David Madore's WebLog

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

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(dimanche)

Mes 0.02¤ sur la sécurité des avions vis-à-vis des attaques informatiques

[Dessin humoristique de Ritsch & Renn]J'ai le souvenir d'avoir vu (il y a longtemps) un dessin humoristique qui montrait un passager sur un siège d'avion, avec son portable ouvert devant lui, et qui regardait avec un air terrifié l'écran de ce portable qui affichait quelque chose comme nouveau périphérique BlueTooth détecté : Airbus A310 ; autoconfigurer ? OK / annuler. [Ajout : apparemment ce dessin (dont l'original, allemand, est ci-contre) est de Ritsch & Renn — même si je ne peux pas vraiment vérifier vu que leur site tout en Flash est tout cassé chez moi.]

Je mentionne ça parce que j'ai entendu quelques échos d'une histoire selon laquelle un expert en sécurité informatique (Chris Roberts) aurait réussi à plusieurs reprises à émettre des commandes en direction du système de pilotage d'avions commerciaux en vol en se branchant simplement au niveau du système d'in-flight entertainment [je ne sais pas comment on dit ça en français : je veux dire le système qui vous propose de voir des films, d'écouter de la musique, de voir la position de l'avion sur une carte, etc.]. C'est du moins ce qu'il a lui-même déclaré dans un tweet, puis expliqué au FBI qui l'a interrogé, comme il résulte d'un affidavit du FBI (les deux sont liés depuis l'article d'Ars Technica vers lequel je viens de pointer).

Je ne sais pas si ces affirmations sont vraies (je dois dire que si je crois vaguement qu'il aurait pu envoyer une commande pour lâcher les masques à oxygène, j'ai du mal à croire qu'il aurait pu passer une commande climb au système de navigation : je serais déjà surpris, en fait, qu'il existât une telle commande — que ce soit entre les commandes du cockpit et le pilote automatique, ou entre le pilote automatique et l'avionique, les commandes doivent probablement refléter soit l'interface côté cockpit soit les mouvements de bas niveau des différentes parties de l'avion, et je ne vois pas à quel niveau on dirait à l'avion grimpe, mais bon). Comme le dit quelqu'un dans un autre tweet cité par Ars Technica, soit Chris Roberts a menti, soit il a vraiment joué avec un avion en vol, et dans les deux cas c'est irresponsable pour un expert en sécurité informatique. Je suis d'accord avec ce jugement, mais ça n'empêche pas qu'on ait envie de se pencher sur la question de savoir si ce serait possible. Une autre question est de savoir si une attaque serait possible depuis le Wifi de bord, ou en utilisant celui-ci pour monter l'attaque depuis le sol (ce qui serait encore plus terrifiant).

Le problème, c'est que je doute que nous obtenions une réponse claire et publique de la part d'Airbus ou Boeing (ou d'autres concernés) : je soupçonne qu'ils n'ont pas compris que la seule approche qui marche un peu pour la sécurité informatique, c'est la transparence. Et en l'occurrence, j'aimerais bien avoir confirmation du fait qu'ils ont suivi des principes qui me semblent aller complètement de soi, tels que :

Est-ce le cas ? Je l'ignore. En principe, il devrait être possible de faire quelque chose de sûr où les câbles (A), (B) et (C) seraient interconnectés, mais vue notre incapacité (où nous = l'espèce humaine) à écrire du code informatique sûr même pour des choses très simples, je n'aurais vraiment pas envie de me risquer dans un avion où un simple switch sépare les commandes de vol et la diffusion des films dans la cabine. Même si un switch est probablement ce qu'on a le plus de chances d'arriver à programmer de façon totalement sûre (interdire tout paquet passant dans un certain sens, même un chimpanzé relativement réveillé doit réussir à programmer ça si on lui propose une banane suffisamment juteuse), je me méfierais quand même des attaques de déni de service (risque-t-on de pouvoir flooder le switch ?), y compris au niveau physique (risque-t-on de pouvoir griller le switch depuis un port de façon à l'empêcher de fonctionner depuis d'autres ?). Je me sentirais plus à l'aise de savoir que les signaux sont totalement séparés (d'ailleurs, je me sentirais aussi plus à l'aise de savoir que les commandes de vol, à tous les niveaux, utilisent non pas Ethernet mais quelque chose qui garantit des canaux à bande passante fixe, comme une forme de bus série blindé — peut-être que David Monniaux saura nous en dire plus).

Remarquez que si la séparation dont je parle peut sembler de simple bon sens, elle a des conséquences non évidentes : par exemple, s'il ne doit y avoir une séparation absolue entre les commandes de vol et tout ce qui concerne la cabine, ceci signifie que l'affichage fait aux passagers de la position actuelle, vitesse et altitude de l'avion doit venir d'un GPS (par exemple) différent de celui qui assiste le pilotage, puisque la transmission d'informations de ce dernier vers la cabine, même à sens unique juste pour les afficher, violerait la séparation que je propose. Bon, à défaut d'un second GPS juste pour afficher la position aux passagers (enfin, c'est pas comme si un GPS coûtait cher, par rapport à un avion, mais c'est vrai que si c'est pour un usage aéronautique, tous les prix sont multipliés par un zillion, même les sièges coûtent les yeux de la tête), on peut imaginer capter le signal émis par le transpondeur de l'avion lui-même, comme le fait FlightRadar (si vous ne connaissez pas, suivez ce lien, c'est fascinant — d'ailleurs, mon poussinet est totalement accroc). Mais en tout cas, ce n'est pas totalement évident. Et il y a probablement d'autres choses qu'il faudrait penser intelligemment comme ça.

(Dans le genre, il me semble comprendre que toutes les agences de services de renseignements ont deux ordinateur dans chaque bureau — typiquement repérés par un code de couleur, genre blanc et noir —, l'un étant connecté à Internet, l'autre étant connecté au réseau interne sécurisé, et il n'y a tout simplement aucune connexion entre les deux. J'imagine qu'ils ont des règles très strictes pour passer quand même de temps en temps des informations de l'un à l'autre : peut-être graver un DVD avec des fichiers sous un format précis et très contrôlé, et insérer le disque dans l'autre ordinateur où il sera soigneusement validé avant quelque usage que ce soit.)

[Mise à jour () : on me signale que Bruce Schneier a écrit une entrée de blog sur le sujet, où il affirme explicitement : Newer planes such as the Boeing 787 Dreamliner and the Airbus A350 and A380 have a single network that is used both by pilots to fly the plane and passengers for their Wi-Fi connections. Mais comment a-t-on pu autoriser ça ‽ (Par ailleurs, sur le fond, Schneier a le même avis que moi.) • Pour ce qui est des services de renseignement ou autres agences sensibles, je propose que le transfert se fasse par média optique plutôt que par clé USB, parce qu'une clé USB contient une puce qui a un firmware, et qu'on dont on peut donc potentiellement prendre le contrôle, donc c'est une mauvaise idée. (Après, je suis aussi persuadé que l'immense majorité des secrets des services secrets sont totalement bidon, donc je m'en fous un peu, mais bon.)]

Je répète que je ne sais pas ce qu'il en est pour ce qui est de l'éventuelle connexion des avions. Mais le simple fait qu'on peut avoir à se poser la question n'est pas très rassurant. Je pourrais me moquer de l'aviation, une industrie qui comme beaucoup d'autres continue à penser la sécurité en terme d'obscurité plutôt que de transparence (pour donner un exemple : quand j'étais à l'ENS, le laboratoire d'analyse statique était très fier de ce que leur analyseur statique, Astrée, avait réussi, en partenariat avec Airbus, à analyser et valider le système de commande de vol principal de l'Airbus A340 ; mais une question à laquelle je n'ai pas eu de réponse est : pourquoi ce logiciel de commande de vol n'est-il pas rendu public, au juste ?, ce qui permettrait à d'autres gens de faire des analyseurs statiques capables de l'étudier, ou simplement de l'examiner avec des yeux d'humains ; étant donné que le business d'Airbus est de vendre des avions, pas du logiciel, pourquoi les sources de toutes les parties logicielles de leurs avions ne sont-elles pas publiées ? ce n'est pas comme si leurs concurrents pouvaient les exploiter sur des avions différents avec des technologies différentes — et de toute façon je suis sûr que les espions industriels sont assez bons pour que Boeing ait déjà le code utilisé par Airbus et réciproquement, donc l'enjeu est juste de savoir si le public, lui, l'aura). L'avion est, par ailleurs, un milieu où on continue à mesurer la hauteur des avions en multiples de la longueur du pied de je ne sais quel roi anglo-saxon : c'est-à-dire, un monde complètement enfermé dans ses habitudes absurdes et incapable d'évoluer. (Je pourrais aussi raconter que les systèmes de réservation des places des compagnies aériennes sont, encore de nos jours, écrits en assembleur IBM/360 et échangent des données en EBCDIC. Ça va très bien avec l'usage du pied et du mille comme unités de mesure pour démontrer l'état d'esprit de tout le milieu.) Bref, je ne sais pas si je fais confiance aux constructeurs d'avions pour avoir fait les choses correctement au départ en ce qui concerne la sécurité informatique, mais je suis persuadé d'une chose : s'ils n'ont pas fait les choses correctement au départ, alors ils vont tout faire pour le cacher, et surtout ne rien changer, nier le problème, menacer ceux qui en parlent de procès en diffamation, etc.

Mais bon, au-delà des petites turpitudes du monde de l'aviation, de façon plus large, ceci doit nous inviter à méditer sur ce problème qui se pose de façon de plus en plus aiguë : nous sommes incapables d'écrire du code informatique sûr, et nous avons besoin de quantités de plus en plus gigantesques de code informatique. Je ne sais pas où nous allons au juste comme ça, mais c'est inquiétant, parce que dans le monde de l'Internet des objets, on devra se soucier en permanence de la sécurité logicielle de chacun des objets qui nous entourent — bof.

(samedi)

Comment le cerveau sépare-t-il les langues ?

En tant qu'aspirant polyglotte amateur, je trouve fascinante la question de savoir comment le cerveau crée des contextes mentaux pour des langues différentes. La séparation entre ces contextes varie d'ailleurs fortement d'une personne à une autre : je connais des gens polyglottes qui arrivent à passer sans aucune transition d'une langue à une autre ou à les mélanger, et d'autres — c'est un peu mon cas — pour qui ceci demande un certain effort de changement de contexte, et qui ont, du coup, une certaine difficulté à traduire, même entre des langues dont ils ont par ailleurs une excellente maîtrise. Je connais des gens qui préfèrent utiliser une certaine langue pour certaines sortes de conversations ou de pensées, ou qui prétendent ne pas avoir tout à fait la même personnalité dans telle langue que dans telle autre (je pense que c'est exagéré ; en revanche, il est vrai que les gens peuvent avoir une voix étonnamment différente dans des langues différentes). Apparemment, il n'y a pas une région différente du cerveau par langue : ceci rend d'autant plus fascinante la façon dont fonctionne cette séparation.

Un exemple que je trouve assez frappant de l'existence de ces « contextes » linguistiques est le suivant : il m'est arrivé d'entendre quelqu'un parler une langue qui n'est pas celle que j'attendais, et de ne rien comprendre avant de me rendre compte de la langue qui était parlée. Notamment, il m'est arrivé de ne pas comprendre des gens qui étaient en train de parler français, simplement parce j'étais persuadé qu'ils parlaient une autre langue et mon cerveau n'analysait pas les sons comme du français — je n'étais pas dans le bon contexte.

Et si ces contextes mentaux existent, il faut commencer par les créer. C'est-à-dire, en démarrant l'apprentissage d'une nouvelle langue, convaincre le cerveau qu'il va falloir créer un nouveau contexte, à séparer de ceux qui existent déjà. Si la langue est très différente, ça ne devrait pas être trop difficile (l'apprentissage lui-même sera d'autant plus ardu, bien sûr, mais au moins on risque moins de s'embrouiller). Mais si on commence à apprendre une langue proche d'une autre qu'on connaît déjà, ou, pire, de deux langues proches simultanément, il faut trouver des moyens de se créer des barrières mentales entre ces langues. Sans pour autant s'interdire d'utiliser la proximité des deux langues pour extrapoler du vocabulaire qu'on ne connaît pas (au moins en compréhension).

Je suis notamment confronté à cette situation entre le néerlandais et le suédois, deux langues dont j'ai une connaissance tout à fait rudimentaire, et dans une moindre mesure, entre l'allemand (que je parle mal mais que je comprends passablement bien) et le néerlandais. Ce qui pousse à la confusion n'est cependant pas toujours ce qu'on imagine : par exemple, le mot néerlandais wie, signifiant qui (le pronom interrogatif) ait exactement la même écriture et une prononciation très proche, du mot allemand wie, lequel signifie comment (l'adverbe interrogatif), ne m'a pas semblé source de confusion. Mais comparons les deux phrases suivantes, que j'écris d'abord en néerlandais, puis en allemand, puis en anglais, pour mieux rendre apparentes les similarités :

Is het de vrouw die ik heb gezien? Nee, het is de man die je hebt gezien.

Ist es die Frau, die ich gesehen habe? Nein, es ist der Mann, den du gesehen hast.

Is it the woman that I have seen? No, it is the man that you have seen.

(Soit en français : Est-ce la femme que j'ai vue ? Non, c'est l'homme que tu as vu. L'emploi du parfait plutôt que du prétérit est sans doute moins naturel en anglais que dans les deux langues précédentes, et on aurait tendance à omettre le that, mais je garde les choses pour maintenir le parallélisme.) Une première observation est que l'ordre des deux derniers mots de chaque phrase est inversé en allemand par rapport à ce qu'il est en néerlandais et en anglais : la raison est qu'à la fois l'allemand et le néerlandais mettent le verbe en position finale dans les subordonnées, mais quand il y a plusieurs morceaux du verbe, l'allemand gère la priorité pour la fin de la subordonnée comme une pile alors que le néerlandais la gère comme une file, ce qui conduit à une inversion de l'auxiliaire et du participe passé en allemand qui n'a pas lieu en néerlandais. Bizarrement, ceci ne m'a demandé aucun effort particulier, je trouve parfaitement naturel de passer de l'ordre de l'allemand à celui du néerlandais ou vice versa. (À cette seule exception près, les mots se correspondent exactement, et doivent montrer de façon assez nette la similarité de ces trois langues. J'aime bien dire que le néerlandais est à peu près ce qu'aurait été l'anglais si les Normands n'avaient pas conquis l'Angleterre en 1066.)

