David Madore's WebLog

Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le reste de ce site web, parle de tout et de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait), des maths à la moto et ma vie quotidienne, en passant par les langues, la politique, la philo de comptoir, la géographie, et beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas, ainsi que d'occasionnels rappels du fait que je préfère les garçons, et des petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le nom collectif de fragments littéraires gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes traduites dans les deux langues) ; il est maintenant presque exclusivement en français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par ordre chronologique inverse (i.e., celle écrite en dernier est en haut). Cette page-ci rassemble les dernières 20 entrées (avec un lien, à la fin, pour les plus anciennes) : il y a aussi un tableau par mois à la fin de cette page, et un index de toutes les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même), mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après le texte de l'entrée elle-même.

You are on David Madore's blog which, like the rest of this web site, is about everything and anything (mostly anything, really), from math to motorcycling and my daily life, but also languages, politics, amateur(ish) philosophy, geography, lots of ranting about the fact that computers don't work, occasional reminders of the fact that I prefer men, and some voluntarily fragmentary fictions that I publish under the collective name of gratuitous literary fragments. • This blog used to be bilingual at its beginning (some entries were in English, others in French, and a few translated in both languages); it is now almost exclusively in French, but I'm not ruling out writing English blog entries in the future. • To navigate, note that the entries are listed in reverse chronological order (i.e., the latest written is on top). This page lists the 20 latest (with a link, at the end, to older entries): there is also a table of months at the end of this page, and an index of all entries. Some entries are classified into one or more “categories” (indicated at the end of the entry itself), but this organization isn't very coherent. The permalink of each entry is in its date, and it is also reproduced before and after the text of the entry itself.

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(jeudi)

Histoire des droits en Europe de Jean-Louis Halpérin

Je viens de finir de lire le livre Histoire des droits en Europe (de 1750 à nos jours) de Jean-Louis Halpérin (dans sa nouvelle édition sortie en 2020, collection Champs Histoire chez Flammarion). Peut-être est-il pertinent pour la critique qui va suivre de préciser que je l'ai lu aux toilettes. Ce n'est pas un reproche ni une façon de dire que le droit m'emmerde : c'est juste que je laisse volontiers dans mes toilettes des livres dont la structure se plie sans trop de problème au fait que je pourrai reprendre et interrompre la lecture à n'importe quel moment. Il se trouve par ailleurs que j'aime bien lire, en dilettante, des choses sur l'histoire du droit ou le droit comparé (cf. par exemple cette entrée ou celle-ci), ce qui peut expliquer des choix un peu inattendus : un de mes amis rigolait de voir le livre Histoire du droit pénal et de la justice criminelle de Jean-Marie Carbasse dans mes toilettes, mais il était plus aride que celui dont je veux parler ici.

Le livre de Halpérin entreprend une tâche assez titanesque : dresser un portrait comparé de l'histoire des droits en Europe depuis le début de la période contemporaine. C'est-à-dire que malgré la restriction sur l'époque (seulement depuis 1750, même s'il y a quelques évocations rapides des périodes antérieures) et sur la géographie (l'Europe), il s'agit de faire rien de moins que l'histoire de toutes les branches du droit dans tous les pays d'Europe depuis deux siècles et demi. C'est assez fou, et il faut admettre qu'il ne s'en tire pas mal. Forcément, traiter quelque chose d'aussi colossal en moins de 500 pages format poche oblige à s'en tenir au minimum, mais il réussit assez bien la synthèse, et j'ai appris beaucoup de choses intéressantes, — que je me suis empressé d'oublier.

Je ne sais pas bien quel est le public visé. Étudiants en droit ? sans doute pas, parce que l'auteur n'utilise pas le plan ultra-analytique typique des ouvrages de droit français, copié sur les textes de codes, divisés en parties, titres, chapitres, sections et autres subdivisions sans intitulé jusqu'au paragraphes numérotés consécutivement comme si c'étaient des articles de code (hiérarchie qui rappelle un peu l'étiquetage des degrés de la classification du vivant) : le livre de Halpérin est juste divisé en parties et en chapitres, pas plus. Étudiants en histoire peut-être plutôt, parce qu'il ne parle pas de ce que dit le droit mais aussi des relations entre les droits et la société, l'histoire des combats pour obtenir tel ou tel droit (même si ce n'est pas le cœur de son sujet), etc. Ou simplement le grand public : le livre est tout à fait lisible par tout le monde, même si évidemment tout le monde ne le trouvera pas forcément très intéressant.

La principale difficulté a manifestement dû être d'établir un plan : quand il y a au moins trois grandes dimensions à parcourir simultanément (la branche du droit, le pays et la période historique), il n'est pas évident de savoir dans quel ordre prendre les choses ! Faire une partie par branche du droit ? Suivre un plan strictement chronologique, quitte à passer sans arrêt d'un domaine à un autre ? Traiter les pays ou les groupes de pays les uns à la suite des autres ? Ici, il a choisi un compromis entre le plan thématique et le plan chronologique : la première partie (le renouvellement du cadre normatif) parle de la transition des anciens régimes vers des institutions parlementaires et aussi du mouvement de codification du droit, jusque, en gros, la première guerre mondiale ; la seconde partie (attentes sociales et orientation du droit) traite en autant de chapitres du développement et de l'évolution du droit du travail, du droit commercial, du droit de la famille et des personnes, et de l'organisation du droit lui-même (pensée et professions juridiques) sur une période qui va très grossièrement de 1850 à la première guerre mondiale (même s'il déborde dans un sens ou dans l'autre selon ce qui est pertinent pour le sujet évoqué) ; la troisième partie (ruptures et divergences) évoque essentiellement la période de 1914 à 1945 et s'organise par types de pays (URSS, états libéraux, états fascistes ou fascisants) ; enfin, la quatrième partie (confluences et pluralismes) traite de l'après seconde guerre mondiale selon une organisation thématique (démocratie, état-providence, droit des personnes, naissance du droit européen). Une annexe vient compléter le tout en évoquant très brièvement quelques thèmes transversaux : droit des étrangers, mariage (un thème déjà évoqué à plusieurs reprises dans le corps du livre), organisation et procédure administrative, organisation judiciaire, peine de mort, prisons, procédure civile, procédure pénale. Je trouve qu'avoir réussi à organiser tant de choses dans un plan qui, finalement, tient assez bien la route, est en soi presque un exploit.

L'exercice, bien sûr, a ses limites : si je devais retrouver quelque chose, je crois que j'aurais du mal (malgré un index très — presque trop — fourni). Mais le plan a la vertu qu'on peut lire le livre d'un bout à l'autre sans avoir l'impression d'une trop grande aridité ni répétition, et qu'on peut aussi picorer dedans sans devoir sans arrêt chercher ce qui a été dit avant sur tel ou tel sujet. (Et, globalement, c'est un livre qui se lit très bien aux toilettes — encore une fois, ce n'est pas un reproche.)

Bon, si j'ai appris beaucoup de choses sur plein de sujets, je me suis empressé de les oublier : à partir de quand et sous quelle forme le droit de grève a-t-il été reconnu dans les différents pays d'Europe ? comment l'égalité des droits entre femmes et hommes s'est-elle mise en place et quand et comment le divorce a-t-il été reconnu ? quand est apparue la notion de société à responsabilité limitée ? quand a-t-on mis en place des élections locales dans les différents pays européens, et à quels niveaux ? Voici quelques unes des questions dont j'ai trouvé des réponses dans ce livre, ainsi que bien d'autres, mais j'ai été incapable de la retenir, parce qu'il y a vraiment trop de complexité historique et géographique (chacun de ces droits a eu une histoire différente d'un pays à un autre, et des spécificités locales). Mais je suis quand même content d'avoir été brièvement moins bête, et certainement d'avoir tué quelques idées fausses au passage.

Vu le faible prix que coûte un livre de poche (16€), et le faible encombrement que cela représente, je pense vraiment pouvoir recommander de l'acheter si on n'a ne serait-ce qu'un peu de curiosité autour de ces questions. Mettez-le aux toilettes, au pire ouvrez-le au hasard, vous apprendrez bien des choses, même si c'est pour les oublier aussitôt.

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(mercredi)

Introduction à la classification DRECOFGE du vivant

Je voudrais tenter de faire un peu de vulgarisation scientifique sur un sujet dont je ne suis pas du tout spécialiste, en l'occurrence la classification DRECOFGE du vivant, et même si je n'ai pas grand-chose à dire à part qu'elle existe (ce qui ne va pas m'empêcher de mettre environ 6000 mots à dire qu'elle existe), parce que je pense que ça fait partie de la culture scientifique élémentaire que tout le monde devrait avoir (disons, du même ordre qu'avoir entendu parler de la première guerre mondiale a même si on n'a pas fait d'études d'histoire), et parce que c'est quelque chose que mon papa m'a raconté quand j'étais petit (même s'il est avéré que ses connaissances sur le sujet étaient déjà datées à l'époque) entre deux conversations sur les maths ou la physique, alors pourquoi ne pas en reparler à mon tour. (Bien sûr, tout est sur Wikipédia, mais pas forcément expliqué de façon terriblement pédagogique.) Et je veux renier, voire expier, ce que j'ai écrit dans cette vieille entrée. Bon, après, j'ai un but secondaire caché, qui est que je vais certainement écrire des bêtises et que des gens plus compétents viendront me corriger, et comme ça j'apprendrai des choses.

Il s'agit, donc, d'un système de classification des êtres vivants en groupes ou taxa (pluriel de taxon), eux-mêmes organisés en une structure hiérarchique arborescente (c'est-à-dire que deux groupes sont toujours soit disjoints soit proprement inclus l'un dans l'autre, il ne peut rien y avoir à cheval entre deux groupes) dont les rangs (principaux) s'appellent séquentiellement : domaines (les plus gros groupes), règnes, embranchements, classes, ordres, familles, genres et espèces (les plus petits groupes, mais on discerne parfois des taxa encore plus petits au sein de l'espèce). Les mammifères, par exemple, sont une classe — c'est-à-dire un taxon de rang classe —, inclus dans l'embranchement des cordés, et qui contient lui-même divers ordres comme celui des primates.

L'origine du système remonte à la taxonomie créé par Carl von Linné (Linnæus) dans son Système de la nature en 1735–1758, surtout sa classification du règne animal (son organisation des espèces végétales n'a pas survécu dans sa structure, et l'idée de classifier le « règne minéral » selon le même système a été vite abandonnée). C'est pour ça qu'on parle aussi de classification de Linné, même si Linné n'utilisait que cinq des huit degrés classiquement reconnus de nos jours : ce n'est que plus tard (je ne sais pas quand) qu'on a jugé bon d'intercaler le rang de famille entre ordres et genres, et le rang d'embranchement entre règnes et classes, et encore plus tard le rang de domaine qui relève, il est vrai, plus de la théorie phylogénétique que de la classification. On parle aussi de classification de Linné pour le nom scientifique binomial (genre+espèce) ou abusivement nom latin des espèces, qui est quelque chose d'un peu différent de la classification DRECOFGE, mais je vais y revenir.

L'idéal, au moins l'idéal moderne, de la classification serait de refléter une véritable relation de parenté entre les êtres vivants, c'est-à-dire d'être phylogénétique : l'arbre phylogénétique, c'est l'arbre généalogique des espèces vivantes, indiquant la manière dont chacune s'est séparée de son groupe parent (et idéalement, à quel moment de l'évolution). On appelle clade ou groupe monophylétique un groupe d'êtres vivants qui descendent d'un individu unique (enfin, ça c'est une théorie un peu impossible, mais disons, d'un nombre extrêmement réduit d'individus) : l'idéal serait que chaque taxon de la classification fût un clade, et que la hiérarchie taxonomique reflétât exactement l'arbre phylogénétique (par exemple, chaque famille devrait correspondre à la descendance d'un couple — ou en tout cas d'un tout petit nombre — de parents originels, parmi laquelle descendance on aurait les parents originels de chaque genre de la famille, et ainsi de suite à chaque degré). ❧ Il peut cependant y avoir des raisons de mettre un peu d'eau dans le vin de la phylogénie stricte et d'avoir des taxa qui ne sont pas des clades : une entorse vénielle à la cladistique consiste à constituer un groupe de tous les descendants de X sauf ceux de Y, typiquement parce que ces derniers ont divergé plus significativement que les autres et qu'il est donc commode de les ranger à part, on parle alors de groupe paraphylétique pour ceux qui restent (il s'agit donc d'un clade moins un autre, ou moins un petit nombre d'autres) ; une entorse plus sérieuse consiste à regrouper plusieurs clades différents dans un même groupe, simplement à cause d'une ressemblance (évolution convergente), et on parle alors de groupe polyphylétique. ❧ La raison la plus évidente pour laquelle la taxonomie dévierait de la phylogénie est simplement qu'on est ignorant de la phylogénie exacte : reconstituer l'arbre généalogique du vivant est difficile, même en disposant des techniques d'analyse génétique, on en est réduit à faire des conjectures, parfois fausses, ou à ne même pas faire de conjectures et à regrouper les espèces selon des caractères purement descriptifs qui peuvent avoir évolué de façon indépendante. (À la base de l'arbre, une raison encore plus profonde est que l'arbre phylogénétique n'est pas vraiment un arbre, il y a des transferts horizontaux de matériau génétique ou des relations d'endosymbiose qui font qu'on ne peut plus forcément définir une relation de parenté nette entre les êtres vivants unicellulaires.) Mais il peut aussi y avoir des raisons plus pragmatiques de s'écarter de la phylogénie, du genre on sait très bien que ce groupe n'est pas monophylétique, mais on ne sait pas très bien comment le réorganiser, ou le réorganiser impliquerait des changements trop pénibles par rapport à la taxonomie en usage standard. De toute façon, il n'y a pas assez des huit rangs de la classification DRECOFGE, même si on peut toujours ajouter des sous-machin et des super-bidule et inventer quelques autres mots, pour refléter l'arbre phylogénétique vrai qui, par nature, est essentiellement binaire (quand un groupe se sépare, c'est essentiellement en deux, même s'il se sépare plusieurs fois il y a un ordre chronologique de spéciation), ce qui implique d'avoir au minimum 23 degrés si on veut organiser neuf million d'espèces. Pour les bactéries, je crois que toute prétention à la phylogénie est abandonnée, et la taxonomie est purement descriptive (et souvent selon des critères utiles à la médecine).

Par ailleurs, quand bien même on aurait accès à l'arbre phylogénétique exact, ça ne dit toujours pas à quel niveau dessus on doit décider qu'un groupe porterait le nom de règne, d'embranchement, de classe, d'ordre, de famille, de genre et d'espèce : en quoi les bourdons (genre Bombus), par exemple, ont-ils le même degré de parenté entre eux que les agrumes (genre Citrus) pour mériter qu'on considère que les uns et les autres constituent un genre ? pourquoi les agrumes ne seraient-ils pas plutôt une famille ? tout ça est scientifiquement assez arbitraire ; mais pour être arbitraire, ce n'en est pas moins assez pratique pour ranger les choses de façon à s'y retrouver un peu.

Comme on s'y attend d'une classification portant une certaine part d'arbitraire, et dont la partie non-arbitraire (c'est-à-dire la phylogénie) est très incertaine et peut donner lieu à des découvertes à tout moment, il y a beaucoup de changements et de réorganisations, et comme il n'y a pas, ou pas vraiment, d'autorité centrale sur la classification, tout le monde n'a pas le même avis sur tout. Ajoutons que l'unité de base de la classification, l'espèce, n'est elle-même pas toujours claire (cf. ci-dessous). Et que les mêmes principes de classification ne vont pas s'appliquer uniformément quand on classifie des bactéries que des mammifères. Et que si c'est une chose déjà difficile de classifier les espèces vivantes existantes, que dire de toutes les espèces maintenant éteintes dont on n'a que quelques traces fossiles et qui viennent forcément bousculer les limites de la classification puisqu'elles réalisent justement un continuum entre chaque espèce et sa parente. Néanmoins, la classification ne marche quand même pas mal, marche même étonnamment bien à mes yeux, pour un sujet aussi complexe que la classification de tout le b****l de monde vivant sur Terre.

L'unité de base, donc, c'est l'espèce (même si on peut chercher à définir des choses à l'intérieur d'une espèce : sous-espèces, variétés, formes ; et quand l'homme met sa main dans l'histoire : races, cultivars). Elle est déjà notoirement difficile à délimiter. La définition qu'on m'a donnée au collège-lycée est quelque chose comme : une espèce, c'est un ensemble d'êtres vivants capables de se reproduire ensemble et dont la descendance est fertile. (Donc, un chat et un chien n'appartiennent pas à la même espèce parce qu'on ne peut pas les croiser, alors qu'un berger allemand et un husky le sont.) Déjà on sent une certaine gêne dans cette définition : la clause et dont la descendance est fertile est destinée à éviter que le cheval et l'âne soient considérés comme la même espèce, leurs descendants le mulet et le bardot étant stériles, mais c'est un peu un bricolage. Les cas douteux ou discutables sont faciles à trouver. Mais de toute façon, il me semble que la définition se focalise sur la mauvaise question : le problème n'est pas de savoir si les individus de tel et tel groupe sont capables de se reproduire ensemble, mais s'ils le font effectivement et s'il existe des populations séparées qui maintiennent une identité distincte et entre lesquelles le brassage génétique est insuffisant pour propager des mutations : si c'est le cas, on a affaire, sinon à des espèces distinctes, au moins à des populations en train de devenir des espèces distinctes. À titre d'exemple, la corneille noire (Corvus corone) et la corneille mantelée (C. cornix) peuvent s'hybrider, et leur descendance est fertile, elle est simplement moins fertile, ce qui fait que les populations des deux groupes restent distinctes et il est raisonnable, quoique certainement pas indiscutable, de les qualifier d'espèces séparées. Il en va de même des différentes sortes d'agrumes (genre Citrus) qui sont toutes plus ou moins interfertiles (et la quasi-totalité des agrumes cultivés que nous mangeons sont des hybrides entre des espèces sauvages distinctes) mais qu'on peut raisonnablement considérer comme des espèces différentes, parce que même si elles peuvent s'hybrider, et même si elles le font naturellement, les populations sauvages ont une identité stable.

Une autre question bien épineuse est celle de savoir si la domestication définit une nouvelle espèce ou simplement une sous-espèce de l'espèce sauvage dont elle est issue (et qui est d'ailleurs parfois difficile à retrouver exactement, comme pour la chèvre, ou éteinte, comme pour la vache) ; comme il peut y avoir plusieurs événements de domestication, que les individus domestiqués peuvent retourner à l'état sauvage ou féral (le cas le plus manifeste étant le pigeon biset qui peuple nos villes), et éventuellement se réhybrider avec la population sauvage d'origine, ou parfois donner une sous-espèce assez clairement identifiable (comme le dingo, Canis lupus dingo, descendant de loups domestiqués sous forme de chiens et revenus à l'état sauvage), la question est véritablement difficile à trancher. Linné faisait des animaux domestiqués des espèces à part, mais je crois que la tendance de nos jours est plutôt de les considérer comme des sous-espèces de l'espèce sauvage : le nom d'espèce utilisé est alors le nom de l'espèce sauvage, auquel on ajoute éventuellement un nom de sous-espèce qui serait celui de l'espèce domestiquée si on la considère comme espèce à part entière (Canis lupus désigne le loup, Canis lupus familiaris le chien domestique considéré comme sous-espèce du loup, et Canis familiaris le chien domestique si on le voit comme espèce séparée).

De toute façon, il est clair que quelle que soit la définition choisie d'espèce il y aura des cas tangents ou litigieux. Si deux groupes d'individus vivent à des endroits géographiquement bien distincts et sans contacts, restant théoriquement capables de s'interféconder, mais sans jamais le faire parce qu'ils sont séparés, on a affaire à un début de spéciation : il faudrait savoir l'avenir pour savoir si les groupes resteront séparés assez longtemps pour perdre leur caractère interfertile ou s'ils redeviendront un seul groupe. On peut parler de sous-espèce pour des groupes qui développent des caractéristiques identifiables, mais qui continuent à se mélanger entre eux : mais la frontière sera forcément ténue entre espèce à part et sous-espèce identifiable. Concernant la géographie, il y a le cas fascinant des espèces en anneau (variations clinales) où en tournant géographiquement autour d'un lieu inaccessible (p.ex., le pôle nord) on a des populations interfertiles de proche en proche mais qui ne sont plus interfertiles après un tour complet (autrement dit, ce n'est pas parce que X₁ est de la même espèce que X₂ qui est de la même espèce que X₃, etc. jusqu'à Xn que pour autant X₁ est de la même espèce que Xn). Et de toute façon, le mot interfertile suppose une reproduction sexuée, mais il y a plein d'organismes dont la reproduction est soit possiblement, soit exclusivement asexuée. (On pense aux bactéries, évidemment, mais aussi aux ronces qui bien que capables de reproduction sexuée comme plantes à fleurs, colonisent le terrain surtout par marcottage et drageonnage et développent des micro-espèces au sein de l'espèce agrégée Rubus fruticosus.)

Peut-être que quand on enseigne le concept d'espèce dans les collèges et lycées, au lieu de prétendre donner une définition propre et nette sur la base de l'interfertilité, il faut plutôt mettre l'accent sur le fait que le monde vivant ne se plie pas à notre volonté de le ranger dans des petites définitions bien nettes et que la définition d'espèce comporte forcément une part de cas litigieux, donc d'arbitraire. (Comme, en linguistique, il est très délicat de définir ce qu'est une langue et un dialecte, malgré des tentatives à partir de la notation d'intercompréhension.) Je ne sais pas si c'est le cas. Je crois qu'on m'a dit du bien du documentaire Espèces d'espèces qui porte justement, entre autres, sur la difficulté de classifier et d'organiser le vivant, mais comme d'habitude avec ce genre de documentaires, c'est du boulot largement perdu parce qu'ils sont impossibles à trouver sauf quand une chaîne de télé décide de les diffuser, en tout cas, je n'ai pas pu le voir.

Ceci étant dit sur la notion d'espèce, quels sont les différents rangs de la classification DRECOFGE, et à quoi correspondent-ils ? On peut bien sûr se contenter de dire qu'ils sont ce qu'ils sont, totalement arbitraires, qu'il n'y a que leur hiérarchie qui ait un sens, mais c'est quand même un peu comme les grades militaires : on ne peut peut-être pas définir exactement ce qu'est un capitaine à part que c'est au-dessus d'un lieutenant et en-dessous d'un colonel, mais on peut quand même essayer de donner quelques idées sur ce que fait un capitaine et combien de personnes il commande. (Si j'étais patient, je récupérerais un dump de Wikispecies et je calculerais je nombre de bits d'information apporté par chaque degré de la classification vers l'identification d'une espèce, ce serait au moins un élément quantitatif intéressant. Mais je suis flemmard donc je n'ai pas fait ce calcul. Peut-être quelqu'un d'autre l'a-t-il fait ?)

  • Le domaine (parfois appelé super-règne ou quelque chose comme ça) est le taxon le plus vaste qui soit. Il n'y a que trois domaines identifiés du vivant (si on exclut les virus dont le caractère vivant est discutable) : les bactéries, les archées et les eukaryotes. Tous les organismes multicellulaires complexes (notamment les végétaux et les animaux) sont du domaine des eukaryotes, et beaucoup ce que je vais dire ci-dessous de la classification concerne, en fait, uniquement ce domaine-là.
  • Le règne était le taxon le plus vaste avant qu'on n'introduise la notion de domaine au-dessus de lui pour rendre compte des progrès de connaissance en phylogénie de la base de l'arbre du vivant. Les trois règnes pluricellulaires évidents du domaine eukaryote sont les végétaux, les champignons et les animaux, auxquels il faut ajouter les protistes unicellulaires. Mais la classification en règnes n'est pas évidente : on a traditionnellement rattaché les champignons aux végétaux, mais phylogénétiquement ils sont plutôt proches des animaux (les deux appartenant au clade des opisthocontes) ; et il y a des organismes qu'on ne sait pas bien à quel règne attacher (p.ex., les mycétozoaires, plus connus sous le nom de blobs ou slime molds en anglais).
  • L'embranchement, que dans le règne végétal on appelle justement division, est la plus grande division du règne. Chez les animaux, les trois embranchements les plus connus du grand public (les plus facilement visibles et identifiables, disons) sont probablement les arthropodes (p.ex., les insectes et les araignées), les mollusques (p.ex., les escargots ou les poulpes) et évidemment les cordés (p.ex., nous). Mais il y en a beaucoup d'autres (dont plusieurs embranchements dont les individus ont la forme de vers : annélides, nématodes…). Dans le règne végétal, comme Linné n'a pas bien fait son travail, il n'est pas clair quel rang précis doit être considéré comme analogue à celui d'embranchement chez les animaux ; la grande majorité des plantes terrestres que nous avons en tête en disant plante sont des trachéophytes ; au sein des trachéophytes on a par exemple les ptéridophytes (la plupart des fougères) et les spermatophytes (anciennement appelées phanérogames : les plantes produisant des graines), et au sein même de ces dernières, on distingue notamment les angiospermes (ou magnoliophytes : plantes à fleurs), les pinophytes (ou conifères) et les ginkgophytes (dont la seule espèce vivante est le Ginkgo biloba) ; il n'est pas clair, donc, au moins pour moi, quel niveau parmi ces trois groupes imbriqués (trachéophytes ⊃ spermatophytes ⊃ angiospermes) mérite de recevoir le nom d'embranchement/division.
  • La classe était le niveau au-dessous du règne dans la classification animale de Linné (l'embranchement a été introduit après coup). Du coup, il s'agit de groupes parfois bien identifiables. Quelques classes d'animaux bien connues sont : les arachnides et les insectes (au sein de l'embranchement des arthropodes), les bivalves et les gastéropodes (au sein de l'embranchement des mollusques), les mammifères et les oiseaux (au sein de l'embranchement des cordés). Mais dès qu'on y regarde de plus près, les choses sont plus problématiques. Les reptiles, notamment, sont historiquement considérés comme une classe, mais ils sont en fait un groupe paraphylétique correspondant soit aux sauropsides moins les oiseaux, soit même à l'ensemble des amniotes moins oiseaux et mammifères ; c'est-à-dire que les sauropsides et les amniotes sont des clades, le second étant plus large (c'est-à-dire plus ancien) que le premier, mais les reptiles ne sont pas un clade, c'est juste ce qui reste d'un clade quand on a retiré ce qu'on a voulu classer à part, et c'est souvent la situation à laquelle on aboutit quand un groupe a divergé de façon plus significative d'un groupe parent : reste à décider si c'est un problème sérieux ou pas, et si oui, comment réorganiser la classification. Chez les végétaux, comme pour le rang d'embranchement, on ne sait pas trop ce qui se place au niveau de classe : les eudicotylédones et monocotylédones sont des taxa importants des angiospermes se situant quelque part entre le rang d'embranchement et le rang d'ordre, mais ils ont plutôt l'air d'être considérés comme des super-ordres ; donc peut-être que les angiospermes doivent être considérés comme une classe ? bref, de nouveau, Linné n'a pas bien fait son boulot.
  • En gros au niveau de l'ordre et en tout cas des rangs inférieurs, la classification taxonomique prend une tournure un peu différente : plutôt que de fonctionner de façon analytique, c'est-à-dire en divisant le champ des possibles, les ordres et rangs inférieurs fonctionnent plutôt de façon synthétique, c'est-à-dire en rassemblant des espèces qui se ressemblent assez autour d'une espèce-type, ou plutôt d'un genre-type. Cela dépend des classes : chez les insectes, les ordres sont analytiques, en fonction de la structure des ailes (d'où des noms en -ptère), et d'ailleurs assez bien connus : hyménoptères (guêpes et abeilles), diptères (mouches et moustiques), coléoptères (scarabées), lépidoptères (papillons), etc. ; mais chez les oiseaux, les ordres sont organisés autour de genres-types : ansériformes (ordre des oies), colombiformes (ordre des pigeons), falconiformes (ordre des faucons), et surtout le grand ordre des passériformes (ordre des passereaux). Ces ordres organisés autour d'un genre-type ont souvent en zoologie des noms du style foobariformes (ordre des espèces qui ont la forme d'un foobar), au sein duquel on aura souvent une famille des foobaridés (famille des espèces qui ressemblent encore plus à un foobar), le tout organisé autour du genre-type Foobar. En botanique, les noms des ordres ressemblent plutôt à foobarales, et la notion d'espèce-type est moins claire. Quelques autres exemples d'ordres : dans la classe des mammifères, les primates (singes) et les artiodactyles (ruminants, chameaux, girafes, hippopotames, etc., auxquels il faudrait sans doute adjoindre les cétacés pour former un clade) ; et chez les plantes angiospermes, les rosales (ordre des roses, un grand ordre d'eudicotylédones) et les asparagales (ordre des asperges, un grand ordre de monocotylédones).
  • La famille, notion introduite postérieurement à Linné, est généralement organisée en rassemblant des espèces autour d'un genre-type. En zoologie, si le genre-type s'appelle Foobar, on aura normalement la famille des foobaridés. Si l'ordre est lui-même organisé organisé autour du même genre, s'appelant typiquement les foobariformes, alors la famille et l'ordre se font un peu doublon, c'est-à-dire que l'ordre des foobariformes contiendra une grosse famille des foobaridés, les autres espèces rattachées au niveau de l'ordre mais pas de la famille correspondant à des évolutions supposées plus anciennes ou plus nettement différenciées. Parfois, pour les espèces ressemblant encore plus au genre-type on distingue une sous-famille des foobarinés (la dénomination est automatique), cf. ci-dessous. En botanique, les noms des familles se terminent normalement en -acées (contre -idés en zoologie, donc). Beaucoup de groupes facilement identifiables du grand public sont des familles : les félidés par exemple (famille des chats et grands chats) dans l'ordre des carnivores dans la classe des mammifères, les bovidés (famille des ruminants : bovins, ovins, caprins, dont les bisons, gnous, mouflons, chamois ; mais aussi gazelles et antilopes) dans l'ordre des artiodactyles dans la classe des mammifères, les corvidés (famille des corbeaux) dans l'ordre des passériformes dans la classe des oiseaux, les apidés (abeilles) dans l'ordre des hyménoptères dans la classe des insectes ; ou encore les poacées (ou informellement graminées, la famille des herbes et céréales) dans l'ordre des poales (lequel contient aussi des choses comme les joncs) ou les rosacées (une énorme famille de plantes à fleurs — à cinq pétales — contenant non seulement les roses, mais aussi les ronces, les prunus, les amandiers, etc.).
  • Le genre est la première partie du nom binomial. Alors qu'il y a beaucoup de variabilité sur l'écriture ou le nom précis des degrés supérieurs (et même pour savoir si on doit utiliser un nom latin ou une version vulgaire), le genre et l'espèce sont écrits ensemble de façon archi-codifiée dans ce qu'on appelle le nom binomial, je vais y revenir. Notamment, le genre est censé s'écrire en italiques et avec une majuscule. Le genre correspond souvent aussi à la première partie d'un nom vernaculaire : par exemple le bourdon terrestre (Bombus terrestris), le bourdon des prés (B. pratorum), le bourdon des pierres (B. lapidarius) et le bourdon des champs (B. pascuorum) sont quatre espèces du genre Bombus donc on peut dire que c'est un bourdon est une bonne approximation de c'est un individu du genre Bombus. Un certain nombre d'espèces sont d'ailleurs familièrement nommés par leur genre, comme les prunus (arbres du genre Prunus des pruniers et cerisiers) ou les ficus (arbres du genre Ficus, peut-être à l'exception de ceux qu'on nomme par leur nom français de figuier).
  • Enfin, l'espèce, l'unité de base de la classification, est la seconde partie du nom binomial : on ne l'écrit jamais seule, mais toujours avec le nom du genre avant elle (éventuellement abrégé à son initiale). Le plus souvent, il lui correspond à un nom vernaculaire de la forme nom+adjectif ou nom+complément, et le nom correspond à peu près au genre et l'adjectif à l'espèce (mais il y a, bien sûr, plein d'exceptions ; seul le nom scientifique binomial est vraiment précis et formalisé).

Les huit degrés domaine–règne–embranchement–classe–ordre–famille–genre–espèce sont censés être toujours définis pour une espèce donnée (et encore, seulement en zoologie : en botanique, comme je l'ai signalé, l'embranchement et la classe varient furieusement selon les sources). Mais les classificateurs peuvent toujours en ajouter d'autres, au-dessus ou en-dessous, avec des noms comme super-* (super-ordre, super-famille, etc.) pour un degré au-dessus ou en sous-* (sous-ordre, sous-famille, etc.) pour un degré en-dessous (voire infra-* pour encore plus bas), et parfois aussi des termes ad hoc, dont le plus fréquent est la tribu qui se situe entre la famille et le genre, mais on voit passer des noms un peu fantaisistes comme section, cohorte, légion ou que sais-je encore. (Les degrés se comparent en comparant le terme principal avant le préfixe, c'est-à-dire qu'un super-ordre est plus petit qu'une infra-classe, par exemple, ou une super-tribu qu'une sous-famille.) C'est bien sûr quand on veut se rapprocher de l'arbre phylogénétique vrai qu'on est obligé de multiplier les degrés, puisque j'ai fait remarquer ci-dessus que pour classifier neuf millions d'espèces en un arbre binaire, il faut au minimum 23 degrés sur cet arbre.

J'ai aussi mentionné en passant qu'il peut y avoir des choses en-dessous de l'espèce : en zoologie il semble qu'on ne parle que de sous-espèce, mais en botanique on parle de variété en-dessous de l'espèce, et de forme en-dessous de la variété. (En zoologie, on cite le nom de la sous-espèce immédiatement après le nom binomial de l'espèce, ce qui donne un nom trinomial ; en botanique, comme plus de degrés sont possibles, il faut écrire explicitement subsp. pour spécifier la sous-espèce, var. pour une variété, f. pour une forme.) Il y a aussi, toujours en botanique, le cas particulier des espèces agrégées qui sont des groupes rassemblant plusieurs populations qui devraient sans doute être des espèces à part, mais qu'on n'arrive pas clairement à délimiter (par exemple les ronces, Rubus fruticosus), et qu'on peut subdiviser en micro-espèces si on tente d'isoler vraiment les populations formant une espèce (aux limites forcément discutables).

La combinaison genre+espèce est à part de tout le reste : elle forme ce qu'on appelle le nom binomial de l'espèce, et ceci est la manière standard d'identifier une espèce en biologie : même si tout le reste de la classification est sujet à débat, le nom binomial est soumis à des règles beaucoup plus strictes que le reste (je vais y revenir ; et cela ne signifie pas qu'il n'existe pas des synonymes). Il est censé être écrit en italiques avec une majuscule au genre (éventuellement abrégé à cette seule initiale, mais jamais complètement omis) et le nom complet de l'espèce sans majuscule. Contrairement aux noms des taxa de niveau famille et supérieur, qui peuvent être traduits ou transcrits (p.ex., bovidés plutôt que Bovidae), le nom binomial est donné exactement tel quel, tel que publié lors de la première description validement publiée de l'espèce, ne varietur ; il peut (devrait ?) être suivi d'une autorité de première publication, mais ignorons ça pour le moment.

Le nom binomial est parfois appelé dans le langage courant le nom latin de l'espèce. C'est un mauvais terme pour toutes sortes de raisons. D'abord, ce n'est généralement pas le nom de l'espèce en langue latine, pour la bonne raison que les Romains ne connaissaient pas l'immense majorité des espèces auxquelles on attribue un nom binomial ; et même quand ils la connaissaient, ils pouvaient utiliser plusieurs noms (par exemple ils n'avaient pas le même mot pour un bœuf, une vache, un taureau, etc., alors que le nom binomial, Bos primigenius ou Bos taurus selon qu'on le considère comme sous-espèce de l'auroch, est le même puisqu'il s'agit d'individus de la même espèce, peu importe que le mot taurus en latin désigne spécifiquement le mâle entier). Et en latin on n'est pas obligé d'écrire deux mots, typiquement nom+adjectif, comme pour le nom binomial d'une espèce qui est hautement codifié. De plus, le nom binomial est invariable et indéclinable, notamment au pluriel : on doit écrire j'ai vu des Bombus terrestris butiner les Lavandula spica devant chez moi et pas j'ai vu des bombi terrestres butiner les lavandulæ spicæ devant chez moi comme en bon latin. Bref, le nom binomial est un identifiant technique de l'espèce, qui s'avère emprunter à la langue latine, mais qui n'est pas le nom latin de l'espèce. (Il est cependant vrai que le nom binomial obéit à certaines règles de la grammaire latine, et notamment si le nom de l'espèce est une épithète, celle-ci doit s'accorder en genre grammatical avec le nom du genre taxonomique.)

Il y a des règles extrêmement complexes qui régissent toute cette nomenclature. L'esprit de ces règles est que la première personne qui publie la description d'une espèce en fixe le nom, et qu'on doit ensuite s'en tenir au nom de cette première publication valable ; on cite d'ailleurs le nom de l'auteur et l'année après le nom de l'espèce. Mais bien sûr les règles ne fixent que la manière de nommer, pas la classification elle-même, qui est sujette à des changements ou des désaccords d'ordre scientifique (ceci est-il une sous-espèce de cela ? ceci est-il la même espèce que cela ? ceci est-il dans le même genre que cela ?) : les règles déterminent donc aussi la manière de nommer l'espèce si, disons, la première personne à l'avoir décrite l'a appelée Foobar caeruleus mais que la personne qui l'utilise considère qu'elle doit en fait faire partie du genre Bazqux (en gros, ça va donner Bazqux caeruleus sauf s'il y a déjà une espèce de ce nom dans le genre en question, auquel cas il faut prendre un autre nom) ; les règles déterminent aussi, si on décide qu'un genre est en fait deux genres distincts, lequel doit garder le nom d'origine (c'est celui qui contient l'espèce-type), et ces sortes de choses. C'est la raison pour laquelle une espèce a un certain nombre de synonymes valables : par exemple Vachellia farnesiana, Acacia farnesiana et Mimosa farnesiana sont tous les trois des noms de la même espèce, selon qu'on pense qu'elle fait partie du genre Vachellia, Acacia ou Mimosa ; et le même cèdre de l'Atlas peut être qualifié de Cedrus atlantica ou Cedrus libani subsp. atlantica selon qu'on considère qu'il s'agit d'une espèce à part ou d'une sous-espèce du cèdre du Liban. L'existence de ces synonymes ne contredit pas le principe une espèce = un nom, car dans chaque système de classification donné il n'y a (en principe) qu'un nom correct possible pour une espèce (on ne peut appeler un cèdre de l'Atlas Cedrus atlantica que si on le considère comme une espèce à part).

Il y a aussi des règles sur comment citer l'auteur de la première publication valable, y compris si le nom a été modifié par reclassification. Toutes ces règles sont extrêmement compliquées, elles sont même écrites dans une sorte de jargon juridique assez impressionnant. Et bien sûr, elles ne sont pas les mêmes pour la zoologie (le règne animal) et la botanique (le règne végétal + algues + champignons). Beaucoup de détails sont sur Wikipédia, y compris cette différence que je trouve délicieusement gratuite entre zoologie et botanique, qui est qu'on doit parler de nom binomial en botanique, et de nom binominal en zoologie, c'est-à-dire que zoologistes et botanistes n'ont même pas réussi à se mettre d'accord sur la nomenclature de la nomenclature.

Idéalement, la question de la nomenclature et celle de la classification sont deux choses qui ne devraient avoir aucun rapport : la nomenclature, c'est juste le fait de donner des noms aux espèces (mais bon, ça impose un minimum de savoir ce qu'est une espèce) et éventuellement aux taxa supérieurs ; la classification, c'est celle de décider ce qu'on va regrouper en taxon de quel degré (peut-être idéalement en suivant la phylogénie, mais peut-être pas si on n'y arrive pas ou que c'est trop malcommode). Forcément, elles interagissent au moins un petit peu : pour classifier, on est bien obligé de donner des noms. La nomenclature s'occupe avant tout des genres et espèces, puisque c'est par cette combinaison qu'on forme le nom binomial, et secondairement des taxa jusqu'à la famille quand ils sont nommés de façon automatique à partir du genre-type ; la classification, elle, s'intéresse à tel ou tel bout de l'arbre du vivant, souvent pour la faire recoller avec la reconstitution de la phylogénie (donc avec multiplication des degrés), et en proposant une reclassification complète ou partielle quand des nouvelles données suggèrent que les clades sont organisés autrement que ce qu'on pensait.

Évidemment, il n'y a pas d'autorité en matière de classification. Il y a plusieurs ouvrages qui tentent de proposer une classification de tel ou tel règne, voire de tout le vivant, ou plus modestement de telle ou telle classe, et qui vont proposer un système de noms dans leur petit bout d'arbre. Sur Wikipédia, on trouve sous chaque espèce une classification (c'est-à-dire l'ensemble des taxa de rangs supérieurs auxquels elle appartient) selon tel ou tel système ou mélange de systèmes, parfois plusieurs en concurrence. L'article sur la classification des mammifères est intéressant parce qu'il donne plusieurs classifications différentes (ce qui est, du coup, très long, parce que chacune descend de la classe jusqu'au niveau de la famille).

Bon, je peux avoir donné l'impression que tout ceci est tellement compliqué qu'il faut le laisser aux spécialistes, mais je veux en fait défendre l'idée que, non, c'est une bonne idée de s'intéresser un minimum à ces choses pour comprendre le monde vivant qui nous entoure. Évidemment qu'il y a des millions et des millions d'espèces vivantes ; mais les espèces de bestioles ou de planplantes que nous rencontrons et remarquons vraiment dans notre vie courante, dans la région où nous habitons, et que nous avons une chance d'arriver à identifier, il n'y en a pas tant que ça. Aller jeter un œil à leur nom binomial, c'est une façon par exemple d'éviter les confusions pour savoir si deux noms vernaculaires (i.e., courants) sont ou ne sont pas la même espèce. (Un pigeon et une colombe, c'est la même chose ? plus ou moins, oui, mais il y a plusieurs espèces de pigeons, dont certains, ou dont les individus blancs de certaines, s'appellent des colombes. Alors que si on dit on dit Columba livia, on parle sans ambiguïté de l'espèce des pigeons bisets dont des individus féraux peuplent largement nos villes.) Ou pour éviter les confusions entre noms dans des langues différentes, ou variantes géographiques d'une même langue. (Ce qu'on appelle élan n'est pas du tout la même espèce de cervidé en français d'Europe — Alces alces — et en français d'Amérique — Cervus canadensis. Et je ne vous parle pas des noms des poissons, parce que la même espèce peut avoir cinq noms vernaculaires différents et le même nom vernaculaire peut désigner cinq espèces différents : n'essayez pas de savoir ce qu'est un lieu ou un colin, ou le rapport entre haddock, morue et aiglefin, c'est juste impossible.)

Regarder les taxa de rang supérieur est aussi intéressant pour savoir si les ressemblances qu'on détecte sont accidentelles ou résultent de proximité phylogénétique (ou du moins considérées comme telle par les taxonomistes) ; par exemple, je confonds tout le temps les belettes, furets, martes, fouines, putois, blaireaux, loutres, et j'ai été ravi d'apprendre qu'ils sont dans la même famille, les mustélidés, que je définis maintenant comme la famille des petits mammifères carnivores à la con ; en revanche, les mouffettes (skunk en anglais, ce qui n'est pas pareil qu'un putois) sont dans une famille différente, les méphitidés, quoique rangée dans la même super-famille des mustéloïdés — donc s'il y a un groupe qu'il faut différencier des autres, c'est celui-ci. (À l'inverse, le tas d'arbres que je prends régulièrement pour des frênes parce qu'ils ont un peu la disposition des feuilles typiques de ceux-ci appartiennent à des familles complètement différentes, donc ce n'est pas un lien de parenté ; même si le fait qu'on trouve des noms d'espèce comme fraxinifolia montre que je ne suis pas le seul à voir une ressemblance.) Ces taxa supérieurs sont aussi utiles au non-spécialiste pour décider jusqu'où essayer d'identifier quelque chose : si je ne renonce à identifier les espèces ou même les genres des insectes courants qui m'entourent, je peux peut-être me fixer comme objectif d'identifier les familles, et à part quelques faux amis (par évolution convergente ou mimétisme), ça ne devrait pas être trop difficile d'identifier les ordres.

Bref, si j'ai été découragé de la taxonomie entre autres par la lecture de Vingt mille lieues sous les mers (les dialogues interminables sur la classification des poissons !…), je trouve intéressant de me livrer à l'exercice, à chaque fois que je remarque particulièrement un être vivant (ce qui, j'en conviens, arrive plus souvent pour un arbre ou une grosse bestiole que pour un petit insecte ou un petit champignon) d'essayer de l'identifier aussi précisément que je le peux, et de prendre note de toute sa hiérarchie de taxa (ce qui ne veut pas dire que je la mémorise, mais à force de relire tout le temps les mêmes choses, ça finit par rentrer). Pour identifier les plantes (mais malheureusement pas les champignons), il y a une application bien pratique sur Android, PlantNet, qui permet de prendre une photo et de reconnaître l'espèce — ce n'est pas parfait, il y a des erreurs, mais il est certainement bien meilleur que moi, donc c'est comme Wikipédia, je commencerai à me soucier des erreurs dedans quand j'en saurai à peu près autant, ce qui n'est pas près d'arriver. Pour les animaux, il n'y a rien de tel, mais à part les pioupious qui sont de toute façon tous des gentils pioupious, la biodiversité des animaux un peu gros que je suis susceptible de rencontrer et de remarquer en Île-de-France, on en a assez vite fait le tour (et on finit par mémoriser leurs noms binomiaux). Il y a évidemment plein d'espèces qui, dans l'absolu, se ressemblent beaucoup, mais quand on regarde leur aire de répartition géographique, et qu'on se concentre sur les plus fréquentes, il n'y a pas tant que ça de cas de confusion plausible. (Une astuce consiste à se concentrer sur les espèces identifiées par Linné, parce que ça a des chances d'être celles qu'on rencontre le plus fréquemment en Europe : même si ça a pu changer un peu par introduction d'espèces invasives, il y a globalement peu de chances que je remarque un truc que Linné n'avait pas remarqué ou dont il n'avait pas connaissance par d'autres naturalistes européens.)

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(vendredi)

Sur les réactions à la guerre en Ukraine et à la pandémie

J'avais promis de ne pas parler dans ce blog de la guerre en Ukraine parce que je n'ai pas de lumière particulière en géopolitique, et de ne plus parler de covid, et je vais donc m'entraîner à faire comme les personnes politiques en trahissant mes promesses aussitôt qu'elles sont faites en expliquant avec la plus parfaite mauvaise foi que, non non non, c'est très différent de ce que j'ai promis de ne pas faire : je ne vais pas parler de la guerre en Ukraine ni de la pandémie mais de la manière dont les gens réagissent à l'une et à l'autre, ça n'a rien à voir.

Ce que je veux dire, c'est que la pandémie m'a aidé à reconnaître un certain type de réaction face à une réalité adverse dont je retrouve tous les signes devant la guerre en Ukraine, et même si je ne prétends pas en tirer de conclusion sur le fond, la similitude témoigne des mécanismes plus émotionnels que rationnels par lesquels nous prenons parti pour telle ou telle approche face à une menace.

✱ Le premier niveau auquel je vois ce parallèle, c'est dans la réaction des régimes autoritaires. La dictature chinoise est confrontée au fait que sa politique « zéro covid » fonctionne manifestement beaucoup moins bien qu'elle l'avait prévu ; et la dictature russe est confrontée au fait que la guerre d'agression qu'elle mène contre l'Ukraine se déroule beaucoup moins bien qu'elle l'avait prévu. Dans les deux cas, la réaction qu'elles montrent au monde est celle de l'entêtement (voire du déni des difficultés) et pas de la remise en question, encore moins du changement de politique. Je soupçonne deux principaux effets qui contribuent à cet entêtement :

  • Le sophisme des coûts irrécupérables : quand on a commencé à suivre une voie qui est une erreur complète, il faut admettre son erreur et changer de voie. Mais c'est d'autant plus difficile qu'on s'est engagé dans la première voie, et qu'on a fait des efforts qui deviendront donc — au moins en partie — inutiles (coût irrécupérable). Tout le monde se tire mal de ce sophisme, les individus aussi et les démocraties aussi, mais les démocraties, au moins s'en tirent un peu moins mal parce qu'elles peuvent plus facilement changer de dirigeants que les dictatures, et c'est souvent en changeant de dirigeant qu'on change de voie.
  • La communication des échecs et des responsabilités : les dirigeants intermédiaires des dictatures tiennent particulièrement fort à leur poste, parce qu'il s'agit souvent de quelque chose d'essentiel à leur mode de vie (acquis chèrement en cirant les bottes des gens d'au-dessus, et/ou en marchant sur les têtes des gens d'en-dessous, et qui permet de profiter d'une rente de situation). Ils sont donc à la fois particulièrement peu enclins à admettre leurs erreurs (point précédent), mais aussi n'importe quelle difficulté : par peur de se retrouver virés, ils vont plutôt essayer de mentir sur la gravité de la situation, ou accuser les échelons du dessous. Comme toute la structure du pouvoir est faire pour que l'information et les responsabilités ne transitent que par la voie hiérarchique, quand la voie hiérarchique devient un blame game, c'est encore plus la merde que dans une démocratie qui a au moins d'autres modes de communication et de rétroaction.

