduire (destiné à décharger ou remplacer d'autres centres d'examen franciliens devenus trop vétustes), et aussi, qu'on en a profité pour créer une petite extension d'un parc situé à proximité.

Ce quartier est d'ailleurs assez étrange, j'ai eu l'occasion d'en prendre mieux conscience en y retournant encore une fois avec mon poussinet. C'est un jardin entremêlé à une zone industrielle, et on passe en deux pas de bâtiments ultra-modernes à des ruines terriblement glauques ou des dépotoirs de déchets ; les parties du parc appelées la Garenne et les Louvresses (voir ici un plan d'ensemble) sont petites mais très réussies à mon goût, mais juste à côté vous avez un terrain vague et des maisons murées. Bizarre. Il faut dire que la zone du port de Gennevilliers, juste un peu à côté, est aussi assez spéciale : quand j'étais petit et que mes parents et moi allions régulièrement chez ma grand-mère, qui habitait Soisy-sous-Montmorency, en venant depuis Orsay, nous passions typiquement par le pont de l'autoroute A15 qui enjambe cette zone portuaire, et j'étais fasciné et un peu effrayé par ce paysage un peu apocalyptique (cf. les propos d'Asimov que je rapporte ici).

L'effet Zahir que je n'ai pas signalé dans l'entrée où j'ai parlé de mon permis raté, mais je peux le faire maintenant puisque c'est le sujet de cette entrée-ci (même si le hasard, là, n'est pas énorme, ou c'est un peu le même que je répète), c'est que le parcours que m'a fait faire l'inspecteur consistait, justement, à prendre ce viaduc de l'A15, et à sortir à Argenteuil comme je l'ai fait N fois à l'arrière de la voiture conduite par mon père quand nous allions voir ma grand-mère ; et ensuite il m'a fait tourner un petit peu dans la cité d'Orgemont, qui est l'endroit où ma mère a grandi.

L'autre zone blanche dont parle le mini-documentaire d'Arte est ici sur Géportail, ici sur OpenStreetMap et ici sur Google Maps : c'est une zone située entre le cimetière intercommunal de Chevilly-Larue et la sortie Rungis de l'autoroute A6 (on voit une image de la carte à 1′20″ dans la vidéo, et des images de l'endroit à partir de 3′53″). Je ne peux pas vraiment dire que je connais l'endroit exact (même si maintenant je suis relativement tenté d'essayer d'y mettre les pieds), mais je le connais de tous les côtés, là aussi à cause de mes leçons de conduite : le parking du cimetière de Chevilly-Larue, c'est l'endroit où mon moniteur du permis B m'a appris à passer les vitesses (j'en parlais ici), l'autoroute A6 qui passe juste derrière je l'ai prise maintenant un bon paquet de fois, en voiture et en moto, y compris la sortie Rungis et l'avenue Guynemer, et j'avais remarqué qu'il y avait un espace qui a l'air plus boisé que juste le cimetière (voir par exemple cette vue).

Maintenant, je ne comprends pas bien dans quelle mesure cet espace est un terrain vague végétalisé, ou dépend (au moins partiellement) du cimetière, ou est un peu aménagé. Si on clique sur les trois liens de cartes que j'ai donnés, on voit sur Géoportail et Google Maps des bouts de chemin qui partent du fond du cimetière et qui sinuent dans la partie sud de cet espace — ils n'apparaissent pas sur OpenStreetMap et il faudrait confirmer leur existence et les y ajouter — mais ceci suggère qu'il ne s'agit pas d'un espace sauvage. Il y a une photo du cimetière ici (l'entrée et le parking sont en bas de l'image, l'autoroute passe au fond à peu près au niveau du bord supérieur de l'image, et l'espace dont on parle est la partie derrière — c'est-à-dire au-dessus dans l'image — l'espace occupé par le cimetière proprement dit ; on voit effectivement un bout de chemin qui part du cimetière vers le fond de l'image, à partir d'une sorte de place ronde entourée de je ne sais quelle sculpture ou monument), mais ça ne m'en dit pas vraiment plus. Bon, il faudra que j'aille explorer tout ça.

Au-delà de ces deux petits exemples, j'ai l'impression diffuse que, au cours de mes pérégrinations franciliennes (soit à la recherche de parcs, jardins, forêts et autres endroits amusants à visiter, soit à accumuler les heures de cours de conduite et il commence à y en avoir sacrément beaucoup — pardon, ça m'a encore échappé), je « n'arrête pas de retomber sur les mêmes endroits » : je suis sans arrêt en train d'expliquer à mon poussinet que, si, si, souviens-toi, nous sommes déjà passés par là en allant à tel endroit (mais peut-être que c'était par la route que nous sommes maintenant en train de croiser), ou bien de lui raconter que je suis passé par là au cours d'une leçon de voiture/moto (ou avec mes parents quand j'étais petit, et que je reconnecte enfin ce souvenir avec la réalité) ; cf. ce que je disais ici.

Il y a quelques pistes d'explications qui (ensemble) peuvent peut-être expliquer cette floraison de recroisements géographiques : primo, que je circule pas mal, ou plus exactement, que je circule sur beaucoup de routes différentes (rien à voir avec des gens qui prennent la voiture tous les jours, mais qui font à chaque fois la même route, et qui ne vont donc pas s'étonner de voir toujours les mêmes lieux) ; mais ça, honnêtement, malgré mon autodérision sur le nombre d'heures de conduite que je fais et qui atteint des grands ordinaux, ce n'est pas franchement vrai, ce n'est pas comme si j'étais chauffeur de taxi. D'ailleurs, avant d'avoir une voiture, je passais mes week-ends à me balader à pied dans Paris intra muros, et même si à force le poussinet et moi commencions à avoir l'impression d'en avoir vraiment fait le tour, je n'ai pas eu tellement cette sensation que, tiens, je retombe toujours sur les mêmes lieux. (Peut-être juste parce qu'ils m'étaient déjà tellement familiers que je n'y prêtais plus la moindre attention.) Bref, je ne sais pas. Secundo, que si l'Île-de-France est assez grande, l'espace que j'y parcours n'est pas si grand. Il faudrait que je colorie sur une carte tous les endroits où je suis passé à moins de je-ne-sais-quelle distance pour voir la forme que ça donne. Tertio, que le réseau des grandes et moyennes routes (plus que le réseau des rues en agglomération) a une structure qui fait qu'on tombe forcément toujours un peu sur les mêmes endroits, c'est comme s'étonner qu'en suivant les vaisseaux sanguins du corps humain on tombe souvent sur la veine porte.

Mais il y a aussi simplement le biais cognitif habituel : un fait mathématique classique est que si on a une urne qui contient N boules (distinctes), qu'on en tire une au hasard, qu'on la remet, et qu'on recommence, le nombre de tirages qu'on devra faire pour tomber sur une boule déjà tirée est de l'ordre de grandeur de √N (enfin, plus exactement √((π/2)×N) mais peu importe — je m'étonne cependant de ne trouver essentiellement aucune page en ligne qui explique clairement ce phénomène et qui donne une asymptotique plus précise ; le mieux que je trouve est la page Wikipédia sur l'attaque cryptographique associée, mais c'est un peu différent). Par exemple, s'il y a un million de lieux à visiter et qu'on en choisit un au hasard à chaque fois, c'est autour du millième (ou plutôt quelque chose comme le 1260e), bien avant le millionième, qu'on va retrouver un lieu déjà visité. C'est un modèle extrêmement simpliste, mais ça explique pourquoi on a souvent l'impression que des choses se répètent, et qu'on en a fait le tour, alors que ce n'est pas du tout le cas : et c'est une explication générique de ce que j'appelle l'effet Zahir.

Je peux comprendre l'envie de prendre les espaces blancs sur une carte et de chercher à voir ce qui s'y trouve, mais je ressens cette envie de façon plus générale : il m'arrive souvent qu'un endroit attire mon attention (tiens, qu'est-ce que c'est que ce chemin qui semble ne mener nulle part ? ou : qu'est-ce donc que ce bâtiment immense ? ou : qu'est-ce que c'est que ce terrain tout en longueur ? ou encore : qu'est-ce que c'est que cet alignement parfait ? — et ainsi de suite ; sans oublier : mais pourquoi y a-t-il une telle différence entre cette carte-ci et cette carte-là ?) et que je sois curieux d'en savoir plus. Les vues satellite de Google Maps et les vues de Google Street View sont merveilleuses pour ça (même si elles peuvent créer leurs propres mystères !), et plus largement parlant j'aime bien le petit jeu consistant à prendre un point sur la carte, essayer d'imaginer à quoi il ressemble, et aller voir avec Google Street View (et on peut jouer à ça dans le monde entier !).

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(vendredi)

Sodoma de Frédéric Martel

Le titre (Sodoma), le sous-titre (Enquête au cœur du Vatican), les titres et sous-titres en d'autres langues (comme en anglais : In the Closet of the Vatican: Power, Homosexuality, Hypocrisy), le mode d'édition (l'ouvrage paraissant simultanément en 8 langues et dans 20 pays), peut-être même la couverture (un cierge démesuré portant le titre en lettres énormes) suggèrent que le dernier livre de Frédéric Martel, consacré à l'homosexualité et à l'homophobie (les deux étant intimement liées) au sein de la hiérarchie catholique, vise à créer la polémique ou à faire éclater le scandale, peut-être en mode presse people (révélations explosives sur les cardinaux gay !) ; cette impression est, en fait, trompeuse : le travail tient généralement plus de l'étude journalistique minutieuse, appuyée par de nombreux témoignages, que du pamphlet (il rejette, par exemple, l'idée d'un lobby gay), et quand il s'y mêle une part de jugement, celui-ci est nuancé, Frédéric Martel n'ayant évidemment pas pour intention de dénoncer l'homosexualité mais pas non plus celle de faire un procès à l'Église catholique en général, et on devine que même s'agissant des personnages hypocrites, hiérarques homosexuels refoulés et homophobes, dont la description constelle son récit, il a souvent à leur égard une part de sympathie ou, disons, de pitié.

Il s'agit, donc, d'une enquête sur l'homosexualité et l'homophobie — quitte à dévier parfois sur d'autres sujets — parmi les dignitaires catholiques (évêques, cardinaux), et particulièrement au sein de la curie romaine (mais aussi des nonciature et primature apostoliques de différents pays). Les conclusions principales[#] de cette enquête sont que (A) l'homosexualité est non seulement fréquente dans la hiérarchie catholique, mais même majoritaire, au moins aux échelons supérieurs de cette hiérarchie, car plus on y monte, plus elle est fréquente (homosexualité étant entendu ici comme orientation, attirance sexuelle, pas nécessairement mise en pratique, ou pouvant l'être de manière variée — Martel utilise, quoique de façon pas très systématique, le terme un peu désuet d'homophilie pour parler de l'attirance) ; et (B) il y a une forte corrélation entre l'homosexualité et l'homophobie des prélats. Une conclusion additionnelle, qui déborde de la problématique de l'homosexualité mais qui la rencontre fréquemment, est que la curie est un véritable panier de crabes, dominée par des luttes de personnes parfois dévastatrices pour l'institution.

L'auteur ne se contente pas de livrer ces conclusions, il donne quelques pistes d'explications, elles aussi appuyées par des témoignages. S'agissant de (A), la raison proposée est que le jeune homme catholique qui pressent ou découvre qu'il est homosexuel — s'il n'abandonne pas purement et simplement sa religion — va naturellement chercher à se tourner vers le sacerdoce, lequel fournit à la fois une motivation ou une justification au célibat et à la chasteté (ou en sert de prétexte), et a contrario, ce jeune homme ne va pas avoir le sentiment de renoncer à grand-chose en s'interdisant le mariage (hétérosexuel !) ; ajoutons que ceci était d'autant plus fortement vrai il y a vingt, quarante ou soixante ans, c'est-à-dire pour les générations de ceux qui occupent maintenant des postes élevés à la curie, à une époque où les mouvements de libération gay étaient inexistants ou inaudibles, mouvements qui semblent maintenant incompréhensibles à ces prélats âgés. Le parcours typique semble d'abord de tenter de vivre de manière chaste, puis, comme c'est généralement trop difficile, de mener une double vie plus ou moins culpabilisée, plus ou moins connue de tous, mais évidemment jamais ouvertement assumée : l'Église tolère en fait très bien cet état de fait tant qu'il n'y a pas de vagues — attitude que Martel résume par ce slogan qui eut été en vigueur dans l'armée américaine : don't ask, don't tell. Mais évidemment, ceci conduit aussi à (B), puisque condamner publiquement l'homosexualité, ou mener un combat contre les droits LGBT, est une façon pour le prélat lui-même homosexuel d'écarter de soi les soupçons et les éventuelles vagues, sans parler de la rancune qui peut exister vis-à-vis de ceux qui vivent ouvertement quelque chose qu'on doit cacher (aux autres sinon à soi-même). Le résultat est une sorte de surenchère d'hypocrisie et d'homophobie qui est ce que dénonce avant tout l'auteur de Sodoma.

Le livre explore aussi quelques conséquences du phénomène, notamment celle, très grave, qui touche aux affaires d'abus sexuels (particulièrement sur mineurs) : la thèse de Frédéric Martel est, ici, que ces affaires ont été systématiquement étouffées en raison de la culture du secret mise en place pour protéger la double vie des prélats homosexuels. C'est-à-dire que, comme l'Église ne distinguait guère de niveau de gravité entre les relations librement consenties entre adultes de même sexe et les agressions sexuelles sur mineurs, les supérieurs de prêtres coupables d'abus sexuels en venaient à les couvrir par peur que leur propre orientation sexuelle soit exposée. Au-delà du cas des mineurs, la structure fortement hiérarchique de l'Église catholique offre à certains prélats haut placés et au tempérament prédateur un « terrain de chasse » à la discrétion assurée. De façon plus large, le fait que tout le monde au sein de la prêtrise finisse par savoir les secrets « coupables » de tout le monde fournit des armes à tous contre tous et contribue à en faire un panier de crabes (Martel n'utilise pas cette expression, mais elle reflète très bien ce qu'il décrit).

Le livre, de 632 pages, est structuré en quatre parties consacrées aux papes François, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI (dans cet ordre ; le petit mois du pontificat de Jean-Paul I est évidemment passé sous silence). On comprend que Frédéric Martel a une certaine sympathie pour le pape actuel qui semble résolu à faire changer les choses : non pas rendre l'Église « gay friendly », on en est bien loin, mais au moins d'estomper cette surenchère dans l'homophobie, cette véritable obsession pour l'homosexualité, qui a conduit à des conséquences graves en interne et à l'extérieur, et se concentrer sur autre chose que les questions de mœurs ; et en cela, il rencontre des oppositions internes (notamment lors du synode sur la famille convoqué en 2014). Les parties dédiées aux papes précédents montrent chacun leur contribution à la mise en place de ce système d'homophobie institutionnalisée : Paul VI et sa fascination pour la pensée du français Jacques Maritain que Frédéric Martel propose comme clé de son pontificat et dont il nous explique que, lié d'amitié aux homosexuels André Gide, Jean Cocteau, Julien Green et Maurice Sachs, il a tenté de les persuader les uns et les autres soit de lutter contre leurs inclinaisons soit au moins de ne pas les révéler publiquement ; Jean-Paul II dont le conservatisme moral fut avant tout une question politique, obsédé qu'il était par la lutte contre le communisme et la théologie de la libération, prêt à toutes les alliances pour les contrer ; et Benoît XVI qui, peut-être pour des raisons personnelles, a eu une approche encore différente de l'homosexualité, insistant surtout sur la nécessité pour les homosexuels de rester abstinents et rejetant catégoriquement toute forme de culture LGBT. À l'intérieur de chaque partie, différents chapitres, pas toujours dans l'ordre chronologique, évoquent différents aspects du sujet : les gardes suisses, par exemple, les prostitués romains, ou le combat contre les avancées des droits LGBT dans différents pays, ou enfin les deux affaires Vatileaks.