En revanche, ce qui me pose beaucoup de problème avec les phrases, c'est le pronom relatif die dans la deuxième phrase en néerlandais. En allemand, il y a trois genres : le masculin, le féminin et le neutre ; die Frau est féminin alors que der Mann est masculin, et le pronom relatif est (en gros) le même que l'article défini (ici, on a den dans la seconde phrase parce que c'est un accusatif, mais peu importe). En néerlandais (comme, d'ailleurs, en suédois), il n'y a que le neutre et le non-neutre (c'est-à-dire, logiquement, l'utre, ou genre commun), et de vrouw comme de man sont non-neutres ; le pronom relatif (qui est d'ailleurs le même que le démonstratif) est die au non-neutre. C'est donc la même forme que le pronom relatif féminin en allemand : et quand j'entends la deuxième phrase (ou simplement die man, =cet homme-là), mon cerveau me crie qu'il y a un problème de genre.

Voici maintenant un problème entre le néerlandais et le suédois : comme je viens de le dire, ces deux langues ont en commun d'avoir deux genres, le neutre et le non-neutre. L'article indéfini non-neutre est à peu près le même entre les deux langues : een man en néerlandais signifie la même chose que en man en suédois (d'ailleurs, la prononciation n'est pas très éloignée non plus), c'est-à-dire un homme ; l'article défini n'est pas du tout pareil (en suédois il est postposé, au moins tant qu'il n'y a pas d'article), mais ce n'est pas très grave, ça ne cause pas de confusion, en tout cas pas sur ce mot-là (de man en néerlandais, mannen en suédois) — d'ailleurs, s'il y a un adjectif, ça redevient très proche et toujours peu confusant (l'homme fort se dit de sterk man en néerlandais, den starke mannen en suédois). Mais pour le neutre, il y a une chose qui est particulièrement gênante pour mon cerveau, c'est que l'article neutre indéfini en suédois, ett est presque le même (au moins au niveau de la prononciation), que l'article neutre défini en néerlandais, het (le ‘h’ se prononce très peu vu qu'il est sonore — oui, la terminologie des phonéticiens est confusante elle aussi). Ainsi, het huis signifie la maison en néerlandais, mais ett hus signifie une maison en suédois. (Si on veut dire une maison en néerlandais, c'est een huis, l'article indéfini étant le même pour les deux genres ; et si on veut dire la maison en suédois, c'est huset.) J'ai mis un certain temps à me rendre compte de pourquoi j'avais du mal à me forcer à penser que ett hus signifie une maison alors que je n'avais pas de mal pour en man, et ce n'est qu'après une certaine réflexion que j'ai compris que c'était ma (faible) connaissance du néerlandais qui bloquait mon cerveau.

Sur d'autres mots, je vais être gêné par le fait que l'article défini postposé suédois -(e)n évoque très fort un pluriel allemand (le pluriel suédois ayant plutôt tendance à être en -r pour ces mots). Ceci ne se produit pas pour l'exemple mannen, en revanche je peux prendre l'exemple de tidningen, qui veut dire le journal en suédois et qui ressemblent beaucoup — et le radical est cognat — à Zeitungen, qui signifie des journaux en allemand. Comme les verbes en suédois ne varient ni selon la personne ni selon le nombre du sujet, ça n'aide pas à identifier l'erreur (et elle est d'autant plus tentante si le verbe est är, le présent du verbe être à toutes les personnes, qui a plus ou moins donné l'anglais are, et qui fait donc aussi vibrer mes neurones à pluriel, si j'ose dire).

D'autres confusions viennent de la prononciation, c'est-à-dire du passage de l'écrit à l'oral : l'allemand et le néerlandais ont des prononciations très régulières (il y a des langues encore plus régulières en la matière, comme le hongrois, le finlandais ou le turc, mais l'allemand et le néerlandais sont tout de même assez hauts, surtout quand on les compare au français ou — shudder — à l'anglais) ; une des spécificités du néerlandais est que dans les terminaisons -en (typiquement d'un infinitif ou d'un pluriel), le ‘n’ ne se prononce pas (je simplifie). Le suédois, lui, est beaucoup plus irrégulier, avec des lettres finales qui ne se prononcent pas (mais pas le ‘n’), un ‘r’ qui subit un phénomène un peu comme en anglais anglais (je veux dire, en anglais d'Angleterre, où il tombe devant les consonnes avec une modifications du contexte), un ‘o’ qui peut se prononcer aléatoirement /oː/–/ɔ/ ou /uː/–/ʊ/ sans logique apparente, etc. Qui plus est, le suédois a un système d'accent tonique sérieusement différent de l'allemand et du néerlandais (ceux-ci accentuent une syllabe par mot, en gros la première à l'exception de quelques préfixes inaccentués, et en tout cas dans la première partie des mots composés ; le suédois, lui, a très fréquemment un accent secondaire, même dans des mots de deux syllabes, et cet accent a une composante tonale/mélodique). Par ailleurs, l'allemand, le néerlandais et le suédois n'ont pas les mêmes phénomènes d'assimilation (en allemand, les sonores à la fin des mots s'assourdissent, et il y a une assimilation régressive causée par les affixes sourds : le verbe geben, =donner, devient à la 3e presonne du singulier [er] gibt, =il donne, où le ‘b’ est prononcé /p/ parce que le ‘t’ qui suit est sourd ; en néerlandais, il y a également une assimilation dans les mots composés, ou même entre deux mots d'une même phrase, qui peut etre progressive ou régressive selon des règles que je ne comprends pas bien, mais en gros les fricatives sont assimilées par les occlusives : dans huisbezoek, =visite à domicile, le ‘s’ est prononcé /z/, sonore à cause du ‘b’ sonore qui suit, exemple d'assimilation régressive, alors que dans diepzee, =mer profonde, le ‘z’ est prononcé /s/, sourd à cause du ‘p’ sourd qui précède, et si les deux sont des occlusives, l'assimilation est régressive, enfin je crois ; le suédois semble avoir une assimilation régressive ou progressive de la surdité dans les affixes, mais pas d'assourdissement en fin de mot : bröd, [du] pain, est prononcé /brøːd/ avec un /d/ sonore final, à la différence du néerlandais brood, prononcé /broːt/ avec un /t/ sourd, au moins en fin de phrase — en allemand, ça s'écrit carrément avec un ‘t’, Brot). Toutes ces différences font qu'il faut avoir le cerveau correctement câblé pour prononcer correctement et dans la bonne langue un mot écrit (il n'est pas question de réfléchir consciemment aux règles d'assimilation, par exemple, elles sont trop complexes, et d'ailleurs je serais incapable de les énoncer complètement).

Bien sûr, il est certain que ces difficultés que j'éprouve maintenant se résoudront toutes seules (et seront remplacées par d'autres !) si je persiste dans l'apprentissage de ces langues, au fur et à mesure que mon cerveau arrivera à se construire des catégories mentales bien délimitées pour des langues dont ma connaissance pour l'instant trop primitive les rend assez informes. Je peux néanmoins me demander quelle approche il vaut mieux adopter pour éviter de me mélanger les pinceaux : laisser la langue X de côté pendant une assez longue période lorsque j'apprends la langue Y avec laquelle je pourrais confondre ? Ou au contraire m'efforcer à confronter la difficulté, à traduire entre X et Y et vice versa pour bien m'obliger à constater que c'est différent ? Les deux stratégies font sens : éviter tout rapprochement pour éviter tout mélange, ou au contraire faire les rapprochements pour comprendre et ainsi écarter ce qui peut m'embrouiller. D'ailleurs, forcément, en écrivant cette entrée, j'ai dû me forcer à jongler entre différentes langues.

Il faut aussi se demander quel est le but (je ne m'imagine pas sérieusement pouvoir un jour parler le néerlandais ou le suédois, juste les comprendre un petit peu, ou simplement me faire une idée de comment ces langues fonctionnent). Si on se fixe simplement comme objectif de comprendre des langues, les confusions sont beaucoup moins nombreuses et moins risquées que si on cherche à s'y exprimer (mais il y en a : j'ai donné ci-dessus l'exemple de het huis contre ett hus, où le sens est bien différent, et qui peut bien poser problème à la compréhension). Et j'ai tendance à penser qu'il faut apprendre les langues comme si on se donnait comme objectif d'arriver un jour à les parler, même si on ne croit pas réalistement arriver à ce stade.

(jeudi)

Mon obsession pour la symétrie (et un peu de mysticisme)

J'ignore dans quelle mesure ma fascination pour la symétrie est commune à beaucoup de gens, à tous les mathématiciens, ou peut-être seulement les algébristes et apparentés, ou si elle m'est propre, mais elle a parfois tendance à tourner à l'obsession, voire à la compulsion.

Je pourrais donner l'exemple suivant, anecdotique, mais assez représentatif de l'esprit dont je parle. Il y a, dans l'entrée de la maison de mes parents (où j'ai vécu entre les âges de 10 et 28 ans environ), quatre interrupteurs identiques en ligne. Les trois premiers commandent des lampes (celle de l'entrée, celle de l'extérieur, et celle de l'escalier, mais peu importe), le quatrième n'est relié à rien. La plupart des gens, sans doute, n'actionneraient que les trois premiers, le quatrième restant donc toujours dans la même position, sauf au hasard des personnes de passage qui tenteraient de s'en servir. Mais mon sens de l'esthétique demandait que je recherchasse la manière la plus symétrique de positionner ce quatrième interrupteur en fonction des trois autres : spontanément, quand j'ai emménagé dans cette maison, j'ai décidé que la « bonne » position pour celui-ci était d'être dans la position telle qu'il y ait un nombre pair d'interrupteurs dans chaque position (ou, si on préfère, que le quatrième soit le ou exclusif des trois premiers ; ou encore : si les trois premiers sont dans une même position, le quatrième doit l'être aussi, tandis que si les trois premiers sont dans deux positions différentes, le quatrième adoptera la position minoritaire pour la rendre égale en nombre à l'autre). J'ai donc pris l'habitude, pendant tout le temps que j'ai habité là, de positionner cet interrupteur inutile selon cette considération esthétique de symétrie. Et le plus bizarre, c'est que je ne saurais pas dire exactement en quoi ce système est le plus symétrique, mais je suis tout à fait persuadé que c'est la bonne réponse à la question comment choisir la position du quatrième interrupteur en fonction de celle des trois autres pour maximiser la symétrie ? — et que la grande majorité de ceux qui se donneraient la peine de réfléchir à cette question seront d'accord avec moi. Ce qui est sûr, aussi, c'est que ce système est idiot, ou en tout cas peu économique, du point de vue pratique, puisqu'il signifie que, si je suis seul à la maison (donc que personne ne dérange mon arrangement), je vais devoir actionner le quatrième interrupteur à chaque fois que j'en actionne un autre.

Cette obsession pour la symétrie n'affecte pourtant pas tout ce que je fais, et je ne saurais pas expliquer pourquoi je m'en préoccupe dans certaines choses et pas dans d'autres. Je ne dispose pas mes couverts de façon spécialement symétrique, par exemple (en tout cas, je ne mets pas mon verre au milieu de mon assiette). En fait, je ne recerche pas tant les symétries géométriques que structurales, abstraites, conceptuelles, mais la symétrie géométrique peut bien sûr en faire partie. Pour donner un exemple, dans une vidéo récente, j'ai été amené à choisir comment colorier les faces d'un dodécaèdre — donc comment choisir 12 couleurs et comment les attribuer aux 12 pentagones — et j'ai passé sans doute plus de temps pour faire ce choix totalement sans importance que pour le reste de la vidéo (et d'ailleurs, je ne suis pas content du choix que j'ai fait[#]). Je serais curieux de savoir ce que d'autres mathématiciens et/ou passionnés de symétries auraient fait comme choix !

[#] Précisément : on peut trouver quatre sommets du dodécaèdre qui forment un tétraèdre régulier, j'affecte arbitrairement à chacun une couleur parmi {rouge, jaune, vert, bleu}, puis les trois pentagones se rencontrant en ce sommet reçoivent la couleur en question dans une variante respectivement claire, moyenne ou foncée selon que le pentagone contient le segment reliant le sommet au sommet auquel j'ai attribué la couleur respectivement suivante, opposée ou précédente dans l'ordre cyclique sur {rouge, jaune, vert, bleu}. Les couleurs claire moyenne et foncée pour le rouge ont dans l'espace RGB les valeurs (255,128,128), (192,64,64) et (128,0,0) ; pour le vert et le bleu, on fait les changements évidents. Le jaune est le max composante par composante entre le rouge et le vert : vous ne pouvez pas savoir combien j'ai hésité entre ce choix-là (plus agréable visuellement) et celui consistant à espacer de façon égale le rouge, jaune, vert et bleu sur l'hexagone des teintes RGB (c'est-à-dire, disons, garder le jaune et le bleu, mais remplacer le vert par une couleur à mi-chemin entre vert et cyan, et le rouge par une couleur à mi-chemin entre le rouge et le magenta).

Un problème avec la symétrie est qu'on est parfois obligé de la briser. Pour prendre un exemple parfaitement trivial, le cycle des sept jours de la semaine (lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche) a une symétrie cyclique d'ordre 7 : mais si je veux écrire les jours de la semaine comme je viens de le faire dans la parenthèse précédente, il faut bien que j'en choisisse un par lequel commencer, ce qui brise la symétrie. (D'ailleurs, il y a deux conventions culturelles sur la façon de briser ce cycle : commencer le lundi ou commencer le dimanche. Sinon, je peux bien sûr écrire les jours sur le bord d'un cercle pour éviter de briser la symétrie, encore qu'il faudra bien décider comment positionner ce cercle sur une feuille de papier ou une page Web.) Mais pour des structures mathématiques plus complexes, ou en tout cas plus symétriques, se demander ce qu'on doit briser comme symétries, et quelle est la façon la moins désagréable de le faire, peut être un problème délicat : je m'en étais rendu compte en faisant des petits jeux de taquin autour du groupe de Mathieu M24 (voir ici, ic et mes tentatives à ce sujet, seule la dernière étant vaguement satisfaisante à mes yeux). Le problème est que la structure sous-jacente à M24 (le système de Steiner (5,8,24)) est un objet immensément symétrique, c'est bien ce que traduit le groupe de Mathieu, et la représentation graphique choisie, que ce soit un tableau de taille 6×4 ou 8×3 ou 12×2, va forcément casser presque toute cette symétrie — encore faut-il trouver la façon la moins déplaisante de le faire. Même des structures a priori plus simples, comme les plans projectif sur les corps finis, sont difficiles à représenter de façon satisfaisante. Heureusement, il y a des structures mathématiques dont la symétrie se prête mieux à une représentation graphique, et j'en ai aussi fourni des exemples sur ce blog (comme ici, ou tous les endroits où j'ai parlé de E₈, comme — la vidéo liée depuis cette dernière entrée est d'ailleurs intéressante, parce qu'on montre un objet qui a énormément de symétries passer par toutes sortes de représentations graphiques avec des symétries différentes, donc des façons différentes de briser la symétrie du tout).