C'est intéressant, parce qu'il existe énormément de fictions dans lesquelles le Grand Méchant est entouré de conseillers qui ont tellement peur de lui qu'ils sont incapables de faire autre chose que de s'incliner bien bas et lui répéter votre plan diabolique est parfait, ô Seigneur !, ce qui les rend complètement inutiles comme conseillers, et c'est souvent cet hubris et cette certitude d'être infaillible qui conduit le Grand Méchant à sa perte. J'ai souvent dit que si jamais je devenais un Grand Méchant, je m'arrangerais pour être entouré de conseillers qui se sentent assez à l'aise pour me dire franchement ton plan diabolique est complètement con et ne marchera jamais, David !, parce que c'est leur boulot de m'éviter ce genre d'échecs. Maintenant, c'est peut-être justement parce que je sais écouter ce genre de conseils que je deviens pas un Grand Méchant de fiction : mes conseillers, qui ne sont pas des imbéciles, et que j'écoute soigneusement, me disent clairement que je serai beaucoup moins heureux si je deviens maître du monde, donc je n'ai aucune intention d'essayer. (Parce qu'il n'y a aucun doute que j'arriverais sans problème si j'essayais. <Insérer ici un emoji approprié.>)

Bref, il est intéressant de remarquer que ce genre de problèmes advient aussi, au moins sur une certaine forme, aux dictateurs dans la vraie vie : les dirigeants des régimes autoritaires s'entourent de personnes sélectionnées pour leur loyauté (voire servilité) plus que pour leur compétence, pour leur alignement idéologique avec le grand chef plus que pour leur qualification à analyser la réalité même déplaisante, et pour leur capacité à accaparer le pouvoir plus que pour en faire quoi que ce soit d'utile, et cette oligarchie finit par faire obstacle à la capacité du régime à réagir notamment devant l'adversité. Au final, même si le grand chef est personnellement compétent (ce qui est souvent le cas du premier, rarement de ses successeurs[#]), il est entouré d'une nuée de flagorneurs qui empêchent sa compétence de s'exercer correctement alors même qu'ils ne lui évitent pas les erreurs. (Et même si un ministre est compétent, le même problème se reproduit un niveau plus bas.) Il va de soi que les démocraties ne sont pas immunes à ce type d'effets, notamment les régimes présidentiels (suivez mon regard), mais une alternance régulière du pouvoir, ou l'existence d'une opposition audible, a au moins tendance à les atténuer par rapport aux dictatures[#2].

Je suis une quiche en histoire mais je crois comprendre, de quelques lectures sur l'histoire de France sous le règne des Louis Bourbon numérotés XIV à XVI, que c'est un des phénomènes essentiels qui ont conduit à la chute de ce régime : Louis XIV voulait concentrer tout le pouvoir en sa personne, et il a ainsi réussi à créer un système où la servilité et l'obséquiosité étaient récompensées plus que la compétence et l'autonomie, et la multiplication des charges prestigieuses mais fantoches ont fini par scléroser l'État, surtout quand des successeurs moins doués pour l'exercice personnel du pouvoir ont hérité de ce bagage de traditions paralysantes où il était impossible de trouver une personne compétente, encore moins de lui donner un champ libre, pour mener les réformes profondes devenues indispensables.

Bref, jusqu'à il n'y a pas si longtemps, j'étais convaincu que si Vladimir Poutine était, en tant que dictateur et assassin, quelqu'un de profondément détestable et moralement condamnable, comme au moins il est intelligent et compétent, il n'allait rien faire de profondément stupide ; je révise mon jugement. Non pas que Poutine ne soit pas quelqu'un de très intelligent, je le crois toujours, au moins dans certains domaines, mais c'est une erreur de faire l'hypothèse que même les gens très intelligents sont parfaitement bien informés ou ne font pas d'erreurs. Et surtout, c'est oublier que s'ils ne sont pas entourés de conseillers capables de leur donner des informations correctes et de leur signaler leurs erreurs, il n'y aura pas de correction de ces erreurs, et ils peuvent tomber dans une obstination d'autant plus grande que leur compétence (avérée) les amène à se croire infaillibles.

Et il en va de même du régime chinois, qui, pour brutal qu'il est (notamment dans le génocide qu'il pratique au Xīnjiāng), paraissait au moins raisonnablement compétent et rationnel. Mais la concentration des pouvoirs entre les mains de Xí Jìnpíng plus encore que des présidents précédents semble marquer une accélération de la sclérose décisionnelle des régimes autoritaires que j'ai décrite ci-dessus, et dont j'ai du mal à ne pas voir en l'obstination zéro covid un symptôme révélateur.

[#] Mayor Indbur — successively the third of that name — was the grandson of the first Indbur, who had been brutal and capable; and who had exhibited the first quality in spectacular fashion by his manner of seizing power, and the latter by the skill with which he put an end to the last farcical remnants of free election and the even greater skill with which he maintained a relatively peaceful rule. ¶ Mayor Indbur was also the son of the second Indbur, who was the first Mayor of the Foundation to succeed to his post by right of birth — and who was only half his father, for he was merely brutal. ¶ So Mayor Indbur was the third of the name and the second to succeed by right of birth, and he was the least of the three, for he was neither brutal nor capable — but merely an excellent bookkeeper born wrong. (Isaac Asimov, Foundation and Empire, chap. 12.)

[#2] Enfin, je mentionne là les dictatures au niveau d'un état, mais il est intéressant de noter que le capitalisme prétendument libéral fonctionne en organisant ses sociétés par action en interne d'une manière étonnamment semblable à un état dictatorial : le chef et/ou le conseil d'administration disposent d'une plénitude des pouvoirs dont on prétend qu'elle est indispensable à l'efficacité de l'organisation d'ensemble. (Il est d'ailleurs fascinant de constater que des entreprises qui se veulent généralement apôtres du libéralisme et de la libre concurrence comme facteurs d'efficacité pour le système économique au niveau du pays n'appliquent pas ce qu'elles prêchent dans leur organisation interne, mais utilisent au contraire le dirigisme le plus complet et le plus dictatorial.) Je laisse juger si les phénomènes que je décris sur la tendance des dirigeants à se retrouver entourés d'une cour de flagorneurs plutôt que de critiques compétents se produisent à ce niveau comme ils se produisent au niveau des pays autoritaire.

Le problème des coûts irrécupérables, c'est qu'au fur et à mesure qu'ils s'accumulent, on est de moins en moins enclin à remettre en question notre jugement, et plus le divorce avec la réalité s'accentue, plus le risque de décisions absurdes s'accroît. Je suis notamment assez inquiet que la perte du navire amiral russe, qui représente un sunk cost tout à fait littéral et une punition karmique franchement assez hilarante, soit une bonne nouvelle si on espère que Poutine se dise qu'envahir l'Ukraine n'en vaut pas le coût. Il y a peut-être plus de chances qu'il se dise, au contraire, que s'il veut sauver son poste il doit remporter une victoire qui fasse oublier cette perte, et qu'il s'obstine dans cette voie.

Mais assez parlé des régimes autoritaires. Il y a un deuxième type de comparaison que je veux faire entre la guerre en Ukraine et la pandémie de covid qui, cette fois, touche plutôt l'opinion publique des démocraties occidentales.

✱ Le deuxième niveau de parallèle que je veux évoquer concerne un large refus de raisonner de façon utilitariste — je veux dire, de procéder à une analyse bénéfice-coût — parce que les personnes qui tiennent ce discours préfèrent rechercher une forme de justice ou d'idéal, sans pour autant expliciter clairement leur préférence pour cette approche.

Dans le cas du covid, la réaction dont je parle était quelque chose comme ceci :

Il est hors de question de laisser circuler, ou d'apprendre à vivre avec, cette maladie : ce serait sacrifier les personnes vulnérables, ce qui est moralement inacceptable. Nous devons tout mettre en œuvre pour l'éviter, même si cela coûte très cher, parce qu'il vaut mieux sauver des vies que sauver l'économie. Et si les confinements mis en place contre la covid ne suffisent pas, il faut confiner plus fort jusqu'à ce que cela fasse effet. Les gens qui objectent aux confinements sont en train de prendre le parti du virus !

Et je crois pouvoir résumer ainsi une réaction analogue face à la guerre en Ukraine :

Il est hors de question de laisser se dérouler cette guerre, ou d'admettre que la Russie s'empare d'une partie du territoire ukrainien : ce serait sacrifier le peuple ukrainien, ce qui est moralement inacceptable. Nous devons tout mettre en œuvre pour l'empêcher, même si cela coûte très cher, parce qu'il vaut mieux sauver des vies que sauver l'économie. Et si les sanctions mises en place contre la Russie ne suffisent pas, il faut sanctionner plus fort jusqu'à ce que cela fasse effet. Les gens qui objectent aux sanctions sont en train de prendre le parti de Vladimir Poutine !

Je trouve cette position aussi hors sujet s'agissant de l'Ukraine que s'agissant du covid.

Pour être bien clair, je ne suis pas en train de dire qu'il ne faut pas sanctionner la Russie : à vrai dire, je n'en sais rien, je ne m'estime pas compétent pour avoir un avis sur la question. (Et je ne suis certainement pas en train de dire qu'il ne faut rien faire du tout et rester les bras croisés quand le régime de Vladimir Poutine envahit l'Ukraine : de même que la proposition de ne rien faire face à la covid était un homme de paille.) Je ne suis même pas en train de dire que les considérations de droit et de justice doivent être écartées de toute réflexion sur la réaction à apporter face à l'invasion de l'Ukraine (et je ne le pense pas).

Mais ce que je suis en train de dire, c'est que toute action proposée doit être justifiée en expliquant assez clairement quel est son objectif (par exemple, s'agit-il de faire tomber le régime de Vladimir Poutine ? d'affaiblir la Russie ? de sauver le gouvernement ukrainien ? de sauver le pouvoir du gouvernement ukrainien sur les limites internationalement reconnues de l'Ukraine ? sur une partie raisonnable de celles-ci ? de préserver l'ordre international ? de punir les criminels, voire spécifiquement d'envoyer Poutine être jugé à La Haye ? de minimiser les pertes humaines ? d'éviter un génocide ? de limiter les chances d'extension du conflit, et notamment d'escalade nucléaire ? toutes sortes d'objectifs qui se tiennent, de même que toute pondération raisonnable entre eux, mais qu'il faut rendre un peu précis), et comment l'action proposée se rapporte à cet objectif ; mais surtout, il faut réévaluer l'efficacité de l'action une fois qu'elle a été mise en œuvre, et éviter de tomber dans le sophisme des coûts irrécupérables (cf. ci-dessus) ou dans son extrême, la logique shadok, qui veut que quand quelque pomper ne marche pas c'est forcément qu'il faut pomper plus fort. Je me suis abondamment plaint qu'aucune analyse bénéfice-coûts de la sorte n'avait été fait pour les confinements, je remarque qu'on est parti dans le même amateurisme avec les sanctions contre la Russie.

J'espère n'avoir pas besoin de dire que je n'ai aucune sympathie pour Vladimir Poutine ou son régime (que d'ailleurs j'aimerais bien qu'on prît la peine de bien différencier de la Russie : même si la population russe semble être largement favorable à l'opération militaire spéciale menée en Ukraine, il est permis de penser qu'on la trompe, comme l'Administration Bush a trompé un bon nombre d'Américains quand il s'est agi d'envahir l'Iraq). Poutine est un dictateur, un assassin et un criminel de guerre (ne serait-ce que pour la Tchétchénie) ; il est un des principaux soutiens de l'autre criminel de guerre qu'est le dictateur syrien ; non content de persécuter ou carrément faire éliminer ses opposants intérieurs, il cherche à déstabiliser les régimes d'autres pays ou de l'Union européenne en soutenant des candidats extrémistes ; en outre, il est à la tête d'un système mafieux, il a organisé le pillage d'une partie énorme de la richesse de la Russie ; c'est un menteur à répétition ; et, cerise sur le gâteau, que ce soit à cause de son obsession pathologique pour la masculinité exacerbée ou simplement parce que c'est une façon de cimenter sa popularité, il exacerbe l'homophobie de la population russe. Il ne fait aucun doute pour aucune personne sérieuse que la guerre en Ukraine est le résultat d'une agression russe et que les prétextes de « dénazification » ou de menace de l'OTAN sont des prétextes (ce qui ne veut pas non plus dire que le gouvernement ukrainien et l'OTAN n'aient rien à se reprocher, mais ce ne sont pas eu les agresseurs en l'occurrence). Indiscutablement le droit international donne tort à la Russie. Et même si on admettait que la Russie ait des raisons d'agir, cette guerre est un gâchis incommensurable. En plus de ça, elle menace sérieusement l'approvisionnement mondial en blé et pourrait provoquer des famines (ou indirectement par insuffisance de production d'engrais suite au renchérissement des produits pétroliers) : de tout point de vue, c'est catastrophique. ❧ Mais je n'ai aucune sympathie non plus pour les virions de SARS-CoV-2 et il ne fait aucun route pour aucune personne sérieuse qu'ils sont la cause d'environ 20 millions de morts depuis deux ans (et je ne chercherai pas à juger qui aura fait le plus de mal à l'humanité entre Poutine et SARS-CoV-2) : ce n'est certainement pas par sympathie pour eux(!) que j'ai remis en cause les confinements et pointé du doigt l'absurdité de l'idée du « zéro covid » : ce n'est pas parce que je ne veux pas éliminer le covid que je répète qu'on n'y arrivera pas, et ce serait d'une stupidité infinie de penser que ça fait de moi un ami ou un allié de ce virus.

Bref, les sanctions contre la Russie ont un intérêt si elles ont une chance raisonnable d'arriver au but recherché, qu'il faudrait commencer par expliciter.

La comparaison a, bien sûr, ses limites. Je ne sais pas, par exemple, si l'argument si on laisse faire Vladimir Poutine, il risque de voir qu'on ne réagit pas et devenir plus agressif encore est à mettre au même niveau que si on laisse circuler SARS-CoV-2, il risque de muter et devenir plus pathogène encore. Je ne sais pas quel serait l'analogue de vivre avec la covid dans le cas de l'Ukraine : négocier avec Poutine ? lui offrir un semblant de victoire en échange de quelques concessions ? Le virus est tout de même plus prévisible que le dictateur, et c'est moi qui dis ça après avoir écrit pis que pendre des épidémiologistes-modélisateurs. De toute façon, je ne prétends pas tirer les mêmes conclusions parce que je ne prétends tirer aucune conclusion quant à la guerre en Ukraine : je ne sais pas ce qu'il faut faire, je n'ai pas assez d'information pour juger. Mais je voudrais juste que les gens qui présentent, ou à plus forte raison décident, d'une marche à suivre, le fassent avec des arguments un peu plus raisonnés que c'est horrible, il faut faire quelque chose, ce tropisme de l'action qui nous a si mal conduits pendant la pandémie, ou des appels à l'émotion qui sont rarement bons conseillers. (Décorer plein de mairies aux couleurs de l'Ukraine, pourquoi pas : c'est du même niveau qu'applaudir les soignants en 2020, ça nous donne bonne conscience à peu de frais : pourquoi pas, mais ça ne servira pas à grand-chose. Aider les victimes, en revanche, est quelque chose de véritablement utile, mais bien sûr doit nous amener au moins à nous interroger sur l'importance relative donnée aux victimes de telle calamité — guerre ou maladie — par rapport à une autre qui nous concerne moins directement : pourquoi plus la covid que la tuberculose ? pourquoi plus l'Ukraine que le Yémen ?) Disons, je voudrais surtout qu'on évitât de tomber dans le sophisme des coûts irrécupérables ou dans la logique shadok, et qu'on fît moins appel aux émotions ; surtout quand il y a des armes atomique sur la table.

Les sanctions contre la Russie peuvent peut-être conduire à faire tomber le régime de Poutine (reste à savoir si ce qui le remplacera sera « mieux » et pour quelle définition de « mieux ») ou simplement, s'il n'est pas trop gravement atteint par le sophisme des coûts irrécupérables, à réévaluer sa décision d'envahir ; elles peuvent aussi renforcer sa détermination/obstination, ou le soutien dont il bénéficie de la part de la population russe, si les États à l'origine des sanctions apparaissent comme un ennemi ; elles peuvent enfin conduire à ce que la Russie devienne une sorte de Corée du Nord géante, un état paria sur la scène internationale, peut-être en partie subventionné par la Chine, s'appuyant encore plus fort sur la menace que représente son arsenal nucléaire (à vrai dire assez impressionnant), et agissant comme une puissance mafieuse ou carrément terroriste dans toutes sortes de domaines à toutes sortes de points du globe. Je ne sais pas évaluer la probabilité de ces différentes issues (et personne ne le sait, mais des gens savent quand même un peu mieux que moi), mais il faudrait au moins les évoquer froidement, tenter un calcul bénéfice-coût dont l'objectif serait un minimum explicité, plutôt que se raccrocher à une notion de justice (punir le méchant Poutine) qui me semble finalement aussi peu pertinente que si on voulait punir SARS-CoV-2 d'être un vilain méchant virus qui a tué plein de gens.

Je ne suis bien sûr pas en train de dire que la guerre n'est pas quelque chose d'horrible, et qu'il faut se retenir de s'indigner. L'indignation a une vertu cathartique certaine, et devant un tel gâchis de vies soit perdues soit détruites, mais aussi de destructions culturelles, économiques, et jusqu'à la simple bonne entente qu'on aurait été en droit d'espérer entre Ukrainiens et Russes, il est normal de s'indigner. (Je serais bien incapable de ne pas m'indigner en voyant des gens qui ont perdu des proches, ou perdu tous leurs biens, dans une guerre littéralement insensée, c'est-à-dire que personne n'est capable d'en expliquer le sens.) L'indignation permet aussi, si on convient d'une réaction à adopter, de la rendre collectivement acceptable même si elle implique des sacrifices. Surtout qu'on peut cibler quelqu'un de bien précis pour cette indignation, le dictateur russe, pas un anonyme mangeur de soupe au pangolin qui ne savait pas qu'il causerait vingt millions de morts (et finalement on ne sait même pas vraiment si c'est ça qui a initié la pandémie). Mais même si la pandémie avait été attribuable à une personne bien identifiable et sachant pertinemment ce qu'elle faisait, ça n'aurait rien changé aux décisions à prendre ; et dans le cas de l'Ukraine, tant qu'il n'existe pas de piste crédible pour envoyer Poutine être jugé à La Haye, l'indignation ne trouvera pas d'autre expression utile que verbale ou symbolique. Et la culpabilisation sur le thème les occidentaux n'en font pas assez pour aider l'Ukraine (sous-entendant une sympathie cachée pour Poutine) est aussi malvenue que la culpabilisation sur le thème on n'en fait pas assez pour empêcher le covid de circuler (sous-entendant une sympathie cachée pour le virus‽) : c'est peut-être vrai qu'on n'en fait pas assez, je n'en sais rien, ça dépend de toute façon des objectifs qu'on se fixe (cf. ci-dessus), mais ce n'est pas à coup de culpabilisation qu'on va prendre des décisions sensées.

À tout le moins, il serait bien d'éviter le désirplein pensant : pendant la pandémie, on a vu très systématiquement une coïncidence assez impressionnante entre la présentation de la réalité et ce qui arrangeait les thèses de la personne qui s'exprimait, et c'est tout aussi frappant au sujet de la guerre en Ukraine. Il est certain que l'envahisseur russe a connu des revers sérieux (sans doute complètement inattendus de lui comme ils étaient inattendus de l'écrasante majorité des experts militaires qui semblaient prédire une victoire éclair de la Russie), liés à sa méconnaissance du terrain, son incapacité à évaluer correctement l'adversaire et surtout son impréparation logistique ; mais quand je vois passer des longues explications sur le fait que la Russie est en train de perdre la guerre ou va fatalement la perdre, je soupçonne que ces explications ne sont pas entièrement décorrélées des souhaits de la personne qui écrit, de même quand il s'agit d'une évaluation de l'impact des sanctions.

Bref, sans rejeter l'émotion, gardons à l'esprit qu'elle ne peut pas prendre la place de l'analyse, et que l'émotion est justement ce qui pousse au sophisme des coûts irrécupérables, l'émotion est ce qui nous conduirait à chercher obstinément le zéro covid bien au-delà du moment où le zéro covid n'est plus possible : ne tombons pas dans les mêmes erreurs.

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(dimanche)

Ceci sera-t-il la dernière entrée parlant de covid ?

J'ai sans doute attrapé la covid il y a une quinzaine de jours, sous forme d'un petit rhume (merci la vaccination !). On ne saura probablement jamais avec certitude si c'était ça ou non, parce que la manière dont ça s'est déroulé, c'est que :

  • j'ai attrapé un rhume, i.e., j'ai eu les symptômes qui, chez moi, sont complètement caractéristiques d'un rhume comme j'en ai eu des tonnes pendant ma vie (cf. ici) : d'abord une douleur au niveau de l'arrière du palais pendant un jour ou deux, puis le nez bouché pendant trois ou quatre jours, puis une toux d'abord productive et de plus en plus sèche ;
  • je me suis demandé si ça pouvait être le covid, j'ai fait un autotest, il était négatif, donc j'ai conclu que non (je sais bien que les autotests ont pas mal de faux négatifs, mais ces faux négatifs sont, de ce que je comprends, essentiellement dus à la difficulté à prélever assez de mucus, et ici ce n'est vraiment pas ce qui manquait) ;
  • le poussinet est parti à Londres et en est revenu, et il a eu mal à la gorge, il a dit j'ai dû attraper ton rhume, il a quand même fait un autotest covid parce qu'il avait de la fièvre, et ce test était spectaculairement et indiscutablement positif ;
  • je me suis dit qu'il avait peut-être attrapé la covid à Londres indépendamment de mon rhume et que j'allais l'avoir à mon tour, mais nous n'avons pris aucune précaution entre nous (parce que, franchement, je m'en fous, à la limite j'ai plutôt envie de l'avoir pour avoir des anticorps contre le variant ο en plus des anticorps contre la forme ancestrale dus au vaccin), et depuis le temps que j'attends et que je n'ai rien attrapé de plus que ce rhume initial (et les symptômes du poussinet sont tout à fait passés depuis un moment, donc il est clair que je ne vais pas attraper quoi que ce soit maintenant) ;

— j'en conclus que le plus probable, quoique non certain, est que ce rhume était quand même le covid, malgré l'autotest négatif, et que c'est moi qui l'ai refilé au poussinet et non le contraire. (L'autre explication étant un peu tarabiscotée : j'aurais eu un rhume, le poussinet aurait attrapé le covid indépendamment en allant à Londres, et il ne me l'aurait pas transmis malgré les nuits et les repas passés ensemble et les nombreux bisous que nous nous sommes faits.)

Bref, pour moi, si c'est bien le covid que j'ai eu, ça a donné une rhinopharyngite tout à fait classique, aucune fièvre, même pas un rhume particulièrement gros. Le poussinet, lui, a eu de la fièvre (jusqu'à 38.9°C) pendant un jour ou deux, le nez bouché à peu près le même temps, un gros mal de tête pendant une soirée, et très mal à la gorge pendant quelques jours ; le principal inconvénient est surtout que ça l'a obligé à annuler un week-end qu'il avait prévu à Milan avec ses parents et son frère. Son frère a aussi eu la covid (de façon indépendante de nous, parce que ça fait des semaines que nous l'avons pas vu) : ça a été un peu plus sérieux pour lui, mais rien de grave non plus (juste au niveau où on commence à penser consulter un médecin). En fait, c'est intéressant de remarquer que je connais vraiment énormément de gens qui ont attrapé le covid (toujours sous une forme très ou assez bénigne) ces dernières semaines, beaucoup plus que lors de la vague de janvier qui était pourtant sensée être plus importante : peut-être que des groupes sociaux différents ont été touchés pendant ces deux vagues ; ou peut-être que les gens, comme moi, ne se font simplement pas ou plus tester, et les cas graves doivent devenir de plus en plus rares parce que les irréductibles antivax ont fini par être largement infectés, donc les gens immunologiquement naïfs il ne doit vraiment plus en rester beaucoup.

Toujours est-il que la transition vers une maladie endémique me semble maintenant achevée (cf. ce que j'écrivais précédemment). On va sans doute avoir des pics de covid chaque année à des moments assez prévisibles (peut-être deux par an, un au milieu de l'automne et un au début du printemps ?), avec un nombre de cas très important (dépendant de la durée typique de l'immunité stérilisante) mais une gravité faible ; des variants sans cesse nouveaux, mais qui n'ont pas plus de raison de nous préoccuper que ceux des autres virus respiratoires (dont quatre coronavirus) circulant depuis des décennies ou des siècles. (Bien sûr, on peut toujours craindre l'apparition d'un mutant apocalyptique, mais on peut craindre ça pour n'importe quel virus, pas spécialement plus pour SARS-CoV-2, et j'ai personnellement plutôt peur de la grippe.) La principale inconnue est la pertinence de revacciner les personnes âgées, à partir de quel âge et avec quelle fréquence : c'est quelque chose qu'on découvrira avec le temps.

La Chine est en train de démontrer au monde l'absurdité de la politique « zéro covid » appliquée avec obstination, et je me demande bien comment elle va se tirer du trou qu'elle s'est creusé : un moment ou un autre, il faudra bien se décider à rouvrir Shanghaï ! J'ai vraiment du mal à comprendre que certains puissent encore s'accrocher à cette idée. La politique « zéro covid » avait peut-être un espoir, on pouvait encore rêver éradiquer complètement le virus début janvier 2020, quand tous les cas étaient dans la même région de Chine, ou en tout cas tous en Chine. Dès lors qu'il y a eu plus qu'une poignée de cas en Corée, en Iran et en Italie, il fallait être d'une naïveté insoutenable pour s'imaginer qu'il y avait encore la moindre chance de faire disparaître SARS-CoV-2 de la Terre ; il aurait fallu une action coordonnée absolument parfaite de tous les pays du monde, et même si tous avaient bien voulu, tous n'auraient pas eu les moyens. (Et maintenant qu'il y a des réservoirs animaux, même si tous les pays du monde se mettaient d'accord pour faire un méga-confinement façon Shanghaï, ça ne marcherait quand même pas.) Essayer de suspendre l'épidémie le temps de vacciner tout le monde (comme l'a fait la Nouvelle-Zélande) peut peut-être aussi se défendre, mais la Chine semble avoir été coincée par son refus de développer ou d'importer des vaccins à ARNm et/ou son incapacité à vacciner suffisamment de personnes âgées, — et c'est sans doute en bonne partie à cause de l'illusion de succès que donnait sa politique de suppression. Et je crois surtout que les dirigeants chinois sont maintenant coincés par le sophisme des coûts irrécupérables : changer de politique impliquerait qu'ils ont fait tous ces efforts pour rien, .

Ailleurs dans le monde, où on a accepté la réalité que la covid ne va pas disparaître, la question se pose surtout de savoir si, jusqu'à quand et dans quelles conditions on doit continuer à imposer le port du masque dans les lieux intérieurs. Je doute franchement que la situation puisse s'améliorer nettement par rapport à ce qu'elle est maintenant en France ou en Europe : donc si on pense que ce n'était toujours pas le bon moment, ce ne sera jamais le bon moment, i.e., c'est qu'on réclame le port du masque in perpetuum. Pourquoi pas, après tout ? Ma principale objection à ça, c'est que même si le masque est raisonnablement efficace pour limiter la transmission, ce n'est pas ce qui conditionne le comportement à long terme de l'épidémie : ce qui importe pour ça, c'est la durée de notre immunité (et surtout de notre immunité stérilisante) : en gros, si elle dure N mois, chacun de nous attrapera la covid en moyenne une fois tous les N mois (peut-être souvent sans le remarquer, mais en le retransmettant), masques ou pas masques. (Plus d'explications sur mon raisonnement ici (43 tweets ; ici sur ThreadReaderApp.) Le masque serait intéressant s'il permettait de réduire le nombre de reproduction en-dessous de 1 dans une population naïve, mais ce n'est visiblement pas le cas parce que si c'était le cas le zéro covid aurait été facilement atteint : en fait, il y aura quasiment autant de cas de covid en moyenne par an si nous portons tous un masque que si nous n'en portons pas, en en disant ça je ne conteste pas l'efficacité du masque pour réduire la transmission — c'est juste qu'il n'a pas d'effet sur la durée d'immunité et que c'est ça le paramètre critique dans la phase endémique. Le masque est intéressant si un pic épidémique massif fait craindre de submerger le système hospitalier, parce que ça permettrait d'« aplatir la courbe », d'étaler ce pic sans pour autant diminuer son ampleur totale ; mais je pense que si c'est encore le cas maintenant que tout le monde est vacciné ou immunisé par infection, c'est surtout le signe que le système hospitalier a bien d'autres problèmes que le covid (ce qui est d'ailleurs le cas !).

Ceci étant, le masque peut représenter une forme de politesse, comme le fait de tousser dans son coude : la règle que je me suis faite jusqu'à nouvel ordre, c'est d'en porter un si j'ai des symptômes de type rhume (et donc notamment il y a deux semaines quand j'ai eu ce truc qui finalement était probablement, mais peut-être pas, la covid), ou bien si je m'adresse à une personne qui en porte elle-même déjà un (l'idée étant que si c'est moi qui initie la conversation, il est normal que je me plie aux règles préférées par la personne d'en face).

Alors à défaut de l'espoir d'atteindre le zéro covid, l'explication que certains mettent en avant pour défendre le maintien de certaines restrictions liées au covid (à commencer par réclamer la continuation du port du masque obligatoire), c'est de protéger les personnes immunodéprimées. Je trouve cet argument assez fabuleux d'hypocrisie : les personnes immunodéprimées ont toujours été particulièrement vulnérables à toutes sortes de maladies endémiques, mais parce qu'on a fait tout un foin avec cette maladie-là et que ça arrange ceux qui veulent sortir cet argument-là, on découvre le phénomène et on les met en avant. (De même que dans un registre un peu différent, comme je l'ai déjà signalé, on découvre que ce coronavirus peut infecter le cerveau et être associé à des déclins cognitifs : mais c'était déjà connu pour d'autres coronavirus endémiques « de rhume » et tout le monde s'en foutait.) Il existe, bien sûr, une grande variété de formes et de degrés d'immunodéficience, et l'accroissement du risque peut être modéré ou extrêmement sévère : typiquement, il semble que l'accroissement du risque soit d'ordre de grandeur comparable à cinq ou dix ans d'âge en plus (mais bien entendu, il y a des cas plus sérieux, et bien entendu, cela se cumule, et surtout, la réaction au vaccin risque d'être insuffisante ou carrément inexistante). Malheureusement, il n'y a pas grand-chose qu'on puisse proposer aux cas les plus sérieux : on peut toujours se réfugier dans l'idée qu'on a gâché une occasion d'éradiquer SARS-CoV-2 ou qu'obliger tout le monde à porter des masques partout les protégerait, il y a tout simplement fort peu de raison de croire que c'est vrai.

(Une digression épidémiologique : en fait, paradoxalement, je pense même qu'il vaut mieux pour les personnes immunodéprimées que la population générale ne porte pas le masque. En effet, comme je l'ai rappelé ci-dessus, dans la mesure où l'infection est endémique, récurrente et assez hautement contagieuse, le nombre d'infections covid par unité de temps et par nombre d'habitants sera, en moyenne à long terme, essentiellement contrôlé par la durée moyenne d'immunité, et pas par l'infectiosité, donc pas par les précautions prises comme le port du masque. Mais ceci est une moyenne générale sur toute la population : si on veut diminuer ses risques personnels, il s'agit essentiellement de se protéger soi-même plus que la moyenne, par exemple quelqu'un qui porterait normalement un masque FFP2 diminue sensiblement ses risques d'infections par unité de temps ; et cette protection individuelle dépend du rapport à la moyenne, donc elle est d'autant plus importante qu'on se protège soi-même bien et que la moyenne ne le fait pas. C'est, si on veut, une forme d'immunité collective dynamique : l'immunité collective est maintenue sous la forme d'une certaine proportion de la population étant immunisée contre le pathogène, cette proportion reste constante dans le temps même si des gens ne cessent de perdre leur immunité et d'autres de la gagner par infection, ce rythme d'entrée et de sortie dépend de la durée moyenne d'immunité, mais on peut se protéger individuellement en s'arrangeant pour que ce soient d'autres gens qui soient infectés. Bref, on protégera mieux les personnes immunodéprimées en n'imposant pas le port du masque en général — même s'il vaut mieux le porter autour de ces personnes ! et qu'il vaut certainement mieux qu'elles-mêmes en portent un. Mais bon, les gens qui mettent en avant les personnes immunodéprimées parce que ça arrange leurs théories sur le covid n'aiment pas non plus qu'on parle d'immunité collective, donc elles vont certainement rejeter tout le raisonnement que je viens d'esquisser.)

Pour conclure, j'espère bien que ceci sera la dernière entrée de ce blog où je parlerai de covid (même si je ne m'interdis évidemment pas de l'évoquer à l'avenir, d'ailleurs je compte revenir sur la comparaison avec le sophisme des coûts irrécupérables, disons que je voudrais bien ne plus en faire le sujet central d'un billet) : il y avait une certaine cohérence dramatique à ce que je finisse ce cycle sur le récit de ma propre infection covid comme j'ai raconté tant d'autres de mes rhumes. (Et aussi que ça tombe pendant le deuxième confinementversaire.) Je pourrais peut-être faire la liste des erreurs d'analyse que j'ai commises pendant cette pandémie, mais je me contenterai de mentionner celle-ci : j'étais persuadé que l'obligation du port du masque serait maintenue pendant de très longues années (et ne serait jamais vraiment levée, juste finirait par être ignorée par tout le monde), je dois reconnaître que j'ai eu tort ; j'étais aussi persuadé que la fin de la pandémie ne serait pas claire, et en fait elle a été extrêmement précise : la pandémie de covid a pris fin très précisément le 24 février 2022 à 3 heures temps universel, parce que l'attention du monde s'est tout d'un coup portée sur autre chose.

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(lundi)

Surtout, ne parlons pas de l'élection présidentielle ! (Ils en ont parlé.)

Comme je le disais récemment sur Twitter, les résultats électoraux font toujours l'effet d'un choc même quand on sait qu'il est logiquement impossible qu'il en sorte quelque chose de bon. Il y a un effet psychologique à la révélation soit qu'on a attrapé la peste soit qu'on a attrapé le choléra, de même qu'il y a une violence psychologique inouïe à devoir choisir entre les deux (ou à choisir de ne pas choisir, mais en sachant on aura quand même l'un des deux), qu'on devrait logiquement ressentir dès que cette fatalité devient évidente, mais qui ne se concrétise que quand on est face à la révélation même. J'ai eu beau me dire je me fous de ces résultats, ils seront forcément un désastre, ça n'a pas marché.

Je ne suis pas du genre à crier tous pourris (et de toute façon la faute que je vois n'en est pas tant aux candidats qu'à une combinaison entre le mode de scrutin et surtout le modèle présidentiel, cf. ci-dessous), c'est bien la première fois que je ressens une aversion pareille pour tous les candidats, pourtant fort nombreux, qui se présentaient à cette élection : peste, choléra, fièvre typhoïde, cancer du pancréas… (est-ce que parmi tous les fils humoristiques du type candidats à la présidentielles as <truc> — où <truc> = projections cartographiques, trains, races de vaches, systèmes électriques, équations de la physique, éditeurs texte, etc. — personne n'en a fait un avec les maladies graves ? bon, y'a ça).

Alors certes, je ne m'attendais pas à trouver une personne candidate qui se prononce simultanément pour toutes sortes de choses que j'approuverais, comme : ⁃ une restauration de services publics forts, ⁃ la mise en place d'un revenu universel permettant de ne pas centrer la vie des individus autour du travail rémunéré, ⁃ un pacte écologique scientifique avec une place prépondérante donnée à l'énergie nucléaire (avec construction d'un maximum de nouvelles centrales) pour réduire les émissions de CO₂ et des taxes pigouviennes sur les pollueurs, ⁃ la relance d'une intégration européenne accrue, ⁃ le rejet explicite de tout nationalisme ou isolationnisme, ⁃ une stabilisation de la dette publique financée par une fiscalité progressive et redistributive, ⁃ des réformes constitutionnelles et organiques pour limiter les pouvoirs du président de la République, redonner le rôle de premier plan au parlement et la présidence du conseil des ministres au Premier ministre, mettre en place un scrutin plus représentatif à l'Assemblée nationale, (je n'ose même pas parler de réforme du Sénat,) et transformer le Conseil constitutionnel en cour de justice complètement séparée du pouvoir politique, ⁃ une protection claire du droit à manifester sans se heurter à la brutalité policière, ⁃ des moyens accrus donnés au Défenseur des Droits, ⁃ une politique judiciaire qui cherche vraiment à privilégier la réinsertion sur la punition, ⁃ une politique de santé publique qui condamne catégoriquement les errements répressifs lors de la pandémie de covid, ⁃ une réforme en profondeur du droit d'auteur pour mettre fin à ses excès, ⁃ la dépénalisation de l'usage de toutes les drogues récréatives et celle de la vente du cannabis, ⁃ des simplifications de procédures administratives (par exemple la suppression de cette idiotie qu'est le justificatif de domicile), ⁃ la suppression de toute mention du sexe des individus de l'état-civil, des papiers d'identité et de tout fichier de l'Administration, ⁃ le rejet clair de toute forme de service national obligatoire comme constituant une forme de servitude anachronique, ⁃ une revalorisation des métiers de l'enseignement et de la recherche, la fin de la recherche « compétitive », « darwinienne », et la possibilités de financements autrement que par seuls projets, ⁃ un grand plan de transparence de l'accès aux documents administratifs sous forme informatisée et en données ouvertes ⁃ et je veux bien cent balles et un mars aussi. Je me doute bien que plein de gens ne seront pas d'accord avec ça, et il est normal qu'aucun candidat ne le propose. (J'oublie sans doute plein de choses dans ma liste de toute façon. Par ailleurs, ce n'est pas la peine de me dire que ce que je liste est vague, irréalisable voire auto-contradictoire : si vous n'avez pas remarqué que les projets des candidats sont toujours vagues, irréalisables et auto-contradictoires, c'est que vous n'avez jamais lu un programme politique. Je précise cependant à toutes fins utiles que ceci n'est pas un programme et que je n'ai aucune intention de me présenter à quelque élection que ce soit.)

Bref, je n'en demandais pas tant, je sais bien que quand on vote il faut accepter d'avaler des grosses couleuvres, mais disons que ç'aurait été agréable qu'il y eût au moins une personne, parmi ces candidats, que je trouve susceptible de faire moins de mal que de bien, ou disons, moins de mal qu'une théière, — la théière étant quelque chose à qui on ne craint pas trop d'accorder les pouvoirs démesurément dangereux du président de la République française. J'ai quand même voté pour quelqu'un (peut-être du niveau « tuberculose » dans les maladies graves ?) parce que voter blanc ne permet pas d'avoir une théière présidente, mais c'est tout de même affligeant, et je crois que je ne suis pas loin d'être le seul affligé, que la moins pire option pour le second tour soit le mec qui il y a deux ans a fait fermer les forêts et fait signer des papiers débiles à 70M de personnes pour mettre le nez dehors, pour une infection respiratoire(!).

Il serait bien sûr bon que les électeurs français se rappellent qu'ils peuvent limiter le pouvoir de nuisance de la personne élue à la présidentielle en lui donnant une assemblée politiquement opposée, ce qui rapprocherait un peu l'Élysée du niveau théière, et donnerait aux Français la satisfaction d'avoir rembarré non pas onze mais douze des douze candidats à la présidentielle. Ce n'est pas idéal, ça reste plus dangereux qu'une théière (par exemple parce que le général De Gaulle a par inadvertance égaré une arme atomique à l'article 16 de la Constitution, qui dit le président de la République peut, à tout moment et sans rendre de compte à personne, sur une décision qui ne revient qu'à lui et qui n'est susceptible d'aucun recours, transformer la France en dictature : sympa ; au moins, un parlement hostile pourrait tenter une procédure de destitution), mais ce serait déjà quelque chose. Malheureusement, je ne crois pas que les Français aient bien compris qu'ils ont le droit de voter différemment aux législatives qu'à la présidentielle, donc ça reste sans doute un espoir naïf de ma part.

Le problème des dangers du pouvoir n'est pas neuf, bien sûr. Ce n'est pas difficile à comprendre : être président, c'est un boulot horrible, où on n'a pas une minute pour soi, où on doit sans arrêt gérer les merdes, où tout le monde vous demande de tout faire au sujet de tout, et où tout le monde finit par vous détester, où on est obligé de rencontrer plein de gens chiants ou cons ou meurtriers et de faire semblant de les trouver intéressants, intelligents et gentils, et où on passe des années sans dormir une seule nuit correcte. Pour vouloir un tel boulot, il faut être un dangereux psychopathe tellement obsédé par le pouvoir et la grandeur de soi qu'on juge que le hochet suprême de la présidence compense tous ces inconvénients. De là résulte le fait qu'aucune personne qui a envie de devenir président ne devrait être autorisée à approcher à moins de 100km du bouton nucléaire ou d'aucun des autres pouvoirs qui vont avec le hochet :

To summarize: it is a well known fact, that those people who most want to rule people are, ipso facto, those least suited to do it. To summarize the summary: anyone who is capable of getting themselves made President should on no account be allowed to do the job. To summarize the summary of the summary: people are a problem.

― Douglas Adams, The Restaurant at the End of the Universe (chap. 28)

Ça doit déjà être dans la République de Platon, sauf que Platon n'écrit sans doute pas dangereux psychopathe, il écrit plutôt en effet Socrates tu as raison il a certainement toutes les qualités d'un chien ou quelque chose de chiant comme ça. Et surtout, Platon est super méga hypocrite parce qu'après avoir expliqué qu'il ne faut pas donner le pouvoir aux gens qui veulent le pouvoir, il explique qu'il faut le donner aux philosophes, comme lui qui vient de nous exposer plein d'idées hyper dangereuses sur ce que les philosophes feraient avec le pouvoir ou sur l'éducation des gosses, alors bon, paille poutre tout ça.

Et de fait, quand on regarde l'ensemble des anciens présidents français ou même des gens qui ont été des candidats crédibles, il n'y en a pas des masses dont je n'ai pas l'impression qu'ils soient humainement infects et dangereusement obsédés par le pouvoir. (Indépendamment du fond de leurs idées et de leurs autres défauts pas difficiles à trouver, François Hollande et Alain Juppé sont peut-être de ceux-là.)

Presque n'importe quelle mesure qui conduirait à dépersonnaliser le pouvoir politique serait bienvenue dans la situation absolument pourrie où nous a laissé De Gaulle avec son obsession du pouvoir personnel : qu'il s'agisse d'un régime parlementaire, d'une présidence collégiale ou tournante… n'importe quoi qui limiterait les pouvoirs de nuisance accordés aux dangereux psychopathes qui se font élire, ou l'attrait du poste pour les dangereux psychopathe, mais aussi son caractère pénible pour les non psychopathes (si le pouvoir est réparti entre plus de gens, il est à la fois moins attirant pour les avides de pouvoir mais aussi plus attirant pour les personnes qui veulent simplement servir leur pays et pour qui le stress de trop de responsabilités, ou l'impossibilité de dormir correctement pendant cinq ans, est un repoussoir).

À titre d'exemple, un changement minimal sur la constitution française, qui serait déjà un immense progrès, consisterait à élire tous les cinq ans non pas une personne, mais un collège de cinq personnes (en bloc, selon la même procédure qu'on élit une personne actuellement — pas que j'aime cette procédure, mais je veux évoquer un changement minimal), qui ensuite exercerait le pouvoir chacune pour un an, dans un ordre tiré au sort après l'élection (et qui pourraient aussi servir de suppléants en cas de décès ou d'incapacité temporaire de la personne titulaire) : cela rendrait la charge moins attirante pour les non psychopathes, plus supportable pour les non psychopathes, et cela éviterait que les campagnes se concentrent autour du charisme personnel de la personne à leur centre.

Mais comme le pouvoir de faire un tel changement repose essentiellement dans les mains des dangereux psychopathes contre lesquels il servirait à nous protéger, autant dire que ça n'arrivera pas.

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(jeudi)

Quelques réflexions à 1 femtozorkmid sur les transports

Méta : Bon, je me retrouve encore une fois à menacer de finir le mois sans avoir écrit une entrée dans ce blog, ce qui ferait peut-être bugguer mon moteur de blog (sans doute pas, mais je pense que ça lui fera générer une page avec juste le chapeau et le pied de page, et rien entre les deux, et je ne veux pas ça). Le problème est, comme d'habitude, que j'avais commencé à écrire plusieurs entrées de maths que j'ai à chaque fois suspendues pour en écrire une autre, et que j'ai donc empilé les textes commencés et que j'ai un peu la flemme de reprendre. (En plus, j'ai pas mal de cours en ce moment, et quand je n'ai pas cours j'ai plus envie d'en profiter pour me balader plutôt qu'écrire dans ce blog.) Mais comme je veux quand même écrire quelque chose ici et qu'il est hors de question que je reparle de covid et que je ne vais pas non plus parler de l'Ukraine parce que je ne suis pas spécialiste de Tout malgré les apparences, je vais dire quelques mots sur un sujet propre à apporter la paix et la quiétude, à savoir : les transports.

Just kidding. Je ne comprends pas vraiment pourquoi, mais s'il y a un sujet quasiment aussi explosif que la politique — par exemple sur les réseaux sociaux — c'est bien ce qui touche aux transports. Dans doute parce que, que ce soit sur la route ou dans la foule des transports en commun aux heures de pointe, nous avons une occasion unique d'être en situation conflictuelle avec un grand nombre d'autres personnes et donc de les rendre responsables de notre malheur alors que nous sommes plutôt tous ensemble dans la même merde. Il n'y a pas de meilleur moyen de devenir misanthrope ou malthusien ou de se convaincre du fait que l'enfer c'est les autres qui veulent faire le même chemin que d'essayer d'aller de A à B au même moment que des milliers d'autres.

Bizarrement, cette situation, qui devrait conduire à vouloir diversifier autant que possible les modes de transport, a plutôt l'effet inverse. Je veux dire que même les personnes les plus intelligentes ont tendance à tomber dans la mentalité les moyens de transport que j'utilise sont bien et sont indispensables, tous les autres sont inutiles, dangereux, polluants, coûteux ou idiots (à laquelle il faut souvent ajouter et pour les moyens que j'utilise, moi je sais bien m'en servir, le problème vient toujours des autres). Alors que dans la réalité, tous les moyens de transport sont très bien, et d'ailleurs je les utilise tous, sauf évidemment les scooters qui sont la pire engeance inutile, dangereuse, polluante, coûteuse et idiote. 😉

Quelque part, là, il faut que je sorte la blague de la personne qui roule sur l'autoroute en écoutant la radio et entend un flash info spécial avertissant qu'il y a une voiture sur cette autoroute qui roule à contresens. Elle s'exclame : Comment ça, une voiture ? Elles sont toutes à contresens !