Tout ce récit est parsemé de descriptions de différents personnages (typiquement des cardinaux occupant ou ayant occupé des postes importants à la curie), personnages souvent hauts en couleur, parfois nommés et parfois non (ou désignés par un sobriquet comme la Mongolfiera). C'est là qu'on peut trouver que le livre montre une certaine faiblesse : d'abord, ces portraits sont trop nombreux, on se perd entre tous ces gens, il manque cruellement un index pour s'y retrouver (même si la plupart des personnages ne réapparaissent pas) ; ensuite, on ne sait pas ce que cette multiplication apporte vraiment : au N-ième cardinal dont on nous décrit d'un côté ses positions homophobes et de l'autre son attitude excessivement maniérée ou sa façon de collectionner les jolis garçons (en portraits ou comme assistants), on finit par se dire, c'est bon, j'ai compris le message, il ne sert à rien d'aligner les exemples. D'autant que pour des raisons juridiques évidentes, aucun personnage vivant identifié n'est jamais clairement étiqueté comme homosexuel (sauf s'il l'assume lui-même, ce qui n'est essentiellement le cas que pour des prêtres défroqués) ; donc on ne peut avoir droit qu'à des insinuations. (Par exemple, s'agissant de Benoît XVI, il évoque sa grande proximité avec le beau Georg Gänswein pour qui le pape a eu toutes sortes d'attentions, et de façon plus anecdotique il fait référence à cette vidéo bien connue où on voit des acrobates torse nu effectuer devant Benoît XVI un spectacle incroyablement homo-érotique, ou encore à une phrase d'un entretien où le pape a évoqué un prostitué là où il aurait été plus logique d'imaginer une femme [franchement, cet argument me semble incroyablement faible] ; mais bien sûr Frédéric Martel n'écrira jamais que Benoît XVI est homosexuel, puisqu'il n'en sait pas plus que vous ou moi — tout au plus prend-il le soin de préciser qu'il l'imagine plutôt comme sincèrement abstinent.) Je trouve ça un peu… fastidieux. Même si je comprends bien l'intérêt de fournir quelques exemples concrets (et qui ne soient pas tous anonymisés) des thèses avancées, et même si certains des personnages décrits finissent par être bizarrement attachants dans leur humanité si pleine de contradiction. Indépendamment du lien ténu avec le sujet, l'évocation du train de vie exorbitant de plusieurs cardinaux est assez instructive.

On pourrait trouver d'autres reproches à faire à ce livre pour ce qui est de la forme : certains passages m'ont paru parfaitement gratuits, à la limite du délayage, d'autres fois c'est le style qui m'a agacé (comme la manière d'invoquer Rimbaud à tout bout de champ en l'appelant le Poète avec un ‘P’ majuscule), mais qui suis-je pour juger ? (ou à plus forte raison pour jeter la première pierre), n'est-ce pas… Dans l'ensemble, j'ai été plus intéressé que je l'avais pensé a priori par un livre que je m'étais attendu à lire très en diagonale. Ne serait-ce que pour avoir un aperçu des luttes de pouvoir entre courants et clans au sein de l'Église catholique, et des compromissions dans ses combats politiques, c'est amusant. Enfin, c'est amusant pour le non catholique (et pour l'homosexuel que j'espère pas trop homophobe) que je suis.

[#] L'auteur énonce en fait quatorze règles de Sodoma au fil du livre (de façon inégalement répartie), que je peux citer intégralement comme illustration :

  1. Le sacerdoce a longtemps été l'échappatoire idéale pour les jeunes homosexuels. L'homosexualité est une des clés de leur vocation.
  2. L'homosexualité s'étend à mesure que l'on s'approche du saint des saints ; il y a de plus en plus d'homosexuels lorsqu'on monte dans la hiérarchie catholique. Dans le collège cardinalice et au Vatican, le processus préférentiel est abouti : l'homosexualité devient la règle, l'hétérosexualité l'exception.
  3. Plus un prélat et véhément contre les gays, plus son obsession homophobe est forte, plus il a de chances d'être insincère et sa véhémence de nous cacher quelque chose.
  4. Plus un prélat est pro-gay, moins il est susceptible d'être gay ; plus un prélat est homophobe, plus il y a de probabilité qu'il soit homosexuel.
  5. Les rumeurs, les médisances, les règlements de compte, la vengeance, le harcèlement sexuel sont fréquents au saint-siège. La question gay est l'un des ressorts principaux de ces intrigues.
  6. Derrière la majorité des affaires d'abus sexuels se trouvent des prêtres et des évêques qui ont protégé les agresseurs en raison de leur propre homosexualité et par peur qu'elle puisse être révélée en cas de scandale. La culture du secret qui était nécessaire pour maintenir le silence sur la forte prévalence de l'homosexualité dans l'Église a permis aux abus sexuels d'être cachés et aux prédateurs d'agir.
  7. Les cardinaux, les évêques et les prêtres les plus gay-friendly, et ceux qui parlent peu de la question homosexuelle, sont généralement hétérosexuels.
  8. Dans la prostitution à Rome entre les prêtres et les escorts arabes, deux misères sexuelles s'accouplent : la frustration sexuelle abyssale des prêtres catholiques trouve un écho dans la contrainte de l'islam, qui rend difficile [sic] pour un jeune musulman les actes hétérosexuels hors mariage.
  9. Les homophiles du Vatican évoluent généralement de la chasteté vers l'homosexualité ; les homosexuels n'y font jamais le chemin en marche arrière en redevenant homophiles.
  10. Les prêtres et les théologiens homosexuels sont beaucoup plus enclins à imposer le célibat des prêtres que leurs coreligionnaires hétérosexuels. Ils sont volontaristes et très soucieux de faire respecter cette consigne de chasteté, pourtant intrinsèquement contre-nature.
  11. La majorité des nonces sont homosexuels mais leur diplomatie est essentiellement homophobe. Ils dénoncent ce qu'ils sont. Quant aux cardinaux, aux évêques et aux prêtres, plus ils voyagent, plus ils deviennent suspects !
  12. Les rumeurs colportées sur l'homosexualité d'un cardinal ou d'un prélat sont souvent le fait d'homosexuels, eux-mêmes dans le placard, qui attaquent ainsi leurs opposants libéraux. Ce sont des armes essentielles utilisées au Vatican contre des gays par des gays.
  13. Ne cherchez pas quels sont les compagnons des cardinaux et des évêques ; demandez à leurs secrétaires, leurs assistants ou leurs protégés, et à leur réaction vous connaîtrez la vérité.
  14. On se trompe souvent sur les amours des prêtres, et sur le nombre de personnes avec lesquelles ils ont des liaisons, « parce qu'on interprète faussement des amitiés comme des liaisons, ce qui est une erreur par addition », mais aussi parce qu'on peine à imaginer des amitiés comme des liaisons, ce qui est un autre genre d'erreur, cette fois par soustraction.

— Mais je trouve que ce n'est en fait pas là un très bon résumé du livre, parce que ces règles se répètent un peu, sont désorganisées et pas très bien énoncées, et ne couvrent pas bien tous les sujets abordés tout en en couvrent trop certains.

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(lundi)

Les trois anneaux magiques (et : y a-t-il un sens à vouloir vouloir vouloir ?)

D'accord, le titre de cette entrée est complètement pourri. Mais laissez-moi quand même l'expliquer. Dans mon avant-dernier post je me suis posé des questions sur quelques gadgets de science-fiction. Ça me donne envie de revisiter une vieille entrée pour parler de « mes » trois anneaux[#] magiques et spécifiquement du rôle particulier de l'anneau de la Volonté. De quoi s'agit-il ?

[#] Et non, pour une fois, il ne s'agit pas d'anneaux au sens mathématique du terme, mais d'anneaux qu'on peut porter sur le doigt.

Quand j'étais petit (quand j'avais autour de 12 ans) je me suis fait la réflexion qu'il y a trois ingrédients[#2] qui doivent se combiner pour la réalisation d'une action : le Pouvoir, c'est-à-dire les circonstances dans lesquelles l'action est (matériellement) possible, la Connaissance, c'est-à-dire la compétence nécessaire à la réalisation de cette action, et la Volonté, c'est-à-dire le désir de la mettre en œuvre ; l'idée est donc qu'on faire X lorsque (= si et seulement si !) on peut faire X, qu'on sait faire X et qu'on veut faire X. Cette typologie est évidemment très critiquable à toutes sortes de titres : la définition des trois termes est douteuse, ils ne sont ni proprement exhaustifs ni proprement exclusifs — ou alors seulement en forçant les définitions à s'adapter pour qu'ils le soient ; et globalement parlant c'est là sacrifier la précision à la satisfaction intellectuelle d'un système bien ordonné, quelque chose dont je suis régulièrement coupable. (Et toute cette entrée est une sorte d'exhibition de ce sacrifice.) Mais si ce n'est pas une grille de lecture précise ou franchement utile, elle n'est pas inintéressante non plus à garder à l'esprit, ou au minimum, elle est amusante et peut servir de source d'inspiration. En tout cas, passé à la moulinette de mon obsession pour la symétrie mystique (comme technique de construction artistique), ça a été le point de départ de toutes sortes de cogitations : car si en tant que moyen d'analyse cette typologie est hautement artificielle, en tant que fantaisie (et en tant qu'exercice intellectuel consistant à faire marcher la fantaisie), elle persiste à me plaire.

[#2] On peut considérer qu'il s'agit de trois modalités qui vérifieraient l'axiome : X ⇔ □₁X ∧ □₂X ∧ □₃X ; mais cette analyse formelle est encore plus foireuse que mon explication informelle. (Et non, je ne pensais pas dans ces termes à 12 ans.)

En cherchant à mettre en correspondance toutes les choses qui vont par trois, notamment les couleurs primaires et les pierres précieuses, j'ai attribué : au Pouvoir la couleur rouge du rubis (ou gueules en héraldique), à la Connaissance la couleur bleue du saphir (ou azur), et à la Volonté la couleur verte (sinople). Je serais incapable de dire, avec le recul, quelles associations d'idées[#3] m'ont conduit à préconiser cette correspondance-là, tant elle s'est maintenant figée dans mon esprit que c'est presque une forme de synesthésie. Comme je l'avais dit dans mon entrée sur la symétrie, j'ai été fasciné dans mon enfance par les jeux de la série Ultima, construits autour du système des huit vertus qu'on peut obtenir comme les combinaisons booléennes[#3b] de trois principes fondamentaux que sont la Vérité, l'Amour et le Courage, associés respectivement aux couleurs bleue, jaune et rouge ; mais il me semble que j'ai développé mon propre code de couleur avant d'entendre parler de celui d'Ultima.

[#3] Si vous voulez une analyse sérieuse des thèmes culturellement associés à ces trois couleurs et à quelques autres, je vous renvoie à l'excellent Petit livre des couleurs par Michel Pastoureau et Dominique Simonnet — ou les livres plus épais du premier sur une couleur en particulier —, que j'avais évoqué ici. Pour une autre association de couleurs dans la fiction, je resignale aussi ce texte à propos des cinq couleurs du jeu Magic: The Gathering interprétées comme des « tribus » ou archétypes psychologiques.

[#3b] À part les combinaisons booléennes, il y a l'option de faire un cycle et d'ajouter des nuances : dans ce jeu (voir cette entrée de blog à son sujet), j'ai eu besoin de 24 noms à donner aux domaines du labyrinthe, et j'ai fait deux séries de 12 associées à des cycles dans la roue des teintes : force [de caractère] (rouge), valeur, courage (jaune), détermination, volonté (vert), accord, intelligence (cyan), honnêteté, connaissance (bleu), sagesse, justice (magenta), honneur, d'une part en couleurs claires, et d'autre part en couleurs sombres, bienveillance (rouge), compassion, tendresse (jaune), clémence, pardon (vert), compromis, humilité (cyan), patience, prudence (bleu), tempérance, tolérance (magenta) et gentillesse. Il y a certainement plein de raisons qui ont présidé à ces choix, mais je n'ai pas pris soin de les noter donc je ne peux plus vraiment expliquer.

J'ai aussi été fasciné très tôt par l'entrelac que sont les anneaux borroméens (trois anneaux liés ensemble mais dont deux quelconques ne le sont pas ; cf. d'ailleurs ici), et imaginé la disposition reproduite ci-contre (on imagine bien que j'ai longuement réfléchi à quel anneau mettre au-dessus duquel et comment, mais ce n'est pas très intéressant ici que je m'appesantisse dessus) : cela pourrait être mon blason, et c'est celui que j'ai donné à la ville de Tekir dans certaines de mes fictions. Mais bien sûr, comme source d'inspiration qui m'a marqué, il y a aussi les trois anneaux des Elfes dans le Seigneur des Anneaux[#4]. Je n'ai lu le livre qu'après avoir joué à Ultima (cf. cette entrée où je raconte dans quelles conditions j'ai lu le roman de Tolkien), et je ne sais pas très bien quand j'ai entendu parler des anneaux borroméens, mais je pense que c'est bien à Tolkien que j'ai du voler l'idée d'anneaux (de toute façon, même sans avoir lu le livre, on se doute bien que dans le Seigneur des Anneaux, il doit quelque part être question d'anneaux), par contre ce n'est pas de lui que je tirais l'idée d'en avoir trois ni la correspondance évoquée ci-dessus.

[#4] Narya est d'un métal non spécifié, porte un rubis et est associé au feu ; Nenya est en mithril (un métal fictif inventé par Tolkien), porte un diamant(?) et est associé à l'eau ; et Vilya est en or, porte un saphir et est associé à l'air : tout ça déplaît franchement à mon sens de l'esthétique et montre que Tolkien n'avait pas la même obsession que moi pour la symétrie (ni, d'ailleurs, la même association de couleurs que je mettrais pour l'eau et l'air : qui donc fait correspondre le blanc à l'eau et le bleu à l'air ?).

Bref, si au début j'imaginais des objets magiques associés au pouvoir, à la connaissance et à la volonté comme trois énormes pierres précieuses, rapidement ce sont devenus des anneaux (que je visualisais d'ailleurs comme taillés directement dans la pierre précieuse correspondante[#5]). Du même coup, j'imagine un quatrième anneau, qui n'est pas là pour rule them all mais pour les rassembler, les coordonner, et symboliser l'action accomplie par la conjonction du pouvoir, de la connaissance et de la volonté : ce n'est pas très intéressant, donc laissons-le de côté.

[#5] Ne m'embêtez pas à me dire que personne n'a jamais taillé un anneau dans un rubis, un saphir ou une émeraude, que ce serait insensé pour ne pas dire impossible — et d'ailleurs atrocement inconfortable à porter même si c'était réalisable —, et qu'on enchasse évidemment la pierre précieuse dans un anneau en métal : ne m'embêtez pas avec votre réalité ennuyeuse et laissez-moi rêver mes objets magiques comme je veux !

Bon, mais que font-ils, ces anneaux magiques ? Dans mon roman La Larme du Destin (que je ne recommande pas sauf si vous aimez la Heroic Fantasy écrite par un ado qui essaye de mélanger trop d'idées à la fois et produit une sorte de gloubi-boulga de tout ce qu'il sait), il n'est pas clair qu'ils aient vraiment un effet magique : ce sont juste des symboles de personnes plus ou moins chargées de représenter ces trois forces. Mais s'ils devaient faire quelque chose, logiquement, que serait-ce ?

Pour deux des trois anneaux, on imagine grosso modo l'idée : l'anneau rouge donnerait le Pouvoir ultime, peut-être qu'il rend omnipotent sur le monde matériel (ou, sans aller jusque là, quelque chose qui s'en approche), l'anneau bleu donnerait la Connaissance ultime, peut-être qu'il rend omniscient (idem), mais l'anneau vert donnerait… hum, qu'est-ce que c'est que la Volonté ultime ? c'est moins clair, mon bel arrangement symétrique se casse la gueule et je suis tout malheureux.

Ça se casse la gueule parce que si l'enjeu est, disons, de voler dans les airs, ne pas pouvoir ou ne pas savoir le faire est peut-être embêtant, mais si on ne veut pas le faire, il n'y a pas de problème — si ? L'amoureux de la symétrie que je suis en est tout chagriné. Mais on peut rétablir, ou au moins rafistoler, cette symétrie, avec la réflexion suivante : si l'enjeu est, disons, de sauter en parachute, il se peut très bien que le problème principal soit d'« oser », chose qu'on va sans doute classer sous l'égide de la Volonté. Et en fait, il y a plein de choses dans la vie pour lesquelles le problème principal auquel on est confronté n'est pas le manque de Pouvoir ou de Connaissance, mais bien d'une forme ou d'une autre de Volonté[#5b].

[#5b] Pour ne pas parler des actions collectives, comme la limitation des émissions de CO₂, qui est indubitablement quelque chose qu'on peut faire et pour lequel on a les connaissances nécessaires.

Ceci suggère que le pouvoir magique de l'anneau vert serait quelque chose comme donner un contrôle parfait de soi : un contrôle mental, un contrôle de sa propre volonté, de ses propres goûts et désirs, peut-être même de son caractère. (Peut-être aussi de ceux des autres, ce qui rend l'anneau en question indiscutablement puissant, quoique peut-être moins intéressant dans sa pureté. Mon sens de la symétrie tendrait à me faire rechercher à définir les lignes précises des pouvoirs magiques de mes trois anneaux de façon qu'ils soient grosso modo équilibrés[#6], mais rien ne dit, évidemment, que ce soit possible.)

[#6] Ou, mieux encore, pour rester dans la perspective des anneaux borroméens, que (s'il devait y avoir confrontation entre les détenteurs de plusieurs de ces anneaux) l'anneau du Pouvoir « batte » celui de la Connaissance, que l'anneau de la Connaissance « batte » celui de la Volonté, et que l'anneau de la Volonté « batte » celui du Pouvoir. L'exercice pour le lecteur qui s'ennuie est donc d'imaginer précisément ce que font ces anneaux de façon à rester aussi près que possible des lignes que j'ai suggérées mais de vérifier ces contraintes. Je pense que c'est un exercice assez difficile : les scénaristes d'histoires de super-héros ne réfléchissent jamais sérieusement aux possibilités offertes par les super-pouvoirs de leurs personnages, parce que s'ils devaient le faire ils se rendraient compte que les combats seraient essentiellement toujours ridiculement déséquilibrés.