Mais il y aussi un lien entre mon obsession pour la symétrie et ma fascination artistique pour l'ésotérisme. J'expliquais cette dernière dans une entrée récente de la façon suivante :

Et il y a un autre intérêt à mes yeux, que tout le monde ne partage pas : c'est l'aspect artistique de la théorie crackpot. Car certaines peuvent être comparées à des œuvres d'art par la fascination qu'elles dégagent. C'est un côté qu'Umberto Eco a beaucoup exploré (notamment dans Le Pendule de Foucault), et sur lequel Dan Brown (s'il existe vraiment) a fait beaucoup d'argent. Je parle soit de mettre en scène des crackpots dans une œuvre de fiction, soit de considérer la théorie crackpot comme un cadre dans lequel pourrait se dérouler une œuvre de fiction (comme de la science-fiction), soit encore d'utiliser un schéma ésotérique comme base pour une règle oulipienne (voyez ce qu'Italo Calvino fait avec le jeu de tarot dans Le Château des destins croisés ; on peut faire des choses semblables avec l'astrologie, l'alchimie, etc.), soit enfin de considérer la théorie elle-même comme de l'art, obéissant à ses propres règles ; ou, bien sûr, un mélange de tout ça. J'ai déjà expliqué que les frontières entre l'art et la crackpoterie peuvent être poreuses, et aussi que la vérité n'est pas forcément ce qui est le plus intéressant du point de vue artistique.

Or il se trouve que les ésotéristes ont aussi une certaine fascination pour la symétrie. N'ayant pas de réalité à laquelle se confronter (la réalité a elle-même ses symétries, mais il faut une certaine habileté aux physiciens pour les découvrir), les astrologues, par exemple, peuvent inventer toutes les symétries qu'ils veulent dans leurs systèmes mystiques. C'est d'ailleurs en cherchant une correspondance ésotériques entre les planètes et les solides réguliers que Kepler a découvert, presque par accident, les lois qui régissent réellement le mouvement des planètes — et c'est avec beaucoup de regret qu'il a abandonné le cercle et son élégante symétrie en faveur de l'ellipse, moins satisfaisante pour l'esprit mais qui a l'avantage d'être correct. Mais sinon, quand la réalité n'a pas toute l'élégance qu'on voudrait, on peut toujours se réfugier dans la fiction.

J'avais beaucoup aimé, quand j'étais ado, le jeu informatique Ultima VI et son successeur Ultima VII, et c'est un des rares jeux informatiques auxquels j'aie vraiment accroché et joué assez longtemps. Or une des caractéristiques du monde de la série Ultima est le système des « huit vertus » : l'idée, expliquée plus en détails ici, est que trois principes fondamentaux (Vérité, Amour et Courage) créent, par leur présence ou absence, huit vertus (les huit combinaisons booléennes des trois principes : Honnêteté, Compassion et Valeur pour un seul principe, Justice, Sacrifice et Honneur pour deux des trois, Spiritualité pour les trois, Humilité pour aucun des trois). Manifestement, les concepteurs du jeu avaient le même genre de sens de l'esthétique et de la symétrie que moi ; par exemple, les couleurs associées aux huit vertus (et qui réapparaissent régulièrement dans le jeu) sont les huit couleurs déterminées par les combinaisons correspondantes d'un système de couleurs primaires (la Vérité étant associée au bleu, l'Amour au jaune, le Courage au rouge), ce qui est exactement le genre de choses que j'aurais fait. Sauf que j'aurais utilisé les couleurs primaires RGB à la place (pas seulement parce que ça fait des couleurs secondaires plus jolies, mais aussi parce qu'elles correspondent, du coup, aux pierres précieuses colorées les plus célèbres, rubis, émeraude et saphir ; je pourrais évoquer trois couleurs héraldiques, gueules, sinople et azur, mais il ne faut jamais parler sur le Web d'héraldique ou de vexillologie de peur de voir débarquer des légions de pédants pénibles). Enfin, je ne sais pas pourquoi je dis que j'aurais utilisé les couleurs primaires RGB, parce que je les ai utilisées dans quantité d'œuvres de fiction faisant plus ou moins référence à l'ésotérisme ou simplement à des considérations d'esthétiques proches de mes idées sur la symétrie. Notamment dans les armoiries (euh, non, pas les armoiries — cf. la dernière phrase de la parenthèse précédente — disons le logo) de la ville de Tekir dans le roman La Larme du Destin que j'ai écrit quand j'étais petit, et qui sont des anneaux borroméens rouge, vert et bleu. D'ailleurs, quand on voit la page Wikipédia en question, on s'aperçoit que je ne suis certainement pas le premier ni le dernier à trouver que les anneaux borroméens sont élégants par leur symétrie, et que cette façon particulière de les colorier leur convient bien.

Je pourrais multiplier les exemples. Avant de jouer à Ultima VI, j'avais lu le Livre dont Vous Êtes le Héros Les Sept Serpents de Steve Jackson, où les sept créatures éponymes sont affectées au feu, à la terre, à l'eau, à l'air, à la lune, au soleil et au temps : j'ai repris cette affectation, à l'ordre et un petit changement près, dans le scénario du jeu informatique Légendes, que j'ai passé un bon bout de mes années lycée à écrire avec deux amis (on peut le récupérer ici, et il doit être jouable avec DOSbox ou équivalent). Les variations ésotériques autour des éléments, qu'ils soient au nombre de quatre, cinq, cinq différents, sept comme je viens de le citer, ou encore huit, sont innombrables. Quelque part, comme Kepler avec son ellipse, on ne peut que se sentir désolé que la science moderne ait remplacé ces systèmes esthétiquement satisfaisants et tragiquement faux par un système irrégulier avec plus d'une centaine d'éléments parmi lesquels des choses aussi absurdement bizarres que le praséodyme ou le thulium. (Franchement, si vous êtes en train de jouer à un jeu de rôles et que le maître du jeu vous dit que vous rencontrez un élémental de praséodyme, ça ne le fait pas. Je n'ai rien contre les terres rares, certains de mes meilleurs amis sont des terres rares, mais à moins qu'il y ait des eaux rares, des airs rares et des feux rares parmi les éléments, elles ne sont ni très élégantes ni très symétriques.)

Sinon, bien sûr, il y a le Yi Jing (et certains de ses épigones comme le Tai Xuan Jing — une sorte de Yi Jing ternaire plutôt que binaire), qui a fasciné des générations de mystiques, de philosophes et d'artistes par sa combinatoire. (Même si le manque de logique de l'arrangement traditionnel des hexagrammes Yi Jing ne peut qu'énerver celui qui, comme moi, recherche partout la symétrie.) Combinatoire qui procède de la symétrie simple mais incontournable des principes fondamentaux de la dualité taoiste, manifeste dans son si célèbre symbole à la beauté intrigante.

Bref, les mystiques et ésotéristes de toutes sortes, qu'ils croient vraiment en leurs théories ou qu'elles soient une construction artistique, ont aussi tendance à rechercher la symétrie, et je suis en bonne, ou devrais-je dire en mauvaise, compagnie.

Néanmoins, en tant que mathématicien, je me désole un peu que la symétrie impliquée par ces différents jeux ésotériques soit toujours quelque chose de très simple : dans la mesure où on arrive à la formaliser, il s'agit typiquement d'un groupe cyclique, ou diédral, ou peut-être le groupe symmétrique tout entier, mais c'est tout. Quel manque d'originalité ! Merde, quoi, si une théorie physique a la contrainte de devoir coller avec l'expérience, une théorie magique n'a que la contrainte d'être élégante et satisfaisante pour l'esprit, alors la moindre des choses est de le faire bien. [Heptagramme mystique] Par exemple, si votre système ésotérique a sept éléments (ou sept planètes, ou je ne sais quoi), et que vous voulez un système de domination / transmutation / quidlibet entre ces sept entités, il devrait être donné par le graphe orienté de Paley d'ordre 7, qui a le maximum de symétries (21) pour un tournoi sur sept objets (cf. la figure à droite, si elle s'affiche : on peut envoyer n'importe quelle flèche sur n'importe quelle autre flèche par une unique symétrie). S'ils faisaient correctement leur boulot, les astrologues, alchimistes et autres auraient dû découvrir plein d'objets mathématiques intéressants.

(Hum, en écrivant ça, j'ai tout d'un coup peur que des lecteurs aient un degrémètre mal calibré et me prennent au sérieux : la phrase précédente devrait mesurer 2.236±0.015 à votre degrémètre, sinon il est à réviser.)

Ceci m'amène à poser une question (sérieuse) et à proposer un défi (amusant). La question est la suivante : quelles sont les structures mathématiques (combinatoires) les plus complexes qui aient été introduites dans le cadre d'une recherche non-mathématique d'élégance et de symétrie ? Les hexagrammes du Yi Jing seraient un exemple intéressant si ce n'était que, comme je l'ai mentionné, leur ordre traditionnel est ad hoc ; c'est une des raisons pour lesquelles j'ai mentionné le Tai Xuan Jing : il semble que ses tétragrammes soient ordonnés selon le système ternaire (modulo l'ignorance du nombre zéro et donc le fait qu'il faudrait numéroter de 0 à 80 au lieu de 1 à 81), mais bon, la traduction que j'ai de ce texte est tellement mauvaise et bourrée d'erreurs que c'est impossible d'en être vraiment sûr. Y a-t-il une occurrence quelconque d'un graphe un peu intéressant (comme le tournoi de Paley d'ordre 7 que je viens de mentionner) dans un texte mystique ancien ? L'écriture décimale positionnelle peut aussi compter comme une structure mathématique intéressante, mais je ne sais pas dans quelle mesure elle a été inspirée par l'intérêt de représenter les longs cycles de la cosmogonie hindoue (par exemple le mahākalpa, ou durée de vie de Brahmā, de 311 040 000 000 000 = 100 × 12 × 30 × 2 × 1000 × 12000 × 12 × 30 ans), ou si c'est au contraire le fait de pouvoir écrire des nombres comme ça et les multiplier qui a conduit à inventer de tels cycles. (Néanmoins, ces nombres sont loin d'atteindre ceux que, par exemple, Archimède décrit dans L'Arénaire. Et ils ne semblent pas non plus associés à une structure combinatoire intéressante. Le calendrier maya, de ce point de vue-là, est déjà peut-être plus intéressant.)

Le défi, c'est, à supposer que la réponse à la question précédente est essentiellement négative, de combler ce manque. Autrement dit, d'inventer, comme une construction oulipienne, un système ésotérique — par exemple, les règles de la magie dans un monde imaginaire, un oracle tel que le Yi Jing, une théorie astrologique, une théologie ou cosmogonie, le Vrai Nom de Dieu, la musique qui amène la fin du monde, quelque chose de ce genre — dont la construction repose sur un objet mathématique un peu complexe et possédant une très grande symétrie. Mais attention, il faut prendre les symétries très au sérieux : par exemple, si on voulait introduire, disons, les douze signes du zodiaque, il faudrait prendre garde au fait que ceux-ci forment naturellement un 12-cycle et que la symétrie de ce 12-cycle doit être reflétée dans l'utilisation qui en est faite (à titre d'exemple, on ne doit pas utiliser les signes du zodiaque pour représenter le groupe de Mathieu M12 parce que ce dernier ne contient pas de 12-cycle ; on peut s'en servir, avec 12 autres symboles formant un autre 12-cycle, pour représenter M24, comme le montre le tableau ci-contre dont je vous laisse comprendre la logique, parce que M24 contient un produit de deux 12-cycles, mais encore faut-il trouver un narratif qui expliquerait quoi faire de cet agencement). J'avais proposé une piste possible (faisant intervenir E₈), mais ce n'est pas du tout évident d'en tirer vraiment quelque chose. Je pense que c'est un défi comparable en difficulté à celui d'écrire un roman basé sur le parcours hamiltonien d'un cavalier sur un échiquier (pour prendre un exemple, euh, complètement au hasard).

(vendredi)

Douzième blogoversaire, et mise à jour à venir

Comme chaque premier mai, outre la fête du travail que je célèbre assidûment en ne faisant rigoureusement rien, je dois aussi me souhaiter à moi-même un joyeux blogoversaire. Cette fois-ci, c'est le douzième : mon blog va sans doute bientôt me faire une petite crise d'adolescence, me dire que je suis vraiment trop con et qu'il veut que je meure.

Comme cadeau, je prévois d'offrir à la machine qui l'héberge une mise à jour vers la nouvelle Debian au nom de code Jessie[#]. Vu que les nouvelles versions de Debian sont à peu près aussi fréquentes que les éclipses solaires totales visibles à Paris, ceci représente une mise à jour très importante, et donc assez fastidieuse à mener à bien (par exemple, le calendrier grégorien, qui n'existait pas encore au moment où la précédente Debian est sortie, est maintenant pleinement supporté, ce qui est un changement plutôt important). J'ai mis à jour deux des huit ordinateurs que j'ai sous cette distribution, et comme chacun est un peu différent, il apporte son lot de petites surprises. Bref, mon site Web sera sans doute indisponible ou cassé un jour prochain, le temps que je fasse la mise à jour et que je corrige la configuration, par exemple, d'Apache (depuis la sortie de la dernière Debian, l'Amérique a été envahie par des gens envoyés par la reine et le roi de Castille et d'Aragon, et le cadre de vie des Apaches a un peu changé)[#2].

J'aimerais aussi faire à ce blog le cadeau de lui donner un style un peu plus moderne (par exemple, plus pratique sur les navigateurs mobiles), mais à chaque fois que je regarde CSS de trop près, je suis saisi d'une profonde envie de vomir tellement tout a été rendu gratuitement difficile, donc ça attendra.