Un peu plus sérieusement, il y a évidemment toutes sortes de questions qui interagissent de façon complexe et souvent contradictoire quand il s'agit d'évaluer les modes de transports : le coût individuel, le coût de maintenance des infrastructures, le temps de parcours, la possibilité d'utiliser ce temps pour autre chose (lire, travailler…), la fréquence de disponibilité, la prévisibilité du temps de parcours, la fiabilité, la congestion, les conflits avec les autres usagers, la sécurité pour l'usager, la sécurité pour les tiers, les nuisances et autres externalités pour les tiers (à commencer par la pollution, qui prend elle-même plusieurs dimensions : émissions de CO₂, émissions de particules fines, autres émissions comme l'ozone ou les oxydes d'azote, pollution à la production du véhicule, pollution sonore et lumineuse voire d'autres formes comme les détritus abandonnés), le stress engendré, le confort, le statut social associé au mode de transport, le respect des règles (comme le code de la route), les enjeux sociétaux (voire, moraux) à décider de privilégier tel ou tel mode, ou que sais-je encore. La pandémie nous a fait découvrir de nouvelles dimensions, comme le risque de contaminations ou l'inconfort de devoir porter un masque (qui ont certainement joué sur le report de modes de transport vers d'autres). Les grèves nous rappellent la question sociale délicate de savoir si les transports en commun sont un service essentiel dont on devrait exiger un service minimum. Chacun a sa petite idée sur tout ça, non seulement sur ces différentes dimensions, mais aussi sur leur importance relative. Je ne prétends certainement pas évoquer toutes ces questions, juste ranter sur quelques idées qui me passent par la tête. Mais ce qui est fascinant, c'est à quel point on peut être méprisant des arbitrages des autres (même si évidemment l'accusation d'ignorer les externalités de ses choix est légitime a priori).

Manifestement, si quelqu'un choisit de traverser l'Île-de-France en voiture, quitte à passer des heures dans les embouteillages (et peut-être à payer le prix de plus en plus élevé des carburants fossiles), plutôt que de prendre les transports en commun, ce n'est pas que cette personne ignore l'existence des transports en commun. L'explication la plus simple est peut-être simplement que le temps de trajet en transports en commun est beaucoup plus long : en fait, il est assez déprimant de constater à quel point il est difficile de trouver des trajets où les transports en commun soient meilleurs à la fois que la voiture et que le vélo : à Paris intra muros le vélo est presque toujours plus rapide que le métro, et en banlieue parisienne la voiture est presque toujours plus rapide que le RER, même quand on tient compte de la congestion sur les routes (disons la congestion normale aux heures de pointe). Pour donner un simple exemple, pour aller de chez moi à chez ma mère à Orsay (qui n'habite pourtant pas bien loin de l'arrêt du RER B alors que je suis moi-même sur une ligne de métro qui la croise), le mieux qu'on puisse faire en transports en commun est un poil en-dessous d'une heure, ce qui correspond en voiture à une situation de très gros bouchons en heure de pointe.

Je ne sais pas dans quelle mesure c'est possible de rêver une situation où les transports en commun seraient généralement concurrentiels en temps avec la voiture, mais on peut certainement rêver mieux. J'ai déjà raconté ici à quel point la qualité des transports vers mon bureau est nulle, entre un RER B à bout de souffle à force de sous-investissement chronique dans la maintenance, et un bus qui passe une fois tous les jamais à un arrêt très éloigné de là où passe le RER, qui est tout le temps archi-bondé, et qui dessert un nombre invraisemblable d'arrêts sur un trajet aussi tarabiscoté qu'interminable entre Massy-Palaiseau et mon école. Évidemment, il y a des endroits bien plus mal desservis en transports en commun, mais il fallait quand même une intelligence de génie pour décider de créer un pôle scientifique au milieu de nulle part sur cet endroit totalement inaccessible qu'est le plateau de Saclay — tellement grand et vide, d'ailleurs, que même les transports au sein du pôle scientifique du plateau de Saclay sont extrêmement problématiques si on n'a pas de voiture. (Je compte sur Émilia Robin, dont je fais au passage la pub du travail d'histoire de la région, pour nous expliquer comment on en est arrivé à une telle aberration.) Alors il est vrai qu'on nous promet l'arrivée pour Un Jour™ de la ligne de métro 18 du Grand Paris Express, qui ne doit pas être purement imaginaire parce que des travaux ont vraiment commencé (et contribuent leur part à ce que ce plateau soit un champ de boue permanent), sans doute que ce sera un progrès par rapport à cet épouvantable bus 91·06, mais le problème du RER et, ne l'oublions pas, de l'interconnexion entre le RER et le métro du futur, restera.

On a parfois l'impression qu'à défaut d'améliorer l'attractivité des transports en commun, la solution retenue a souvent été d'empirer à dessein celle de la voiture. L'approche me semble assez analogue à vouloir régler une pénurie de logements en taxant les loyers les plus élevés plutôt qu'en créant de nouveaux logements. Je pense notamment à l'attitude consistant à refuser de créer de nouvelles infrastructures routières (voire, appeler à en supprimer) au motif qu'elles seront de toute façon saturées : si elles saturent, c'est justement que des gens cherchent à s'en servir, donc qu'elles rendent un service, et qu'elles sont préférées aux alternatives, donc, toutes choses étant égales, c'est plutôt un argument pour continuer de même que la saturation des logements sociaux n'est pas un argument pour arrêter d'en construire. (En revanche, il faut bien séparer cet argument bidon de saturation de celui qui consiste à dire qu'à moyens constants on transporte plus de gens, ou on augmente leur satisfaction, en investissant dans autre chose que les infrastructures routières, ce qui est tout à fait recevable, et au moins plausible, je n'ai pas d'avis bien arrêté sur le fond.)

Ce qui est sûr, c'est que les transports sont une galère pour essentiellement tout le monde, à part une poignée de privilégiés comme moi il y a quelques années qui ont la chance d'habiter à quelques minutes de leur lieu de travail ; et quand quelqu'un prétend avoir la solution aux problèmes, c'est généralement le signe que ce quelqu'un fait partie de ces privilégiés des transports qui devraient plutôt se taire. La mentalité que je trouve détestable, en tout cas, est celle qui consiste à rendre responsables les autres galériens (notamment pour leur choix de mode de transport) au lieu de pointer du doigt les problèmes structuraux comme le manque d'investissement dans les transports en commun.

Cette mentalité a tôt fait de nous transformer en défenseurs chacun de notre mode de transport principal, perçu comme le seul valable. Voyez notamment la manière dont des cyclistes se convainquent facilement que tout le monde pourrait, donc devrait, faire ses déplacements à vélo (ignorant le fait que tout le monde n'a pas le privilège de travailler à distance cyclable de son domicile, ou d'avoir la capacité physique pour effectuer un tel trajet à vélo). A contrario, voyez la mauvaise foi tout aussi déplorable avec laquelle certains se défendent en reprochant en retour aux cyclistes de ne pas respecter le Code de la route (ce qui, au demeurant, est souvent exact, mais cache le vrai problème, qui est que le Code de la route et l'infrastructure routière sont mal adaptés aux vélos).

Un exemple particulier qu'on peut mentionner est celui des véhicules utilitaires (camionnettes), qui ont indiscutablement tendance à avoir une conduite extrêmement dangereuse. Mais il me semble clair que dans la majorité des cas la responsabilité de cette conduite dangereuse incombe (au moins au sens moral, parce que je ne suis malheureusement pas convaincu que le droit suive) aux employeurs des chauffeurs-livreurs qui font subir à ceux-ci une pression indécente pour tenir un rythme de livraison qui n'est tout simplement pas tenable en respectant le Code de la route, ou même simplement le minimum nécessaire pour avoir une conduite pas trop dangereuse. Et à un niveau plus profond, la responsabilité est celle d'une société façon « Uber », qui veut tout se faire livrer et qui demande à ce que ce soit fait dans des délais déraisonnables. Mais ces causes plus profondes ne se voient pas si facilement : tout ce qu'on voit sur la route, c'est la camionnette qui conduit très dangereusement (roulant trop vite et agressivement, stationnant sur les bandes cyclables, etc.).

Un exemple assez représentatif de cette tribalisation du jugement sur les modes de transport est le déni dans lequel sont, je crois, beaucoup de cyclistes sur la parenté et proximité entre vélos et motos. (Et, pour arrêter une seconde mes blagues sur l'engeance que sont les scooters — même si les scooters sont une engeance — quand je dis motos ici je veux parler des deux-roues motorisées en général.) Ce que je veux dire, c'est que la loi et la réglementation ont créé (dans un article d'ailleurs invraisemblablement bordélique) des catégories tout à fait arbitraires cycles [à pédalage assisté], engin de déplacement personnel [motorisé], cyclomoteurs et motocyclettes, auxquelles viennent d'ailleurs de s'ajouter tout récemment encore une catégorie incompréhensible, les cyclomobiles légers, parce que la loi a besoin de catégories précises, mais c'est un signe de tribalisme de récupérer ces catégories techniques pour en faire un jugement, comme s'il y avait une différence fondamentale entre les gentils qui roulent à vélo et les méchants qui roulent à moto. Dans les faits, entre une mobylette électrique et un vélo à assistance électrique, la limite est juste un trait arbitrairement placé par la plume du règlement. (On peut bien sûr prétendre faire une distinction sur une base écologique, mais voilà, il y a des motos électriques et il me semble qu'il n'est pas interdit — même si ça doit être rare depuis les vieux vélos SoleX — de faire un vélo à assistance fournie par un moteur à combustion interne.)

Dans les faits, s'il y a évidemment une grande différence entre la sociologie de leurs usagers (conducteurs de vélos, scooters et motos étant bien distincts), la plupart des enjeux de conduite des véhicules eux-mêmes sont essentiellement les mêmes, entre un vélo et une moto en ville. Surtout dans une ville comme Paris limitée à 30km/h et où on n'atteint de toute façon essentiellement jamais cette vitesse (en clair, la vitesse atteinte par un véhicule ou sa capacité à démarrer rapidement aux feux verts ne dépend pas tellement de la puissance du véhicule que de la volonté de la personne qui le conduit à rester en sécurité et à respecter le Code de la route : toute personne qui ne roule pas comme un cinglé se fera régulièrement dépasser, et même agressivement dépasser, par des gens qui le font, ce qui, pour tous les deux-roues, peut être dangereux). Les situations dangereuses à vélo et à moto en ville sont presque exactement les mêmes : l'équilibre général du véhicule, le risque de ne pas être vu par les autres usagers (notamment les utilitaires et les bus), la tentation de se faufiler entre les voitures ou de doubler par la droite, le danger de se faire serrer avec une marge de sécurité insuffisante, ou d'être happé par un véhicule qui tourne sans avoir contrôlé son angle mort. Les motards auront souvent un équipement de protection plus important que les cyclistes (déjà ils ont l'obligation de porter un casque et des gants), mais je ne suis pas persuadé qu'il soit tellement utile contre les risques en ville : c'est plutôt les équipements comme rétroviseurs, klaxon, clignotants qui peuvent assurer une meilleure sécurité, mais rien n'interdit d'en avoir sur un vélo, et de fait, certains en ont. On peut bien sûr prétendre que les motos ont un potentiel d'être plus dangereuses pour les autres usagers que les vélos n'ont pas dans la même mesure, mais ce serait une assez curieuse approche de la sécurité routière que d'ignorer les problèmes de sécurité des types d'usagers qui peuvent en causer à d'autres. (Et je ne parle pas de l'idée de moins s'intéresser à la sécurité des véhicules plus polluants sous prétexte qu'ils sont plus polluants : la sécurité n'est pas censée être une récompense pour bons comportements, et de toute façon il n'est pas terriblement clair selon quels critères une moto électrique serait plus polluante qu'un vélo électrique.)

Je ne dis pas tout ça pour défendre l'idée que les motos aient le droit de rouler sur les pistes cyclables (mais il faut être conscient que c'est une décision assez arbitraire), encore moins le droit de passer aux feux rouges. En revanche, un exemple d'une question qui mérite d'être débattue est celle des sas aux feux : si ceux-ci sont utiles pour la sécurité des cyclistes, ils seraient utiles pour exactement les mêmes raisons (évité d'être pris dans un angle mort ou happé en tournant) aux deux-roues motorisés. Pour quelle raison y a-t-il des sas cyclistes et pas des sas deux-roues ? (Si les cyclistes ne veulent pas être mis en danger par les 2RM, on peut tout à fait imaginer avoir les deux sas, l'un après l'autre, dans l'ordre ou selon la disposition qui assurera le plus de sécurité aux cyclistes : outre que ça ne peut pas leur nuire, ça peut éventuellement éviter que des deux-roues motorisés pensent de bonne foi avoir le droit d'utiliser le sas vélo si des pictogrammes clairs indiquent séparément un sas vélo et un sas 2RM. Et ça ne gênerait vraiment personne de reculer de quelques mètres la ligne d'effet d'un feu pour les véhicules à quatre roues ou plus.) Il me semble que la seule raison est idéologique.

Et ce qui est intéressant à ce sujet, c'est que des cyclistes enjoignent souvent, et ils ont raison, aux automobilistes qui ne se rendent pas compte des problèmes qu'ils rencontrent, notamment les problèmes de sécurité, de rouler un peu à vélo en ville : on peut leur retourner le conseil de rouler un peu à 2RM (ne serait-ce qu'avec un scooter électrique en libre service qui se conduit « sans permis ») pour voir s'ils se sentent tellement plus en sécurité. (Personnellement, j'ai la chance de n'avoir qu'un tout petit bout de trajet à faire en ville avant de rejoindre l'autoroute, mais les quelques fois où je dois amener la moto à la concession suffisent à me convaincre que ce n'est vraiment pas drôle, et je préfère largement prendre le vélo, que je n'aime pourtant vraiment pas, ou le métro, malgré son inefficacité en temps, pour faire des trajets à Paris.)

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(vendredi)

Les carrières de Feularde, ou comment se perdre en forêt

J'ai raconté plusieurs fois sur ce blog (en commençant ici, mais de façon plus analytique ici) que mon poussinet et moi aimions nous balader le week-end, généralement en forêt : autrefois (jusqu'en 2018) nous marchions plutôt dans Paris, nous avons commencé à avoir l'impression d'y avoir tout vu, et lorsque j'ai passé le permis (voiture) et que le poussinet a acheté la tuture, nous avons entrepris de visiter les parcs et jardins de l'Île-de-France (ou un peu au-delà), puis nous avons dévié sur les forêts.

Maintenant, c'est assez systématique : le samedi ou le dimanche, souvent les deux, après le déjeuner/brunch, et selon l'heure et la météo, nous partons dans un coin que nous n'avons pas encore vu (ou pas encore trop vu). Depuis octobre 2019 (moment où j'ai commencé à enregistrer quasi systématiquement une trace GPS de mes déplacements : cartes ici), soit en 124 semaines, nous en sommes à 163 balades, totalisant 977km en 221h, soit une longueur moyenne remarquablement proche de 6km par balade, et une vitesse de marche très constante autour de 4.5km/h (pauses-pipi comprises, et il y en a beaucoup ; c'est de la flânerie tranquille, pas de la marche forcée).

Bref, je ne vais pas raconter chacune de nos balades, parce que ça deviendrait vite très ennuyeux. Il faudrait peut-être que je trouve moyen d'écrire un guide, mais reste à savoir comment le présenter, comment le structurer et comment le diffuser. (Et puis, même si j'ai une mémoire assez correcte, il faut admettre qu'à force je commence à les mélanger un peu dans ma tête.)

Personnellement, ce que je voudrais, moi, c'est une carte un peu précise des forêts d'Île-de-France, parce que même en combinant les données d'OpenStreetMap et de Géoportail (qui reflète les cartes IGN de différentes sortes), ce n'est pas toujours terrible, l'exemple dont je parle ci-dessous l'illustre. Déjà, il n'est même pas évident de savoir, quand on regarde les cartes, si une forêt est effectivement ouverte au public, ou quel est son statut (domaniale, régionale, départementale, communale, privée : cf. ce fil Twitter) ; le fait qu'il y ait des chemins indiqués sur OpenStreetMap est un indice qu'on peut s'y balader, mais ce n'est qu'un indice. Savoir pour un endroit donné le type de sol (important pour savoir si ce sera boueux ou pas), le type de chemin (les cartes montrent très mal la différence entre un axe bien tracé et un petit sentier qu'on discerne à peine entre les broussailles), et le type de végétation, ce serait vraiment bien. Je suppose que l'ONF a dans ses cartons une carte détaillée de chacune des forêts qu'elle gère avec la numérotation des parcelles et la typologie de celles-ci, mais si elle l'a, elle ne la communique pas au public ni en ligne ni via l'IGN, c'est un peu irritant. Idem pour les agences des espaces verts des collectivité territoriales. Je commence à bien connaître les types de terrains qu'on peut rencontrer (les zones peuplées de chênes, de châtaigniers, de hêtres, de bouleaux, de pins, les sols couverts de fougères-aigles — qui semblent bien aimer les chênes et les pins, mais moins les châtaigniers —, les mousses, les bruyères, etc.), mais je ne sais pas je les trouverai, parce que chaque massif forestier a une assez grande variété (voir ce fil Twitter pour quelques exemples rencontrés au cours d'une seule balade dans la forêt de Rambouillet). Parfois j'ai des surprises ! Par exemple, il y a deux semaines, nous sommes allés du côté du bois de Rochefort (ici sur OpenStreetMap, ici sur Géoportail), je m'attendais plutôt à voir des chênes à l'infini (c'est le plus courant dans le massif de Rambouillet), et en fait nous avons trouvé un sol sablonneux qui évoquait Fontainebleau, des petits sentiers à travers des conifères peu hauts et denses avec de la mousse dessous (j'aime beaucoup ce type de terrain) et aussi de la lande sans arbre avec de la bruyère à perte de vue (et de très jolis panoramas ; je recommande vivement cet endroit). Ça pouvait peut-être se deviner à partir de la vue aérienne, mais je ne sais pas bien décoder ces vues. (Bon, OK, sur cet exemple précis, j'aurais pu googler bois de Rochefort et tomber là-dessus, mais en général googler le nom d'un bois donne peu d'information, et il n'est même souvent pas très clair ce qu'il est, d'ailleurs.) En tout état de cause, nous devons faire avec les cartes que nous avons.

Comment choisissons-nous l'endroit où nous allons ?, me demande-t-on. Pas de façon très intelligente. Parfois le poussinet pointe du doigt me dit tu as décidé où on va ? et je bredouille un truc ; parfois il pointe du doigt un endroit vaguement vert au hasard sur la carte et demande il y a quoi, là ? on a déjà vu ? et si je ne trouve pas rapidement une bonne raison pour ne pas y aller, il dit bon ben on va voir !. Parfois on fait un peu plus d'efforts, en partant de la carte des endroits où nous nous sommes déjà baladés, et en cherchant les endroits marqués comme forêt et où il semble y avoir un nombre raisonnable de sentiers qui passent sur OpenStreetMap et/ou Géoportail (ce qui suggère, quoique pas de façon infaillible, que c'est ouvert au public). Si le temps est propice à la boue, notamment en hiver ou après qu'il a plu beaucoup, nous cherchons plutôt les endroits au sol sablonneux (du genre Fontainebleau) et nous évitons les endroits où il y a des petits lacs ou des rivières ou des zones marquées comme des marais ; mais parfois nous oublions ces précautions.

, le poussinet m'a fait remarquer que nous allions rarement marcher dans le Vexin. De fait, même si j'aime énormément les paysages du Vexin et que j'y suis souvent passé lors de mes balades à moto, ou avec mon poussinet en voiture (cf. ici, et [#]), nous n'y avons très peu fait de balades à pied, parce qu'il n'y a pas de grande forêt clairement marquée, à part un tout petit peu autour de l'arboretum de la Roche-Guyon (que je recommande au passage), et parce que la route est un peu longue depuis chez nous. Bref, le poussinet a posé son doigt sur une tâche verte dans le Vexin et a proposé que nous allions là. (Il m'a d'ailleurs aussi fait conduire, ce qui m'a stressé.)

[#] Je me rends d'ailleurs compte en recherchant ces liens je n'ai jamais parlé de Lyons-la-Forêt (Eure), qui est pourtant un village magnifique (bien connu des motards, d'ailleurs : avec la Roche-Guyon et les Andelys il fait partie des incontournables lieux de rendez-vous du Vexin), avec un restaurant étoilé au Michelin, et à proximité duquel village il y a un joli arboretum (à ne pas confondre avec celui de la Roche-Guyon dont je parle ci-dessus).

Le bois en question s'appelle le bois de Galluis (ici sur OpenStreetMap, ici sur Géoportail), entre Frémainville (Val d'Oise) et Lainville-en-Vexin (Yvelines). Enfin, je crois : il y a plusieurs noms sur la carte IGN : bois des Moque-Panier, bois des Chaumarets, bois de Galluis, bois de Guéry, bois à Monsieur, ce qu'ils recouvrent n'étant pas clair. La limite administrative entre les départements du Val d'Oise et des Yvelines passe au milieu, ce qui n'est pas sans rapport avec le schmilblick. Il y a aussi cette carte destinée au public et dressée par l'agence des espaces verts de la région Île-de-France qui désigne une partie de cette forêt comme forêt régionale de Galluis (forêt régionale voulant justement dire que c'est la région qui en est propriétaire et/ou gestionnaire), mais pas la partie au nord-ouest qui s'appelle bois de Galluis sur la carte IGN. Bref, je ne sais pas ce qui est quoi.

Nous sommes partis de l'extrémité est de ce bois, au niveau de Frémainville où nous nous étions garés, et nous avons marché vers l'ouest (itinéraire précis ici) en suivant ce qui correspond à la limite nord de la forêt régionale si j'en crois la carte de l'AEV d'Île-de-France que je viens de lier. Jusqu'à ce stade, le terrain était globalement assez peu boueux, en fait, et les chemins plutôt bien tracés. Les difficultés se sont posées quand nous avons commencé à nous aventurer dans le coin qui est étiqueté carrières de Feularde et bois de Guéry sur le plan de l'IGN (sur le plan de l'AEV de l'Île-de-France, c'est d'ailleurs écrit Feulardes avec ‘s’, je suppose que c'est une typo).

J'aurais dû me méfier parce qu'il y a quelques petits lacs représentés sur la carte : mais en fait, ce ne sont pas juste quelques petits lacs, c'est un véritable labyrinthe. Presque un marais : je ne pensais pas que c'était possible de tomber sur un marais en hauteur (comme on le voit sur le tracé d'itinéraire et la carte IGN du lien précédent, c'est bien en montant qu'on tombe sur cet endroit), mais c'est bien à ça que ça ressemble. Enfin, le terme de marais n'est sans doute pas le bon, mais les photos que j'ai mises sur Twitter doivent donner une idée de la chose : sur un terrain probablement argileux, et rendu tout boueux par les pluies des jours précédents, il s'est créé un nombre impressionnant de plans d'eau de différentes tailles entre des petits lacs, des mares, ou de simples flaques d'eau plus ou moins larges, épousant parfois la forme d'un chemin préexistant pour devenir une rivière (stagnante). La situation était encore empirée par le fait que des engins, probablement des engins d'exploitation forestière, mais peut-être aussi des quads et des motocross, étaient passés par là, avaient rendu le sol encore plus boueux, avaient creusé des traces dans lesquelles l'eau avait fait son lit, et même aux endroits restés secs avaient créé des fausses pistes dans toutes les directions.

D'un côté je dois reconnaître que ce paysage avait une certaine beauté. (Nous avons aussi vu passer un groupe de sangliers que nous avions peut-être dérangés — je n'en avais jamais vu « en vrai » en forêt -, et, plus tard, un chevreuil.) D'un autre côté, c'était assez angoissant et hostile.

Cela peut sembler étonnant qu'on puisse se perdre alors qu'on dispose d'un smartphone qui a accès à la fois à un récepteur GPS(+Glonass+Beidou) précis de quelques mètres, et qui enregistre la trace toutes les quelques secondes, et à toutes les cartes du monde (au moins OpenStreetMap préchargé sur le téléphone, et la carte IGN via Géoportail puisque le réseau GSM passait bien), pourtant, nous étions perdus au moins au sens où nous ne savions pas du tout par où aller. Je cherchais des chemins marqués sur l'une ou l'autre carte qui n'existaient pas dans la réalité, alors que la réalité était constituée de pistes laissées par des engins d'exploitation qui parfois bifurquaient, parfois disparaissaient un peu mystérieusement, parfois étaient rendues infranchissables par une flaque en occupant toute la largeur (tandis que les bords étaient gardés par une végétation impénétrable).

Pourquoi ne pas simplement revenir sur nos pas ? (Comme j'avais enregistré la trace GPS, c'était une possibilité, même si ce n'était pas complètement évident non plus, parce que, dans ce dédale, la précision du GPS et de l'enregistrement atteignait un peu ses limites : à un moment nous n'arrivions plus à retrouver par quel côté nous avions contourné une flaque en traversant les broussailles qui l'entouraient.) Le problème est que le poussinet est têtu : il déteste renoncer ou rebrousser chemin. Nous nous sommes engueulés devant une flaque qu'il voulait absolument franchir (alors qu'elle était exactement aussi large que l'espace entre des buissons de ronces des deux côtés), il prétendait que ça irait forcément mieux après, moi je disais qu'il n'y avait aucune raison de croire ça, que même si on y arrivait on risquait de devoir le refaire à l'envers, et qu'il valait mieux revenir au moins un peu sur nos pas et chercher un itinéraire moins merdique. Sur ce point précis, il a fini par céder, mais nous avons quand même continué dans ce terrain, jusqu'à arriver dans la partie étiquetée bois de Guéry sur la carte IGN, qui était encore plus boueuse mais au moins il n'y avait plus de petites mares infranchissables et les chemins étaient mieux discernables. (Je me demande si ce bout de terrain plus boueux mais moins aqueux n'était pas une sorte de piste de motocross, d'enduro, ou de quad : les traces semblaient différentes de celles des engins d'exploitation un peu avant, et il y avait des panneaux qui suggéraient qu'ils étaient peut-être là pour guider de tels engins en une sorte de circuit.) Je n'ai aucune idée de si nous étions encore dans des bois publics à ce stade (nous n'étions pas dans la forêt régionale, en tout cas).

Bon, nous avons fini par nous tirer de ce bourbier, et par revenir à la voiture avant la nuit tombée, et sans dommage particulier (aucun de nous n'était tombé dans une mare, ni n'y avait fait tomber son téléphone), juste des chaussures et le bas du pantalon tellement crottés de boue que ça a été un peu pénible à nettoyer.

Mais ce qui m'intéresse n'est pas tant de raconter cette micro-aventure que de m'étonner qu'en 2022 ce soit encore si difficile de trouver en ligne des informations sur le terrain. Je me disais qu'il y aurait bien quelque chose sur le web qui parlerait de ces carrières de Feularde, de leur histoire, leur géologie, la propriété actuelle du terrain, l'exploitation qui en est faite de nos jours, quoi que ce soit du genre. Mais rien : juste une mention sur la carte et dans le PLU d'Avernes, et, ce que je trouve de plus précis, une maigre mention dans ce rapport (accompagnant le PLU de Frémainville) à travers une unique phrase : Le massif du Vexin présente de nombreuses étendues d'eau naturelles, issues de sources, ou artificielles (les carrières de Feularde). (OK, donc les petits lacs ne sont pas naturels, quelque part je m'en étais douté à travers l'usage du mot carrières.) Mais carrières de quoi[#2] ? Exploitées quand et par qui ? Et appartenant maintenant à qui ? Je n'en sais rien. Je ne trouve même pas d'explication autour de ce que je soupçonnais, un peu plus loin d'être un circuit de motocross / enduro ou quad (alors que si ce circuit est officiel, on peut imaginer que des gens en parlent quelque part en ligne). C'est tout de même surprenant : je ne dois pas être le seul à m'être baladé dans cette forêt, à être tombé sur cet endroit, à avoir été intrigué par son hydrographie, il y a les gens qui habitent le coin qui doivent en savoir quelque chose, pourtant je suis apparemment le seul à laisser une trace du nom en ligne. (J'ai aussi cherché sur Gallica, sans plus de succès.)

[#2] Les carrières que je connais bien de la vallée de Chevreuse sont des carrières de grès (par exemple celle qui est juste à côté de mon bureau, parc Eugène Chanlon à la limite entre Orsay et Palaiseau, cf. cette page). Là il doit s'agit d'autre chose, parce que de mon regard pas du tout spécialiste le terrain a l'air complètement différent. (Géoportail a une carte géologique mais je ne sais absolument pas la lire et il n'y a pas de légende donc elle ne m'avance pas.) J'ai l'impression qu'il s'agit d'argile, mais ça ne colle pas trop : les argilières, de ce que je comprends, deviennent des lacs raisonnablement grands quand on les abandonne, pas des petites mares éparses. Et puis c'est bizarre d'aller creuser à un endroit qui semble être une forêt depuis longtemps. Bref, je ne comprends rien à cette histoire.

Du coup, j'écris ce billet de blog pour qu'on trouve au moins quelque chose qui parle de l'endroit quand on cherche le nom dans Google. Après tout, peut-être que ça attirera les regards d'une personne qui en sait plus !

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(dimanche)

Comparaison entre deux motos (Honda CB-500F et Yamaha Tracer 9 GT)

J'ai en ce moment (et normalement ce n'est que temporaire) deux motos, puisque j'en acheté une Tracer 9 en octobre (fiche technique ici) après être passé au permis A complet, et que je n'ai pas encore revendu la CB-500F (fiche technique ici) que j'avais achetée après avoir obtenu le permis A2. J'ai fait quelques balades et surtout (vu que la météo ne se prête pas trop aux balades) pas mal d'allers-retours domicile-travail avec la nouvelle (le totaliseur en est à 1760km au moment où j'écris), mais je continue à faire rouler un minimum l'ancienne (16680km au totaliseur) au moins pour ne pas que la batterie se décharge. L'occasion de faire un point sur la différence de ressenti entre elles : outre la différence entre ces modèles précis (qui n'a probablement d'intérêt pour pas grand-monde), ce que je trouve frappant est combien on s'habitue vite à des petites choses qui se fixent dans la « mémoire musculaire ».

La première chose qui me frappe quand je reprends la CB-500F, c'est la différence de position de conduite. Pourtant, la différence de hauteur de selle n'est pas si grande (785mm pour la CB-500F contre 810mm pour la Tracer 9 avec la selle en position basse, si j'en crois les fiches techniques), donc je pense que c'est plutôt la différence de hauteur au guidon qui doit jouer (on est plus penché vers l'avant sur la CB-500F), et qui me donne l'impression de monter sur un vélo. La différence de poids (189kg pour la CB-500F contre 210kg pour la Tracer 9) doit aussi jouer dans cette impression, mais je crois que c'est surtout la hauteur qui l'explique : les 2.5cm de différence sur la selle ne sont peut-être pas beaucoup, mais le fait est que sur la CB-500F, à l'arrêt, je peux poser les deux bottes bien plat au sol, alors que sur la Tracer 9, je touche le sol, certes, mais mon appui n'est pas aussi ferme, et comme la moto est plus lourde je me sens dans un équilibre beaucoup moins stable.

Indiscutablement, la CB-500F est plus maniable. Si je devais faire des trajets en ville (mais justement je n'en fais pas, ou quasiment pas, juste pour aller à la concession), je préférerais celle-ci. (Enfin bon, à ce niveau-là, en fait, je préférerais une électrique équivalente 125cm³, ou un vrai vélo, en fait. Mais je digresse : de toute façon, en ville, je prends essentiellement le métro ou mes pieds.) La CB-500F est plus maniable, mais ce n'est pas pour autant que la Tracer 9 ne l'est pas : j'avais un peu peur que cet aspect soit gênant, mais je n'ai pas été embêté pour tourner un peu serré dans les situations de la vie courante. J'avais aussi peur que les 10cm de largeur de plus (ce qui n'est pas rien !) me dérangent pour faire de l'interfile, mais je n'ai pas vraiment remarqué.

La deuxième chose qui me frappe est quand je démarre le moteur, la différence de son. J'ai déjà dit que je ne comprenais vraiment pas les motards qui disent rechercher un « beau son », mais même en admettant que ce soit possible, je ne comprends pas les éloges qu'on a pu faire au sujet de la Tracer 9 ou des trois-cylindres en général, ou qu'on trouve que la CB-500F ou les bicylindres font un bruit de grille-pain ou de pétrolette (cf. ici). La CB-500F, comme elle est bicylindre, a, à régime moteur égal, un son plus grave d'une quinte par rapport au moteur trois-cylindres de la Tracer 9, et, tant qu'à faire, je préfère ça. Mais aussi, l'échappement de la Tracer 9 étant placé plus sous la selle qu'en arrière, la personne qui conduit l'entend bien plus fort : ça m'a fait craindre qu'elle soit beaucoup plus bruyante, en fait elle ne l'est pas du point de vue extérieur (d'après mon poussinet, et d'après ce que j'ai moi-même entendu quand le garagiste l'a allumée et fait rouler à côté de moi). Reste que je préfère quand même ce que j'entends quand je démarre la CB-500F.

La troisième chose qui me frappe quand je passe d'une moto à l'autre, c'est les commandes. Bien sûr, les deux moto ont l'embrayage à la main gauche, le sélecteur de vitesse au pied gauche, le frein avant à la main droite et le frein arrière au pied droit. Mais les commandes secondaires (clignotants, phare, klaxon, démarreur…) ne sont pas positionnées de la même manière, et c'est irritant. Honda a inversé la position des clignotants et du klaxon par rapport à toutes les autres moto : sur la CB-500F (de Honda, donc), le klaxon est immédiatement au niveau du pouce gauche, alors que les clignotants sont en-dessous ; tandis que sur la Tracer 9, comme sur la grande majorité des motos, les clignotants sont au niveau du pouce et le klaxon est en-dessous. Je ne sais pas qui a « raison » (suivre la convention est généralement bien, mais avoir le klaxon à un endroit très facile d'accès se défend aussi), mais le fait est que passer d'une moto à l'autre me fait klaxonner intempestivement plus d'une fois avant de retrouver mes marques ; et sur la Tracer 9 je n'ai toujours pas bien mémorisé l'emplacement du klaxon, ce qui n'est pas terrible en cas d'urgence. Yamaha a aussi fait des bizarreries avec le bouton des phares : là où la CB-500F, comme la plupart des autres motos je crois, a le bouton pour faire un appel de phares au niveau de l'index gauche derrière le guidon, la Tracer 9 a mis un truc qui ne sert absolument à rien (changer le mode qui va être modifié par les boutons de mode de conduite, un truc qu'on aura vraiment peu envie de faire autrement qu'à l'arrêt !) ; les appels de phare ont été mis à un endroit finalement plus logique, avec le réglage des phares eux-mêmes (dans un sens on met les feux de route de façon permanente, dans l'autre sens on les allume juste pour faire un signal lumineux), mais ça reste moins commode à accéder. On peut dire quelque chose de semblable pour le démarreur (Yamaha l'a unifié avec le coupe-circuit : dans un sens ça fait coupe-circuit, dans l'autre, ça fait démarreur), mais ce n'est pas très important, parce que ça ne sert qu'au départ. Bon, tout ça n'est sans doute qu'une question d'habitude, et comme j'ai fait environ dix fois plus de kilomètres sur la CB-500F que sur la Tracer 9 il est logique que je sois plus habitué à la disposition de la première.

Une autre chose est que les leviers d'embrayage et de frein avant sur ma CB-500F me donnent l'impression d'être assez approximativement fixés : ils ont un peu de jeu, et pas seulement dans leur plan de fonctionnement mais aussi perpendiculairement à lui. C'est sans doute normal (j'ai dû ne pas m'en rendre compte jusqu'à changer de moto), elle a été révisée tout récemment donc ce n'est probablement pas un défaut de la mienne spécifiquement, et ce n'est pas gênant en soi, mais ça donne une impression de mauvaise qualité (ça gigote un peu) par rapport à la Tracer 9 dont les leviers sont tout à fait fermes.

Après, il y a l'embrayage lui-même. On est extrêmement sensible à la manière dont l'embrayage réagit, et c'est domaine où la mémoire musculaire joue énormément. C'est sans doute le point sur lequel je suis le plus mécontent de la Tracer 9, et concrètement, je cale beaucoup trop souvent au démarrage. La CB-500F a un embrayage doux comme du beurre, c'est un véritable plaisir, le démarrage et les changements de vitesse se font tout en souplesse. Pour la Tracer 9, je ne suis pas vraiment mécontent pour les changements de vitesse (même si de toute façon j'utilise le plus souvent le quickshifter qui permet de passer d'une vitesse à l'autre sans débrayer, et c'est vrai que ça c'est agréable ; mais même si j'actionne l'embrayage, je n'ai pas de problème), par contre, pour démarrer, j'ai du mal, et j'ai tendance à caler.

Je ne sais pas si je sais décrire exactement quel est le problème. Le point de patinage ne me plaît pas, j'ai l'impression qu'il est trop loin du guidon (i.e., qu'il faut trop écarter les doigts pour l'atteindre, ce qui fait que j'ai moins de finesse dans le contrôle) ; mais ce n'est pas exactement ça non plus. De façon générale, quand on dit point de patinage, ce n'est pas un point, c'est une zone, entre le moment où les disques d'embrayage commencent à être entraînés par le moteur (le frottement apparaît) et le moment où les disques d'embrayage sont suffisamment serrés pour que couplage soit de facto rigide (on passe en régime de frottement statique). Sur la CB-500F, comme sur les rares voitures thermiques que j'ai eu l'occasion de conduire, j'ai l'impression que la réponse de l'embrayage est assez linéaire sur cette zone de patinage ; et concrètement, pour démarrer, on relâche tout doucement l'embrayage (en accélérant un peu) jusqu'à ce que le véhicule commence à avancer, après quoi on peut relâcher un peu plus vite jusqu'au bout. Sur la Tracer 9, l'impression que j'ai est qu'il n'y a pas tant une zone que deux points séparés : un premier point de patinage (je suppose que c'est le moment où le frottement apparaît) où la moto commence à avancer, mais si on relâche trop rapidement même une fois qu'elle avance, elle cale : il faut aller jusqu'à ce deuxième point (je suppose que c'est celui où les disques deviennent essentiellement rigides) et le traverser tout doucement lui aussi, sinon, on cale.

Autrement dit, je pense que je cale parce qu'une fois que la moto commence à avancer je relâche trop vite la fin de la course de l'embrayage, et donc je traverse trop vite ce point de fin de patinage. Le problème est que comme il est vraiment loin du guidon, mes doigts sont trop détendus pour avoir un contrôle assez précis dans cette fin de course.

J'ai essayé de détendre un peu le câble d'embrayage dans l'espoir d'augmenter la garde du levier et ainsi rapprocher le point de patinage du guidon, mais d'une part ça n'a pas vraiment changé les choses, d'autre part je me suis fait disputer lors de la révision des 1000km (on m'a dit que mon embrayage était normal et que je l'avais limite trop détendu et qu'en tout cas il ne fallait pas le détendre plus sous peine de risquer de ne plus embrayer à fond), du coup je suis revenu un peu en arrière. Le fait est que, quel que soit le réglage, je continue à caler beaucoup plus souvent avec la Tracer 9 qu'avec la CB-500F.

(La raison pour laquelle je ne me suis pas rendu compte du problème lorsque j'ai testé avec une moto de location est sans doute que la moto de location, j'ai cassé son levier d'embrayage le premier jour, du coup j'ai dû faire très attention pendant tout mon essai, en embrayant avec juste deux doigts. Et j'ai mis toute la difficulté sur le compte de ce levier cassé.)

Bon, la faute des calages n'est pas forcément uniquement du côté de l'embrayage : les moteurs trois-cylindres sont censés avoir moins de couple à bas régime que les bicylindres. D'un autre côté, la Tracer 9 a plus du double du couple maximal (et disponible à peu près à même régime : 93N·m à 7000tr/min contre 43N·m à 6500tr/min) et presque le double de la cylindrée de la CB-500F, ce qui devrait quand même suffire largement à compenser une faiblesse à bas régime. Bon, le couple dont il est question ici est le couple en sortie de moteur : mais si je multiplie par la démultiplication finale en premier rapport (12 pour la Tracer 9, 18 pour la CB-500F), le couple théorique à la roue reste encore 45% supérieur pour la Tracer 9 que pour la CB-500F. Bref, je ne sais pas vraiment, mais je doute que le moteur soit le problème.

Cette histoire de démultiplication m'amène à parler de la boîte de vitesse. Pour illustrer la différence entre les deux motos de ce point de vue-là, le mieux est que je reproduise ici le graphique ci-dessous que je me suis fait pour visualiser la situation, et qui représente, pour chacune des deux motos, et aussi pour la tuture du poussinet comme point de comparaison, les vitesses atteignables (en km/h) sous chaque rapport de la boîte de vitesse (un par ligne) :

[Graphique des vitesses de la Honda CB-500F sous différents rapports] [Graphique des vitesses de la Yamaha Tracer 9 GT sous différents rapports] [Graphique des vitesses de la Volkswagen Golf 4 sous différents rapports]

Quelques explications sur ce graphique.

D'abord, je l'ai calculé (cf. ce fil Twitter et celui qu'il cite) à partir du diamètre théorique des roues calculé d'après les dimensions des pneus, et des différents rapports de réduction entre le moteur et la roue (sur une moto il y a trois réductions successives : la réduction primaire, fixe, entre le moteur et l'embrayage, puis la réduction opérée par le rapport de la boîte de vitesse, et enfin la réduction secondaire, fixe aussi, effectuée par la chaîne de transmission secondaire entre le pignon de sortie de boîte et la couronne sur la roue arrière ; sur la Honda, le manuel donne tous ces rapports, si ce n'est que la réduction secondaire est incorrectement étiquetée réduction finale ; sur la Yamaha, le manuel donne les réductions de la boîte de vitesse, j'ai mesuré la réduction secondaire en observant ma chaîne, et pour ce qui est de la réduction primaire, j'ai fait l'hypothèse qu'elle était la même que celle annoncée pour la MT-09 sur laquelle la Tracer 9 est basée, à savoir 79/47, ce qui est plausible vu que le moteur est le même et que toutes sortes d'autres rapports sont aussi les mêmes, et que le résultat correspond au moins approximativement à mes observations sur le rapport entre vitesse et compte-tour). C'est un peu pénible que les constructeurs ne donnent pas systématiquement tous les rapports de réduction dans le manuel ainsi, d'ailleurs, que la courbe de couple.

Pour chaque véhicule et chaque rapport de la boîte de vitesse j'ai tracé une ligne horizontale montrant les vitesses atteignables sous ce rapport. Ces lignes sont donc (d'un rapport à l'autre pour une moto donnée) simplement proportionnelles (i.e., homothétiques) les unes aux autres, à ceci près que l'extrémité droite est tronquée à la vitesse maximale du véhicule. La ligne la plus fine (la plus longue) va, à gauche, de la vitesse du ralenti moteur (qui semble être de 1200tr/min sur les deux moto dans leur réglage d'usine) jusqu'à la ligne rouge (qui est de 8750tr/min pour la CB-500F et de 10600tr/min pour la Tracer 9), ou au maximum jusqu'à la vitesse maximale : cette ligne fine représente donc la plage maximale de vitesses possible (sans débrayer) sous le rapport en question ; la ligne plus épaisse et moins longue a pour extrémité droite le régime moteur réalisant l'optimum de couple indiqué dans la fiche technique (6500tr/min pour la CB-500F et de 7000tr/min pour la Tracer 9), et pour extrémité gauche la moitié de cette valeur (point choisi un peu arbitrairement pour suggérer le moment où l'essentiel du couple est disponible) : cette ligne épaisse représente donc la plage de vitesses sous le rapport en question où le couple est largement disponible ; enfin, le point épais au centre est placé au régime moitié de la ligne rouge (c'est le point auquel on conseille de se limiter pendant la période de rodage).

J'ai figuré par des lignes verticales pointillées les principales vitesses maximales autorisées en France (détails ici). Quand j'ai passé le permis voiture, on m'a donné comme consigne : normalement, de 0 à 20km/h, tu roules en premier rapport, de 20km/h à 40km/h, tu roules en deuxième, de 40km/h à 60km/h en troisième, de 60km/h à 80km/h en quatrième, et au-delà de 80km/h en cinquième (la voiture ne devait avoir que cinq rapports) ; et comme les limitations de vitesse sont des dizaines impaires, elles tombent pile au milieu des plages de ces rapports, donc dans les zones 30 tu seras en deuxième, en agglomération normale en troisième, sur les axes 70 en quatrième, et sur les voies rapides en cinquième.

Sur la CB-500F j'ai grosso modo suivi ces consignes, c'est-à-dire que je circule en zone 30 en 2e rapport, en agglomération en 3e, sur les axes 70 en 4e, sur les routes secondaires et axes 90 en 5e, et sur les voies rapides à 110 ou 130 en 6e. (J'ai d'ailleurs un peu tendance à choisir le rapport en fonction de la vitesse légalement autorisée et pas juste de la vitesse actuelle, de façon que si je vais trop vite le bruit du moteur me le rappelle.) Avec la tuture, mon poussinet m'a vite fait comprendre qu'il faut passer les rapports le plus tôt possible, et ne pas hésiter à rouler en 3e dans les zones 30, à 4e en agglomération, et en 6e sur n'importe quel axe rapide, bref, en gros un rapport plus loin que sur ma CB-500F. Sur la Tracer 9, c'est en gros le contraire : son 1er rapport est en gros équivalent au 2e de la CB-500F, et ainsi de suite en décalant de 1, sans même tenir compte du fait que le moteur peut monter à un régime bien plus élevé. Pour le rodage c'était donc facile : on m'a dit de rester en-dessous de la moitié du régime de la ligne rouge (donc du point épais sur mon dessin), passer les rapports tôt, comme j'en avais l'habitude, conduisait naturellement à ça ; mais on m'a aussi dit de chercher à atteindre de temps en temps cette limite et, au fur et à mesure que j'avançais au totaliseur, de monter le moteur de plus en plus haut dans les tours. Et là ça devient vraiment un problème, parce que, à moins de rouler en 2e sur les voies rapides (ce qui me pose un problème peut-être irrationnel), c'est vraiment difficile d'approcher la ligne rouge sur cette moto en restant à des vitesses légales !

Bon, à lire ce que je viens d'écrire, on pourrait penser que je ne suis pas content de mon nouvel achat : ce n'est pas le cas. Je suis, en vrac, très content du quickshifter, des suspensions, du confort de la selle (y compris pour le passager, même si nous n'avons encore que peu testé), de la position de conduite, des poignées chauffantes (bien pratiques en cette saison ! et qui se combinent bien avec des gants chauffants en position douce), du top-case et des sacoches latérales, de la bulle de protection (raisonnablement efficace contre le vent et le bruit qu'il engendre ; j'avais été déçu à ce sujet lors de l'essai avec la moto de location, mais finalement j'en suis satisfait), de la béquille centrale (alors que sur la CB-500F j'en ai fait poser une mais je ne m'en suis pas servi parce qu'elle est trop difficile à enclencher). Je n'ai pas eu beaucoup l'occasion d'utiliser le régulateur de vitesse, mais je pense qu'il sera appréciable pour un trajet un peu long sur autoroute. En attendant, je trouve la poignée des gaz agréable dans sa réaction, j'arrive assez bien à maintenir une vitesse assez constante quand je veux, ce qui n'était pas si facile avec la CB-500F. Et même si j'en ai rarement besoin, le fait de disposer de beaucoup plus de couple est non seulement agréable mais aussi rassurant s'il s'agit de se dégager.

Ceci étant, pour ce qui est de vendre ma CB-500F, ce qu'il va bien falloir que je me décide à faire, j'en suis toujours au même point. Il faudrait la laver, faire des photos, passer une annonce, et affronter mon inquiétude de me trouver face à un acheteur qui parte avec la moto lors de l'essai (ou, pour un genre différent d'inquiétude, ait un accident). Ou alors la revendre à la concession. Bref, il faut décider, et je n'aime pas ça.

(Mais il reste vrai que si une personne qui me lit est intéressée, ou connaît quelqu'un qui peut l'être, elle peut me contacter.)

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(mardi)

Nouvelle tendinite calcifiante à l'épaule

Je suspens l'écriture d'une entrée de blog sur les mathématiques constructives qui est en train de développer des excroissances dangereusement nombreuses pour parler un peu de moi, et d'une nouvelle tendinite à l'épaule — gauche, cette fois.