Ceci revient peut-être en quelque sorte à faire la différence entre vouloir et vouloir vouloir. Le sens du verbe vouloir est évidemment flou, reposant sur l'illusion commode de l'unicité de l'intention humaine (comme si nos esprits n'étaient pas l'arène de toutes sortes de combats et de contradictions complexes), et si quelqu'un aimerait sauter en parachute mais n'ose pas il est difficile de dire s'il veut le faire ou non. (Le sens de mes modalités pouvoir et savoir est, évidemment, à peine moins flou !) Mais une piste, possiblement encore trop simpliste, est de distinguer vouloir et vouloir vouloir : vouloir est la résolution qui va vraiment emporter l'action dans la mesure où elle est faisable (dans la mesure où on peut et on sait, si je m'accroche à ma grille d'analyse artificielle), tandis que vouloir vouloir est une intention plus lointaine. On pourrait alors dire que l'anneau vert permet de transformer le vouloir vouloir en vouloir comme l'anneau rouge permet de transformer le vouloir pouvoir en pouvoir et le bleu le vouloir savoir en savoir.

Avoir le contrôle de ses propres désirs est quelque chose qu'on peut imaginer souhaiter : être capable de résister à toutes les tentations, de faire naître en soi-même l'envie de faire les choses qu'on n'arrive pas à se résoudre à faire ou disparaître les envies dont on cherche à se débarrasser[#7], voire, de changer son propre caractère, c'est une magie qui a de quoi intriguer. C'est certainement tentant (il y a certains de mes goûts ou de mes traits de caractères que je peux imaginer vouloir changer, jusqu'à des choses triviales comme ma tentation de manger des cochonneries) ; mais à un certain point on peut aussi se dire : ce que je définis comme moi (cf. aussi cette entrée-ci) est, en quelque sorte, mon caractère (y compris jusqu'à mes névroses), et si je commence à le changer, je ne suis plus moi… Donc je ne veux rien changer ? Pourtant je suis quand même tenté de le faire ? Peut-être que je devrais justement utiliser l'anneau vert pour me retirer la tentation d'utiliser l'anneau vert ? Ou au contraire pour me retirer la réticence à l'utiliser ? On se perd dans un labyrinthe dont je ne sais vraiment pas où il mène[#8].

[#7] Il est impossible de ne pas évoquer ici l'orientation sexuelle, tant il y a des gens qui ont lutté et luttent encore pour changer la leur, jusqu'à se faire torturer mentalement par des programmes de reconversion et le mouvement ex-gay de sinistre réputation. On ne peut que s'attrister que des gens en soient à souhaiter avoir une baguette magique qui leur permettrait de changer quelque chose en eux qui n'a rien d'anormal ou de malsain, mais l'anneau vert offrirait certainement cette possibilité comme il permettrait, a contrario, de décider de ne plus vouloir faire ce changement !

[#8] Mais qui me fait penser à cet argument classique sur l'intelligence artificielle, qui dit : si on devait faire une intelligence artificielle surhumaine, plutôt qu'essayer de la contrôler en lui imposant des limites, qu'elle arriverait forcément à contourner parce qu'elle est surhumainement intelligente, il faudrait plutôt la rendre initialement plutôt bienveillante et lui donner le pouvoir de se modifier elle-même en profondeur, si bien qu'elle corrigera elle-même l'imperfection de sa bienveillance (et de la définition de ce terme), jusqu'à tomber sur un point fixe (qui sera ce qu'on voulait vraiment parce que l'intelligence surhumaine aura correctement compris ce qu'on voulait vraiment et se sera ajustée elle-même en conséquence puisqu'elle est bienveillante).

En tout cas, si chacune de mes modalités (faire Xpouvoir faire X, savoir faire X, vouloir faire X) définit à son tour une « action », on devrait pouvoir les appliquer récursivement : cela doit avoir un sens non seulement de vouloir vouloir faire X, mais aussi par exemple de savoir pouvoir faire X ou de vouloir savoir pouvoir faire X — et chacune des 1 + 3 + 3² + 3³ + ⋯ combinaisons ainsi définies (soit −½ au total ← ceci est une blague de matheux 😉) doit être subtilement différente (mais avec la contrainte qu'à chaque fois, faire X équivaut à simultanément pouvoir faire X, savoir faire X et vouloir faire X : donc par exemple, vouloir équivaut à pouvoir vouloir, savoir vouloir et vouloir vouloir simultanément). Je crois qu'il sera très difficile de faire marcher le système aussi régulièrement, mais c'est amusant d'essayer d'imaginer ce que tout ça peut signifier. Néanmoins, cela peut avoir un sens de chercher à se demander ce que vouloir vouloir vouloir faire X signifie en pratique, et d'imaginer un scénario crédible où ce qu'on fait, ce qu'on veut faire, ce qu'on veut vouloir faire, et ce qu'on veut vouloir vouloir faire sont différents.

Bon, cette entrée est un peu une autocaricature et elle a assez duré, donc je vais l'arrêter là sans avoir rien fait d'autre que de jeter des idées en pâture à quiconque voudra s'en saisir, mais je dois au moins signaler (parce que je n'ai pas réussi à caser ce lien ailleurs) ce fragment littéraire gratuit pour une vision différente de ma triade.

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(dimanche)

Où je reçois des avis très différents sur ma conduite

Méta : Je reprends ici quelque chose que j'ai déjà raconté sur Twitter (parce qu'à la réflexion c'était plus à sa place ici, d'autant qu'on m'a déjà fait remarquer que les fils fort long sur Twitter sont déplaisants à lire) ; j'ai juste un peu développé en ajoutant quelques précisions et réflexions (essentiellement dans les notes numérotées, mais j'ai changé un peu la fin). • Par ailleurs, si vous trouvez que le feuilleton Ruxor passe le permis moto est particulièrement chiant surtout qu'il s'est transformé en Ruxor ne passe toujours pas le permis moto (et chouine à ce sujet) et que ça s'eternise : à qui le dites-vous ? <Insérer ici un emoji représentant l'exaspération mêlée de sarcasme.> • Néanmoins, je trouve intellectuellement intéressante la question de savoir quelle serait la variabilité mesurée si on demandait à deux inspecteurs du permis de conduire d'évaluer indépendamment l'un de l'autre (et selon le barème officiel) la performance d'un candidat au permis de conduire, et je me demande si la Sécurité Routière mène de temps en temps de telles expériences : je n'ai aucune réponse à ça, évidemment, mais l'observation que je rapporte ici donne au moins un petit indice sur cette reproductibilité.

Bref, le point de départ, c'est que j'ai fait deux leçons de conduite à moto à deux jours d'intervalle ( et ). Dans des conditions analogues (début d'après-midi, j'avais bien dormi, météo à peu près idéale), dans le même coin (autoroute A4 et ville du côté de Noisy-le-Grand), avec la même binôme, mais avec deux moniteurs différents, que je vais appeler É. et G.. Et qu'ils n'ont… pas tout à fait eu le même avis à mon sujet.

Jeudi, 3 heures[#] avec É. (le moniteur qui m'a présenté à l'examen il y a 5–6 semaines) : aucun problème particulier, le moniteur a dit à la fin qu'il trouvait que j'avais beaucoup progressé, que j'anticipais, que je prenais des initiatives. Il me met sur une liste[#2] d'élèves à contacter pour l'examen en août.

[#] Normalement, en leçon, nous sommes 3 ou 4 élèves à tourner sur 2 motos (c'est-à-dire que deux élèves conduisent pendant que l'autre ou les deux autres sont dans la voiture avec le moniteur, observent et écoutent les commentaires), donc chacun ne fait en circulation que les 2/3 ou 1/2 du temps que dure la leçon. Mais là, exceptionnellement, nous n'étions que 2, donc nous avons roulé 3h (moins le temps de partir et de rentrer).

[#2] Sans me faire de promesse que ce sera le cas (ils ont beaucoup d'élèves à faire passer, les inspecteurs sont moins disponibles en août donc les créneaux peu nombreux) ; mais bon, c'est déjà un progrès par rapport à ces 5 semaines où il ne s'est juste rien passé.

Hier, 1h30 (sur une leçon de 3h) avec G. (moniteur qui ne m'avait encore pas vu en circu parce qu'il fait surtout les séances le samedi et que je ne prends pas ces séances[#3]) : cette fois, je me fais engueuler comme du poisson pourri[#4], d'abord par l'oreillette, puis il nous fait nous arrêter sur un parking, me passe un savon devant les autres élèves : il explique je n'ai aucune anticipation, que ma conduite est carrément dangereuse, et il insiste que je n'aurais pas dû être présenté à l'examen, que je n'ai pas le niveau, que ça ne le surprend pas que j'aie raté. Je détaille plus bas ce qu'il me reproche, mais disons d'ores et déjà qu'il ne s'agit pas d'infractions au Code de la route : c'est, essentiellement, de freiner trop tard et donc trop fort aux intersections.

[#3] Je devais avoir une leçon le jeudi de la semaine d'avant, il y a eu une erreur de l'auto-école qui fait que la séance a dû être reportée, et j'ai accepté que ce soit le samedi après-midi.

[#4] Il est possible que j'aie une intolérance particulière pour le fait de me faire engueuler : peut-être qu'un observateur impartial ne cautionnerait pas l'usage des mots poisson pourri ici. Ce moniteur a tendance à disputer tout le monde sans que ce soit mal intentionné (ce qui ne veut pas dire que c'est acceptable pour autant, mais ne rentrons pas dans ce débat), et les autres élèves de cette séance en ont pris aussi (du genre mais roule, bordel ! on est sur une voie rapide qu'est-ce que tu fous à te traîner comme ça à 60 ?). Mais il n'y a que moi qui ai eu droit à ce sermonnage particulier.

Or, pour autant que je puisse en juger (et ma binôme semblait d'accord), j'ai conduit essentiellement pareil les deux jours. Et il n'y a de toute façon pas de raison de penser que mon niveau aurait autant varié en deux jours. Que ce soit É. ou G. qui ait raison dans son évaluation (ou que la vérité soit quelque part entre les deux), ce n'est pas normal qu'il y ait une telle différence d'appréciation. Des petites différences de jugement, oui, c'est inévitable ; mais un tel grand écart, il y a vraiment un problème.

Sur le coup, évidemment, je n'ai rien dit (au moins tant que la leçon dure, le moniteur a toujours raison, moi je ferme ma gueule et je m'applique à faire ce qu'on me dit) ; après la leçon, tout le monde est pressé de partir (surtout un samedi après-midi ; G. avait bossé 9 heures d'affilée, il en avait marre[#5] et je le comprends ; et il n'y avait plus personne à l'auto-école), je n'allais pas faire un scandale.

[#5] Bien sûr, ça peut expliquer pour partie sa mauvaise humeur générale. Mais les reproches les plus importants qu'il m'a fait sont précis et sensés, ne sortent pas de nulle part, et ne concernent que moi, ce n'est certainement pas simplement la mauvaise humeur qui parlait.

Mais je suis furieux : soit É. a raison et je suis furieux parce que ça fait un prétexte pour ne pas me laisser repasser l'examen (et je n'en avais vraiment pas besoin) ; soit G. a raison et je suis furieux parce qu'au bout de ~30h de leçons de circulation on découvre un problème que les deux autres moniteurs (É. et M.) ne m'avaient pas signalé, en tout cas certainement pas à ce niveau.

Peut-être que É., qui a apparemment plus d'expérience, sait que certains points se corrigent tout seuls… ou est blasé. Peut-être que G. est plus inquiet pour la sécurité de ses élèves ; ou peut-être qu'il était mal luné un samedi après-midi (mais cf. #5 ci-dessus) ; ou peut-être qu'il partait d'un mauvais a priori puisqu'il ne m'avait pas encore vu en circulation et avait juste l'information que j'avais échoué l'examen.

Sur le fond, il a commencé par m'engueuler N fois sur l'opportunité de changements de file sur l'autoroute (que j'ai faits ou qu'au contraire j'aurais dû faire). Un changement de file, c'est un judgment call : on peut toujours en discuter, peut-être que les décisions que G. aurait voulu que je prisse étaient meilleures, je pense quand même que mes choix étaient tout à fait défendables[#6].

[#6] Par exemple, quand il y a une voie qui s'insère depuis la droite, il est généralement bon d'essayer de passer sur la file plus à gauche ; mais si la file sur la gauche est elle-même assez dense, ce n'est pas forcément une si bonne idée. À l'approche un point d'insertion où j'étais déjà sur l'autoroute A4, j'ai regardé deux ou trois fois si je pouvais me décaler vers la gauche, je n'ai pas trouvé d'opportunité qui me satisfaisait, mais G. a estimé que ça ne posait pas de problème, et m'a reproché de ne pas l'avoir fait. L'ironie de l'histoire, c'est qu'alors que G. me distrayait en me disputant à ce sujet, si bien que je re-regardais sur ma gauche, quelqu'un qui voulait s'insérer essayait de me forcer le passage à ma droite, ce qui était exactement ce pourquoi je préférais me concentrer sur ma droite en premier lieu, et du coup G. m'a de nouveau disputé, de ne pas ralentir pour laisser passer le con qui cherchait à me forcer le passage à droite. • Pour prendre un autre exemple, un peu avant, alors que j'étais sur le périph (là les véhicules qui s'insèrent sont prioritaires), j'arrivais à un point d'insertion, j'ai ralenti pour essayer de me caler sur un point où il y avait un intervalle satisfaisant entre deux véhicules de la file qui s'insérait, G. a trouvé que je ralentissais trop et que même si je n'avais pas la priorité j'aurais dû m'imposer un peu plus.

Mais le principal reproche que m'a fait G., c'est de ne pas ralentir assez en amont à l'approche des intersections et giratoires, de ne pas suffisamment étaler ce ralentissement, et de freiner parfois trop fort trop tard. Ça c'est un reproche important et que je ne peux pas prendre à la légère : une collision par l'arrière c'est un accident très grave. Mais pourquoi les autres moniteurs ne me l'ont pas dit, alors ? Ils m'ont signalé un freinage un peu brusque de temps en temps, mais rien de systématique comme G. le prétend, et jamais aux giratoires (où j'ai l'impression d'aller tranquillement). Comment je tranche, moi ?

Pour les intersections avec priorité à droite, je suis tenté de croire G., pour être plus prudent, il faut que je freine plus en amont et plus longuement[#7] pour ne pas risquer de devoir piler et me faire percuter par l'arrière.

[#7] Bien sûr que je freine à l'approche des intersections (et plus ou moins selon que la visibilité est mauvaise) : je ne suis pas cinglé ! Tout est une question de mesure, de quand le faire et combien, pour se donner la capacité de s'arrêter en cas de besoin sans se faire taper par derrière.

Pour les giratoires, je suis beaucoup plus dubitatif. Normalement, je ralentis au frein moteur[#8], assez en avant du giratoire, avec rétrogradage en 2e vers la fin[#9] : ça permet d'avoir de la reprise si je peux passer, et de m'arrêter tranquillement (il me semble !) si je ne peux pas. Mais G. me dit que non, le frein moteur, ça ne suffit pas, il faut impérativement utiliser les freins à disque (au moins arrière), en dosant bien, à l'approche d'un giratoire, parce que si on arrive avec ne serait-ce qu'un filet de gaz, on ne pourra pas s'arrêter à temps si besoin, et parce qu'il faut que le feu stop s'allume pour prévenir les véhicules derrière. (Bon, les choses ont été compliquées par le fait que le contacteur de feu stop du frein arrière de ma moto était mal réglé, il ne s'allumait que quand je freinais vraiment fort, si bien que G. a cru que je ne freinais pas à des moments où je freinais bien du frein arrière. Mais il s'en est rendu compte et ça ne l'a pas empêché de m'engueuler.)

[#8] Très efficace sur la Honda CB-500. Mais peut-être que je subis aussi l'influence du poussinet et de son insistance sur le fait de freiner le moins possible.

[#9] Je pense bien que j'actionne le frein arrière lors du rétrogradage. Mais pas pendant toute l'approche au frein moteur.

Indépendamment de tout ça, l'engueulade limite humiliante n'est pas une technique pédagogique acceptable, et à plus forte raison quand c'est « en public » (devant les autres élèves). Même pour quelqu'un qui a fait quelque chose de très dangereux (sauf s'il est clair qu'il l'a fait sciemment) : il faut lui faire prendre conscience du danger, bien sûr, mais il y a des façons de le faire sans être blessant[#10]. Ce n'est pas juste qu'une engueulade est inutile : c'est même dangereux parce que ça va tourner dans la tête de l'élève plus que la perception des faits, lui faire perdre ses moyens et sa concentration — tout ce qu'il ne faut pas quand on conduit.

[#10] Comme je le disais plus haut, je suis peut-être chatouilleux à ce sujet. Peut-être que les moniteurs d'auto-école ont parfois du mal à comprendre que certains élèves ont plus besoin d'encouragements que d'engueulades. Surtout les moniteurs moto : peut-être qu'ils sont habitués à voir plein de petits jeunes qui n'ont peur de rien, croient tout savoir et veulent rouler des mécaniques — et qu'il s'agit de leur apprendre un peu d'humilité. Ou peut-être qu'ils (les moniteurs moto) flippent à fond de voir un accident se dérouler sous leurs yeux (et que, contrairement aux moniteurs auto, ils ne peuvent pas vraiment contrôler).