[#] J'aimerais bien, d'ailleurs, qu'ils arrêtent de jouer à ce petit jeu idiot de les nommer d'après des personnages de Toy Story pour faire ce que de plus en plus de gens (Ubuntu, Android…) ont fini par comprendre comme quelque chose d'intelligent, à savoir, utiliser une initiale qui avance dans l'alphabet à chaque version. Parce que j'arrive sans difficulté à retenir dans quel ordre placer Trusty, Utopic et Vivid (les noms de trois versions consécutives d'Ubuntu) vu qu'il suffit de les mettre dans l'ordre alphabétique, mais je n'arrive décidément pas à retenir dans quel ordre viennent Wheezy, Jessie et Stretch — toutes les dix minutes il faut que je retourne sur Wikipédia pour me rappeler de laquelle à laquelle je suis en train de faire une mise à jour (les deux premiers ont un nom en -/i/ alors je les confonds, et le dernier ressemble trop à Squeeze, qui était la version d'encore avant). Pitié, arrêtez ces noms à la con et passez à quelque chose de mémorisable !

[#2] Certains trouveront peut-être mon sarcasme exagéré, mais à l'échelle de l'informatique, la sortie de la précédente Debian est plus vieille que la découverte de l'Amérique à l'échelle de l'humanité (même si on ne remonte qu'au néolithique). J'ai déjà raconté pourquoi je suis malheureux des problèmes apportés par Debian et par Ubuntu, je ne vais pas recommencer.

(jeudi)

Exposé au séminaire Codes sources sur mon labyrinthe hyperbolique

Pour les ~7×10⁹ d'entre vous qui n'ont pas pu assister à mon exposé tout à l'heure au séminaire Codes sources (dont j'ai déjà parlé) consacré à l'explication de mon labyrinthe hyperbolique (toujours le même), les transparents sont ici — ou du moins, les transparents de la première partie de mon exposée, dédiée à l'exposition des idées mathématiques sous-jacentes ; ensuite j'ai commenté le code directement dans un éditeur, donc je ne peux que renvoyer vers les commentaires de celui-ci. Il y a évidemment beaucoup de choses que j'ai dites qui ne sont pas sur les transparents, mais ils donneront au moins une idée de ce dont j'ai parlé.

(samedi)

Déformation continue d'une rotation de 2 tours en rien du tout

Dans l'entrée que j'ai postée hier je mentionnais le groupe Spin(3), revêtement double du groupe SO(3) des rotations de la sphère, c'est-à-dire qu'il distingue une rotation par un tour complet de pas de rotation du tout ; et je mentionnais que le groupe Spin(3), lui, est simplement connexe (on ne peut pas le revêtir à son tour) : tout lacet, i.e., tout chemin qui revient à son point de départ, dans Spin(3), et notamment celui qui fait faire deux tours complets à la sphère, peut être contracté en rien du tout. J'ai essayé d'illustrer ce fait par une vidéo que je viens de mettre sur YouTube :

La sphère en haut à gauche (celle numérotée 0) fait deux tours complets pendant une période (=8 secondes) de la vidéo ; celle en bas à droite (numérotée 27) ne bouge pas. Chacune des sphères intermédiaires effectue un mouvement qui part et arrive à la même position de référence, et chacun de ces mouvements est très proche des mouvements de la sphère précédente et suivante. Ceci illustre le fait qu'on peut passer continûment de deux tours complets à zéro. Chose qui ne serait pas possible pour un seul tour (ou si on avait affaire à un cercle, quel que soit le nombre non-nul de tours).

Ceci étant, je n'y vois toujours pas grand-chose à la manière dont cette déformation se fait ou pourquoi elle n'est pas possible pour un seul tour (mon espoir était d'acquérir une intuition visuelle sur le groupe spin, pour le comprendre autrement que juste intellectuellement, et ce n'est pas franchement un succès). J'ai aussi produit une version séquentielle de la vidéo, où la sphère fait des mouvements successifs au lieu qu'on les voie tous simultanément, je ne sais pas si c'est plus clair :

OK, je vois bien que l'idée très grossière est que l'axe qui sert d'axe de rotation dans le premier mouvement (suivre des yeux le point de rencontre des trois pentagones verts) se met, au cours des différents mouvements, à faire des tours, si bien que la sphère n'a plus vraiment besoin de tourner autour de lui, puis ce tour qu'il décrit est lui-même recontracté à rien du tout, mais cette description est vraiment vague, et ne me fournit pas une explication visuelle intuitive de pourquoi on a besoin de faire deux tours pour contracter.

(vendredi)

Racontons des choses autour de la notion de groupe de Lie

Puisque j'ai publié une première entrée sur les octonions, je me dis qu'il faudrait que je fasse un peu de vulgarisation sur la notion de groupe de Lie et sur leur classification — et pourquoi c'est un résultat mathématique majeur. Voici une tentative pour raconter quelques choses dans cette direction.

Comme d'habitude quand je fais de la vulgarisation mathématique, (1) je ne sais pas bien à quel niveau de public je m'adresse (et ce niveau va d'ailleurs varier de façon incohérente au cours du texte, même pas forcément de façon monotone vu qu'il m'arrive de faire des digressions pour revenir ensuite à des choses plus basiques), et (2) je vais chercher à « raconter » les maths plus qu'énoncer des définitions et des résultats précis (j'essaie très fort de ne rien dire de faux, mais je dois souvent me réfugier dans un certain niveau de flou quand je veux cacher quelques détails techniques) : mon but est de donner un petit aperçu de ce à quoi ressemble cette théorie classique, certainement pas de l'enseigner précisément (pour ça, il y a toutes sortes de livres, d'ailleurs j'en suggère quelques uns). L'idée est que — qu'on me corrige si ce que je pense est en fait assez stupide — ça peut intéresser des gens de lire des choses à ce sujet, et de regarder les petits dessins que sont les diagrammes de Dynkin et de Satake, sans avoir envie d'apprendre (et/ou le temps de comprendre) ce qu'est précisément, par exemple, un système de racines, une involution de Cartan, ou en fait, un groupe de Lie.

Après, je peux aussi en profiter pour parler à un public plus averti pour lui dire, par exemple regardez le groupe SO*(2n) comme il est tout gentil et tout mimine, pourquoi est-ce que personne n'en parle jamais, de ce pauvre petit groupe ?, ou pour partager mon agacement qu'il soit si difficile de trouver des informations fiables et précises sur certaines choses (celui qui veut traverser le pont de la mort doit répondre aux questions suivantes : quel est le sous-groupe compact maximal de la forme déployée algébriquement simplement connexe de E₇ ? combien sa forme déployée adjointe algébriquement connexe a-t-elle de composantes réelles ? quelle est sa couleur préférée ?).

Table des matières

La notion de groupe et de groupe de Lie

Symétries discrètes

Pour commencer, si je devais m'adresser à un public qui n'a aucune connaissances mathématiques particulières, je présenterais un groupe comme les formes de symétries que peut posséder un objet mathématique (en étant délibérément vague sur ce que objet mathématique peut recouvrir, et en recouvrant sous le terme symétrie tout ce qui « ne change pas » cet objet, cf. les exemples et commentaires ci-dessous). Cette définition est assez floue, mais elle a le mérite de permettre de comprendre pourquoi il s'agit d'un concept extrêmement central en mathématiques (alors que si on prend la vraie définition comme un ensemble muni d'une loi de composition binaire vérifiant les axiomes gnagnagna, ça ne saute pas forcément aux yeux pourquoi cette définition est la bonne et pourquoi le concept est essentiel).

Par exemple, si je considère un pentagone régulier (ou de façon équivalente, une étoile à cinq branches comme ceci), cette figure a dix symétries : quatre rotations autour du centre du pentagone (de façon à amener un sommet sur un des quatre autres, ce qui donne des angles de ±72° ou ±144° mais peu importe), cinq symétries axiales (les réflexions par rapport à des axes passant par un des cinq sommets du pentagone), et la « symétrie » consistant à ne rien faire, qu'on appelle symétrie identité, ou élément neutre du groupe, et que les mathématiciens incluent toujours parce que cela rend la notion de groupe bien plus commode. L'ensemble de ces dix symétries s'appelle le groupe diédral du pentagone (et on dit qu'il est d'ordre 10, parce qu'il y a dix éléments dedans). Soit dit en passant, si on considère une étoile à cinq branches entrelacée (c'est-à-dire où on voit dans quel sens une branche passe au-dessus d'une autre, comme sur cette version du drapeau marocain), la figure n'a plus que cinq symétries (les cinq rotations de ±72° et ±144°, ou plus exactement, les quatre rotations et l'élément neutre / identité qui est une rotation de 0°), parce qu'une symétrie axiale changerait le sens d'entrelacement de l'étoile : ce groupe s'appelle alors le groupe cyclique à cinq éléments (et c'est un exemple d'un sous-groupe, en l'occurrence un sous-groupe du groupe diédral du pentagone : en ajoutant une structure à un objet mathématique, on restreint ses symétries). Remarquons que la plupart des figures géométriques (prenez un triangle quelconque, par exemple) n'ont pas du tout de symétrie, ou plutôt, ils n'ont que la symétrie idiote consistant à ne rien faire (l'identité ou élément neutre, comme je l'ai appelée ci-dessus), et leur groupe de symétrie est appelé le groupe trivial, ou groupe à un seul élément.

(mercredi)

Mais où sont donc les vidéos antijihadistes humoristiques ?

Il paraît que le recrutement de jeunes occidentaux par Dāʿiš (l'autoproclamé « état » « islamique » en Syrie et au Levant) doit beaucoup à une bonne maîtrise d'outils de propagande passant notamment par les « réseaux sociaux » (je n'aime pas ce terme, mais je n'en ai pas vraiment d'autre) comme Facebook et Twitter et les sites de vidéo tels que YouTube et DailyMotion. Il paraît que, à la différence d'al-Qāʿidaẗ qui faisait des vidéos franchement chiantes et pontifiantes, Dāʿiš est beaucoup plus doué question communication avec des gens qui ont peut-être plus l'habitude de regarder Game of Thrones ou de jouer à Grand Theft Auto XLII que lire le Coran : i.e., en cherchant plutôt à exploiter le désir d'aventure, l'envie de manier des armes pour faire le kéké, une forme romantique de naïveté politique et la rébellion d'ados contre papa-maman / la société, qu'une recherche de sainteté ou d'expériences religieuses par le jihād (autre terme que je n'aime pas utiliser : 1 partout). Il paraît que ces vidéos sont même dangereusement efficaces et convaincantes. (J'écris il paraît, non que je mette spécialement tout ça en doute, mais je n'ai aucun avis personnel sur la question, vu que je n'ai vu que des bribes de ce genre de vidéos, dans des documentaires sur la question.)

Tout le monde semble d'accord, par ailleurs, sur le fait que ce n'est pas en essayant de faire disparaître de telles vidéos qu'on combattra efficacement leur message : il faut plutôt, ou aussi, essayer d'avoir un contre-discours qui leur réponde. En revanche, je n'ai pas vraiment l'impression qu'on ait une idée claire sur ce que serait le contre-discours le plus efficace — analyse rationnelle démontant la propagande jihadiste et les mécanismes sectaires, témoignages de repentis, contre-arguments religieux, ou autres pistes. En tout cas, quelle que soit sa forme, la réponse antijihadiste a l'air assez inexistante (ou alors elle sombre dans une autre forme de puanteur, à laquelle il est également désolant de laisser le terrain : voyez par exemple le mouvement Pegida).

Peut-être que je ne suis pas doué pour faire des recherches en ligne, mais je n'ai pas trouvé grand-chose. Je suis surtout tombé sur cette vidéo du gouvernement français qui est, il faut le dire, vraiment sacrément nulle. À moins que leur but soit de faire parler d'elle à force qu'on se moque de sa nullité (et ce qui s'est plus ou moins passé, mais je ne pense quand même pas que c'était une stratégie audacieuse), je pense qu'on peut dire que c'est raté.

Et ce que je ne comprends pas, c'est qu'il y a l'air d'avoir tout le matériau nécessaire pour faire des vidéos humoristiques qui tournent efficacement le pseudo-« califat » en dérision. Je ne suis pas sûr que l'humour marche parfaitement, mais, une fois passée la réticence naturelle à traiter de façon comique la barbarie criminelle (ce qui est tout de même une tradition ancienne), on peut se dire que ça vaut certainement la peine d'essayer : j'aurais tendance à penser que le pire pour celui qui veut susciter des vocations fanatiques, ce n'est pas une réfutation structurée et rationnelle de sa propagande, c'est surtout de passer pour un bouffon, parce que l'héroïsme et la bouffonnerie se mélangent mal — donc, qu'on ferait mieux de s'attacher à présenter le « calife » al-Baġdādī et ses féaux comme de méchants clowns que comme des puissants (et donc potentiellement séduisants) seigneurs de guerre. Que de plus, ça tombe bien, il y a assez de choses grotesques et ridicules chez Dāʿiš pour qu'on puisse en tirer de bons sketchs. Et que si on veut faire une vidéo « virale » sur les « réseaux sociaux » (argh), ayant le plus de chances d'être vue par un maximum de gens, y compris ceux qui pourraient être touchés par les vidéos qu'on cherche à contrer, faire de l'humour est une bonne façon de s'y prendre (mais pensez à ajouter quelques chats, ça ne peut pas faire de mal). Alors que, bon, une vidéo préchi-précha du gouvernement français, sauf si c'est pour dire regardez combien c'est nul, ce n'est pas le genre de choses qu'un ado va avoir tendance à « liker » (re-argh) sur Facebook et à partager avec ses potes.

Une fois évité l'écueil qui consisterait à s'attaquer à l'Islam lui-même[#], on ne peut pas dire que manquent les sujets sur lesquels se moquer. J'ai tendance à imaginer, par exemple, que des séries de sketchs avec des personnages hauts en couleur comme un calife qui se branlerait en secret en regardant des vidéos de décapitations qu'il ordonne à ses hommes de filmer, un vizir qui voudrait devenir calife à la place du calife (ça s'impose), des émirs locaux complètement corrompus, des combattants qui ont peur de ne pas monter au ciel s'ils sont tués par des femmes (authentique), des jeunes recrues naïves qui pensaient faire leur guerre d'Espagne et qui comprennent qu'ils risquent vraiment leur vie, et globalement une équipe qui combinerait l'intelligence des personnages de Kaamelott à l'honnêteté du héros éponyme de Blackadder, ça pourrait avoir du succès (ah oui, et un chat, n'oublions pas le chat, c'est important). Ces gens ont le ridicule d'un méchant caricatural comme Iznogoud dans une BD de Goscinny, il serait dommage de ne pas en profiter. Il y aurait évidemment une polémique pour savoir si la réponse est appropriée, si le ton n'est pas déplacé, et ce seraient certainement des questions légitimes, mais en tout cas on en parlerait ; et même si je ne sais pas si ce serait la meilleure réponse possible, ç'en serait au moins une, pas le silence assourdissant qui semble actuellement faire face aux vidéos de propagande de Dāʿiš.

