David Madore's WebLog

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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(mercredi)

Quelques pensées à deux zorkmids sur l'homosexualité, la masculinité et la tolérance

[Ce qui suit est plus un rant partant dans tous les sens — et par ailleurs écrit sur un bon nombre de jours, ce qui explique le manque de cohérence — qu'une réflexion construite. À la limite, on peut lire dans n'importe quel ordre les paragraphes ci-dessous, ce sont juste des idées que je lance un peu au hasard parce que je veux les dumper quelque part, et tant pis s'il y a beaucoup de platitudes et d'enfonçages de portes ouvertes-ou-qui-devraient-l'être.]

Comme il n'aura pas échappé au lecteur qui serait tombé sur une des entrées de ce blog (soit environ 90% d'entre elles) où je trouve moyen de le rappeler, je suis homo. Si je le signale souvent, je dois signaler encore plus souvent que je suis un garçon, parce que la grammaire française l'impose dans presque chaque adjectif ou chaque participe passé qui se rapporte à moi. (Par exemple à chaque fois que j'écris je suis allé, ce qui est passablement fréquent. Il m'est arrivé de vouloir écrire des textes qui ne révèlent pas le genre du narrateur, et généralement j'ai préféré l'anglais pour ça, qui est un peu moins lourdement insistant à ce sujet. Quand on y pense, c'est quand même une connerie linguistique invraisemblable que la grammaire dépende du genre des individus : autant que ce le serait de varier des éléments du discours selon la couleur des cheveux ou de la peau.)

Je m'attarde un peu sur cette affirmation que la grammaire me force à répéter régulièrement : je suis un garçon. En fait, ce qui est important n'est pas un énoncé sur le caryotype XY de mes cellules : le genre qui importe vraiment n'est pas le sexe biologique, c'est la construction sociale qui pour la plupart des individus (cissexuels, par opposition à transsexuels) le reflète. Et je pense que c'est vraiment ce qui importe pour l'attirance que je peux ressentir pour les garçons : je m'imagine beaucoup plus facilement ressentir du désir pour un garçon transsexuel (=FtM) que pour une fille transsexuelle (=MtF), de même que je ressens plus facilement de l'empathie pour un garçon transsexuel que pour une fille transsexuelle.

Maintenant, si le genre est une construction sociale reflétant approximativement un phénomène biologique, on est embarrassé pour se demander ce qu'il veut dire au juste. Surtout quand, comme c'est mon cas, on croit fondamentalement à l'égalité entre hommes et femmes (au sens, par exemple, où c'est de la connerie en barres de prétendre que les hommes, resp. les femmes, seraient plus « fait(e)s » pour certains métiers, plus doué(e)s pour certaines tâches, plus compétent(e)s dans certains domaines). On se retrouve rapidement à dire n'importe quoi : que le masculin et le féminin n'existent pas, ou que tout le monde est les deux à la fois (si tout le monde est quelque chose, ça s'appelle humain, pas masculin ou féminin). Ou alors à tomber dans des platitudes ou des définitions circulaires (la masculinité est l'ensemble des traits communs aux individus de genre masculin, et le genre masculin est celui qui relève de la masculinité).

Mais si je ne sais pas définir quelque chose, je cherche un critère opérationnel pour le reconnaître en pratique, qui nous apprenne plus que les accords grammaticaux que la personne fait sur elle-même en français. Voici ce qui pourrait être une tentative naïve, complètement débile en vérité, mais qui doit fonctionner assez bien en pratique (étant entendu qu'on se concentre sur une civilisation donnée dans l'espace et le temps). Vous avez été salement amoché suite à un accident — en fait, à la façon de Robocop, il ne reste quasiment que votre cerveau — mais ne vous inquiétez pas, grâce à une technique médicale révolutionnaire, on va pouvoir vous reconstruire un nouveau corps : il se trouve qu'on a deux modèles sous la main, l'un qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Channing Tatum, l'autre à Mila Kunis : lequel préférez-vous ? Il y aura évidemment des gens pour faire les malins (il y en a toujours — encore qu'il y en aurait sans doute beaucoup moins si la question se posait vraiment plutôt qu'être une Gedankenexperiment), mais globalement je pense que cette question révèle quelque chose : il s'agit avant tout de l'apparence que nous voulons avoir, de la manière dont nous nous percevons et voulons être perçus — notre apparence idéale, disons, et le canon plastique duquel elle est la plus proche. Il y a certainement d'autres choses dans le genre social que l'apparence, mais on aurait bien tort de penser qu'il s'agit de quelque chose de trivial : si un transsexuel cherche par exemple à cacher ses seins, ce n'est pas futile ou frivole, cette question d'apparence fait partie de la notion de genre social. Inversement, je ne crois pas du tout à l'idée qu'il existe des caractères (des traits de personnalité) spécifiquement masculins ou féminins.

Corollaire 1 : comme l'apparence s'étend du corps nu aux vêtements, notre tenue vestimentaire fait partie de ce qu'on pourrait appeler le « genre étendu » (qui a un peu plus d'options que le binaire masculin/féminin). Pour cette raison, je trouve extrêmement importante la liberté de s'habiller comme on veut. (Ce qui n'entre pas en contradiction avec des critiques qu'on peut formuler contre la société, les prescripteurs de mode, les vendeurs de vêtement, etc., pour tout ce qui n'est pas une décision personnelle de s'habiller comme ceci ou cela.) Notamment, tout dress code qui ne serait pas strictement nécessaire à un emploi (pour des raisons de sécurité, par exemple) est à mes yeux à peu près aussi inacceptable que si on demandait aux hommes de cet emploi de se déguiser en femmes ou vice versa. Penser aussi aux tatouages ou autres modifications corporelles (mon poussinet a eu plus de difficulté à révéler à sa famille un tatouage couvrant une partie importante de son corps qu'à annoncer qu'il préférait les garçons — mais je reviens ci-dessous sur la tolérance).

Corollaire 2 : les organes sexuels primaires n'étant pas apparents (dans notre société où il est bien vu de porter des vêtements, cf. le corollaire 1), ils ne sont pas ce qu'il y a de plus important pour définir le genre. (Exemple explicite : ce monsieur [attention, ce lien est possiblement NSFW, selon vos réglages de recherche Google images], qui se trouve avoir un vagin — on le sait parce qu'il est acteur porno —, non seulement s'identifie à un homme mais sera clairement catégorisé comme tel par n'importe qui qui voit sa photo.)

Remarque : écartés les gens qui font juste les malins, il y aura certainement des gens pour qui le choix entre avoir le corps de Channing Tatum ou de Mila Kunis ne serait pas évident, pour plein de raisons. Par exemple parce que, indépendamment de leur identification de genre, ils ne s'identifient pas à un acteur (resp. une actrice) américain(e) blanc(he) et trentenaire. Peut-être qu'ils auraient préféré un choix entre Will Smith et Halle Berry. Ou entre Sean Connery et Helen Miren. (Je vous laisse imaginer plein d'autres variations sur ce thème. On pourrait évidemment laisser le choix entre bien plus que deux options, mais plus le choix laissé est large, plus l'interprétation de la réponse est sujette à caution : si on présuppose que tout un tas de modèles définissent le masculin, resp. féminin, on met la réponse dans la question.) Et il aura bien sûr aussi des gens qui auraient vraiment du mal à décider, soit parce qu'ils préféreraient s'incarner dans un corps ni trop masculin ni trop féminin, soit parce que les deux leur plaisent également : loin de moi l'idée de suggérer que le genre est forcément binaire, et d'ailleurs je vais revenir dessus. (Néanmoins, pour la plupart des gens, il l'est, et c'est un fait qu'on ne peut pas ignorer.) Et puis, il y a sans doute des gens dont l'apparence idéale est celle d'un elfe androgyne, un lion, un chêne, une sphère irisée, ou que sais-je encore : à part regarder si le lion a une crinière, ça ne nous apprendra pas grand-chose sur leur genre, à part que masculin et féminin n'est pas le fin mot de l'histoire.

Maintenant, si j'imagine de définir (au moins opérationnellement !) le genre à travers la question à quoi voudrais-je ressembler ?, c'est aussi pour amener la remarque suivant, qui me ramène à l'homosexualité. Personnellement, je ne fais aucune différence entre le fait de vouloir ressembler physiquement à X et le fait d'être physiquement attiré par X. Si je trouve qu'un corps me fait envie, c'est à la fois l'envie de l'avoir comme mon corps et l'envie de l'avoir dans mon lit : ce n'est pas seulement que ces désirs vont toujours ensemble, je n'arrive même pas à imaginer la différence. (Attention, je ne dis pas que je suis attiré par les garçons qui me ressemblent : je suis attiré par ceux à qui je voudrais ressembler. Il se trouve que j'ai des goûts franchement éclectiques.)

J'écris personnellement ci-dessus, parce qu'il semble (de quelques discussions statistiquement pas du tout significatives que j'ai eues sur la question) que même chez les homos cette identification totale entre, pour faire court, désirer avoir et désirer être, n'est pas si fréquente. En un certain sens, c'est dommage, parce que ça aurait fait une définition intéressante de l'homosexualité (les hétéros, et aussi les bisexuels à moins qu'ils soient aussi bigenre, doivent bien savoir ce que ça fait d'éprouver de l'attirance pour un corps qu'ils n'ont pas envie d'être). Que mes lecteurs, surtout homos, n'hésitent pas à me faire part en commentaire de leur perception en la matière.

[Barbare armé d'une hache]

Image : (Babarbian Warrior J-11 par Marcus J. Ranum,
DeviantArt, CC BY 3.0)

Pour continuer dans mon histoire personnelle, donc, quand j'étais un jeune ado et que j'ai commencé à regarder avec fascination certaines photos d'hommes (acteurs, chanteurs, sportifs, militaires en treillis…) que je trouvais dans les magazines auxquels j'étais abonné (c'était avant le Web !), j'ai commencé par analyser ça comme une admiration physique et un désir de leur ressembler — ce qui était vrai — et il m'a fallu prendre conscience que c'était aussi, et en même temps du désir tout court. Ceci pourra expliquer, par exemple, mon commentaire récent sur l'ado geek homo encore mal assumé qui rêve de pouvoir s'incarner en barbare musclé armé d'une grosse épée (ou autre arme totalement masculine). Ou pourquoi je fais de la muscu.

Je vais éviter de raconter une fois de plus, même si le radotage fait partie du savoir-blogguer, que j'ai aussi eu du mal à m'identifier comme homo parce que la société me renvoyait (surtout à l'époque) cette idée de l'homosexuel masculin comme forcément efféminé, ce que je ne me sentais pas du tout (puisque je rêvais de ressembler, justement, à ces icônes de masculinité devant lesquelles je me branlais) : pour ceux qui ont réussi à échapper à mes N répétitions de cette histoire, vous pouvez par exemple lire ici ce que j'en écrivais il y a quatre-cinq ans. Mais il est sans doute pertinent de la reconsidérer à la lumière de ce que je raconte ici.

On peut avancer deux théories simplistes évidentes (le mot théorie est trop grandiose — disons deux schémas caricaturaux) sur le « mécanisme » de l'homosexualité : (A) celle qui apparemment vient à l'esprit de l'hétéro qui découvre qu'il existe des hommes qui aiment les hommes (et qui plus tard découvrira qu'il existe aussi des femmes qui aiment les femmes, et des gens qui aiment les gens, et encore plein d'autres subtilités, mais n'anticipons pas), c'est que puisque ce sont normalement les femmes qui aiment les hommes, ces hommes-là doivent être un peu comme des femmes ; et (B) celle qui généraliserait mon expérience personnelle évoquée plus haut, à savoir la confusion totale entre désir(-d'avoir) et désir-d'être. Celui qui croit à l'explication (A) va certainement conclure que les homosexuels masculins sont plutôt efféminés, celui qui croit à la (B) va croire plutôt le contraire. (Voyez aussi ce qu'en dit l'humoriste australien et métalleux Steve Hughes.) Évidemment, ces deux théories sont idiotes, mais le fait est qu'il y a des gens qui raisonnent comme ceci ou comme cela, parce que les schémas faciles sont aussi tentants.

Maintenant, une idée que les gens ont énormément de mal à comprendre, c'est que ce que les (autres !) gens sont libre de vivre leur vie privée comme ils l'entendent. Ceci vaut aussi pour les homos eux-mêmes qui ne sont pas forcément les derniers à être homophobes (sans même parler de bi-phobie, transphobie, etc.) : je ne sais pas combien de fois j'ai entendu un mec homo se moquer d'un autre mec homo parce qu'il [le deuxième] était une grande folle ou quelque qualificatif équivalent servant à tourner en dérision son apparence efféminée. Voilà qui est bien triste : on a le droit de ne pas être attirés par les garçons efféminés (personnellement, ce n'est pas mon truc : comme je l'ai expliqué, je suis attiré par ce à quoi je veux ressembler), mais les moqueries sont lamentables, et d'autant plus qu'on est soi-même membre d'une (voire, la même !) minorité sexuelle. Maintenant, l'ironie, c'est que ce courant de « follophobie » dans le milieu homo a pu engendrer une contre-réaction qui tombe dans exactement le même travers, consistant à se moquer des garçons homos qui ne sont pas du tout efféminés comme n'assumant pas leur homosexualité ou singeant les hétéros, ce qui est également crétin. • Et une forme de contre-contre-réaction a été la création (sur Reddit, puis ça s'est exporté, même si je ne crois pas qu'un équivalent français ait encore été trouvé) du terme gaybro, expliqué ici en bref (même si certaines de ces définitions sentent un peu mauvais) et par exemple ici ou ou encore en plus de détails. On voit que la polémique(?) n'est pas de sitôt éteinte, ce qui est d'autant plus ridicule qu'elle ne pourrait pas exister si tout le monde acceptait ce postulat de bon sens que tout le monde est libre d'être, ou de chercher à être, aussi masculin ou féminin qu'il veut, indépendamment de son orientation sexuelle, et sans mériter de devenir objet de dérision. (Ça devrait vraiment être une porte ouverte. Hélas, il semblerait que ça ne le soit pas.)