En tout cas, je ne sais plus où j'en suis, moi, et je ne sais pas ce que je fais. Mon espoir de repasser l'examen en août après « seulement » 2 mois a l'air de s'envoler (précisons que É. part ou est peut-être déjà parti en vacances, donc je suppose que ce sont les deux autres moniteurs qui vont faire le planning des examens en août), et indépendamment de ça, ma confiance en moi, qui est une des choses que j'ai beaucoup de mal à trouver, en prend un gros coup aussi[#11]. Est-il utile que j'attire l'attention des moniteurs sur cette différence d'évaluation, voire que je leur demande de se mettre d'accord ? Ou est-ce que je me contente de tenir compte comme je peux des principales critiques de G. (en modulant un peu selon les cas qui me semblent plus ou moins pertinents, c'est-à-dire plus sérieusement pour les intersections que pour les giratoires) ? Et comme toujours : à quel point est-ce que je décide que cette auto-école me fait vraiment trop tourner en rond et qu'il faut que j'en cherche une autre (ce qui n'est pas forcément évident non plus et a aussi des inconvénients considérables) ? A priori je suis sur l'idée de claquer la porte si en septembre j'en suis toujours au même point, mais il reste à savoir si je persiste à accumuler des leçons en août.

[#11] Bon, reconnaissons qu'à la fin de la leçon, G. (qui a bien dû voir que je faisais la gueule et que je n'ai essentiellement pas desserré les dents dans la voiture) a quand même dit qu'il pensait que ce ne serait sans doute pas compliqué à corriger.

Ajout () en réponse à des remarques qui m'ont été faites sur Twitter : Je pense que les moniteurs ne se rendent pas compte de l'impact de leurs remarques, surtout qu'ils n'ont pas trop l'habitude des élèves comme moi, âgés, manquant de confiance, et sans expérience des deux-roues. (J'ai déjà reproché au 3e moniteur, M., sa façon de disputer les élèves, dont moi, sur une séance qui s'était mal passée, il a été très correct dans sa réaction, a admis qu'il n'aurait pas dû perdre patience comme ça, et il n'y a plus eu de problème ensuite.) • Mais au-delà de l'effet sur mon ego de remarques ponctuelles, je me sens vraiment à bout de forces : ça fait un an que je suis là-dessus, l'investissement émotionnel, temporel et financier devient vraiment très lourd, et forcément je me demande régulièrement si c'est en vain. Donc qu'à chaque fois que je crois voir de la lumière au bout du tunnel je me prenne une baffe, forcément, ça me fait penser de plus en plus au mythe de Sisyphe. Et croire de moins en moins à « mais si, je touche au but ». (Après avoir obtenu mon plateau, ce qui n'avait déjà pas été sans mal, j'avais espéré passer la circulation en avril, je me suis rendu compte que j'avais plus de mal que je pensais, puis un moniteur a évoqué un passage en mai, puis on m'a fait comprendre que ça ne le ferait pas ; j'ai passé en juin, je me suis ramassé ; j'ai espéré repasser en juillet, le planning était trop plein ; j'ai espéré repasser en août, ça a l'air bien compromis. Si ce n'est pas fait en septembre, ça commence à devenir vraiment compliqué pour moi, l'assurance complémentaire que j'ai prise va expirer, mes finances ne vont pas s'arranger, je vais avoir plein de cours à donner, mon école va déménager — raison de passer le permis pour commencer ; ensuite le permis lui-même va être réformé, il faudra repasser un code spécifique, et l'épreuve de circulation sera rendue plus difficile, etc. Bref, il n'est pas acquis du tout que tout cet investissement ne soit pas en pure perte.) Alors évidemment, dans ces conditions, ça devient très difficile d'aborder les choses avec la sérénité pourtant nécessaire pour apprendre et progresser.

Mise à jour () : Leçon ce matin avec le troisième moniteur, M. : ça s'est plutôt bien passé (il m'a surtout reproché de manquer de rythme). Mais évidemment, les dates d'examen en août sont toutes pleines. ☹️ M. a un peu botté en touche quant à la différence d'appréciation par ses deux collègues É. et G. (ci-dessus) : il dit que j'ai un niveau irrégulier, et que c'est normal. Il n'a pas spécialement remarqué de problème d'allure aux intersections, mais un manque général d'anticipation et de confiance en soi. (OK, ça j'y crois volontiers, mais au bout d'un moment, si je ne fais pas de faute, il faut me présenter : le permis ne signifie pas qu'on conduise parfaitement !, mais qu'on ait le niveau pour progresser seul.) M. revenait de vacances, donc ne pouvait pas commenter sur la répartition des dates d'examen d'août, qui a été faites par É. (qui est parti en vacances) et G. Il a évoqué de possibles dates supplémentaires, mais j'y crois fort peu (on m'a déjà fait ce coup N fois).

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(mardi)

Quelques gadgets de science-fiction (pour manipuler le temps et l'Univers)

Cette entrée est une sorte de complément à celle que j'ai écrite sur le voyage temporel (mais elle en est indépendante) : il s'agit d'imaginer quelques gadgets qui pourraient servir dans le cadre d'une histoire de SF (voire de « métaphysique-fiction »). Je commence par en décrire deux qui ont un rapport avec l'écoulement du temps : appelons-les le rewinder et le fast-forwarder (je comptais initialement ne parler que de ça, puis j'ai eu d'autres idées avec les présélecteurs évoqués plus bas). Le premier est très classique et apparaît dans beaucoup d'histoires, le second l'est beaucoup moins mais il n'est peut-être pas très intéressant du point de vue narratif.

Le rewinder sert, comme son nom l'indique, à remonter le fil du temps : on lui donne une date dans le passé (appelons-la t₁), et il remonte le temps à cette date-là. Mais attention, ce n'est pas une machine qui permet de visiter cette époque (et de s'y retrouver en double) : il fait revenir tout l'Univers en bloc à la date t₁ indiquée, effaçant toute l'histoire qui s'est déroulée depuis (y compris l'activation du rewinder lui-même), pour permettre de rejouer une autre histoire à partir de ce point-là. Là, il faut que j'insère une note en petits caractères des fois que quelque grincheux serait susceptible de me dire ah mais moi je crois que l'Univers est déterministe, si bien que quand l'histoire qu'on a effacée ne pourrait que se rejouer à l'identique :

D'abord, vous êtes un grincheux. Ensuite, il faut modifier légèrement l'action du rewinder dans un univers déterministe : il ne se contente pas d'effacer toute l'histoire depuis l'instant t₁, il remplace l'Univers par un univers très légèrement différent, comportant une petite modification des conditions initiales au moment du Big Bang, modification choisie aléatoirement sous la contrainte d'avoir une ampleur tellement petite que l'effet reste indétectable jusqu'à l'instant t₁ où (à force que l'ampleur de la perturbation croisse exponentiellement) elle atteint tout juste l'ampleur suffisante pour qu'un papillon batte des ailes un petit peu différemment à proximité du rewinder (pour calibrer sur une différence un peu plus importante, il suffit de diminuer un tout petit peu t₁). C'est dans cet univers-là (et au temps t₁) qu'on se trouve après l'utilisation du rewinder. • Et s'il y a des méga-grincheux qui se plaignent que je parle de temps absolu, ce qui n'a pas de sens dans un univers relativiste, j'ajoute encore une note : quand je parle de t₁, il s'agit d'une hypersurface de type espace, qui, dans le mode d'utilisation par défaut du rewinder est au repos par rapport au rayonnement cosmologique fossile mais, si on veut utiliser un mode plus avancé, peut être programmé pour avoir une forme différente. Maintenant arrêtez de grincher.

On pourrait imaginer une variante du rewinder où celui qui l'actionne se souvient de l'histoire qui a été effacée (tandis que tous les autres reviennent dans leur état mental antérieur), c'est évidemment plus facile et tentant à utiliser en SF (voyez par exemple les films Prince of Persia: The Sands of Time ou Edge of Tomorrow), mais en quelque sorte c'est moins pur (c'est beaucoup plus ad hoc) que si on postule que tout l'Univers est vraiment ramené à un état antérieur, l'utilisateur comme les autres. (L'état mental de l'utilisateur du rewinder faisant partie de l'Univers, il n'y a pas de raison qu'il soit affecté différemment.) Je vais évoquer la question épineuse de savoir comment on peut savoir si le rewinder fonctionne, mais auparavant, décrivons le fast-forwarder.

Celui-ci a l'effet, au contraire, de faire sauter le temps vers l'avenir : on lui donne une date dans l'avenir (appelons-la t₁) et on se retrouve à cette date-là : l'état de l'Univers devient immédiatement ce qu'il aurait été à la date en question sans que les événements intermédiaires aient jamais eu lieu. Mais bien sûr, le fait que ces événements n'aient pas lieu n'empêche pas que tout le monde en a quand même la mémoire, puisque la mémoire fait partie de l'Univers et que l'Univers est placé exactement dans l'état où il se serait trouvé à l'instant t₁.

Pour le fast-forwarder, il est donc plus naturel de souhaiter que l'Univers soit déterministe. Si ce n'est pas le cas, on postulera simplement que le fast-forwarder place l'Univers dans un des états possibles de l'évolution jusqu'à la date t₁, avec les mêmes probabilités que ce aurait été le cas selon l'évolution normale. En revanche, l'interaction avec le « libre arbitre » (dont je n'ai jamais compris ce que c'était censé être, mais qui n'est sans doute pas exactement pareil que le non-déterminisme) est, au mieux, confuse.

Là aussi on pourrait imaginer des variantes où celui qui actionne le fast-forwarder n'est pas victime de l'illusion que l'intervalle de temps jusqu'à t₁ s'est produit, mais ce serait un handicap pour lui (cela se manifesterait comme une amnésie), donc ce n'est sans doute pas souhaitable ; on pourrait imaginer qu'il en ait connaissance tout en ayant la certitude que ces événements n'ont pas vraiment eu lieu, mais là aussi c'est un peu trop ad hoc donc je vais en rester à la forme où celui qui l'actionne est affecté comme tous les autres.

J'imagine — et j'espère — que le lecteur se dit que tout ça n'a absolument aucun sens : quelle différence peut-il bien y avoir entre à l'instant t₀, l'Univers devient instantanément ce qu'il serait devenu à l'instant t₁ (y compris avec la mémoire fictive de tous les événements entre t₀ et t₁) et les événements entre t₀ et t₁ se déroulent normalement ? Comment puis-je savoir que la journée d'hier a vraiment eu lieu et que ma mémoire de celle-ci n'est pas fausse ? Cela a-t-il le moindre sens ? La seule chose qui existe, après tout, est l'instant présent. Bref, le fast-forwarder ne sert qu'à nous perdre dans un labyrinthe de questions métaphysiques sémantiquement douteuses et n'a pas vraiment de rôle possible dans, par exemple, une histoire de SF.

(On pourrait, cependant, imaginer une histoire de SF où le gadget existerait et serait utilisé par des personnages débattant de s'il a un effet ou non, mais où l'effet serait rendu, au niveau de l'écriture, par des ellipses dans la narration à chaque fois que le fast-forwarder est utilisé. Ça pourrait être rigolo à lire. L'histoire se finirait, bien sûr, par un personnage qui décide de pousser le fast-forwarder trop loin, et le chapitre suivant dirait juste le soleil est une géante rouge ou quelque chose comme ça.)

Ce qui est amusant, c'est que bien que le gadget n'ait probablement aucun sens, et vraisemblablement aucun effet mesurable, je serais néanmoins parfois content d'en posséder un, pour pouvoir sauter la fin d'un événement ennuyeux ou arriver plus vite à un moment que j'attends ! (J'aurais, certes, le souvenir de m'être ennuyé ou impatienté, mais ce serait un « faux » souvenir.)

Peut-on néanmoins voir une manifestation du fait qu'un tel gadget fonctionne ? Pour ce qui est du rewinder : le fonctionnement de celui-ci a le bon goût d'être falsifiable : si j'ai le souvenir d'avoir actionné le rewinder, c'est forcément que celui-ci n'a pas fonctionné, puisque dès qu'on actionne le rewinder on doit se retrouver dans un univers où cette action n'a pas eu lieu. A contrario, c'est un bon signe que le rewinder fonctionne si on n'a jamais le souvenir d'avoir eu envie de l'actionner alors qu'on était en mesure de le faire ! (Pour prendre un cas extrême, si je jette plusieurs fois un dé en me disant à l'avance si je ne tombe pas sur 6, j'utilise le rewinder pour revenir juste avant le jet, au bout du dixième 6 d'affilée, on pourra sérieusement se dire que le rewinder fonctionne correctement même si on ne l'a jamais « vu » fonctionner !)

Pour le fast-forwarder, c'est autre chose… Ma réaction instinctive a été de penser on sait que le fast-forwarder ne fonctionne pas si on a le souvenir, après l'avoir actionné pour sauter le passage entre t₀ et t₁, de l'avoir actionné à un moment t₀ < t′ < t, par exemple immédiatement après t₀ (puisque ces instants sont sautés, on n'aura pas envie de les sauter une nouvelle fois). Mais est-ce le cas ? Non, en fait, le fonctionnement normal du fast-forwarder est sans doute justement qu'on se retrouve à t₁ avec le souvenir qu'on a appuyé plein de fois sur le bouton fast-forward en pensant décidément, ce machin ne marche pas ! (puisque l'Univers est censé, justement, suivre le cours qu'il aurait eu si le fast-forwarder ne faisait rien). On peut conclure que le fast-forwarder ne fonctionne pas lorsqu'on est actuellement à un moment t₀ < t′ < t₁, mais cette conclusion devient invalide ultérieurement… un labyrinthe métaphysique, donc, dans lequel, encore une fois, la seule conclusion sensée est peut-être que le fast-forwarder n'a tout simplement aucun effet ni aucun sens (mais de là à conclure que le temps lui-même n'a pas de sens, il n'y a qu'un tout petit pas ; cf. aussi plusieurs des remarques que j'avais faites ici, notamment dans la note #5).

(Une présentation alternative du fast-forwarder est qu'il transforme son utilisateur en zombie philosophique mais uniquement pendant l'intervalle entre t₀ et t₁, et là aussi, c'est tout un labyrinthe de questions que de se demander si c'est pareil que ma présentation initiale ou si la notion de zombie philosophique a un sens. Mumble mumble conscience mumble physicalisme mumble mumble <vigoureux agitage de mains> mumble.)

*

Maintenant, pour en revenir au rewinder, si la seule indication qu'on peut avoir du fait qu'il fonctionne bien est qu'on n'a aucun souvenir de l'avoir jamais activé, on peut imaginer une variante épurée du même gadget : je vais appeler ça le présélecteur négatif.

Le présélecteur négatif est une boîte munie d'un bouton. Discuter de ce qui se passe quand on appuie sur le bouton n'a pas de sens parce que la clé du fonctionnement du présélecteur négatif est justement que :

L'Univers est tel que le bouton n'est jamais actionné.

Vous pouvez imaginer ça comme une Prophétie Ancienne (le bouton ne sera jamais actionné), écrite au moment du Big Bang : si on croit au déterminisme, l'Univers a été choisi tel que le bouton du présélecteur négatif ne soit jamais utilisé ; si on ne croit pas au déterminisme, on conditionnera les lois de probabilités déterminant l'évolution de l'Univers au fait que la Prophétie ci-dessus soit réalisée. (J'appelle ça présélecteur parce que je sous-entends que l'Univers a été présélectionné pour remplir la Prophétie.)

Comment un tel gadget peut-il être utile ? Exactement comme le rewinder, en fait : je peux, par exemple, jeter un dé en décidant de façon ferme si le dé tombe sur autre chose que 6, j'appuie sur le bouton : l'explication la plus simple du fait que la Prophétie doive s'accomplir est que le dé tombe sur 6. Donc le dé tombe (très vraisemblablement) sur 6.

Plutôt que de parler d'explication la plus simple, on peut formaliser ça avec un raisonnement bayesien sur les probabilités (qui devient ici prédictif) : le dé a a priori 1/6 chance de tomber sur chaque face, mais s'il tombe sur un nombre entre 1 à 5, j'ai a priori, disons, 999/1000 chances d'appuyer sur le bouton (il faut admettre qu'il y a toujours une possibilité que je ne tienne pas ma résolution, par exemple si je fais une tombe mort foudroyé au mauvais moment, je vais y revenir), tandis que s'il tombe sur 6 j'ai a priori, disons, 1/1000 chances d'appuyer sur le bouton (peut-être que je me trompe en lisant la face ou que je fais un faux mouvement) : ceci donne des probabilités a priori de 333/400 pour l'événement le dé tombe sur une face 1–5 et j'appuie [comme prévu] sur le bouton, 1/6000 pour le dé tombe sur la face 6 et j'appuie [par erreur] sur le bouton, 5/6000 pour le dé tombe sur une face 1–5 et je n'appuie [pourtant] pas sur le bouton et 333/2000 pour le dé tombe sur la face 6 et [comme prévu] je n'appuie pas sur le bouton ; mais en conditionnant par la Prophétie, il reste une probabilité de (333/2000) / (333/2000 + 5/6000) = 999/1004, soit environ 995/1000, que le dé tombe sur la face 6.