Il faut que je note que je suis au courant de l'existence de sketchs humoristiques tels que celui-ci et celui-ci du Saturday Night Live (le second, qui a d'ailleurs fait polémique à sa manière, est une parodie d'une pub de Toyota qu'il vaut mieux voir d'abord pour le comprendre) : mais je ne les qualifierais pas vraiment d'antijihadistes, parce qu'on ne peut pas vraiment dire que ces vidéos se moquent de Dāʿiš, lequel est plutôt utilisé comme ressort comique que comme cible — ce qui est visé par l'humour, en l'occurrence, ce serait plutôt la télé ou pub américaine (spécifiquement, l'émission de télé-réalité Shark Tank et la pub de Toyota qui est parodiée).

Ajout : On me souffle des liens vers deux sketchs des Guignols de l'info, Jihadol et Les Barbuspapa, qui correspondent déjà mieux à ce dont je veux parler. Il paraît aussi qu'il y a des Turcs et des Égyptiens qui font des parodies de ce genre.

[#] Pour ceux qui auraient la compréhension facilement distraite : je défends sans réserve le droit de se moquer de l'Islam, mais outre que je ne trouve généralement pas très drôle la façon dont c'est fait, ce serait en l'occurrence totalement contreproductif, donc un piège autour duquel il vaut mieux laisser une très grande marge de sécurité. En revanche, il y a certainement lieu de se moquer de la façon dont l'organisation qui se prétend de cette religion la détourne.

(mardi)

Le problème de l'anniversaire de Cheryl, et les autres du genre

Il semble qu'il y ait un problème de logique (je ne sais pas s'il faut le qualifier de problème de maths…) posé dans une école à Singapour qui est en train d'avoir un petit côté « viral » sur le Web : il s'agit de déduire la date de naissance de Cheryl à partir d'un petit ensemble de possibilités et d'un dialogue entre deux personnes dont l'une à reçu l'information du mois et l'autre du jour dans le mois (cf. le lien précédent pour les détails). J'avais moi-même concocté, il y a une douzaine d'années, le problème suivant dans ce genre (et ce n'est certainement pas moi qui ai inventé le genre, même si je ne sais plus d'où je tirais l'idée) :

M. Magie dit, je vais secrètement choisir deux entiers entre 2 et 3000, et j'en dirai la somme à Stéphane et le produit à Pierre, et, bien sûr, il le fait. Pierre observe, je ne sais pas quels sont les deurs entiers. Stéphane remarque, ouais, je le savais. Sur quoi Pierre dit, ah ? eh bien maintenant je sais ce qu'ils sont. Et immédiatement Stéphane dit, maintenant moi aussi. M. Magie demande alors à Alice (qui écoutait aussi la conversation), savez-vous quels sont les deux nombres ?, et Alice répond bien sûr que non. Alors M. Magie donne à Alice le plus petit des deux entiers. Et Alice répond, maintenant je sais quel est l'autre.

Quels sont les deux nombres ?

Ce problème est fastidieux à résoudre parce qu'il y a beaucoup de cas à traiter (il faut utiliser un ordinateur) ; je ne sais d'ailleurs plus très bien comment je l'avais produit, mais certainement pas de tête. Mais le raisonnement basique est exactement celui expliqué (de façon assez claire) par le mathématicien Alex Bellos dans la vidéo sur le site de la BBC que j'ai liée un peu plus haut : en fait, ce raisonnement est très simple, il ne se fait qu'à un seul niveau de profondeur, si j'ose dire (c'est-à-dire que chacun tire des conclusions sur ce qu'une autre personne sait, mais on ne va pas plus loin). À la différence du problème des chapeaux de couleur, où il faut raisonner à une profondeur nettement plus élevée, mais où, pour compenser, les cas à traiter sont très limités. Il serait intéressant d'essayer de produire un problème qui combine un peu ces deux difficultés (disons au moins, demande des déductions au niveau de profondeur 2). Et il serait aussi intéressant de voir si et comment on peut résoudre systématiquement ce genre de problèmes (comme je le disais dans l'entrée sur les chapeaux de couleur, je ne vois pas vraiment mieux que d'invoquer la logique modale avec autant de modalités que de personnes, chacune suivant le système S5). J'avoue que je n'ai pas les idées aussi claires que je voudrais.

(samedi)

Il faudrait faire une analyse statistique des bugs dans Linux

J'assistais cette semaine, dans le cadre du séminaire Codes sources (dont j'ai déjà dit un mot, et où j'interviendrai moi-même plus tard ce mois-ci), à un exposé de Greg Kroah-Hartman, un des principaux développeurs du noyau Linux (et le mainteneur des noyaux stables/longterm). L'exposé portait sur la manière dont le noyau a commencé à introduire des concepts de programmation orientée objet, en partant du struct device, qui s'est mis à « hériter » de struct kobject puis de struct kref (cet héritage étant cependant sans fait aucune sécurité de typage statique ni vérification à l'exécution, et assuré — de façon très efficace — par la magie de l'arithmétique de pointeurs et de la macro container_of, au sujet de laquelle voir par exemple ici). Je peux peut-être juste lui reprocher d'avoir été un peu rapide (par exemple quand il a discuté de la fonction kref_put_mutexsource ici, cherchez le nom de la fonction — et expliqué pourquoi elle marchait et pourquoi une version antérieure contenait une race-condition, je n'ai pas vraiment eu le temps de digérer). Mais une chose est certaine : malgré des efforts pour harmoniser les API et les rendre plus systématiques et pratiques, la programmation de pilotes de périphériques pour Linux est difficile (et la programmation de nouveaux bus est, à ce qu'a dit l'orateur, extrêmement difficile). (La question a évidemment été posée de si le noyau devrait ou pourrait être programmé dans un autre langage que le C. Greg KH a brièvement mentionné Rust — ce qui m'a fait plaisir, parce que c'est un langage qui me semble très prometteur — mais il est évident que pour l'instant c'est de la science-fiction de penser changer quelque chose d'aussi profond.)

Mais ceci m'amène à une question qui me fascine, et sur laquelle je pense qu'il faudrait vraiment lancer une recherche un peu approfondie :

Peut-on approximer le nombre de bugs (et si possible, plus finement : le nombre de trous de sécurité, par exemple) qui existent actuellement dans Linux ? Peut-on évaluer la probabilité qu'un organisme un tant soit peu motivé (au hasard : la NSA) ait connaissance d'un tel bug qu'il ne dévoilerait pas, voire, en ait planté un volontairement, et la difficulté d'une telle entreprise ?

Je parle d'essayer de faire mieux qu'une estimation « au doigt mouillé », mais de mettre en place des modèles probabilistes un peu sérieux, à la fois de l'apparition des bugs dans le code et de leur détection. Puis fitter ces modèles contre toutes les informations qu'on peut extraire de l'arbre des commits Git et les bugfixes dans les noyaux stables.

Le modèle le plus grossier serait déjà de dire que chaque ligne de code ajoutée comporte une certaine probabilité — à déterminer — de contenir un bug, et que chaque unité de temps qu'elle reste dans le noyau apporte une certaine probabilité — à déterminer aussi — que ce bug soit détecté et corrigé. Rien qu'avec ce modèle grossier, en regardant depuis combien de temps existent les bugs qui sont corrigés dans les noyaux stables, on devrait pouvoir se faire une idée d'un ordre de grandeur du nombre de bugs et de trous de sécurité existant, et de combien de temps il faudrait continuer à maintenir un noyau stable/longterm pour qu'il y ait au moins 99% de chances qu'il ne contienne plus un seul trou de sécurité. Ensuite, on peut améliorer ce modèle de toutes sortes de façons : en raffinant selon l'auteur du code ou le sous-système où il s'inscrit (ou son mainteneur), en essayant d'estimer le nombre de fois que le code a été relu ou utilisé, en catégorisant finement les bugs, ou toutes sortes d'autres choses du genre.

C'est le genre d'idée extrêmement évidente dont je n'arrive pas à comprendre qu'elle n'ait pas déjà été poursuivie (et pourtant je ne trouve rien de semblable en ligne). Ça a pourtant tout pour plaire : on peut y glisser les mots-clés de sécurité informatique, de logiciel open source, de Big Data (la dernière connerie à la mode : il faut que tout soit à la sauce du Big Data maintenant), les conclusions d'une telle étude pourraient certainement intéresser la presse et leur fournir des gros titres racoleurs (cf. la NSA plus haut), ce serait d'ailleurs certainement le genre de choses qui aurait sa place dans, disons, une grande école spécialisée en télécommunications et informatique (exemple complètement au hasard). Mais bon, dans le monde actuel de la recherche, qui fonctionne par « projets » (i.e., par bullshit-scientifique-transformé-en-paperasse-administrative), tout est fait pour couper court à toute forme de créativité ou d'originalité : on ne peut faire quelque chose qu'en étant bien établi dans un domaine et en passant à travers un tel nombre d'obstacles dressés par des organismes à la con (ceux qui sont censés donner des sous pour aider la recherche, et qui dans la réalité servent surtout à faire perdre du temps) qu'il est quasiment impossible de se lancer — pour ma part, je serais certainement intéressé par un projet comme celui que je décris ci-dessus, mais pas au point de passer le temps délirant en écriture de rapports en tout genre qu'il faut soumettre pour obtenir quoi que ce soit de qui que ce soit.

(samedi)

Dear White People

Mon poussinet et moi sommes allés voir Dear White People (je ne sais pas pourquoi je ne l'avais pas repéré à sa sortie en France, qui date d'il y a déjà quelques semaines), et je voudrais le recommander très chaudement. C'est un film sur le racisme dans l'Amérique contemporaine, en l'occurrence sur le campus d'une université prestigieuse. Et ce qui le rend intéressant (à mes yeux), outre qu'il est drôle, bien monté et très bien joué, c'est qu'il n'est ni simpliste ni prédicateur ; il nous met (nous autres chers blancs éponymes, surtout quand nous sommes persuadés de n'être pas racistes) mal à l'aise, sans pour autant nous dire quoi penser ou sans nier que le racisme est un problème complexe et pas entièrement noir-et-blanc (ha, ha). Les personnages, donc, ont une certaine profondeur, bien servie comme je le disais par les acteurs, ils ne sont pas caricaturaux, et ils ont des positions différentes sur les relations entre Noirs, Blancs, métisses et autres, ou au sein de la communauté noire (par exemple entre hommes et femmes, homos et hétéros, et même geeks et non-geeks), sans qu'on puisse vraiment dire avec le(s)quel(s) le réalisateur est le plus en sympathie. Bref, on n'a pas l'impression de subir un tract militant, et c'est à nous de trouver la morale, s'il y en a.

Je dois néanmoins prévenir que c'est un film passablement verbeux : à mon avis, sur ce plan il devrait assez bien plaire à ceux qui ont aimé Le Déclin de l'empire américain (un film que j'aime beaucoup, et incontestablement verbeux), avec lequel je trouve une certaine similarité formelle — en tout cas, ceux qui ont horreur des dialogues plein de bons mots et débats animés devraient sans doute s'abstenir. (Par ailleurs, l'anglais peut être difficile à suivre à cause des références culturelles et du jargon estudiantin.)

(mardi)

Petites théories du complot entre amis

Récemment, pendant que je faisais de la muscu, j'ai entendu deux mecs (d'environ 25–30 ans, je dirais) discuter entre eux et tenir à peu près ce discours (je paraphrase, bien sûr, parce que je n'ai pas retenu leurs mots exacts, mais j'espère ne pas trop déformer) :

— [Le premier :] Ils nous disent que l'avion s'est désintégré en touchant le sol. Mais un avion comme ça, quand il descend trop bas, il sort automatiquement le train d'atterrissage. Tu sais pourquoi ils nous disent ça ? Parce qu'Airbus c'est une compagnie espagnole, allemande et française ; et là, l'avion, il allait d'Espagne en Allemagne et il s'est écrasé en France. Alors comme ils ne veulent pas qu'on soit au courant des problèmes dans leurs appareils, ils chargent le copilote, qui, forcément, n'est plus là pour se défendre.

— [Le second :] C'est comme le pic de pollution. Ils disent que c'est les voitures, mais ils nous prennent vraiment pour des cons. Tu as vu le temps qu'il faisait ? C'est sûr, il y a un truc qui a pété quelque part, et ils ne veulent pas qu'on le sache. C'est le nuage d'un truc qui a pété quelque part.

Visage-palme !

(Pour ceux qui vivent ailleurs qu'en Europe, ou qui ont passé quelques mois dans une grotte, ou qui me lisent depuis un avenir plus ou moins lointain — ou pourquoi pas, avec une boule de cristal, depuis un passé lointain —, voici des liens pour comprendre à quoi fait référence le premier et le second.)

Voilà qui me ramène un peu à la réalité : j'ai trop tendance à fréquenter des gens qui ont tendance à n'être ni des idiots ni des crackpots, et à oublier que ce genre de connerie existe. Je me suis éloigné avant qu'ils se mettent à parler des élections, c'est sans doute mieux.

(Pour sa défense, le second dans le dialogue ci-dessus dit peut-être moins de conneries que le premier : il est vrai que le pic de pollution aux particules fines des dernières semaines avait des causes multiples, et pas seulement la circulation automobile : épandage d'engrais azotés par les agriculteurs, pollution due aux usines à charbon allemandes et polonaises voyageant grâce à un vent d'est, émissions de dioxyde de soufre pouvant ensuite former du sulfate d'ammonium, et bien sûr une météo anticyclonique avec des matins froids et humides, défavorable à la fois à la nucléation de nuages par les particules et à leur convection verticale dans l'atmosphère. Ceci dit, il est aussi vrai que la circulation automobile, notamment les diesels et les freins, y participe, en Île-de-France, de manière absolument pas négligeable, même si personne ne semble savoir exactement combien ; et je ne crois pas que qui que ce soit ait affirmé que c'était uniquement la faute de la circulation ; et en tout cas, c'est du pur délire de penser qu'un truc a pété quelque part. Quant à la répugnante thèse du premier, elle se passe simplement de commentaires. D'habitude, les deux mecs en question commentent plutôt les matchs de foot récent et analysent les raisons pour lesquelles telle-ou-telle équipe a fait moins bien que telle-ou-telle autre : je n'y connais rien du tout, mais je vais maintenant avoir tendance à me demander si leurs analyses — notamment quand ils parlent de la mauvaise qualité de l'arbitrage — sont du même calibre que celles que je rapporte ci-dessus.)