Je dis cette fois, parce qu'il y a trois ans et demi, je m'étais fait une très méchante tendinite à l'épaule droite. (J'en avais parlé ici, , et sur ce blog, mais je résume cet épisode passé.) L'élément déclencheur s'était produit (le ) alors que je travaillais l'épreuve de plateau du permis moto : la moto avait commencé à pencher alors que je la manœuvrais à allure très lente, j'avais tenté de l'empêcher de tomber, et en ce faisant j'avais tiré très fortement sur mon épaule droit. Sur le moment, la douleur avait été assez faible, mais le soir même elle était très forte, et j'ai passé trois ou quatre nuits à très peu dormir, j'ai eu vraiment mal pendant une dizaine de jours, et encore en faisant quelques mouvements pendant environ trois mois. Pendant les quelques premières semaines, je ne pouvais plus lever le bras. J'ai passé plusieurs examens, d'abord des radios et une échographie, puis une IRM pour confirmer, et finalement un arthroscanner ordonné par un chirurgien orthopédiste, lesquels examens ont donné des résultats un peu contradictoires (l'échographie indiquait que j'avais une rupture d'un ou deux tendons, finalement ce n'était pas le cas). Mais le point important, outre une dégénérescence un peu déprimante à mon âge (arthropathie gléno-humérale, bref, arthrose de l'épaule), c'est que j'avais des calcifications au niveau de deux (voire trois) tendons : le supra-épineux, le sub-scapulaire, et peut-être l'infra-épineux, qui causaient certainement ces douleurs, et qui se sont résorbées en un temps plus ou moins long.

De ce que je comprends de l'article Wikipédia sur les tendinites calcifiantes (d'ailleurs illustré par une radio d'épaule qui, à mon œil non-expert, ressemble bigrement à la mienne), c'est que dans des circonstances pas bien comprises (mais qui ne semblent pas liées à l'exercice physique), il peut se créer un dépôt d'une substance calcique (l'hydroxyapatite) au niveau de certains tendons, le plus souvent de l'épaule (et notamment le supra-épineux) ; puis ces dépôts calciques vont avoir tendance à se résorber, et c'est cette phase de résorption qui est surtout douloureuse, surtout si elle passe par une fragmentation des calcifications, et cause une inflammation des tendons. Il semble que la résorption des calcifications suivie d'un rétablissement spontané du tendon soit l'issue la plus courante des tendinites calcifiantes, et qu'il n'y a donc qu'à traiter par des anti-inflammatoires, mais des traitements visant à provoquer ou accélérer la résorption apatitique existent.

En 2018, je m'étais fait mal en rattrapant une moto, donc, mais ça ne pouvait pas être ça qui avait créé la calcification : cela prend du temps à se former (je ne comprends pas combien, mais certainement plus que quelques jours), elle était forcément déjà là, le choc l'a peut-être fragmentée, c'est sans doute ça qui a causé l'essentiel de la douleur, et finalement les calcifications se sont complètement résorbées.

Voilà maintenant qu'il m'arrive essentiellement la même chose, mais à l'épaule gauche, et cette fois il n'y a pas eu de choc ni d'événement déclencheur clairement identifiable : j'ai commencé vers fin décembre à avoir mal à l'épaule gauche, notamment la nuit où j'ai du mal à trouver une position confortable où dormir. (Je ne peux dormir que sur le côté — sur le dos ou sur le ventre, j'étouffe — et si je me mets à gauche ça a tendance à appuyer là où ça fait mal, tandis que si je me mets à droite, ça a tendance au contraire à tirer.) Comme je me fais assez souvent des tendinites à la musculation, qui se résolvent normalement toutes seules assez vite, je ne me suis pas inquiété, mais là ça fait un mois et demi que ça dure et que ça ne s'améliore pas vraiment (enfin, il y a des hauts et des bas : certains jours ou surtout certaines nuits je pense que c'est parti, mais ça revient).

Je suis allé voir un médecin, qui m'a prescrit du paracétamol, du naproxène, et un gel à l'ibuprofène en application locale. Et m'a fait faire une radio et une échographie, qui ont révélé essentiellement la même chose qu'à l'autre épaule il y a trois ans : une calcification du tendon supra-épineux (et un début d'arthrose). Dans le langage fleuri des médecins :

Cher Confrère,

J'ai reçu Monsieur David MADORE, 45 ans, pour évaluation d'une scapulalgie invalidante. Ce patient pratique la musculation.

L'échographie a montré une ostéophytose marginale céphalique humérale antérieure. L'examen de la coiffe retrouve une calcification de 20×6 mm développé à la partie postérieure du tendon supra épineux et une calcification centimétrique dense de 10 mm. Il n'y a pas de bursite, pas de rupture tendineuse. Il n'y a pas d'anomalie des tendons biceps, sous-scapulaire ou infra épineux et petit rond. Les muscles sont normaux. Il n'y a pas de comblement de la fosse spinoglénoïdienne, pas d'épanchement glénohuméral.

J'ai donc complété par des radiographies qui objective les dépôts calciques et qui confirme la présence d'une omarthrose débutante avec une ostéophytose glénohumérale inférieure et un début de pincement postérieur démasquée [sic] en rotation externe.

(Les rapports analogues faits sur mon épaule droite il y a trois ans sont recopiés dans les entrées à ce sujet liées ci-dessus.)

La douleur n'est pas continue, et n'est généralement pas très forte. Je ne suis pas gêné dans mes mouvements, il n'y en a que quelques uns qui sont un peu douloureux, comme enfiler un blouson (particulièrement mon blouson de moto, d'ailleurs, parce qu'il est lourd et rigide), le reste du jour je n'ai pas ou quasiment pas mal. (J'ai d'ailleurs réussi à trouver un nombre raisonnable de mouvements de musculation que je peux effectuer sans douleur, et qui me donnent même l'impression de faire du bien.) Mais la nuit, je suis assez souvent réveillé, ou empêché de me rendormir. Le naproxène aide clairement, mais ce n'est sans doute pas une bonne idée d'en prendre trop longtemps.

Globalement, la situation de mon épaule gauche maintenant semble meilleure que celle de mon épaule droite en 2018 (il y avait plusieurs tendons affectés, la douleur était vraiment terrible au début, je ne pouvais plus lever le bras), mais en 2018 ça s'était tout de même réglé assez vite alors que là je ne suis pas sûr qu'il y ait une amélioration significative. Peut-être est-ce lié au fait que la calcification a l'air plus importante (le rapport en signale une de 20×6 mm et une de 10 mm, alors que la seule dimension mentionnée dans les rapports de 2018 est de 4 mm).

Toujours est-il que j'espère que ça va quand même se résoudre tout seul. Et que j'aimerais bien savoir pourquoi mes épaules ont tendance à se calcifier, comme ça. (D'après mes dernières analyses sanguines, qui datent justement de 2018, ma calcémie est normale — ma calcémie corrigée est à 2.31mmol/L — donc ce n'est pas une surabondance de calcium qui explique le problème.)

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(mardi)

Quelle est la fin de partie de la covid ?

Je suppose que plein de gens se demandent comme moi mais quand et comment cette pandémie va-t-elle enfin prendre fin ? voire sommes-nous condamnés à voir variant après variant, épuisant l'alphabet grec puis cyrillique puis hébreu et ensuite les caractères chinois, jusqu'à la fin des temps ?, donc je vais essayer d'écrire un peu mes pensées sur cette question. (Je ne prétends pas avoir particulièrement de lumières que d'autres n'auraient pas : je décris juste la manière dont j'envisage les choses.)

Indéniablement, la pandémie va prendre fin au moins au sens où l'exception qu'elle constitue ne pourra pas durer indéfiniment : on va revenir vers la normalité, par définition du mot normalité, que cette normalité soit semblable à celle que nous avions avant ou que l'état d'exception actuel devienne la nouvelle normalité. Cette évidence logique étant dite, il s'agit surtout de savoir dans quel mesure on va revenir au status quo ante ou devoir s'habituer à une nouvelle forme de normalité.

Soyons clairs : il ne faut pas compter sur le fait que le covid disparaisse : il y a des réservoirs animaux bien établis, il n'y a aucun espoir d'éradiquer SARS-CoV-2 de la Terre comme on a éradiqué la variole. Cet état dans lequel le virus persistera indéfiniment (ou au moins : très longtemps — des siècles), mais qui va néanmoins se stabiliser vers une forme de normalité, s'appelle l'état endémique. Mais ce qui constitue la transition de la phase pandémique à l'état endémique n'est pas entièrement clair, ni à quoi ressemblera l'état endémique. Notamment, il peut continuer à exister des pics saisonniers dans cet état endémique (c'est le cas pour la grippe, même si la grippe n'est pas forcément une bonne comparaison), et même si on peut s'attendre à ce qu'ils soient moins importants que pendant la phase pandémique, il ne faut pas forcément s'attendre à un état stationnaire en pur bruit de fond. Il n'est pas non plus nécessaire qu'une maladie endémique devienne bénigne (la variole, justement, était endémique, et elle n'était certainement pas bénigne), mais je vais essayer d'expliquer pourquoi dans le cas de covid je pense qu'on peut être raisonnablement optimiste.

Il est à peu près acquis que nous allons essentiellement tous attraper le covid à un moment ou un autre, et même, de façon répétée. (Tous s'entendant avec les restrictions évidentes : les gens qui mourront d'un accident de la route demain et qui n'ont jamais eu le covid ne vont pas l'attraper magiquement. Mais je veux dire qu'essentiellement toute personne qui vit assez longtemps finira par l'avoir de temps à autres.) Peut-être qu'un rappel vaccinal très régulier permettra de l'éviter, mais même ça n'est pas acquis, et surtout, ce n'est pas acquis que ça en vaille la peine, sauf peut-être pour des populations particulièrement fragiles (comme on vaccine régulièrement contre la grippe les personnes âgées).

Car s'il est à peu près acquis que nous attrapions tous le covid régulièrement, ce ne sera vraisemblablement pas très grave, sauf la première fois, et même la première fois ne sera pas trop grave pour la grande majorité des personnes vaccinées. Essentiellement parce que nous attraperons le covid au moment où notre immunité (induite par les infections et vaccinations précédentes) deviendra un peu trop faible, mais bien qu'un peu trop faible pour éviter l'infection (plus « stérilisante ») elle sera néanmoins, dans la grande majorité des cas, suffisante pour éviter que cette infection soit très grave (« protectrice »). (L'analogie avec la variole est donc invalide, parce que seule une petite proportion de la population attrapait la variole, la majorité n'avait aucune immunité.)

La fin de la phase « pandémique » viendra pour laisser place à l'état « endémique », donc, mais comme cette transition ne sera pas clairement marquée et sera largement arbitraire (ou au moins, identifiable seulement rétrospectivement par le fait que la mortalité sera tombée sur des phases saisonnières qui ne changent plus d'année en année), il est vraisemblable que nous le ne voyions pas vraiment. J'ai beaucoup apprécié, à ce sujet, ce court article publié dans le BMJ intitulée The end of the pandemic will not be televised (annoncé ici sur Twitter) et qui fait un petit rappel sur la manière dont ont pris « fin » les pandémies de grippe de 1918, 1957 et 1968 (je regrette qu'ils ne soient pas remontés à 1889, parce que cette dernière a beaucoup à nous apprendre, cf. ci-dessous) : la fin de la pandémie ne sera pas claire, et peut-être que justement le fait d'avoir les yeux rivés sur des indicateurs numériques rendra encore plus difficile à voir le retour à une forme de normalité. (Peut-être que le bon critère à adopter est que la pandémie prendra fin le jour où je cesserai de parler de covid sur mon blog ? ☺️)

Si la pandémie prendra fin, il est beaucoup moins clair que prenne fin la marque qu'elle aura laissé sur nos vies courantes. J'aime rappeler (voir notamment ici dans la section intitulée effet cliquet) que les mesures Vigipirate n'ont jamais pris fin bien que le terrorisme cause un nombre de morts négligeable (et on n'ose pas les lever parce qu'on peut toujours craindre oui mais ce sont justement ces mesures qui font que le terrorisme est négligeable, et l'autorité qui prendrait le risque de les lever devrait — injustement — subir de graves critiques s'il y avait un gros attentat après). Nous allons certainement devoir porter des masques un peu partout bien au-delà du moment où ils auront cessé d'être pertinents, et comme je l'ai dit ailleurs, le recul de l'état de droit représenté par les pass technologisants, les lois d'exception et le spectre des confinements n'est pas près d'être compensé.

En fait, la mort de ces interdictions et obligations viendra sans doute simplement du fait que les gens, les sentant devenues inutiles, les respecteront de moins en moins (i.e., je pense qu'elles ne seront officiellement abolies que bien longtemps après qu'elles seront devenues largement ignorées dans les faits). Il me semble que l'attitude publique, au moins en France, a beaucoup changé au cours des derniers 1½ années, de quelque chose comme protégez-nous ! (ou cachons-nous le temps que l'orage passe !) à quelque chose comme bon, il faudra bien vivre avec…, et malgré l'attention disproportionnée que reçoivent une poignée d'antivax et une poignée d'irréductibles qui croient encore au zéro covid ou au moins aux restrictions jusqu'à la fin des temps, la grande majorité des gens ont fini par converger vers une attitude sensée, et prend des précautions certes pas idéales (le gel hydro-alcoolique…) mais néanmoins raisonnables, tout en étant déterminée à ne pas conditionner toutes leurs vies à une unique maladie.

Mais revenons au virus, parce que c'est quand même important, et sans doute plus simple, de savoir où on va à ce sujet avant de spéculer sur les conséquences sociales que ça aura. Que va devenir le virus SARS-CoV-2 (le virus qui cause la covid) dans l'état endémique ?

Même en se limitant uniquement à la sphère de la santé, il y a deux questions assez distinctes : la question épidémiologique d'une part, c'est-à-dire à quel niveau le virus circulera dans ce mode endémique : en moyenne, d'une part, et avec quelles fluctuations saisonnières, et la question médicale d'autre part, c'est-à-dire, quel sera son niveau de gravité, soit individuelle (quels seront les symptômes chez les personnes infectées), soit collective (quel sera l'impact sur le système de santé publique). S'agissant de la question épidémiologique, j'ai tenté dans ce fil Twitter (43 tweets ; ici sur ThreadReaderApp) de faire une modélisation très basique de l'état stationnaire (celui-ci par James Ward est aussi très intéressant, et beaucoup plus poussé, mais je n'ai pas eu le temps de regarder en détail). Le niveau de circulation à prévoir dépend de paramètres sur lesquels nous n'avons que peu de connaissances, mais il est quasi certain, comme je le disais plus haut, que nous attraperons essentiellement tous le covid plusieurs fois, à un intervalle qui se comptera probablement en années. Si cette affirmation peut sembler effrayante car cette maladie a encore l'image de quelque chose de terrible, il y a de bonnes raisons de croire que sa gravité va diminuer, peut-être pour devenir une sorte de rhume, ou si nous avons moins de chance une sorte de grippe saisonnière. À ce stade il est impossible de prévoir ce qui va se passer.

Heureusement, nous avons au moins des exemples de ce qui peut se passer, parce qu'il y a quatre coronavirus humains endémiques connus. Il faut donc que j'en parle un peu, ne serait-ce que parce que je trouve un peu scandaleux, avec toute l'attention qu'a reçu SARS-CoV-2, qu'on n'ait pas un peu plus parlé des autres coronavirus humains.

Ces quatre espèces de coronavirus humains endémiques ont des noms charmants : OC43, 229E, NL63 et HKU1 (je n'ai pas bien compris pourquoi : je crois que ce sont des noms de cultures où ils ont été isolés ; NL fait référence aux Pays-Bas et HK à Hong-Kong), à précéder éventuellement de HCoV pour Human Coronavirus. (On connaît des coronavirus infectant toutes sortes d'autres hôtes, notamment beaucoup chez les chauves-souris.) Des quatre, OC43 et 229E sont connus depuis le milieu des années '60, tandis que NL63 et HKU1 ont été découverts au début des années 2000 à l'occasion d'un regain d'intérêt pour les coronavirus dans le cadre de recherches sur le SARS. (Il y a aussi eu d'autres isolats dans les années '60, notamment B814 qui est le premier à avoir été cultivé, et aussi d'autres connus sous le nom de OC37, OC38, OC44 et OC48, mais il semble qu'ils aient été perdus(?), et ne sont pas forcément tous distincts : il y a probablement coïncidence entre certains ceux-là et NL63 ou HKU1. Bref, il se peut quand même qu'il y ait d'autres coronavirus humains endémiques que les quatre connus, et le fait qu'on en ait trouvé en enquêtant sur autre chose — le virus responsable du SARS — suggère que ce n'est pas improbable, même si l'absence de nouvelle découverte lors de l'épidémie de covid va dans le sens contraire.) Phylogénétiquement, OC43 et HKU1 sont des β-coronavirus, comme SARS-CoV-1 (le virus qui cause SARS) et SARS-CoV-2, mais de lignage A alors que SARS-CoV-1 et SARS-CoV-2 sont de lignage B, tandis que 229E et NL63 sont des α-coronavirus, phylogénétiquement plus éloignés. (Je ne sais pas à quel point cette phylogénie est fermement établie ou seulement plausible.)

Quelles maladies causent ces quatre coronavirus ? De simples « rhumes », dit-on généralement ; c'est-à-dire, dans la plupart des cas, des infections respiratoires banales, mal connues parce qu'elles sont sans gravité donc rarement étudiées ou séquencées. En fait, il semble qu'environ un quart (je trouve des chiffres allant de 5% à 30%) des « rhumes » soient causés par ces coronavirus endémiques, avec, semble-t-il, par ordre de fréquence décroissante, NL63 et OC43 à égalité, puis 229E, et enfin HKU1 assez loin derrière. Chez les adultes en bonne santé (et surtout : immunocompétents), les symptômes sont grosso modo ceux de rhumes banals, avec peut-être la nuance qu'on a plus le nez qui coule dans une infection par coronavirus (je lis que le nombre de mouchoirs utilisés peut être très élevé) que dans le cas d'un rhume causé par un rhinovirus ; il semble que OC43 cause aussi des maux de gorge et de la toux, tandis que 229E provoque surtout des symptômes au niveau du nez, mais je n'ai pas trouvé d'information sur les deux découverts plus récemment (sauf qu'il y avait de la toux chez le patient chez lequel on a découvert HKU1), et ces différences de symptômes sont de toute façon à prendre avec des pincettes, parce que les symptômes dépendent au moins autant de la personne patiente que de l'agent infectieux. Chez les personnes âgées ou les enfants très jeunes, il semble que les symptômes puissent être plus problématiques, et les qualifier de « rhumes » peut occulter le fait qu'ils ne sont pas forcément complètement bénins. Sinon, au niveau cellulaire, ils ciblent chacun un récepteur différent, mais HCoV-NL63 cible le même récepteur (ACE-2) que SARS-CoV-1 et SARS-CoV-2, ce qui est peut-être digne d'être noté.

Bref, un bon nombre de nos « rhumes » sont causés par des coronavirus, environ un tous les cinq ou dix ans (ordre de grandeur très grossier !) pour chacun des quatre que je viens de lister (sauf peut-être HKU1 qui est plus rare). Ils ont une période d'incubation d'environ 3 jours, et ils se répandent très facilement même s'il est difficile de calculer une valeur de R₀ puisque, justement, nous sommes très largement immunisés contre ces virus (mais une estimation possible est de l'ordre de 4). Il semble qu'ils ont un comportement volontiers saisonnier, circulant plutôt dans la période automne-hiver, même si je n'ai pas trouvé de statistiques plus précises.

Ces coronavirus sont passés à l'homme depuis des hôtes animaux (chauves-souris, petits rongeurs…), peut-être par l'intermédiaire d'hôtes intermédiaires : il semble que OC43 est passé par un bovin domestique, et 229E par un camélidé. On a aussi une estimation des dates de ces événements de passage à l'homme (obtenue en comparant à la forme connue chez l'hôte original ou intermédiaire et en utilisant une estimation d'horloge moléculaire, c'est-à-dire de fréquence de mutations, pour dater la divergence) : ce serait vers la fin du XIXe siècle pour OC43 (dont je vais reparler), vers le début du XIXe siècle pour 229E, et au XIIIe siècle pour NL63 (on ne semble pas avoir d'estimation pour HKU1, certains pensent que c'est au XXe siècle, d'autres que c'est beaucoup plus ancien).

Le cas de OC43 est particulièrement intéressant parce qu'une théorie assez séduisante (mais loin d'être certaine) lui attribue la responsabilité de la « grippe » de 1889–1890 : d'une part, la coïncidence de date avec les meilleures estimations d'horloge moléculaire sur l'émergence de OC43 (viꝫ., vers 1890), d'autre part certaines caractéristiques très semblables à la covid (notamment sur la différence de gravité des symptômes en fonction de l'âge), et enfin l'absence de protection conférée par les épidémies de grippe antérieures rendent cette piste assez plausible (que ce n'était pas une grippe mais un coronavirus) : je renvoie à cet article de synthèse et celui-ci pour plus de détails. Deux points très importants émergent de cette théorie si elle est correcte : (a) l'épidémie de 1889 a duré environ deux ans avec des sursauts pendant encore trois ans derrière, et (b) le virus initialement grave (on estime que cette épidémie, qu'elle soit due à la grippe ou effectivement à un coronavirus, a tué de l'ordre d'un million de personnes, ce qui, dans une population cinq fois moins nombreuse que maintenant et globalement plus jeune, est considérable) est maintenant considéré comme bénin. Ces résultats ne sont pas forcément immédiatement transposables à SARS-CoV-2, mais ils sont au moins suggestifs de ce qui peut se produire.

Que cette théorie précise sur OC43 soit correcte ou non, le fait est que les quatre coronavirus humains endémiques connus provoquent des symptômes de rhumes, et, ce qui est également suggestif, les coronavirus humains non-endémiques connus (SARS-CoV-1 et MERS-CoV, le cas de SARS-CoV-2 étant intermédiaire) provoquent des symptômes plus graves (le moins endémique, si j'ose dire, étant MERS-CoV, qui a une létalité fort importante, passe occasionnellement du chameau à l'homme, mais à se stade ne se propage pas suffisamment chez l'homme pour faire naître une épidémie). Il est donc assez tentant de conclure que, chez les coronavirus, l'état endémique chez l'homme est de causer un rhume. Ce n'est d'ailleurs pas le cas que chez les coronavirus : les « rhumes » viraux peuvent être causés, outre par les nombreux rhinovirus et quelques coronavirus, par toutes sortes d'autres familles de virus : l'image dans ce tweet est assez instructive à cet égard ; la grippe apparaît comme plutôt exceptionnelle par le nombre de morts qu'elle cause et par le danger de grandes épidémies qu'elle présente.

Digression : Quelques liens vers des articles ou documents possiblement intéressants sur les coronavirus humains déjà endémiques ou sur les infections respiratoires virales humaines en général, que j'ai consultés pour en savoir un peu plus sur le sujet : • ce chapitre d'un traité de virologie médicale consacré aux coronavirus • cette vidéo de cours introductif général sur les coronavirus (comment ils infectent les cellules et se répliquent, maintiennent un génome volumineux avec peu de mutations, interagissent avec le système immunitaire) • celui-ci sur les périodes d'incubation de différentes infections respiratoires virales • celui-ci sur les paramètres épidémiologiques • celui-ci sur la fréquence de séropositivité aux coronavirus humains endémiques

Rien ne garantit que SARS-CoV-2 va converger vers ce modèle rhume, et même si c'est le cas, il n'est pas acquis qu'il le fasse vite (je vais revenir ci-dessous sur la manière dont se fait cette convergence), mais cela semble, au moins, un domaine d'attraction raisonnablement stable de l'évolution des coronavirus et même peut-être des virus respiratoires en général, dans lequel il est assez probable de finir par tomber. (J'adopte ici un point de vue « systèmes dynamiques » sur l'évolution d'un pathogène : le « rhume » est un point fixe stable, donc qui doit attirer les points suffisamment proches dans l'espace des possibles.)

Quant à dire mais ces variants qui n'en finissent pas d'émerger si on laisse le virus circuler ‽, je fais remarquer que les quatre coronavirus déjà endémiques circulent librement, causent vraisemblablement des centaines de millions d'infections par an dans le monde, eux aussi mutent sans arrêt pour échapper à notre immunité, ils donnent naissance à toutes sortes de variants (au pif, voici un article de recherche de 2009 concernant un variant de HCoV-OC43 qui peut sembler préoccupant parce qu'il présente un tropisme neurologique), et… ils restent quand même des rhumes. (Ce qui suggère au moins que l'état « rhume » est raisonnablement stable.) Il n'est pas évident de savoir si le fait que le variant ο est moins pathogène en même temps que plus infectieux représente un pas logique et prévisible dans la direction de cet état « rhume » ou un coup de chance, donc je ne veux pas trop spéculer, mais le premier est au moins une possibilité.

Essayer d'expliquer pourquoi au juste le modèle « rhume » est raisonnablement stable et même attractif n'est pas du tout évident. Une explication extrêmement simpliste consiste à noter que le but d'un virus n'est pas de tuer son hôte mais de se propager, et que le but de l'hôte (ou plutôt, de son système immunitaire) n'est pas d'empêcher le virus de se propager mais d'éviter de mourir ; et que ces deux téléonomies combinées trouvent naturellement un modus vivendi dans le fait d'avoir un virus qui se propage vite mais ne tue pas (ce qui est, manifestement, possible, notamment pour un coronavirus, puisqu'on en a des exemples). Cette explication simpliste est, justement, simpliste : les virus, bien sûr, ne « veulent » rien, ce n'est même pas clair qu'on doive les caractériser comme vivants, ils sont juste sélectionnés pour certains effets, et il en va d'ailleurs de même de notre système immunitaire ; mais même en admettant que vouloir est un raccourci de langage pour signaler un point attractif d'un système dynamique ou quelque chose du genre (on comprend très bien ce que je veux dire si je prétends qu'un système thermodynamique « veut » maximiser son entropie), l'explication reste trop simple : car ce raisonnement, tel que je l'ai écrit, prédirait que toute infection tend à évoluer vers une sorte de symbiose, ce qui n'est, manifestement, pas vrai, ou en tout cas pas à une échelle de temps intéressante pour nous. (C'est déjà peut-être plus plausible si on parle d'infection récurrente.) J'ai entendu spéculer sur le fait qu'il serait globalement plus avantageux pour un virus respiratoire (dans l'optique de se propager plus vite) d'infecter les voies respiratoires supérieures que les voies respiratoires inférieures, parce que cela permet de mieux diffuser, et que cela rend justement le virus moins pathogène : je ne m'estime pas compétent pour juger cette affirmation (de toute façon trop vague), mais c'est une idée possible, et au moins compatible, s'agissant du covid, avec les résultats annoncés dans ce preprint (sur le fait que le variant ο, en comparaison à δ, serait moins capable d'infecter les cellules des voies respiratoires inférieures mais au moins autant celles des voies respiratoires supérieures).

Mais à défaut de savoir au juste pourquoi le modèle « rhume » est attractif pour les coronavirus voire beaucoup d'infections respiratoires en général, on peut essayer de comprendre, en admettant qu'on évolue vers un tel modèle, comment se ferait cette évolution.

Je vois trois grands effets qui peuvent rendre la covid plus bénigne qu'elle ne l'est maintenant (ou certainement, plus qu'elle l'était en mars 2020) : ⓐ l'acquisition d'immunité protectrice par la population (le plus important), ⓑ l'évolution par sélection du virus, et ⓒ l'évolution par sélection de l'hôte. (Il faut bien sûr aussi ajouter des effets comme l'amélioration des traitements ou des protocoles de prise en charge médicale, mais ils n'ont pas grand-chose à voir avec le reste, donc je n'en parle pas plus.)

L'effet ⓐ d'acquisition d'immunité protectrice par la population est certainement de très loin le plus important. Il est certain que la part prépondérante du danger représenté par SARS-CoV-2 lors de sa transition de l'animal à l'homme est le fait que, début 2020, nous étions tous immunologiquement naïfs : nous n'avions aucune connaissance immunitaire du pathogène (aucun anticorps, aucun lymphocyte capable de le reconnaître). À l'heure actuelle, ce n'est plus du tout le cas : une proportion considérable de la population mondiale, ou de n'importe quel pays, a été immunisée, soit par vaccination, soit par une infection précédente, soit les deux. Il est d'ailleurs significatif qu'au moment où j'écris, le nombre de morts de covid dans le monde est tombé à son niveau le plus bas depuis plus d'un an, alors même que le nombre de cas recensés est le plus haut qu'il ait jamais été (certes, ce dernier point vient beaucoup de l'augmentation de la capacité de test).

Bref, pour qu'il n'y ait absolument aucun doute, quand je parle de la possibilité que le covid devienne un « rhume », c'est avant tout cet effet ⓐ que j'ai en tête, c'est-à-dire, c'est avant tout la vaccination et l'immunité causée par les infections précédentes qui causera cet effet (mais les effets ⓑ et ⓒ évoqués ci-dessous pourront aussi jouer un rôle).

Comme je l'expliquais précédemment, il faut distinguer — même si cette distinction est elle-même simpliste — l'immunité stérilisante, c'est-à-dire la protection contre l'apparition d'une infection, et l'immunité protectrice, c'est-à-dire la protection contre les formes symptomatiques plus ou moins graves de la maladie. L'immunité stérilisante, qu'elle soit conférée par un vaccin ou par infection précédente, semble ne pas durer très longtemps, et elle est facilement mise en défaut par des mutations du virus (d'où les variants, même si ο est le seul pour lequel cet échappement est vraiment considérable). L'immunité protectrice, en revanche, semble beaucoup plus robuste, à la fois dans le temps et contre les variations du virus. Cela peut s'expliquer à différents niveaux : biologiquement (sans vouloir faire un cours d'immunologie, pour lequel je ne suis pas compétent), l'immunité stérilisante suppose essentiellement d'avoir assez d'anticorps dans les muqueuses pour empêcher le début d'infection, alors que l'immunité protectrice repose sur tout un arsenal immunitaire dont la mise en route peut être plus longue (notamment via des cellules mémoire) ; mais téléologiquement, on revient à cette explication certes simpliste mais pas complètement infondée que le « but » de l'immunité est de maintenir l'hôte en vie alors que le « but » du virus est de se propager, ces deux buts trouvant leur confluence dans une évasion de l'immunité stérilisante mais pas de l'immunité protectrice.

Toujours est-il que si le virus va continuer à circuler parce que l'immunité stérilisante collective ne sera jamais que temporaire, l'immunité protectrice, elle, peut s'installer durablement et rendre l'infection bénigne, possiblement au point d'un rhume.

Évidemment, il y a beaucoup d'inconnues. La létalité initiale de covid (chez les personnes immunologiquement naïves), qui a fait l'objet d'énormément de controverses, semblait tourner autour de 0.5% pour un profil démographique comme en Europe occidentale, avec une variation énorme selon l'âge. L'immunité vaccinale la fait considérablement baisser. Mais de combien ? Ce n'est pas clair : on connaît (par les tests en double aveugle préalables à leur autorisation de mise sur le marché) l'efficacité des vaccins au sens de faire baisser la proportion « covid symptomatique dans des circonstances infectieuses données », mais (si on est destinés à tous avoir la covid de temps en temps) ce qu'on veut savoir est l'efficacité sur la proportion « maladie grave sur infection » ; ce serait une erreur de l'évaluer au stade actuelle (où elle n'est pas si bonne que ça) : en effet, il est plausible qu'à mesure que l'immunité stérilisante régresse, les cas d'infections deviennent plus nombreux mais demeurent bénins. Il est ainsi plausible qu'on puisse tabler sur nettement moins de 0.1% de létalité à long terme pour la première infection chez les personnes vaccinées.

Éclaircissons un peu ce que je viens de dire : si je considère, dans des circonstances infectieuses C données, la proportion des infections, des cas symptomatiques, des cas graves et des décès, on a, pour une personne donnée, ℙ(décès | C) = ℙ(décès | grave) × ℙ(grave | symptomatique) × ℙ(symptomatique | infection) × ℙ(infection | C) (où ℙ(A | B) signifie comme d'habitude probabilité de A sachant B). On sait que la vaccination fait, dans les quelques premiers mois, baisser le produit ℙ(symptomatique | C) des deux derniers facteurs par environ 90% (c'est ça qu'a mesuré le test en double aveugle), et elle fait aussi baisser les deux premiers facteurs, mais beaucoup moins ; quand l'immunité décline, les derniers facteurs vont réaugmenter, mais ce serait une erreur de penser que cette augmentation se fait en gardant les deux premiers facteurs constants : ce serait plutôt le produit ℙ(décès | C) qui resterait constant (et du coup, les premiers facteurs qui diminueront) au fur et à mesure que l'immunité stérilisante se dégrade en immunité protectrice ; bon, la vérité est sans doute entre les deux, mais en tout cas on ne peut pas conclure que ℙ(décès | symptomatique) ou ℙ(décès | infection) resteront constants (et les évaluer à l'heure actuelle conduirait probablement à un pessimisme excessif à leur sujet). C'est quelque chose que j'ai du mal à expliquer aux gens qui me disent que j'ai tort de partir du principe de 90% d'efficacité vaccinale pour diviser par 10 le taux de létalité (voir par exemple le commentaire signé Anonymous et daté sur cette entrée, et la note #2 que j'ai écrit en réponse à ce commentaire) : c'est en effet rapide de ma part, mais c'est certainement plus plausible que de s'imaginer qu'il faut prendre la valeur de ℙ(décès | symptomatique) mesurée actuellement. Il faut que je trouve moyen de faire des schémas pour mieux expliquer ça, parce que je me rends compte que ce paragraphe reste probablement confus (surtout pour les gens qui n'ont pas l'habitude des probabilités conditionnelles).

L'inconnue, ensuite, c'est combien cette létalité évolue avec les infections ultérieures. A priori, chaque exposition successive au pathogène devrait améliorer la réponse immunitaire (c'est d'ailleurs le principe des rappels vaccinaux), et par ailleurs, si le virus est endémique est circule à un niveau raisonnablement élevé, la réinfection devrait se faire au moment où l'immunité a décliné juste assez pour le permettre, mais pas assez pour que la protection cesse d'être efficace. Mais il s'agit là de raisonnements assez théoriques et pas forcément valables : l'immunologie est pleine de subtilités et de paradoxes. (On peut par exemple craindre un péché originel antigénique en cas de mutation du virus ; mais à ce stade, il semble qu'il ne se manifeste pas (trop ?) avec les variants de covid, pas plus qu'avec les coronavirus qui circulent de façon endémique : il y a eu des articles contradictoires rapportant qu'une infection précédente par tel ou tel coronavirus endémique améliorait ou au contraire empirait l'effet de l'infection par le covid, mais on a maintenant l'habitude que tout et son contraire ait été publié pendant cette pandémie.)

Toujours est-il que la part prépondérante de la baisse qu'on peut attendre de la létalité du covid en son état endémique vient de cet effet ⓐ d'acquisition d'immunité protectrice par la population. Pour schématiser, nous allons essentiellement tous attraper le covid de façon répétée, ce sera probablement de moins en moins grave d'une fois à l'autre, et le but de la vaccination est de faire que même la première infection soit suffisamment bénigne pour que le risque soit acceptable. (Mais si les choses tournent de façon moins heureuse, il faudra peut-être des vaccinations répétées, éventuellement mises à jour d'année en année comme pour la grippe.)

(Il faut sans doute, quelque part, que je fasse un lien vers cet article qui prétend étudier la transition vers l'état endémique de SARS-CoV-2 sous le phénomène ⓐ, même si je ne suis pas convaincu que son modèle soit terriblement pertinent, c'est au moins un argument en faveur de cette possibilité.)

Il faut insister sur le fait qu'il n'est pas du tout clair si les coronavirus déjà endémiques, disons, HCoV-OC43, sont intrinsèquement moins pathogènes que SARS-CoV-2 : i.e., si nous perdions l'immunité que nous avons quasiment tous à HCoV-OC43, celui-ci causerait certainement quelque chose de bien plus grave qu'un simple « rhume », notamment chez les personnes âgées, et il est tout à fait possible qu'il soit aussi pathogène que SARS-CoV-2. Si c'est le cas, la raison pour laquelle HCoV-OC43 ne nous pose quand même pas de problème, c'est que nous l'attrapons tous quand nous sommes jeunes, et que pour les enfants (peut-être entre 5 et 10 ans), tout comme SARS-CoV-2, il n'est pas grave du tout : nous nous immunisons pendant l'enfance, et cette immunité nous préserve ensuite très durablement (de complications graves, mais pas de toute réinfection), au moins chez les personnes immunocompétents. Si c'est uniquement cet effet ⓐ qui fait de HCoV-OC43 un virus de « rhume », il n'y a pas de raison que la même chose ne se produise pas pour SARS-CoV-2, et donc il n'y a pas spécialement raison de s'inquiéter pour les générations futures : nous n'avons besoin de vaccin que parce que nous avons été mis en contact trop tard avec le virus.

L'effet ⓑ d'évolution par sélection du virus est plus incertain, mais il est difficile à ignorer quand on a affaire à une multiplication de variants : il est possible que le virus devienne moins pathogène non seulement parce que nous sommes immunisés mais aussi parce que le virus lui-même, intrinsèquement, évolue dans ce sens.

L'évolution sélectionne les virus qui se propagent le plus (ou le plus vite, ce qui n'est pas tout à fait pareil, cf. ci-dessous), donc il reste à expliquer pourquoi il pourrait aboutir à une pathogénicité moindre. Le virus n'est pas directement sélectionné pour son caractère pathogène. Il l'est de manière indirecte, mais cela peut agir dans un sens ou dans l'autre : un virus qui tue son hôte de façon foudroyante ne se propagera pas bien, mais un virus qui provoque une longue période infectieuse, donc probablement une longue maladie, aura beaucoup d'occasions de se propager ; un virus qui cause des symptômes évidents poussera les personnes atteintes à s'isoler, ou les autres à les éviter, et sera donc négativement sélectionné, mais une phase contagieuse asymptomatique même longue n'est pas forcément significative d'une maladie plus légère (penser au SIDA !) ; et, globalement parlant, le « but » de se propager efficacement a tendance à produire plus de reproduction des virions dans le corps d'une personne infectée, et plus de reproduction dans le corps a tendance à produire une maladie plus grave. On peut donc trouver des forces dans un sens ou dans l'autre.

Bref, tout ça n'est pas très prévisible. On peut toujours spéculer (par exemple sur la capacité des virus respiratoires à se propager selon qu'ils infectent les voies respiratoires inférieures ou supérieures, cf. ci-dessus), mais on va sans doute retomber sur la simple constatation que les infections respiratoires bénignes (causés par toutes sortes de virus différents) existent et semblent ne pas trop avoir tendance à muter vers quelque chose de plus grave, donc que l'état de « rhume » bénin a un certain domaine d'attraction.

Quand j'ai interrogé toutes sortes de personnes (notamment au début de la pandémie) sur le fait que les infections les plus pathogènes soient négativement sélectionnées parce que les personnes sérieusement malades vont s'isoler plus efficacement au lieu de se dire ce n'est qu'un rhume (voire ne rien remarquer du tout), ce qui limite la propagation du virus, on m'a rétorqué que cela jouerait peu de rôle, parce que l'essentiel de la transmission virale se fait tôt après l'infection, à un moment où la gravité de l'infection n'est pas encore connue, et que les infections longues ou graves sont donc, du point de vue du virus, un simple effet collatéral qui n'a pas vraiment d'impact sur le but de se transmettre. Je ne suis pas persuadé que ce soit tout à fait vrai : même si la transmission se fait effectivement, pour l'essentiel, avant qu'une possible forme grave se soit déclarée, si une forme grave se déclare cela augmente par exemple les chances qu'on cherche à retracer les contacts et que ce traçage de contacts (arrière puis avant) limite la propagation de la forme en question. Mais cet effet est sans doute mineur. En revanche, le fait que causer une infection grave ou longue soit un effet collatéral non spécialement « recherché » par le virus est déjà significatif : cela veut dire que cet effet va avoir tendance à se perdre dès lors qu'il n'est pas spécialement corrélé au but primaire (les organismes vivants ont tendance à perdre leurs capacités pas juste quand celles-ci deviennent défavorables à leur reproduction, mais aussi simplement quand elles ne sont pas favorables, par accumulation de mutations délétères si celles-ci ne sont pas négativement sélectionnées).

L'évolution du virus est sujette, dans sa lutte contre le système immunitaire humain, à une course de la Reine rouge, à devoir sans cesse muter pour échapper à l'accumulation d'immunité dans la population hôte ; et c'est probablement la raison pour laquelle ces « variants » n'ont commencé à apparaître de façon significative que lorsque suffisamment d'immunité s'est installée dans la population humaine pour que l'échappement immunitaire soit intéressant (on peut d'ailleurs, du coup, considérer leur multiplication comme un signe plutôt positif). Mais cette course de la Reine rouge a aussi un coût pour le pathogène : de façon très simplifiée, à force de muter pour échapper à la reconnaissance par le système immunitaire humain (entraîné par les variants précédents ou les vaccins développés contre eux), on peut supposer le virus obligé de faire des compromis : par exemple (et de façon très schématique), si les formes dont la transmissibilité intrinsèque est la plus élevée, ou infectant de façon optimale telle ou telle cellule humaine, sont reconnues par l'immunité, il devra muter vers des formes moins bonnes selon ces métriques (mais meilleures pour le « but » final de se propager efficacement). Notamment, il n'est pas du tout invraisemblable que le virus doive faire un compromis entre multiplication au sein de l'organisme et évasion immunitaire. Et c'est le type de mécanisme qui pourrait très bien causer une diminution du caractère pathogène, qu'on peut décrire de façon simpliste comme la recherche d'un modus vivendi entre l'évolution du virus et le système immunitaire humain (vers un endroit où la course de la Reine rouge n'est pas aussi intense).

Il y a aussi un point qui me semble devoir être souligné : c'est qu'il y a une différence entre se propager vite et se propager beaucoup : de façon très schématique, le nombre de reproduction d'un agent infectieux est le produit de sa vitesse de reproduction par la durée de sa période infectieuse (i.e., le nombre de personnes contaminées par une personne infectieuse donnée est le produit du nombre de personnes contaminées par unité de temps par la durée pendant laquelle cette personne est infectieuse). En principe, ce qui devrait compter (aussi bien pour l'épidémiologie que pour déterminer le plus apte au sens de la sélection naturelle) est le nombre de reproduction, pas la vitesse de reproduction ; et il ne faut pas les confondre. On peut d'ailleurs supputer que si le variant ο se propage très vite, il ne se propage pas forcément tant que ça parce que sa période infectieuse serait plus courte. Or voici un phénomène intéressant : si deux formes virales sont en compétition au sens où il existe une immunité croisée importante (conférée par l'une contre l'infection par l'autre), il est possible que la sélection se fasse en faveur de celle qui se reproduit vite plutôt que celle qui se reproduit beaucoup (si ce n'est pas la même), au sens où celle qui se reproduit vite va commencer par causer beaucoup d'immunité, croisée entre les deux formes, et ainsi « manger » des infections potentielles à celle qui se reproduit plus (mais plus lentement). À titre d'exemple (d'intérêt essentiellement académique, mais pour illustrer cette possibilité), dans un modèle SIR à plusieurs variants, avec immunité croisée parfaite entre eux, si le variant X a un nombre de reproduction basique de RX=1.2 et le variant Y de RY=1.4 (ou plus généralement si le seuil d'immunité collective au variant Y pur est très proche du taux d'attaque final du variant X pur, cf. cette entrée et spécifiquement cette image) mais que le variant X se reproduit énormément plus vite que le variant Y (bien que, pris isolément, il se reproduise beaucoup moins), alors le variant X va se reproduire au point d'immuniser une proportion assez importante de la population avant que le variant Y décolle, et (si ça se produit assez vite) l'empêcher de décoller, donc non seulement le variant X « mange » le variant Y (qui pourtant se reproduit plus !), mais en plus sa présence diminue le taux d'attaque final des deux variants combinés (exactement pour les raisons que j'avais expliquées ici), et cet effet est d'autant plus important que le variant X se reproduit vite. Je ne prétends absolument pas que ceci soit applicable au variant ο de covid (surtout que l'immunité qu'il provoque contre δ est sans doute loin d'être parfaite vu que la réciproque ne l'est pas, et de toute façon ce n'est pas clair qu'il ait une période infectieuse tellement plus courte), encore moins qu'on doive se réjouir de l'idée que le variant ο moins létal « vaccine » la population, mais je donne cet exemple pour illustrer le fait qu'en cas de compétition ce n'est pas forcément le variant le plus apte dans l'absolu (au sens de se reproduire le plus) qui gagne en cas de compétition. Et ceci peut concevablement être un mécanisme de plus expliquant qu'on évolue vers des virus qui se reproduisent vite mais pas forcément beaucoup ou longtemps, et qui pourraient avoir tendance à être moins pathogènes.

Encore une fois, rien de tout ça n'est une prédiction, juste une possibilité, et éventuellement une explication de comment un virus comme HCoV-OC43 qui a commencé à se manifester de façon à peu près aussi grave que SARS-CoV-2, a pu devenir un simple « rhume » si on pense que l'explication ⓐ d'acquisition d'immunité protectrice ne suffit pas à tout expliquer à elle seule.

Enfin, le troisième mécanisme qui peut faire baisser la sévérité, que je dois évoquer même si c'est pour ne rien en dire, c'est ⓒ l'évolution par sélection de l'hôte. Ce n'est évidemment pas quelque chose dont on doit se réjouir ! Il y a forcément eu plus de mortalité covid chez les personnes qui pour toutes sortes de raisons avaient plus de chances de faire des formes graves : mécaniquement, cela laisse des survivants ayant moins de chances d'en faire. Si ces facteurs aggravants sont incidentels, cela ne dure qu'une génération (voire même pas pour le principal facteur aggravant qui est l'âge : nous vieillissons tous !) ; pour les facteurs génétiques, on peut imaginer que l'effet persiste, c'est le principe de l'évolution par hérédité et sélection naturelle. Mais comme la mortalité covid dans le monde a été très faible à l'échelle de l'ensemble de la population (quelque chose comme 0.25%), il faudrait vraiment des facteur génétiques extraordinairement aggravants (multipliant par 100 ou quelque chose comme ça la probabilité de mourir) pour avoir un effet significatif. Donc je pense qu'on peut considérer que ce mécanisme ⓒ est négligeable.

Quoi qu'il en soit, même s'il n'est pas acquis que la covid devienne bénigne au point d'être classifiable comme un rhume, ce n'est pas du tout farfelu de le penser, il y a plusieurs sortes de mécanismes qui peuvent œuvrer dans ce sens, et même si l'échantillon n'est pas énorme, on peut difficilement ignorer que les quatre coronavirus endémiques (OC43, 229E, NL63 et HKU1), qui ont connu cette évolution endémique, se manifestent essentiellement comme des rhumes, alors que les coronavirus non endémiques (SARS-CoV-1 et MERS-CoV, ainsi que SARS-CoV-2 comme il se présentait début 2020) ne sont absolument pas des rhumes. Quant à l'échelle de temps d'une telle évolution, il est encore plus difficile de se prononcer, mais si la pandémie de 1889 était bien due à OC43, il semble que — par les standards de l'époque — elle était finie en 1893 ou 1894. (Et en tout cas, les coronavirus endémiques ne semblent pas être chez nous depuis des millénaires.)

Bon, mais si le scénario « rhume » ne se déroule pas (ou si le covid prend plus de temps à devenir un rhume), que se passera-t-il ? Le scénario qui me paraît le plus plausible est alors celui d'une « grippe » saisonnière bis (peut-être pire, mais pas forcément bien séparée de la « vraie » grippe si on ne va pas faire des tests).

La grippe n'est pas du tout une maladie bénigne. Il y a tout juste un siècle, une de ses souches a tué de l'ordre de 1% de la population mondiale (une proportion environ quatre fois plus élevée que la covid, mais aussi différemment répartie : moins de personnes infectées mais plus de létalité, et surtout plus de létalité chez les personnes d'âge moyen, ce qui signifie que le nombre de personnes·années de vie perdue a sans doute été relativement beaucoup plus important). Et de façon générale, le potentiel pandémique de la grippe (notamment en cas de reproduction chez l'homme de la grippe aviaire) me semble bien plus terrifiant que ce que la covid nous a montré. Même la « simple » grippe saisonnière, malgré un vaccin (d'efficacité très variable), tue de l'ordre de 10k personnes par an en France, avec une assez grosse variabilité d'une année sur l'autre pour des raisons pas complètement bien comprises mais qui tiennent au moins en bonne partie de la souche qui circule et de l'immunité que la population a contre celle-ci. (Soit dit en passant, s'il y a quelque chose que la covid pourrait nous apporter en forçant le progrès sur les vaccins à ARN, c'est un éventuel vaccin universel contre la grippe, et cette possibilité est une raison d'être très préoccupé par la recrudescence de la pensée antivax nourrie notamment dans sa défiance envers les autorités par des mesures complètement débiles contre la covid.)