(On retrouve le même genre de paradoxes et de raisonnements sur les explications probables que ce que j'avais raconté dans mes histoires autour du voyage dans le temps monochronique dans l'entrée déjà liée ci-dessus. C'est aussi ce que j'avais exploré dans cette petite histoire : je ne fais ici que formaliser un peu plus les choses.)

Évidemment, si je décide inconditionnellement d'appuyer sur le bouton, je me mets en grave danger : quelque chose devra m'en empêcher, et le quelque chose le plus probable est sans doute un accident très mauvais pour moi.

Il faut d'ailleurs noter que même si je ne décide d'appuyer sur le bouton que conditionnellement, je me mets en quelque sorte en danger : en décidant d'appuyer sur le bouton si la face tirée par le dé n'est pas 6, le raisonnement probabiliste ci-dessus suggère que ma probabilité d'avoir un accident dans l'intervalle est multipliée par environ 5 ou 6 (il y a environ 5/1000 chances que je ne tienne pas ma résolution au lieu de 1/1000 dans les hypothèses faites a priori). Et ces probabilités se cumulent : si je suis tenté de jeter plein de fois le dé en décidant à chaque fois j'appuie sur le bouton si la face tirée n'est pas 6, je me mets en danger dès la première fois. Le présélecteur négatif est une sorte de pacte faustien assez complexe avec les probabilités.

Ceci étant, il y a un plot twist : c'est que si je crois vraiment au fonctionnement du présélecteur et que je jette le dé et qu'il tombe sur 1, je n'oserai pas essayer d'appuyer sur le bouton sachant que ça risque très fortement de me tuer avant que j'y arrive. Mais du coup, l'explication la plus plausible n'est plus que je meure, c'est simplement que je n'ose pas ! Et du coup, le présélecteur négatif, si on y croit, devient un simple bouton sur lequel personne n'ose appuyer. (Et de fait, si je crois vraiment à la Prophétie vous n'appuierez pas sur ce bouton, il serait stupide d'essayer d'appuyer dessus pour tenter de la défier, si bien que la Prophétie devient auto-réalisatrice.)

Il y a sans doute quelque chose d'intelligent à dire sur le rapport exact entre le rewinder et le présélecteur négatif (et de savoir si, au fond, ils sont « la même chose » ou non ; il semble que le rewinder permette de façon moins dangereuse d'obtenir qu'un dé tombe un grand nombre de fois sur la face 6 en décidant à chaque fois de revenir en arrière si ce n'est pas le cas, car le rewinder a le concept de date cible t₁ ; mais je n'exclus pas d'avoir raté quelque chose). Je n'ai pas les idées très claires, surtout parce que j'ai la flemme d'y réfléchir attentivement et de faire un modèle probabiliste qui se tienne : c'est plus rigolo de ranter dans mon blog et de laisser d'éventuels lecteurs motivés faire le boulot à ma place.

Sinon, on peut imaginer d'autres sortes de gadgets apparentés. Le présélecteur positif, par exemple, est associé à la Prophétie que vous appuierez (un jour) sur le bouton. Il est peut-être moins puissant que le négatif (une fois qu'on a appuyé sur le bouton, il devient totalement sans effet ; et il est difficile de résoudre je n'appuierai jamais : au mieux, on se débarrassera du gadget, mais il est facile de trouver des explications sur pourquoi on ne le fera pas), mais sans doute aussi moins dangereux. On peut éventuellement s'en servir en résolvant quelque chose comme je n'appuierai sur ce bouton qu'une fois que j'aurai eu une vie assez longue et d'une qualité qui me satisfasse pleinement. Le présélecteur positif réarmable à date limite permet d'entrer un nombre quelconque de « promesses » formées d'un nombre quelconque et d'une date t₁, et il garantit que le nombre sera saisi (une nouvelle fois) sur le pavé numérique, avant la date t₁, en accomplissement de la promesse. Peut-être qu'il y a moyen de donner un sens à ce que j'avais appelé ma réaction instinctive au fast-forwarder sous forme d'un présélecteur négatif réarmable à date limite, mais je ne suis pas convaincu qu'il ait un intérêt quelconque par rapport à un présélecteur négatif tout bête. En tout cas, je suis sûr qu'il y a plein d'histoires de SF rigolotes à écrire avec ces différents gadgets. Je suis sûr, en fait, qu'elles ont déjà été écrites si bien que je n'ai pas à me fatiguer à le faire. 😉

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(mercredi)

Réflexions oiseuses sur la politique « abstraite »

Je me demande si des études ou des réflexions sérieuses ont déjà été menées sur la « politique abstraite » : ce que j'entends par là c'est, en gros, l'étude de tous les phénomènes politiques (notamment sous l'angle psychologique, sociologique, ou de la théorie des jeux) débarrassés de toute considération de contenu (et notamment de toute référence à, par exemple, un axe gauche-droite ou à plus forte raison d'idées particulières qui pourraient instancier cet axe) ou même de forme de gouvernement, d'époque ou de pays : la politique abstraite devrait s'appliquer également (et mieux : uniformément) à l'Espagne du 16e siècle qu'à la Chine des Hàn ou aux États-Unis actuels — mais aussi à des microcosmes comme des guerres d'idées au sein d'une communauté particulière (penser aux guerres idéologiques que les informaticiens sont capable d'avoir entre eux !).

Disons pour expliquer la « politique abstraite » qu'il s'agirait en quelque sorte de la meilleure approximation possible de la psychohistoire dans le monde réel. L'intérêt serait par exemple de chercher des motifs universels. (C'est une idée féconde en mathématiques d'essayer d'« abstraire » une théorie mathématique pour chercher à comprendre quels sont les principes minimaux qui la font fonctionner et ce qu'on peut dire à partir d'eux, et cela permet parfois de lui trouver des nouvelles instances.) Et/ou de s'écarter de sa propre mauvaise foi en cherchant à raisonner sur des choses assez vagues pour ne pas provoquer de réaction émotionnelle de notre part. (Je me méfie particulièrement de la mauvaise foi, à commencer par la mienne, dans toute réflexion politique « concrète » — cf. le premier paragraphe de cette entrée passée — et l'abstraction permet peut-être de pallier ce problème.)

Peut-être n'y a-t-il rien d'intelligent à dire à ce sujet à part des généralités oiseuses ? Peut-être. Voici néanmoins une ébauche de réflexion sur un phénomène qui me semble possiblement intéressant (même si la réflexion elle-même est sans doute oiseuse) :

Il me semble qu'un motif fréquemment récurrent de toutes sortes de combats politiques est de se retrouver face à un choix entre deux stratégies que je pourrais appeler la stratégie idéaliste (ou puriste) et la stratégie réaliste (ou de compromis). Il pourrait s'agir par exemple de :

  • négocier la paix avec un ennemi (stratégie réaliste) ou poursuivre le combat jusqu'au bout (stratégie idéaliste),
  • s'allier avec, ou soutenir temporairement, un ennemi considéré comme un « moindre mal » pour faire obstacle à un ennemi considéré comme un plus grand mal (stratégie réaliste), ou au contraire refuser une telle alliance de circonstance (stratégie idéaliste),
  • modérer des revendications pour les atteindre plus facilement ou pour se faire plus d'alliés (stratégie réaliste), ou maintenir des revendications correspondant à ses aspirations profondes (stratégie idéaliste),
  • se rallier à (ou simplement accepter) un projet imparfait mais plus abouti (stratégie réaliste), ou maintenir un projet considéré comme meilleur mais plus difficile (stratégie idéaliste),
  • voter « utile » (stratégie réaliste) ou refuser d'apporter sa voix à un candidat avec lequel on est en désaccord trop important (stratégie idéaliste),

— et autres variations sur le même thème. Je ne prétends bien sûr pas que ces deux pistes simplistes, surtout formulées de façon aussi générale, épuisent toujours toutes les possibilités stratégiques : on pourrait évoquer la stratégie du pire (je vais revenir dessus), la stratégie manipulatrice et encore d'autres, sans doute plus délicates à définir en général. Un débat apparenté mais distinct serait de savoir si la fin justifie les moyens, par exemple si on peut se dispenser des formes quand le fond est légitime (la réponse oui peut être rattachée à la stratégie idéaliste qui fait primer ses Grands Principes sur les obstacles rencontrés, mais aussi à la stratégie réaliste qui accepte le compromis comme un moyen pour arriver à ses fins). Mais restons sur la dichotomie présentée ci-dessus.

J'ai l'impression que le choix entre la stratégie réaliste et la stratégie idéaliste est souvent fait de façon émotionnelle (certains étant plus enclins à l'une ou à l'autre) et parfois même sans considération approfondie des données du problème. C'est ce que j'ai tenté de faire ressortir dans ce vieux « fragment littéraire gratuit » (que j'ai déjà souvent lié).

La stratégie idéaliste a un attrait psychologique indéniable : celui de se tenir glorieusement prêt à combattre pour ses principes sans jamais les diluer dans les le poison de la réalité ; celui de voir le monde avec la séduisante netteté du noir et blanc plutôt que le flou exaspérant des teintes de gris : l'Idéal est bien plus facilement motivant que le compromis, c'est l'Idéal qui soude les équipes. Le danger est évidemment double : celui, évident, d'échouer parce qu'on s'est fixé un but inatteignable, irréaliste ; mais aussi celui, plus insidieux, de tomber de l'idéalisme à l'idéologisme, et de faire des bonnes intentions les pavés qui mènent vers l'enfer, danger tout proche de celui, plus insidieux encore, de croire qu'on a des Grands Principes alors qu'on les construit au fur et à mesure pour coller à un agenda dont on n'a pas soi-même pas forcément pleinement conscience (cf. l'encadré ci-dessous).

Je fais une semi-digression à ce point pour évoquer les Grands Principes et le danger de s'inventer des Grands Principes à géométrie variable pour coller exactement à ce que nous avons envie de faire ou de défendre au moment donné, ou pour se donner un prétexte à cacher notre propre égoïsme. Voici un conseil pour lutter contre la mauvaise foi que nous avons certainement tous en la matière :

À chaque fois qu'on se dit je fais ça pour le principe, pour vérifier que ce n'est pas une façon de faire taire sa conscience, il est bon de se demander :

  • quel est précisément le principe général qu'on prétend appliquer (est-on capable de le formuler clairement et de le défendre sous cette formulation ?),
  • comment on le justifie et quels corollaires il a qui le rendent désirable,
  • dans quel mesure le combat qu'on prétend mener est effectivement relié au principe en question (est-ce qu'on combat pour ce principe au sens où on contribue à le répande/développer, ou par ce principe c'est-à-dire qu'on l'utilise comme une arme pour se justifier ?),
  • dans quelle mesure on a combattu, par le passé, pour ce principe, dans des circonstances où ça ne nous arrangeait pas, et dans quelle mesure on sera vraiment prêt à le faire à l'avenir.

Évidemment, on peut toujours continuer à se mentir, mais ça devient un peu plus difficile d'être de mauvaise foi si on se force à examiner ce genre de questions.

Mais la stratégie réaliste a également un attrait psychologique, et des dangers. On m'a qualifié de fanatique du compromis : je ne suis évidemment pas d'accord mais je comprends l'idée sous-jacente à ce reproche, la méfiance devant ma propension à tellement rechercher la nuance et le dialogue. Le piège psychologique est de succomber à une forme d'irénisme forcé, et de la prendre pour sagesse : de se laisser manipuler dans toute négociation à céder toujours plus de terrain au nom du compromis jusqu'à ne plus en avoir du tout. Car à force de laisser ses principes s'éroder, on n'a plus de principes du tout.

(On comprend ici l'intérêt de parler dans des termes « abstraits » extrêmement vagues. Je m'efforce d'avoir plusieurs contextes politiques bien différents, et autant de situations que possible, en tête, en écrivant ce qui précède, pour me laisser le moins possible influencer par des idées politiques sur tel ou tel sujet concret. Une astuce possible pour chercher l'abstraction est de s'efforcer de penser aussi les choses du point de vue de nos adversaires politiques, et de ne retenir que ce qu'on conclut également sur plusieurs jeux de positions politiques très différentes.)

Bref, je pense qu'il y a à se méfier simultanément des deux écueils qui seraient d'opter trop souvent (voire systématiquement) pour la stratégie « idéaliste » ou au contraire d'opter trop souvent (voire systématiquement) pour la stratégie « réaliste ».

Notamment, si j'applique ça à un des cas de figure itemisés ci-dessus, celui sur le moindre mal :

Il y a deux erreurs contradictoire qu'on a trop facilement tendance à faire dans une discussion politique dès qu'il est question du moindre mal :

  • perdre de vue que le moindre mal est moindre,
  • perdre de vue que le moindre mal est un mal.

Il faut se garder des deux même à la fois même si l'inclinaison naturelle de certains sera de tomber plus volontiers dans l'une ou dans l'autre. Et surtout, il ne faut pas s'imaginer qu'on ne peut que choisir l'une ou l'autre option : il n'y a que deux mots dans moindre mal, ça ne demande pas un cerveau gigantesque d'arriver à comprendre que les deux ont un sens et qu'aucun des deux n'efface l'autre.

Choisir entre les deux stratégies (ici idéaliste et réaliste) serait, logiquement, le travail d'une métastratégie. Je ne peux évidemment pas donner de métastratégie convenable à un niveau de généralité aussi fumeux, mais je peux suggérer ceci : dans la mesure où on gagne à ne pas être trop facilement prévisible (or en théorie des jeux, c'est souvent le cas), la théorie de l'information laisse penser qu'une métastratégie raisonnable devrait conduire à adopter les stratégies idéaliste et réaliste dans des proportions au moins grossièrement comparables (de façon à maximiser l'entropie). Concrètement, si vos adversaires politiques savent que vous accepterez tous les compromis, ils vous plumeront ; mais s'ils savent que vous n'en accepterez aucun, ils ne feront aucun effort pour ne pas vous piétiner s'ils le peuvent : si le but est qu'ils vous prennent en compte, il faut accepter une proportion 0≪p≪1 des compromis ; et le même genre de raisonnement s'applique aux autres cas de figure évoqués. Une métastratégie possible serait donc de retenir chaque situation où on a à choisir entre les stratégies idéaliste et réaliste, faire des statistiques dessus, et ajuster sa propre propension à jouer l'une ou l'autre pour viser une proportion qui ne soit pas trop éloignée de ½.

(Évidemment, il n'est pas à exclure que ce soit mon côté fanatique de la modération qui s'exprime, combiné à ma volonté d'avoir toujours un méta d'avance, pour conclure que la modération doit elle-même être pratiquée avec modération — et avec un niveau modérément modéré de modération. Bref. Mais je crois quand même qu'il y a du juste dans ce que j'ai écrit ci-dessus.)

En fait, tout ceci devrait être un enfonçage de portes ouvertes, et peut-être que tant que je reste au niveau « abstrait » tout le monde se dira effectivement que c'est le cas, mais quand on instancie dans des cas particuliers je suis persuadé que les portes ne sont pas si ouvertes que ça. C'est un combat que chacun doit mener avec sa propre mauvaise foi que d'identifier ses propres œillères en la matière, et je ne peux pas faire mieux qu'énoncer des généralités, étant moi-même en bien mauvaise position pour jeter des pierres à qui que ce soit : mais au moins les généralités peuvent donner une indication sur où chercher.

*

Pour donner un autre exemple de phénomène de politique abstraite (qui peut d'ailleurs illustrer un danger de la stratégie idéaliste ci-dessus notamment quand elle se combine à la stratégie du pire), je peux évoquer celui des ennemis devenant alliés objectifs (cf. aussi ici). Il s'agit du phénomène par lequel deux forces complètement opposées A et B peuvent se rejoindre tactiquement car :

  • chacune utilise l'autre comme un croquemitaine, un repoussoir, pour justifier l'importance de son propre combat et de son purisme dans ce combat,
  • les deux ensemble ont intérêt à ce que l'axe politique AB sur lequel elles sont extrémales soit considéré comme l'axe majeur de la politique, et la question définissant cet axe, i.e., la question sur laquelle elles (A et B) s'affrontent, comme la question centrale de tout le débat politique, éclipsant ainsi toute autre question,
  • et les deux forces peuvent ainsi dominer toute autre force ou les obliger à rallier l'une ou l'autre, notamment celles qui proposent des positions intermédiaires ou, celles qui considèrent que l'axe AB n'est pas très important ou, peut-être plus subtilement, pas bien défini.