Bien sûr, être homo n'immunise pas contre la connerie. Pour ceux qui auraient le moindre doute à ce sujet, je vous présente l'interview d'un membre d'un groupe de skinheads russes gays néonazis (le logo du groupe est carrément gratiné). Mais je souligne bien que parmi ces qualificatifs, celui qui fait de lui une ordure, c'est néonazi (outre le fait que, à la lecture de l'interview, il apparaît aussi clairement entre autres comme misogyne) ; parce que, en soi, les skinheads, il en existe d'extrême-droite, bien sûr, mais aussi d'extrême-gauche, d'autres apolitiques (et qui prétendent, peut-être avec raison, être les seuls vrais et authentiques ; remarquez, même s'ils n'ont pas une idéologie politique nauséabonde, ils ne sont pas forcément très fréquentables pour autant, voyez certains supporters de foot) ; et il en existe aussi quantité qui sont homos, pouvant intersecter l'une des catégories précédentes. (La couleur des lacets des rangers est réputée permettre de différencier ces catégories, mais je soupçonne que c'est surtout un mythe.) L'existence de cette dernière catégorie de skinheads, qui est d'ailleurs peut-être majoritaire dans certains pays, met mal à l'aise les autres catégories, les homos qui ne sont pas des skinheads, et sans doute beaucoup d'autres gens, et sans doute pas uniquement à cause de pratiques sexuelles en comparaison auxquelles Fifty Shades of Grey apparaît clairement comme la version familiale édulcorée du sadomasochisme ou du fétichisme (bon, je n'en sais rien, je n'ai pas lu/vu le livre/film, mais je soupçonne fortement que c'est très propre et gentillet ; j'ai néanmoins vu la critique par The Onion, qui comme d'habitude est hilarante).

Bon, je me suis un peu perdu dans les digressions et je ne sais plus bien où je voulais en venir en racontant ça, mais parmi les portes ouvertes que j'avais prévu d'abattre avec ma grosse hache bénie +2 de barbare musclé, il y avait certainement que la liberté de vivre sa vie privée comme ils l'entendent s'applique aussi, et en fait surtout à ceux dont la vie privée en question rentre dans ce qu'on peut appeler le ick factor. Concrètement, donc, ceux qui s'accordent des points de vertu parce qu'ils ont très bien réagi en apprenant que leur fils / frère / meilleur ami / quilibet était homo, ou parce qu'ils le sont eux-mêmes, devraient se demander s'ils réagiraient aussi bien s'ils apprenaient quelque chose d'un peu moins conventionnel : d'une certaine manière, de même que le vrai courage ne se démontre qu'en dépassant sa peur instinctive (et pas si on n'en ressent jamais), la vraie tolérance se démontre en dépassant sa répugnance instinctive. (Donc, si vous faites partie de la majorité des gens qui ne trouvent pas spécialement bandant, disons pour reprendre l'exemple de ci-dessus, de vous habiller en skinhead et de vous faire mettre un bras dans le cul jusqu'à l'épaule en étant attaché à un harnais, la question intéressante est comment vous prendriez le fait d'apprendre que c'est le cas de votre petit frère. Ou de votre petite sœur.)

Je finis par une remarque sur l'éclectisme de mes goûts. Comme je le disais, il y a énormément de types d'hommes que je trouve attirants — qu'il s'agisse du look vestimentaire, de la morphologie, du type ethnique… je ne peux absolument pas décrire mon homme idéal parce que, même s'il y a des combinaisons qui ne me plaisent clairement pas, celles que je trouve séduisantes ont assez peu de points communs, je ne peux vraiment pas dire que mon truc c'est les grands blonds aux cheveux longs et au look métalleux, ou les sportifs musclés petits et concentrés, ou quoi que ce soit de précis. (Du coup, les sites de rencontre homo avec recherches physiques multi-critères me sont passablement inutiles.) Si je devais donner des exemples de célébrités que je trouve sexy, il y aurait clairement un biais, mais ce biais n'est pas autant le mien qu'il l'est de la société dans laquelle je vis (par exemple, non seulement les acteurs hollywoodiens sont désespérément blancs mais en plus il y a un biais dans les rôles qu'on confie à ceux qui ne le sont pas et du coup dans le physique qu'on recherche : Morgan Freeman est ainsi cantonné à des rôles du genre vieux sage ou Dieu, ce qui est peut-être flatteur mais pas spécialement sexy). Maintenant, comme je disais plus haut que je ne fais pas la différence entre les hommes qui m'attirent et ceux à qui je voudrais ressembler, on en déduit que, contrairement à mon genre pour lequel j'ai une idée mentale claire et fixe, je n'en ai pas pour ce qui est, disons, de la couleur de ma peau. (Variante : dans mes rêves, j'ai clairement conscience d'être un homme — même si je ne saurais pas dire exactement comment cette conscience se manifeste — mais je n'ai pas spécialement conscience d'être grand ou petit, blanc ou noir, etc.) Est-ce que ceci explique pourquoi tout le monde considère que j'ai des « goûts de chiottes » ? je ne sais pas.

(dimanche)

Le dernier blockbuster des Wachowski

Ce soir, mon poussinet et moi sommes allés voir Jupiter Ascending, parce que nous aimons bien le space opera. Je ne veux pas spoiler, donc je me contenterai d'une critique courte.

Les explications (pseudo-)scientifiques sont complètement grotesques (avec notamment toutes les conneries habituelles auxquelles on a le droit quand il est question de génétique). Si on fait abstraction de ça, le postulat général, lui, se tient vaguement (en tout cas, mille fois mieux que celui de The Matrix[#]). Il y a plein de petites incohérences, mais aucune qui m'ait franchement horrifié.

Les scènes d'action/combat, forcément bourrées d'effets spéciaux[#2] et de pub pour la version 3D du film (j'ai vu la 2D, je déteste le cinéma 3D), sont chiantes à mourir. Mais ça, ce n'est pas spécifique à ce film, je le pense d'à peu près n'importe quoi qui sort dans le genre, et ça empire avec le temps — il serait temps que les réalisateurs de Hollywood se rendent compte que la surenchère en la matière finit par ne produire qu'un profond ennui. (Personnellement, j'en suis à décrocher complètement du film quand ça commence à bastonner — je réfléchis à des problèmes de maths en attendant que la séquence soit finie — puisque de toute façon je sais que le héros va s'en sortir sans gain ni dommage significatif.)

En revanche, la représentation d'une aristocratie complètement pourrie[#3] et diaboliquement calculatrice (évoquant assez le monde de Dune), ainsi que les scènes qui se passent sur la planète capitale(?) et qui sont clairement une référence à Brazil, tout ça est vraiment très réussi — et rien que pour ça, ainsi que pour les décors et costumes dans ces séquences, je pense que ça vaut la peine de voir le film[#4].

Je ne sais pas si Andy et Lana Wachowski se veulent révolutionnaires (je veux dire, au sens politique, pas au sens de révolutionner le cinéma) : V for Vendetta pouvait le laisser penser (mais de façon brouillonne et confuse), Matrix peut certainement se lire dans cette direction (mais ses très mauvaises suites ne collent plus avec cette idée). Ce film-ci ne semble pas spécialement appeler à faire la révolution, mais il est possible qu'il provoque cette impression presque malgré lui : en tout cas, que l'effet soit voulu ou pas, je trouve que Jupiter Ascending donne plus envie de pendre les 1% avec les tripes du Landrat de Davos que la lecture de Das Kapital.

Ah, et sinon, vous pouvez consulter Wikipédia pour tout savoir de la signification gnostique de Abraxas (ou Abrasax).

[#] (Spoiler sur The Matrix !) Je parle de l'idée que les humains servent de piles. Idée d'autant plus invraisemblablement grotesque qu'il existait un postulat alternatif évident qui tenait vaguement la route et rendait tout le reste du film légèrement plus crédible : c'est que les cerveaux humains soient utilisés par les machines pour leur puissance de calcul (en déguisant les problèmes qu'on leur fait traiter sous la forme de leurs interactions avec la Matrice).

[#2] On me dit qu'en fait les scènes d'action font usage de plutôt moins d'effets spéciaux que la moyenne. Ah. Peut-être. Dans ce cas, ça ne m'a vraiment pas frappé.

[#3] Tiens, c'est marrant, l'acteur qui joue le principal méchant dans Jupiter Ascending est le même qui joue Stephen Hawking dans le biopic récemment sorti sur ce dernier et que je mentionnais avant-hier. Ça veut sans doute dire qu'il est bon acteur. Mais en parallèle, Benedict Cumberbatch, qui joue Alan Turing dans The Imitation Game, jouait aussi un grand méchant dans un autre space opera récent. Faut-il croire qu'il y a des similarités entre le rôle d'un grand scientifique et le rôle d'un grand méchant de science-fiction ?

[#4] Ou alors on peut aller le voir pour baver sur les pectoraux de Channing Tatum. On peut. Mais pour ça, Magic Mike est probablement un meilleur pari. Pour les hommes hétéro et les femmes homo, remplacez Channing Tatum par Mila Kunis et Magic Mike par Black Swan, ça doit être à peu près pareil (par contre, vous ne verrez pas ses abdos).

(vendredi)

Le dernier biopic d'Alan Turing

Hier soir je suis allé voir The Imitation Game avec quelques amis. Il faut dire qu'en tant que mathématicien homosexuel cryptographe passionné de calculabilité et intéressé par la philosophie de l'intelligence artificielle, Alan Turing est forcément quelqu'un pour qui j'ai, disons, une certaine admiration, pour ne pas dire une admiration certaine. (Voir aussi ce que je disais à propos de son pardon.) Forcément, je me préparais aussi à être un peu déçu : en fait, ça n'a pas trop été le cas — je ne dirais pas que ce film est un chef d'œuvre[#], mais il s'en tire avec une mention honorable, même si je suppose qu'il va déplaire à certains. Surtout, je trouve que l'émotion fonctionne : toute romancée qu'elle est (pour ne pas dire complètement fictive), la scène où l'équipe de Turing réussit enfin à faire fonctionner la machine à cryptanalyser Enigma est assez forte, et la fin est également très touchante.

(Spoilers dans la suite, mais je ne crois pas que ce soit un film pour lequel ça a la moindre importance.)

Assurément, les scénaristes ont pris beaucoup de licences avec la réalité : il faut considérer qu'il s'agit d'une fiction inspirée de la réalité, et en aucun cas un documentaire. Les travaux antérieurs des cryptanalystes polonais, par exemple, sont complètement passés sous silence (ou évacués derrière une simple phrase que prononce Turing en disant qu'il base sa machine sur une construction polonaise antérieure) : la réalité du déchiffrement d'Enigma était beaucoup plus complexe, il y avait plein de variantes du chiffrement (les différentes armées allemandes n'utilisaient pas la même version, et pas les mêmes protocoles), il y avait toutes sortes de faiblesses opérationnelles, qui ont évolué avec le temps, sur lesquelles la cryptanalyse se basait, rendant toute l'histoire assez compliquée ; rien que définir ce qu'on appellerait en termes modernes l'espace des clés d'Enigma n'est pas évident (le film évoque 159×1018 possibilités, chiffre qui figure sur Wikipédia, mais ce n'est pas vraiment l'espace que les cryptanalystes anglais devait parcourir). Bref, il est logique d'avoir simplifié et modifié ces éléments techniques pour la présentation cinématographique, afin d'avoir une histoire plus simple et plus facile à suivre. De même, l'idée de baser le déchiffrement sur des morceaux de messages prévisibles n'était, dans la réalité, pas un coup de génie mais un principe utilisé dès le départ (par ailleurs, ce n'était pas Heil Hitler mais simplement eins, le mot allemand pour un comme nombre cardinal, qui apparaissait apparemment souvent) : je ne trouve pas que ce soit vraiment abusé d'avoir un peu brodé là-dessus.

La relation de Turing avec Joan Clarke a été gonflée (mais il est vrai qu'ils se sont fiancés, ce que j'ignorais), mais pas de façon scandaleuse. Peut-être plus contestable est l'idée d'avoir montré le héros comme isolé dans sa propre équipe et incompris par ses supérieurs (que je sache, les deux sont faux). Les scènes sur l'enfance du mathématicien sont aussi romancées, mais pas de façon délirante. L'aspect « espionnage » est amplifié, mais je pense que ça se justifie pour le cinéma. Bref, les choix faits sont critiquables mais aucun ne me semble franchement absurde.

Il y en a cependant un qui m'énerve assez, c'est d'avoir fait passer Turing pour un quasi autiste, ou en tout cas un asocial au dernier degré, incapable de comprendre quoi que ce soit aux relations humaines les plus simples, bref, la caricature du génie torturé. (Et ils en ajoutent une couche en le montrant comme imaginant presque avoir une relation avec sa machine, à laquelle il aurait donné le nom de son amour d'enfance : là c'est vraiment grotesque.) Le vrai Turing était un personnage plutôt avenant et drôle, quoique un peu naïf, timide et excentrique. Et autant les autres altérations de la réalité me paraissent justifiables pour le format cinématographique, autant cette modification assez profonde du caractère central ne semble avoir comme seule fin que de renforcer le cliché du matheux fou, incompréhensible donc incompris — et ce cliché est franchement lassant.

Et ce n'est pas que le réalisateur n'aime pas son héros. Au moins, la thèse est clairement d'en faire un héros : l'importance de sa contribution a l'effort de guerre serait plutôt exagérée, et la narration écrite à la fin du film suggère qu'il a pu sauver trois millions de vies, ce qui me paraît un peu sorti d'un chapeau ; de même, la suggestion qu'il a inventé l'ordinateur, quoique pas vraiment fausse, est légèrement trompeuse — il est difficile de dire qui a inventé l'ordinateur, parce ça dépend du sens exact qu'on donne aux mots inventer et ordinateur, Turing est certainement un bon candidat (mais ce n'est pas le seul : Charles Babbage, John von Neumann ou Konrad Zuse me viennent aussi à l'esprit), mais en tout cas ce n'est pas une invention qui est surgie de nulle part et dont l'humanité n'aurait pas bénéficié si la bonne personne n'avait pas été au bon moment. Bref, les mérites du personnage sont plutôt amplifiées qu'autre chose.

(Certains critiques ont reproché au film d'avoir fait de Turing un traître, parce qu'il ne dénonce pas un espion soviétique. Je trouve ce reproche vraiment bizarre. D'une part, il le dénonce quand même un peu plus tard, d'autre part sa décision est rationnellement défendable dans les circonstances, s'il s'agit de s'assurer que le projet continue. À tout le moins, si on considère que Turing est un traître à cause de ça, alors le chef du MI-6 l'est aussi, et les gens qui font cette critique ne semblent pas le soulever.)

Bon, il faut admettre que je suis sans doute prêt à pardonner beaucoup à un film qui montre enfin un scientifique à l'écran dans un rôle intéressant (il y a un film sur Hawking qui est sorti à peu près au même moment, mais je ne l'ai pas vu), ou un personnage homo dans un film qui ne s'adresse pas spécifiquement aux homos, alors si on fait les deux à la fois, c'est tant mieux. Autrement dit, je trouve vraiment triste que le grand public n'ait aucune idée de qui était Turing, je suis prêt à accepter que la réalité soit romancée si on fait passer le message c'était un mathématicien héros de la seconde guerre mondiale grâce à ses travaux en cryptanalyse, et accessoirement un des inventeurs de l'ordinateur, et la manière dont on l'a traité parce qu'il était homosexuel l'a poussé au suicide — c'est déjà bien si cette information passe, et pour l'exactitude historique du reste de l'histoire, les gens peuvent consulter Wikipédia.