Le scénario « grippe » pour le covid serait celui où il provoquerait des vagues saisonnières dans lesquelles l'immunité protectrice (et pas seulement l'immunité stérilisante) serait largement perdue ou amoindrie à chaque fois, soit parce que le virus mute, soit parce que l'immunité est trop peu durable, soit parce qu'on ne se satisfait pas du niveau de protection qu'elle offre, et il serait alors nécessaire de vacciner en masse, sur la base de prédictions pas toujours très fiable de la forme destinée à devenir dominante. En tablant sur un ordre de grandeur de quelques millions d'infections par an en France, dans une population immunisée mais pas complètement protégée non plus, cela donnerait peut-être quelques dizaines de milliers de morts par an, un ordre de grandeur comparable à la grippe saisonnière, peut-être au-dessus, mais sans doute quand même inférieur au nombre de morts covid de l'hiver 2020–2021 (qui a été de l'ordre de 80k), et probablement avec un impact bien plus faible sur les unités de réanimation. En tout état de cause, notre société arrive très bien — à tort ou à raison — à ignorer la grippe saisonnière, il est donc possible qu'elle décide d'ignorer le covid aussi, même dans un scénario où il ferait deux ou trois fois plus de morts chaque année : je ne me hasarderai pas à prédire ce qui l'emporterait dans ce cas, entre le désir de reprendre une vie normale en ignorant la maladie, et la difficulté à mettre fin aux mesures d'exception.

Il faut noter cependant plusieurs choses. Le premier est que le nombre de morts de covid n'est certainement pas à ajouter au nombre de morts de la grippe saisonnière vu que ce sont en bonne partie les mêmes personnes qui seraient touchées. La seconde est que le nombre de morts de la grippe saisonnière fait l'objet d'une incertitude considérable : on l'infère par son attribution d'une certaine part de la surmortalité hivernale, mais on ne recherche pas systématiquement l'agent infectieux dans le cas des morts par pneumonie des personnes âgées (et de toute façon, la notion même de « cause » d'un décès est intrinsèquement assez délicate pour des personnes fragiles qui parfois n'attendent que la prochaine infection pour décéder). Je ne serais pas du tout surpris qu'une part importante des décès attribués à la « grippe » soient, en fait, causés par d'autres infections respiratoires (on aurait tort de prendre la proportion des virus relevés par séquençage d'infections respiratoires dans une certaine population et la transposer chez une autre population), notamment les coronavirus « de rhume ». Enfin, la grippe est quand même assez différente des coronavirus par sa vitesse de mutation (quelque chose comme cinq à dix fois supérieure, qu'il s'agisse d'un taux de mutation en substitutions par site de nucléotide par reproduction cellulaire, ou d'un rythme d'évolution en substitutions par site de nucléotide par année ; essentiellement parce que les coronavirus ont un mécanisme de correction d'erreurs lors de la reproduction) et par sa capacité à recombiner. Le fait que SARS-CoV-2 ait produit tant de variants significatifs (au moins depuis fin 2020) paraît avoir surpris les spécialistes, et semble largement lié au caractère récent de sa transition à l'homme (on peut soupçonner la même chose chez OC43 à travers le fait que pendant la grippe de 1889 on a observé un nombre important de réinfections), et/ou peut-être qu'à l'utilisation de traitements par anticorps chez les personnes immunocompromises. Mais on peut espérer qu'une fois que l'évolution de SARS-CoV-2 aura épuisé les low-hanging fruits (je veux dire, les modifications faciles à trouver pour s'adapter à l'homme) elle ressemble ensuite plus aux autres coronavirus qu'à Influenza.

Quoi qu'il en soit, même s'il est difficile d'être catégorique et d'affirmer avec certitude la covid va se transformer en rhume et tout le monde l'oubliera ou même la covid va se transformer en une sorte de grippe saisonnière et on s'y habituera (il est logiquement possible que demain apparaisse un nouveau variant qui ferait 90% de mortalité et se reproduirait de façon encore plus fulgurante ; mais bon, c'est aussi possible pour OC43, 229E, NL63 et HKU1 et ça n'inquiète personne), et même si je ne prévois absolument pas la fin des restrictions sanitaires avant très longtemps, je pense quand même que la pandémie aura une fin, quand bien même nous ne serions pas capables de la reconnaître avant de prendre du recul, et les variants actuels ne remettent pas spécialement cette croyance en cause, à la limite ils la confortent.

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(samedi)

Winter has come

[Image du personnage du “Night King” dans ‘Game of Thrones’]Je crois que je n'ai jamais aimé l'hiver. Il fait tout le temps froid ou moche, parfois les deux à la fois. (Toutes proportions gardées, parce qu'à Paris il fait rarement vraiment froid ; mais justement :) Je suis frileux, je ne me trouve jamais assez couvert dehors et dedans les seules fois où je trouve qu'il fait assez chaud c'est quand il fait trop chaud. Et surtout, le soleil se couche à 17h et ne monte jamais haut, et je trouve ça déprimant. (Bon, il est vrai qu'en été, comme je supporte aussi très mal d'avoir trop chaud, pendant les périodes de canicule je me dis parfois l'hiver a quand même ses bons côtés, mais la différence est que je passe tout l'hiver à souhaiter l'été alors que je ne passe que quelques jours en été à souhaiter l'hiver.) Et aussi, les rares fois où la neige tombe en ville, je déteste ça alors qu'il paraît qu'on est censé s'en émerveiller.

Mais ces dernières années, ma détestation de l'hiver a atteint de nouveaux sommets. Jusqu'en 2018, mon poussinet et moi restions de toute façon à Paris, où le cycle des saisons n'avait pas tant d'impact que ça sur nos activités. Mais quand nous nous sommes mis à vadrouiller l'Île-de-France, l'hiver est devenu la saison où il est beaucoup plus difficile ou moins agréable de se balader en forêt (il fait froid, le sol est plus boueux, les arbres n'ont pas de feuilles, et on a beaucoup moins de temps avant le coucher du soleil). Puis je me suis mis à aimer faire de la moto, et cela présente le même genre de problèmes en hiver (rouler quand il fait froid, même avec des gants chauffants, n'est guère agréable, et rouler quand il fait nuit est dangereux, or la nuit en hiver en Île-de-France tombe bien avant la fin des embouteillages).

Cet hiver-ci, nous avons deux désagréments supplémentaires : un ravalement de façade dont j'ai déjà parlé (qui n'a pas en soi de rapport avec l'hiver, mais qui tombe en hiver, et rend l'appartement moins lumineux), et le fait que ce ravalement de façade nous a forcés à temporairement retirer la pompe à chaleur qui chauffait notre appartement pour revenir au chauffage électrique simple (par effet Joule), et du coup j'ai froid chez moi.

Mais surtout, maintenant, il y a le covid. Je ne me hasarderai pas à faire de prédictions combien cette maladie sera saisonnière dans les années qui viennent, d'analyse de la mesure dans laquelle ses motifs saisonniers jusqu'à présent étaient dus à la météo, aux phénomènes biologiques ou comportements sociaux qui en résultent, ou à une simple synchronisation aléatoire de motifs périodiques avec d'autres. Toujours est-il que jusqu'à présent, en Europe de l'Ouest, les périodes de (disons) mi-octobre à mi-mai, que je qualifie pour simplifier d'hiver, ont été bien plus problématiques que les périodes de mi-mai à mi-octobre, que je qualifie pour simplifier d'été.

Or le cerveau aime reconnaître des motifs et est très fort pour en fabriquer des peurs ou aversions. (J'ai été frappé par le phénomène suivant : récemment la porte du garage de ma copropriété s'est refermée sur ma tête alors que je sortais à moto — je n'ai rien eu de grave, j'ai surtout été très surpris et extrêmement furieux — mais maintenant, dès que je passe cette porte, que ce soit à pied, à moto ou même en voiture, j'ai un petit déclic dans ma tête qui me dit attention la tête !.) Et que ce soit justifié ou non, mon cerveau (je veux dire, des mécanismes pas franchement conscients chez moi) est en train d'apprendre que l'hiver est la saison où non seulement il fait froid et moche et sombre et on ne peut pas correctement se balader, mais en plus il y a toutes sortes d'emmerdes liées à la covid.

J'ai raconté combien en 2020 la période « estivale » (de mi-mai à mi-octobre) avait été une fenêtre lumineuse dans ma vie ; et la même période un an plus tard nous a fait baigner dans l'espoir que nos vies allaient enfin cesser définitivement de tourner autour du covid. Au contraire, en janvier-février 2020, j'attendais l'arrivée en Europe du nouveau coronavirus comme j'aurais attendu l'arrivée d'un train sur les voies duquel j'étais ligoté ; et à l'hiver 2020–2021 j'ai émotionnellement retenu mon souffle jusqu'au retour de l'été ; maintenant j'en ai tout simplement marre, je ne suis même plus vraiment intéressé par quelle lettre de l'alphabet grec étiquette le dernier variant ni s'il est 42 ou 1729 fois plus contagieux que la lettre précédente, je veux juste que l'hiver soit fini puisque c'est apparemment désormais la seule période où on peut vraiment profiter de la vie.

J'ai de plus en plus envie de me gaver de bûche au chocolat pour faire des réserves, et me mettre dans mon lit avec une petite pancarte à la porte disant réveillez-moi en mai 2022.

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(lundi)

Réflexions sur le pass sanitaire et l'obligation vaccinale

J'ai longtemps résisté à écrire sur ce blog un pavé sur le pass sanitaire et l'obligation vaccinale, mais je vois une fois de plus que la question n'est pas du tout partie pour disparaître toute seule, donc il va falloir que je perde ma journée à accomplir mon devoir. Soupir. Voici donc une tentative pour expliquer pourquoi je suis hostile au pass sanitaire alors que je suis convaincu que les vaccins sont la clé du retour à une vie normale.

Méta : J'ai écrit le texte qui suit sans vraiment faire de plan, en développant les idées que j'avais préalablement énumérées dans l'ordre dans lequel elles me semblaient s'enchaîner. Comme c'est long, j'ai ajouté après coup des petits intitulés (alignés à droite pour ne pas trop couper le fil d'un texte écrit d'un seul tenant), une façon de structurer que j'avais déjà utilisée.

☞ Le sophisme du binarisme

S'il y a une forme de stupidité que la pandémie a sinon favorisé du moins révélé, c'est celle qui consiste (sans doute parce qu'on a soi-même sur un sujet donné des idées simplistes) à diviser l'opinion mentalement en deux « camps » adverses, selon une logique binaire. Ici, typiquement, d'un côté on aurait (selon cette logique binaire simpliste) d'un côté le camp des gens qui prendraient la pandémie trop au sérieux et qui seraient donc favorables aux confinements, au vaccin obligatoire, au port du masque partout, etc., et de l'autre ceux qui ne prendraient pas la pandémie au sérieux et qui seraient donc des complotistes qui avalent successivement un médicament antipaludéen puis un vermifuge pour chevaux en suivant les conseils d'un gourou tout en s'imaginant qu'il faut laisser faire la nature — ou quelque chose comme ça. Devant l'ineptie de cette classification, certains se disent centristes, mais la seule attitude raisonnable est, je pense, de dénoncer franchement et ouvertement l'absurdité de la classification binaire « alarmistes »/« rassuristes » ou bien « pro-pass »/« anti-vacc » ou autres avatars.

Une des conséquences de ce binarisme qui a frit le cerveau de beaucoup de gens, c'est de confondre des questions qui n'ont rien à voir, notamment : les vaccins contre la covid sont-ils sûrs et efficaces ? (spoiler : oui, tout à fait), faut-il essayer de vacciner tout le monde ?, faut-il rendre la vaccination obligatoire ?, faut-il instituer un contrôle de vaccination ?, faut-il une forme de pass sanitaire ? — et encore d'autres, qui sont toutes bien distinctes, mais un symptôme du binarisme est de les confondre toutes parce que si les deux camps possibles qu'on arrive à imaginer mentalement sont de répondre oui sur toute la ligne et non sur toute la ligne, forcément, on ne comprend plus vraiment la différence entre les questions qui n'ont pourtant rien à voir.

☛ Différence entre souhaiter X et souhaiter que X soit obligatoire

Il est vrai que, indépendamment de la covid, c'est un tropisme largement répandu que de confondre il est souhaitable que X et il est souhaitable que X soit obligatoire, à tel point que beaucoup de gens ne comprennent même pas la différence. (J'avais déjà évoqué ça il y a — argh — 15 ans ici, et sans doute de nombreuses fois depuis.) Ce tropisme est particulièrement répandu auprès des personnes ayant une mentalité autoritaire, laquelle mentalité va les amener, même s'ils ne confondent pas complètement, à penser que rendre X obligatoire va forcément avoir un effet positif sur X, ou, symétriquement, qu'interdire Y va forcément avoir un effet combattant Y. Ces gens pensent, par exemple, que pour combattre la consommation de drogues (qu'ils assimilent d'ailleurs souvent abusivement à combattre la dépendance causée par les drogues, mais ne rentrons pas dans trop de subtilités à la fois) il faut interdire les drogues.

J'aime bien contrer cette catégorie générale d'erreur de logique en demandant si ce serait une bonne idée d'avoir une loi interdisant la stupidité et si cela pourrait effectivement contribuer à réduire la stupidité dans le pays.

Car voilà, le fait d'autoriser ou d'interdire produit toutes sortes d'effets collatéraux ou d'incitations perverses, et avant de prendre une décision de ce type (interdire les drogues, rendre obligatoire la vaccination, interdire aux gens de se voir les uns les autres pendant une pandémie, etc.) il faut se poser sérieusement la question de savoir ce que sera l'effet combiné de cette décision. Je pense qu'il y aura un assez large consensus sur le fait que rendre le meurtre illégal est plutôt une bonne idée, et que rendre la stupidité illégale est plutôt une mauvaise idée, alors que pour les drogues, il faut vraiment y regarder de plus près.

☞ Je n'ai pas de doute sur les vaccins

J'espère qu'il n'y a de doute pour personne que je suis pleinement persuadé que les vaccins disponibles contre le covid sont extrêmement sûrs et très efficaces. (Je dois cependant faire mon mea culpa à ce sujet : si je n'ai jamais eu de doute quant à leur sécurité, j'étais persuadé, avant que les études soient conclues, que leur efficacité serait beaucoup plus médiocre que ce qu'elle s'est avérée être, notamment parce que les tests d'efficacité ont été conçus pour cibler ce qui était le plus facile, et je pensais qu'ils arriveraient de toute façon trop tard pour jouer un rôle très important dans la gestion pandémique. Par ailleurs, le fait d'être convaincu de cette sécurité et efficacité n'interdit pas d'avoir un avis sur la manière dont on doit répartir les doses quand elles ne sont pas en nombre illimité, par exemple entre classes d'âges ou entre pays, ni d'avoir un doute sur l'opportunité de vacciner, disons, les enfants. Il faut quand même garder à l'esprit que la covid est, dès le début, une maladie très peu grave à l'échelle des maladies possibles — le taux de létalité de l'infection covid chez les personnes non vaccinées, même âgées, reste très inférieur au taux de létalité de l'infection par la variole chez les personnes vaccinées, par exemple : je mentionne ça pour dire que, forcément, moins la maladie est grave, plus il est difficile d'atteindre un stade où le vaccin présente un bénéfice suffisant, et chez les enfants le covid est tellement bénin qu'on a vraiment un doute.)

A minima, je suis suffisamment convaincu de cette sécurité et efficacité des vaccins pour avoir moi-même fait ma vaccination et mon rappel. Et je l'aurais fait même s'il n'y avait eu aucune incitation particulière (d'ailleurs, j'ai aussi fait récemment mon vaccin contre la grippe, et j'ai une ordonnance pour un rappel de vaccin contre la rougeole, ces choses n'étant pas franchement incitées). Et je l'aurais fait même si j'avais su que, pour la troisième dose, j'allais passer une nuit vraiment mauvaise (à me sentir complètement crevé, fébrile et, pour tout dire, malade). Il n'y a absolument aucun doute à mes yeux qu'à mon âge le bénéfice est en faveur de la vaccination.

(Pour autant, je suis un peu réticent à le crier sur les toits. Disons que je n'ai pas d'hésitation à le dire — dont acte — mais je suis nettement plus réservé sur les gens qui vont, par exemple, se sont crus obligés d'ajouter un puis deux puis trois emojis de seringue à leur nom sur Twitter pour montrer leur statut vaccinal, comme d'ailleurs les personnes qui ont trouvé indispensable de mettre une photo d'elles portant un masque (ce qui est d'ailleurs un chouïa pénible quand est peu physionomiste). Inciter les gens par sa propre vertu est certainement bien plus louable que chercher à les forcer, mais là aussi il peut y avoir des effets indésirables si on le fait de façon trop grossière : quand on crie sur les toits qu'on est vertueux, il n'est pas sûr qu'on encourage tellement les gens à la vertu plutôt que les braquer en leur rappelant qu'on pense que eux ne le sont pas ; et au contraire, on contribue à répandre la pensée binaire que j'ai dénoncée ci-dessus.)

☞ Autoritarisme et tropisme de l'action

Bref, je suis moi-même vacciné, et j'aimerais bien qu'autant de gens que possible le soient (à la fois pour eux et, très marginalement, pour moi-même et mes proches). Pour autant, je pense que c'est un mauvais calcul — dans le cas de la covid — de rendre le vaccin obligatoire, et un encore plus mauvais calcul d'introduire une obligation vaccinale déguisée sous forme de pass sanitaire qui a d'ailleurs assez vite tombé le masque.

Ce mauvais calcul ne me surprend pas d'un gouvernement globalement autoritaire. (Autoritaire ne signifie pas ici qu'ils font taper les manifestants par les policiers au moindre prétexte — même s'ils font taper les manifestants par les policiers au moindre prétexte — mais plutôt que dans leur tête les Français sont une bande de gamins indisciplinés qu'il faut traiter comme tels. Et cela va avec une conception très verticale du pouvoir où le chef de la start-up-nation décide et les gens sous lui exécutent jusqu'à ce que ces décisions ruissellent jusqu'à la masse des gamins indisciplinés. L'autoritarisme est, presque par définition, largement répandu chez les gens qui veulent arriver au pouvoir, mais la détestable organisation politique de la France qui élit un monarque tous les cinq ans ne peut que favoriser encore plus cette approche particulière.)

Bref, ce calcul ne me surprend pas d'un gouvernement autoritaire, qui a déjà, lors des phases précédentes de la pandémie, adopté des méthodes copiées de la Chine et aussi délirantes qu'interdire à toute la population pendant des mois de sortir (à plus de 1km) de chez elle. Outre l'autoritarisme, d'ailleurs, il y a un autre tropisme qui pourrit largement le cerveau des gouvernants, c'est le tropisme de l'action, le fantasme de toujours vouloir « faire quelque chose » devant une difficulté. C'est ce tropisme qui dans d'autres domaines conduit à « un fait divers, une loi » et qui mène ici le gouvernement de beaucoup de pays à s'agiter à chaque soubresaut des indicateurs épidémiques, multipliant les annonces et les conseils de défense pour donner l'impression au public et sans doute à eux-mêmes qu'ils ont la main sur la situation. (J'accuse ici le gouvernement, mais soyons clairs : ce tropisme crée sa propre attente : dans un pays où tout ce qui ressemble à un problème est toujours suivi d'une réaction, on finit par s'attendre à cette réaction, à demander aux politiques au pouvoir qu'allez-vous faire ? sur un ton tel que la réponse rien n'est plus acceptable même quand — et c'est souvent le cas — elle est la meilleure possible.)

☛ Indicateurs simplistes

Enfin, ce calcul ne me surprend pas d'un gouvernement qui semble avoir pour seul tableau de bord un petit nombre d'indicateurs simplistes. C'est le même état d'esprit qui fait gérer la pandémie en regardant le nombre de tests positifs (ou de places disponibles en réanimation ou je ne sais quoi) que gérer la politique pénale en comptant le nombre de plaintes déposées ou conduire la recherche scientifique en comptant les publications.

L'ennui est que les effets collatéraux des obligations et interdictions sont parfois plus subtils que ce que les indicateurs numériques simplistes peuvent voir. Notamment, si quelqu'un avait fait sérieusement le bilan coût-bénéfice des confinements autoritaires, ce que personne n'a sérieusement tenté ni avant ni après (parce que bien sûr quand on emprisonne un pays entier non seulement on se dispense de réfléchir avant en prétendant que c'était urgent mais même on peut se dispenser de réfléchir même après pour savoir si c'était une bonne idée), il aurait fallu, par exemple, essayer de comprendre la perte représentée par la régression d'une liberté fondamentale, mais aussi le sentiment de défiance face à des autorités sanitaires qui ont recours à la répression policière, et ce que cette défiance aurait comme conséquences ultérieurement.

Qui sait, notamment, quelle part du sentiment antivax des Français a été nourrie (sur un terreau déjà largement fertile, certes) par les solutions simplistes adoptées lors des phases précédentes de la pandémie ? Comment peut-on convaincre la population d'avoir confiance en les autorités sanitaires (qui affirment que tel vaccin est sûr), quand les autorités sanitaires ont eu un tel manque de confiance en la population qu'elles ont envoyé des flics mettre des amendes aux gens qui sortaient de chez eux ? L'autoritarisme est une fuite en avant : quand on commence à l'appliquer, on perd la confiance de la population, qui se rebelle, ce qui conduit à la tentation d'utiliser plus d'autoritarisme en retour. Renouer le lien de confiance, au contraire, n'apporte pas de bénéfice immédiatement mesurable, mais peut être gagnant sur le long terme.

☛ Solutionnisme technologisant

Tout ça n'a bien sûr rien de très surprenant. L'érosion de l'état de droit et des libertés publiques n'a rien pour effrayer un gouvernement qui en est non seulement le principal responsable mais aussi le principal bénéficiaire. Et on sait très bien qu'il n'est que trop facile de faire avaler cette érosion à une population à laquelle on promet la sécurité, il y a même une citation trop répétée (et un peu détournée) de Benjamin Franklin au sujet des libertés essentielles et de la sécurité temporaire. Pas plus qu'il n'est surprenant, au XXIe siècle, que cette érosion prenne la forme d'un solutionnisme technologisant avec des QR-codes signés par DSA sur courbes elliptiques.

La moindre des choses qu'on devrait attendre d'une politique publique est que ses objectifs soient clairement annoncés, ainsi que des critères (pas forcément numériques mais au moins raisonnablement objectifs) permettant de constater si cet objectif est atteint, en parallèle à une mesure des coûts. Je me suis déjà plaint de nombreuses fois que rien de tout ça n'avait été fait pour les confinements. Il n'est donc pas très surprenant que ça n'ait pas non plus été fait pour le pass sanitaire : on ne sait même pas (je vais y revenir) si son but est de freiner les contaminations ou d'inciter à la vaccination, on ne sait pas par quelle métrique mesurer son succès, on n'a aucune idée du nombre de contaminations qui auraient été évitées par la mise en place de cette mesure ni de personnes qui auraient ainsi été poussées à se vacciner, et encore moins, évidemment sur les coûts sous forme d'effets pervers (fausses vaccinations, radicalisation des antivax, que sais-je encore). Même les gens qui soutiennent la mesure devraient, au moins, réclamer un peu de transparence. Ce manque de transparence est d'ailleurs commun à un autre bout de solutionnisme technologisant (qui est, pour le coup, une vaste blague), l'application TousAntiCovid, pour laquelle la CNIL réclame régulièrement, et sans succès, la publication de données permettant de l'évaluer (cf. ce fil Twitter pour plus d'informations).

Et je lis ici que le secrétaire général du gouvernement reconnaît franchement que les mesures générales pour faire face à l'épidémie […] ont été dispensées de l'obligation d'être assorties d'une fiche d'impact. Ça n'inspire pas vraiment, euh, confiance dans la compétence des gens qui gouvernent ce pays.

☞ Quelques problèmes spécifiques

Maintenant, je ne peux pas non plus nier que l'enjeu me semble moins important que pour les confinements (et c'est pour ça que je n'ai essentiellement pas parlé de pass sanitaire jusqu'à présent) : assigner tout un pays à domicile, quelque vertueuse qu'en soit l'intention, est une atteinte sans précédent aux droits fondamentaux sur laquelle il est hallucinant que personne ne demande sérieusement de comptes au moins rétrospectivement ; tandis que mettre des barrières à l'entrée des cinémas et restaurants n'est tout de même pas, prima facie, du même ordre de gravité. Trois choses, cependant, doivent être prises en considération et nous amener à nous dire que ce n'est pas si anodin :

☛ Atteinte à la vie privée

✱ Primo, l'intrusion dans la vie privée des gens. L'opposition au pass sanitaire a beaucoup été concentrée sur les non vaccinés, transformés selon les détracteurs de la mesure (et ce n'est pas entièrement faux) en citoyens de seconde zone. Mais le pass sanitaire fait peser une charge sur tout le monde, y compris les vaccinés : le fait de devoir révéler son nom et sa date de naissance pour accéder à toutes sortes d'endroits (actuellement ce n'est pas contrôlé, ce qui rend la chose sans doute moins grave mais aussi parfaitement ridicule) n'est pas du tout négligeable. C'est d'ailleurs amusant, soit dit en passant, que des mesures (bidon) aient été prises pour protéger d'autres informations du pass sanitaire, par exemple la date de vaccin, (en gros, l'application vérificatrice ne doit pas les montrer à la personne qui s'en sert — ce qui est une protection bidon parce que la personne dont on vérifie le pass n'a pas moyen de savoir que l'application utilisée n'est pas une fausse qui enregistrerait et stockerait toutes ces informations), mais en fait le nom et la date de naissance sont peut-être l'information la plus sensible du lot. Si je vais dans un bar gay, je n'ai pas forcément envie qu'on sache mon nom ni mon âge ; et une personne trans n'a pas sans doute pas envie qu'à chaque fois qu'elle entre dans tel ou tel type de lieu on sache que son prénom légal est un prénom qui n'évoque pas le genre sous lequel elle se présente. Et je n'ai pas forcément envie de me balader avec, sur mon téléphone ou sous forme de bouts de papiers, plein de copies de cette information qui pourrait servir à toutes sortes de formes d'usurpation d'identité (surtout dans un monde où, à rebours de toute logique, la date de naissance est trop souvent considérée comme une sorte de code d'accès).

J'ai d'ailleurs déjà souligné ailleurs que même si on voulait faire un système de pass sanitaire, il était possible (certes au prix d'une difficulté technique un peu supérieure) de le faire de façon anonyme en utilisant la photo de la personne certifiée comme clé d'identification au lieu de son nom et date de naissance. Au moins la photo présente l'avantage de préserver l'anonymat vu que la seule information qu'elle révèle est celle qui est (censée être) déjà devant la personne qui contrôle.

Il est assez épatant de voir combien l'attitude publique face à la protection de la vie privée (et de la possibilité d'anonymat) est incohérente. Par certains côtés on est arrivé à des mesures absurdes comme le fait que chaque site web nous demande maintenant la permission de stocker des cookies sur notre navigateur (alors qu'on peut très bien demander au navigateur de les refuser, et même si on les accepte, les sites web ne connaissent pas magiquement notre identité si on ne leur donne pas), mais de l'autre, quand j'ai évoqué la question de savoir s'il était possible (et comment), en France, de se faire vacciner anonymement, ce qui ne devrait pas être une demande ni farfelue ni saugrenue, je n'ai jamais eu de réponse intelligente et constructive, par contre j'ai souvent eu des moqueries idiotes (par exemples celle-ci).

Or il me semble que la possibilité de se faire vacciner anonymement est justement été quelque chose qui aurait pu aider à convaincre un certain nombre de réticents à se faire vacciner. Je connais personnellement un certain nombre de gens qui étaient réticents non pas à se faire vacciner mais à ce que leur nom apparaisse dans une grande base de donnée des personnes vaccinées (indépendamment de toute question de mauvaise intention sur cette base, toute base de données finit toujours par fuiter parce que les administrateurs, et particulièrement dans le milieu médical, sont nuls en sécurité informatique). Des personnes entourées par le milieu antivax ne veulent pas forcément prendre le risque que leurs proches découvrent qu'elles sont allées se faire vacciner. Et je n'ai pas arrêté de répéter pendant cette pandémie qu'on ne retenait pas les leçons qu'on aurait dû apprendre lors du SIDA : le fait de proposer des tests anonymes et gratuits a été un élément très important pour lutter contre les effets de la culpabilisation autour du SIDA, culpabilisation qu'on a vu tout autant à l'œuvre pendant la pandémie de covid (contre les gens qui font ou ne font pas ceci ou cela, et notamment se font ou ne se font pas vacciner).

Le fait de sacrifier cette possibilité de vaccination anonyme parce qu'il faut un pass sanitaire et qu'on a décidé (tout aussi arbitrairement, cf. ci-dessus) que le pass sanitaire ne serait pas anonyme est quelque chose qui, au minimum, aurait dû faire débat. Je n'ai pas entendu ce débat, et j'entends très peu, de façon plus générale, celui sur les menaces du pass sanitaire sur la vie privée.

☛ Effet cliquet

✱ Secundo (second enjeu à prendre en compte), l'effet cliquet. (Ou effet de non retour en arrière : normalement ce terme est utilisé en droit pour dire qu'une liberté acquise ne doit jamais être perdue, mais malheureusement le cliquet marche surtout dans le sens pervers, c'est-à-dire qu'une liberté perdue n'est jamais reconquise.) Celui-ci prend deux aspects. D'une part, les mesures de restriction qu'on nous vend comme temporaires sont rarement, justement, temporaires. Vous vous rappelez quand les mesures Vigipirate ont été supprimées ? Ben non, justement. Le terrorisme doit faire moins de morts que la foudre (i.e., zilch) mais on continue à nous emmerder avec ces conneries. Avec les restrictions covid ce sera la même chose : même les confinements, ce n'est pas clair qu'on en soit sortis, le port du masque il va s'éterniser bien au-delà que la pandémie (surtout que la fin de celle-ci sera difficile à dater) et pour le pass sanitaire je ne prends pas les paris.

Mais l'effet cliquet c'est aussi sur l'esprit plus général des mesures. Je pense que les confinements pour le covid vont finir par prendre fin un jour, mais la possibilité qu'un gouvernement pour des raisons qu'il qualifie lui-même d'exceptionnelles, sans même passer une loi, assigne toute la population du pays à résidence, ça c'est quelque chose qui restera cliqueté à tout jamais (j'ai signalé ça très tôt [chercher les mots dont la démocratie]) : la prochaine fois l'excuse ne sera pas le covid mais autre chose, mais la prochaine fois viendra. Il en va du même du pass sanitaire : même si celui-ci finit par être supprimé pour le covid, la fenêtre d'Overton a été déplacée concernant l'acceptabilité d'une telle mesure : il y aura des pass pour d'autres choses, sanitaires ou pas, et c'est bien ça qui me préoccupe.

Et bien sûr, le cliquet a aussi comme caractéristique qu'on peut l'appliquer plusieurs fois : quand une mesure a été cliquetée, non seulement il devient très difficile de revenir en arrière, mais il devient aussi plus facile d'aller plus loin, vers des mesures plus contraignantes. Ceci est très bien illustré par le fait qu'il est aujourd'hui question, en France, de transformer ce qui était initialement un pass sanitaire en pass vaccinal, c'est-à-dire que l'option d'avoir un test négatif ou un vaccin a d'abord été restreinte en durée de validité et va être complètement supprimée (et on peut être tenté de prédire une évolution avec l'arrivée du variant ο vers une exigence de test négatif et vaccin, ou d'autres choses plus contraignantes encore). Je suis tout à fait d'accord avec ce qu'écrit mon collègue et ami dans ce fil Twitter.

☛ Effets collatéraux et incitations perverses

✱ Tertio (troisième enjeu à évoquer), il y a la loi de Campbell (ou de Goodhart, c'est quasiment la même chose), qui prédit que la multiplication des effets collatéraux et incitations perverses causera un effet sur le système vaccinal lui-même. De même que quand on se met à évaluer les chercheurs sur leur nombre de publications on cause par effet pervers une baisse vertigineuse de la qualité des publications (j'en ai parlé ici), ou que quand on se met à évaluer les policiers sur le nombre d'affaires traitées cela cause toutes sortes d'effets indésirables (refus d'enregistrer les affaires compliquées, expédition des petites affaires), il était évidemment prévisible qu'un système de pass sanitaire aurait toutes sortes de conséquences perverses. Le fait d'avoir eu la covid donne un pass sanitaire, donc évidemment il y a des gens qui se sont fait volontairement contaminer. Ailleurs, certains se sont fait vacciner à la place d'autres gens. Et bien sûr il y a surtout eu multiplication de fausses vaccinations.

Une personne est récemment morte du covid en France parce qu'elle avait un faux pass sanitaire, les médecins ont appliqué un protocole approprié pour une personne vaccinée alors qu'elle ne l'était pas. Inévitablement, certains ont dit que c'était sa faute tandis que d'autres ont dit que c'était la faute du pass sanitaire, d'autres encore que c'était celle des médecins. Je ne crois pas que la notion de « faute de » ait vraiment un sens, mais ce qui m'amuse surtout c'est qu'on soit surpris de ce genre de choses : faut-il être naïf ou con pour penser que ça n'arriverait pas ! Surtout dans un pays où quelques mois avant on nous a obligés à inventer toutes sortes de fausses attestations juste quelques mois avant.

Le fait que ce genre d'effets pervers paraisse comme une surprise est, d'ailleurs, la preuve qu'aucune des études qui auraient dû être menées avant de mettre en place ce fameux pass sanitaire, n'ont été menées (ou alors elles ont vraiment été bâclées). Si n'importe quelle personne pas profondément débile avait réfléchi plus que quelques minutes à la question, elle serait arrivé à la conclusion il faudra attirer l'attention des médecins sur le fait que les informations sur le pass sanitaire ne devront pas être prises pour argent comptant lors des traitements, parce qu'il y aura sans doute énormément de faux. (Enfin, bien sûr, les faux vaccinés sont une petite partie des apparents vaccinés, mais comme ils ont beaucoup plus de chances de tomber malades cette proportion prend beaucoup d'importance.)

Mais une conséquence de tous ces faux, notamment, c'est qu'on ne sait plus combien il y a de gens vraiment vaccinés dans ce pays, puisqu'une partie sans doute pas complètement négligeable des « vaccinés » sont en fait des gens qui ont fraudé d'une manière ou d'une autre. C'est surtout ça la loi de Campbell : à vouloir maximiser le nombre de vaccinés on a cassé l'indicateur nombre de vaccinés. Et du coup, on ne peut plus vraiment dire quelle est l'efficacité réelle du vaccin. Bravo.

☛ Quelques autres problèmes

✱ Enfin, il a quelques autres problèmes autour du pass sanitaire qui ne me semblent pas aussi importants que les trois que je viens de citer, mais qui sont quand même au moins dignes d'une mention.

Au niveau pratique, je dois concéder que le système n'a pas été trop mal foutu. Le fait qu'on puisse utiliser le pass soit sous forme papier (qu'on reçoit lors de la vaccination, mais qu'on peut aussi télécharger soi-même sur le site de l'Assurance maladie, et miraculeusement ils ont même pensé aux gens dont la sécu n'est pas gérée par la sécu), soit sous forme électronique, et dans ce cas on a toute latitude pour montrer le PDF sous la forme qu'on veut, ce n'est pas mal. (Enfin une application visible à tous des signatures cryptographiques, et de l'idée que la signature porte sur l'information elle-même, peu importe la forme sous laquelle elle est présentée.)

Malgré ça, et c'était sans doute inévitable, j'ai été témoin de toutes sortes de ratées. Par exemple, j'ai vu un groupe de dames un peu âgées qui venaient prendre un café en terrasse (c'était un des tout premiers week-ends après la mise en place de la mesure), qui étaient vaccinées depuis longtemps, et qui n'avaient pas compris que ça les concernait aussi (ou que ça concernait même les terrasses), ou qui avaient perdu leur papier, ou ne l'avaient pas eu, et qui avaient l'air assez perdues quant à ce qu'elles devaient faire. Toujours est-il qu'elles sont reparties bredouilles. Peu longtemps après, j'ai vu quelqu'un dont le pass sanitaire ne marchait pas, et personne n'avait idée de pourquoi (ce n'était pas qu'on n'arrivait pas à le scanner, mais il était rejeté, et la personne, que je présume être de bonne foi, n'avait aucune idée de la raison) : dans ces conditions, on n'a aucune explication ni aucun recours, et c'est un peu terrifiant (même si sur le cas bien précis dont j'ai été témoin, le restaurateur a bien voulu fermer les yeux — ce qui, du coup, mine la sécurité du dispositif). Et il semble que tout récemment, suite à un bug de l'application TousAntiCovid-Vérif, un certain type de codes (certes anciens et peu courants) ont été rejetés : je pense que les personnes concernées ont dû se sentir tout d'un coup bien démunies face à un système informatique opaque qui leur disait l'équivalent de permission denied, sans aucune motif, sans aucune explication, sans aucun recours possible, sans même un contact à appeler pour essayer de comprendre le problème. (Voir aussi le problème rapporté ici.) Quant aux étrangers qui doivent essayer de comprendre dans quelle mesure ils peuvent avoir un pass sanitaire français ou dans quelle mesure leur pass sanitaire national est valable en France, j'imagine que c'est complètement la galère (déjà que vivant en France je n'arrive pas à suivre les règles en vigueur dans ce pays depuis le début de la pandémie et qui changent deux fois par semaine, alors quand on débarque !).

Mais il faut penser, aussi, aux gens chargées de faire la vérification. D'abord, c'est une tâche pénible (et qui ne leur a pas valu de rémunération supplémentaire) que de scanner des QR-codes à longueur de journée (parfois mal imprimés ou peu lisibles), et certainement de devoir expliquer aux gens que oui c'est indispensable et non ce n'est pas un choix de la maison, et finalement de faire une sorte de service après-vente pour le gouvernement, à la fois la police et l'assistance technique, ce qui n'est ni leur métier ni leur mission. Je ne suis pas persuadé que les employeurs aient toujours mis à disposition des employés un téléphone ou une tablette pour faire tourner l'application TousAntiCovid-Vérif (qui contrôle les pass sanitaires) et je soupçonne que certains ont été en pratique obligés de l'installer sur leur propre appareil. Bref, il y a une multitude de problèmes auxquels on ne pense pas forcément quand on vit dans l'utopie du solutionnisme technologisant, mais qui n'en sont pas moins réels dans la vraie vie où le diable se cache dans les détails.

☞ Deux (ou trois) buts possibles

Mais revenons en arrière d'un cran. Quel est le but du pass sanitaire, au juste ? Il joue sur une ambiguïté entre deux choses pas fondamentalement incompatibles mais néanmoins bien distinctes : ⓐ contrôler l'épidémie en évitant la contamination aux endroits où il s'applique (en restreignant leur accès à des personnes vaccinées ou, jusqu'à présent, testées négatives, donc a priori non contagieuses dans les deux cas, ou du moins beaucoup plus faiblement contagieuses), et ⓑ contrôler l'épidémie en poussant à la vaccination en rendant la vie très pénible pour les non vaccinés, tout en évitant d'appeler ça une obligation vaccinale. Pour illustrer la différence entre ⓐ et ⓑ, exiger le pass sanitaire dans un endroit où aucune contamination n'est possible, ou encore exempter les personnes qui pour des raisons médicales valables ne sont pas vaccinables, serait justifié par l'objectif ⓑ mais pas ⓐ. Aucun de ces deux objectifs n'est intrinsèquement complètement stupide, mais aucun ne tient vraiment debout non plus, et en tout cas, il faudrait être honnête sur celui qu'on recherche (ou éventuellement les deux à la fois, mais de même, il faut le dire clairement). Or il me semble que ⓐ est le but affiché mais il l'est de façon assez malhonnête parce que les gens qui ont mis ça en place savent bien que ça ne servirait pas à grand-chose et c'est simplement que c'est plus acceptable que ⓑ.

Pour preuve de cette hypocrisie, nous avons d'un côté le conseil d'État qui, dans son avis sur le projet de loi, souligne (paragraphe 13) que l'application du “passe sanitaire” à chacune des activités pour lesquelles il est envisagé de l’appliquer doit être justifiée par l’intérêt spécifique de la mesure pour limiter la propagation de l’épidémie, au vu des critères mentionnés précédemment et non par un objectif qui consisterait à inciter les personnes concernées à se faire vacciner, autrement dit, considère explicitement comme acceptable l'objectif ⓐ mais non l'objectif ⓑ que je viens de mentionner ; alors qu'Olivier Véran reconnaît maintenant clairement et publiquement, le pass vaccinal est une forme déguisée d'obligation vaccinale (merci au moins pour cette franchise), ce qui est donc ⓑ.

☛ Culpabilisation

Je vais revenir sur le fait que, à ce compte-là, je préférerais une obligation vaccinale claire et nette, qui porte son nom, plutôt que cette version « déguisée », mais il y a éventuellement un troisième objectif encore moins avouable que ⓐ et ⓑ, à savoir ⓒ pouvoir accuser les non vaccinés d'être responsables de la situation sanitaire qui ne s'améliore pas (autant qu'on voudrait) et donc défléchir la responsabilité et éviter un débat sur les moyens attribués à l'hôpital. J'avais déjà attiré l'attention (même lien que précédemment, chercher détournement de culpabilité) sur le fait qu'un des buts des confinements et des autres règles de l'absurdistan autoritaire avait été de pouvoir faire porter le chapeau aux gens qui ne respectent pas bien les règles et ainsi éviter l'embarras d'un gouvernement qui avait prétendu que le virus ne toucherait pas la France, et a vendu des réserves de masques : de façon générale, les politiques aiment toujours avoir quelqu'un sous le coude à montrer du doigt quand les choses vont mal (et même quand, objectivement, la réalité est que c'est la faute à pas de chance et que ce serait la chose la plus honnête à dire).

Globalement, je pense qu'on a eu assez de culpabilisation pendant cette pandémie, et que ce n'est pas un moyen convenable de gérer la santé publique : on a eu celle des gens qui ne respectaient pas bien le confinement, on a eu celle des jeunes qui font la fête (ou quelque chose comme ça), maintenant on a celle des non-vaccinés. Ça suffit ! Pour le SIDA on a vu que ce n'était pas en culpabilisant les gens qu'on les persuadait de porter une capote, il serait bon de garder cette leçon en tête.

☛ Freiner les contaminsations

Mais revenons-en à ⓐ et ⓑ : que doit-on penser de ces objectifs ?

S'agissant de ⓐ, freiner la contamination aux endroits où le pass s'applique, le problème est que cela représente un coût considérable pour un gain extrêmement faible : l'ensemble de toutes les contaminations dans les cafés, restaurants, cinémas, musées et que sais-je encore, ne doit pas être colossal (par rapport à toutes les autres possibilités : enfants à l'école, contaminations secondaires au sein d'un même foyer, repas entre amis, rencontres entre collègues, contaminations dans les transports en commun — où le pass n'est pas exigé), donc même ramener à zéro la part des lieux soumis au pass sanitaire ne fera pas une différence colossale (un signe étant que quand on a rouvert les restaurants on n'a pas vu de grosse variation du R effectif dans aucun pays) ; et bien sûr, les personnes vaccinées, même si elles sont plausiblement moins contagieuses même si infectées et moins probablement infectées, ne sont pas complètement incapables de transmettre le virus (et à ce stade c'est probablement elles qui contribuent le plus à la propagation du virus, simplement parce qu'elles sont beaucoup plus nombreuses), et il en va de même des personnes testées négatives parce qu'il y a des faux négatifs. Bref, cet objectif ⓐ consiste à mettre un filtre passablement troué autour d'une part relativement faible des contaminations (voir aussi ce fil) : je peux concevoir que ce n'est pas sans intérêt, mais le coût semble trop élevé pour un gain faible. En tout état de cause, cela mérite au moins une étude bénéfice-coût un peu précise, qu'on n'a pas eue (et pour les confinements, au fait, je vous ai dit qu'on ne l'avais pas eue ?).

Mais je répète qu'il est assez clair que personne, ou en tout cas personne en position de décider, ne croit vraiment à ⓐ : c'est juste un prétexte pour donner bonne conscience à l'objectif réel qui est ⓑ (voire ⓒ).

☛ Pousser à la vaccination

S'agissant de ⓑ, donc, d'une part je trouve que c'est très malhonnête d'essayer d'avoir une obligation vaccinale qui ne dit pas son nom, mais laissons de côté toute considération morale : je pense aussi que c'est assez inefficace : en jouant ainsi de façon vraiment peu subtile à la carotte et au bâton avec les antivax, je ne pense pas qu'on les ait concilié ni fait changer d'avis, on les a plutôt radicalisés en leur donnant l'impression de les transformer en citoyens de seconde zone (qu'ils ont d'ailleurs ensuite monté en sauce avec des comparaisons absolument détestables avec l'étoile jaune). Tant qu'à chercher des compromis ou des apparences de compromis, peut-être qu'on aurait pu, par exemple, se débrouiller pour se procurer des doses de vaccins qui ne sont ni à base d'ARN messager ni de vecteur viral, par exemple le Novavax. Quant aux gens qui, sans être antivax, étaient juste flemmards ou perdus devant le cauchemar de la chasse aux créneaux sur Doctolib, il y avait certainement d'autres pistes pour les motiver.

Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'il y a une certaine incompatibilité entre l'affirmation les Français refusent de se faire vacciner, on est obligés de leur forcer le bras avec un système de pass sanitaire et la course aux créneaux pour se faire vacciner. Si le pass sanitaire avait été annoncé à un moment où les centres de vaccination restaient désespérément vides, l'argument ⓑ serait déjà plus crédible.

Mais en tout état de cause, au lieu de jugements au doigt mouillé, l'objectif ⓑ aurait aussi mérité une étude un peu précise : est-ce que, oui ou non, un système de pass vaccinal est un moyen qui fonctionne bien pour maximiser le taux de vaccination ? Le gouvernement a-t-il basé sa décision de l'imposer sur des éléments factuels (par exemple des sondages demandant aux gens ce qu'ils feraient si on leur proposait tel ou tel choix) ? Peut-on voir ces éléments ?

☞ Et une vraie obligation vaccinale ?

Si vraiment on veut absolument instaurer une obligation vaccinale, alors je préfère que cette obligation vaccinale soit clairement étiquetée comme telle sur le flacon et pas déguisée comme le dit Olivier Véran. On a déjà ça en France (pour les adultes ça concerne le vaccin diphtérie-tétatnos-polio, même si, en pratique, il n'y a aucun contrôle et possiblement aucune sanction même en théorie, je n'ai pas réussi à savoir), donc je ne pense pas qu'on puisse s'en émouvoir pour le principe : en tout cas, ça ne représenterait pas un nouveau cliquet. Je ne suis pas favorable à une obligation vaccinale pour une maladie aussi peu pathogène que la covid (et pour laquelle il semble difficile d'atteindre une immunité collective durable par vaccination), d'ailleurs je note que l'OMS a aussi fait part de sa réticence (cf. aussi ceci), mais ce n'est pas une objection de principe forte, et je suis en tout cas moins défavorable à une obligation vaccinale claire qu'à cette solution bâtarde qu'est le pass sanitaire ou vaccinal, qui combine tous les inconvénients de l'obligation vaccinale (à commencer par le problème éthique d'imposer aux gens un acte médical) à des inconvénients spécifiques au fait de ne pas la reconnaître comme telle ou bien aux détails du procédé (et que j'ai esquissés ci-dessus).

Une obligation vaccinale claire et franche, ça voudrait dire convoquer tout le monde pour se faire vacciner, à charge pour les autorités de prévoir les créneaux et les lieux proches du domicile et de dégager les gens de leurs obligations professionnelles pour ce jour-là, au lieu de les laisser galérer sur Doctolib. (Évidemment, il faudrait proposer un minimum de choix, ou de flexibilité pour reporter la convocation, et évidemment, les gens qui préfèrent trouver leur créneau à l'avance doivent avoir une possibilité de le faire.) Il faudrait imaginer des sanctions en cas de refus, je ne sais pas quelle forme elles devraient prendre (par exemple des amendes ou une suspension des remboursements sécu jusqu'à régularisation), mais le point important avec une obligation vaccinale c'est que ça ne prend pas la forme de privation de certains loisirs, qui n'est pas une peine habituelle, et surtout, ça ne défausse pas le travail de contrôle et de sanction sur des gens (restaurateurs notamment) dont ce n'est pas le métier. Et surtout, dans un système où il y a obligation vaccinale, il y a présomption de vaccination et pas ce contrôle permanent insupportable : ce sont les autorités qui ont la charge de trouver des créneaux pour tout le monde et de courir après les réfractaires, pas la société qui doit se restructurer autour d'un pass à présenter partout. En outre, cela fait porter clairement la responsabilité à l'État du contrôle de la sécurité des vaccins utilisés et de la prise en charge des effets secondaires éventuels. (J'ai trouvé intéressant ce document sur l'historique et la situation ante covid de l'obligation vaccinale en France, même s'il est loin de répondre à toutes mes questions.)