Ce phénomène est banal et on en trouvera facilement quantité d'exemples (je préfère ne pas en donner moi-même et rester dans les généralités pour ne pas me laisser distraire par un débat politique précis ce qui risquerait évidemment que quelqu'un s'indignât ah mais non, ça c'est évidemment une vraie opposition importante et sérieuse parce qu'il est du camp A ou B). Mais la question importante est aussi de savoir comment détecter le phénomène pour ne pas se laisser embrigader dans la guerre A contre B ou, plus subtilement, pour ne pas laisser notre propre mauvaise foi nous faire croire que cette guerre est suprêmement importante (parce que nous sommes nous-mêmes attirés par le camp A ou B). Je n'ai évidemment pas de bonne réponse à ça, à part qu'il faut garder à l'esprit le phénomène et toujours s'interroger non seulement sur les principes auxquels on croit mais aussi la pertinence de la question même sur laquelle ces principes sont construits.

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(lundi)

De la difficulté à s'entraîner à la conduite avec la voiture du poussinet

Peu après que j'avais passé le permis (voiture — enfin, celui que n'ai pas raté il y a 17 mois parce que je ne comprends pas les priorités à droite, quoi), mon poussinet a acheté une voiture, dans l'idée que je puisse la conduire pour m'entraîner. Mon idée à moi aurait plutôt été d'utiliser le système d'autopartage Autolib, mais le poussinet a insisté qu'il fallait ne pas perdre l'habitude d'utiliser une boîte de vitesses manuelle. Bref, il a acheté Tuture, une Golf IV de 2001, avec 201 000 km au compteur, qui, depuis, nous a beaucoup servi à faire du tourisme en Île-de-France[#] (cf. la liste dans cette entrée — et beaucoup d'autres avant). L'ennui, c'est que le poussinet s'est attaché à cette Tuture, notamment après l'avoir sauvée de la casse où un accident bête aurait dû l'envoyer (raconté dans cette entrée écrite juste après), il s'est pris de la fantaisie de la maintenir dans un état parfait, jusqu'à faire débosseler les petits chocs qu'elle avait pu prendre dans la carrosserie. Disons qu'il la traite un peu comme un collectionneur pourrait traiter une Ford Model T de 1909.

[#] À cause des règles anti-pollution, Tuture n'a, d'ailleurs, plus le droit de circuler à Paris en semaine, mais ça ce n'est pas vraiment un problème pour nous qui la sortons le week-end.

Le résultat, c'est que nous avons une voiture que j'ai peur de conduire parce que je me dis que mon poussinet m'en voudra terriblement (ou en fait, sera surtout tout triste) si je l'abîme ; et le poussinet est tout aussi peu rassuré que moi : c'est stressant pour nous deux et pas du tout agréable.

Ajoutons à ça que je n'aime pas conduire (en tout cas, pas une voiture, mais j'ai assez chouiné dans l'entrée précédente, je n'en ajoute pas), alors que le poussinet, au contraire, adore ça[#2], surtout quand il s'agit de sa Tuture : on devine facilement qu'à chaque fois qu'il s'agit de décider qui doit prendre le volant, nous trouvons tous les deux facilement des excuses[#3] pour oublier le principe que c'est moi qui ai besoin de pratiquer les priorités à droite.

[#2] Le jeu préféré du poussinet est sans doute celui d'avoir la consommation la plus faible possible (du genre 4.1L/(100km) sur un Paris-Rouen) ou sa variante dépasser les 1000km avec un plein (le réservoir fait 55L), en jouant sur une combinaison entre rouler lentement de façon générale, utiliser un rapport élevé pour être à bas régime, freiner le moins possible, ralentir dans les montées.

[#3] En plus des excuses (réelles ou inventées), il y a la complication que Tuture est rangée dans un parking (sous notre immeuble) dont la rampe est vraiment compliquée à monter ou descendre, et je n'ose pas le faire. (Le poussinet lui-même a tapé une fois ou deux. J'ai fait la montée à l'occasion, et c'était vraiment angoissant.) Une discussion avec des voisins a confirmé ce que les nombreuses traces aux murs laissaient penser : en fait, tout le monde tape régulièrement. Il faut croire que tout le monde n'a pas une Tuture qu'il est impératif de garder immaculée !

Et même quand c'est moi qui conduis, j'ai le plus grand mal à obtenir du poussinet qu'il joue à l'inspecteur du permis de conduire, i.e., qu'il se focalise sur la sécurité et le Code de la route et les priorités à droite. À la place, il passe son temps à me disputer sur des aspects de mécanique : que je place mal les mains sur le volant (ça c'est très vrai), que mes passages de vitesse ne sont pas assez fluides (et que je vais user l'embrayage de Tuture), que je n'ai pas immédiatement passé le rapport N+1 alors que le compte-tour dépasse les 2000tr/min (comment il va faire ses 1000km sur un plein dans ces conditions ?), que je rétrograde avant d'avoir assez ralenti (ça donne un petit coup dans le moteur !), que je ne relâche pas tout de suite l'accélérateur alors qu'il y a un feu rouge bien plus loin, que je passe un ralentisseur à plus que 20km/h (risque que ça tape !), que je n'évite pas tous les trous dans la chaussée, etc. Ou carrément à crier parce qu'il a peur que je percute la voiture à gauche, celle (garée) à droite, ou celle (qui freine) devant.

Il est clair que cette façon de me faire sans arrêt disputer, contribue au fait que je n'aime pas conduire. Déjà que ma formation au permis B a été pénible, ça n'arrange pas les choses.

D'autre part, le poussinet est d'avis[#4] que les voitures n'ont rien à foutre dans les villes et que si elles y sont elles devraient être limitées à 30km/h partout sauf sur quelques grands axes spécialement aménagés : donc il déteste rouler en ville et, quand il le fait, il va très lentement ; je suis moi-même assez de cet avis, mais le fait est que l'examen du permis (en tout cas quand on est inscrit en Île-de-France) se passe pour 90% en ville, et qu'on demande au candidat de rouler à la vitesse maximale autorisée sauf raison particulière (je ne veux pas gêner les riverains n'étant pas une raison prise en compte).

[#4] Peut-être influencé par la difficulté d'atteindre une consommation très basse quand on roule en ville.

Nous sommes quand même allés faire un tour hier du côté du lac d'Enghien[#5], histoire que je puisse réviser mes priorités à droite dans le coin (il paraît qu'il y a ça à Gennevilliers…) ; mais pour toutes les raisons listées ci-dessus, je ne suis pas convaincu que ç'ait été très formateur.

[#5] Malheureusement c'était le Barrière Enghien Jazz Festival, ce dont nous n'avions aucune idée : du coup, pour une balade tranquille autour du lac, ce n'était pas forcément le moment idéal. Enfin, peu importe.

Il est hors de question que je m'achète moi-même une voiture[#6] (le poussinet en a déjà deux, Tuture et Joujou qu'il est encore moins question que je conduise, ce qui est déjà une et demie de plus que ce dont nous avons raisonnablement besoin, et je compte m'acheter une moto si j'arrive à obtenir ce 𝣆𝡦𝩁 de permis avant la saint-glinglin de l'année où tous les véhicules à moteur seront interdits — ah zut, j'avais décider de ne plus chouiner). Mon idée initiale d'utiliser Autolib est mise à mal par le fait qu'Autolib n'existe plus. Il existe, cependant, trente-douze remplaçants d'Autolib (j'ai entendu parler, au moins, de Moov'in, Free2Move, Car2Go, Ubeeqo, Drivy, Communauto, et j'en ai certainement oublié ; et je n'ai pas compris si Mobilib était la même chose qu'Ubeeqo ou encore autre chose) : trop pour que j'arrive à m'y retrouver ou que j'aie la patience d'essayer de trouver sur chacun les informations précises qui m'intéressent (notamment sur les conditions d'inscription, les formalités de location, la difficulté à trouver un véhicule et à le garer, l'aire couverte, les prérequis sur le téléphone utilisé pour faire la location, le fonctionnement de l'application en question et les permissions qu'elle demandera sur le téléphone, les conditions de caution, franchise et assurance, les possibilités de paiement et notamment la possibilité d'utiliser des cartes bancaires à usage unique, etc., bref, le genre de choses qu'on ne trouve en général qu'en tout petits caractères). Si quelqu'un a des renseignements généraux (ou des idées d'endroits où en trouver) sur certains d'entre ces services, je suis preneur.

[#6] Je n'ai pas non plus envie d'utiliser un scooter (essentiellement par peur que ça embrouille dangereusement ma mémoire procédurale d'avoir le frein arrière plutôt que l'embrayage à la main gauche). Quant aux motos de <50cm³ (que j'aurais le droit de conduire et qui suffiraient s'il s'agit juste de s'exercer à respecter le Code de la route et les priorités à droite en ville), j'apprends avec une certaine perplexité que ça existe (cf. ce fil Twitter), mais ça coûte essentiellement aussi cher qu'une « vraie » moto et ça ne doit pas se trouver en location. Enfin, les vélos sont dans une catégorie différente (ils ont des pistes ou bandes réservées, des sas dédiés aux feux, etc.).

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(vendredi)

Et maintenant, un peu de chouinage

J'ai commencé à écrire une entrée de maths sur la topologie sans points (la théorie des cadres(?) et locales), je me suis rendu compte pour la 696729600e fois que ce que je pensais pouvoir expédier en peu de lignes s'étend sur un nombre totalement invraisemblable de pages, je commence à trouver le sujet d'autant plus fastidieux que je traîne à écrire ce texte, et je m'énerve sur le fait que je ne finis jamais ce que je commence.

Et là, je me rends compte que je ne finis jamais ce que je commence est peut-être un avertissement que j'aurais dû prendre au sérieux avant de me mettre à prendre des cours de moto. C'est parti pour du chouinage de ma part à ce sujet, donc : si vous n'aimez pas les chouineurs, allez voir ailleurs (mais si vous n'aimez pas les chouineurs, qu'est-ce que vous foutez à lire mon blog, aussi ? allez plutôt sur YouTube, c'est un site de winneurs et d'influenceurs, ça, YouTube, — les blogs c'est ringard et c'est fini).

Où est-ce que j'en étais ? Ah oui, j'ai loupé mon permis parce que je suis nul, mais ça vous le saviez déjà. Je pourrais renvoyer à cette entrée déjà écrite et dire multipliez tout par dix, mais je n'aurais pas le plaisir de chouiner, alors il faut que je tourne les choses différemment.

L'information nouvelle (enfin, pas tellement nouvelle, je m'en doutais, mais j'en ai confirmation), c'est que c'est extraordinairement long de le repasser. Au moins en été. Parce que c'est en été que :

  • le plus de gens se disent qu'ils vont passer le permis moto (ben oui, c'est l'été, il fait beau, il faut en profiter, et ils peuvent prendre quelques jours de congés pour ça, et peut-être en prendre aussi après pour en profiter une fois qu'ils auront le permis et la moto),
  • les moniteurs d'auto-école et les inspecteurs du permis de conduire sont le moins disponibles parce que, surprise, eux aussi prennent des vacances.

Je sentais bien le coup venir et c'est pour ça que moi je m'étais inscrit en octobre. En pensant que j'aurais fini à temps pour l'été. C'est à peu près aussi con que quand je promets d'écrire une entrée de blog sur les octonions en février 2012 alors que j'arrive péniblement à en publier la première partie trois ans plus tard. Soyons réalistes : j'ai pris six ans pour faire ma thèse, j'aurais plutôt dû me demander si j'aurais ce permis avant ma retraite ou avant ma mort (ou avant l'épuisement de mes finances), pas penser que je pourrais l'avoir avant l'été.

Bon mais là l'essentiel du délai ne dépend plus de moi. Il y a trois pipelines à traverser :

  • s'inscrire à de nouvelles leçons (parce que l'auto-école, bien sûr, ne représentera pas un candidat s'il n'a pas pris de nouvelles leçons, même si on ne m'a pas donné un minimum à ce sujet),
  • convaincre les moniteurs qu'on est prêt à être envoyé une nouvelle fois à l'examen,
  • avoir une date d'examen.

Le premier et le troisième sont complètement saturés, le deuxième est incompréhensible. Factuellement, j'ai loupé mon permis le , le moniteur a refusé de me laisser m'inscrire à de nouvelles heures de conduite tant que je n'avais pas la confirmation officielle de cet échec, ce qui nous amène le , et à cette date-là, même en disant que j'étais disponible n'importe quand, la première leçon que je pouvais placer était ce matin, , donc compter trois semaines complètes pour le premier pipeline. Ne sachant pas quoi penser des deux suivants, j'ai placé trois séances de conduite : voulant ce matin en ajouter une, le délai était passé à 24 jours. Concernant le troisième pipeline, l'auto-école a un planning d'examen (sous forme de petites fiches bristol insérées dans un support mural), et il est déjà complètement plein pour le mois de juillet (j'ai cru compter dix journées prévues, avec pour chacune dix « slots » — sachant qu'une présentation plateau coûte un « slot » et une présentation circu en coûte deux) ; un moniteur a dit qu'il demanderait des créneaux supplémentaires en juillet, mais je suppose que toutes les auto-écoles en réclament et que la Sécurité routière ne multiplie pas les petits pains : comptons donc quatre semaines au bas mot pour ce troisième pipeline. Le deuxième est incompréhensible, donc je n'en sais rien (initialement ils m'ont fait attendre environ deux mois avant de me considérer comme prêt à passer l'examen ; j'ose espérer qu'on ne va pas me faire prendre une nouvelle fois autant de leçons, mais franchement, l'évaluation du niveau d'un élève est un signal très bruité et on m'a clairement dit priorité aux premières présentation pour l'examen).

Je précise que je ne raconte tout ça pas uniquement pour le plaisir de chouiner, mais aussi parce que c'est une information que j'aurais bien voulu trouver en ligne, le temps qu'il faut en pratique pour une nouvelle présentation du permis, et c'était vraiment impossible d'avoir le moindre renseignement dans ce sens, alors je fais ma petite mission de renseigner le Grand Oracle Omniscient Gardien du Livre de l'Entendement.

Bref, je suppose que je dois me considérer comme chanceux si j'ai une date dans la première quinzaine d'août. (J'aurais vraiment voulu passer avant mon anniversaire, tant pis.) Et je vais être encore plus stressé la deuxième fois en me disant que si je rate à nouveau j'en ai pour un temps invraisemblable (et qu'il y a une réforme du permis qui vient qui le rendra encore beaucoup plus dur, et qui saturera encore plus les délais de passage, etc., etc.).

Il y a, donc, une partie de moi qui me crie que je n'aurai jamais ce permis et que je suis con de m'obstiner. Que je suis victime d'une sorte de scam. Vous savez, le type d'arnaques (il en existe quantité de variantes) qu'on peut trouver, par exemple, dans une fête foraine[#] : on vous propose de faire un truc qui a l'air facile, mais qui est en fait impossiblement difficile ; ou, de façon plus astucieuse, peut-être que le premier niveau est faisable, ou il y a quelque chose qui vous donne l'illusion d'un progrès, vous persuadant ainsi de mettre toujours plus d'argent pour gagner un lot qui, plus vous mettez d'argent dedans, plus il vous semblera désirable (sophisme de l'escalade d'engagement) et moins vous aurez envie d'arrêter (sophisme des coûts irrécupérables).

[#] À ce sujet, j'avais bien aimé cette vidéo décrivant certains jeux typiques de fêtes foraines et combien ils s'apparentent à des arnaques.

Alors non, je ne pense pas sérieusement que je sois en train de me faire arnaquer au sens où il y aurait quelqu'un de malicieux dans l'histoire (la seule partie possiblement suspecte d'être malicieuse serait l'auto-école mais je ne veux pas me couper sur le rasoir d'Hanlon). Mais je peux être en train de m'auto-arnaquer, en quelque sorte, dans la poursuite d'un but inatteignable (pour moi), et qui semblerait d'autant plus désirable que les efforts mis à l'atteindre augmentent.

J'avais écrit la chose suivante :

Le piège dans lequel je suis tombé en commençant à apprendre à faire de la moto, en fait, c'est que j'ai découvert que j'aimais ça (alors qu'au début c'était un peu juste une expérience pour voir), et que du coup, maintenant j'ai envie d'en faire, et pour ça, il faut que je le passe, ce permis. (En comparaison, pour la voiture, j'ai juste eu confirmation du fait que je n'aimais pas, donc il est sans doute logique que le stress ait été moins important.) D'ailleurs, plus le temps passe et plus je trouve pénible de conduire une voiture, et c'est le contraire pour une moto.

— Mais peut-être que le fait que ça me plaise est, en fait, une rétro-justification de l'investissement que j'ai mis dedans. Ça mérite au moins qu'on se pose la question : pourquoi Sisyphe s'obstine-t-il à pousser son rocher, au juste ? pourquoi ne dit-il pas juste f*ck this! pour partir voir ailleurs si Zeus n'y est pas (ou, s'il ne peut pas partir, au moins rester au pied de son rocher à bouder et à refuser de le pousser). Il paraît qu'il faut imaginer Sisyphe heureux : est-ce que la raison de ce bonheur est la fierté qu'on peut ressentir devant l'obstination absurde consistant à répéter inlassablement la même tentative en se disant je refuse d'abandonner ! (et je ne peux quand même pas abandonner maintenant, après autant d'efforts) ? La question mérite au moins d'être posée.