[#] Hum, j'ai l'impression que je dis ça à chaque film que je vois, en fait : ce n'est pas un chef d'œuvre, mais il n'est pas mauvais non plus. Je ne sais pas à quand remonte le dernier film que je qualifierais de chef d'œuvre ; quant aux films que je trouve vraiment mauvais, je ne prends généralement pas la peine d'en parler. Je devrais plutôt mettre des notes.

(mardi)

Les octonions sont-ils intéressants ? (première partie)

J'ai promis depuis une éternité de parler d'octonions, et cette entrée a été commencée à ce moment-là, puis laissée de côté, puis remaniée complètement suite à une réflexion que j'ai entreprise sur la notion de géométrie, puis laissée de nouveau de côté, puis reprise, etc. Le résultat, écrit par bribes, manque donc certainement de cohérence globale, j'espère qu'on ne m'en voudra pas. Je reprends la formulation du titre d'une entrée passée pour m'interroger de nouveau sur l'intérêt d'un concept mathématique parmi ceux qui fascinent beaucoup, notamment les mathématiciens amateurs, et ceux qui aiment se demander voyons jusqu'où on peut généraliser les choses : en l'occurrence, les octonions, dont je vais tâcher d'expliquer de quoi il s'agit. Mais, quitte à spoiler la suite, je peux d'ores et déjà révéler que ma conclusion générale sera plus positive que pour les nombres surréels : je prétends que les octonions sont un objet naturel, même si les raisons de leur existence ont quelque chose d'un peu étonnant et mystérieux ; en revanche, les tentatives pour les généraliser encore sont idiotes parce qu'elles passent complètement à côté de la raison profonde pour laquelle les octonions sont intéressants (en se concentrant sur des phénomènes superficiels).

Introduction

Dans cette première partie d'une série d'entrées consacrées aux octonions (mais qui, comme tout ce que j'entreprends, présente un risque sérieux de ne jamais être finie), je n'arriverai pas encore à répondre à la question du titre, puisque je ne ferai essentiellement que définir et présenter les objets en question. Après une présentation et un petit historique censés être lisibles par absolument tout le monde, je veux commencer par rappeler ce que sont les nombres complexes et les quaternions, pour ensuite aborder les octonions. J'expliquerai pourquoi les quaternions sont intéressants et utiles notamment pour calculer avec les rotations dans l'espace, et j'essaierai de présenter ensuite de façon analogue des liens des octonions avec les rotations en sept ou huit dimensions. Je parlerai ensuite un peu des automorphismes des octonions, qui constituent le groupe de Lie exceptionnel G2 (il faudra donc dire un peu ce que cela signifie), et j'évoquerai enfin quelques pistes pour la suite.

Je prévois de continuer avec encore deux entrées sur le sujet : l'une (déjà essentiellement écrite) contiendra un microscopique aperçu du sujet des octonions entiers et notamment leur lien avec mon E8 préféré, et une autre (largement à écrire ou à réécrire, donc probablement pour jamais) doit expliquer ce qu'est le carré magique de Freudenthal-Tits, qui permet vraiment de répondre (positivement !) à la question du titre — oui, les octonions sont intéressants à cause de leur lien profond avec les groupes de Lie exceptionnels G2, F4, E6, E7 et (de nouveau !) E8.

Table des matières

Présentation sans mathématiques, et petit historique

Disons immédiatement la chose suivante : les octonions (𝕆) sont une sorte de « nombres » qui s'inscrit logiquement après les nombres réels ℝ, les nombres complexes ℂ et les quaternions ℍ. Les nombres complexes sont un objet de dimension réelle 2, c'est-à-dire qu'un nombre complexe renferme essentiellement la donnée de deux nombres réels (sa partie réelle et sa partie imaginaire) ; les quaternions sont de dimension réelle 4, c'est-à-dire qu'ils ont quatre coordonnées réelles, et les octonions sont de dimension réelle 8. Ceci donne naturellement envie de prolonger la suite des puissances de 2 et d'inventer des sortes de nombres qui soient de dimension réelle 16, 32 et ainsi de suite, mais le caractère véritablement exceptionnel des octonions offre toutes sortes de raisons de comprendre, au contraire, qu'elle doit s'arrêter (et que c'est justement le fait qu'elle s'arrête qui rend les octonions intéressants !), c'est-à-dire que tout objet qu'on peut inventer pour la prolonger est soit entièrement dénué d'intérêt soit complètement délirant.

Il m'est impossible de faire l'historique des nombres réels puisque la progression historique, à ce sujet, est trop éloignée de la progression mathématique : la géométrie grecque utilise implicitement une notion de mesure, mais la mesure d'une longueur ou d'une aire ne sont pas véritablement unifiées et le concept de nombre négatif n'existe pas ; a contrario, il serait absurde de dater les nombres réels de leur première construction véritablement rigoureuse (peut-être par Cauchy ou Dedekind) car ce serait suggérer qu'Euler, Lagrange ou Gauß ne comprenaient pas ce concept, ce qui est manifestement faux parce que les questions algébriques qui m'intéressent ici sont assez peu liées aux questions (quasi fondationnelles) sur la complétude des nombres réels. Je passe donc sur les nombres réels.

Les nombres complexes ont commencé à apparaître avec la résolution des équations du troisième degré notamment par Jérôme Cardan (vers 1545) : la raison en est que même si une équation réelle du troisième degré a toujours une solution réelle, il peut être nécessaire d'introduire des racines carrées de nombres négatifs, c'est-à-dire de passer par les nombres complexes, pour exprimer ce qui sera finalement une quantité réelle (on sait maintenant, grâce à la théorie de Galois, que le cas où les trois racines d'une équation cubique réelle sont toutes réelles, le fameux casus irreducibilis, lié au problème de la trissection de l'angle, ne peut se résoudre en radicaux que si on accepte des radicaux non réels). Mais même si Cardan fait intervenir, presque malgré lui, des nombres complexes, c'est Bombelli qui en développe une première théorie un peu sérieuse dans son livre d'algèbre publié en 1572. Curieusement, ce n'est que tardivement, peut-être avec Argand en 1806, et avec la recherche de démonstrations du théorème fondamental de l'algèbre (une équation algébrique de degré n dans les nombres complexes a toujours n solutions comptées avec multiplicités), qu'on a acquis la représentation claire des nombres complexes comme les points d'un plan (donc de dimension 2 sur les nombres réels) dont la partie réelle et la partie imaginaire seraient les deux coordonnées.

Les nombres complexes ayant ainsi deux coordonnées réelles, et étant liés de façon agréable à la géométrie plane, il est naturel de chercher si on peut construire des sortes de nombres avec trois coordonnées, qu'on pourrait lier à la géométrie dans l'espace. William Hamilton a passé des années de sa vie, vers 1830–1840, à chercher de tels nombres (sans avoir, bien sûr, une définition exacte de ce qu'il cherchait). C'est en 1843 qu'il a découvert les quaternions, de dimension 4 réelle, en même temps qu'il a compris la raison pour laquelle la dimension 3 ne pouvait pas répondre à ses attentes, à savoir l'inexistence d'une « identité des trois carrés » analogue à l'« identité des deux carrés » ((a²+b²) · (a′²+b′²) = (a·a′−b·b′)² + (a·b′+b·a′)²) qui exprime la multiplicativité de la norme complexe et celle « des quatre carrés » ((a²+b²+c²+d²) · (a′²+b′²+c′²+d′²) = (a·a′−b·b′−c·c′−d·d′)² + (a·b′+b·a′+c·d′−d·c′)² + (a·c′−b·d′+c·a′+d·b′)² + (a·d′+b·c′−c·b′+d·a′)²) liée à l'existence des quaternions mais qui était déjà connue d'Euler et de Lagrange.

Malgré le fait qu'ils soient de dimension 4, les quaternions ont, comme je l'expliquerai, des applications naturelles à la géométrie euclidienne de dimension 3 (pour le calcul des rotations dans l'espace). C'est sans doute la raison pour laquelle ils ont eu un certain succès, et ont valu une grande renommée à leur inventeur. (En fait, comme souvent en mathématiques, les découvertes avaient été préfigurées par d'autres : en l'occurrence, Gauß avait essentiellement découvert les quaternions dans un texte de 1819 sur les rotations de la sphère, qu'il n'a pas jugé bon de publier.) Toujours est-il que dans la deuxième moitié du XIXe siècle ont fleuri des textes, des chaires et des cours sur la « science des quaternions ». (Une anecdote que je n'ai pas réussi à confirmer veut que quand Charles Dodgson, plus connu sous le pseudonyme de Lewis Carroll, a publié Alice in Wonderland, la reine Victoria lui a fait promettre de lui envoyer une copie du prochain livre qu'il écrirait : le livre en question était un traité sur les quaternions, et l'histoire ne dit pas si Victoria l'a autant apprécié.) Les quaternions continuent d'avoir une certaine utilité pour représenter informatiquement des orientations dans l'espace (de façon compacte et efficace).

Les octonions, en revanche, n'ont pas eu une telle popularité, et n'ont guère d'utilité pratique. Découverts (sous le nom d'octaves), à peine quelques mois après les quaternions, par un ami de Hamilton, John Graves, celui-ci s'est fait voler la vedette par Arthur Cayley qui a publié l'existence des octonions en 1845.

Il existe une façon systématique (la construction de Cayley-Dickson) pour passer des nombres réels aux complexes, des complexes aux quaternions, et des quaternions aux octonions : mais à chaque fois qu'on applique cette construction, on perd quelque chose. Quand on passe des réels aux complexes, on perd la propriété d'être un corps ordonné (ou ordonnable) ; quand on passe des complexes aux quaternions, on perd la commutativité de la multiplication, c'est-à-dire que x·y et y·x ne seront plus égaux en général dans les quaternions ; quand on passe des quaternions aux octonions, on perd l'associativité de la multiplication, c'est-à-dire que x·(y·z) et (x·yz ne seront plus égaux en général dans les octonions (ce qui doit faire frémir d'horreur tout mathématicien qui se respecte, mais heureusement on garde au moins une forme faible de l'associativité appelée alternativité) ; et si on cherche à continuer la construction, on perd la seule raison pour laquelle les choses avaient encore un intérêt, à savoir la multiplicativité des normes ou le fait que x·y=0 ne se produit que pour x=0 ou y=0. Même avec ces propriétés, il n'est pas du tout évident que les octonions aient le moindre intérêt autrement que comme une petite curiosité algébrique : il se trouve qu'ils en ont, mais il me semble que la seule explication convaincante de ce fait passe par la théorie des groupes de Lie exceptionnels, et je reporterai à plus tard ces explications.

Quelques lectures : Une excellente référence (souvent citée) concernant les octonions en général est l'introduction de John Baez à leur sujet [edit : lien cassé (en ce moment ?), mais le même texte est disponible sur l'arXiv] ; une autre est le livre de J. H. Conway et D. Smith, On Quaternions and Octonions (their Geometry, Arithmetic and Symmetry). Beaucoup de ce que je vais dire est contenu dans ces sources, mais je vais essayer de dire certaines choses de façon plus élémentaire, ou au moins d'arriver plus rapidement à ce qui est amusant. Une autre référence est les chapitre 9 et 10 par Koecher et Remmert dans le livre Numbers de Ebbinghaus &al. Pour une présentation élégante de la multiplication sur les octonions sans passer par la construction de Cayley-Dickson, je conseille cet article de Bruno Sévennec. Enfin, pour une description claire et approfondie du « carré magique » de Freudenthal (dont je devrai parler plus tard), je recommande ce survey par Barton et Sudbery, qui est le seul que j'aie trouvé vraiment satisfaisant sur le sujet (on pourra aussi consulter cet article de Freudenthal lui-même, en allemand, qui reprend les choses à zéro, de façon assez claire et efficace). Je tire la plupart des informations de mon aperçu historique du livre Mathematics and its History de John Stillwell (notamment les chapitres 14 et 20).

Définition rapide pour les gens pressés

Pour les lecteurs qui n'auraient pas la patience de lire tout ce qui suit, voici une définition ultra-rapide des algèbres à divisions des complexes, quaternions et octonions (on peut aussi l'ignorer sachant que tout va être redit ci-dessous). Il s'agit respectivement des expressions de la forme x(0) + x(1)·i pour les complexes, x(0) + x(1)·i + x(2)·j + x(3)·k pour les quaternions et x(0) + x(1)·i + x(2)·j + x(3)·k + x(4)· + x(5)·i· + x(6)·j· + x(7)·k· pour les octonions (il faudrait traiter i·, j· et k· comme trois lettres supplémentaires, même si je les ai écrites comme des produits pour économiser les lettres de l'alphabet) ; l'addition se fait terme à terme, et la multiplication se fait en développant complètement l'écriture et en utilisant la table qui suit :

×1ijki·j·k·
11ijki·j·k·
ii−1kji·k·j·
jjk−1ij·k·i·
kkji−1k·j·i·
i·j·k·−1ijk
i·i·k·j·i−1kj
j·j·k·i·jk−1i
k·k·j·i·kji−1

(La ligne de la table donne le symbole de gauche à multiplier et la colonne donne le symbole de droite : ainsi, i·j=k tandis que j·i=−k. Pour les complexes, seules les deux premières lignes et colonnes servent, et pour les quaternions, seules les quatre premières lignes et colonnes. Il y a toutes sortes de conventions différentes pour nommer la base des octonions, mais celle que j'ai choisie a l'avantage que — je pense — tous les mathématiciens seront d'accord sur le contenu de la table de multiplication une fois qu'on a choisi les noms.)

La multiplication des complexes est commutative et associative, celle des quaternions est associative mais non commutative, et celle des octonions n'est même pas associative ((i·j=k· tandis que i·(j·)=−k·) ; elle vérifie cependant des conditions plus faibles, dites d'alternativité, à savoir que x·(x·y)=(x·xy, x·(y·x)=(x·yx et y·(x·x)=(y·xx (ce qui revient à dire que l'associateur {x,y,z} := (x·yzx·(y·z) est complètement antisymétrique en ses trois variables).