☛ Un compromis ?

Une autre possibilité qui me semble relativement séduisante (en tout cas nettement plus qu'un pass sanitaire) serait d'avoir non pas une obligation vaccinale complète mais une obligation de soit se faire vacciner soit objecter formellement : les personnes convoquées pourraient choisir, au lieu de se faire vacciner, déclarer leur objection en la motivant. L'idée est que les gens qui ne se font pas vacciner par flemme (ou parce qu'elles sont perdues dans Doctolib ou ne trouvent pas un créneau ou je ne sais quoi), une fois convoquées, préféreront quand même se faire vacciner que de faire la démarche d'objecter formellement, alors que les gens qui sont vraiment hostiles (pour des raisons personnelles ou idéologiques) auront la possibilité de s'expliquer, — et je fais le pari qu'elles seront finalement peu nombreuses. Il faut, bien sûr, que l'objection ne soit pas fichée de façon nominative (sinon il y aura crainte de la constitution d'un fichier des opposants) mais qu'elle entre dans les statistiques, y compris avec un motif précis à renseigner, pour qu'on y voie plus clair.

☞ Gratter les derniers pourcents, ou protéger individuellement ?

Toujours est-il que si je suis indubitablement convaincu de la stratégie consistant à vacciner une très grande majorité de la population, laquelle dans la plupart des pays y consentira certainement sans difficulté, si la stratégie va jusqu'à exiger une majorité telle qu'avoir vacciné ~90% de la population éligible ne suffit toujours pas, on doit commencer à se dire que chercher à gratter les quelques pourcents qui restent n'est plus vraiment pertinent, même s'ils ont environ 8 fois plus de chances de finir à l'hôpital et 12 fois plus de finir en soins critiques (si j'en crois ma petite analyse sommaire de ces données pour la France, dont la typologie est malheureusement très mal documentée) : oui, il semble que les non-vaccinés constituent environ 45% des hospitalisations et 55% des entrées en soins critiques pour covid en France actuellement (modulo le fait que que la fraude fausse peut-être ces statistiques), donc on peut gagner au maximum un petit facteur 2 si on arrive à vacciner absolument tout le monde, mais si ces gens ne veulent pas se faire immuniser par vaccination, le virus va s'en charger et le nombre de personnes immunologiquement naïves ne va pas pouvoir rester très longtemps non-négligeable. En outre, il y a quelque chose d'un peu obscène au fait d'aller faire de tels efforts pour passer de 90% d'éligibles vaccinés à 99.9% ou je ne sais quoi, quand tant de pays du monde (en gros, toute l'Afrique) sont loin derrière ce chiffre : même si la vaccination ne se fait pas à nombre de doses constant, cette obsession de la perfection commence à toucher au délire.

Digression : Il est vrai qu'il y a quelque chose de paradoxal à ceci : plus le vaccin est efficace, plus on va vouloir chercher à vacciner une partie importante de la population : le fait que les ~10% d'adultes non-vaccinés posent encore problème est dû au fait que, justement, le vaccin est efficace à ~90% ; pour un vaccin efficace à ~50%, ça ne sert plus à rien d'aller récolter plus qu'une bonne majorité de vaccinés, passer de 80% à 90% ou 99% ne changera rien d'intéressant. Donc paradoxalement, c'est le fait que le vaccin marche si bien qui fait qu'une petite minorité d'antivax irréductibles nous mette en difficulté par rapport à ce qu'on pouvait atteindre. Mais si on voit les choses différemment, par rapport à un vaccin efficace à seulement 70% ou 50%, on est quand même vraiment dans une meilleure situation, et il ne faudrait pas laisser cette chance nous obliger à jouer aux perfectionnistes. C'est un peu comme l'existence des places en réanimation, d'ailleurs : paradoxalement, leur existence, qui a sauvé plein de vies, a aussi contribué à rendre la pandémie bien plus grave, à cause de l'angoisse permanente de ne plus avoir de places en réa. Il faudrait peut-être méditer un peu sur ce paradoxe.

Autre digression (sur les ~90% d'adultes vaccinés) : Bon, on pourra dire qu'il y a des pays qui font mieux. J'avoue que j'ai des doutes sur la signification des chiffres de vaccination qu'on trouve, par exemple, ici : le Portugal aurait 88% de vaccinés sur la population totale depuis début octobre, mais comment est-ce possible quand l'agence européenne du médicament n'a approuvé la vaccination des enfants de 5 à 11 ans il y a moins d'un mois et que le Portugal a certainement bien 12% d'enfants de ≤11 ans ? Je soupçonne vaguement que certains chiffres sont mal convertis entre des catégories d'âge spécifiques à certains pays et un pourcentage de la population totale.

Il est temps de passer à un modèle de pensée, ce qui aurait sans doute dû être le cas dès le début, dans lequel on se dit que le vaccin protège la personne vaccinée et pas les autres : la protection conférée contre toute d'infection (et donc de contagiosité vis-à-vis des autres), ou immunité stérilisante, ne semble pas devoir durer bien longtemps, tandis que la protection contre les formes graves de la maladie, ou immunité protectrice, semble bien plus durable. Et ceci sera sans doute encore plus vrai avec le variant ο : dans ces conditions, il faut abandonner l'idée d'essayer d'endiguer la propagation du virus (qui finira par atteindre un niveau endémique un peu moins volatile, et on ne sait pas du tout combien ce niveau sera élevé, mais on n'y pourra pas grand-chose) et se concentrer sur la protection offerte par le vaccin (et/ou par une infection précédente) contre les formes graves. C'est-à-dire que, nonobstant le tropisme de l'action que je dénonçais plus haut, il n'y a plus rien à faire qu'offrir des doses de rappel à ceux qui en veulent, et laisser les choses suivre leur cours.

☛ Il faudrait parler des hôpitaux

Je finis en reprenant et en développant un bout d'un fil Twitter (25 tweets ; ici sur ThreadReaderApp) que j'ai écrit sur le variant ο en France. Si le système hospitalier ne peut pas encaisser un virus respiratoire qui faisait initialement ~0.5% de létalité et contre lequel on a vacciné ~90% de la population éligible, et qu'on a besoin d'aller gratter chaque misérable pourcent jusqu'à atteindre 100%, peut-être bien que le problème est structural : peut-être qu'au lieu d'utiliser les hôpitaux vont saturer ! comme prétexte pour paniquer tous les trois mois on peut s'occuper de discuter du problème de fond et des moyens qu'on veut donner aux hôpitaux. Il faut donc que la société, collectivement, fasse un choix (peut-être qu'il y a des élections qui arrivent, d'ailleurs) : soit d'accepter qu'il n'y a pas de place pour tout le monde à l'hôpital ou dans les services de soins intensifs (ce qui, je l'ai déjà dit, est assurément embêtant mais moins embêtant que, disons, d'enfermer un pays entier pendant cette même durée), soit de se donner les moyens — et ce sera très cher — de s'assurer que quelque chose du type covid, avec un taux de vaccination élevé mais néanmoins raisonnable, ne les fait pas saturer. Il serait temps de séparer le débat sur le covid ou la vaccination de celui sur les hôpitaux : la manière dont ces derniers ont été financièrement délaissés pendant des années parce que c'est cher, et dont on découvre soudainement que c'est absolument complètement inadmissible d'envisager qu'ils saturent et qu'il faut tout sacrifier à éviter cette éventualité, est une forme d'hypocrisie qui doit nous interpeller.

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(vendredi)

Comment (ne pas) adapter Fondation à l'écran

Le poussinet et moi venons de finir de voir la saison 1 (la seule au moment où j'écris) de la récente série télé (Apple TV) qui se prétend adaptée du cycle de livres Fondation d'Isaac Asimov. Comme j'en suis à écrire des critiques, je voudrais en parler un petit peu (en développant ce que j'ai écrit dans ce fil Twitter) ; mais pour que ce qui suit ne soit pas ennuyeux pour les personnes qui n'auraient ni lu les livres ni vu la série, je vais raconter ce qui est nécessaire (en essayant quand même de divulgâcher le moins possible), et parler plus généralement des adaptations au cinéma ou à la télé (enfin, à l'écran : la distinction n'a plus vraiment de sens de nos jours, n'est-ce pas).

De quoi parlent les livres

Je commence par un résumé de ce dont il est question dans les livres (dont je parle différemment ici), en essayant de divulgâcher le moins possible, mais en racontant ce dont j'ai besoin pour pouvoir discuter des difficultés et des enjeux à adapter cette œuvre à l'écran :

Fondation est un cycle de science-fiction de sept livres écrit par Isaac Asimov entre les années 1940 (d'abord sous forme de nouvelles) et sa mort (le dernier volume a été publié de façon posthume en 1993). Pour donnée d'emblée les titres, il s'agit, dans l'ordre de publication, de :

  • La trilogie originelle ou trilogie centrale (trois volumes assez petits, publiés entre 1951 et 1953, et qui peuvent être considérés comme des recueils de nouvelles) :
    • 1. Foundation (divisé en cinq chapitres qui sont comme autant de nouvelles, présentées dans l'ordre chronologique)
    • 2. Foundation and Empire (divisé en deux parties qui sont comme deux longues nouvelles ou comme on dit en anglais novellas)
    • 3. Second Foundation (lui aussi divisé en deux parties ou novellas)
  • Les deux suites (deux volumes publiés en 1982 et 1986, et qui sont, cette fois, plutôt des romans que des recueils de nouvelles, et d'ailleurs ils se suivent immédiatement) :
    • 4. Foundation's Edge
    • 5. Foundation and Earth
  • Les deux préquelles (deux volumes publiés en 1988 et 1993, de nouveau deux romans se suivant immédiatement) :
    • 6. Prelude to Foundation
    • 7. Forward the Foundation

Ce que je viens de lister est l'ordre de publication. L'ordre chronologique interne dans l'histoire s'obtient en mettant les deux préquelles au début, c'est-à-dire 6,7,1,2,3,4,5 (i.e. : Prelude to Foundation, Forward the Foundation, Foundation, Foundation and Empire, Second Foundation, Foundation's Edge et Foundation and Earth) : cette chronologie couvre une période d'environ 500 ans de l'histoire interne.

On pourrait éventuellement rattacher d'autres œuvres d'Asimov au même cycle, notamment les trois romans parfois appelé le Cycle de l'Empire, à savoir The Stars Like Dust, The Currents of Space et Pebble in the Sky, qui se déroulent quelques millénaires avant le cycle de Fondation dans la chronologie interne, mais ils sont largement indépendants et je n'en parlerai pas plus. (En fait, Asimov a vaguement tenté de rattacher tout ce qu'il avait écrit, ou au moins une bonne partie, à une seule chronologie, donc on peut considérer que presque tous ses romans font partie du cycle de Fondation, mais je ne veux pas évoquer tout ça.) ❧ Par ailleurs, un autre cycle de livres, écrits par d'autres gens et avec l'autorisation des ayants-droits d'Asimov (Foundation's Fear de Gregory Benford, Foundation and Chaos de Greg Bear, et Foundation's Triumph de David Brin) ont été écrits pour essayer de développer les événements autour du livre 7 (Forward the Foundation) : je les trouve nuls et même complètement délirants (entre une sorte de résurrection de Voltaire et de Jeanne d'Arc, I kid you not, et une scène où Hari Seldon se transforme en chimpanzé pour essayer de comprendre je ne sais quoi, j'ai vraiment décroché du délire du premier, et les deux autres n'avaient pas l'air mieux), et je n'en parlerai pas non plus. ❧ Enfin, le livre Psychohistorical Crisis de Donald Kingsbury, dont j'ai déjà parlé, publié sans l'accord des ayants-droits, et qui a donc dû changer tous les noms propres (c'est d'ailleurs assez rigolo) tente de donner une suite à la trilogie centrale (livres 1–2–3) en considérant comme non avenue la suite (livres 4–5) et en cherchant à retrouver la direction d'origine.

Que racontent les sept livres du cycle ? Le point de départ (le moment où commence le volume 1, Foundation, et où se déroulent les préquelles 6 & 7) est celui d'un Empire qui règne sur l'ensemble de la galaxie. Cet Empire existe depuis douze millénaires ; sa capitale, Trantor, est une ville à l'échelle d'une planète entière au centre de la galaxie ; mais surtout, il est maintenant en déclin, même si peu en ont conscience. (Asimov a fortement été influencé par la lecture du classique Decline and Fall de Gibbon.) Le personnage central de toute la série est un mathématicien, Hari Seldon, qui a développé une théorie appelée psychohistoire, qu'il faut imaginer comme une version mathématisée d'une combinaison de l'Histoire et de la psychologie appliquée aux masses, et qui permet de prédire l'avenir des civilisations — non pas l'avenir des individus, ce point est important, mais uniquement, des groupes suffisamment importants (de même que la mécanique statistique permet de prédire précisément le comportement des gaz alors qu'elle ne permet de rien dire sur le comportement d'une molécule de gaz). Cette psychohistoire prédit que l'Empire galactique va s'effondrer en quelques siècles et que cet effondrement sera suivi d'une période de trente millénaires de chaos et de barbarie. Seldon voit qu'il est impossible d'éviter cet effondrement, mais qu'il est possible de racourcir la période d'interrègne, de la ramener de trente mille ans à seulement mille ans. Le projet en question s'appelle le Plan Seldon : il s'agit essentiellement d'établir un petit groupe de gens, la Fondation éponyme, ostensiblement dédiée à l'écriture d'une encyclopédie (l'Encyclopedia Galactica), sur une planète au bord de la galaxie (Terminus), pour servir de germe au second Empire galactique à venir : Seldon a soigneusement prédit la destinée de la Fondation et de la galaxie en général, à travers une série de crises, pour arriver jusqu'à la fondation d'un Second Empire galactique mille ans après l'établissement de la Fondataion.

Le premier livre, Foundation, commence par une partie assez brève qui se déroule sur Trantor, la capitale de l'Empire : un jeune mathématicien du nom de Gaal Dornick arrive sur Trantor pour rencontrer Hari Seldon et devenir son assistant, mais découvre rapidement que les autorités impériales voient Seldon comme un fauteur de trouble parce qu'il prédit la chute de l'Empire ; cette partie (en fait écrite après toutes les autres nouvelles de ce volume, et destinée à leur donner un cadre cohérent) expose en substance ce que je viens de dire dans le paragraphe précédent et ouvre la voie à l'établissement de la Fondation. (En fait, on comprend que Seldon a prévu et plus ou moins lui-même organisé l'exil de son groupe auquel les autorités le condamnent pour s'en débarrasser.)

Les quatre parties suivantes du premier livre se déroulent sur Terminus (la planète ou a été placée la Fondation), à un intervalle d'environ trente à cinquante ans à chaque fois. Chacune raconte le déroulement d'une crise, pourtant notamment sur les relations de la Fondation avec les planètes voisines à la périphérie d'un Empire en train de s'effondrer. Crise dont il faut comprendre que Hari Seldon avait soigneusement calculé l'issue dans le cadre de son plan. Mais, et c'est très important, les acteurs de la crise ne connaissent pas cette issue, car Seldon n'a pas inclus de psychohistoriens dans la Fondation, justement pour qu'ils ne soient pas au courant de ce qui les attendrait (ce qui rendrait le calcul trop difficile). Les événements les forcent à ne plus avoir qu'une seule possibilité d'action, et c'est celle-ci qui constitue la suite du Plan. Chaque crise est surmontée par une combinaison entre l'inévitabilité historique qui fait converger les circonstances vers une résolution inévitable, un calcul politique intelligent (pour ne pas dire véritablement machiavélique) des dirigeants ou autres acteurs de la Fondation, et enfin des conseils de Seldon lui-même, qui avait pré-enregistré des messages holographiques pour être diffusés au moment des crises.

Là il faut bien reconnaître qu'il y a une certaine dose d'incohérence dans le principe même de la psychohistoire envisagé par Asimov : d'un côté, on nous affirme que le fondement de la psychohistoire est que les actions individuelles ne doivent pas avoir beaucoup d'influence sur les grands mouvements de l'Histoire tels que la théorie de Seldon arrive à les prédire, de l'autre on nous montre des crises qui sont, quand même, largement résolues par des actions d'individus assez malins (notamment le premier maire de Terminus, Salvor Hardin, qui est en quelque sorte le « héros » des deux premières crises, et sans lequel on s'imagine que l'histoire aurait été bien différente !). Mais on peut au moins partiellement résoudre cette incohérence en pensant (et c'est ce qu'Asimov suggère) que les actions individuelles ne deviennent importantes que lors de ces crises, et que Seldon s'est arrangé pour les circonscrire aussi précisément que possible, après quoi il doit compter sur l'intelligence de ceux qui sont mis face à l'obligation d'agir, tandis que lui-même ne peut se contenter que de vagues conseils parce qu'il ne doit pas révéler ce qu'il sait. Toujours est-il que ces épisodes sont très intéressants comme récits des manœuvres politiques par lesquelles la Fondation étend son influence (qui n'est cependant pas vraiment un empire) sur sa région de la galaxie.

Le second volume, Foundation and Empire, commence par une crise un peu de même nature que celles qui ponctuent le premier volume, mais cette fois c'est à ce qui reste de l'Empire que la Fondation est confrontée (plutôt qu'à des potentats locaux), et cette fois c'est vraiment l'inévitabilité historique plutôt que l'intelligence des actions de tel ou tel dirigeant qui va sauver la situation (et renforcer la Fondation tout en continuant l'effondrement progressif de l'Empire). Peut-être qu'Asimov essaie de résoudre là l'espèce d'incohérence que je signale au paragraphe précédent en montrant que même s'il n'y a pas de gens malins qui agissent de la bonne façon au bon moment, l'Histoire finit quand même par se dérouler de la même manière.

La seconde moitié de Foundation and Empire est constituée d'une crise de nature bien différente, avec l'apparition d'un personnage, le Mulet, qui pour des raisons que je ne veux pas révéler pour ne pas trop divulgâcher, possède une différence qui le fait échapper aux prévisions de la psychohistoire et fait donc dérailler le Plan Seldon. Disons juste que, comme pour l'hyperespace qui permet de voyager d'un point à l'autre de la galaxie, on a affaire à quelque chose qui pourrait être classé comme de la magie ou du paranormal, l'auteur nous demande de suspendre notre incrédulité, mais de façon assez circonscrite (limitée et raisonnablement bien décrite) pour qu'on puisse apprécier la suite comme de la science-fiction et pas comme de la magie. Toujours est-il que le Mulet réussit en temps record à conquérir les planètes que la Fondation avait constituées en sa zone d'influence, sur lesquelles il règne comme une sorte de dictateur (pas spécialement malveillant, mais il est clair qu'il a complètement cassé le Plan Seldon).

C'est là qu'il faut que je revienne en arrière pour parler de la Seconde Fondation : car Hari Seldon mentionne dès le début qu'il va établir non pas une mais deux Fondations, la première sur Terminus dont on parle dans les premiers 1½ volumes, et la seconde à Star's End (un endroit dont on ne sait rien), sur le rôle de laquelle il ne donne aucune information. Les protagonistes de la seconde moitié de Foundation and Empire estiment que cette Seconde Fondation a sans doute été prévue pour réagir aux menaces sur le Plan comme celle représentée par le Mulet, et ils se mettent en quête de cette Seconde Fondation pour l'avertir du danger et/ou lui demander d'intervenir.

Les 1½ volumes qui suivent (la seconde moitié de Foundation and Empire et les deux moitiés de Second Foundation) sont consacrés à la recherche de cette très élusive Seconde Fondation, dont je ne vais évidemment rien révéler de plus pour ne pas divulgâcher : disons juste qu'Asimov joue à un jeu de chat et de souris avec ses personnages et ses lecteurs, avec force coups de théâtre, fausses pistes et doubles jeux. Le style des romans change donc assez : dans les premiers 1½ volumes, tout tournait autour l'art du calcul politique façon partie d'échecs, dans les 1½ suivants, on a aussi affaire à des parties d'échecs mais cette fois plutôt dans un style un peu à cheval entre le policier et le roman d'espionnage. À la fin de Second Foundation, on apprend enfin la vérité sur cette Seconde Fondation, et les fils sont correctement démêlés, on peut considérer que c'est une fin satisfaisante même si on n'a assisté qu'à quelque chose comme 400 ans sur les 1000 que doit durer le Plan.

Ce qui est commun à l'ensemble de cette trilogie d'origine, c'est qu'on a un certain nombre d'épisodes (en gros, neuf : cinq dans le premier volume, et deux dans chacun des deux suivants) qui se déroulent à chaque fois à des intervalles assez distants dans le temps.

Les deux volumes de suites, (4) Foundation's Edge et (5) Foundation and Earth, écrits par Asimov dans les années 1980, sont dans un genre encore différent. Je ne les ai, franchement, pas beaucoup aimés, et je ne vais pas en parler de façon trop détaillée. Asimov a changé d'avis quant à la destinée finale de l'Humanité (je trouve, en, fait qu'il renie pas mal le personnage de Hari Seldon — et la psychohistoire), et en même temps il essaie de façon assez forcée de rattacher son histoire à d'autres œuvres qu'il a écrites. On a affaire en gros à un même groupe de personnages tout du long, et sans sauts chronologiques importants. Le dernier roman représente la recherche de la Terre (la planète originelle de l'Humanité) pour des raisons franchement pas très convaincantes, il nous raconte une histoire qui n'a plus grand-chose des délicieuses « parties d'échecs » des volumes précédentes, et tout finit un peu en queue de poisson. Au bout du compte, le Plan Seldon n'est toujours pas achevé : ce n'est plus très clair s'il est destiné à l'être ou s'il a été rendu obsolète par la nouvelle destinée entrevue pour l'Humanité ; Asimov comptait peut-être écrire des choses encore après mais il ne l'a pas fait, bref, on ne sait plus vraiment où on va et il a vaguement jeté aux orties tout ce qu'il y avait avant dans son histoire. Si, comme moi, on n'aime pas cette fin qui n'en est pas une, on peut prendre à la place le roman Psychohistorical Crisis de Donald Kingsbury, qui est une fin alternative à la saga (et qui, même si elle a elle-même de graves défauts comme la misogynie complètement hallucinante de l'auteur, est beaucoup plus satisfaisante pour ce qui est de proposer une fin cohérente au Plan Seldon et une résolution du thème général de la psychohistoire).

Je pense qu'Asimov a lui-même regretté l'espèce de trahison vis-à-vis de Seldon et de la psychohistoire qu'il a menée dans ces deux volumes 4 & 5, et que c'est pour cette raison qu'il est revenu en arrière dans le temps pour se réconcilier avec son personnage et avec ses thèmes d'origine : c'est ce qu'il fait dans les préquelles : (6) Prelude to Foundation et (7) Forward the Foundation, publiés encore plus tard (le dernier de façon posthume) mais qui se déroulent avant Foundation. Là, il est question de Hari Seldon (qui finalement, bien qu'omniprésent en esprit dans tous les autres volumes, n'apparaissait en personne que brièvement au début de Foundation) : ces deux livres de préquelles racontent l'arrivée de Seldon sur Trantor (pour parler à un congrès de mathématiciens où il évoque l'idée théorique de la psychohistoire, initialement persuadé qu'elle n'est pas gérable en pratique) et les péripéties du développement de la psychohistoire et de la mise en place du Plan. Le style est à la fois différent des trois volumes de la trilogie d'origine (lesquels racontaient des histoires assez séparées dans le temps, et donc avec peu de personnages communs d'une à la suivante), mais aussi des deux de suites (on revient pas mal en mode « partie d'échecs », avec rebondissements et coups de théâtre). J'ai personnellement beaucoup aimé Forward the Foundation (plus que Prelude to Foundation qui se perd quand même pas mal dans des histoires franchement tangentes, même s'il y a de bons morceaux). Le personnage de l'empereur Cléon Ier (sous le règne duquel Seldon commence son travail), notamment, est certainement un de mes préférés, et sa fin est à la fois drôle et tragique.

Bon, ce résumé était sans doute trop long, maintenant si j'essayais de dire quelque chose des thèmes qui, selon moi, sont essentiels dans cette série, que sont-ils ?

Le premier, je pense, est celui de l'Histoire elle-même comme un acteur essentiel : je veux dire, l'inévitabilité historique. Il y a beaucoup de soubresauts et de rebondissements dans toute la saga, mais il y aussi cette constante qui est que ce qui compte n'est pas l'histoire de tel ou tel personnage précis, mais le cours général de l'Histoire avec un grand ‘H’. Les personnages sont pris dans le cours du déclin et de la chute de l'Empire galactique, ils vont jouer un rôle pour atténuer cette chute, y exercer leur intelligence, et leur histoire individuelle se mêle à cette destinée collective, mais ils sont tous face à des forces qui les dépassent et les emportent : leurs choix individuels conditionnera leur destin personnel, mais à l'échelle plus large de la galaxie ils ne sont que des pions.

Le second est celui de la rationalité. J'avais développé ce point dans ma comparaison avec Frank Herbert : ces deux grandes sagas de science-fiction que sont Dune de Herbert et Fondation d'Asimov ont ceci en commun que de dépeindre la destinée de l'Humanité à l'échelle des transformations d'un empire galactique sur une période de plusieurs siècles et au travers des calculs politiques de forces qui s'opposent. Mais, comme je vois les choses, les personnages de Dune sont des sortes de mystiques aux idéaux religieux et l'action tient du parcours initiatique, tandis que les personnages de Fondation sont mus par leur intellect, agissent rationnellement et même, le plus souvent, expliquent soigneusement pourquoi ils font ce qu'ils font (ce qui n'exclut pas, bien sûr, qu'ils puissent avoir tort, ou avoir des intentions discutables). L'Univers lui-même, d'ailleurs, semble régi chez Asimov par des lois rationnelles (les exceptions aux lois connues de la physique, comme le saut hyperspatial, sont assez clairement postulées et aussi circonscrites que possible), tandis que chez Herbert il s'adapte au mysticisme voulu par l'auteur (comme dans la possibilité d'une conscience de traverser les générations). Et la religion chez Asimov est vue plutôt comme un moyen de tromper les masses (quitte à ce que cela fasse partie d'un calcul pour les manipuler) que comme une spiritualité sincère.

Un autre point important, adjacent aux deux que je viens de mentionner, est l'absence de jugement moral d'ensemble. Cela ne veut pas dire que les personnages ne font pas des choses qui peuvent être louées ou condamnées, mais je pense qu'Asimov était trop profondément humaniste pour accepter que des humains puissent être fondamentalement mauvais : ils peuvent être cupides ou lâches, faibles ou inconséquents, avides de pouvoir, cruels même, mais échappent à un jugement moral holiste, surtout manichéiste, comme on pourrait l'avoir, disons, dans l'univers de Star Wars. Et à plus forte raison il en va de même de phénomènes dépassant l'individu : le rôle de l'historien, et donc du psychohistorien, n'est pas de juger les faits historiques.

En particulier, l'Empire galactique d'Asimov n'est pas du tout comme celui de Star Wars un empire du Mal ; mais il n'est pas non plus un empire du Bien : pour l'Empire galactique d'Asimov comme pour l'Empire romain, il est parfaitement clair qu'il y a eu parmi les empereurs des éclairés et des despotiques, des forts et des faibles, des magnanimes et des cruels, et si la chute de l'Empire est indésirable aux yeux de Seldon (et, on imagine, d'Asimov), c'est surtout par comparaison à l'époque qui doit suivre et dont le Plan vise à réduire la durée. Seldon affirme :

[The fall of the Galactic Empire] is a prediction which is made by mathematics. I pass no moral judgements. Personally, I regret the prospect. Even if the Empire were admitted to be a bad thing (an admission I do not make), the state of anarchy which would follow its fall would be worse. It is that state of anarchy which my project is pledged to fight. The fall of Empire, gentlemen, is a massive thing, however, and not easily fought. It is dictated by a rising bureaucracy, a receding initiative, a freezing of caste, a damming of curiosity — a hundred other factors. It has been going on, as I have said, for centuries, and it is too majestic and massive a movement to stop.

Et il en va de la Fondation comme de l'Empire : Asimov n'essaie pas de nous faire croire que ce sont forcément des « gentils » : d'ailleurs, au moment où apparaît la crise du Mulet, la Fondation est devenue une dictature, dont on n'a pas spécialement de raison de trouver qu'elle est plus sympathique que la dictature que le Mulet lui-même constitue. Si nous prenons malgré tout parti pour elle, c'est dans la mesure où nous croyons à la pertinence du Plan Seldon.

En somme, on peut dire que la saga d'Asimov a quelque chose du Prince de Machiavel, transposé en saga de science-fiction, mais avec un peu moins de cynisme et un peu plus de tendresse envers l'Humanité.

De quoi parle la série télé

Assez parlé des livres, passons à la série télé produite par Apple TV et que, euh, j'ai regardée chez un ami qui avait accès à Apple TV, bien sûr. Comme ci-dessus, je vais divulgâcher le moins possible, mais il faut bien que je raconte un peu de quoi il est question.

Disons pour faire simple que le rapport avec la série de romans est extrêmement ténu : la série télé reprend un bon paquet de noms de la série de romans d'Asimov (Hari Seldon, la psychohistoire, les planètes Trantor et Terminus, Gaal Dornick, Salvor Hardin, Raych, l'empereur Cléon, la province d'Anacréon, quelques points de ce genre, parfois sans que le désigné ait grand-chose en commun entre les livres et la série), mais c'est à peu près tout. À part ça, il ne subsiste qu'une trame minimale : Hari Seldon est un mathématicien qui a développé une théorie appelée psychohistoire, laquelle prédit que l'Empire galactique va s'effondrer en quelques siècles et que cet effondrement sera suivi d'une période de trente millénaires de chaos et de barbarie ; pour ramener cette période à seulement mille ans, il organise le projet de la Fondation et s'arrange pour se faire exiler sur la planète Terminus avec son groupe ; il semble aussi qu'il y aura une Seconde Fondation dans la série télé, mais on n'en sait pas plus (ni sur sa nature, ni sur son rôle, ni sur son emplacement). Tout le reste est sans rapport avec les livres.

Bon, la série télé commence par un premier épisode, une sorte de pilote, qui se déroule sur Trantor, et qui n'est pas très éloigné de ce que raconte le début du premier volume des livres (Foundation), et que je me permets de divulgâcher un petit peu plus parce que de toute façon ça arrive tout de suite dans les deux récits : Gaal Dornick (qui dans la série télé est une femme) arrive sur Trantor pour rencontrer Hari Seldon, Seldon lui expose sa prédiction d'effondrement de l'Empire galactique, tout le monde se fait arrêter par les autorités impériales qui voient ces prédictions d'effondrement comme un facteur de trouble, Dornick n'est pas très contente d'être embarquée là-dedans, il y a un simulacre de procès qui tourne court, finalement les autorités négocient plus ou moins et envoient le groupe de Seldon en exil sur Terminus, et c'est en gros ce que Seldon voulait. (Dans la série télé, Seldon embarque pour Terminus avec les autres ; dans les livres, on apprend qu'il est mourant, mais ce n'est pas une différence majeure.)

Mais la série télé ajoute un événement important dans cette introduction, c'est un attentat perpétré contre Trantor à peu près pile à ce moment, et dont les coupables semblent venir d'une des deux provinces adjacentes à Terminus (sans qu'on arrive à savoir laquelle), Anacréon et Thespis : en représailles, l'empereur ordonne à son armée de perpétrer un massacre colossal contre les deux provinces en question (ou du moins leurs capitales).

La suite de la série télé développe grosso modo trois intrigues en parallèle.

D'abord nous avons celle qui se passe sur Trantor. L'empire, dans la série télé, est dirigé depuis quelques siècles par trois empereurs, qui sont des clones de Cléon Ier (lequel n'a sans doute pas grand rapport avec le personnage du même nom dans les livres) : à tout moment il y en a trois : un jeune (Brother Dawn) en formation, un moyen (Brother Day) qui a l'essentiel du pouvoir, et un vieux (Brother Dusk) qui reste pour donner des conseils jusqu'au moment où le prochain Brother Dawn est né après quoi ils sont tous décalés d'un cran et le précédent Brother Dusk est euthanasié[#]. Une des trames de la série télé est le rapport entre ces trois empereurs, ainsi que la manière dont ils tentent de garder le pouvoir, et cette trame se subdivise elle-même en deux, avec d'un côté Brother Day qui a des difficultés avec une religion importante de l'Empire (dont un courant n'apprécie pas le fait d'être dirigés par des clones censément incapables de changement) et de l'autre Brother Dawn qui a ses propres états d'âme dont je ne dirai pas plus.

[#] Pourquoi ne pas juste le laisser mourir de sa belle mort ? On ne sait pas : ça fait partie de ce genre de postulats assez gratuits qui m'énervent parce qu'ils ne font pas beaucoup de sens : il est évident que les empereurs auraient tout de suite changé cette règle-là vu qu'ils sont directement concernés. Plus généralement, on ne nous explique pas vraiment pourquoi (dans quel but, avec quelles intentions) ce système de clones a été mis en place, et pourquoi les empereurs successifs ont envie de le maintenir. (On nous suggère juste vaguement que Cléon Ier avait envie de vivre plus longtemps, ou quelque chose de ce goût-là, toujours basé sur cette idée franchement stupide que les clones d'une personne sont des prolongements de cette personne.) C'est un type de défaut dont souffrent trop d'œuvres de science-fiction : nous balancer des règles arbitraires et ne pas faire suffisamment d'effort de world-building pour nous faire comprendre la justification interne de ces règles (ou au moins sentir qu'il y en a une). Mais bon, je ne veux pas trop taper sur cette trame narrative qui est bien la moins mauvaise de cette série !

La deuxième trame importante de la série télé est celle qui se déroule sur Terminus une fois la Fondation installée. Il s'agit de ses rapports avec ses voisines, Anacréon et Thespis, lesquelles ont été lourdement bombardées par l'Empire en représailles après un attentat, et qui veulent maintenant se venger sur tout ce qui a un rapport avec l'Empire. Le personnage de Salvor Hardin apparaît ici comme central : c'est une femme dans la série télé, mais le changement le plus important est plutôt d'avoir changé un politicien fin tacticien, tel qu'il est dans les livres, en une aventurière qui cherche sa place dans toute cette histoire.

Enfin, la troisième trame est l'histoire de Gaal Dornick : dans les livres, le personnage est quasi-inexistant, dans la série télé elle doit manifestement jouer un rôle central, et on en apprend beaucoup plus à son sujet : elle vient d'une planète dont la religion interdit toute forme de curiosité, elle a répondu à une sorte de concours de mathématiques organisé par Seldon, mais une fois le vaisseau parti de Trantor pour Terminus, il arrive d'autres péripéties que je ne veux pas divulgâcher ici mais disons au moins qu'il apparaît assez vite qu'elle dispose d'un pouvoir surnaturel.

Si je considère ces trois trames indépendamment de toute référence à Asimov, la première (celle qui se passe sur Trantor) me semble plutôt pas mal : bon, disons que l'histoire d'avoir des clones (et de faire semblant de croire que parce que deux personnes ont le même génome elles sont plus ou moins la même personne, ce qui est tout de même assez insultant pour les vrais jumeaux) est un peu un cliché trop usé de la science-fiction, de même que l'idée d'euthanasiser le vieux clone une fois qu'il a servi, mais la série en fait quelque chose de pas trop mal, et les deux sous-trames où Brother Day est confronté à un courant religieux et où Brother Dawn est confronté à son propre héritage sont vraiment intéressantes. La deuxième trame (celle qui se passe sur Terminus) est médiocre sans plus : c'est du genre film d'action sans grand intérêt, mais ce n'est pas mauvais non plus ; Salvor Hardin pourrait être un personnage intéressant, mais on n'a pas vraiment assez de temps pour apprendre à la connaître parce qu'il se passe un peu trop de choses de tous les côtés. Enfin, la troisième trame (celle de Gaal Dornick) est de la connerie qui gâche tout : les scénaristes ont probablement essayé de faire ou de préparer des coups de théâtre « à la Asimov » (par exemple, peut-être qu'on apprendra plus tard que Gaal Dornick est en fait le Mulet), mais ils ne font que postuler des gadgets, des pouvoirs ou des coïncidences complètement invraisemblables qui, par leur apparition dans l'Univers affaiblissent tout : la relation et la tension qui apparaît entre Dornick et Seldon est incompréhensible, le pouvoir que Dornick est révélé posséder soit n'a pas de sens soit anéantit complètement l'intérêt même de la psychohistoire, et au passage on apprend aussi que dans ce monde des gens ont la possibilité de mettre leur conscience dans un ordinateur ou quelque chose comme ça, et c'est le genre de gadget qui casse complètement toutes les motivations de tout le monde dans toute la série et qui pose tellement de problèmes que ça déteint[#2] sur toute l'histoire.

[#2] Je veux dire : si cet empire galactique possède une technologie permettant de mettre la conscience d'une personne dans un ordinateur de manière qu'elle puisse interagir ensuite avec son environnement, c'est un point vraiment essentiel, qui devrait modifier en profondeur toute leur société (les gens mourants se feront mettre dans des ordinateurs, donc il devrait y en avoir plein partout, tout débat de société évoquera forcément cet aspect des choses, etc.). Mais là on nous présente cette technologie utilisée une seule fois, par Hari Seldon, sans qu'on nous ait prévenu qu'elle existait, et sans qu'on discute de ce que ça implique. Donc c'est vraiment juste un ressort scénaristique de merde.

Bon, au moins je dois reconnaître une chose : alors que les séries télé aiment bien finir leurs saisons par des épisodes qui, loin d'apporter une résolution temporaire des fils de l'intrigue, ne font qu'accumuler les mystères pour encourager à voir la saison n+1, celle-ci termine la saison 1 avec un certain nombre de « clôtures », ce qui est tout de même agréable. Je ne sais pas si je regarderai la suite, mais au moins j'ai l'impression qu'on n'essaie pas trop fort de me forcer à le faire, et pour ça je leur suis reconnaissant : on peut considérer cette saison comme une œuvre certes pas complètement achevée mais au moins qui ne se termine pas en plan.

Du problème de l'adaptation

Alors je sais très bien ce que beaucoup de gens vont penser : oh, David n'aime pas l'adaptation parce qu'il aime énormément les livres et qu'il y a eu des changements par rapport à ceux-ci.

Et c'est indéniablement une tendance très forte, quand une œuvre littéraire est adaptée à l'écran, que les fans de la version source chouinent qu'on a fait tel ou tel changement qu'ils vont vite considérer comme une trahison. Dans l'adaptation au cinéma du Seigneur des Anneaux, par exemple, les fans ont beaucoup chouiné que le Roi-Sorcier est tué par je ne sais plus qui au lieu de je ne sais plus qui d'autre : je mentionne cet exemple parce que c'est vraiment, à mes yeux, du chouinage gratuit : j'ai lu les livres et j'ai vu les films et je ne me rappelle même plus qui sont les deux personnages (de toute façon la scène dans le livre est tellement mal écrite qu'on n'y comprend rien à qui tue qui), et visiblement ça n'a aucune importance pour l'intrigue en général. Dans Game of Thrones, les gens qui ont lu les livres n'ont eu de cesse de pointer du doigt tel ou tel changement dans la série télé (et quand celle-ci a cessé de suivre les livres parce qu'il n'y avait plus de livres à suivre, ils ont dit que ça devenait nul, ce qui n'est pas faux, mais je ne suis pas trop persuadé que ce soit parce qu'il n'y avait plus de livre à suivre et pas juste parce que les scénaristes ont bâclé la fin en voulant tout terminer en trop peu de temps). Il est véritablement rare d'entendre des gens trouver qu'une adaptation d'une œuvre qu'ils ont aimée soit, ne serait-ce que ponctuellement, un progrès par rapport à l'original. (En ce qui me concerne, je citerai Watchmen : je sais que les fans de la bédé d'origine trouvent souvent que c'est une œuvre grandiose dont il est sacrilège de critiquer le moindre bout, et que le film ne lui arrive pas à la cheville, mais l'idée d'un faux poulpe alien qui provoque une « onde psychique » tuant des millions de personnes est vraiment une idée de merde dont le film a bien fait de se débarrasser.)

Donc, pour me distancier de tels reproches de principe, disons clairement que je trouve très bien d'avoir fait des changements, même majeurs, et que certains d'entre eux sont éminemment bienvenus. Le fait que Gaal Dornick et Salvor Hardin soient des femmes[#3], par exemple, est un changement tout à fait appréciable. Le fait de développer l'histoire et le personnage de Gaal Dornick est aussi une bonne idée, — c'est ce qui en a été fait qui est nul. Le fait de faire régner sur la galaxie un trio de clones me déplaît mais pas parce que ce n'est pas ce qu'Asimov a écrit : c'est parce que les clones sont un truc archi-surexploité en SF et dont on ne tire grosso modo que de la merde — et pour le coup ils s'en sont beaucoup moins mal tirés que ce dont on a l'habitude. L'attentat qui a lieu sur Trantor est plutôt un bon changement. Bref, je n'ai rien contre le changement en soi.

[#3] Au passage : je crois avoir vu quelque part quelqu'un dire que c'était un changement d'en avoir fait des femmes noires, mais il n'y a rien, que je sache, dans les romans d'Asimov, qui laisse penser quoi que ce soit sur la couleur de leur peau : si dans votre tête quand vous lisez ces livres vous imaginez tous les personnages comme blancs, c'est à vos propres préjugés qu'il faut vous en prendre.

J'irai même jusqu'à dire qu'il y a des changements qui me semblent indispensables : soit pour s'adapter au rythme d'une série télé, soit simplement parce que l'œuvre d'origine a vieilli. Pour donner un exemple un peu trivial, dans les livres d'Asimov beaucoup de choses tournent autour de la technologie nucléaire (par exemple de quelles planètes en disposent, de comment la miniaturiser, etc.), parce que dans les années '50 c'était tout nouveau : la manière dont Asimov nous parle de gadgets nucléaires (dont la Fondation se met à faire commerce avec les planètes voisines) a un côté délicieusement atompunk, rétrofuturiste façon Jetsons, qui ne marcherait plus du tout dans une série moderne. La technologie nucléaire est ici plus un placeholder qu'autre chose, et on pourra mettre n'importe quoi qui résonne mieux pour le spectateur des années 2020. (Encore que, quand je vois les mouvements anti-nucléaires de nos jours, je me dis que finalement on peut peut-être laisser comme ça, mais il faut au moins en rafraîchir les usages.)

Il y a des changements faits dans l'adaptation télé qui me semblent un peu gratuits, par exemple, pour les voyages interstellaires, le saut dans l'hyperespace asimovien a été remplacé par… apparemment exactement la même façon de voyager que dans Dune de Frank Herbert : l'espace se « plie » (ou quelque chose comme ça), et il y a des humains spécialement modifiés, les navigateurs, qui sont capables de diriger le vaisseau lors du saut, et ça implique apparemment des choses assez psychédéliques. Bon, OK, si ça vous amuse, pourquoi pas, mais le problème est que ces navigateurs spécialement modifiés n'ont pas l'air de s'insérer dans l'univers d'Asimov comme ils s'insèrent dans celui de Herbert. Mais tout ça n'est pas bien grave.

Il y a des changements faits dans cette série télé qui m'énervent parce qu'ils ne tiennent juste pas debout. Par exemple, on est censé croire que Hari Seldon a prédit le mouvement d'un vaisseau spatial qui faisait des sauts aléatoires dans l'espace et a calculé son plan en fonction de ça (de l'apparition de ce vaisseau pile au bon endroit au bon moment, et de la manière dont quelques individus allaient profiter de cette apparition). C'est complètement contraire au principe de la psychohistoire, ça : ça m'énerve pas parce que c'est un écart par rapport à l'œuvre d'origine mais parce que ça ne colle pas avec ce qu'on nous a expliqué, en interne, sur la psychohistoire, qui est censée être une théorie statistique qui marche sur des grands groupes d'individus. On apprend aussi que Hari Seldon, au lieu d'apparaître en hologramme au moment des crises, a utilisé une technologie pas du tout claire pour créer une sorte d'objet magique sur Terminus dont personne ne peut s'approcher et dont il émerge, au moment voulu, sous forme d'une sorte de fantôme conscient : tout ça ne tient tellement pas debout que c'est juste ridicule. (Quand et comment a-t-il créé ce truc et avec quels moyens ? Et concernant la possibilité de mettre sa conscience dans un ordinateur, cf. ci-dessus.)

Il y a des changements qui m'attristent parce qu'ils suppriment un passage qui était vraiment appréciable dans le livre. Par exemple, quitte à divulgâcher un petit peu sur la première crise telle que racontée dans les livres (sautez la fin de ce paragraphe si vous ne voulez pas en savoir plus), dans le deuxième chapitre de Foundation on assiste à un conflit entre les encyclopédistes, qui croient que le seul rôle de la Fondation est d'écrire cette vaste encyclopédie galactique, et le maire de Terminus, Salvor Hardin, qui leur signale que plein de gens sont nés sur cette planète et que pour eux c'est chez eux, et qu'ils n'ont rien à faire de cette histoire d'encyclopédie ; ce conflit se synchronise avec la pression de royaumes voisins, notamment Anacréon, qui aimeraient bien mettre la main sur la planète et donc se font menaçants, mais les encyclopédistes ne veulent pas prendre la menace au sérieux parce qu'ils se considèrent comme une mission scientifique sous la seule autorité de l'empereur et que les conflits locaux ne les préoccupent pas du tout. Finalement Hari Seldon apparaît en hologramme au sommet de la crise et révèle la supercherie : l'écriture de l'encyclopédie n'a jamais eu la moindre importance, tout ce qui lui importait était d'avoir un prétexte pour établir un groupe de gens à cet endroit, coupés du contact avec le reste de la galaxie, ignorants de la psychohistoire, et obligés de se positionner par rapport à ces royaumes voisins. Je trouve très intéressante la manière dont est gérée ce conflit entre les encyclopédistes est le maire de Terminus, la façon dont ils font face à la menace, et la révélation de Seldon. Dans le film, tous ces aspects sont essentiellement supprimés, et la crise est très différente : on a une invasion militaire classique, un peu d'héroïsme, et Seldon apparaît pour tenir un discours assez prêchi-prêcha d'unité face à la menace.

(Ah oui, et pour donner un autre exemple de chose jetée à la poubelle : si on va montrer un empereur Cléon et un jardinier, je trouve que c'est vraiment dommage de ne pas avoir réutiliser le bout de trame à ce sujet qui se trouve dans Forward the Foundation et qui est vraiment excellent.)

In fine, l'adaptation a tellement jeté à la poubelle toute l'histoire qui se trouvait dans les romans que, si on ignore les noms, elle est à peu près autant une adaptation de Fondation que les Schtroumpfs.

Mais ce qui m'insupporte le plus, c'est la manière dont la série télé détruit complètement les grands thèmes de l'œuvre d'Asimov, tels que je les ai expliqués plus haut : ce n'est pas un problème de changements, c'est un problème de trahison.

Primo, le fait que ce qui importe, c'est l'Histoire avec un grand ‘H’ et pas les actions de tel ou tel individu. C'est le principe même de la psychohistoire : faire des calculs sur les masses, pas sur les individus. Et même si Asimov n'arrive pas parfaitement à s'en tenir à ce principe, il fait au moins des efforts, alors qu'essentiellement tout ce qu'on voit dans la série télé semble tenir du contingent et pas du tout du grand mouvement historique. (La seule chose qui me semble assez bien relever du mouvement historique, dans la série télé, c'est le ressentiment contre le règne par une lignée de clones, et de fait, cette trame-là de l'intrigue est beaucoup mieux gérée que tout ce qui se passe sur Terminus ; mais cela fait peu de connexion avec le Plan Seldon.)

La série montre des gens faisant des trucs. Et encore des trucs. Et toujours plein de trucs. Mais on ne sait pas pourquoi ils font ces trucs, ni où ça nous mène, ni quelle est le courant historique derrière ces trucs, et certainement pas comment ces trucs auraient bien pu être prévisibles. Donc le fondement même de toute la série d'Asimov a été simplement mis à la poubelle.