Bref, je refuse d'abandonner, mais je ne suis pas sûr que ce soit très malin de ma part.

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(jeudi)

Quelques formes de ma mémoire

Méta : Je recopie ici, parce que je pense que ça peut intéresser des lecteurs de mon blog, une introspection que j'ai écrite pour un forum de discussion d'anciens normaliens, au sujet des formes de ma mémoire (j'ai un petit peu remanié le texte au passage, mais il peut rester des traces du fait que je l'ai écrit dans un contexte différent) : c'est du racontage de vie personnel, mais il serait intéressant de mettre ça en regard d'études neurologiques précises, sujet sur lequel, malheureusement, je ne sais essentiellement rien.

Je me suis longtemps dit que, pour ce qui est de la mémoire, j'étais très « auditif » et pas du tout « visuel », essentiellement sur la base du fait que quand j'apprends un texte par cœur (et je ne suis pas mauvais pour ça, ma mémoire est pleine de citations assez longues d'extraits de livres, de discours, de poésies ou de paroles de chansons que j'ai appris presque sans y faire attention), j'entends plutôt une voix la prononcer que je ne l'imagine écrit. Mais quand je dis une voix, c'est une voix assez abstraite, qui n'a pas de caractéristiques vocales bien définies (pas de timbre, pas de texture, pas vraiment de ton). En fait, je pense aussi que ma mémoire auditive recoupe assez ma mémoire procédurale et que dans une certaine mesure je m'imagine plutôt en train de prononcer le texte qu'en train de l'entendre — mais ce n'est pas clair non plus.

Un autre signe que je suis « auditif », c'est que j'ai appris par cœur, quand j'étais petit, cinquante décimales de π, ce qui n'est pas très intéressant (et encore moins un exploit), mais ce qui est intéressant, c'est que je les ai apprises en français et par groupes de cinq. C'est une petite chanson dans ma tête : et je suis incapable de les réciter en anglais (ça demanderait de traduire au vol la petite chanson, or elle passe trop vite) ; et le fait que je les ai retenues par blocs de cinq signifie que je ne me tromperai jamais au sein d'un bloc mais que je risque d'omettre complètement un bloc ou de faire une autre erreur de ce genre entre les blocs. (En anglais, je connais seulement cinq décimales de π. En revanche, je connais mes tables de multiplication en anglais et je pense que, au contraire des décimales de π, elles ne sont pas mémorisées de façon uniquement « auditive ».)

En fait, ça fonctionne pareil pour la poésie en général : chaque vers (ou peut-être chaque hémistiche d'un alexandrin) est, dans ma tête, une unité atomique, je ne vais pas faire d'erreur au sein d'un vers[#], en revanche quand la poésie est vieille et que je commence à l'oublier, le type d'erreur que je vais faire c'est de ne plus me rappeler quel vers vient après lequel (et il m'arrive de restituer un poème avec les bons vers mais permutés de façon plus ou moins grave[#2]). Je pense que la manière dont j'ai retenu mes décimales de π est très semblable à une poésie[#3] dont les vers seraient des groupes de cinq chiffres prononcés en français.

[#] Le rythme du vers est très important pour la mémoire (même si je suis bien sûr capable de retenir de la prose), et particulièrement le tadada-tadada tadada-tadada des alexandrins : je suis toujours fasciné et irrité à la fois quand des gens déclament des alexandrins en massacrant leur rythme (notamment quand ils omettent des ‘e’ prononcés /ə/ ou ne font pas les synérèses ou diérèses demandées par la métrique) : irrité par le fait que ça casse la musique que j'ai besoin d'entendre, mais aussi fasciné par le fait qu'ils mémorisent le vers sans cette petite musique.

[#2] Pour donner un exemple concret, il y a un poème des Trophées de Heredia, Soir de bataille, qui se termine par ces deux tercets : C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches, / Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches, / Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant, // Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, / Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare, / Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant. Tant qu'on garde le premier et le dernier vers, on peut faire n'importe quelle permutation des quatre autres, et je ne sais jamais laquelle est la bonne (sauf éventuellement à réfléchir à la structure des vers dans les tercets des sonnets classiques, et encore, il reste plusieurs possibilités).

[#3] On ne peut pas, ici, ne pas évoquer un quatrain mnémotechnique à ce sujet : Que j'aime à faire apprendre un nombre utile aux sages ! / Immortel Archimède, artiste ingénieur, / Qui de ton jugement peut priser la valeur ? / Pour moi, ton problème eut de pareils avantages. (compter le nombre de lettres de chaque mot pour obtenir les quelques premières décimales de π). J'aimerais bien savoir quelle est l'origine de ce poème, parce que c'est assez fort, comme exercice oulipien, d'avoir construit un quatrain vaguement sensé, en alexandrins irréprochables, aux rimes impeccables, et dont le nombre de lettres des mots donne les premières décimales de π. Ici on a une proposition de variation+suite, mais la versification laisse à désirer (il y a des alexandrins dont la césure manque, des rimes qui sont pour moitié singulières et pour moitié plurielles, etc.).

Parlant de poésie, je suis encore capable de réciter un passage assez long de l'introduction du poème de Pouchkine, Le Cavalier de bronze (Медный всадник), en russe. Et ce qui est amusant, là, c'est que j'ai oublié le sens de pas mal de mots (je sais quel est le sens global, mais plus toujours ce que tel ou tel terme, ou telle ou telle expression signifie exactement). Autrement dit, la mémoire (auditive ou procédurale) du son des mots a subsisté plus longtemps que la mémoire de leur sens.

[Cf. aussi cette vieille entrée, que j'avais complètement oubliée — c'est ironique pour une entrée sur la mémoire — et qui recoupe largement ces quelques derniers paragraphes.]

Je me suis longtemps dit que j'avais une mémoire visuelle toute pourrie parce que je n'arrive pas à former des images très précises dans ma tête, ou alors elles sont dénuées de détails et ça demande beaucoup d'efforts pour en ajouter. (Ce n'est pas de l'aphantasie, mais les images que j'ai dans la tête ne correspondent pas vraiment à quelque chose que je verrais : elles sont pour ainsi dire très pâles en comparaison ; ce sont plutôt des esquisses dans lesquelles je code plus ou moins les détails que je veux retenir, mais de façon plus figurée que vraiment visualisée.) D'un autre côté j'ai un plutôt bon sens de l'orientation et je n'ai pas spécialement de problèmes d'orthographe. Et mon cerveau est parfaitement capable de former des images, parce que quand je rêve, c'est surtout en images, et pour le coup, elles sont assez précises (et même si elles disparaissent rapidement après que je me suis réveillé, avant qu'elles le fassent elles sont peut-être plus vivaces que des souvenirs réels).

Quand j'apprends une nouvelle langue, je me rends compte qu'il faut un certain temps pour que les nouveaux phonèmes que cette langue comporte prennent une place dans ma mémoire. Autrement dit, dans un premier temps j'apprends à prononcer le son, puis j'apprends à le distinguer à l'oreille de sons qui ressemblent, et c'est seulement ensuite, après encore assez longtemps, que j'arrive à distinguer dans ma mémoire ces différents sons. Par exemple, quand j'ai appris un peu d'arabe, même une fois que j'avais appris à distinguer à l'oreille le ‘t’ « normal » (non pharyngalisé, /t/, ت) et le ‘t’ pharyngalisé (/tˤ/, ط), ils restaient fusionnés dans ma mémoire, et je sentais bien que les mots étaient retenus comme deux informations séparées, une prononciation réduite d'une part (où ces deux sons sont mémorisés comme des ‘t’) et une information additionnelle me disant que tel ou tel ‘t’ du mot était ou non pharyngalisé ; et ce n'est qu'en gros quand j'ai arrêté d'étudier l'arabe que je commençais tout juste à retenir ces informations en bloc et à ne plus considérer mentalement les deux consonnes comme deux variations d'une même lettre (ce que, du point de vue de l'arabe, elles ne sont pas du tout). Mon expérience des tons du chinois a été vaguement analogue (si ce n'est que mes tentatives se sont arrêtées encore plus tôt). Du coup, ceci remet en doute l'idée que ma mémoire soit véritablement « auditive », ou en tout cas, si elle l'est, ça montre qu'il y a une belle couche de compression qu'il n'est pas évident de recâbler.

Parlant du chinois, là où je me suis rendu compte que j'étais vraiment mauvais, c'est pour retenir la forme des caractères (en même temps, je n'ai pas fait énormément d'efforts, me disant par principe que je serais mauvais pour ça et que j'en ferais le strict minimum, apprenant surtout le chinois via le pinyin). Déjà pour apprendre les syllabaires japonais, qui ne sont pas très gros, j'ai eu énormément de mal dès qu'il y avait des caractères vaguement ressemblants ( et et par exemple, ou et  ; et pour les katakanas c'est pire) et je les ai oubliés à une vitesse folle.

[Cf. aussi ce que j'écrivais ici, qui recoupe largement ces deux derniers paragraphes, avec plus de détails.]

Je me suis longtemps dit que j'étais très mauvais en reconnaissance des visages. (Je sais que quand je regarde un film, ça m'arrive souvent de me demander : hum, est-ce que ce personnage est celui qu'on a déjà vu ou est-ce que c'est un autre ?) Mais en fait ça doit être plus compliqué que ça, parce que, par exemple, à l'occasion de je ne sais plus quel sommet européen où le poussinet et moi regardions la télé qui diffusait des images des chefs d'état et de gouvernement et autres responsables d'institutions en train de se saluer, j'étais capable d'identifier beaucoup de gens (en tout cas nettement plus que le poussinet). Il m'arrive aussi assez souvent de croiser quelqu'un dans la rue et de me dire hum, mais je connais cette personne, qui est-ce donc ? et de passer un certain temps à me gratter la tête avant d'abandonner ou de conclure que c'est un serveur dans tel restaurant où je vais de temps en temps, ou un caissier dans le supermarché que je fréquente, ou quelque chose comme ça : je ne sais pas si c'est un signe que j'ai plutôt mauvaise mémoire (il me faut beaucoup de temps pour retrouver quand je vois la personne hors contexte, et parfois je n'y arrive pas du tout) ou bonne (j'arrive quand même à identifier des gens que je vois finalement assez rarement). Mais à côté de ça, si on me demande si un collègue que je fréquente tous les jours porte des lunettes, ou quelle est la couleur de ses cheveux, je vais être incapable de répondre. On dirait que mon cerveau stocke juste un haché du visage, à partir duquel il est impossible d'extraire des informations précises.

J'ai une mémoire du même genre pour les odeurs. J'ai plusieurs fois fait des tests où on fait sentir un parfum classique (du style vanille, poivre, clou de girofle, coriandre, ce genre de choses) dans une bouteille sans marquage et on demande d'identifier ce que c'est : je ne suis pas trop mauvais, mais quand j'y arrive je me rends compte que c'est plus ou moins en parcourant une longue liste de trucs vaguement plausibles et à chaque fois en essayant de matcher : ma mémoire ne fait pas vraiment l'association parfum↦nom mais plutôt (parfum,nom)↦vrai-ou-faux, et c'est vaguement pareil pour les visages. Si j'essaie d'imaginer, là, comme ça, le parfum de la vanille ou de la cannelle, j'ai une cheap plastic imitation, qui sont effectivement différentes l'une de l'autre, mais c'est à peu près tout.

Pour la musique, je suis peut-être meilleur. Quand j'ai un air qui me trotte dans la tête et que j'essaie de l'identifier, ce qui arrive souvent, j'arrive généralement à le siffler ou à le transcrire à la flûte : la transcription n'est pas terrible, mon sens du rythme est tout pourri, c'est embarrassant, mais pas au point que l'air soit impossible à reconnaître. Exemple concret avec un air que j'ai transcrit comme ceci et qui était en fait ceci ; et finalement ça m'est revenu ce que c'était alors que ça faisait longtemps que je ne l'avais pas écouté, le concerto pour piano de Schumann.

Enfin, il y a un type de mémoire qu'il ne faut pas omettre de mentionner, c'est la mémoire procédurale. Je n'ai jamais fait de piano, par exemple (je sais où sont les touches et je sais lire une partition, mais vraiment pas assez vite pour « jouer », et certainement pas quand il faut jouer plus qu'une note à la fois), mais il y a quand même des petits morceaux simples que j'ai mémorisés de façon purement mécanique. Et ce qui est amusant avec la mémoire procédurale, c'est que c'est des successions d'actions qui ne doivent surtout pas être interrompues : en tout cas pour moi, si je m'interromps pour me demander où est-ce que j'en étais, au juste ?, c'est foutu. Et j'ai un peu ça avec les vers des poésies (cf. ci-dessus) : si je commence à trop réfléchir je vais me planter dans l'enchaînement des vers. Mais je me rends compte aussi en apprenant à conduire [cf. par exemple ce que j'écrivais ici] qu'il y a toutes sortes de niveaux d'automatismes auxquels on peut « apprendre » quelque chose procéduralement, donc la mémoire procédurale a toutes sortes de subdivisions que je suis loin de bien comprendre.

Bref, C'est Compliqué®.

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(mercredi)

Les évolutions du CMG (ex-Club Med Gym) Italie

Méta : Ce que je raconte ici peut se résumer en l'espace dédié à la musculation dans la salle de sport que je fréquente pour y faire de la musculation tend vers zéro à une vitesse terrifiante ; ce n'est peut-être pas très intéressant que je le raconte ainsi en détails, à part si par hasard un habitant du quartier tombe sur cette entrée de blog, mais je l'écris un peu comme memento pour moi-même (pour pouvoir retrouver ces informations ultérieurement), alors tant qu'à faire, autant le publier. Je n'exclus pas d'écrire une autre entrée, une autre fois, sur la muscu de façon plus générale et comment je la pratique (et comment j'arrive à alterner séries de mouvements et lecture d'un article de maths : je ne sais pas pourquoi ça surprend beaucoup quand je dis ça, mais je trouve que ça marche très bien).

J'ai commencé à faire de la musculation un peu sérieusement à l'été 2008 : comme pour ça il faut de l'équipement (appareils pour mouvement guidés et/ou bancs et collections de poids), j'ai cherché une salle près de chez moi et, heureusement, il y en avait une juste à côté, de la chaîne qui s'appelait alors le Club Med Gym. Le tarif était un peu prohibitif, mais comme j'étais motivé[#], je me suis abonné[#2]. Il est d'ailleurs intéressant de noter comment ce tarif a évolué : c'est un peu compliqué parce qu'ils trouvent parfois moyen de vous « offrir » un mois d'abonnement ou deux si on paye comptant, mais j'ai noté que j'ai payé :

  • le  : 760€ pour 14 mois, soit 54.29€/mois ;
  • le  : 805€ pour 12 mois, soit 67.08€/mois ;
  • le  : 840€ pour 12 mois, soit 70.00€/mois ;
  • le  : 840€ pour 12 mois, soit 70.00€/mois ;
  • le  : 880€ pour 12 mois, soit 73.33€/mois ;
  • le  : 880€ pour 12 mois, soit 73.33€/mois ;
  • le  : 700€ pour 13 mois, soit 53.85€/mois ;
  • le  : 880€ pour 12 mois, soit 73.33€/mois ;
  • le  : 1520€ pour 26 mois, soit 58.46€/mois ;
  • le  : 770€ pour 12 mois, soit 64.17€/mois.

La baisse de prix fin 2014 correspond au moment où la salle a été renommée CMG ; il faut noter par ailleurs qu'il y a eu des changements dans le niveau des prestations, je vais y venir. (D'autre part, il y a un truc bizarre dans cette liste : si j'ai pris un abonnement le pour 26 mois, il n'est pas normal que j'aie eu à le renouveler le , il aurait dû être valable pour encore deux semaines.)

[#] C'est une banalité de dire que les salles de sport font énormément d'argent sur le dos des gens qui s'y inscrivent pour se donner bonne conscience en se disant qu'ils sont motivés et qui, finalement, n'y vont qu'une poignée de fois au début, puis, l'année suivante, se réinscrivent en se disant cette fois je suis vraiment motivé, répéter ad lib. ; je ne sais pas dans quelle mesure ce cliché est exagéré, mais en tout cas, je ne suis vraiment pas tombé dans ce piège : d'après mon journal, j'y suis allé 312 fois au cours des deux dernières années, donc trois fois par semaine avec une bonne régularité (du coup, ça me revient à environ 4.60€ la séance). Mais le fait que la salle soit située à même pas cinq minutes de marche de chez moi est certainement très significatif dans le fait que j'aie tenu ce rythme.

[#2] La fréquentation de ces salles de sport est d'ailleurs intéressante par sa diversité sociologique (relative, au moins, à la diversité sociologique du quartier pour commencer), et c'est rigolo à observer. Certains viennent surtout pour la muscu, d'autres surtout pour les cours collectifs ou le cardio-training. Entre les gros bourrins et ceux qui semblent venir juste pour bavarder — ce qui fait un peu cher la séance de bavardage — il y a un échantillon amusant à observer. Au rayon people, il y avait Michel Houellebecq qui fréquentait ce Club Med Gym Italie, et je peux témoigner qu'il se servait des appareils de musculation (je crois qu'il a arrêté de venir ; il est vrai qu'il y allait à des heures où j'y étais rarement, donc je ne l'ai pas croisé souvent).