Si on préfère, on peut aussi définir les octonions à l'aide des formules suivantes (où q,q′,r,r′ désignent des quaternions) : (1) q·(r′·) = (r′·q, (2) (r·q′ = (r·q* et (3) (r·)·(r′·) = −r*·r, où ici, x* désigne le quaternion conjugué de x (cf. ci-dessous). Les mêmes formules en mettant j à la place de peuvent servir à définir les quaternions à partir des complexes, et avec i à définir les complexes à partir des réels. (On parle du procédé de Cayley-Dickson. Pour aider à retenir ces formules, on peut notamment retenir le fait que si w est un quaternion de module 1 quelconque, alors l'application ℝ-linéaire qui fixe les quaternions et envoie un octonions de la forme q′· sur (w·q′)·, constitue un automorphisme des octonions : ceci contraint énormément les formules.)

On peut aussi retenir que i, j, k s'associent et vérifient i² = j² = k² = i·j·k = −1, que la même chose vaut aussi pour n'importe lequel des trois avec (par exemple, i² = ² = (i·)² = −1), et enfin que si on prend deux distincts de i, j, k, avec , alors cette fois ils s'anti-associent toujours, par exemple i·(j·) = −(i·j = −k·. Ceci suffit à reconstruire la table.

Le conjugué d'un complexe, quaternion ou octonion, s'obtient en changeant le signe de toutes les composantes x(p) sauf la partie réelle x(0) (i.e., les conjugués de 1,i,j,k,,i·,j·,k· valent respectivement 1,−i,−j,−k,−,−i·,−j·,−k·). On a (x·y)* = y*·x*, et par ailleurs N(x) := x·x* est la somme des carrés des composantes de x, donc c'est un nombre réel, qui ne peut être nul que si x l'est. En mettant ces deux propriétés ensemble, on voit que tout complexe, quaternion ou octonion x non nul a un inverse de même type, donné par x*/N(x). (Il est utile de savoir que, dans les octonions, le parenthésage n'a pas d'importance dans tout produit faisant intervenir uniquement deux octonions, x, y, ainsi qu'éventuellement leurs conjugués x* et y*, et bien sûr les nombres réels, ce qui permet de conclure que x·y multiplié à gauche par l'inverse de x ou à droite par l'inverse de y donne bien ce qu'on espérait.) On définit par ailleurs |x| = √N(x) (le module, ou la valeur absolue, de x), et aussi Re(x) = ½(x+x*) = x(0) (la partie réelle de x) : cette dernière vérifie notamment Re(x·y)=Re(y·x) et aussi Re(x·(y·z))=Re((x·yz).

(dimanche)

Quelques nouvelles en vrac

Entrée écrite en toute hâte et que je n'ai vraiment pas eu le temps de relire, donc sans doute encore plus que d'habitude pleine de fautes de frappe et d'inattention.

Je continue à être victime de l'effet des entrées que je n'arrive pas à écrire : comme je l'ai raconté, j'ai commencé à vouloir écrire une entrée sur les octonions, qui parce qu'elle devenait interminable m'a amené à vouloir écrire une entrée sur le carré magique de Freudenthal-Tits, qui parce qu'elle devenait à son tour interminable m'a amené à vouloir écrire une entrée sur les espaces homogènes et isotropes (=deux-points-homogènes), qui parce qu'elle devenait à son tour interminable m'a amené à son tour à vouloir écrire une entrée sur le pan projectif complexe, et celle-ci est elle-même devenue interminable (je n'aurais jamais imaginé que j'avais tellement de choses à raconter sur le plan projectif complexe !)…

…et maintenant j'ai commencé à regarder les formules de la trigonométrie du triangle dans le plan projectif ou hyperbolique complexe(/quaternionique/octonionique), formules qui ressemblent à celles du cas réel, mais en plus compliqué parce qu'il y a plusieurs notions différentes d'angles qu'on peut définir entre deux droites réelles du plan projectif complexe, ce qui amène un certain méli-mélo de formules. Toujours est-il que je ne sais pas si ma fuite en avant dans l'écriture des entrées de vulgarisation que je projette va jamais terminer ou si c'est une récursion infinie. Suite au prochain épisode, donc, dont je ne sais pas du tout quand il sera.

Il y a deux semaines (diantre, déjà ?), mon poussinet était à Talinn et Helsinki (dans son grand tour de toutes les capitales de l'Union européenne, où il découvre que mine de rien le nombre 28 n'est pas si petit que ça). Comme je m'ennuyais un peu, je me suis dit que j'irais bien au cinéma, et ça tombait bien, nous avions acheté une carte 5 places Mk2 peu de temps avant. Manque de chance, la carte en question, mon poussinet l'avait malencontreusement emportée avec lui en Finlande. Mais comme nous sommes des hackerz rebelz, nous avons eu une idée : mon poussinet a scanné avec son téléphone la seule partie importante de la carte, qui est un code optique data matrix, il m'a envoyé le contenu de ce code (ça ressemble à ça : 2DZZMK2-6-0696729600-F4AE8 — bien sûr, j'ai mis des nombres pipo parce que je je tiens pas spécialement à donner cette carte à tous mes lecteurs), j'ai regénéré un data matrix sur mon ordinateur avec une commande du genre iec16022 -f PNG -s 20x20 -c 2DZZMK2-6-0696729600-F4AE8 -o mk2.png et je l'ai imprimé sur un petit papier. Et hop ! voici une « carte » complètement équivalente pour les lecteurs optiques des bornes de cinéma Mk2.

Sauf qu'une fois tout ceci fait, je me suis rendu compte que le film que je voulais voir ne passais pas dans la soirée au cinéma où je voulais le voir. Et du coup notre astuce astucieusement astucieuse n'a servi à rien.

Ajout : En fait, le ticket imprimé par mes soins ne passe pas (il est donc plutôt heureux que je n'aie pas essayé de m'en servir), il n'est simplement pas détecté. Ce qui ouvre un mystère : comment la borne Mk2 fait-elle pour différencier le data matrix de la carte officielle et du ticket que j'ai imprimé ? (Quand j'aurai utilisé la dernière place, je posterai sans doute des photos des deux.)

Mon poussinet et moi avons depuis quelques années l'habitude de prendre à peu près systématiquement un petit brunch le dimanche (malgré un petit désaccord entre nous sur la bonne heure pour ça). Rien de très original à ça. Mais le mystère, c'est qu'il y a quelques semaines, très précisément la semaine du 2 novembre, nous avons constaté un changement soudain : alors que jusqu'à ce jour-là nous n'avions jamais eu le moindre problème pour trouver une table, tout d'un coup il semble que tous les brunchs de Paris ont été pris d'assaut et que tous les endroits où nous allions se sont mis à être complets ou dévalisés (ou les deux). Comme si le brunch était quelque chose d'un peu confidentiel à Paris jusqu'à 2 novembre 2014, et que maintenant tout le monde avait découvert le truc. Toujours est-il que depuis cette date, nous essuyons échec sur échec, et il nous faut généralement prévoir deux ou trois solutions de repli pour être sûrs de trouver quelque chose. À la limite, ce n'est pas le first world problem qui me préoccupe ici, c'est le changement soudain et complètement inexplicable.

(Par ailleurs, il est possible que je sois un peu difficile. Notamment, je n'aime pas du tout les brunchs sous forme de buffets, pas tant parce que je n'aime pas le principe, que parce que la réalisation pratique, à Paris, prend généralement la forme de trois saladiers au fond desquels deux pâtes se battent en duel, et il faut supplier le restaurateur pour qu'il remplisse les stocks. Le seul brunch buffet que j'aie trouvé convenable à Paris, c'est celui de la piscine Molitor, qui pour le coup ne se moque pas du monde ni sur le choix ni sur la quantité ni d'ailleurs sur la qualité, mais le prix est vraiment un peu exorbitant.)

Mardi j'ai participé à une réunion informelle à Bercy, sur l'invitation du haut fonctionnaire chargé de la terminologie et néologie, pour proposer une terminologie officielle relative aux monnaies virtuelles du type BitCoin — nous avons fini par nous mettre d'accord sur le fait que le mieux était sans doute monnaie numérique décentralisée. Il y a eu quelques passes d'armes en marge de la discussion proprement dite, parce que l'un des participants était fortement engagé dans le BitCoin (et le comparait à la révolution Open Source) et que je n'en suis pas, c'est dire le moins, enthousiaste. Il faudrait d'ailleurs que je réitère mes arguments un peu différemment, pour souligner que ce qui me pose le plus problème ce n'est pas tant le principe d'une monnaie numérique décentralisée, ni de la crypto derrière ou du pseudonymat ; c'est surtout tout ce qui concerne la répartition initiale de la monnaie, plus des questions pratiques sur le passage à l'échelle ou le nombre de kilowatts brûlés pour « miner » ce machin. Ce qui est dommage, c'est que des détracteurs du BitCoin se sont réjouis de l'effondrement du cours sur les 14 derniers mois (le BitCoin a perdu les 4/5 de sa valeur contre le dollar), alors que je pense que c'est une critique assez à côté de la plaque — ou disons que si c'est quelque chose, c'est un symptôme et pas un problème en soi.

Je n'étais jamais rentré dans la forteresse Bercy, j'étais juste passé à côté en métro, et je me suis rendu compte en y rentrant que ce truc était encore plus gigantesque que je ne le pensais : je n'avais pas compris que de l'autre côté du bâtiment étroit et tout en longueur qui s'étend de la Seine à la rue de Bercy il y avait encore un autre bâtiment, plus large et moins long mais lui aussi gigantesque. Les numéros des bureaux ont l'air complètement bizarres, en tout cas je n'ai pas compris la logique dans les couloirs (je cherchais le 3063 nord 2, et si j'ai fini par le trouver, en tout cas il n'était pas dans le même coin que le 3059 nord 2 ni que le 3061 est 2 — ou une blague de ce genre).

Quelqu'un qui assistait à cette réunion m'a posé le joli problème mathématique suivant. On a un nombre impair N=2k+1 personnes : comment faire pour les disposer k fois autour d'une table circulaire de façon à ce que chaque paire de convives soit une et une seule fois voisins ? (I.e., on sert k plats pendant le repas, à chaque fois avec un plan de table différent, et on veut que chaque convive soit placé exactement une fois à côté de chaque autre convive. Il n'est pas difficile de se convaincre au préalable que le nombre de plats sera nécessairement k si on veut arriver à cette propriété.)

Reformulation pour les matheux : montrer de façon constructive comment partitionner le(s arêtes du) graphe complet sur N=2k+1 sommets en k cycles hamiltoniens (sur ces N sommets).

(Pour N pair, disons N=2k, on peut, par des variantes de la construction, soit faire k disposition de table de façon que chaque convive soit voisin au moins une fois de chaque autre, soit en faire k−1 de façon que chaque convive soit voisin au plus une fois de chaque autre. Mais on ne peut pas faire les deux à la fois, c'est donc moins satisfaisant.)

La réponse est plutôt jolie, n'est pas extrêmement difficile et ne demande pas de connaissance mathématique particulière. En fait, les matheux (ou au moins les algébristes) sont peut-être même désavantagés pour la trouver parce qu'il vont avoir tendance à trouver une solution pour N premier qui ne se généralise pas et qui est donc une fausse piste. La réponse est reproduite dans le livre Graphes et Hypergraphes de Claude Berge (chapitre 11, section 2, corollaires du théorème 3, que Google Books acceptera peut-être de vous montrer dans la traduction anglaise — dont je ne sais d'ailleurs pas pourquoi il lui donne un titre et un auteur qui n'ont rien à voir ; voir surtout la figure 11.5).

Il semble que la construction vienne d'un certain Walecki et apparaisse dans les Récréations mathématiques d'Édouard Lucas, publiées vers 1890 chez Gauthier-Villars, ou du moins j'ai trouvé des sources qui le prétendent, mais sans jamais donner une référence précise, et comme la version que je trouve sur Gallica n'est peut-être pas la bonne et/ou peut-être pas complète, je n'ai pas eu le courage de chercher exactement. [Mise à jour : On me signale en commentaire que c'est dans la deuxième partie du texte, dans la sixième récréation (les jeux de demoiselles, dans la partie intitulée les rondes enfantines). Apparemment, le Walecki en question était professeur de mathématiques spéciales au lycée Condorcet. Par ailleurs, Lucas gagne la palme de l'obscurité dans le référencement de ses œuvres, parce qu'il y a plusieurs fois une sixième récréation dans les différentes parties du texte, et ça n'aide pas que Gallica ne les affiche pas de façon claire.]

J'ai commencé la lecture du roman The Rule of Four de Caldwell et Thomason, entre autres parce que ça tourne autour de l'Hypnerotomachia Poliphili, et de ce que j'en ai lu pour l'instant ça a l'air à la fois moins mauvais que Dan Brown et moins difficile qu'Umberto Eco. (Chose amusante, je ne sais pas exactement comment ce livre s'est matérialisé dans ma bibliothèque, parce que je n'ai aucun souvenir de l'avoir acheté.) Mais si je le mentionne, c'est parce que je me rends compte de deux choses : (A) je connais très peu de romans ayant plusieurs auteurs, et (B) je parle très peu sur ce blog des livres que je lis, alors que je parle occasionnellement des films que je vois, sans doute parce que le fait de voir un film est plus « intense » (i.e., plus concentré dans le temps) que le fait de lire un livre est plus dilué, et du coup je n'ai pas un moment précis qui me motive à en parler.

(lundi)

Gratuitous Literary Fragment #150 (dans un bureau)

Je m'assieds dans le bureau où David m'a demandé de l'attendre, et pour passer le temps je feuillette quelques uns des livres qui s'y trouvent amoncelés, sans ordre apparent, sur plusieurs tables.

Le premier volume que je ramasse est un épais volume en papier chiffon à la reliure en cuir, imprimé dans une élégante police didone : la première page m'apprend qu'il s'agit d'un mémoire (peut-être une thèse, je ne comprends pas bien) publié en 1877 à l'université de Leeds par un certain J. Moriarty, et dont le titre est On the Determination of Orbital Elements from Observations of an Asteroid. L'intérieur est rempli de formules faisant surtout intervenir toutes sortes de variations sur les lettres L, ϖ, Ω, a, e et ι. Vite découragé, je repose le livre à côté d'une autre thèse (consacrée semble-t-il au groupe de Weyl de E8, mais je ne cherche pas plus loin).

Je me saisis ensuite d'un mince volume daté de 1864, et dont l'auteur se nomme Hugo Vernier : il s'agit d'un récit plus ou moins poétique dans lequel les quelques pages que j'ai parcourues en diagonale racontent la traversée d'un lac forcément brumeux par le héros conduit par un passeur forcément énigmatique. Je trouve ça franchement mauvais, comme une sorte de sous-Verhaeren au style particulièrement ampoulé, et je repose l'ouvrage en me disant que la postérité a bien fait d'oublier cet écrivain. En dessous se trouve l'édition Loeb de la Poétique d'Aristote ; mais le livre a été sali dans sa seconde moitié par une quelconque cochonnerie poisseuse qui empêche qu'on en tourne les pages, et je n'insiste pas.