Bon, c'est un peu terrifiant, parce qu'on se dit que si les gens sont prêts à croire à ce genre de choses, on s'inquiète de ce qu'un homme politique pourrait leur faire avaler selon le mode on vous ment !. (J'avoue : j'ai toujours eu un petit faible pour la méta-théorie du complot selon lesquelles toutes les théories du complot sont inventées par un petit groupe de personnes qui veulent contrôler le monde en faisant croire aux gens les conneries les plus invraisemblables de façon à déstabiliser les démocraties.)

Mais il y a aussi un côté fascinant à la dynamique sociologique et psychologique des croyances de ce genre. Comme l'invocation du proverbial ils (la troisième personne du pluriel indéfinie et nébuleuse, qui se réfère aux Powers That Be plus ou moins mystérieuses) dans ils ne veulent pas qu'on sache, ils veulent nous faire croire, ils nous prennent pour des cons, qui font partie des signes d'alerte à la théorie du complot. Et la volonté de briller par son expertise en montrant qu'on est plus savant et moins crédule que le mouton moyen qui avale ce que le proverbial ils veut lui faire croire. (Et d'où, comme je le disais, le niveau méta où on écrit une entrée sur son blog pour montrer qu'on est plus savant et moins crédule que le crackpot moyen qui avale ce que le créateur-de-théories-du-complot veut lui faire croire. 😉)

En fait, ce qui est peut-être le plus épatant, c'est finalement que les gens croient que les autorités (ou je ne sais qui ils mettent derrière le ils proverbial) sont doués pour mentir, alors qu'on a plutôt tendance à les trouver incompétentes pour faire quoi que ce soit. Et de fait, quand on voit le nombre de mensonges grossiers et absolument pas crédibles que des gouvernements ou d'autres pouvoirs ont tenté de faire avaler à leurs administrés, je me dis que l'incompétence est une explication bien plus crédible que la malveillance quand jamais les deux se proposent. (Il faut dire aussi que les légendes urbaines peuvent déformer tous les aspects de la réalité pour créer des théories du complot : par exemple, une rumeur persistante veut qu'on ait affirmé aux Français que le nuage radioactif de Černobyl n'avait pas traversé les frontières — or non seulement personne n'aurait cru ça sérieusement une seule seconde, mais personne ne l'a jamais vraiment affirmé, il n'y a eu que des affirmations beaucoup plus nuancées, et pas forcément fausses, qui ont été déformées en un mensonge aussi caricatural.)

(mercredi)

Comment recevoir un colis

J'achète énormément de choses en ligne (des livres, des DVD, des fringues, des gadgets électroniques, des sex-toys, des fournitures de bureau…). Ma banque me fournit des numéros de carte bancaire jetables (à usage unique) et bloqués (autorisés pour un certain montant seulement), ce qui apaise mes inquiétudes à ce sujet (au pire, si le marchand est un escroc complet, je perdrai le montant de la transaction, et comme je n'achète jamais rien de vraiment cher, ce n'est pas très grave). Pour ce qui est de recevoir du spam, je crée des adresses mail dont l'usage est réservé à un seul expéditeur. Il reste cependant un dernier point noir avec le commerce en ligne : la réception des marchandises.

Quand j'achète sur un site français (ou plus exactement, chez un site qui expédiera depuis la France, ce qui n'est pas toujours évident à savoir a priori ; généralement, je prends la peine de consulter la base de données Whois du domaine Web pour savoir un peu à qui j'ai affaire, et notamment dans quel pays ils sont basés), les choses ne sont pas trop compliquées. Typiquement, ils vont proposer le choix entre différents modes de livraison par La Poste (comme Colissimo®, avec ou sans signature) et la livraison contre signature dans un point-relai opéré par un distributeur privé (comme Kiala®). J'ai tendance à préférer cette dernière option (il faut dire qu'à Paris les points-delais, quel que soit le réseau, sont assez denses — même si bien sûr on préférerait qu'ils arrêtassent de se séparer stupidement le marché et fournissent un réseau encore plus dense). Mais si le site est étranger, la question à 100 zorkmids est toujours : par quel moyen mon colis va-t-il finalement arriver ? Les sites américains (enfin, les rares sites Web américains de vente en ligne qui ont entendu parler de l'existence d'un monde en-dehors des frontières de leur pays) aiment bien faire appel à UPS ou FedEx, dont les tarifs sont facilement exorbitants, alors que l'USPS a des offres tout à fait raisonnables pour les envois de peu de valeur et peu pressés (et avec le bonus supplémentaire que les douanes françaises n'inspectent généralement pas les colis qui transitent par USPS). Mais au moins, on sait à quoi on a affaire : un colis expédié par USPS sera, in fine, remis par La Poste en France (toujours sans signature, à ce qu'il semble), tandis que si c'est UPS ou FedEx, ce sont leurs agents locaux (et toujours contre signature). Parfois, ce n'est pas aussi clair.

Petite anecdote.

Récemment, j'ai commandé des foobars bleutés sur un site Web allemand. Enfin, je croyais que c'était un site allemand : j'ai bien vu qu'il avait des versions en plusieurs langues (anglais, allemand, néerlandais), j'ai consulté le Whois, il y avait plusieurs contacts, en Allemagne et aux Pays-Bas, j'ai supposé un peu au pif que c'était plutôt une boîte allemande que néerlandaise et j'ai utilisé la version allemande du site (dans la mesure où il s'agit de langues que je sais lire — anglais, français, allemand, néerlandais, italien… — je vais systématiquement chercher à utiliser ce qui me semble être la langue originale, parce que j'ai horreur des mauvaises traductions). En fait, il s'avère que l'entreprise expédie depuis les Pays-Bas. Les postes néerlandaises ont une réputation qui m'aurait peut-être incité à me méfier.

La boîte a mis un certain temps à m'expédier mes foobars bleutés. (En fait, il est importé des États-Unis : j'aurais pu commander directement auprès du fabricant, mais je n'avais rien contre, a priori, le faire auprès d'une boîte européenne, surtout si ça peut servir à mutualiser les frais de transport transatlantique. Ce n'est pas vraiment le sujet ici.) Ils m'envoient un lien de suivi chez PostNL : très bien. Sauf que le jour donné, le lien en question affiche juste envoi non délivré — destinataire absent (enfin, zending niet afgeleverd — geadresseerde niet aanwezig). Moi j'étais présent toute la journée, et je n'ai par ailleurs rien reçu dans ma boîte aux lettres, ni le colis (normal), ni d'indication comme quoi il ne m'a pas pu être livré et je peux aller le chercher ici ou là, ou appeler à tel numéro pour convenir d'un rendez-vous, ni quoi que ce soit. J'attends deux jours pour voir s'ils tentent d'eux-mêmes une nouvelle livraison (parfois on ne met pas d'avis de passage parce qu'on va réessayer), mais rien de nouveau.

Et l'ennui, c'est que je n'ai, à ce moment-là, aucune idée de qui a mon colis. Et j'ai fini par le savoir, mais vraiment par miracle. Ne sachant pas qui livre en France les colis de PostNL, je me suis dit que j'allais à tout hasard demander à La Poste s'ils le savaient : je veux donc imprimer la page de suivi, et je remarque que la version PDF de celle-ci porte une référence que la version HTML n'avait pas, un second numéro de suivi, référence précédée de l'indication netwerkpartner barcode (quelque chose comme : code-barre pour notre partenaire réseau). J'essaie d'entrer ce numéro-là sur le site de suivi de La Poste, sans succès. Je fais quelques recherches dans Google (en français et en néerlandais) pour savoir quel est le netwerkpartner de PostNL pour la France, et je suis tombé sur un certain nombre de pages (comme celle-ci) qui se plaignent du transporteur ColisPrivé (dont j'avais sans doute déjà entendu parler, mais guère plus). De fait, si j'entre le second numéro de suivi sur le site Web de ColisPrivé, il reconnaît mon colis, me permet de préciser mes coordonées pour donner un numéro de téléphone et une adresse mail, et surtout de convenir d'un nouveau rendez-vous pour la livraison. Enfin, en principe j'avais le choix entre livrer dans un relais Kiala (ce que j'aurais préféré) et rendez-vous chez moi (par journées entières, ne rêvons pas), mais le site prétendait qu'il n'y avait aucun relais Kiala à Paris, ce dont je doute fortement. Toujours est-il que j'ai fini par recevoir mes foobars bleutés — au prix de quelques jours de retard, et de devoir patienter une nouvelle fois chez moi.

Mais si je n'avais pas eu l'idée de regarder la version PDF de la page de suivi fournie par PostNL, et d'essayer de trouver quel était le transporteur côté français, et d'essayer le second numéro de suivi caché dans le PDF sur le site de ColisPrivé, mes foobars bleutés seraient retournés à l'expéditeur.

La faute en est évidemment en partie à ColisPrivé, dont le livreur a décidé que j'étais absent alors que c'était faux, et sans même prendre la peine de mettre un avis de passage dans ma boîte aux lettres. Et pour ne pas être capable de proposer un point-relais où chercher le colis, ni d'offrir un rendez-vous sur un créneau plus précis qu'une journée entière. Mais elle est aussi à PostNL pour avoir choisi ce partenaire côté français, et pour ne pas afficher sur ses pages de suivi ni l'identité de ce partenaire ni le numéro de suivi pour lui. Quant au commerçant, je ne sais pas dans quelle mesure il avait vraiment le choix du transporteur (par exemple, y a-t-il moyen depuis les Pays-Bas de faire livrer un colis vers la France de façon que ce soit La Poste qui le livre côté français ? si PostNL a choisi de faire affaire avec ColisPrivé, ce n'est pas gagné) ; mais il aurait pu au moins faire l'effort de me dire clairement qui allait livrer (au moins de leur côté, PostNL, et en faisant un tout petit effort, côté pays de destination).

Toujours est-il qu'il faut se méfier.

(Sinon, il y a toujours l'option, que mon poussinet me souffle très fort, de me faire livrer au bureau — où il est vraiment difficile de prétendre qu'il n'y a personne. Reste qu'outre les scrupules s'il s'agit de sex-toys de DVD documentaires animaliers, je ne sais pas trop ce qui se passe s'il y a des droits de douane à payer, par exemple.)

(samedi)

Comment lire un diagramme d'éclipse ?

[Diagramme de l'éclipse du 2015-03-20]Si vous avez cherché à vous renseigner précisément sur l'éclipse solaire qui a eu lieu hier, ou sur quelque éclipse solaire que ce soit, vous êtes certainement tombé sur un diagramme tel que celui ci-contre (cliquez pour agrandir) et que je tire en l'occurrence d'un site de la NASA [note : l'image est dans le Domaine Public, comme le sont généralement les productions des organismes du gouvernement fédéral des États-Unis], on trouve aussi l'image centrale sur Wikimedia Commons. L'apparence de la carte n'est pas toujours la même (regardez notamment la forme des courbes rose / magenta, qui est une des choses dont je veux parler) : comparez par exemple les diagrammes pour l'éclipse solaire totale du 2016-03-09, l'éclipse solaire partielle du 2018-02-15, l'éclipse solaire annulaire du 2019-12-26, l'éclipse solaire hybride du 2031-11-14 et l'éclipse solaire totale du 2041-04-30 (regardez bien la forme de la courbe magenta de gauche : elle est séparée de celle de droite, et elle a un nœud) — ces exemples donnent une idée de la diversité des formes possibles.

Je ne peux pas tout expliquer parce qu'il y a des choses que je ne sais pas exactement, ou même si je devine quelque chose, je n'en suis pas sûr et je ne sais pas forcément le dire de façon simple. Par exemple, la magnitude d'une éclipse est définie notamment sur Wikipédia comme la proportion recouverte par la Lune du diamètre angulaire du Soleil selon l'axe qui relie les centres géométriques des deux astres, sauf que Wikipédia se contredit immédiatement en disant que pendant une éclipse totale cette quantité peut dépasser 1 (alors qu'une proportion de diamètre recouverte, elle ne va certainement pas dépasser 1), et de même, cette page donne deux définitions adjacentes qui ne sont pas compatibles l'une avec l'autre, avec une phrase bizarre (this could also apply to a total solar eclipse : il faudrait savoir, on utilise quoi ? si mes spéculations ci-dessous sont correctes, il faut simplement ignorer cette parenthèse) ; du coup, je ne sais pas avec certitude quelle est la définition exacte. L'astronomie est pleine de petites subtilités comme ça où on peut assez bien comprendre l'idée générale, mais dès qu'on commence à couper les cheveux en quatre on n'y comprend plus rien.

Si des gens veulent couper les cheveux en quatre avec moi pour cette histoire de magnitude d'une éclipse, voici comment je vois les choses : mettons qu'on mette des coordonnées affines sur la droite reliant les centres géométriques du Soleil et de la Lune de sorte que les deux bords du Soleil aient les coordonnées 0 et 1, et ceux de la Lune a et b (je peux bien sûr supposer a<b). Il semble que si 0<a<1<b (situation d'éclipse partielle, donc), la magnitude de l'éclipse vaille 1−a (ce qui colle bien à la fois avec la définition donnée par Wikipédia et la première formule de la page néerlandaise citée ci-dessus) ; et si 0<a<b<1 (éclipse annulaire), on doit utiliser la formule ba (ce qui colle à la fois avec la définition de Wikipédia et la seconde formule de la page citée ci-dessus). Pour des raisons de symétrie, si a<0<b<1, la magnitude doit valoir b. Les formules 1−a et b respectivement peuvent encore resservir dans les cas où 0<1<a<b et a<b<0<1 respectivement (pas d'éclipse), ce qui colle avec la première formule de la page néerlandaise mais pas avec la définition de Wikipédia qui dit juste 0 (pour se contredire après en parlant des near miss). La question est surtout de savoir quelle formule prendre si a<0<1<b (éclipse totale), et je pense que la bonne formule est, en fait, min(1−a, b) (qui se recolle continûment avec les autres formules), ce qui coïncide effectivement avec la première formule (½ + ½(ba) + |½(a+b) − ½|) donnée par la page néerlandaise, pas la seconde (ba), qui causerait des discontinuités. Tous ces cas se rassemblent sous une seule formule : min(1−a, b, ba) (toujours sous la condition a<b). Maintenant, je ne sais pas s'il y a une façon simple de le dire (le mieux que je trouve est : la plus petite des mesures (algébriques) des trois intervalles, portées sur le diamètre solaire passant par le centre géométrique de la Lune, entre le bord gauche du Soleil ou de la Lune, et le bord droit du Soleil ou de la Lune, au moins l'un des deux bords devant être celui de la Lune). Toujours est-il que c'est un exemple de ce qui m'énerve souvent en astronomie, les définitions approximatives qu'on ne sait pas comment prolonger à tous les cas.