J'ai pris l'abonnement de base (celui qui ne proposait pas, par exemple, une serviette à chaque entraînement : je n'ai pas de problème à apporter ma propre serviette). Pour ce prix, au début, j'avais accès, je crois, à l'ensemble des salles Club Med Gym. Mais je ne suis jamais allé qu'au club du centre Italie 2. Celui-ci était spacieux : situé dans les locaux d'un ancien cinéma (on voyait encore un écran de projection, recouvert de peinture, dans une des salles de muscu), il offrait deux salles assez grandes (A et B dans la suite) avec des appareils de musculation guidés plus une mezzanine (probablement une ancienne cabine de projection reconvertie) avec encore d'autres appareils et une collection très correcte de poids libres. Il y avait en outre, deux autres salles, une grande (C) et une carrément énorme (D), dédiées aux cours collectifs (où je ne suis jamais allé), et un très grand espace (E) et encore une ou deux petites salles pour le cardio-training. Plus une piscine ; et un hammam et un sauna pour hommes et idem pour femmes. (Je ne suis jamais non plus allé ni à la piscine, ni au hammam ni au sauna ; mais je crois avoir entendu dire qu'ils n'étaient pas terribles.) Et enfin, un petit espace détente (F).

Et pour revenir aux salles de muscu, il s'y trouvait un moniteur en permanence pour aider ceux qui voulaient des conseils, ou bien, sur rendez-vous (mais gratuitement !), pour élaborer un programme d'entraînement personnalisé. Il faut avouer que ces moniteurs avaient l'air de s'ennuyer profondément parce que pas grand-monde ne faisait appel à eux.

Voilà pour l'état des lieux vers 2008–2009.

Tout ça devait coûter cher et être difficilement rentable économiquement. Je suppose que c'est la raison pour laquelle le prix de l'abonnement n'a cessé de grimper, bien au-delà de l'inflation, pendant les cinq premières années que j'ai fréquenté ce club. Visiblement, ça n'a pas suffi, et comme il devait être clair qu'ils ne pouvaient pas augmenter les prix indéfiniment, ils ont commencé à développer des services supplémentaires payants.

La première étape, je crois, c'est quand les moniteurs qui étaient là pour donner des conseils ont été rebaptisés « coachs » et que le Club Med Gym s'est mis à faire des grandes pubs pour les séances de coaching (individuelles ou par petits groupes), à payer en plus de l'abonnement : en même temps, les affiches expliquant qu'on pouvait demander un rendez-vous avec un moniteur pour établir un programme personnalisé ont disparu. En parallèle, les clubs se sont diversifiés et l'abonnement de base que j'avais ne permettait plus d'accéder à toutes mais seulement aux salles One (i.e., basiques, comme la mienne : One Italie).

Quelque part courant 2014, la chaîne a été rebaptisée de Club Med Gym en CMG. Je ne sais pas la raison qui a poussé Club Med à se séparer de cette marque, mais les tarifs ont brièvement baissé (cf. ci-dessus) avant que ce soient les prestations qui changent (cf. ci-dessous).

À peu près à ce moment-là (je crois que c'est vers fin 2014), le club Italie a entrepris des travaux. J'ai expliqué ci-dessus que pour la musculation, il y avait deux grandes salles, appelons-les A et B, plus une mezzanine au-dessus de la salle A. L'une de ces salles, la B, a été fermée (début 2015), et la plupart des appareils déplacés dans les couloirs (mais certains ont tout simplement disparu, comme l'appareil qui servait à travailler spécifiquement les mollets) ; il est vrai que la salle A a été légèrement agrandie peu après (en gros de l'espace situé en-dessous de la mezzanine, appelons-le A′) : à ce stade-là, on n'a pas perdu grand-chose. La salle B, fermée a la musculation, a été reconvertie en salle de cycling, ce qui est une façon très tendance de dire vélo : une des activités proposées (le cycling immersif) consiste à faire du vélo devant un écran qui projette des images de synthèse montrant qu'on avance sur une route à travers un paysage imaginaire, il paraît que c'est rigolo, mais évidemment, cette activité est payante en plus de l'abonnement. Autre activité payante, le club a ouvert un truc appelé crossfit (dans une salle située à côté de la piscine, je ne sais pas à quoi elle servait avant).

Vers 2018, les formules d'abonnement ont changé : l'abonnement de base s'est mis à proposer une serviette à chaque entraînement (petite amélioration, donc, même si personnellement je m'en foutais), mais il n'était plus valable que pour une seule salle (là aussi je m'en foutais un peu, parce que je ne suis jamais allé que dans une, mais c'est à signaler quand on regarde les prix ci-dessus).

À ce stade-là, le club Italie n'avait plus qu'une salle de musculation (la A+A′), mais avait encore deux salles de clubs collectifs, appelons-les C (grande) et D (énorme). Ils ont fermé la salle C pour la sous-louer à PSG Judo qui en octobre 2018 en a fait un dōjō (ou ils entraînent des judokas professionnels ou peut-être promettant de le devenir[#3]), donc la salle était fermée aux abonnés du CMG ; d'ailleurs, pour ajouter un peu d'insulte à tout ça, pendant la soirée d'inauguration de ce dōjō, la moitié du club était fermée aux abonnés parce qu'il fallait faire de la place pour des stars comme Teddy Riner et Kylian Mbappé qu'on ne peut pas prendre le risque de mélanger avec des ploucs comme moi ; et même une fois cette inauguration terminée, les judokas ont droit a un escalier à part, également interdit aux abonnés du club.

[#3] On les voit parfois sortir du dōjō pour utiliser la fontaine à eau, et la plupart ont des kimonos avec leur nom dessus, donc on peut regarder leur niveau. (Par exemple, j'ai régulièrement vu passer Yhonice Goueffon — j'ai retenu celui-là parce qu'il a un nom plutôt inhabituel.)

La fermeture de cette salle de cours collectifs (la C, donc) ne me concernait pas en soi puisque je n'y allais jamais, ils ont commencé par la reloger dans un espace réduit (disons F, qui servait auparavant d'espace de détente), mais le club a décidé qu'il lui fallait deux vraies salles de clubs collectifs, donc ils ont rapidement réattribué la salle de musculation A à cet usage, en laissant, il est vrai, le petit supplément A′ (en-dessous de la mezzanine) ainsi que la mezzanine elle-même, à la musculation.

Donc, des deux grandes salles plus une mezzanine qui étaient réservées à l'espace musculation quand j'ai commencé à fréquenter ce club en 2008, il ne restait que la mezzanine, un petit bout de salle en-dessous (A′), des bouts de couloir çà et là et une petite partie de l'espace de cardio-training (E), où le matériel a été entassé comme possible : en gros, tout ce qui était en double ou en triple parmi les appareils de muscu a été réduit à un seul exemplaire. Et le fait de ne plus avoir une seule vraie salle ne pose pas qu'un problème d'entassement : la clim ne fonctionne pas vraiment dans les couloirs, seulement dans les salles, si bien qu'on a vite très chaud.

Il y a deux semaines, nouveau changement : la mezzanine a été condamnée pour des raisons de sécurité[#4]. La plupart des poids libres qui s'y trouvaient, mais aucun des appareils guidés, ont été relégués dans un espace riquiqui (F ci-dessus) et surchauffé. Je peux comprendre que les réglementations de sécurité s'imposent de façon impérative, mais je remarque qu'aucun effort n'a été fait pour récupérer cet espace ailleurs, par exemple dans l'espace de cardio-training (E) dont quelques appareils auraient pu être sacrifiés.

[#4] Une note disait quelque chose comme (je dis ça de mémoire) suite à de nouvelles réglementations sur les établissements recevant du public, la mezzanine est maintenant inaccessible : nous faisons notre possible pour y remédier dans les meilleurs délais. Mais comme l'escalier métallique menant à la mezzanine a été purement et simplement retiré, je pense que les meilleurs délais sont de la poudre aux yeux et que cette suppression est définitive.

Et depuis hier, le club est totalement fermé suite à un incident technique, sans autre explication ni sur la cause ni sur la durée prévisible (quelques jours ? quelques semaines ? quelques mois ? ou est-ce, en fait, une fermeture définitive qui ne se dit pas ?). Petite compensation : un papier précise que ceux qui n'ont un abonnement que pour cette salle (comme c'est mon cas maintenant) ont exceptionnellement droit d'accès aux autres clubs de la marque. Mais bon, en ce qui me concerne, il n'y en a aucun qui soit à une distance raisonnable.

À ce stade-là, même si la fermeture devait ne durer que quelques jours (or j'en doute), je crois qu'il faut vraiment que je jette l'éponge sur cette marque et que je parte voir la concurrence. (Par exemple, il y a maintenant un club Neoness pas tellement plus loin de chez moi, et même avec toutes les options possibles sur l'abonnement il reste moins cher que le CMG. Reste à savoir si l'espace musculation est significativement moins riquiqui. Si d'aventure quelqu'un a un avis sur cette chaîne, ou à plus forte raison sur ce club précis, je suis évidemment preneur.) ⁂ Ajout () : Voici un petit compte-rendu d'une séance au Neoness le plus proche de chez moi.

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(mardi)

Deux râleries administratives (et du radotage)

J'ai déjà dû râler quelque part au sujet des justificatifs de domicile… ah oui, au moins ici, et … mais tant que l'Administration française continuera à faire son fétichisme sur ce truc de merde, la râlerie correspondante ne sera jamais usée. Répétons-le haut et fort, donc :

Le concept même de « justificatif de domicile » est une idée à la con, qui n'assure la sécurité de rien du tout et n'a aucune raison d'être, un truc qui ne sert qu'à emmerder les administrés, et qui pourrait et devrait être aboli immédiatement (et sans aucun remplacement, i.e., suppression pure et simple de l'exigence d'en fournir dans toute formalité publique ou privée où il est demandé) ; et celui qui l'a inventé mérite une place spéciale en enfer où on lui rappellerait en permanence qu'il peut aller au paradis à condition de fournir un justificatif de domicile prouvant qu'il y habite.

L'idiotie est même double. Primo, l'idée même de demander aux gens de justifier un domicile est inacceptable : à part peut-être pour l'inscription sur les listes électorales (et encore, je me demande bien si ce serait si grave pour la démocratie de simplement décider que n'importe qui peut s'inscrire pour voter à l'endroit où il veut : je ne crois pas une seule seconde que les électeurs afflueraient massivement vers les communes où les élections sont les plus serrées ou pratiqueraient une autre sorte de manipulation électorale), l'Administration devrait servir tout le monde également, et tout le monde devrait avoir accès à ses services partout, indépendamment de son domicile, donc il n'y a aucune raison valable de jamais demander une telle justification, encore moins pour quelque chose comme l'ouverture d'un compte en banque (c'est mon problème, pas celui de la banque, de choisir l'agence qui me convient le mieux ; tant qu'à faire, pourquoi ne pas imaginer des chaînes de supermarchés qui demanderaient un justificatif de domicile pour vérifier que je suis bien allé à celui le plus proche de là où j'habite ?). Secundo, quand bien même on accepterait dans certains cas le principe de justifier le domicile, la façon de s'y prendre est invraisemblablement idiote et incohérente.

Pour ceux qui ne vivent pas en France, expliquons brièvement ce qu'est cette pièce à la con : de façon aléatoire (sans aucune raison logique ni motivation sensée), certaines démarches administratives, en France, y compris certaines formalités privées (comme ouvrir un compte en banque), en plus de vous demander une adresse, vous demandent de « prouver » que vous habitez à cette adresse. Cette « preuve » prend la forme d'un justificatif de domicile. Mais ce n'est pas une pièce établie par l'administration, non, non, ce serait bien trop simple de faire comme dans certains pays où on se déclare une fois pour toutes habitant à un endroit et on reçoit une attestation unique qui pourra resservir à chaque fois. Le justificatif de domicile à la française est une pièce parmi une liste mal définie (le cadre juridique du concept est flou : Wikipédia fait référence à l'article R113-8 du Code des relations entre le public et l'administration, mais franchement, il ne dit pas grand-chose), où chaque demandeur a ses contraintes différentes et gratuitement vexatoires, et une idée différente de ce qui est accepté ou non comme justificatif de domicile. Généralement parlant, il s'agit d'une facture envoyée au domicile (et comportant l'adresse de celui-ci) parmi une liste complètement arbitraire de factures considérées comme valant justificatif de domicile : impôts, loyer, charges de copropriété, eau, électricité, gaz, téléphone (mais peut-être seulement la ligne fixe, vous savez, celle que plus personne n'a ; enfin, ça dépend de la phase de la lune et de l'humeur du demandeur), certaines assurances. Certains demandeurs n'acceptent qu'un sous-ensemble aléatoire de cette liste. Et parfois, certains demandeurs décident d'être particulièrement connards en exigeant un justificatif de domicile de moins de trois mois (pourquoi ? parce que).

Je me demande s'il n'y a pas de catch-22 où on vous demande un justificatif de domicile pour pouvoir ouvrir un abonnement électrique ou téléphonique pouvant servir de justificatif de domicile. Ça ne m'étonnerait pas du tout.

Les avis d'imposition (taxe d'habitation ou taxe foncière, mais aussi impôt sur le revenu) marchent presque toujours comme justificatifs de domicile, mais il y a un gag : jusqu'à récemment, on recevait un avis d'imposition trois fois par an pour le paiement des tiers provisionnels ; du coup, on avait presque toujours un document récent de moins de trois mois. Mais maintenant que l'impôt sur le revenu a été basculé en prélèvement à la source, l'Administration fiscale a décidé qu'elle n'avait plus de raison d'éditer ces avis d'impôts (la logique m'échappe : il me semble qu'elle devrait, au contraire, établir chaque mois une quittance du montant qui a été prélevé à la source). Pour celui qui est propriétaire de son logement, dont l'eau fait partie des charges de copropriété et dont les charges en question sont établies par un syndic bénévole sur un papier qui n'a pas « l'air officiel », l'électricité devient donc quasiment la seule source fiable de justificatif de domicile, et gare au moment où on vous en demandera deux !

Et le concept est particulièrement vexatoire pour ceux qui sont hébergés à titre gratuit par quelqu'un, parce qu'il va leur falloir demander une attestation sur l'honneur du fait qu'ils sont dans cette situation (à joindre avec le justificatif de domicile de l'hébergeur) : ce qui veut dire que l'hébergeur obtient une sorte de droit de veto sur toutes sortes de procédures administratives que l'hébergé pourrait vouloir accomplir.

Mais par ailleurs, pour accompagner l'attestation d'hébergement à titre gratuit, on va vous demander, et j'en viens là à mon second sujet de râlerie, une photocopie de pièce d'identité (recto-verso).

*

La photocopie de pièce d'identité (recto-verso, parce que tout le monde trouve toujours besoin d'ajouter recto-verso) est elle aussi une pièce qui est demandée dans un nombre faramineux de démarches administratives ou privées. Là au moins je comprends un tout petit peu le sens de demander cette pièce (ce qui ne veut pas dire que je ne lève pas les yeux au ciel quant à la « sécurité » apportée par une vulgaire photocopie et, qui plus est, d'une pièce d'identité qui doit pouvoir être un passeport de plein de pays). Mais je suis déjà un peu plus perplexe quant à la légitimité de permettre à essentiellement n'importe qui de demander ça : on est (à raison !) sourcilleux quant aux circonstances dans lesquelles la police peut procéder à un contrôle d'identité, mais à côté de ça on se retrouve avec un nombre faramineux de situations où un quidam peut demander à voir une pièce d'identité pour toutes sortes de raisons idiotes, ce qui est déjà problématique s'il s'agit juste de la montrer, mais ça l'est encore plus quand il s'agit d'en fournir une copie.

Parce que la conséquence du fait que plein de formalités vous demandent une photocopie de pièce d'identité, c'est, surprise, que cette photocopie de pièce d'identité permet de faire plein de choses. Et donc que dès qu'on la fournit à quelqu'un, on lui donne un dangereux pouvoir sur nous. (Ça a quelque chose de kabbalistique : comme s'il s'agissait de révéler notre Vrai Nom, qui nous soumet ensuite au pouvoir de celui qui le connaît.)

Le problème, plus largement, c'est que toutes ces formalités (je veux dire, la liste des pièces demandées pour faire telle ou telle opération administrative) sont inventées de façon complètement irréfléchies et même sans cohérence d'ensemble, par des gens dont on ne connaît même pas le nom et qui ne sont responsables devant personne, et qui n'ont aucune formation ou aucune connaissance sérieuse en sécurité. Je râle souvent sur la sécurité informatique (cf. ici), mais la sécurité des procédures administratives et de la paperasse en général, dans la Vraie Vie®, est, je dirais presque, encore pire (cf. ce que je disais ici, et , notamment) : et à la limite, le problème n'est pas tellement là, le problème est surtout que c'est tellement irréfléchi et incohérent qu'il est difficile de ne pas s'en énerver.

(Du coup, je me défoule en rantant sur mon blog, quitte à radoter une fois de plus.)

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