Je prends ensuite un petit roman intitulé Dans un réseau de lignes entrelacées (c'est du moins le titre de cette traduction française, dont la couverture est illustrée d'un dessin de téléphone) de Silas Flannery. Cette fois, la lecture de quelques pages me donne envie de continuer, mais je décide d'ignorer cette impulsion (je pourrai toujours l'emprunter à la bibliothèque ou bien le commander) et je reprends mon dérangement des autres volumes du voisinage. Je tombe sur un livre dont la couverture annonce Budai Ferenc — Magyar Epepe Nagyszótár ; vu que je ne parle pas un mot de hongrois, je ne vais pas plus loin que conjecturer que les deux premiers mots sont le nom de l'auteur et les trois suivants le titre ; et comme en dessous il y a des caractères, rappelant vaguement des runes, dont je ne n'identifie même pas l'alphabet ni encore moins la langue, je n'essaie même pas d'ouvrir.

Ici se trouve un fameux texte de vulgarisation scientifique, Copper, Silver, Gold, dont les chapitres sont une alternance entre des discussions de fond et des dialogues humoristiques mettant en scène, de façon originale, une Girafe, un Éléphant, et un Babouin. Si je le connais bien, en revanche, le suivant qui se présente à ma main, un volume relié de toile, très lourd et aux pages incroyablement fines, m'est totalement inconnu : la couverture porte seulement les mots Holy Writ et Bombay, sans aucune date ; à l'intérieur, d'autres caractères que je n'identifie pas ; mais le plus surprenant, c'est la numérotation des pages, qui est en chiffre arabes parfois accompagnés de symboles et semble ne procéder d'aucune logique. Je trouve que ce livre a quelque chose d'inexplicablement effrayant, si bien que je le repose et m'intéresse à autre chose.

Au mur est suspendu une reproduction d'un tableau de Vermeer, Jésus et les Docteurs (je crois que l'original est à Amsterdam) : il représente le Christ, vêtu de bleu, montrant un passage des écritures et étonnant les rabbins du Temple — épisode bien connu par l'évangile de Thomas. À côté de cette toile, une chaîne compacte qui trahit que la dernière musique que David a écoutée est le septuor en ré majeur de Maurice Vinteuil.

David ne réapparaît toujours pas : ma curiosité me pousse à m'intéresser aux papiers sur son plan de travail. Un dossier ouvert en évidence comporte, manuscrits sur autant de feuilles volantes, un certain nombre de courts textes de fiction, dont je n'arrive pas à déterminer s'ils sont des fragments d'œuvres plus larges ou des textes autonomes. Je prends la peine de lire plus attentivement le #150 qui était au sommet de la pile quand je suis arrivé. (Était-il fini ou bien David travaillait-il encore dessus ? La nature même du texte ne permet pas de le déterminer.) Il y est question de quelqu'un (le narrateur) qui découvre et parcourt rapidement une pièce intitulée La Tempête d'un dénommé William Shakespeare. Ce nom me dit vaguement quelque chose : une consultation de Wikipédia m'apprend qu'il s'agit d'un personnage de fiction, dramaturge inventé par Sir Francis Bacon, et dont David s'emploie manifestement à imaginer ce qu'il aurait pu écrire. La mise en abyme me semble un peu gratuite et compliquée, et au final je ne trouve pas le passage très intéressant.

Bon, ce texte autocaricatural est manifestement une sorte de petit jeu, plutôt facile, mais dont j'espère qu'il amusera mes lecteurs : en tout cas, il a été amusant à écrire.

« Solution » () : Dans ce monde imaginaire où existent apparemment quantités d'œuvres qui dans le nôtre sont imaginaires, perdues ou fausses, on pouvait notamment jouer à reconnaître (et les commentaires montrent que mes lecteurs ont effectivement reconnu) :

(vendredi)

Comment la Banque nationale suisse pouvait-elle avoir du mal à stabiliser le franc ?

J'avais écrit un petit texte tendant à expliquer comment fonctionne l'économie monétaire, et je pensais avoir raisonnablement bien compris les choses. Mais apparemment il y a des choses qui m'échappent encore totalement.

Parce qu'hier la Banque nationale suisse (=la banque centrale de la confédération helvétique, celle qui régule le franc suisse) a abandonné une politique qu'elle maintenait depuis septembre 2011, consistant à ne pas tolérer une parité EUR/CHF inférieure à 1.20 (i.e., le franc suisse ne doit pas dépasser les (1/1.20)€ ; je ne sais pas pourquoi tout le monde utilise le rapport EUR/CHF plutôt que CHF/EUR, ce qui me semble un peu à l'envers si on veut parler du cours du franc, notamment on parle de cours plancher pour ce qui est un plafond sur le CHF, mais bon). Le franc a gagné presque 50% de valeur presque instantanément, avant de redescendre un petit peu et de se stabiliser autour de la parité avec l'euro, c'est-à-dire une hausse d'environ 20% dans la journée. (Et les acteurs de l'économie suisse ont protesté que ceci allait tuer l'économie du pays en rendant impossibles les exportations.) Ces conséquences ne me surprennent pas : ce que je ne comprends pas, c'est la raison du changement de politique.

Les journalistes rapportent tous que la situation devenait intenable pour la Banque nationale suisse. Par exemple, on lit sur cet article de la BBC : Keeping the franc at 1.20 to the euro had became increasingly expensive for the SNB as it sold its own currency and bought up euros, sterling, US and Canadian dollars and yen, usually in the form of government bonds. Ici sur Forbes : The alternative would have been that the SNB, and the Swiss people, would have lost a lot of money at the expense of laughing traders around the globe. Or ça, je ne comprends pas du tout.

Un adage classique de la finance est qu'il ne faut pas parier contre une banque centrale. Un épisode bien connu montre que ce n'est pas toujours vrai : mais en l'occurrence, George Soros a été plus fort que la Banque d'Angleterre qui essayait de défendre la livre — je comprends qu'une banque centrale puisse avoir du mal à empêcher sa monnaie de se déprécier, mais je ne comprends pas qu'elle puisse avoir le moindre mal à l'empêcher de s'apprécier. Il y a vraiment quelque chose qui m'échappe.

Une banque centrale est par définition infiniment riche dans sa propre monnaie. Si elle décide que cette monnaie (disons, le zorkmid) peut s'acheter au prix de 1 centime d'euro, elle peut en créer une quantité illimitée pour réaliser cette offre : toute personne qui lui présente 0.01€ reçoit 1¤ (un zorkmid) en échange, la banque centrale inscrit le zorkmid émis dans la colonne de ses dettes et le centime d'euro reçu dans la colonne de ses réserves en devises, et ceci peut se reproduire quel que soit le nombre, fût-il des millions de milliards pétas, de zorkmids qu'on lui demande. Quel est le problème au juste ?

Certains semblent dire que la banque centrale qui fait ça perd de l'argent, que ça lui coûte trop cher : je ne comprends pas du tout. La comptabilité d'une banque centrale est une pure convention comptable, ses gains et pertes sont des nombres qui ne signifient rien du tout. (Preuve étant que la banque centrale peut gagner une somme arbitrairement élevée de façon idiote : elle affaiblit sa propre monnaie selon le mécanisme expliqué au paragraphe précédent, ce faisant ses réserves de change, comptabilisées dans cette monnaie, s'apprécient d'autant, et sur le bilan comptable ceci compte comme des gains — puisque le bilan comptable de la banque centrale du Zorkmidstan est établi en zorkmids. Donc en fait, il me semble même qu'en affaiblissant sa monnaie, formellement, la banque centrale gagne de l'argent, ce qui est d'ailleurs vaguement logique puisqu'elle diminue la valeur des dettes qu'elle a émises relativement aux avoirs de contrepartie. Et de toute façon, même si le capital de la banque central diminuait, voire devenait négatif, voire très négatif, je ne vois pas quelle conséquence problématique ça aurait en vrai : c'est juste un nombre qui ne signifie rien.) Bref, je ne crois pas que le bilan comptable de la banque centrale soit l'explication de la supposée difficulté à défendre la monnaie. Le fait d'accumuler des réserves de quantités considérables d'euros, de dollars et de yens n'est pas spécialement un problème, ou alors j'ai du mal à comprendre pourquoi ç'en serait un.

Une explication moins stupide est que la banque centrale est tenue à un objectif d'inflation et que celui-ci serait contraire à des opérations sur le marché des changes. (Noter cependant que, contrairement à la BCE, la BNS n'a pas d'objectif chiffré en matière d'inflation, la loi se contente de lui donner pour mission d'assurer la stabilité des prix.) Le risque serait donc qu'à vendre des zorkmids en quantité illimités pour maintenir un cours plafond de la monnaie (contre les autres monnaies) on se retrouve à affaiblir la valeur de celle-ci (en biens) et donc à créer de l'inflation.

La réponse classique à ce problème (comment intervenir sur la valeur d'une monnaie sur le marché des changes sans pour autant créer d'inflation ou de déflation) est de stériliser les opérations de change. Concrètement, ça signifie que la banque centrale du Zorkmidstan, en même temps qu'elle vend des zorkmids contre d'autres monnaies (pour maintenir un cours plafond du zorkmid, disons), elle émet sur le marché des emprunts étiquetés en zorkmids (par exemple en vendant des obligations d'État du Zorkmidstan) : l'idée est que ces emprunts vont bloquer les zorkmids émis et ainsi éviter, ou du moins limiter, l'augmentation de la masse monétaire disponible en zorkmids — concrètement, ceci signifie que la banque centrale dit aux marchés ah, vous voulez tellement fort des zorkmids ? vous en aurez, mais il faudra qu'ils soient bloqués sur N années, par exemple vous pouvez recevoir de la dette souveraine étiquetée en zorkmids. Il se peut que ce soient ces obligations de stérilisation qui se soient avérées trop difficiles pour la Banque nationale suisse, et qui l'auraient obligé à abandonner son cours plancher (c'est-à-dire, plafond sur le franc suisse, vous suivez ?).

Maintenant, je suis sceptique quant à cette explication aussi, ou du moins si c'est la bonne je ne la comprends pas vraiment mieux. Premièrement, parce que ça n'a pas l'air si difficile de stériliser les opérations contre l'appréciation de la monnaie (et même si la BNS devait y perdre de l'argent, je répète que c'est un simple jeu comptable qui ne signifie rien — ou alors il faut m'expliquer ce que ça a comme conséquence tangible). Deuxièmement, parce que même si le cours d'une monnaie sur le marché des changes (sur laquelle on cherche à jouer) et sa valeur en termes de biens (qui détermine l'inflation ou la déflation, qu'on cherche à contrôler) ne sont pas exactement la même chose, ils ne sont pas non plus totalement sans rapport : il semble difficilement concevable que le franc suisse s'envole face à toutes les autres monnaies sans qu'il y ait simultanément au moins un risque de déflation en Suisse (qui signifierait qu'il n'y a pas spécialement besoin de stériliser les opérations contre un risque d'inflation). Surtout quand la zone euro n'est elle-même pas du tout menacée par l'inflation. Troisièmement parce que, concrètement, quand je consulte le dernier bulletin trimestriel de la Banque nationale suisse (4e trimestre 2014), il fait état d'une inflation tournant autour de 0%, donc soit la banque centrale stérilise très bien ses opérations de change et n'a pas de mal à le faire, soit elle n'a pas besoin de le faire. Au contraire, le rapport en question mentionne clairement et à plusieurs reprises que le cours plancher sur le rapport EUR/CHF sert entre autres à empêcher une situation déflationniste : manifestement le problème n'est pas de stériliser les opérations de change pour éviter de créer de l'inflation.

Tout ça pour dire que je suis perplexe : les explications ne manquent pas, mais soit elles sont mauvaises, soit je ne les comprend pas.

Pour donner un exemple d'une autre mauvaise explication : certains avancent que la BNS voulait se prémunir contre une chute possible de l'euro consécutive à des opérations de soutien à l'économie devant être menées par la BCE. Mais pour ça, la BNS pouvait simplement modifier le cours plancher qu'elle imposait en publiant un plafond au franc suisse soit contre l'euro soit contre le dollar soit contre le yen, avec des chiffres choisis pour que le plafond contre l'euro soit le moins contraignant actuellement (ce qui donnerait donc le même cours effectif) mais que l'un des autres plafonds le remplacerait si l'euro devait plonger.

(lundi)

Nouveaux problèmes de chauffe-eau

Un adage relatif à la plomberie avertit que quand on veut réparer une fuite, on remplace le joint où a lieu la fuite, on fait un raccord aux deux bouts, et on se retrouve ainsi avec deux fuites au lieu d'une. La plomberie est le domaine par excellence où chaque fois qu'on s'attaque à un problème on court un risque sérieux de le multiplier.

Ces derniers jours, nous avons constaté deux ou peut-être même trois problèmes différents avec notre chauffe-eau (problèmes apparemment indépendants : il est très étonnant que nous les constations en même temps, mais je ne vois vraiment aucun lien causal possible pour expliquer cette proximité, surtout qu'un des problèmes est manifestement assez ancien). Bref, ça commence bien.

Le premier problème est que le groupe de sécurité fuit. Heureusement, la fuite est vers les eaux usées, pas vers le sol de notre appartement, et il s'agit d'eau froide, donc ça ne représente qu'une perte d'eau potable, mais c'est tout de même embêtant parce que ça fait du bruit (un ploc-ploc dont nous avons mis du temps à comprendre l'origine), et que ça représente un gâchis d'eau pas forcément négligeable. D'ailleurs, vu le dépôt de calcaire qui s'est formé, la fuite existe depuis un moment. Mon poussinet a l'air convaincu qu'il faut qu'il change le groupe lui-même et sans faire appel à un plombier (forcément escroc), mais je suis un peu moins enthousiaste quant aux chances de réussir à faire la manip sans créer deux ou trois nouvelles fuites, ce qui m'amène à parler du second problème.

Dans la nuit de vendredi à samedi, la sécurité de la résistance s'était enclenchée (je m'en suis rendu compte parce que j'ai dû prendre une douche quasi froide), c'est-à-dire qu'elle avait surchauffé. Pourtant, l'eau du ballon était quasi froide. Mon poussinet a décidé que c'était sans doute parce que la résistance s'était trop entartrée, et qu'il était grand temps de la nettoyer (sans quoi elle risquait de casser carrément). Il a donc purgé le ballon, et retiré quelques kilos de calcaire du fond et nettoyé la résistance de la gangue qui la couvrait. L'ennui c'est que d'une part la vidange a apparemment aggravé la fuite du groupe de sécurité, et d'autre part il a constaté que maintenant nous avions aussi une fuite au niveau du joint de la résistance, ou peut-être de la résistance elle-même. (Je ne parle pas du joint de bride, qui rend hermétique la plaque (bonde ? trappe ?) à laquelle la résistance est ancrée, et qui a de toute façont été remplacé, mais du joint qui isole la base de la résistance.) Du coup, maintenant il faut changer en urgence toute la résistance, de peur que celle-ci rouille et/ou fasse un court-circuit.