Pour les généralités sur les éclipses (la notion de ligne des nœuds, de mois et d'année draconitiques, de saros, etc.), je renvoie à cette vieille entrée. Ici, je veux parler avant tout des figures comme ci-dessus, et de l'aspect géographique des éclipses. Je me contenterai donc de rappeler, à tout hasard, que le cône de pénombre à un instant donné est le cône des points de l'espace d'où on voit le Soleil partiellement éclipsé par la Lune, c'est-à-dire le cône tangent simultanément au Soleil et à la Lune dont le sommet est entre les deux, tandis que le cône d'ombre est celui des points d'où on voit le Soleil totalement éclipsé, c'est-à-dire le cône tangent simultanément au Soleil et à la Lune dont le sommet est situé approximativement au niveau de la Terre, la partie située de l'autre partie de ce cône étant le cône d'annularité, qu'on peut aussi considérer comme faisant partie du cône d'ombre. Venons-en à la figure. Sous réserve d'erreurs et d'incomplétudes de ma part, donc :

Voir aussi cette page pour une description des sigles divers et variés utilisés dans les cartes.

J'aimerais bien faire un programme qui calcule ce genre de diagrammes (il ne semble pas en exister qui soit libre), mais je n'ai vraiment ni le temps ni la patience pour ça.

D'autre part, je n'ose même pas essayer d'imaginer à quels endroits j'ai fait la supposition abusive que la Terre est sphérique, ou que la vitesse de la lumière est infinie, et ce qu'il faut changer (if anything) quand on ne le suppose plus.

[#] Exemple : ce que je crois avoir compris (et que j'explique ci-dessus), c'est que la courbe magenta passant par P1 est la courbe des endroits où le point du Soleil éclipsé en premier par la Lune se situe au niveau de l'horizon quand ceci se produit (i.e., le point du Soleil par lequel l'éclipse commence se lève justement quand l'éclipse commence). Mais je peux aussi considérer la courbe des endroits où le point le plus bas du Soleil au niveau de l'horizon au moment où l'éclipse commence (i.e., le Soleil finit de se lever quand l'éclipse commence), ou bien où le point le plus haut du Soleil au niveau de l'horizon au moment où l'éclipse commence (i.e., le Soleil commence à se lever quand l'éclipse commence), ou encore où le centre géométrique du Soleil au niveau de l'horizon au moment où l'éclipse commence (i.e., le Soleil se lève astronomiquement quand l'éclipse commence). Ceci fait quatre courbes différentes, les deux premières passant par P1. Et puis je peux considérer les mêmes choses en remplaçant quand l'éclipse commence par quand l'éclipse finit ou quand l'éclipse atteint son maximum (ça ça ne fait que trois courbes). Donc j'ai défini onze courbes différentes d'éclipse au lever du Soleil, et franchement, je me mélange un peu entre elles, parce que je n'y vois pas grand-chose. Mais aucun texte d'astronomie ne semble s'exprimer suffisamment clairement pour qu'on puisse vraiment être sûr que j'ai bien identifié laquelle de mes onze courbes, ou du moins des deux passant par P1, est celle marquée en magenta.

(Friday)

Why English sucks as the language for international and scientific communication

For a change, I'll be writing this entry in English—ironically because my point is to argue how English is a terrible choice as a language for international communication, and particularly in scientific and technical fields. (I initially intended to also publish a translation into French, and/or perhaps Interlingua, but on second thought my laziness has persuaded me to pass.) I should start with a few clarifications.

One is that I honestly don't think I am prejudiced against English. While English is technically not my first language, since I only learned it at age 8, or my mother tongue, it is literally my father tongue, the language in which I communicated with my father through most of my childhood and adolescence (now that my father is rather deaf and has difficulty articulating, we tend to speak French instead, for the phonetic reasons that I am about to point out below). English is not just a language which I read and write with pleasure, speak and understand in spoken form, it is also one in which I often phrase my own internal thoughts, especially when doing math, and in which I dream: so it is definitely not alien to me.

Verily, I am in love with it. English is a beautifully poetic language, capable of summoning vibrant images, crafting rousing speeches, conveying powerful emotions. And the wonder of it is that it empowers even the less talented. When English is wielded by the greatest of the great, by the hallowed likes of Shakespeare or Nabokov, when reinvented by Whitman and Joyce, it comes as no surprise that it can inspire awe: it doesn't take a diamond to shine in the hands of a star. But English is so manifold in its modes of expression, so opulent in possibilities, so richly laden with quaint words and nearly frivolous idioms, so mirthfully malleable, that even a lesser pen can reveal itself in its gleam. If some languages seem arid, English is their polar opposite: English is bountiful and ornate, English is a cornucopia of synonyms, a mine for metaphors, a fountain for apothegms, a luscious garden for the poet; each idea can be expressed through a whole gamut of terms, and from each word sprouts a rainbow of meaning. Quite bewildering—and quite the reason why English is a poor choice when it comes to precise communication on mundane matters, when poetry is not of the essence.

I am not trying to argue that we should now give up English for international or scientific communication, or try to replace it with this or that other language (except possibly in a limited way, e.g., see below on Basic English). I am not proposing to use Interlingua, Esperanto, Latin, Italian, Chinese, Russian, or anything else: I am maybe saying that we should have used Interlingua, Esperanto, Latin, Italian, Chinese, Russian, or something of the sort (probably any of the above would have been better than English) in the first place. That we (as a “global” civilization) have been stupid, bewitched or misguided. That we should realize this, even if it is now too late to correct our mistake, and perhaps reflect on the reason why we made it. (But I will not do this—at least not here and now.) Even if we can't fix things, even if we can't prevent similar bad choices from being made in the future, we should at least be aware of them, to contemplate our idiocy and keep in mind that collective decisions are not necessarily the wisest ones. (Memento, homo, quia stultus es, et in stultitia remanebis.) So, again, I am not suggesting a switch away from English; I will, on the other hand, make a few modest proposals (one for each major flaw that I find with English) that could alleviate the problem—I am well aware that even these less radical proposals have infinitesimal chances of begetting anything concrete, but their chances are perhaps less infinitesimal than if I were to suggest using Interlingua instead of English.

There is also, of course, the issue of how unfair the dominance of English is to all the peoples of the Earth of whom it is not the first language. How not being raised from the start in the global lingua franca makes them second-class citizens, or even third-class ones if they cannot communicate in it at all. How, contrariwise, native English speakers can find an opportunity of employment pretty much anywhere in the world by teaching English. How, even among non native speakers, a good knowledge of the global language constitutes a cultural capital that impedes social mobility for those who lack it. This is something that would be equally true had any language other than English been chosen as “Globish” (perhaps choosing a constructed language would avoid some of the aforementioned problems, but at the cost of others), so it is orthogonal to the specific problems with English that I wish to discuss here; this unfairness is also something that probably cannot be remedied, but that we should still keep in mind. (And, more importantly, it is a fact which we should not deny or ascribe to an irrational rejection of English.) I plan to discuss this aspect of things some other time (viz., probably never).

So, on to English specifically (and linguistically). What, exactly, is wrong with it? I see essentially three things: its vocabulary is too abundant, its syntax is highly ambiguous, and its pronunciation is unclear.

Its vocabulary is too abundant. This comes, in great part, from English being a Frankenstein-monster kind of hybrid between a(n Anglo-Saxon) Germanic substratum and good measure of (Norman) French. As a matter of fact, English is almost a superset of French, because we can look up practically any French word in the OED and find some recorded use of it in English. Now maybe the OED is an unfair (as in: absurdly large) metric of English's lexicon, since it includes inscrutable (to modern English speakers) Anglo-Saxon words or other historical oddities, hapaxes (or words for which they failed to find a single recorded instance and which somehow still ended up in the book, like palumbine—an adjective which means to a pigeon what canine is to a dog), highly specialized terms and other things nobody ever says or writes. Nonetheless, it is true that English often has a redundancy in its vocabulary due to its double Saxon and Norman origins: Wikipedia has a page about this, of course—actually, quite appropriately, it has two—and the fact is also famously noted by Sir Walter Scott in the beginning of Ivanhoe:

The swine turned Normans to my comfort! quoth Gurth; expound that to me, Wamba, for my brain is too dull, and my mind too vexed, to read riddles.

Why, how call you those grunting brutes running about on their four legs? demanded Wamba.

Swine, fool, swine, said the herd, every fool knows that.

And swine is good Saxon, said the Jester; but how call you the sow when she is flayed, and drawn, and quartered, and hung up by the heels, like a traitor?

Pork, answered the swine-herd.

I am very glad every fool knows that too, said Wamba, and pork, I think, is good Norman-French; and so when the brute lives, and is in the charge of a Saxon slave, she goes by her Saxon name; but becomes a Norman, and is called pork, when she is carried to the Castle-hall to feast among the nobles; what dost thou think of this, friend Gurth, ha?

It is but too true doctrine, friend Wamba, however it got into thy fool's pate.

Nay, I can tell you more, said Wamba, in the same tone; there is old Alderman Ox continues to hold his Saxon epithet, while he is under the charge of serfs and bondsmen such as thou, but becomes Beef, a fiery French gallant, when he arrives before the worshipful jaws that are destined to consume him. Mynheer Calf, too, becomes Monsieur de Veau in the like manner; he is Saxon when he requires tendance, and takes a Norman name when he becomes matter of enjoyment.

Even beyond the specific explanation of Saxon versus Norman sources, English seems to have a plethora (profusion, abundance, affluence, bounty, myriad, opulence, wealth, surplus…) of synonyms for anything. I don't have a precise measurement for this: but my very unscientific experience that, in writing literature in French, when I look for a synonym, the quest is generally much less fruitful than in English. In French I often have a hard time finding a word that I like: in English I have a hard time choosing a word that I like. And French itself probably has an uselessly large lexicon anyway.

Unlike the—uh—sensible, i.e., lexically agglutinative languages like German, Hungarian, Turkish, Finnish, Japanese or the like, English doesn't allow you to construct your own words (only your own syntagms by juxtaposing words in its quirky ambiguous syntax, see below). You just have to know (i.e., learn) which ones exist. Few suffixes are productive; even those that are suffer from odd exceptions (for example, -ly normally makes an adverb out of an adjective, e.g., happyhappily, but costly is inexplicably an adjective, and there is no way to make it into an adverb: there is no such English word as costlily; why? because fuck you). English vocabulary is a hodgepodge of words randomly imported from various other languages or constructed by arbitrary means and which cannot be analyzed systematically. For example: hodgepodge (neither hodge nor podge exist in English—well, the second exists because English has everything, but doesn't seem related—so you can't explain it, you just have to memorize the freak). Or why does English need to have the absurdly specific and un-analyzable word serendipity (which German might render with the perfectly analyzable Zufallsfund)? or adamant? cantankerous? rigmarole? niggardly? (I chose these examples because these words look like they can be broken down into pieces, but in fact they can't. And they're fairly common: I'm not going to go into cachinnation or—Athena forbid!—the utterly absurd eleemosynary. The only possible answer to the word eleemosynary is go home, English, you're drunk!.) I realize that every language has this sort of things, but English makes it into a perverse art. English is a wanton word hoarder with a fetish for the heirlooms of Papa German and Mama French (or is it the other way around?).

This is very good for poets, surely, and more generally authors of literature. I made this point earlier. But for scientific, technical, or legal communication? not so good. In what way is having a rich vocabulary bad? Let me take an example. A French speaker often can (and sometimes will) write in English by assuming that every slightly complex word they know from French also exists in English: sometimes this fails, either because the words don't exist or because they have a subtly—or grossly—different meaning (the so-called faux amis—this is no more English's fault than it is French's, and not my point here, but it is aggravating). But when it does works, the resulting English will often be replete with rare or unusual words and therefore difficult to read for people not acquainted with French or, at least, some other Romance language. (A bit like saying all articles that coruscate with resplendence are not truly auriferous instead of all that glitters is not gold—not truly an example of what I mean, but the same sort of idea.) My point is this: we can't reject this kind of “Gallicate” English, because it is “correct” English, but asking non French speakers to understand it amounts, in effect, to demanding that they understand French (or at least, French vocabulary). So English fails in much the same way that it would be a failure to decide for a language of international communication to be any random mixture of French and German, at the speaker's whim—surely this would be nice for French and German speakers who wish to be understood, but other people would, in effect, have to learn both French and German to make sense of it. The fact that native English speakers can generally read Interlingua without having learnt it, despite the fact that Interlingua takes its roots from the Romance languages, is a sign that English includes, so to speak, a practically full-fledged Romance vocabulary in its entrails (oh, here's a nice example of Gallicate English: entrails). The situation is somewhat parallel to what we get if we speak, in about any European language, with an excessive use of words made up from Greek roots: hyperhellenic paralexia, if you will; except that English will happily take these words as its own.

Can English's hyperglossia be tempered? Here is at least one modest proposal for a change in the language of international communication: replacing it with a controlled subset. Editors of scientific journals, for instance, might decide to restrict the word set of published papers to something like Ogden's Basic English (plus whatever technical words are required for the field under consideration, e.g., mathematical terms): this can be done in an automated way (or at least, deviations from the restricted vocabulary can be detected automatically). This would demand (very slightly) more effort on the authors' part, especially from native English speakers who might otherwise be tempted to use more sophisticated terms than strictly necessary, but correspondingly lighten the reader's burden: if we truly believe in the stated objective of having English (or some other unique language) as a single permissible vehicle for scientific publication, namely to minimize scientists' effort in learning languages, then surely Basic English is the logical continuation of this effort. (I'm not sure I personally agree with the premise, nor with the conclusion. However, hardliners who insist that it is absurd and senseless to publish scientific papers in anything other than English, and who don't pursue the reasoning all the way to some kind of Basic English, are being inconsistent.) Something of the sort has been standardized in the aerospace industry as Simplified Technical English; other similar subsets of English are Nerrière's Globish and Grzega's Basic Global English. Sadly, no core vocabulary set seems to have been chosen in a very scientific way, but there is no reason it could not be done.