Secundo, la rationalité. Comme je l'ai dit, les personnages des romans agissent globalement de façon rationnelle : ils cachent parfois leurs intentions, elles ne sont pas forcément bonnes, ils se trompent parfois, etc., mais sous ces limites, ils agissent grosso modo comme des agents rationnels. La religion, notamment, apparaît comme une technique de manipulation des masses. En revanche, il y a beaucoup de calcul politique subtil, des sortes de parties d'échec entre adversaires qui devancent les actions les uns des autres plusieurs coups à l'avance. Le regard de la série est complètement différent : l'intelligence politique a presque disparu (il n'y a que les empereurs qui en font un peu preuve, et encore, leur flair politique semble à géométrie très variable), la manière dont la Fondation fait face aux menaces de ses voisins est essentiellement réduite à de l'héroïsme individuel, et, dans une autre trame, la religion occupe une place apparemment importante, et pas juste comme technique de manipulation : glogalement, il y a un certain nombre de choses qui ne semblent explicables que par des sortes de miracles. Pire encore, la psychohistoire elle-même semble être réduite de science précise et rationnelle à une sorte de tour de passe-passe dont Hari Seldon serait le magicien en chef.

Si le but était de nous servir ce genre de choses, il fallait plutôt adapter Dune que Fondation. Prendre cette sorte de monument à la rationalité scientifique et en faire un truc à moitié mystique, c'est vraiment une trahison.

Et en plus, je trouve ça particulièrement dommage s'agissant des personnages de Gaal Dornick et Salvor Hardin. En faire des femmes était, je le répète, une bonne idée. On aurait eu l'occasion d'avoir à l'écran une représentation de femmes noires dans un rôle qu'on ne voit pas assez : celui de personnes non seulement intelligentes mais calculatrices, pas juste des héroïnes dotées de courage mais des stratèges, des meneuses, voire des manipulatrices. À la place de ça, ils ont fait de Salvor Hardin une héroïne courageuse et compétente mais finalement assez fade par rapport au fin tacticien qu'est le maire de Terminus dans le roman. Quant à Gaal Dornick, ça démarre mieux parce qu'elle est présentée comme une mathématicienne d'exception, mais finalement elle ne fait rien comme mathématicienne à part compter les nombres premiers (quel cliché à la con !) et on découvre qu'elle a une sorte de super-pouvoir ce qui affaiblit, du coup, considérablement ses prouesses possibles comme scientifique.

Ah oui, et je peux aussi mentionner qu'il y a un robot dans la série télé qui ne sert pas à grand-chose à part avoir un robot dans la série télé, mais qui ajoute l'insulte à l'injure contre Asimov parce qu'il enfreint copieusement les trois lois de la robotique qui sont sans doute le truc pour lequel Asimov est le plus connu.

Enfin, on a l'intrusion dans la série télé d'une morale tout à fait étrangère à l'œuvre d'Asimov. La fin de la première saison se termine en gros par la constitution d'une alliance entre la Fondation, Anacréon et Thespis (avec réconciliation de ces deux dernières) pour combattre l'Empire. Il est vraiment difficile d'y voir autre chose que de la morale hollywoodienne à deux zorkmids : l'Empire serait le Mal (il a bombardé des planètes pour l'exemple, et puis il est gouverné par des gens sans aucune spiritualité), il faudrait que les gens Bien surmontent leurs différences et s'unissent contre le Mal. Transformer la subtilité des calculs politiques asimoviens en cette espèce de gloubi-boulga bien-pensant, c'est vraiment rageant. Donc, oui, à ce niveau-là, je suis vraiment en colère.

Si on veut sauver cette série, selon moi, il faut la séparer complètement de toute référence à Asimov : garder les bouts qui se passent sur Trantor (qu'on appellera autrement), avec les trois empereurs, leur laisser plus de place pour s'exprimer, faire de Terminus une planète rebelle qui va fédérer ses voisins pour lutter contre ce méchant Empire, et supprimer complètement les personnages de Hari Seldon et Gaal Dornick dont les scénaristes ne savent visiblement pas quoi faire. Ça ne fera pas un mauvais space opera.

Mais ce qui me désole avec le fait que ce soit présenté comme une adaptation d'Asimov alors que ça n'en est pas, c'est que du coup ça prend cette place : il est peu vraisemblable, maintenant, que nous ayons une vraie adaptation de Fondation. Auparavant c'était peu probable, mais je pouvais vaguement rêver : maintenant que ce truc existe, ils ont probablement acheté des droits exclusifs et même s'ils n'ont pas acheté des droits exclusifs ça découragera de fait qui que ce soit de se lancer aussi dans l'aventure, bref, jusqu'à ce que l'œuvre d'Asimov tombe dans le domaine public (et mes chances de voir ce jour ne sont pas bien grandes !), et même après ça continuera à décourager. Ils n'en ont pas juste trahi les idées, ils ont interdit qu'on fasse autre chose.

Maintenant on va me dire, la critique est aisée mais l'art est difficile : peut-être devrais-je au moins expliquer comment, grosso modo, je m'y serais pris, moi, pour adapter à l'écran la saga de Fondation.

Je crois que j'aurais fait la chose suivante : prévoir cinq ou six saisons, avec grosso modo une saison (ou deux) pour adapter Foundation, une pour chaque moitié de Foundation and Empire, et une pour chaque moitié de Second Foundation (et si les producteurs réclament plus de saisons après ça, se tourner vers Psychohistorical Crisis pour l'inspiration, mais en le suivant de plus loin). Mais, plutôt que raconter uniquement les événements du bout de roman en question, chaque saison serait construite sur une alternance entre deux fils narratifs qui se répondent (apparemment c'est une loi du genre, dans les séries, que d'entrelacer plusieurs récits, et je suppose que ce n'est pas bête). L'un de ces fils serait celui que je viens de dire, i.e., les événements impliquant la Fondation et ses démêlées avec ses voisins. L'autre fil, chronologiquement antérieur de plusieurs décennies ou même des siècles (donc on n'arrêterait pas de faire des allers-retours dans le temps entre ces deux moments), serait plus librement inspiré de Forward the Foundation, et on y verrait Hari Seldon travailler et développer la psychohistoire, et chercher à résoudre la crise que la Fondation est en train de vivre dans l'autre fil. Par exemple, dans la première saison, on verrait Seldon décider d'établir une Fondation d'encyclopédistes, puis on verrait les débuts de cette Fondation, les menaces qui se précisent, puis Seldon commence à développer sa psychohistoire, se rendre compte que ce qui compte n'est pas tellement l'écriture d'une encyclopédie mais l'établissement d'un groupe de gens à cet endroit de la galaxie, etc. ; plus tard, quand la Fondation est confrontée aux restes de l'Empire galactique, on nous montrerait en parallèle la recherche à plusieurs siècles d'intervalle de la manière de rendre la Fondation victorieuse de cette confrontation ; et encore plus tard, on aurait alternance entre la menace du Mulet et le fait que Seldon se rende compte qu'il aura besoin d'une Seconde Fondation, et réfléchissant à la manière de l'organiser.

Je pense que cette alternance entre des scènes sur Trantor et sur Terminus serait très efficace pour maintenir la tension dramatique, puisque l'avancement des idées de Seldon, elles-mêmes influencées par des événements sur Trantor à l'époque, réverberait bien avec les événements sur Terminus bien plus tard. (Le fait d'entrelacer deux histoires qui ne se déroulent pas au même moment peut sembler un peu délicat pour ce qui est de la structure narrative, mais il suffit de voir le film Cloud Atlas pour se rendre compte que ça peut très bien marcher.) Ce serait, en outre, visuellement frappant si on trouve moyen de faire un beau contraste entre les deux planètes (ou bien, pour les passages plus loin dans les romans, un contraste entre Trantor à son époque de gloire et Trantor au moment ou juste après la chute de l'Empire).

Bref, voilà grosso modo comment je m'y serais pris, et comment j'espérais vaguement que quelqu'un s'y prendrait pour adapter Fondation à l'écran, mais maintenant l'espoir de voir ça semble définitivement envolé.

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(lundi)

Lent de Jo Walton

Un ami m'a offert le roman Lent de Jo Walton il y a un mois, et j'ai fini de le lire il y a deux semaines. Comme je lis assez peu de fictions[#] et que j'ai plutôt bien aimé, je peux faire l'effort d'en écrire un petit compte-rendu. Je dois cependant dire d'avance que c'est terriblement difficile de le faire sans divulgâcher au moins un petit peu, donc je vais essayer de le faire le moins possible, mais quand même assez pour dire un peu de quoi il est question. (Mais moi-même je l'ai commencé, sur la foi du conseil de l'ami qui me l'a offert en me disant que ça me plairait probablement, sans chercher à savoir quoi que ce soit sur le contenu, sans rien savoir de l'autrice, et sans lire la quatrième de couverture, ce qui veut dire que j'ai pu, par exemple, jouer au petit jeu d'identifier le personnage principal avant qu'il soit explicitement nommé, petit jeu que je vais bien être obligé de casser ici.)

[#] À la fois parce que j'ai trop de non-fiction à lire et aussi parce que le genre de livres qui me plaît (ce billet ou celui-ci peuvent en donner une idée) est assez difficile à trouver et, quand il se trouve, a tendance à prendre la forme de cycles de SF ou de Heroic Fantasy en 42 volumes de 1729 pages pour lesquels je n'ai plus du tout la patience que j'avais quand j'étais ado.

Ce roman est original parce qu'il est double : il est à la fois, ou plutôt successivement, historique et eschatologique. La première partie est, à l'exception du tout début, un récit historiquement fidèle (pour autant que je puisse en juger, et en notant que fidèle ne signifie pas impartial), de la vie de Jérôme Savonarole. Je connaissais déjà des choses sur la vie de Savonarole parce que j'avais lu l'article Wikipédia à son sujet après que son nom était apparu aléatoirement dans ma tête (cf. aussi ici) il y a un certain temps, mais certainement pas autant que ce qui est raconté dans Lent : j'ignorais, par exemple, son amitié avec Pic de la Mirandole. Et le parti assez audacieux, ici, est de présenter Savonarole comme un personnage sinon sympathique du moins digne de rédemption. J'avoue que j'avais mentalement classé dans la catégorie fanatique religieux, donc j'ai été dérouté (et aussi surpris de la part de la personne qui m'a offert le livre et qui est plutôt bouffe-curé), et obligé de donner un peu de profondeur à l'image que je me fais de ce prédicateur, ce qui n'est pas un mal, loin de là.

Mais ce n'est là que la moitié du livre. Il m'est beaucoup plus difficile de parler de l'autre moitié sans divulgâcher de façon importante. Déjà son existence même pourrait être une surprise, qui est cependant forcément révélée en constatant le rapport entre l'avancée dans le roman et l'avancée dans la vie du Savonarole historique[#2]. Et vu combien l'accent est mis, dans la première partie, sur la question du Salut et sur l'eschatologique chrétienne, on se doute bien qu'il va en être question au-delà. Je ne vais pas en dire plus parce que je ne veux pas trahir la surprise qui fait le pont entre les deux parties (je m'attendais bien à quelque chose, mais pas à ça). Du coup je suis obligé de parler de façon très vague et élusive de cette deuxième partie.

[#2] Il y a dans le livre Gödel, Escher, Bach de Hofstadter un dialogue délicieux [je n'ai pas mon exemplaire sous la main, donc si je dis ça de mémoire : peut-être quelqu'un peut-il me retrouver le titre du chapitre] où Achille et la Tortue discutent du divulgâchis que peut représenter dans un roman le fait qu'on sache combien on approche de la fin, et ils suggèrent la possibilité que la fin du roman soit marquée par un signe extrêmement subtil, la suite n'étant que du remplissage écrit de manière suffisamment habile pour sembler crédible, par exemple l'apparition d'un personnage complètement invraisemblable. (Et bien sûr, comme Hofstadter est Hofstadter, cette technique s'applique au dialogue qu'on est justement en train de lire, la personne qui lit étant invitée à deviner où se finit « vraiment » le dialogue.) J'ai beaucoup repensé à ça en lisant Lent.

Disons juste que ce n'est plus du tout historique, mais que ça va très bien avec la première partie. J'ai trouvé quelques passages un petit peu fastidieux (le trope dans lequel s'inscrit cette seconde partie a été exploré de diverses manières par diverses fictions, il n'est pas évident de s'en démarquer de façon originale, et par ailleurs cela implique un peu nécessairement d'exposer des « règles du jeu » qui sont toujours un peu pénibles à établir, et je ne suis pas trop fan de cet aspect), mais la fin m'a donné toute satisfaction, peut-être justement parce qu'elle ne s'embarrasse pas de trop expliquer. (On peut, cependant, trouver du coup qu'on reste un peu sur sa faim à cause d'un déséquilibre entre des explications un peu trop longues jusque là et une fin assez abrupte.)

Et de même qu'on peut considérer le début de la première partie comme une petite énigme où il faut identifier le personnage principal, et dont je regrette d'avoir dû divulgâcher la réponse, il y a une petite énigme dans la seconde partie où il s'agit aussi d'identifier un personnage : je vais laisser cette petite énigme-là, et juste donner comme indication qu'il fait l'objet d'une très célèbre pièce de Shakespeare (et que, comme Savonarole, c'est un personnage dont il peut être intéressant de donner un peu de profondeur à une vision trop volontiers caricaturale).

Le titre du roman, au fait, joue sur l'ambiguïté du mot lent en anglais (qui désigne le carême mais qui est aussi le participe passé du verbe to lend, comme on dit qu'un livre est lent and returned dans une bibliothèque).

Pour finir, je sens que je dois évoquer la nouvelle Tres versiones de Judas de Borges, dont je me garderai de dire quel est le rapport avec le roman dont je parle, mais avec laquelle je n'ai pas pu m'empêcher de faire un rapprochement mental. Je ne prétends pas que ce rapprochement est forcément justifié, ni que l'autrice avait cette nouvelle à l'esprit, mais je pense que ça peut être une bonne idée de lire les deux à proximité, et que le fait d'avoir aimé l'un est sans doute un bon indicateur du fait qu'on peut aimer l'autre.

Ajout () : j'aurais sans doute aussi dû mentionner une certaine parenté de construction avec Umberto Eco, essentiellement dans la manière dont Eco aime placer ses personnages dans un cadre historique réel bien documenté, et s'en servir pour développer ses propres idées, y compris en allant parfois en plein dans le genre fantastique (par exemple, le roman Baudolino d'Eco commence comme un roman historique, puis vire complètement au fantastique avant de revenir à quelque chose de plus historique).

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(jeudi)

Activation du omicron-19

Méta : Le titre de cette entrée est une référence à Galaxy Quest — possiblement le film le plus génial de tous les temps soit dit en passant, voyez-le si ce n'est pas déjà fait. ❧ Par ailleurs, ce qui suit a été rédigé de façon chaotique au fur et à mesure que les infos arrivaient et que mes idées changeaient, donc ce n'est pas très structuré et il est même possible que je me contredise d'un endroit à l'autre : tout est à prendre avec des pincettes encore plus grosses que d'habitude.

Mise à jour () : pour des réflexions un peu plus récentes de ma part sur ce variant ο, voir fil Twitter (25 tweets ; ici sur ThreadReaderApp). Pour un avis de personnes plus informé que moi et pour avoir au moins une note d'espoir (à prendre, à ce stade, avec des pincettes), voir ici une interview de François Balloux dans Intelligencer concernant l'Afrique du Sud, et ici un fil Twitter concernant l'interprétation de premières données du Royaume-Uni.

Alors voilà, il n'aura pas fallu une semaine après avoir écrit le dernier billet, dans lequel je me plaignais que cette pandémie ressemblait à une répétition éternelle des mêmes événements, pour que SARS-CoV-2 nous invente son dernier variant en date, rapidement baptisé omicron (ο) par l'OMS, sautant en cela les lettres ν (sans doute pour éviter que les gens fassent des jeux de mots en anglais sur the nu variant / the new variant) et ξ (apparemment pour éviter le jeu de mot avec le nom du dirigeant chinois) du code de l'effroi. Car oui, il y a bien eu des variants ε, ζ, η, θ, ι, κ, λ et μ même si vous n'en avez pas entendu parler parce qu'ils ont seulement été classés sous surveillance et pas préoccupants.

Et préoccupante, la situation l'est certainement.

Je pense que ce serait une erreur de se dire bah, on en a déjà vu douze, des variants (certes, mais ce n'est que le cinquième à être classé comme préoccupant par l'OMS, et on ne peut vraiment pas dire que δ n'ait pas été très important, il semble qu'il soit responsable de centaines de milliers de morts en Inde). Ni de toute façon, il est normal que, plus on progresse dans la pandémie, donc plus le virus devient endémique, plus on voit de variants se succéder, cela ne préjuge en rien de la gravité de la situation : ce dernier point est correct, les virus mutent, c'est normal, c'est un peu le principe même, et ce fait n'est pas en soi préoccupant (voir par exemple cet article, celui-ci ou encore celui-là concernant d'autres coronavirus humains déjà endémiques), mais on peut être plus ou moins chanceux dans l'apparition des mutations. Ce que je veux dire, c'est que je m'attendrais a priori à ce que les mutations successives tendent à apporter de petites augmentations incrémentales de la vitesse observée de transmission, tendant à un équilibre graduel infection/immunité entre le virus et la population infectés ; je m'attends à ce que les sauts considérables soient excessivement rares, et d'autant plus rares que le temps passe (comme une forme de recuit simulé), et soit cette intuition est fausse, soit nous sommes vraiment f✺cking malchanceux, parce qu'ici pas mal de signes suggèrent que nous sommes (et c'est au moins la troisième fois après α et δ) en présence d'une vitesse de transmission effective nettement accrue.

Et dans ce cas précis, il semble difficile d'échapper à la conclusion que cette transmission accrue est au moins en partie liée à une évasion immunitaire (ce qui est doublement préoccupant) : d'une part, il semble qu'on ait un certain nombre de raisons génétiques directes de le craindre (cf. les liens deux paragraphes plus bas), mais d'autre part, il semble difficile à ce stade, dans une population largement immunisée par le passage du variant δ d'expliquer une transmission élevée sans postuler au moins une partie d'évasion immunitaire — i.e., ce n'est pas tant que la nouvelle forme est plus contagieuse, c'est que l'ancienne l'est moins parce qu'on est déjà en partie immunisés contre elle, et que cette immunité ne vaut pas aussi bien contre la nouvelle. (Déjà les calculs que certains ont fait du R₀ du variant δ du genre il est 80% plus contagieux que le variant α qui est lui-même 80% plus contagieux que la forme ancestrale qui avait un R₀ de 2.5, donc R₀ de 8 sont de la connerie, mais là si on pense que le variant ο est quelque chose comme 2.5 fois plus contagieux que δ on arrive à un R₀ de 20, et il faut s'arrêter un moment pour se dire que c'est juste totalement absurde de penser que dans une population naïve chaque personne en contaminerait en moyenne 20 autres ! Ces calculs sont de la pure bouillie intellectuelle ; mais du coup, il est difficile de ne pas invoquer au moins une part d'évasion immunitaire pour expliquer la conclusion.)

Encore une fois, on s'attend à ce que ce genre de choses se produise, cela fait partie du processus normal d'endémisation, d'ailleurs je l'évoquais la semaine dernière : même vaccinés, nous allons tous attraper la covid un jour ou un autre, et même de façon répétée au cours de notre vie, par oubli immunitaire et/ou mutation du virus ; mais je m'attendais à quelque chose de nettement plus… graduel.

Pour ceux qui veulent des précisions scientifiques, parce qu'ils ne faut pas compter sur les journalistes pour en donner, ce fil Twitter du virologue Trevor Bredford est fort intéressant quant à la datation du clade (21K / B.1.1.529) dont on parle. (Voir aussi cette suite sur la transmissibilité.) J'attire notamment l'attention sur la double observation que les séquences phylogénétiquement les plus proches répertoriées datent de mi-2020 (donc antérieurement à l'apparition des variants α et δ) et que pourtant le rapprochement des branches suggère le clade semble être apparu autour du , ce qui suggère une évolution chez un individu (ou alors il faudrait imaginer un groupe d'individus qui non seulement ne serait pas séquencé mais même n'aurait eu aucun contact avec le monde extérieur entre mi-2020 et octobre 2021, ce qui semble hautement invraisemblable). Le détail des mutations observées et leur signification conjecturée est listé ici. (Ce message signale aussi, ce qui est intéressant, l'insertion d'une séquence probablement d'origine humaine au niveau N-terminal.)

Bref, j'espère ne pas tellement avoir été du genre à crier au loup pendant cette pandémie (et je ne crois en tout cas pas avoir été de ceux qui font commerce de leurs angoisses), mais je suis inquiet. (J'écris d'ailleurs ce billet pour me forcer à rationaliser un peu cette inquiétude en la mettant en mots, parce que j'étais retombé sur un cycle d'angoisse assez semblable à celui du début de cette pandémie où je vais à peu près bien dans la journée, j'ai une grosse montée d'angoisse au moment du dîner, ça retombe un peu au moment de me coucher, et je me réveille pendant la nuit en ruminant, ce qui s'ajoute à des difficultés à dormir que j'avais déjà.)

À ce stade, le nombre de reproduction effectif du covid en Afrique du Sud, désormais presque exclusivement causé par le variant ο, a l'air de tourner autour de 2 à 2.5 (chiffre à prendre avec énormément de pincettes, cf. ci-dessous), ce qui est tout de même bien élevé, et comparable à ce qui était observé début mars 2020. Ce qui ne veut pas dire que je pense que telle ou telle réaction des autorités s'impose (fermer les frontières, faire un confinement <U+1F644 FACE WITH ROLLING EYES>, que sais-je encore), parfois la plus sage réaction est d'attendre que l'orage vienne et passe et d'accepter qu'on n'y peut rien, je vais y revenir ; mais au niveau individuel on peut éventuellement se préparer mentalement et organisationnellement à ce que nos vies soient de nouveau perturbées dans une poignée de mois.

On peut, donc, légitimement s'inquiéter que le variant ο ait pour effet de nous ramener dans une situation proche de ce qu'était la pandémie au tournant 2019–2020 (c'est-à-dire qu'on soit face à un virus qui, même dans les populations largement immunisées — par une combinaison quelconque de l'infection préalable et de la vaccination — se reproduit aussi vite que le SARS-CoV-2 d'origine lors de la première vague), comme si omicron-19 était un gadget qui nous ramène dans le temps à ce moment-là, ou comme une marmotte démoniaque qui voit son ombre et nous offre un an de pandémie supplémentaire.

Le pire n'est jamais certain, bien sûr, et il n'est même pas le plus probable. Pour commencer, les calculs de vitesse de reproduction sur la base de données très fragmentaires (et qui ont d'ailleurs eu un bug) ne valent vraiment pas grand-chose, surtout qu'elles se placent dans un contexte où, justement, il ne se passait pas grand-chose en Afrique du Sud. On a constaté avec les variants précédents que l'avantage de transmission observé avait tendance à chuter rapidement avec le temps et j'ai déjà fait remarquer que cela pouvait par exemple d'expliquer par une hétérogénéité de susceptibilité (cf. ce fil pour d'autres commentaires ou explications possibles). Certains variants n'ont eu (pour des raisons pas toujours très claires) qu'une extension géographique limitée, mais là, franchement, je ne compterais pas du tout dessus.

D'autre part, on ne sait pas grand-chose sur la capacité pathogène et la létalité de ce nouveau variant ο : ce n'est pas du tout parce qu'il est plus transmissible et/ou qu'il échappe à l'immunité préexistante qu'il est forcément plus pathogène. Il faut distinguer — même si cette distinction est elle-même simpliste — l'immunité stérilisante, c'est-à-dire la protection contre l'apparition d'une infection, et l'immunité protectrice, c'est-à-dire la protection contre les formes graves de la maladie. Le fait que le variant échappe partiellement ou même largement à l'immunité stérilisante n'implique pas que les personnes vaccinées ou immunisés par d'autres variants ne seront pas protégées au moins contre les formes graves de la maladie. (Cet article de The Atlantic me semble expliquer assez bien les choses pour le grand public.)

(Rappelons quand même — même si on aurait tort de trop tirer de conclusions de cette idée sommaire — que le « but » du virus n'est pas de tuer son hôte ni même de le rendre malade, c'est de faire des nouvelles copies de lui-même. Et dans la mesure où les gens qui ont des symptômes vont s'isoler un peu mieux que les gens qui n'en ont pas, il existe au moins une pression sélective — certes pas énorme — sur le virus pour causer le moins de symptômes possibles. Ceci ne joue probablement pas un rôle énorme pour expliquer pourquoi SARS-CoV-2 apparaît comme plus pathogène que les HCoV déjà endémiques, la différence principale est que nous sommes encore assez naïfs vis-à-vis de l'un alors que nous attrapons les autres quand nous sommes jeunes, mais il est possible que ça joue au moins un peu : pas vraiment pour dire que le virus va muter pour devenir moins pathogène, mais au moins pour dire que dans la mesure où le virus mute pour échapper à l'immunité, ce qui est favorisé c'est d'échapper à l'immunité stérilisante, pas de provoquer des maladies graves.)

Le pire n'est jamais certain, donc, mais il est tout à fait possible, et même désagréablement plausible. J'ai peut-être tort, et je dis ça sans argument scientifique (je n'ai cessé de dire que ceux qui prétendent pouvoir prédire l'avenir de la pandémie sont des charlatans), mais je suis nettement plus inquiet de l'apparition de ce variant précis que de la hausse hivernale actuelle des cas en Europe. Disons au minimum que je suis assez convaincu qu'il y aura encore une vague due au variant ο, sans doute dans deux ou trois mois, et je soupçonne que selon à peu près n'importe quelle métrique elle sera plus importante que celle qui se déroule en ce moment.

Tout le monde se demande, bien sûr, quel sera l'impact du variant ο pour les personnes vaccinées par les vaccins actuels (donc développés contre la forme ancestrale) ou bien immunisés par infection par un variant antérieur. Et bien sûr on n'en sait pas grand-chose. Mais je veux surtout souligner (je me répète) qu'il y a deux questions bien distinctes concernant la protection conférée par l'immunité préexistante : celle de la protection contre l'infection (dans des circonstances infectieuses données), ou immunité stérilisante, et celle de la protection contre les formes graves (ou la mortalité) en cas d'infection, ou immunité protectrice. Ou même trois : protection contre l'infection, protection contre l'apparition de symptômes quelconques en cas d'infection, et protection contre les formes graves en cas d'apparition de symptômes. Même en l'état actuel, je veux dire, sur les variants qui circulent largement, on sait assez mal répartir ces facteurs (notamment parce que, presque par définition, on ne sait pas quel est le nombre des infections asymptomatiques) : donc on ne saura pas avant longtemps, voire jamais, ou seulement très grossièrement, quelle sera l'éventuelle diminution de ces protections dans le cas du variant ο. Cela n'empêchera pas des chiffres d'être avancés, qui ne voudront rien dire parce qu'ils ne diront jamais clairement de quelle (baisse d')efficacité il s'agit. Caveat préemptif, donc.

Si une transmission accrue suggère une baisse de l'immunité stérilisante (protection contre l'infection) conférée par infection par une forme antérieure ou vaccination, cela ne dit rien, ou pas grand-chose, sur la protection contre les formes graves en cas d'infection (et notamment, la létalité). Il y a vaguement des raisons de penser qu'elle serait moins affectée : les coronavirus de rhume déjà endémique n'arrêtent pas d'évoluer pour échapper à notre immunité, ils arrivent effectivement à nous réinfecter de temps en temps, et pourtant ils ne causent des maladies graves que chez des personnes très affaiblies ; ceci s'explique sans doute par le fait qu'il est beaucoup plus difficile pour le système immunitaire partiellement-mais-non-parfaitement formé contre l'agent infectieux d'arrêter l'infection immédiatement que de déployer une réaction suffisante pour l'arrêter ultérieurement (mais sans dommage sérieux pour l'organisme) ; cela s'explique sans doute aussi, notamment, par le rôle joué par les lymphocytes T qui sont moins sélectifs que les anticorps.

On entend déjà des messages rassurants concernant les symptômes présentés par le variant ο au moins chez les personnes vaccinées (voir aussi ici), mais il faut souligner qu'à ce stade ces chiffres sont assez dénués de signification (disons qu'ils suggèrent juste que ce n'est pas la pire catastrophe possible). Le covid a déjà une létalité très basse même chez les personnes non vaccinées, extrêmement basse chez les personnes vaccinées, donc forcément il faut beaucoup de données pour distinguer entre 0.3% ou 0.1% ou 0.05% de létalité, et on est loin d'avoir ça à ce stade.

Quelque grande que soit l'incertitude concernant le comportement du variant lui-même, une chose était bien prévisible, c'étaient les réactions face à son annonce. À commencer par fermer les frontières, ce qui est parfaitement idiot parce qu'à moins d'être un cinglé qui va croire au zéro omicron comme certains ont pu s'obstiner à croire au zéro covid, on sait très bien que le variant va se répandre sur toute la planète, et au mieux on peut gagner quelques jours, ce qui a éventuellement un intérêt si on sait quoi faire de ces quelques jours gagnés, mais je n'ai vu aucune proposition pertinente dans ce sens (s'il s'agit de développer de nouveaux vaccins ça ne suffit pas, cf. ci-dessous, et s'il s'agit de vacciner plus de gens avec les vaccins existants, mieux vaut chercher à vacciner plus vite). L'effet néfaste de fermer les frontières, en revanche, c'est de désinciter les pays qui découvrent de nouveaux variants à communiquer cette découverte, et plus généralement de désinciter à la transparence.

Il était aussi prévisible que des gens pointent du doigt la vaccination insuffisante en Afrique du Sud et tiennent cette insuffisance pour responsable de l'émergence de ce nouveau variant, et/ou accusent les états occidentaux d'être responsables de ce manque de vaccin en accaparant toutes les doses pour eux. Je sympathise assez avec ces deux idées, mais en l'espèce, c'est assez faux. D'abord, je suis assez peu convaincu par l'idée que la vaccination nous protège de l'apparition de variants (à la limite, on pourrait même penser qu'elle va la favoriser par recherche d'évasion immunitaire des anticorps induits par la vaccination) : le nombre de générations de virus (donc de mutations possiblement accumulées) ne dépend en gros que du temps, pas de la circulation de celui-ci, et le nombre de personnes infectées (donc de mutations tentées) va de toute façon être grosso modo quelques dixièmes de la population de la Terre, sauf à avoir une politique de vaccination tellement efficace qu'elle est invraisemblable je ne crois pas qu'on puisse gagner tant que ça (ce qu'on gagne surtout en vaccinant, c'est sur la létalité, en protégeant en premier les personnes les plus vulnérables). Et en l'occurrence, si ce que j'ai cité plus haut de Trevor Bredford est correct, il est plausible que la mutation soit apparue chez une personne immunodéprimée traitée par anticorps, donc la conclusion à tirer serait plutôt qu'il faut faire très attention à surveiller ce genre de situation. Quant à l'équité vaccinale, c'est indubitablement un problème en Afrique, mais pas spécifiquement en Afrique du Sud, qui a plutôt plus de vaccins que de gens qui acceptent de se le faire injecter.

Je ne crois pas, à vrai dire, qu'il y ait de leçon ou de morale intéressante à tirer de cette émergence d'un nouveau variant. Les zérocovidiens pourront toujours essayer de dire (et certainement ils vont le faire, du moins ceux qui restent) que si on les avait écoutés on serait dans un monde merveilleux sans covid donc sans variants, plein de petits oiseaux qui chantent et de liberté, ils sont à peu près aussi crédibles que si on prônait carrément le zéro maladie (pourquoi s'arrêter à la covid ?) : depuis que même la Nouvelle-Zélande et l'Australie ont dû abandonner le fantasme du zéro covid (et certainement démontré que ça n'apportait pas du tout la fin promise des confinements), il est clair que ça ne pouvait éventuellement marcher que si le monde entier se coordonnait là-dessus (et bon courage pour faire appliquer de la République centrafricaine à l'Afghanistan et du Venezuela au Bélarus les mêmes règles qu'en Nouvelle-Zélande !).

Il y aura inévitablement des gens qui appelleront à encore un confinement, coincés sur des solutions qui n'ont jamais fait leurs preuves, dans leur fantasme du confinement de 2020 (à leurs yeux le seul, le vrai), et insensibles au fait qu'ils sont incapables d'expliquer d'où viendrait la fin de la ronde infernale des confinements. Peut-être diront-ils que c'est juste un petit confinement le temps de « mettre à jour » le vaccin ? Le temps de mettre à jour le vaccin est peut-être bien plus court que celui de son développement initial, il reste insupportablement long quand on lui adjoint le temps de faire de nouveaux essais cliniques et le temps d'injecter ces nouvelles doses, quand bien même on arriverait à convaincre tout le monde de se faire injecter une quatrième dose spéciale variant ο : bon courage pour confiner le pays en attendant. J'aimerais bien croire que le gouvernement tirera les leçons de la Guadeloupe et comprendra qu'il n'est pas bon de vouloir tout diriger avec un gros bâton policier au lieu de chercher à établir ou rétablir un lien de confiance entre population et autorités sanitaires ; mais j'ai à vrai dire peu d'espoir à ce sujet : j'ai juste un vague espoir que l'approche des échéances électorales leur fasse hésiter un peu plus avant de reproduire certaines des plus grandes conneries des épisodes précédents de la pandémie. Nous verrons.

Mes propositions à moi sont toujours essentiellement les mêmes : il s'agit d'être parfaitement transparent sur ce que le vaccin offrira comme protection (donc probablement quelque chose comme il diminue considérablement les chances de contracter une forme grave de la maladie, surtout avec trois doses, mais ne les élimine pas complètement ; en revanche, son efficacité sur la transmission est nettement plus limitée, et il faut faire avec — si les spéculations ci-dessus sont correctes), et en même temps d'offrir aux personnes les plus vulnérables des moyens sérieux pour se protéger elles-mêmes (je renvoie à ce sujet à ce que j'avais écrit sur le confinement volontaire, qui me semble tout à fait d'actualité si le variant ο apporte effectivement une nouvelle vague comparable à celle de mars–avril 2020) et de les inciter à en profiter, tout en permettant aux personnes peu à risque de mener une vie normale. Qu'on incite les gens à se faire vacciner est très bien, et pourquoi pas avec trois doses si cela améliore l'efficacité, mais il faut se rendre compte que quand on a déjà 90% de la population adulte vaccinée et la majorité des ≥75 ans avec trois doses, on peut peut-être faire encore un petit peu mieux en donnant trois doses à tout le monde, mais on touche vraiment aux limites de l'exercice et le rendement décroissant ne justifie sans doute plus de continuer à jouer du bâton et de continuer à alimenter la défiance et le complotisme en voulant absolument forcer le bras des réfractaires avec des avatars protéiformes du pass sanitaire.

Finalement, il faut aussi que la société accepte d'arrêter son obsession insensée sur le taux d'incidence et que s'il monte à, disons, 2500/sem/10⁵ (ce qui n'est sans doute pas extraordinaire pour une maladie saisonnière assez contagieuse), on ne pousse pas des cris en disant 200 000 tests positifs dans la journée !!! du jamais vu depuis le début de la pandémie !!! — et là j'ai l'impression qu'on n'est pas encore mûrs pour ça.

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(samedi)

Quo usque tandem abutere, Coronavirus, patientia nostra ?

La dernière entrée que j'avais écrite sur le covid (et qui avait aussi un titre en <kof kof kof> latin) l'avait été pendant le ridicule pseudo-confinement qu'on nous avait infligé en avril 2021. J'espérais vraiment que ce serait la fin de cette lamentable histoire, mais je n'en suis plus si sûr : comme je avais écrit avant et ça semble se confirmer, on est un peu coincé dans la pandémie de covid comme dans Groundhog Day, condamnés à revivre les mêmes événements d'un éternel hiver. J'avais auparavant fait la blague de dire, en parodiant Marx, que les confinements se produisent deux fois […] : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce, mais Marx a oublié de nous dire comment il faut considérer la troisième répétition, la quatrième, voire la cinquième.

[Graphe du nombre de passages aux urgences covid-19 pour 100k habitants par jour en France]En fait, je devrais plutôt évoquer Tolkien : dans un billet passé, je m'étais amusé que, dans le monde de Tolkien à la différence de beaucoup d'autres auteur, le grand méchant devenait de moins en moins puissant avec le temps : pendant le Premier Âge c'est le dieu Morgoth, puis pendant le Second Âge alors que Morgoth a été vaincu, c'est son ancien bras droit Sauron avec son anneau qui lui donne beaucoup de pouvoirs, puis pendant le Troisième Âge c'est de nouveau Sauron mais sans son anneau, et je suppose que dans le Quatrième Âge si Tolkien avait continué ç'aurait été le porte-parole de Sauron, bref, la déflation épique est impressionnante. Il en va de même des vagues de covid, en tout cas en Europe occidentale : on a de plus en plus de moyens prophylactiques ou thérapeutiques, on a de plus en plus d'immunité, maintenant on a même un vaccin, les vagues sont objectivement de plus en plus riquiqui, c'est extrêmement clair sur la France sur le graphique ci-contre du nombre de passages aux urgences[#] pour suspicion de covid-19 par jour et par 100k habitants, et les gens continuent malgré tout à jouer à se faire peur.

[#] J'ai déjà dû le dire quelque part, mais je trouve que cet indicateur nombre de passage aux urgences pour suspicion de covid est le meilleur pour suivre l'évolution de l'épidémie en France. Il ne présente pas les biais bizarres des tests (les gens qui se font plus ou moins tester par exemple à l'approche d'une fête), et pourtant il réagit quasiment aussi vite qu'eux, il tient compte de la gravité des symptômes (et donc permet de voir l'effet du vaccin !) puisque ce sont les passages aux urgences, il ne dépend pas trop des week-ends ou jours fériés, il réagit beaucoup plus vite que les hospitalisations ou admissions en réanimation et a fortiori que les décès, et ne dépend même pas trop des politiques d'admission à l'hôpital. Bref, il n'est pas parfait mais c'est quand même le mieux qu'on ait et j'en ai marre de tous ces gens qui se focalisent sur des indicateurs bien moins pertinents. On le trouve par exemple sur CovidExplorer — qui ne permet malheureusement pas de créer un lien permanent — sous le nom passages aux urgences, d'où je tire mon graphique. Hélas, cet indicateur n'est pas standardisé de façon internationale, et n'est donc pas sur OurWorldInData.

Enfin, qu'ils jouent à se faire peur, ça ne me dérange pas, le problème est qu'ils imposent cette peur à d'autres (et concrètement, nos gouvernements imposent à leurs administrés) sous forme de restrictions dont on se demande de plus en plus comment elles pourront être levées. Et le cas du terrorisme, qui fait en France en gros autant de victimes que la foudre — autrement dit rien du tout — et au nom duquel on nous impose encore des restrictions ridicules depuis des décennies, doit nous rappeler qu'il n'y a aucun niveau de danger assez bas pour garantir que les gens cessent d'avoir peur et de réclamer des mesures : et qu'on peut donc avoir des restrictions qui durent à perpétuité et qu'on continue à appliquer comme une sorte de rituel.

Ce qui me fait réagir en l'occurrence, c'est que l'Autriche est retournée en confinement (pour toute la population, pas juste des non-vaccinés). Il n'y a pas de mot pour désigner le niveau de connerie de cette décision. Déjà enfermer un pays entier était une réaction infondée en 2020, et personne n'a réussi a savoir si cela avait vraiment eu un effet malgré la pensée abondamment nourrie au syndrome de Stockholm qui s'imagine que si on a fait tout ça ça a bien dû être pour quelque chose ; mais en 2021 ? c'est tellement absurde que ce serait hilarant si ce n'était pas aussi affligeant. Comme le disait une amie sur Twitter en décembre 2020, pour avoir besoin de confiner un pays alors que la grande majorité de la population est vaccinée, il faut vraiment être des bras cassés.

Alors bien sûr, le nombre de cas positifs en Autriche peut sembler un peu élevé (je lis 1460/j/Mhab sur OurWorldInData), d'un autre côté la proportion des tests qui est positive est de moins de 3% (et moins qu'en France), donc ça montre juste que l'Autriche teste énormément — et quand on cherche on trouve. (C'est extrêmement difficile de trouver quelle combinaison faire entre le nombre de tests effectués et le nombre de tests positif pour obtenir une mesure raisonnable de l'épidémie, et c'est d'ailleurs une des raisons pour laquelle je préfère en France utiliser les passages aux urgences, cf. la note ci-dessus, mais en tout cas c'est sûr que comparer de pays en pays le nombre de positifs n'a vraiment aucun sens.)

Mais surtout, le principe même d'avoir un vaccin, c'est que le nombre de cas positifs ne doit plus avoir aucune importance. Le vaccin n'a qu'une efficacité assez imparfaite pour prévenir la contagion (il la réduit significativement, mais est loin de la supprimer), mais il en a une extraordinaire pour prévenir les formes graves de la maladie. Or avant même d'avoir un vaccin, le taux de létalité par infection par la covid dans les pays développés tournait autour de 0.5% à 1% (évidemment c'est bien plus élevé quand on rapporte aux cas effectivement détectés) : avec un vaccin efficace à ~90%, on atteint des niveaux[#2] tels que, même si toute la population devait l'attraper (divulgâchis : cela n'arrivera pas), le taux de mortalité ne peut tout simplement pas atteindre quelque chose qui serait commensurable en gravité avec le fait d'enfermer un pays entier. Bon, certes, l'Autriche a un taux de vaccination qui est un petit peu plus bas que d'autres pays d'Europe de l'Ouest, mais ça reste tout de même très comparable (quoique je trouve des valeurs un peu incohérentes selon les sources)[#3], même s'il faut se rappeler que ce qui compte surtout est le nombre de personnes non vaccinées, surtout chez les personnes âgées (l'ennui avec les taux de vaccination c'est qu'ils se rapportent à toute la population, y compris les enfants qui ne risquent de toute façon essentiellement rien et pour lesquels il n'y a pas vraiment de vaccin autorisés). Si le vaccin a une efficacité de ~90%, ça ne sert pas à grand-chose de chercher à aller bien au-delà de ~90% de vaccination chez la population éligible, et en France c'est à peu près là où on en est, et je suppose qu'en Autriche ce n'est pas si loin. Bref, le manque de vaccination a bon dos. Et les variants aussi, tant que j'y suis, puisque les variants changent peut-être le nombre de cas positifs qu'on peut attendre mais je répète, cela n'a plus d'importance.

[#2] Mise à jour () : OK, en écrivant ça, j'abuse un peu, parce je suggère, par la proximité des deux chiffres, que la réduction de la létalité par le vaccin est de 90%, ce qui n'est pas le cas : ce qui est réduit de 90% c'est ℙ(décès | circonstance infectieuse), et si on le réécrit comme ℙ(décès | cas détecté) × ℙ(cas détecté | infection) × ℙ(infection | circonstance infectieuse), la réduction du premier facteur (CFR) par le vaccin est plutôt de ~3 que de ~10, et on ne sait pas très bien comment se répartit le reste de la diminution entre les deux autres facteurs (sachant que ce qui importe est le produit des deux premiers ou IFR). J'aurais donc dû éviter d'écrire un chiffre ici. Il faudrait aussi mentionner la question, apparentée, de la différence entre un vaccin 90% efficace chez 100% des gens ou 100% efficace chez 90% des gens, ce qui change pas mal.

[#3] Mise à jour () : J'aurais dû mentionner, à ce point, que bien sûr une différence entre l'Autriche (ou l'Allemagne) et d'autres pays (Royaume-Uni, France, Italie, Espagne) et aussi simplement à chercher dans l'immunité par infection. Si on n'arrive pas à atteindre une immunité suffisante avec la vaccination seule, il faudra bien payer le reste par des infections (et ce n'est pas forcément malin de les retarder).

Mais ce n'est pas tout : accepter de ne serait-ce qu'envisager des confinements à un tel niveau de vaccination, c'est profondément trahir la promesse qu'on a faite en proposant à la population de se faire vacciner, et c'est sans doute ça le plus grave. La promesse était que la vaccination était la porte de sortie de la pandémie — et elle l'est. Continuer à fonctionner avec le niveau de panique de 2020 c'est faire de la vaccination une nouvelle fausse solution comme on en a eu tellement déjà : on a fait croire aux gens que les confinements étaient une solution (or c'était de la pseudo-science), on a fait croire que les masques étaient une solution (or ils offrent certainement une protection utile, mais ne changent fondamentalement pas grand-chose à la dynamique d'ensemble), on a fait croire que les tests étaient une solution (or ils sont certainement intéressants comme instrument de mesure mais n'ont pas l'air d'avoir servi à grand-chose en pratique dans la lutte contre l'épidémie), certains ont même voulu trouver des solutions encore plus fantaisistes comme la potion magique de je ne sais quel gourou, ou de la solutionnite technologisante avec des QR-codes, des applications pour mobile ou je ne sais quelle autre ânerie qui n'a jamais servi à quoi que ce soit. Après autant de conneries et de promesses brisées, forcément, le lien de confiance entre les autorités sanitaires et la population était pas mal rompu, et il est peu surprenant que les gens aient regardé les vaccin avec soupçon, alors qu'on tenait enfin là la vraie porte de sortie (ou du moins, la vraie porte de sortie était l'immunité, et le vaccin permettait de l'atteindre à un coût immensément plus faible). Pour vaincre cette réticence, les autorités (de beaucoup de pays, y compris l'Autriche) ont promis : cette fois-ci c'est fini, plus de restrictions pour les vaccinés. Un mensonge de plus !

La conséquence de ce mensonge, c'est que maintenant l'hostilité à la vaccination va grimper encore d'un cran (pas seulement en Autriche, mais ailleurs en Europe qui regarde quand même ce qui s'y passe) parce que beaucoup de gens se diront le vaccin ne marche pas puisqu'il n'a pas permis d'éviter ce confinement — en fait, le vaccin marche très bien et le gouvernement autrichien est juste une bande de crétins irresponsables ainsi que tous les autres gouvernements qui se précipiteront pour leur emboîter le pas —, voire on nous vaccine pour mieux nous contrôler et en voici une preuve de plus. Tandis que d'autres, tout aussi cons, se diront ouhlà, la situation est très grave, cette maladie est décidément terrible. Bravo les gars, vous avez tout gagné : vous voudriez fabriquer du complotisme que vous ne sauriez pas mieux vous y prendre.

Et la tragédie de ce mensonge, c'est qu'en continuant à alimenter la machine à peur malgré un vaccin formidablement efficace, non seulement on va détourner encore plus de gens du vaccin, mais on va aussi les détourner des vaccins en général, et je m'inquiète pour la prochaine pandémie qui ne sera sans doute pas une pareille partie de plaisir.

L'ironie de l'histoire, c'est que le vaccin réussit à rendre à peu près vraie l'affirmation des négationnistes covid de la première heure qui disaient que c'était juste une grippe : à l'époque c'était faux, bien sûr, le taux de létalité devait être quelque chose comme 20× plus élevé que pour la grippe (chiffre à prendre avec des pincettes parce que même si on sait que la grippe cause typiquement de l'ordre de grandeur de 5 000 à 10 000 morts par an en France détectées sur l'excès de mortalité, ces morts sont rarement diagnostiquées comme liées à la grippe, et le nombre total de cas de grippe est encore plus mal connu). Mais pour les personnes vaccinées contre le covid (et bien sûr avec les divers progrès de prise en charge depuis début 2020), on retombe donc dans le même ordre de grandeur (le vaccin contre la grippe a une efficacité bien moins bonne, d'ailleurs déjà partiellement prise en compte dans ce nombre de morts). Donc certes une grippe qui va probablement toucher plus de monde et peut-être plus souvent (combien, cela reste à voir selon la persistance de l'immunité et la dynamique saisonnière qui s'installe, cf. ci-dessous), mais qui ne mérite plus une différence qualitative de gestion. À vrai dire, je m'inquiète plus de la saison grippale qui s'annonce (notamment parce qu'on a « sauté » une saison, donc l'immunité qui va avec ; message au passage : faites-vous vacciner contre la grippe !) que de la covid pour cet hiver. Rappelons d'ailleurs qu'il y a des « grippes longues » comme il y a des « covid longs ».