Et ce matin, nous avons constaté que l'eau était beaucoup trop chaude (environ 80°C au lieu de 55°C) : d'une part c'est dangereux, d'autre part c'est le signe que le thermostat est sans doute lui aussi défaillant. (Il est tentant de trouver un rapport entre ça et le problème précédent, mais je ne vois pas quel serait le mécanisme l'expliquant.)

Bon, en principe tout ça ne présente aucune difficulté particulière à changer, et ça devrait être fait ce soir demain soir, mais je sens venir les complications possibles : une nouvelle purge du chauffe-eau risque d'empirer encore l'état du groupe, changer celui-ci risque de créer des fuites au niveau des trois tuyaux auxquels il est relié (eau froide, ballon, et eaux usées), etc. J'ai un collègue qui a récemment fait changer son chauffe-eau et qui a dû faire venir trois ou quatre fois le plombier pour une fuite créée la fois précédente, fuite de plus en plus petite en volume mais aussi située à un endroit de plus en plus inaccessible sur le tuyau.

(dimanche)

Comment manifester quand on est agoraphobe ?

J'ai une tendance sérieuse à l'agoraphobie. Celle-ci se manifeste en gros dès que je suis dans un groupe de gens suffisamment dense pour que les contacts soient pratiquement inévitables, et que je n'ai pas le moyen de m'éloigner rapidement de ce groupe (je supporte sans problème d'être dans une file d'attente assez dense puisque je sais que je peux simplement abandonner ma place ; je supporte aussi d'être dans le métro aux heures de pointe si l'accès aux stations n'est pas lui-même encombré et que je peux donc toujours descendre à la prochaine station) ; et la manifestation de cette agoraphobie est un besoin plus ou moins urgent de fuir, ou au moins de me ménager un moyen de fuir rapidement.

C'est évidemment un peu problématique pour manifester dès que la manifestation est un peu suivie, donc compacte. Par exemple, quand il y a un et demi million de personnes dans les rues de Paris, entre République et Nation, ça me donne vraiment envie de me promener du côté du parc André Citroën.

Mais en fait, les points vraiment agoraphobogènes d'une manifestation en sont le départ et l'arrivée : entre les deux, le parcours est beaucoup moins dense, et surtout, il y a généralement assez de rues latérales pour ménager la possibilité (fût-elle conceptuelle) de fuir que mon agoraphobie requiert. Le secret, donc, pour arriver à suivre le cortège, c'est de prendre le parcours un peu après le départ, en arrivant par une rue oblique, et de le quitter un peu avant l'arrivée. (Bien sûr, je ne sais pas si ça compte, mais je crois qu'on peut tous être d'accord que ça n'a pas beaucoup d'importance.)

La difficulté avec cette technique est que ça oblige parfois à faire d'incroyables détours pour aller de chez moi au point où je rejoins la manifestation sans passer par le départ officiel de celle-ci et en s'interdisant tout moyen de transport en commun qui risquerait d'être trop saturé, puis la même chose à la fin. Aujourd'hui, mon poussinet et moi avons fait, à pied : Châtelet → Gare de l'Est → Goncourt → Parmentier → Alexandre Dumas → Porte de Montreuil (puis nous sommes repartis en tramway et métro). Si on regarde ça sur un plan, c'est un peu compliqué.

(vendredi)

Séminaire Codes sources

Une de mes connaissances (travaillant pour les archives Henri Poincaré) lance avec quelques autres (du CNRS et LIP6) un séminaire que je trouve très original et intéressant, et qui pourra intéresser certains de mes lecteurs : Codes sources. Il s'agit de présenter des exemples de codes sources (de programmes quelconques et en tous langages) pour les commenter et les analyser comme des textes en eux-mêmes, sous tous leurs aspects, un peu à la manière dont on peut étudier une œuvre littéraire. Le séminaire aura lieu mensuellement à Jussieu (au LIP6, salle 24–25/405), la séance inaugurale étant programmée le 22 janvier avec Gérard Huet qui parlera de literate programming. J'y interviendrai moi-même le 30 avril (pour discuter de mon jeu de labyrinthe hyperbolique).

(jeudi)

Nous sommes tous Charlie — et maintenant on fait quoi ?

Ma position générale sur le terrorisme est qu'il est le plus souvent préférable de l'ignorer. Non tant parce que le nombre de morts provoqués par le terrorisme est très petit face à d'autres formes de mortalité, même liées au crime ou à la bêtise, mais surtout parce que le but du terroriste est d'attirer l'attention sur lui et sur la cause pour laquelle il croit combattre, et que la façon la plus évidente de ne pas le laisser gagner son combat idéologique est de le faire tomber dans l'oubli. À celui qui veut susciter la haine ou la terreur, la réponse la plus pertinente est sans doute l'indifférence et le mépris. Et surtout, c'est la réponse la moins susceptible d'encourager d'autres à passer à l'acte.

L'ennui est que cette stratégie a ses limites : preuve en est que tout le monde connaît le nom d'Érostrate (ou, si on ne le connaît pas, on peut lire son exploit sur Wikipédia), et que ses épigones n'ont manifestement pas fini de se multiplier. Parfois, ignorer et passer à autre chose s'avère soit pratiquement impossible soit symboliquement odieux. Comment, donc, faut-il réagir face aux Érostrates de ce siècle ?

Je n'ai pas de réponse ; et je n'ai pas l'impression que qui que ce soit en ait (ou alors, il ne parle pas assez fort).

On peut bien sûr écarter certaines mauvaises réponses. Se laisser terroriser, bien sûr, est une mauvaise réponse ; abandonner la liberté que les terroristes voulaient attaquer, ou plus subtilement abandonner des libertés essentielle en échange d'une sécurité temporaire, en sont aussi. Pas plus qu'on ne devrait s'interdire d'en rire, ou s'interdire d'en pleurer.

Je pense qu'il ne faut pas se moquer du fait qu'on découvre — fût-ce timidement et a minima — le sens du mot fraternité. Les occasions qui unissent un pays sont bizarres dans leur diversité (un exploit sportif, l'arrivée d'un candidat répugnant au second tour d'une élection importante, un acte criminel), mais que ce soit dans la joie ou dans la colère, cette unité découverte est sans doute bénéfique, à plus forte raison si elle dépasse les frontières du pays.

Mais je crois que nous devons aussi tous garder une pensée à l'esprit. Autant il est tenant de se figurer que nous faisons partie de la team civilization contre la team barbarity, nous devons bien nous rappeler que la matrice dont surgit la bête immonde, ce n'est pas l'« Autre », c'est Nous, nous l'Humanité, qui sommes capable du pire comme du meilleur, et chaque acte condamnable auquel nous assistons, de la petite vexation au crime le plus abominable, doit nous le remettre en mémoire. Car il est tentant de mettre la faute de l'Autre sur le compte de son idéologie (que nous ne partageons pas nous qui faisons partie de la team civilization), et c'est certainement vrai dans une certaine mesure. Je ne pense vraiment pas que je sois du genre à aller tirer à l'arme automatique sur des humoristes qui m'auraient moqué ou auraient insulté les figures que je révère. Mais ce serait aussi bien présomptueux que de croire que les vertus que je veux ériger en antithèse de la barbarie sont forcément chez moi cultivées à une perfection telle qu'il n'y a aucune leçon à retirer pour moi-même dans les actions de l'Autre.

La tolérance, notamment, est une vertu dont il est facile de s'imaginer paré en s'inventant des hommes de cire. [Je cherche ici une métaphore comme brûler des hommes de paille évoque les faux arguments ridicules qu'on invente pour démolir la position adverse dans un argument — les hommes de cire, sans autre raison à la comparaison qu'une vague image de musée Grévin mental, feraient référence à des ennemis un peu fictifs qu'on exhibe ou même invente pour montrer qu'on est capable de tolérer la différence et l'opposition d'opinions.] Voici un indice : si on s'imagine être tolérant parce qu'on arrive facilement à tolérer X, ce n'est probablement pas X qu'on devrait utiliser comme jauge de notre tolérance — presque par définition, ce qu'on a le plus de mérite à tolérer est ce qu'on a le plus de mal à tolérer, et ce qu'on a le plus de mal à tolérer est ce qu'on a le moins envie de donner en exemple ou même de mentionner. (Pour ceux qui trouvent mon propos obscur, voici une page qui développe une idée relativement proche, même si les exemples utilisés me paraissent peut-être un chouïa simplistes ou anecdotiques.)

Et voici le paradoxe : la réponse idoine au terroriste est sans doute d'être meilleur que lui ; mais se dire qu'on est forcément (ou qu'on va être) meilleur que lui n'est peut-être pas le bon premier pas pour arriver à l'être.

(mardi)

La (nouvelle) banane Android du jour

[Gorille tenant une banane]Peu de temps avant de partir pour New York[#], j'ai mis à jour mon téléphone Android en passant de la version 4.3.quelquechose à la version 4.4.4 (en fait, je n'utilise pas l'Android brut fourni par Google mais la version dérivée CyanogenMod, et j'ai mis à jour celui-ci de la version 10.2.1 à la version 11.20141115, mais il ne semble pas que cette subtilité soit pertinente pour ce que je vais dire). J'ai été étonné du peu de problèmes rencontré lors de cette mise à jour (le GPS n'a pas été cassé, le Wifi fonctionnait toujours, l'appareil photo marchait, etc.) : il a seulement effacé tous mes contacts, ce qui, en matière de transition d'une version d'Android à une autre, est globalement en-dessous de la ration usuelle d'emmerdes. Mais juste l'avant-veille de mon départ, je me suis rendu compte qu'il y avait un autre problème que je n'avais pas remarqué : le téléphone ne marchait plus. Plus exactement, lors d'un appel téléphonique, je n'entendais rien, et mon interlocuteur n'entendait rien non plus : tout se passait exactement comme si le micro et le haut-parleur étaient cassés (mais uniquement pour ce qui est de passer un appel).

Alors certes, j'utilise assez peu mon téléphone mobile pour téléphoner : je m'en sers surtout pour consulter le Web (principalement Wikipédia, d'ailleurs) et les cartes (Google Maps et/ou OSMand), et un peu comme appareil photo, et pour communiquer essentiellement par Google Talk (rebaptisé Hangouts, mais en fait j'utilise un client différent — et par ailleurs merdique — appelé Xabber) et par SMS. Néanmoins, un téléphone qui ne permet pas de téléphoner, fût-ce occasionnellement, c'est un peu navrant.

Il s'avère que le problème (touchant le Nexus 4 et peut-être aussi le Nexus 6, sous Android 4.4.4 et apparemment certaines versions ultérieures) est connu : voir ici, ici, ici et ici (d'après les commentaires, il semble bien que les gens soient affectés aussi sur la version d'Android officielle de Google et pas seulement sous CyanogenMod). La faute en est à Google, non pas Google architecte d'Android mais Google auteur d'un machin énorme, monolithique et propriétaire qui vient s'ajouter par-dessus Android, qui s'appelle le Google Services Framework et qui contient essentiellement tout ce que Google n'a pas voulu rendre libre dans Android, donc, beaucoup de choses (en principe on peut fonctionner sans, mais ça implique de se passer d'énormément de choses, dont toutes les applications Google et en fait la majorité des applications non-libres d'Android, donc en fait la majorité des applications tout court d'Android). Apparemment, une mise à jour du Google Services Framework a eu pour effet de casser le son pendant les appels téléphoniques sur le Nexus 4 et le Nexus 6. Ce dernier étant le téléphone phare de Google, c'est amusant de constater à quel point ils s'en foutent complètement (ou alors ils ne sont pas au courant : il est bien connu que l'outil public pour rapporter des bugs dans Android est un pur placébo, personne de chez Google ne va jamais y mettre les pieds, et ils ne veulent pas de feedback de la part de l'extérieur).

Il y a deux solutions partielles au problème (qu'on découvre en suivant les liens ci-dessus et en ignorant 99.99% des commentaires venus d'utilisateurs totalement neuneus qui racontent n'importe quoi). L'une consiste à désactiver un tout petit bout du Google Services Framework (par exemple au moyen de la commande suivante tapée en tant que root dans une ligne de commande sur le téléphone : pm disable com.google.android.gms/com.google.android.gms.checkin.CheckinService). L'autre consiste à désactiver un bout un peu plus gros (au moyen de la commande pm disable com.google.android.gms). Aucune n'est vraiment satisfaisante : la première, celle qui désactive uniquement com.google.android.gms.checkin.CheckinService, a certes très peu d'effets sur le fonctionnement logiciel normal du téléphone, mais elle a pour conséquence que la batterie se vide trois ou quatre fois plus vite, manifestement parce que quelque chose d'autre dans le Google Services Framework essaie de rentrer en communication avec le Checkin Service, n'y arrive pas, et pose un « wake lock », qui empêche le téléphone d'entrer en hibernation, tant qu'il n'y arrive pas. La seconde solution, celle qui désactive tout com.google.android.gms, n'a pas ce problème, mais elle fait que la plupart des applications Google dysfonctionnent, dont le Play Store (heureusement, pas Google Maps, ou en tout cas pas complètement).

Pour résumer, j'ai le choix entre un téléphone qui ne peut plus passer d'appels, un téléphone dont la batterie ne tient que quelques heures, ou un téléphone dont la plupart des applications ne marchent plus. La merdicité de ces trois options a été soigneusement calculée par Murphy pour que je ne sache pas exactement quel mal est le pire, même si j'ai provisoirement choisi le dernier (en désactivant com.google.android.gms). Mais je me demande bien combien de temps cette petite blague va durer.

[#] Pour ceux qui s'étonneraient que j'aie l'idée de mettre à jour mon téléphone juste avant de partir en vacances, ce qui est une façon insolente de provoquer la loi de Murphy, il y a quand même une justification : je partais avec deux téléphones (l'un devant servir à loger ma carte SIM française pour rester joignable à mon numéro français, l'autre à héberger la carte SIM américaine nécessaire pour avoir un accès Internet nomade) ; or l'un de ces téléphones est une merde aux specs mal documentées (un Geeksphone Revolution), et du coup je n'ai essentiellement pas de choix de ce que je mets dessus — or je voulais que les deux soient sur des versions aussi semblables que possible d'Android, pour ne pas avoir à m'arracher les cheveux en passant de l'un à l'autre.