Au niveau individuel, je ne sais pas bien qui spécialement a à se soucier du covid : les personnes vaccinées sont très bien protégées (même si les personnes âgées ont certainement intérêt à faire leur rappel) ; les enfants n'ont jamais eu de souci à se faire malgré des messages alarmistes occasionnels parce que les gens sont toujours paranos quand il s'agit des enfants ; les personnes adultes non-vaccinées ont fait un choix et c'est probablement parce qu'elles n'avaient pas peur (possiblement à tort, mais ce n'est pas mon problème) ; et les personnes qui malheureusement ne peuvent pas être protégées (p.ex., immunodéprimées) ont certainement du souci à se faire, mais probablement pas spécialement plus pour la covid que pour OC43 ou la grippe saisonnière. Et au niveau de la société dans son ensemble, on me fait rigoler avec l'argumentum ad nosocomium parce que, franchement, si l'hôpital était tellement important pour la société que l'idée qu'il y ait quelques refus de soin devait justifier de mettre toute la société à l'arrêt, peut-être qu'il aurait été bon de s'en soucier plus tôt et de dépenser les sommes folles qu'on engloutit dans la lutte contre le covid dans, disons, l'hôpital public qui est régulièrement au bord de l'apoplexie mais bizarrement on ne le découvre qu'à l'occasion de cette pandémie et en relation avec cette maladie et il faudrait arrêter toute autre chose toute séance tenante — cela n'a aucun sens.

Que cela nous plaise ou pas, la covid est devenue, ou au moins va devenir, une maladie endémique. C'est-à-dire que son niveau va se stabiliser selon un équilibre entre l'immunité collective et la perte de celle-ci (par oubli immunitaire et/ou renouvellement de la population et/ou mutation progressive du pathogène), le niveau de stabilisation dépendant avant tout de la durée de l'immunité. Concrètement, nous allons tous attraper le covid à un moment ou un autre, et même de façon répétée au cours de la vie — que nous soyons vaccinés ou pas, mais ce sera évidemment beaucoup moins risqué si on est jeune et/ou qu'on a été vacciné et/ou qu'on l'a déjà eu une ou plusieurs fois, surtout récemment. Si on l'attrape, disons, une fois tous les dix ans en moyenne parce que telle est la durée typique de l'immunité (tout ça est simplifié, ce n'est pas du tout-ou-rien, et de toute façon 10 ans est un chiffre complètement pifométrique), alors il y aura environ 250 infections par jour et par million d'habitants en moyenne, et sans doute une petite poignée de morts par jour en France ; si c'est seulement un an, il faut multiplier ces chiffres par 10. Il y aura de toute façon des fluctuations (saisonnières et/ou aléatoires) autour de ces valeurs. Mais il est intéressant de noter que le régime moyen dépend essentiellement juste de la durée de l'immunité et pas des mesures qu'on peut prendre comme le port du masque ou je ne sais quoi de ce genre.

Ce n'est pas spécialement préoccupant : les quatre coronavirus humains déjà endémiques (OC43, 229E, NL63, HKU1, le premier ayant peut-être été responsable de la « grippe » de 1889) ne nous causent pas particulièrement d'alarme, même s'ils peuvent être responsable d'un nombre non négligeable de morts par exemple dans les maisons de retraite, et ce ne serait pas forcément une mauvaise idée de faire des vaccins contre eux aussi. En gros, nous les attrapons tous (sauf peut-être HKU1 qui a l'air inexplicablement moins répandu), de façon répétée : la première fois pendant l'enfance qui nous confère l'immunité initiale, et ensuite toutes les quelques années (combien, ce n'est pas clair) dès que notre immunité décline. Nous appelons ça des rhumes (et ils sont difficilement discernables des rhumes causés par des rhinovirus). Je ne vois pas de raison forte de penser que SARS-CoV-2 (le virus causant la covid) serait, intrinsèquement, significativement plus pathogène que, disons, HCoV-OC43 : la différence vient de ce que nous avons tous attrapé OC43 dans notre enfance alors que début 2020 nous étions tous immunologiquement naïfs à SARS-CoV-2 : mais le vaccin permettrait, justement, de largement compenser cette différence.

En revanche, cela signifie que si on ne veut pas vivre dans des mesures covid perpétuelles comme on vit dans des mesures anti-terroristes perpétuelles, il va falloir s'habituer à cet état endémique, apprendre à vivre avec, et arrêter de paniquer dès que ça monte un peu : lever l'« état d'urgence sanitaire », arrêter d'imposer le port du masque pour qu'il devienne plutôt une bonne pratique des gens qui se sentent un peu fiévreux (et une forme de politesse plutôt qu'une règle contraignante), etc. On peut bien sûr légitimement penser que cette année c'est encore trop tôt pour pleinement revenir à la normale, mais je ne suis pas persuadé que les années qui viennent changeront tellement la donne.

En tout cas, le débat doit être franchement ouvert : n'est-il pas temps de mettre un terme à toutes les exceptions covid et d'intégrer cette maladie comme quelque chose qui fait juste partie de notre vie normale, qui aura sans doute des sursauts plus ou moins importants comme la grippe, mais qui ne doit pas nous obliger à vivre dans l'état d'urgence perpétuel ? Et ensuite on pourra se préoccuper des choses qui importent vraiment : comme donner des moyens plus sérieux à l'hôpital au lieu de l'utiliser comme prétexte pour justifier des restrictions, ou encore réparer un peu la confiance que la gestion calamiteuse et anxiogène d'une situation qui ne le méritait pas a si durement entamée. Mais la première étape, pour ça, ce serait que les autorités censées promouvoir la vaccination aient elles-mêmes confiance en ce qu'elles promeuvent, et donc qu'elles arrêtent de paniquer dès que le nombre de tests positifs monte à 1500/j/Mhab (ou 3000, ou 6000 ou je ne sais combien).

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(mercredi)

Processus mentaux et endormissement

L'entrée précédente concernant mes difficultés à dormir m'a valu, par des canaux divers, un certain nombre de commentaires et de conseils (que je dois encore tester, ou, pour certains, prendre le temps de lire attentivement ; on m'a même prêté un petit livre sur le sommeil). Ce qui est sans doute normal pour un sujet qui concerne littéralement tout le monde — je veux dire, le fait de dormir, pas forcément de faire de l'insomnie, mais j'imagine que presque tout le monde a éprouvé des difficultés à dormir sous une forme ou une autre, au moins une fois au cours de sa vie. Je me rends compte d'ailleurs que j'ai un million de questions au sujet du sommeil et de l'insomnie, au-delà de comment trouver le premier et éviter le second, des questions d'ordre biologique, médical, historique, culturel, etc. (Du genre : les animaux font-il aussi des insomnies “sans raison” ?, quelles traces d'insomnie trouve-t-on dans l'Histoire ? (ou dans la littérature, etc.) quels personnages historiques célèbres en souffraient-ils ? quelles erreurs historiques peuvent être attribuées à un manque de sommeil ?, comment différentes cultures ont-elles proposé à remédier aux problèmes de sommeil ? est-il vrai que c'est un “mal moderne” ? et je ne sais combien encore.) Mais je digresse.

C'est d'ailleurs un peu ironique parce que ces dernières nuits j'ai plutôt extrêmement bien dormi (et je ne sais pas vraiment pourquoi) : les travaux de ravalement dont je parlais dans l'entrée précédente sont passés à une étape de peinture, notre appartement a été envahi par une odeur de solvant assez forte et très désagréable, du coup le poussinet et moi avons déménagé nos lits dans le salon (situé du côté opposé au mur ravalé, et que l'odeur n'avait pas envahi), je pensais que ce changement allait m'empêcher de dormir et, au contraire, j'ai dormi comme un bébé (← je veux dire que j'ai très bien dormi, je ne sais pas pourquoi on dit dormir comme un bébé, en fait, parce que si j'en crois les parents de jeunes enfants que je connais, ce n'est pas toujours la joie, au moins pour les parents). Peut-être que c'est juste un hasard et que ça ne durera pas, en tout cas, s'il y a une raison plus profonde je ne la connais pas.

Une des réactions a ce billet a été celui-ci de Natacha intitulé difficultés à dormir, où elle raconte sa propre relation avec le sommeil : je me retrouve beaucoup dans certaines parties, pas du tout dans d'autres, ce qui doit nous rappeler qu'il y a énormément de variabilité individuelle dans les facteurs influençant sur le sommeil (et donc qu'il faut être très prudent avant d'extrapoler des conseils d'une personne à une autre). Mais je veux rebondir sur un point précis : c'est quand elle écrit :

Il me semble qu'à un moment, relativement récent mais plus lointain que cette prise de conscience, j'ai remarqué que rejouer des histoires récemment lues ou vues était plus efficace pour s'endormir ou bien dormir ensuite que réfléchir à des problèmes concrets.

Il me semble que ça fait écho à quelque chose que j'ai remarqué et qui me semble important à explorer pour arriver à s'endormir :

On dit souvent que pour s'endormir il faut ne penser à rien. Mais ne penser à rien, je ne crois pas que ce soit vraiment possible, et en tout cas ce n'est pas nécessaire. Éventuellement on peut comprendre rien signifiant qu'on doit penser à des choses totalement ennuyeuses et répétitives comme compter les moutons, mais personnellement ça n'a jamais fonctionné pour moi. En revanche, ce qui est sûr, c'est que penser à des choses qui nous tracassent empêche assez efficacement de dormir (je me permets l'audace de généraliser mon cas sur ce point précis, parce que je serais vraiment surpris que ce ne fût pas très répandu). Et sans aller jusqu'aux « tracas » qui comportent une charge émotionnelle, j'ai constaté que réfléchir à un problème de maths est une façon très très efficace de ne pas s'endormir (or malheureusement, parfois, je n'arrive pas à m'empêcher, parce que je veux vraiment éclaircir mes idées ou avoir la réponse).

Tout ça pour dire qu'il y a des processus mentaux qui semblent incompatibles avec le sommeil, que je peux qualifier de somnifuges, et d'autres qui ne le sont pas, voire, qui le favorisent (et que je pense très mal résumés sous l'étiquette de rien), que je peux qualifier de somnipètes.

(NB : je vais écrire beaucoup de la suite à la personne indéfinie, p.ex., on s'endort plus facilement si <gnagnagna> ou sans référence à un pronom du tout, p.ex., ce genre de choses favorise l'endormissement, mais il va de soi que je ne peux vraiment parler que de ma propre expérience, j'ai très peu de témoignages d'autres personnes à ce sujet, donc il faut comprendre ces on et même ces absences de personne comme se référant à moi-même aussi bien que quand je dis explicitement je ; c'est juste que je pense un petit peu plus plausible que certaines affirmations soient généralisables que d'autres pour lesquelles je garde la première personne, mais la différence est très faible au point qu'on puisse considérer ces deux façons de m'exprimer comme interchangeables.)

J'ai mentionné ci-dessus que les tracas m'empêchent de dormir, mais là on peut soupçonner que c'est la charge émotionnelle (le stress provoqué) qui joue. Comme, a contrario, l'attente impatience (je suppose que je suis loin d'être le seul qui, gamin, dormait très mal la nuit du 24 au 25 décembre parce qu'il y avait l'impatience d'ouvrir les cadeaux le lendemain matin). Penser à des problèmes mathématiques est aussi très somnifuge. Mais même le fait de penser à, disons, quelque chose que je pourrais écrire dans mon blog a également l'effet de m'empêcher de dormir (et le meilleur remède que j'aie trouvé dans ce cas c'est de gribouiller très sommairement les idées qui me sont venues pour pouvoir les oublier sans m'inquiéter qu'elles soient perdues). Plus généralement, toute pensée concernant le monde réel, qu'il s'agisse de ce que je vais faire les prochains jours, ou de problèmes scientifiques, politiques, humains ou quoi que ce soit du genre, a fortement tendance à faire fuir mon sommeil. Même essayer activement de retrouver un souvenir (par exemple quel est ce mot déjà ?, où ai-je déjà vu ça ?) est un processus mental somnifuge.

A contrario, je suis complètement d'accord avec Natacha que rejouer des histoires récemment lues ou vues fait partie des processus mentaux qui aident à dormir (et dans mon cas, beaucoup plus efficacement que, par exemple, compter les moutons). Lire une fiction, voir un film (bon, sans doute pas un film d'horreur !), ce genre de choses, avant de se coucher, va donc avoir tendance à favoriser l'endormissement. Ça n'a pas besoin d'être récent, c'est juste que c'est plus facile si ça l'est. Et c'est d'autant plus efficace (enfin, de nouveau, en ce qui me concerne, parce que je ne peux parler que de mon expérience personnelle même quand je dis on) qu'on arrive à s'intégrer soi-même dans l'histoire ou la rejouer « vue à la première personne » que vue de loin. On peut aussi inventer sa propre histoire, mais attention, il faut que ce soit une création libre et non contrainte : dès que je commence à réfléchir « intellectuellement » à la construction de l'histoire, par exemple si je me mets à me demander comment structurer un roman, ça ne marche plus du tout et ça redevient un processus mental qui fait fuir le sommeil.

De fait, à l'époque où j'écrivais des romans, j'aimais bien imaginer des scènes avant de m'endormir, ça m'aidait à trouver le sommeil, mais il fallait que ce soient des scènes que j'attendais de voir venir avec impatience, des scènes que je prenais plaisir à jouer et à rejouer le soir dans ma tête, pas la partie un peu fastidieuse de les organiser et de les structurer. C'est le théâtre mental qui aidait à dormir (et à créer et à visualiser la scène), pas la composition d'ensemble.

Pour résumer, il semblerait que, très sommairement, penser au monde réel empêche le sommeil, penser à des mondes de fiction le favorise. Toute pensée structurée, tout effort de mémoire est somnifuge, mais laisser les idées vagabonder dans l'imaginaire est somnipète.

Ceci suggère un rapprochement évident : les rêves. Car s'il y a un type de mondes de fictions qu'on associe au sommeil, c'est forcément eux. Et de fait, quand je suis réveillé à un moment tel que je me rappelle les rêves que j'étais en train de faire, essayer de repenser à ces rêves, les rejouer ou les prolonger dans ma tête est ce que je trouve de plus efficace pour me rendormir. (Même quand le rêve était effrayant, il vaut mieux que j'y repense, pour en reprendre le contrôle, pour me rappeler que c'est moi qui commande et que je peux faire ce que je veux dans mes rêves : c'est sans doute cette démarche qui m'a amené à faire régulièrement des rêves lucides.)

Et j'ai souvent l'impression, dans ces conditions, qu'il se forme une bataille pour le contrôle de mon cerveau, entre les forces somnipètes, à commencer par les souvenirs des rêves que je viens de faire (souvenirs très fragiles mais qui se renforcent si on rejoue les quelques scènes qu'on se rappelle), et les forces somnifuges, essentiellement toutes les pensées ayant trait au monde réel, y compris celles qui sont évoquées par les rêves. Je me retrouve souvent à tourner dans mon lit en essayant de revivre mes rêves et à me retrouver régulièrement distrait par d'autres pensées incidentes (ah mais ça me rappelle quelque chose ça… mais quoi ?), rapidement somnifuges.

Mais ceci soulève aussi la question de savoir ce qui est la cause et ce qui est l'effet. J'écris ci-dessus qu'il y a des pensées qui favorisent l'endormissement et d'autres qui l'empêchent, mais c'est un peu un post hoc ergo propter hoc : peut-être que les pensées que je qualifie de somnipètes sont non pas celles qui favorisent l'endormissement mais simplement celles qui l'accompagnent, celles qui sont favorisées par un début de sommeil. Cela collerait aussi bien avec la ressemblance aux rêves (si on est dans une configuration mentale prête à dormir, voire rêver, on va avoir tendance à produire des pensées oniriques), et cela expliquerait que j'ai du mal à reproduire ce genre de pensées quand je suis debout éveillé et alerte. J'ai cependant l'impression, sans pouvoir en apporter la moindre preuve, qu'il y a une causalité réciproque (i.e., un cercle vertueux ou vicieux de l'endormissement ou du réveil) : ce sont les mêmes pensées qui sont favorisées par l'endormissement et qui l'encouragent et les mêmes qui sont favorisées par le réveil et qui l'alimentent.

Ce serait aussi intéressant de savoir si ces modes mentaux correspondent à quelque chose qu'on pourrait détecter de façon objective. Par exemple, si j'arrive à reconnaître en moi-même des pensées somnifuges et somnipètes et à reproduire les unes ou les autres, est-ce que cela se verrait dans une IRM fonctionnelle ? Y a-t-il des zones du cerveau spécifiquement associées aux unes et aux autres (au-delà des différences au sein de chaque catégorie) ?

Faute de disposer d'une IRMf, je veux bien que les personnes qui me lisent me disent si elles ressentent aussi cette distinction entre pensées somnifuges et somnipètes et, le cas échéant, ce qui constitue pour elles un modèle de pensée somnipète.

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(lundi)

Difficultés à dormir

Cela faisait longtemps que je n'avais pas parlé de sommeil. En fait, en général, je ne dors pas si mal (en tout cas beaucoup mieux que la lecture du billet que je viens de lier peut le laisser penser). Mais en ce moment, mon immeuble subit un ravalement de façade, donc des bruits de travaux de 8h15 à 17h (en gros) tous les jours ouvrés, et l'effet sur mon sommeil est catastrophique. L'occasion de raconter un peu ce que je comprends des phénomènes qui influent sur le sommeil (le mien, en tout cas, mais je suppose que je suis loin d'être le seul à subir certains de ces effets).

La première chose que je veux évoquer est la classification des gens en « lève-tôt » et « couche-tard » (en anglais on dit lark et [night] owl, cf. cette page qui ne dit cependant pas grand-chose). Il n'y a aucun doute que je sois du côté « couche-tard » (hibou), et il est intéressant de se demander comment ce genre de choses se manifeste : disons que j'ai l'impression que « couche-tard » n'est qu'un symptôme et que la cause est un peu différente. L'analyse que j'ai envie de mener s'appuie sur cette merveilleuse citation de l'ex d'un ami :

Il y a deux moments agréables dans la journée : le soir quand on se couche, et le matin quand on ne se lève pas.

Non seulement c'est très drôle, mais je pense que c'est une clé importante de compréhension de la relation qu'on peut avoir avec le sommeil. Considérons ces deux plaisirs du sommeil : le fait de se coucher le soir, et le fait de ne pas se lever le matin. Je pense que la classification en « lève-tôt » et « couche-tard » est mieux reflétée par la réponse à la question du plaisir que chaque personne éprouve dans ces deux moments. Il y a des gens, bien sûr, qui n'aiment pas spécialement dormir ou n'éprouvent pas le besoin de le prolonger au-delà d'un minimum, ni dans un sens ni dans l'autre, et qui sont donc à la fois couche-tard et lève-tôt. (Je ne sais pas si je dois les envier : certes, ces personnes ont plus d'heures productives dans la journée, mais ça veut aussi dire qu'elles ont moins de rêves, or rêver est une des choses que je préfère dans la vie : donc, au final, pendant une période de temps donnée, elles auront peut-être plus vécu dans le monde réel, mais moi, pendant ce même temps, j'aurai volé dans les nuages, pratiqué la magie, fondé et détruit des empires, affronté et vaincu des créatures terrifiantes, et toutes sortes d'autres choses que je ne regrette pas.) Mais parmi les gens qui apprécient le sommeil, on peut se demander si on préfère se coucher ou ne pas se lever — prolonger le sommeil du soir en se couchant plus tôt ou celui du matin en se levant plus tard. Et je pense que les heures auxquelles on se couche ou se lève ne sont qu'un effet secondaire de notre relation à ces deux plaisirs : sans contrainte, j'ai naturellement tendance à me coucher de plus en plus tard et à me lever de plus en plus tard, pas tellement parce que j'aime me coucher tard ni me lever tard dans l'absolu mais parce que j'aime rester plus longtemps au lit beaucoup plus que je n'aime m'y mettre.

Dans mon cas l'explication est simple : passer du réveil au sommeil ou vice versa est une forme de violence, donc dans les deux cas je vais avoir tendance à la repousser. Quand je réfléchis à quelque chose (surtout quand j'ai enfin trouvé le flow), je n'ai pas envie de m'interrompre pour aller dormir ; de plus, pour moi, comme je le disais ici, le sommeil du soir n'est pas très agréable, je suis facilement victime de petites hypothermies (ou au contraire d'hyperthermie), de crises d'angoisse, de confusions nocturnes, bref, ce n'est pas un début qui me motive beaucoup à aller au lit ; en revanche, quand je n'ai aucune contrainte m'obligeant à me lever, plus mon sommeil dure, plus il devient agréable, rempli de rêves (or j'adore rêver), bref, entre les deux moments évoqués par l'aphorisme cité ci-dessus, je préfère largement le second. Ce phénomène de retardement de l'heure de lever et de coucher finit par buter contre des limites liées à toutes sortes d'effets de la vie sociale ou simplement de la lumière solaire, mais il m'est beaucoup plus facile de me décaler vers le tard que vers le tôt.

Je suppose, donc, qu'il y a une certaine symétrie et que les gens qui aiment se lever tôt (et qui aiment quand même bien dormir) apprécient plus le fait de se coucher que le fait de traîner au lit le matin, et que ça a tendance à les décaler progressivement dans l'autre sens.

Bref.

Des travaux qui font du bruit à partir de 8h15, on peut me dire, ce n'est pas furieusement tôt : tout de même, se lever à 8h15 ce n'est pas bien méchant ! De fait, il m'arrive assez souvent de devoir donner cours à 8h30, et ce à Palaiseau qui plus est, donc je dois me lever bien plus tôt que ça. Pourquoi est-ce que ces travaux de ravalement m'affectent tant, alors ?

Un des effets les plus pervers de mon sommeil est que non seulement les tracas et l'anxiété m'empêchent de dormir (or je suis facilement anxieux), mais en plus, la cause d'anxiété qui m'affecte le plus pendant la nuit, et m'empêche le plus souvent de dormir, est justement celle de manquer de sommeil. De là un cercle vicieux dans lequel je tombe trop facilement : je ne dors pas pour une raison X ou Y, je sens bien que l'heure tourne, je me dis que le nombre d'heures de sommeil que je vais avoir diminue, et plus je sens qu'il diminue plus j'angoisse à l'idée que je vais manquer de sommeil, et du coup, moins j'arrive à m'endormir. Ce cercle vicieux de l'insomnie peut être encore empiré si mon poussinet fait lui-même de l'insomnie, parce qu'à ce moment-là nous avons tendance à nous empêcher l'un l'autre de nous rendormir en gigotant dans le lit parce que nous n'arrivons pas à dormir (jusqu'à ce que parfois, n'en tenant plus, l'un de nous emporte son matelas et aille dormir dans le salon). Mais le phénomène de base est vraiment celui-ci : la crainte de manquer de sommeil m'empêche de dormir donc s'auto-alimente.

D'où un paradoxe : si je me couche, disons, à minuit et que je sais que je peux dormir autant de temps que je voudrai (parce que je n'ai pas de rendez-vous, pas de cours à donner, pas de réveil à mettre, pas de crainte que quelque bruit de chantier me réveille), je vais dormir peut-être jusqu'à 8h ; si d'aventure je fais un peu d'insomnie, je vais généralement me rendormir rapidement parce que je sais que ce n'est pas grave, qu'il me suffira de dormir un peu plus tard (et du coup, je n'ai pas d'inquiétude, du coup je me rendors facilement, du coup je n'ai pas besoin de me lever plus tard). Alors que si je programme un réveil pour, disons, 8h30 (donc après le moment où je me serais sans doute réveillé spontanément sans contrainte), je sais que je ne peux me permettre « que » 30min d'insomnie sous peine de manquer de sommeil, et dès que quelque chose va me réveiller, je vais m'inquiéter de ne pas réussir à me rendormir en 30min, et du coup je ne vais, effectivement, pas y arriver. Donc en fait, si je veux bien dormir en mettant un réveil à 8h30, je dois me coucher très très tôt, pas pour dormir autant de temps, mais pour être rassuré sur le fait qu'il est peu plausible que je fasse tellement d'insomnie.

Bon, mais comme je le disais, ça m'arrive bien de temps en temps de devoir me lever tôt. Alors pourquoi est-ce que ce n'est pas tellement la catastrophe ? Et pourquoi ces travaux de ravalement sont-ils différents ?

Parce que, en temps normal, je sais que c'est, justement, exceptionnel : si je dois me lever, disons, le lundi à 7h, je vais me coucher le dimanche soir vers 22h, mais surtout, je vais me dire bon, même si je manque un peu de sommeil cette nuit, ce n'est pas bien grave, parce que la nuit dernière j'en ai eu assez, parce que la nuit suivante j'en aurai assez, et au pire je pourrai toujours faire une sieste (en vrai, je ne fais jamais de sieste, mais le fait de pouvoir éventuellement en faire une me rassure quant au fait que je ne vais pas manquer gravement de sommeil), du coup l'anxiété de manquer de sommeil reste maîtrisée, et la moindre petite insomnie ne débouche pas sur le cercle vicieux que j'ai décrit.

L'autre chose c'est que, tant que ça reste occasionnel, je peux prendre des substances qui m'aident à dormir. La doxylamine (antihistaminique en vente libre sous le nom de Donormyl®) a un effet très fort sur moi : tellement fort que les comprimés de 15mg, prévus pour être coupés en deux, je les coupe typiquement en quatre (ce qui demande, d'ailleurs, une certaine habileté), i.e., je prends environ 4mg (parfois même seulement 2mg, un huitième de comprimé, mais là c'est limite du microdosing), et ça m'aide merveilleusement à me rendormir si je fais de l'insomnie. Mais ça ne marche qu'une seule nuit : si je recommence le lendemain, ça marche beaucoup moins bien voire pas du tout, et il y a un contrecoup les nuits suivantes. En plus, comme la doxylamine a une demi-vie très longue, il ne faut surtout pas la prendre pendant la nuit (sinon on est groggy toute la matinée) mais seulement au moment de se coucher, donc il faut décider à l'avance si le risque d'insomnie est fort : tout ça me va très bien si je dois, disons, un ou deux jours par semaine me lever à 7h, mais je ne peux pas en prendre régulièrement. Sinon, j'ai aussi de la mélatonine (pour le coup, la demi-vie doit être de quelque chose comme 30min), mais ce n'est pas vraiment un somnifère, c'est plutôt quelque chose qui aide à se recaler quand on est décalé. Et j'ai du zopiclone (qu'un psychiatre m'a prescrit au début du premier confinement) qui me fait aussi un effet très fort donc je coupe les comprimés en quatre voire en huit, mais là aussi j'ai peur de l'accoutumance, et ce n'est vraiment pas un sommeil très agréable, donc je n'en prends que rarement, quand je sens que je pars vraiment dans un cercle vicieux d'insomnie. Au rayon des quasiplacébos, je prends des tisanes « nuit tranquille » (mais ça fait faire pipi, ce qui n'est pas forcément malin) ou de l'Euphytose, mais ça reste très limité.

Bref, les médicaments peuvent m'aider ponctuellement, mais dans le cas présent ils ne me sont pas d'un grand secours.

L'autre conseil qu'on m'a donné, c'est de miser sur la régularité : plusieurs personnes m'ont dit en substance :

Prends l'habitude de te lever tous les jours à la même heure, aussi précisément que possible, même le week-end, et de te coucher dès que tu es fatigué (que ce soit tôt ou tard), et tu dormiras vite bien.

Alors d'abord, c'est un conseil de lève-tôt, ça, et ça représente un effort d'une très grande violence pour un couche-tard, ou plus exactement quelqu'un comme moi pour qui, ainsi que je l'évoque plus haut, le plus grand plaisir est de ne pas se lever — ça demande justement à renoncer à ce plaisir. En outre ça pose un problème pratique qui est que, si j'ai des cours occasionnellement pour lesquels je dois me lever très tôt, ça voudrait dire que je dois tous les jours me lever à l'heure la plus tôt qui convienne à tous ces cas. Mais oublions ce point. Le fait est surtout que ça ne marche pas pour moi.

Programmer mon cerveau pour me réveiller à une certaine heure, je sais assez bien faire, en fait : si un jour donné je suis réveillé à, disons, 8h, et que je mets une lumière assez forte dans mon champ visuel à cette heure-là (j'ai une lampe de luminothérapie à cet effet), surtout si, en même temps, je mange un peu, alors le lendemain je me réveillerai à l'heure en question. Ça marche très bien. Mais l'ennui c'est que ça ne signifie absolument pas que je ne serai pas fatigué à l'heure en question : je me réveille mais crevé et incapable de me rendormir.

Les bruits de travaux, donc, me forcent en ce moment à être réveillé tous les jours quelque part entre 8h15 et 8h30. (En fait, c'est pervers, parce qu'ils ne font pas forcément tout le temps beaucoup de bruit, mais comme je n'ai aucun moyen de savoir à l'avance combien de bruit ils vont faire, mon cerveau table sur le pire cas.) Du coup, je tombe de sommeil vers 22h, voire avant (il y a quelques jours, je me suis couché à 20h45, ça n'a pas dû m'arriver souvent dans ma vie hors des jours où j'étais carrément malade). Je m'endors sans problème au moment où je me couche, et… trois nuits sur quatre, je me réveille environ quatre heures plus tard et fais une énorme insomnie. Donc oui, j'arrive à être très régulier, mais c'est une régularité complètement merdique, où je me réveille en étant quand même totalement mort de fatigue, je passe la journée à bâiller, je me couche très tôt, je m'endors immédiatement, je me réveille au milieu de la nuit plus du tout fatigué, mais angoissé à l'idée que je fais une nouvelle insomnie, je me rendors seulement au bout de trois ou quatre heures, et le cycle de merde reprend. Et même les jours où par chance je ne fais pas d'insomnie, certes cela me procure une journée agréable où je suis intellectuellement alerte, mais ils alimentent le problème la nuit suivante, parce que comme du coup j'ai plutôt trop dormi (de 22h à 8h15 ça fait quand même pas mal), et soit je vais être poussé à me coucher plus tard et l'insomnie ne sera que plus forte parce que le risque de manquer de sommeil le sera, soit je me couche quand même tôt et ça cause aussi une insomnie en favorisant le sommeil biphasique.

Encore une autre option serait, donc, de me dire que tant pis, je vais assumer pleinement le sommeil biphasique, disons entre 21h30 et 1h30 et entre 4h et 8h (puisque cela semble être grosso modo le cadencement auquel me conduisent mes insomnies). Il y a toutes sortes de gens qui ont toutes sortes de théories selon lesquelles le sommeil biphasique ou interrompu est « naturel » (whatever the f*ck this may mean) : voir cet article Wikipédia, notamment les références à Ekirch dans la section intitulée interrupted sleep (théorie aussi résumée dans cet article que j'avais déjà référencé). Mais on a beau avoir toutes sortes de théories sur lesquelles on peut profiter des heures d'éveil entre, disons, 1h30 et 4h pour travailler, en pratique ça marche très mal, et quant au fait de se coucher à 21h30 c'est tout de même socialement très handicapant (surtout quand on a un copain qui rentre assez tard du bureau et qui n'a pas une grande motivation à se coucher tôt, et qui, a contrario, apprécie très peu d'être réveillé au milieu de la nuit).

Bref, ces travaux de ravalement de façade, non seulement ils m'auront coûté en gros le même prix que ma nouvelle moto et leur bruit me rend le travail très difficile même quand je suis réveillé et alerte (bon, pour ça j'ai des pistes pour trouver des endroits où travailler, je vais finir par en faire marcher une), mais en plus j'ai l'impression qu'ils sont en train de me coûter six mois de ma vie en sommeil perdu, et je n'avais pas vraiment besoin de ça juste après une pandémie qui nous en a tous déjà fait perdre dix-huit. Mais au-delà de mon cas personnel, je mesure combien toute l'organisation sociale est construite en faveur des « lève-tôt » au détriment des « couche-tard » qui doivent souffrir immensément quand ils ont un emploi qui exige une présence tous les jours à une heure inflexible, et il n'est pas très surprenant, comme le mentionne le truc de la BBC que je citais tout en haut que cela se ressente sur l'espérance de vie des « hiboux ».

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(vendredi)

Sur le mythe des contrats librement consentis

Je ne parle pas souvent politique sur ce blog, et je n'aime pas trop ça, mais ce qui suit est un point auquel je pense souvent, et comme une discussion récente sur Twitter (qui est partie de la question de savoir si les pilotes de course moto ont des clauses dans leur contrat leur interdisant de rouler à moto sur route, et si une telle clause serait légitime et/ou permise par le droit français) m'a amené à m'exprimer à ce sujet, je vais essayer de rassembler mes idées un peu mieux (c'est-à-dire plus longuement) qu'une collection de tweets ne le permet. Si vous voulez juste le résumé, lisez les points énumérés en caractères gras ci-dessous.

Le sujet concerne les contrats, au sens juridique, et surtout au sens de la philosophie du droit qui les sous-tend. Ce que je veux dénoncer, et cette dénonciation devrait être un grand enfonçage de portes ouvertes à la hache bénie +2 trempée dans la potion de banalité, c'est l'idée des contrats librement consentis par les contractants et l'argument complètement bullshitesque si tu n'es pas content, il ne faut pas signer.

De quoi est-ce que que je parle ? Il existe une philosophie politique, parfois connue sous le nom de libéralisme mais comme ce mot désigne tout et n'importe quoi il faut peut-être l'éviter ou le qualifier comme libéralisme classique à la Locke, Smith et Bastiat, que je me permet de simplifier au point de la caricature en le résumant ainsi : primo, le but de l'État est (uniquement) de préserver la paix entre individus (i.e., l'absence de violence) et de leur garantir la vie, la liberté, et la propriété (qui est conçue comme une extension de la liberté en ce qu'elle est le terrain sur lequel s'exerce la liberté), et secundo, toute construction sociale doit passer par des échanges entre individus, librement consentis parce que mutuellement bénéfiques, et codifiés sous forme de contrats, qu'il est donc du devoir de l'État de faire appliquer (au travers d'un système juridique et notamment de cours de justice capables de faire usage du monopole de la violence légitime dont dispose l'État pour régler les différends et tenir chacun des contractants à ses obligations).

Un contrat, donc, c'est un document légal (normalement écrit et signé, mais peu importe, le système juridique définira une façon de vérifier le consentement) par lequel deux parties ou plus choisissent librement de se donner des obligations réciproques (synallagmatiques), par exemple je te donne X et en échange tu me donnes Y, se créant ainsi une sorte de loi pour elles-mêmes, le service de l'État étant alors de rendre cette loi applicable (i.e., d'obliger les parties à tenir leurs promesses).

Le fondement théorique de l'intérêt de la notion de contrat peut se comprendre, par exemple, sous l'angle de la théorie des jeux : dans un dilemme du prisonnier, par exemple, en l'absence de contrat, les deux parties ont chacune intérêt à faire défaut quel que soit le choix de l'autre, ce qui conduit à une situation collectivement pessimale ; mais si le jeu (ou un Léviathan quelconque) permet aux parties de signer un contrat de coopération mutuelle, en se liant les mains de façon synallagmatique pour s'obliger à coopérer, elles arrivent à un équilibre meilleur. Dans un jeu à somme nulle les contrats ne peuvent pas avoir d'intérêt, mais le monde réel n'est pas à somme nulle, il y a énormément de situations gagnant-gagnant, et c'est là que les contrats ont leur intérêt.

La promesse de la théorie philosophique que j'essaie de résumer (et que, de nouveau, je suis surtout en train de simplifier à outrance), c'est — à partir de cette constatation théorique — que cette société basée sur un État minimal qui se contente de faire appliquer les contrats peut fonctionner de façon stable : qu'elle évite la guerre perpétuelle de tous contre tous, qu'elle ne dégénérerait pas en concentration excessive de pouvoirs entre les mains d'un petit nombre, et notamment que le libéralisme évite « naturellement » les situations de monopole par une sorte de magie du libre marché que je n'ai jamais bien comprise (quelque chose comme il n'est l'intérêt de personne qu'un monopole se forme, donc s'il risque de se former, une concurrence apparaîtra), si bien que les forces restent toujours grosso modo équilibrées (au moins si on part d'une situation où c'est le cas) et que les contrats sont donc légitimes.

Voilà, c'est vraiment simplifié et même caricaturé (surtout pour un domaine du paysage politique qui incorpore énormément de diversité), mais il y a des gens qui croient à ce genre de choses : dans une version plus imagée pour les geeks, que l'État est (= devrait être) une sorte de noyau de système d'exploitation de la société, qui assure juste un mécanisme de protection entre processus et un système de communication et d'arbitrage de ressources, et ensuite tout le reste doit être construit au-dessus de cette couche minimale par le mécanisme des contrats. Ça peut plaire aux geeks parce que c'est une forme de minimalisme qui, informatiquement, se tient.

(Même si je n'adhère pas à cette vision des choses, je veux quand même la défendre sur un point, c'est que beaucoup de gens associent le libéralisme à droite sur l'axe politique gauche-droite : et certainement, tant qu'on a affaire à une vision idéalisée de la société, on peut penser un idéal libéral de droite qui est une sorte de capitalisme glorifié où les acteurs majeurs de l'économie seraient des entreprises ; mais je souligne qu'on peut aussi imaginer un libéralisme de gauche, où les acteurs majeurs seraient des associations à but non lucratif, des mutuelles, qui se formeraient pour remplir les différentes missions de service public, le rôle des contrats étant alors essentiellement de maintenir tous les acteurs dans leur bonne foi. Cette société rêvée est celle d'un État minimal, qui se contente de faire appliquer les contrats, mais avec des services publics forts et solidaires, dont la force est justement qu'il sont créés séparément et indépendants du risque de captation par l'État : les services publics apparaissent parce qu'ils conduisent à une situation gagnante pour tout le monde. Je ne développe pas parce que ce n'est pas mon propos ici, et parce que, de nouveau, je ne crois pas spécialement à cette utopie, mais je la mentionne pour rejeter au passage l'idée que le libéralisme tel que défini dans les paragraphes précédents est forcément « de droite ».)

C'est évidemment une utopie, une sorte d'utopie de la liberté comme on pourrait avoir une utopie de l'égalité (la société communiste) ou une utopie de la fraternité (façon peace and love). J'aime bien les utopies parce qu'elles fournissent une sorte de cadre de pensée auquel comparer le monde réel, mais il faut garder à l'esprit que les utopies ne sont pas le monde réel et que lourd est le parpaing de la réalité sur la tartelette aux fraises de nos illusions.

Alors bien sûr nous ne sommes pas du tout dans ce monde utopique (certainement pas dans sa forme « de gauche », mais pas non plus, quoi que disent ses adversaires, dans sa forme « de droite »). Mais cette vision des choses, cette grille de lecture, a beaucoup d'influence sur notre société réelle : à la fois du côté du droit, qui reconnaît la notion de contrat et les garantit, même s'il y met toutes sortes de limites, mais aussi du point de vue de la perception (psychologique, morale…) que nous avons de la notion d'engagement (si tu n'es pas content, il ne fallait pas signer).

Les choses que je veux dire, donc, et qui, de nouveau, sont (ou devraient être) surtout de l'enfonçage de portes ouvertes, sont les suivantes :

  1. Un contrat n'est véritablement légitime (et concrètement, ne conduira à une situation réellement gagnant-gagnant) que lorsque les parties contractantes sont à peu près équilibrées dans leur rapport de force. Dans le cas contraire, ce n'est pas un contrat légitime mais moralement inique (parce qu'il ne fait qu'exploiter le jeu de pouvoir qui préexiste), et il y a même un nom pour ça : c'est du chantage.
  2. Il y a un test simple permettant de savoir si effectivement les deux parties contractantes sont dans une situation à peu près équilibrée : c'est de regarder si elles ont réellement contribué de façon à peu près égale au choix et à la rédaction des clauses et termes du contrat (ou au moins, qu'il aurait été possible pour chacune d'elle de le faire, de faire valoir ses objections). Lorsque ce n'est pas le cas, l'une des deux parties, celle qui n'a pas pu choisir les termes, est la partie faible, et le contrat est inique.
  3. Notamment, mais je ne saurais le dire assez haut et assez fort, la seule liberté de ne pas signer et d'aller voir ailleurs ne vaut rien du tout, c'est un faux choix un peu comme la bourse ou la vie.
  4. L'immense majorité des contrats auxquels nous avons affaire en tant qu'individus, sont de ce type inique. À la fois comme travailleurs et comme consommateurs (donc à la fois en gagnant de l'argent et en le dépensant), nous sommes victimes de ces contrats iniques.
  5. L'idée que l'État (ou la société, c'est-à-dire en pratique, la justice) devrait se contenter de faire appliquer les contrats en feignant d'ignorer cette iniquité est honteuse.
  6. La défense des parties faibles dans les contrats doit s'organiser autour de deux axes : encadrer ce qu'un contrat peut contenir pour en interdire les clauses les plus typiquement scandaleuses, d'une part, et chercher à rééquilibrer les forces, par exemple en fédérant les parties faibles pour leur redonner de la force de négociation.

Nous sommes dans une société où on n'arrête pas de nous faire signer des trucs et des machins. Ce rituel de la signature est un simulacre de consentement véritablement obscène : il entretient l'illusion d'une liberté alors que, en réalité, l'immense majorité des signatures sont des faux choix. Lorsque la signature est apposée en bas d'un contrat que nous avons à peine le temps de lire, et certainement pas le loisir de négocier, ce contrat est inique, et la mascarade de la signature sert simplement à donner bonne conscience à toutes les parties impliquées en camouflant le chantage qui est en réalité en train d'avoir lieu sous les atours d'un pacte librement consenti entre égaux.

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(dimanche)

Bref, je me suis acheté une nouvelle moto

Je m'étais acheté ma première moto, une Honda CB-500F (modèle 2019), il y a deux ans, presque immédiatement après avoir eu le permis A2 ; maintenant que j'ai été « upgradé » vers le permis A, j'ai décidé d'« upgrader » aussi la moto, et je me suis acheté une Yamaha Tracer 9 GT (modèle 2021, donc) (fiche technique ici). Quelques explications sur pourquoi, pourquoi ce choix, et mon premier ressenti.

Bon, alors d'abord, pour évacuer ça tout de suite, je ne peux pas ne pas avouer qu'il y a un côté impulsif dans cet achat, quelque chose comme j'ai maintenant le droit de conduire une moto plus puissante, donc je vais m'acheter une moto plus puissante. Est-ce que j'avais vraiment besoin d'une moto plus puissante ? Sans doute pas. Et d'autant moins que je respecte les limites de vitesse et que je n'ai quasiment jamais tourné la manette des gaz à fond sur la CB-500 : le seul moment où je ressens vaguement qu'elle atteint ses limites, c'est en allant autour de 110km/h sur l'autoroute et en décidant d'accélérer pour me dégager d'une situation que je n'aime pas, et encore, c'est sans doute parce que je rechigne trop à tomber un rapport (le truc c'est que j'ai l'habitude que, à vitesse plus modérée, la moto ait une capacité à accélérer vraiment énorme, j'oublie qu'elle a quand même des limites, et quand je tombe dessus je suis un peu surpris). Mais sinon, les limites sont ailleurs : dans ce que la réglementation impose, et surtout, dans ce que le conducteur accepte de prendre comme vitesse ou comme accélération. Donc non, je n'ai pas besoin d'une moto plus puissante. Mais j'en ai quand même envie.

C'est peut-être un effet pervers du passage obligatoire par la case A2 : il n'y a rien qui donne plus irrationnellement envie de faire quelque chose que de l'interdire. Ça semble être tellement banal chez les jeunes permis moto, une fois leurs deux ans de A2 passés, soit de se faire débrider leur moto (si elle est rendue compatible A2 par bridage, ce qui n'est pas mon cas) soit de la revendre et d'en acheter une autre, que tout le monde à l'auto-école semblait le considérer comme une évidence. Je me demande, du coup, si ça ne provoque finalement pas l'effet pervers d'inciter à acheter des plus grosses cylindrées. (Je veux dire : si on s'était contenté de me conseiller de ne pas dépasser 35kW au début, je n'aurais possiblement pas ressenti l'envie de les dépasser même après ; mais comme c'était interdit, il est plausible que ça ait joué.)

Bref, je ne peux pas ne pas avouer un côté crise de la quarantaine, voire concours de bite. Mais bon, ça reste raisonnablement raisonnable, si j'ose dire. (Si j'avais vraiment écouté ma bite, j'aurais acheté une sportive de 1000cm³, ce qui aurait été invraisemblablement malpratique en plus d'être complètement con[#].)

[#] Peut-être que cette remarque mériterait une entrée un peu plus longue que juste une note dans celle-ci, et une auto-psychanalyse un peu plus poussée que de blaguer que c'est ma bite qui parle, mais oui, je suis complètement fasciné, ne serait-ce qu'esthétiquement, par les motos sportives de 1000cm³, ce qui est totalement absurde pour plein de raisons, la plus évidente étant que je n'ai absolument aucun intérêt pour la course motocycliste, que je ne tiens pas spécialement à rouler vite, et que les motos sportives sont faites pour ça et uniquement pour ça et sont — de ce que je comprends — invraisemblablement malcommodes pour quoi que ce soit d'autre. (Très difficiles à conduire de façon modérée, inefficaces et même pas tellement coupleuses à bas régime, dangereuses, peu maniables, extrêmement inconfortables, sans aucun espace de stockage, souvent dépourvues de ne serait-ce qu'une jauge à essence.) Donc même si j'aurais peut-être les moyens de m'en acheter une (mais probablement pas de la faire assurer), je ne suis pas fou au point de le faire, mais en même, temps, la certitude d'être un minimum raisonnable en résistant à cette tentation absurde ne me donne pas pour autant de satisfaction. Je continuerai à regarder les Honda CBR-1000RR, les Yamaha YZF-R1, les Suzuki GSX-R 1000R et les Kawasaki Ninja ZX-10R, et les personnes qui les conduisent, avec le même regard de jeune ado empli d'un mélange de fascination, de jalousie et de frustration un rêve inabordable. (Et peut-être encore plus de frustration que, justement, ce n'est pas totalement inabordable comme si je rêvais d'avoir un sous-marin ou un yacht : c'est le fait que je pourrais vaguement m'en payer un de ces engins qui rend si irritant de devoir y renoncer. Ce serait déjà plus raisonnable d'en louer une, mais évidemment, ces machins ne se louent pas parce que personne n'est assez fou pour en louer : il y aurait toujours un con pour la faire tomber le premier jour dans la rampe de son parking.) Et sinon, sur le sujet, l'avis de Ryan de FortNine est excellent (il faut bien attendre la dernière minute).

Si le fait d'acheter une moto plus puissante est assez impulsif, en revanche, le fait d'acheter une nouvelle moto se justifie déjà plus, et le fait d'acheter ce modèle spécifiquement est très raisonnable, parce qu'il n'y a pas que la puissance qui change :

J'avais choisi la CB-500F il y a deux ans simplement parce que c'est ce que j'avais eu à l'auto-école et que toutes les critiques convergeaient sur le fait que c'est une bonne moto pour débuter. (J'ai juste fait ajouter une béquille centrale, que je n'ai d'ailleurs jamais réussi à utiliser, une prise 12V allume-cigare, et des barres pare-carter pour protéger le moteur en cas de chute, et qui ont servi.) Peut-être que la CB-500X (même moteur mais en version plus « trail ») aurait été un meilleur choix, en fait, parce qu'un peu plus polyvalente, mais c'était certainement un choix raisonnable pour commencer. Mais question de puissance mise à part, il y a des choses que la CB-500F n'a pas et que je suis content d'acheter avec la Tracer 9.

D'abord, de la bagagerie : ma CB-500F n'a qu'une toute petite place sous la selle passager, juste de quoi mettre un antivol et un paquet de mouchoirs. Au début, j'ai utilisé un sac à dos (spécial moto, un Dainese D-Mach) : mais, outre que ce n'est certainement pas terrible pour la sécurité en cas de chute, ça devient vite fatigant pour les épaules (et si je prends un passager, il faut que ce soit lui qui le porte). Plus récemment, je suis passé à la sacoche pour réservoir (Givi EA117 Tanklock de 26L), mais ça reste limité et malcommode. Je n'aime pas le look des top-case : une chose qui m'a attiré dans la Tracer 9 ce sont les sacoches latérales ; finalement, pour les raisons que je vais dire, je me suis retrouvé à avoir les sacoches et le top-case, et je dois bien reconnaître que le top-case est bien pratique. Alors bien sûr j'aurais pu faire poser sacoche ou top-case sur la CB, mais je pense que c'est certainement mieux si c'est prévu par le constructeur.

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