(samedi)

Gratuitous Literary Fragment #149 (trois moments)

La première scène se situe la veille de Noël 1557 au monastère de Yuste en Estrémadure, où Titien est en secret venu rendre visite à l'empereur abdiqué. Charles Quint, mi-assis mi-allongé, fiévreux et presque défiguré par la douleur, a les yeux fixés sur une immense horloge. Les notes d'un orgue résonnent confusément entre les murs. Sur la table, une carte du monde sur laquelle une bible a été posée de façon que la tranche du livre soit exactement alignée sur le méridien défini par le traité de Tordesillas. Le peintre contemple intensément cette image, gravant dans sa mémoire une toile qu'il ne peindra jamais.

La seconde scène a lieu le 28 juin 1915 à Göttingen, dans le bureau du grand Felix Klein. Les événements turbulents du monde extérieur ne paraissent avoir aucune prise dans cet espace feutré où le temps semble s'être arrêté. Le professeur émérite pose un regard interrogateur sur ce brillant jeune homme tout juste arrivé de Berlin pour donner une série de cours ; Klein a un air de vieux chat, il est impossible de savoir ce qu'il pense. Albert Einstein — le jeune professeur de Berlin — montre à David Hilbert, qui l'a invité ici, une lettre qu'il a reçue de Padoue quelques mois plus tôt.

La troisième scène se déroule le 25 juin 2004 à Paris, dans un petit appartement du sixième arrondissement. Umberto Eco vient d'y rentrer et pose sur l'étagère le livre qu'il a lu en chemin depuis Bologne, d'où il arrive : un roman sur lequel on ne cesse de lui demander son avis sous prétexte qu'il s'agirait d'un mauvais pastiche du Pendule de Foucault. Eco jette un regard sur l'église Saint-Sulpice par la fenêtre et place le Da Vinci Code à côté d'un exemplaire de Là-bas de Huysmans. Puis il murmure : Et si ce Dan Brown était lui-même un personnage de fiction ?

Bon, je dois admettre que mes textes en viennent parfois à ressembler à des caricatures d'eux-mêmes, et que le grand Felix Klein c'est un peu facile comme blague. Néanmoins, mon lecteur s'amusera peut-être à essayer de retrouver ce qui est vrai et ce qui est inventé là-dedans, parce que je n'en ai moi-même pas une idée totalement claire (c'est bien ça qui est intéressant, non ?).

(jeudi)

Joyeux jour du domaine public

Si je ne me trompe pas (qu'on me corrige le cas échéant[#]), aujourd'hui rejoignent enfin vraiment le patrimoine de l'humanité les œuvres, entre autres, de : Jean Giraudoux, Romain Rolland, Vasilij Kandinskij, Edvard Munch, Piet Mondrian et Aristide Maillol. Ailleurs qu'en France, Saint-Exupéry entre aussi dans le Domaine Public (s'il n'y est pas déjà, bien sûr) : en France, la catégorie complètement absurde Mort pour la France empêchera qu'on profite librement de ses œuvres pour encore trente ans.

Comme La Guerre de Troie n'aura pas lieu fait partie de mes pièces préférées, je suis heureux de pouvoir enfin la goûter pleinement.

[#] Je n'ai pas réussi à avoir de confirmation totalement claire de si les 70 ans après la mort de l'auteur étaient comptées à partir du jour de sa mort ou à partir de la fin de l'année civile où celle-ci a lieu (je trouve des affirmations contradictoires) : je prends la seconde hypothèse, qui est la plus pessimiste. (L'absence de renseignements clairs sur le droit d'auteur fait partie du caractère généralement scandaleusement abusif du droit de la propriété intellectuelle.) Il est par ailleurs possible que certains de ces artistes soient déjà (au moins partiellement) dans le Domaine Public si le pays où a eu lieu la publication protégeait moins longtemps que 70 ans après la mort de l'auteur.

(lundi)

Photos des aventures de Ruxor à New York

Voici les photos que j'ai prises à New York (dont je suis rentré hier matin) pour accompagner les aventures que j'ai racontées ici, , , et . J'ai pris le soin de les étiqueter, et de les positionner géographiquement (en corrigeant parfois manuellement les coordonnées relevées par le GPS de mon téléphone ou en en ajoutant) : ne pas oublier, donc, de cliquer sur le petit ‘i’ entouré dans le coin en haut à gauche pour avoir accès à ces informations (les coordonnées sont un lien vers Google Maps : dans la version classique, la flèche verte indique le point référencé, dans la version nouvelle, c'est la goutte rouge).

(jeudi)

Les aventures de Ruxor à New York, cinquième partie

(Début ici, , et .)

Aujourd'hui nous avons eu la chance qu'il faisait plutôt beau (même s'il y avait pas mal de vent parfois un peu froid), et comme essentiellement tout était fermé pour Noël[#], et les rares choses qui ne l'étaient pas étaient passablement bondées, nous avons fait un tour dans Central Park. En fait, nous avons fait le tour de Central Park, juste à l'intérieur de sa périphérie, dans le sens des aiguilles d'une montre (apparemment les joggeurs font plutôt l'inverse) à partir du coin sud-ouest, ce qui nous a pris presque trois heures. Avec ça, nous avons quand même réussi à y rater des choses, comme le château du belvédère, la terrasse de Bethesda ou encore le jardin de Shakespeare, ce qui est dommage.

Le parc a un style nettement différent des parcs européens, même si je le compare à Hyde Park à Londres ou au Englischer Garten de Munich, qui sont sans doute les plus comparables : pourtant, je ne saurais pas dire exactement en quoi consiste la différence et pourquoi je pensais immédiatement aux parcs que je voyais à Toronto quand j'étais petit (sont-ce les essences d'arbres représentées ? la manière dont ils sont agencés ? le style des voies et des ponts ? je ne sais pas, mais en tout cas je ne crois pas que ce soient juste les écureuils ou les bâtiments au fond qui permettent de voir qu'on est en Amérique du Nord).

Après Central Park nous avons visité (la pointe sud de) Roosevelt Island, qu'on pourrait appeler l'île depuis laquelle on a la vue emblématique sur l'est de Manhattan et les bâtiments de l'ONU et où les films aiment bien montrer quelqu'un en train de faire du jogging histoire de situer la scène à New York grâce à la vue en question — mais c'est plus court de dire Roosevelt Island. Il y a aussi une ruine classée sur cette île, qui a un certain charme gothique anglais, et un pont impressionnant qui traverse l'île sans s'y arrêter, reliant Manhattan à Queens. (C'est bien, Google Images, on n'a plus besoin de prendre des photos, juste d'écrire ce qu'on veut montrer. Enfin, j'ai pris quelques photos, mais elles seront moins bien que ce qu'il y a sur Google Images, et je ne vais pas les mettre en ligne avant de rentrer.)

Une chose que je me demande quasiment à chaque fois que je passe devant un de ces hauts gratte-ciel new-yorkais à l'architecture moitié gothique, moitié sarrasine, qui a l'air de se soutenir dans les airs comme par miracle[#3] (et Hermès sait qu'il y en a !), c'est ce qu'il y a tout en haut. Parce que beaucoup de bâtiments ont une sorte de toit en terrasse surmonté d'une sorte de protubérance, petite construction supplémentaire, pouvant prendre la forme d'un clocheton, d'une petite maison, d'un châtelet, ou simplement d'un cube, selon la fantaisie architecturale du moment (de l'arrière de notre hôtel on en voit un qui a une sorte d'arc de belvédère néoclassique, avec son propre toit en terrasse, juché sur son toit, et tout à l'heure j'ai vu un truc un peu chinoisifiant). Beaucoup doivent être une façon de cacher le réservoir d'eau que les bâtiments sont apparemment tenus d'avoir, mais peut-être s'agit-il parfois d'autres choses : machinerie d'ascenseur, système de climatisation, ou pourquoi pas une habitation fantaisiste avec une vue imprenable. Que peut-il bien y avoir derrière ces petites fenêtres tout en haut de telle ou telle tour dans le style art nouveau ou art déco ? derrière une petite lucarne isolée mais positionnée au centre et au-dessus des autres dans un bâtiment pompeux ? Et qu'y a-t-il au tout dernier étage (le plus haut à avoir des fenêtres en triangle, juste en-dessous de l'aiguille) du bâtiment Chrysler ? (Bon, pour cet exemple précis, on peut avoir la réponse ici, quoique malheureusement sans photos.)

[#] Même si on voit partout des ménoras[#2] (menorahs ? menoroth ?) un peu partout dans New York parce que c'était hier la fin de hanoucca (hanukka ?), je pense que c'est plus du politiquement correct histoire de ne pas avoir qu'un sapin de Noël qu'une si grande ferveur culturelle juive. D'ailleurs, les gens n'avaient pas l'air complètement d'accord sur le bon nombre de bougies à allumer sur les ménoras.

[#2] Vous savez, la ménora de hanoucca : contrairement à la ménora normale, qui a sept branches, celle de hanoucca en a huit, même si le goy idiot comme moi va avoir tendance à en compter neuf (le truc au milieu n'est pas une bougie, c'est un truc qui sert à allumer les bougies, alors que dans la ménora à sept branches le truc au milieu est bien une bougie, le Club Contexte vous remercie).

[#3] Pour les incultes, ceci était une citation (appropriée pour le jour où je visite Central Park).

(mercredi)

Les aventures de Ruxor à New York, quatrième partie

Je continue la série commencée ici, et avec d'autres observations aléatoires et sans transition (voire sans intérêt). Aujourd'hui le temps était particulièrement pourri dans le genre pluvieux et brumeux (avant-hier il a fait froid mais sec, hier il y avait un crachin froid mais pas de vraie pluie, et à partir de demain il devrait faire plus beau — globalement je ne me plains pas trop). Nous sommes voir Brooklyn (guère plus qu'y mettre les pieds, en vérité), et la vue des ponts suspendus sur l'East River et des buildings de Manhattan va bien avec la brume un peu déprimante (comment rend-on bleak en français ?).

Je refais quelques remarques sur la nourriture parce que mon idée de voyager c'est quand même de bien manger. C'est un peu dommage que bien manger à New York semble être si souvent associé à la cuisine française ou italienne, que je n'ai pas traversé l'Atlantique pour goûter ici, notamment dans un de ces endroits au nom ou au menu faussement français et comportant souvent des orthographes un peu fantaisistes (certes généralement limitées à un accent mal placé, style créme bruleé, mais j'ai vu quelque part un restaurant dont le sous-titre était spécialitées lyonnaises, sic. : c'est tout de même bizarre de ne pas prendre la peine de consulter un dictionnaire avait d'écrire quelque chose partout sur la façade). Maintenant, ce midi nous avons mangé dans un petit bouiboui d'inspiration indienne (sur Macdougal Street), qui n'était pas mauvais du tout même si le cadre était riquiqui et un peu glauque. Et dans quelques jours un ami doit nous montrer un bon restaurant chinois.

Une chose dont j'ai souvent entendu les Européens se plaindre, c'est que les Américains ne savent pas faire du café. Et c'est vrai que la boisson vendue sous ce nom est de l'eau chaude teintée et très légèrement aromatisée, probablement moins caféinée que ce que j'ai l'habitude de boire comme thé. Mais il faut simplement considérer qu'ici le café et l'espresso sont des boissons totalement différentes, qui n'ont qu'un vague lien de parenté : une fois ce fait admis, on trouve sans trop de mal des espressi tout à fait convenables, et qui vont bien avec les cookies trop sucrés. (En revanche, la cannelle un peu partout, je n'arrive pas à m'y habituer, et je me fais régulièrement avoir en oubliant de vérifier ce qui en contient.)

J'ai un peu du mal à me faire, dans les commerces américains, à l'idée qu'il ne faut pas hésiter à faire appel au personnel (qui me paraît d'ailleurs souvent considérablement overstaffed) : moi qui en France, par timidité ou par peur de déranger, préfère tout faire par moi-même (qu'il s'agisse de trouver un article ou d'en choisir un à essayer), je suis assez désemparé par la manière dont on me saute dessus (how are you folks doing today?) dès que je rentre quelque part pour me demander de jouer au client-roi (how can I be of service?).

Nous sommes passés tout à l'heure par un magasin Muji (無印良品), dont j'ai pu constater qu'ils vendent exactement les mêmes choses qu'ailleurs (ou en tout cas qu'en France et en Allemagne), et la raison pour laquelle je signale ça c'est que dans le tas il y a des règles graduées (uniquement) en centimètres — je serais curieux de savoir combien ils en vendent.

Aucun rapport (j'ai déjà dit que je laissais tomber les transitions), mais j'ai vu plusieurs chantiers devant lesquels un panneau invitait les passants à dénoncer anonymement s'ils voyaient que les ouvriers travaillaient dans des conditions dangereuses : je trouve que c'est une excellente idée. Aussi, quand il y a des travaux sur un immeuble, ils ménagent un passage piéton correct et protégé (par opposition à Paris où on peint vaguement des marques par terre et on invite les piétons à voir en face s'ils y sont).

J'ai vu une pub dans le métro que j'ai trouvée vraiment adorable (I love my boo, de la fondation Gay Men's Health Crisis, photo ici).

À propos du métro (d'accord, je fais quand même des transitions, même si elles sont pourries), c'est étonnant pour un parisien de voir à quel point les rames sont longues ici (du coup, la même station dessert quelque chose comme trois rues consécutives), et à quel point il est peu profond. Les lignes sont essentiellement nord-sud dans Manhattan, et le graphe ressemble plus à un réseau de bus (i.e., beaucoup de lignes réalisant des itinéraires raisonnables de bout en bout, avec relativement peu de correspondances, et pas trop d'efforts pour unifier les stations) que dans d'autres villes que j'ai pu visiter. Le nom de la station n'est unique que relativement à la ligne, ce que je trouve assez merdique ; une autre chose que je trouve merdique, c'est que les lignes n'ont pas toutes un plan de la ligne bien visible dans chaque voiture, et si elles ont bien un plan de l'ensemble du réseau, il est placé à un endroit où on a neuf chances sur dix de déranger quelqu'un quand on veut le consulter.

Je n'arrive pas bien à me représenter la taille de Manhattan. Il paraît que c'est plus petit que Paris intra muros, mais ça me donne l'impression d'être beaucoup plus grand. Peut-être parce que c'est déjà la partie très centrale donc que j'ai tendance à comparer à la partie centrale de Paris. Peut-être parce que c'est plus allongé ou que la répartition des rues ferait qu'il y aurait plus de longueur de voies au kilomètre carré (j'aimerais bien voir des statistiques sur les villes classées en longueur de voies et en rapport longueur de voie sur surface totale). J'aimerais bien voir, aussi, un plan de New York City et de l'Île-de-France à la même échelle, pour me faire une idée des tailles.

Demain, comme tout sera fermé pour Noël, nous comptons nous promener dans Central Park (surtout qu'il devrait faire moins moche) et peut-être Roosevelt Island.

(mardi)

Les aventures de Ruxor à New York, troisième partie

Je continue la série commencée ici et , même si je n'ai pas des masses à raconter aujourd'hui puisque nous avons surtout fait du shopping, et je ne crois pas qu'il soit vraiment intéressant de raconter les fringues que j'achète, sauf peut-être si je trouvais quelque chose d'introuvable à Paris, mais je ne crois pas que ça ait été le cas (je n'ai pas acheté un tee-shirt avec une tête de Haliaeetus leucocephalus, des étoiles blanches sur fond bleu et le mot Liberty écrit en lettres pleines de ferveur). Je suis quand même tombé par hasard sur un magasin très rigolo, qui s'appelle The Container Store, au croisement de la 19e rue et de la 6e avenue et qui, comme son nom l'indique, se spécialise dans les boîtes de rangement, cartons, bouteilles, sacs, et autres contenants — et comme j'adore les boîtes, je suis resté assez longtemps à m'émerveiller devant la diversité de leurs articles. Tiens, en revanche, je m'étonne que les différentes marches aléatoires que j'ai faites dans Manhattan ne m'ont pas amené devant des grandes (ou moins grandes) librairies.

Hier soir, j'ai dîné avec mon poussinet, mon beau-frère et ma belle-mère au restaurant (Asiate) du Mandarin oriental sur Columbus Circle, au coin sud-ouest de Central Park — et qui offre une vue assez impressionnante sur les environs, malheureusement un peu gâchée par le temps désespérément nébuleux. Les chambres de l'hôtel démarrent à 700$ la nuit, mais le restaurant est un chouïa moins exorbitant, et il est excellent.

Parlant de restaurants, je trouve frappant de voir dans chaque café ou restaurant où je vais aux toilettes la mention employees must wash hands (je l'avais déjà vue aux États-Unis, mais pas de façon aussi systématique : je ne sais pas si c'est le lieu ou le temps qui ont changé). Je suppose qu'elle s'adresse aux clients pour les rassurer, pas aux employés eux-mêmes (si on veut leur donner des instructions, on peut le faire autrement que par un petit écriteau), mais finalement je ne sais pas si c'est rassurant que ce soit nécessaire de le signaler — si je voyais l'indication employees must not poison customers ou employees must not eat babies for beakfast, je crois que je serais plus inquiet qu'autre chose.

Ah, aucun rapport (c'est difficile de prévoir des transitions entre les petites remarques aléatoires que je veux faire, alors je laisse tomber) : New York décore le pied de certains arbres, ou des parterres un peu partout, avec des choux d'ornement. (Je ne savais même pas que ça existait, moi, les choux d'ornement : il y a une semaine j'aurais pris ça pour une sorte d'oxymore.) Je trouve ça vraiment très chou.

(lundi)

Secondes impressions de New York

Je continue ma série d'impressions aléatoires de New York. Comme je n'aime pas trop les attractions touristiques (ou tout ce qui peut ressembler à un passage obligé), et que je préfère visiter les rues que les musées, je n'irai voir ni la statue de la liberté (je me suis contenté de la voir de loin) ni Ellis Island (idem), ni l'Empire State Building, ni le Guggenheim (sauf probablement de l'extérieur), ni le Metropolitan, nec cetera. D'ailleurs, il faut croire que mon poussinet et moi arrivons à ne pas trop passer pour des touristes puisque ça fait déjà trois ou quatre fois qu'on nous demande le chemin dans la rue.

Nous avons, en revanche, vu Ground Zero (sans rentrer dans le musée mémorial du 11 septembre, et de nouveau, je n'en ai pas l'intention) : je savais qu'ils avaient construit une tour de 1776 pieds de haut dans ce coin, mais ce que je ne savais pas, c'est que l'emplacement précis des tours jumelles est matérialisé par deux bassins noirs carrés de la même taille que leur base, dont le bord est formé de cascades. L'effet est vraiment frappant (les photos ne leur rendent vraiment pas justice), tant ces bassins paraissent immenses et vides, et en même temps petits quand on pense que c'est l'empreinte d'un bâtiment.

Ceci me fait penser à un bâtiment très impressionnant que j'ai croisé par sérendipité en déambulant dans le lower Manhattan : le Long Lines Building d'AT&T, un gratte-ciel de presque 170m de hauteur, dans le style brutaliste extrême, sans une seule fenêtre (parce qu'il s'agissait d'héberger des centraux téléphonique sensibles à la lumière, mais cette considération n'est plus pertinente maintenant, et les gens qui y travaillent ne sont apparemment pas spécialement heureux de cette particularité architecturale).

À part ça, nous avons parcouru d'un bout à l'autre la High Line, la version new yorkaise de la Promenade plantée de Paris, et là aussi c'est intéressant de voir l'extrême diversité architecturale des bâtiments adjacents, entre copropriétés de luxe, petits immeubles semblant quasiment à l'abandon et entrepôts portuaires.

Sinon, nous sommes allés voir le bar Stonewall sur Christopher Street (mais il était fermé), le lieu emblématique des révoltes du même nom suite à l'enterrement de Judy Garland et qui sont commémorées par la communauté LGBT sous forme de gay pride ou variations de ce nom, d'ailleurs nommées Christopher Street Day dans les pays germanophones. Ceci dit, à part ce lieu symbolique, la vie gay new yorkaise ne m'a pas semblé spécialement visible, ou alors je n'ai pas cherché aux bons endroits.

Aucun rapport, mais je me rends compte à New York que j'ai pris l'habitude d'habiter dans une ville qui est assez à l'ouest dans son fuseau horaire : alors qu'à Paris le soleil se couche vers 16h55 (heure locale) au solstice d'hiver, ici c'est plutôt 16h30, et je trouverais ça limite déprimant si le décalage horaire ne m'avait pas donné des habitudes plus matinales que je n'en ai chez moi (mais ça ne durera sans doute pas). Je me demande d'ailleurs quelles sont les villes les plus à l'ouest du méridien de référence de leur fuseau horaire (i.e., le multiple de 15° correspondant à leur heure par rapport à Greenwich), il faudra que je pose la question à une quelconque base de données.

Sinon, je remarque des petites différences auxquelles je n'avais pas fait attention précédemment dans les habitudes alimentaires des américains par rapport aux français (je ne suis d'ailleurs pas sûr qu'elles soient réelles ou simplement liées au lieu, au moment, ou au hasard de mon observation). Les yaourts nature (non sucrés) ont l'air relativement difficiles à trouver ici, par exemple, par opposition aux yaourts aux fruits (on trouve du fromage frais de toutes sortes, ou éventuellement des yaourts nature à la grecque, mais pas trop de yaourts nature ordinaires). Les biscuits sucrés du genre que je grignote en France (par exemple des chokini — mais je ne parle pas bien sûr d'un type particulier mais de la catégorie générale des biscuits sucrés plutôt sablés que gras) n'a pas vraiment l'air trop vendus ici. Ah, et tout à l'heure je cherchais quelque chose de salé dans la catégorie boulangerie à prendre comme goûter (du genre pain au fromage, pain au pavot, quelque chose de ce style), et ça n'avait vraiment pas l'air possible (je me suis rabattu sur un bretzel, c'est le plus proche que j'aie trouvé) : apparemment si on veut grignoter autre chose que du sucré ou des chips, c'est difficile.

Ah, et il y a de la cortisone en vente libre au 24h/24 (certes en crème et pas en pilules), je trouve ça assez hallucinant.

(dimanche)

Premières impressions de New York

Comme le Wifi de l'hôtel est excellent (et que je m'ennuie un peu en attendant mon poussinet qui est allé voir une pièce de théâtre néo-expérimentale qui ne m'intéressait pas a priori), je peux raconter un peu mes premières impressions de New York.

Sur le voyage lui-même, je n'ai pas grand-chose à dire, à part qu'il a été prévisiblement fatigant (18 heures de porte à porte de chez nous à notre chambre d'hôtel, c'est tout de même long — ça ne fait d'ailleurs que 320km/h de moyenne si on prend la distance en ligne droite). Nous avons fait la folie de prendre la classe affaires (ce qui explique le vol avec escale à Toronto, sinon c'était hors de nos moyens), et il faut dire que la classe affaires sur le nouveau Boeing 787 Dreamliner d'Air Canada dont ils sont très fiers (apparemment notre avion avait quelque chose comme 20 jours de vol commercial), c'est vraiment luxueux — les sièges presque des cabines, avec un petit bureau sur le côté et moyen de se mettre complètement à l'horizontal, ce qui fait que mon poussinet a très bien dormi et moi j'ai même réussi à fermer l'œil quelques heures. (Sinon, j'ai regardé le dernier Woody Allen, et je l'ai beaucoup aimé.) Ah, et sinon, passer l'immigration américaine à Toronto, c'est plus sympa, les agents des US Customs and Border Protection sont nettement plus détendus qu'aux États-Unis.

Sinon, la première chose que j'ai vue en arrivant à l'aéroport de New York LaGuardia (après des écrans qui diffusaient des matchs de football américain), c'est une enseigne lumineuse portant en gros caractères l'inscription God bless our troups (je crois que c'est quelque chose comme l'aumonerie de l'aéroport qui faisait une messe spéciale pour les troupes américaines). Juste après, j'ai vu une pub pour un rachat des dettes d'emprunts étudiants. Ce pays est parfois vraiment la caricature de lui-même !

Mais bon, je ne vais pas commencer la liste des choses qui m'agacent aux États-Unis, sinon je vais commencer à pester contre les prix indiqués hors taxes qui font qu'on ne sait jamais combien on va payer (sauf à savoir multiplier de tête par 1.08875, ce qui n'est pas mon cas — ou sauf pour la nourriture qui n'est apparemment pas taxée (dans certains cas ?) — dans l'état de New York). Et contre le fait qu'on doive choisir combien on va laisser pour le service dans les restaurants, ce qui est franchement une honte. Et je vais ranter, et ce ne sera pas bon pour mes nerfs. Alors concentrons-nous plutôt sur les avantages culturels des États-Unis, comme les petits supermarchés ouverts 24h/24 (ce qui, comme pour le service dans les restaurants, est une honte du point de vue social, mais pour le coup il faut reconnaître que c'est très très très pratique). Ou sur leurs spécialités culinaires comme le bacon, le beef jerky et le beurre d'arachides (d'ailleurs, si quelqu'un sait où trouver, à un prix abordable, à Paris, du bon bacon américain, ou du beef jerky, ça m'intéresse). Parce que ce matin j'ai pris le brunch dans le West Village avec du bon bacon au sirop d'érable et en dessert une mousse aux arachides, et tout ça était fort bon (quoique certainement aussi diététique que le football américain est un sport fin et délicat).

Mais bon, pour l'instant, je n'ai pas encore pu voir grand-chose de la ville de New York : je me suis contenté de parcourir un peu Manhattan pour me familiariser avec sa géographie générale. Comme tout le monde, je savais que Manhattan était organisé selon un plan en grille très régulier avec des rues orientées est-ouest (ou plutôt est-sud-est–ouest-nord-ouest) et des avenues nord-sud (enfin, perpendiculaires aux rues), les deux étant numérotées, avec des exceptions sur les bords, et bien sûr Broadway qui n'est ni droit ni tout à fait parallèle aux avenues. Je ne savais pas, par exemple, que les rues étaient beaucoup plus denses et régulières que les avenues. (Ces dernières ne sont d'ailleurs pas toutes numérotées, ou parfois ont un nom en plus du numéro. Par ailleurs, il me semble qu'elles sont plus passantes.) Je ne savais pas non plus à quel point il est difficile de trouver un endroit par le nom de la voie et le numéro : les numéros ne sont marqués presque nulle part, et quand ils le sont c'est plus souvent des numéros dans l'avenue que dans la rue (pour les bâtiments qui font l'intersection), et pour ne pas aider les rues ont une double numérotation en partie est et ouest — tout ceci explique qu'il est bien plus facile de s'y retrouver en parlant de l'intersection de la n-ième rue et la k-ième avenue que du numéro m de la n-ième rue (je ne sais d'ailleurs pas s'il y a une règle précise pour déterminer k en fonction de n : ce serait logique, mais ça n'a pas l'air totalement clair). Je ne savais pas non plus que l'architecture de la ville était à ce point hétéroclite et éclectique (c'est amusant, Paris a une géographie des rues totalement aléatoire mais une architecture très uniforme grâce au bon Eugène Haussmann, Manhattan c'est le contraire, les urbanistes ont trouvé bon d'imposer l'angle des rues mais pas la taille ou la forme des bâtiments).

Ceci dit, une bonne partie du temps passé depuis notre arrivée a été consacré non pas à la découverte de la ville mais à la quête de l'obtention d'une formule mobile prépayée pour pouvoir avoir un accès Internet portable à un prix correct (j'en ai finalement eu pour 66USD chez AT&T, ce qui n'est pas trop mal pour 2Go, largement plus que ce que je consommerai pendant la semaine, ainsi que les appels et SMS illimités vers les numéros américains, donc notamment vers le mobile de mon poussinet pendant la semaine). Mon poussinet, lui, a eu des contretemps parce qu'en achetant bêtement une carte SIM chez un Best Buy, il s'est retrouvé avec une carte de mauvais format (nano au lieu de micro — il s'agit de différences de format inventées par Apple juste pour le plaisir d'être des connards). Or si en France il n'est pas difficile de trouver des adaptateurs pour insérer n'importe quel format de carte SIM dans un téléphone en attendant une plus grande (et par ailleurs on fournit toujours les cartes comme des matriochkas de plastique, ce qui permet de couper le format dont on a besoin), aux États-Unis, ce n'est apparemment pas le cas. La raison est probablement que la plupart des téléphones sont vendus verrouillés et quasiment tous les abonnements viennent avec un téléphone (verrouillé, donc). Et ceci, à son tour, vient du fait que plusieurs opérateurs américains utilisent des fréquences, voire des modulations (CDMA au lieu de GSM), qu'ils sont essentiellement les seuls à faire, si bien qu'on ne peut pas simplement prendre un téléphone d'un opérateur, fût-il déverrouillé, pour s'en servir chez un autre. Toujours est-il que la séparation entre carte SIM et téléphone, qui est maintenant clairement établie en Europe, a l'air de ne pas du tout être bien passée aux États-Unis. Ah zut, je suis de nouveau passé en mode « quel pays de merde », il est donc temps que j'arrête là sinon je vais me remettre à parler des cartes bancaires.

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