At this point, I should probably mention the interesting experiment that is Toki Pona, a conlang that has a lexicon of merely 120 words (in comparison, Basic English has 850, and the OED has about 300000 main entries), which supposedly can be learnt to the point of fluency in two days. Toki Pona certainly isn't a reasonable candidate for an international language, let alone for scientific or technical communication: it is more like a zen concept of a happy language with a delightful logo; but it should at least encourage us to rethink questions like how many words does a language need? how complicated does it have to be? how long should it take to learn?.

But back to English.

Its syntax is highly ambiguous, In fact, syntax is perhaps a bit too exalted a term for what English has: paratax is more like it. By this I mean that English merely juxtaposes words in a number of situations where many other languages will somehow connect them with a kind of grammatical particle (e.g., conjunction, preposition, postposition, or whatever the language uses).

The most egregious examples of paratax in English are (A) the omission of any kind of connective between modifier nouns and the noun they relate to (e.g., a metal ▢ box, a book ▢ page, a football ▢ player, the village ▢ church, a gift ▢ shop, a police ▢ officer, a syntax ▢ ambiguity, and so on, where the box symbol denotes omission of a connective; note that the underlying relation differs from one example to the other, and might be expressed using different prepositions in other languages); (B) the optional omission of the conjunction that in various subordinate clauses, most typically indirect discourse, especially in informal speech (she said ▢ she would come, I wish ▢ you were there, it's true ▢ it can be done, and so on: here, the box can always be replaced by that), and (C) the optional omission of the relative pronoun when it serves as object in the relative clause (the sentence ▢ she just read, stuff ▢ I made up, and so on: again, the box can be replaced by that, except that now it is a relative pronoun and not a conjunction). The use of the bare infinitive with an oblique pronoun as subject, as a subordinate clause (I hear ▢ him speak—I don't know exactly how English grammarians call this), can also be considered a form of paratax. The problem with these various omissions is that, while they make sentences terser, they also deprive us of valuable clues as to how the sentence should be parsed. Now combine this with English's endless supply of nouns that can also function as verbs (truly unlimited, following the well-known adage that in English, any noun can be verbed), or more generally the number of words that can exist as different parts of speech, a phenomenon known as class ambiguity, not to mention that past participles and preterites often have the same form, and we have a mess.

Newspaper headlines, because they tend to omit even more words (like determiners, and the copula is or are), are even more ambiguous than “ordinary” English, to the point that it has become something of a recurring joke (Police Helps Terrorist Attack Victims, Court to Try Shooting Defendant, Experts Hear Car Talk, Crowds Rushing to See Pope Trample Man to Death, Student Loans Mushroom, the list goes on).

True, the overwhelming majority of English sentences in normal use can only be parsed in a single way, or at least a single way that makes sense. Most examples of truly ambiguous sentences, or initially ambiguous sentences (garden path sentences like the cotton clothing is made of grows in Mississippi) are contrived or improbable. Or at least improbable in any given context (abuse pains!, I see her duck).

If we hear the story told the previous week was true, even though it is, technically, syntactically ambiguous, we know that it should be interpreted as ‹the story [that] was told [during] the previous week› was true, not the story told [≈said] ‹[that] the previous week was true›. (Unless the context calls for it: Ada's story was stirring something in my mind: I had lived so many lies and falsehoods, but not last week—no, last week was different, Ada's words revealed something that I had not dared to hope: these days were not a lie, Ada's words said to me—the story told the previous week was true.) If a scientific paper, say, contains a sentence such as the experiment shows result X is impossible, obviously the meaning is that the experiment shows (proves, demonstrates) that result X is impossible, not that experiment ▢ shows (whatever they may be) result in that X is impossible. And so on. But the fact remains: parsing an English sentence requires more brain effort (be it unconscious) than for a number of other languages that I can think of and which don't have so many ambiguities. (English, of course, is not alone in having ambiguities. I remember, when I was learning Latin, that I could always come up with several alternative ways to analyze a rhetoric period, some of which made more or less sense, and I was often angry when I was told my translation was wrong because it seemed to me that it was defensible and there was no way I could have known that I should have preferred such-or-such other meaning. Eduardum occidere nolite timere bonum est.) Even if this effort is nearly unnoticeable for native/proficient English speakers, it could considerably complicate the task of someone who does not know a word, or who is struggling with the overall meaning because they are not wholly familiar with the scientific field. Conversely, when English is not the author's first language, they might come up with syntactical constructions which have a wholly different meaning than intended; or a simple mistake in a word might turn the entire sentence's syntax upside down. Such features are undesirable, to say the least, in a language used for international communication.

And if it can be bad when both ends of the communication are well-intentioned and cooperative, it is worse yet when they are at odds and actively trying to misinterpret each other's words—typically in matters of international law and litigation. There is the famous case of UN Security Council resolution 242 and the reading of the sentence withdrawal of Israel armed forces from territories occupied in the recent conflict, which because English omits articles in a generic or indefinite plural context, is ambiguous (from the (=all) occupied territories or from some occupied territories?): here the French version makes the intended meaning clear (retrait […] des territoires occupés, not de territoires occupés), and part of the debate is whether it is equally authoritative; now this is not quite the sort of ambiguity I was referring to earlier, and in this respect English is at least better than the many languages that simply do not have articles, but the point remains that international norms of any importance should always be written in several languages, all having equal force of law, not just English (or even any single language). English and French may not be an ideal choice of languages, but they are certainly better together than English alone. However, not every context where the English language is in use can afford the same resources that are available when negotiating international treaties (where we can assume that translators aren't the most difficult or costly part of the negotiation).

Can something be done to tame English's syntax ambiguities? Unfortunately, we are (collectively speaking) unreasonably conservative when it comes to language, so any attempt to reform English is doomed by our stubbornness, just as it is futile to suggest replacing English by some other language. The best that can be done is probably for editors, in any context of international or scientific communication, to forbid the syntactic omissions (B) and (C) mentioned above (and also (A) when it can be avoided), and to be otherwise vigilant for ambiguities. Even this modest advice is possibly a lost cause, like the aforementioned idea of restricting oneself to a simple subset of the English lexicon. A bolder suggestion would be to use some sort of special marker, a new punctuation sign, perhaps the single guillemets (‹…›), to mark syntactic groupings in any kind of complex sentence (the point being ‹that this “enriched” English can still be read as English ‹if we ignore the guillemets›› so ‹that the latter simply serve as hints in figuring out the correct parse tree›): but I know too very well that even this idea has no chance of catching on (and again, this should serve as a reminder of how we are incapable of taking intelligent collective decisions).

But on to my third point, which is now about spoken English.

Its pronunciation is unclear. There are several aspects to this.

The first part is how little relation there is between the written and the spoken forms of a word. Some languages are bad in this respect, but English is downright atrocious, as an infamous poem illustrates (see also this table of vowels). Some languages have irregular spelling (French, for instance, is very bad in this respect) or irregular pronunciation; some leave out important information in their spelling (such as Russian, which doesn't put stress marks, or Arabic, which generally doesn't mark short vowels); some (like Chinese or Japanese) don't even really try to make written and spoken forms match without the help of huge tables of characters that must be learnt; but English just makes it all look like a bad joke. It simply makes no sense for the language chosen for international communication to not only have a gigantic lexicon, but also force its learners to memorize each word twice because there is essentially no way to connect the written and spoken versions. But also, because there is simply no form of logic relating written and spoken English, when a new technical term is coined, or when a foreign term is imported, nobody knows how to pronounce it, because there is no logic that can be applied, and no preexisting usage. (The word neologism, in fact, may be a good example: there is no way to guess where the stress should fall, and different people will put it in different places. As for imported words, consider the last letter of the Greek alphabet, the astronomical bodies Uranus and Io—or just about any word imported from the French pour faire chic.) And it's not just annoying that people pronounce things “wrong”, it can be a real cause for confusion. (Random examples: if someone pronounces signal by applying the same logic as sign, it could easily be confused with final; if someone is not aware that record is pronounced differently according as it is a noun or a verb, it can lead to the class ambiguities that I discussed earlier.) Conversely, native English speakers pronouncing words “correctly” might confuse non native speakers. (Someone who doesn't know that in English RP, the words iron and ion are often pronounced identically as /ˈaɪ.ən/ might be in for a surprise in a chemistry talk. Someone who isn't aware of the pronunciation of American intervocalic ‘t’ might understand writer, /ˈɹaɪt̬ɚ/, as rider.)

To make things worse, English has a number of different accents. These differ mainly by their vowels but, as English is not a Semitic language, vowels are essential, and we get a lot of cross-accent homophones. I like to point out that an Englishman's pronunciation of part, /pɑːt/, might well be nearly identical with an American's pronunciation of pot (this remark often confuses French people, who are typically unaware of the r-dropping of accents of England or of the unrounding of American ‘o’). The way an Australian says sane buy (/sʌɪn bɑɪ/) could easily be understood as sign boy by an Englishman or an American. John Wells reports in one of his books how a Canadian describing his son as autistic received congratulations by English people who had understood the word /ɑːˈtɪstɪk/ as artistic. I already mentioned how my father and I were once told in London to look for the Shaw Theatre (/ˈʃɔː ˈθɪətə/) and spend some time fruitlessly looking for the Shore Theatre. And, to give another famous example, Americans believe Canadians say a boot when they say about (/əˈbəʊt/).

But even within the context of a single accent, English pronunciation is unclear. The realization of vowels is subtle, especially compared to the clear cardinal vowels (in contrast, the vowels of Italian are very crisp and fall rather squarely on the cardinal vowels). Some distinctions are downright fussy and yet have minimal pairs: compare cup /kʌp/ with cap /kæp/; or kin /kɪn/ with keen /kiːn/ (many native French speakers are unable to distinguish these) or more subtly spirit /ˈspɪɹɪt/ versus spear it /ˈspɪəɹɪt/ (American accents typically merge these); or sale /seɪl/ and sell /sɛl/ or more subtly Mary /ˈmeəɹi/ versus merry /ˈmɛɹi/ (again, American accents typically merge these); or full /fʊl/ and fool /fuːl/ (Scottish accent merges these); or book /bʊk/ and buck /bʌk/ (the result of a historical split; accents from the north of England do not have it); or the very fussy distinction between hurry /ˈhʌɹi/ and furry /'fɜːɹi/ (not all accents do this, and there probably isn't a STRUT-NURSE minimal pair, but I'm not sure either way). All of these are a possible source of confusion. Different people might have different difficulties: German speakers find that pat /pæt/ is close to pet /pɛt/ whereas French speakers find that it is closer to part /pɑːt/ in non-rhotic accents (so, a more convincing example: Pam /pæm/ and palm /pɑːm/). As for week vowels, they are essentially useless in distinguishing words: English RP does not distinguish /ə/ and /ɚ/ (tuna and tuner, for example), and Australian does not even distinguish weak /ɪ/ (making pick it homophonous with picket, or boxes with boxers). English consonants aren't quite as bad, but non native English speakers might still have trouble distinguishing, for example, sin /sɪn/, thin /θɪn/ and shin /ʃɪn/, or at least a subset of these (and I already mentioned the trouble between writing, /ˈɹaɪt̬ɪŋ/, and riding, /ˈɹaɪdɪŋ/ in American English, which may or may not be homophonous).

This is not just a theoretical worry. I have had many occasions to observe how English spoken over a noisy channel, has distinctly worse error-correcting capabilities than French.

Can we do something about it? As far as the mess that is English spelling goes, probably nothing (𐑕𐑹𐑰, ·𐑖𐑱𐑝𐑾𐑯 𐑓𐑨𐑯𐑟!). As far as English accents and confusion between them goes, however, I again have a modest proposal of which I am fully aware that nothing will come: invent a standard world English accent by mapping the English phonemes to sounds that are chosen so as to maximize clarity and have some degree of logic, while remaining generally within the realm of variation of existing English accents (something like KIT→[ɪ], DRESS→[ɛ], TRAP→[a], LOT→[ɔ], STRUT→[œ], FOOT→[ʊ], BATH→[a], CLOTH→[ɔ], NURSE→[øːɹ], FLEECE→[iː], FACE→[eː], PALM→[ɑː], THOUGHT→[ɔː], GOAT→[oː], GOOSE→[uː], PRICE→[aɪ], CHOICE→[ɔɪ], MOUTH→[aʊ], NEAR→[iːɹ], SQUARE→[eːɹ], START→[ɑːɹ], NORTH/FORCE→[ɔːɹ] and CURE→[uːɹ]: this would be somewhat similar to a French or Italian accent, which English speakers are able to understand; and for consonants: no voicing of intervocalic ‘t’, no loss of rhoticity, and no h-dropping). Introducing a new accent is not like reforming English, because it is meant to become one new accent among many, not replace any existing one. The major shift in paradigm would be to realize that this accent is no more wrong than any existing English accent, and that there is no reason not to teach students to speak like this instead of demanding that they simulate an RP or General American accent (there is a great deal of hypocrisy in this respect: English RP and American accents are no more correct than, or preferable to, Scottish, Irish, Australian, Indian, Nigerian, South African or American Southern accents, yet they are considered the norm when teaching English to foreigners—why?). We should keep in mind that English RP, which is now considered the “standard” British English, (1) is, to a large extent, an artificial construct (an effect of the English public school system, as witnessed by its earlier name Public School Pronunciation, that was popularized by the BBC's deliberate choice of RP as a non-regional English accent for its broadcasts, whence it being also widely known as BBC English), and (2) is the native accent of only a small, albeit influential, proportion of the English population (perhaps 2 to 5 percent), which, of course, is itself a small proportion of the native English-speaking population on Earth (note: many Americans refer to RP as British English, which is completely wrong and fairly insulting).

Here is a broader point: if English is to be a “Globish” language common to all the peoples of Earth, all the peoples of Earth should realize that they are its owners, no less than the “native speakers”. So long as there is no dictionary of international English, that (as opposed to the specifically national Oxford English Dictionary and Merriam-Webster's Collegiate Dictionary) would record all global usage of English, and not just in “English-speaking” countries, — so long as the forms of English taught in schools and universities throughout the world are based on those spoken in a very small set of countries (considered as more “correct”), — English cannot truly be said to be part of our common heritage as would behoove the lingua franca of all mankind. Both the prescriptivist and the descriptivist sides have to ask themselves how world English should be defined, instead of avoiding the question as I believe they have mostly been doing. But here I digress away from the specific issues with English as a language of international communication to the general problem with choosing one particular language in this role, and the unfairness associated with this choice—and this is something I would rather leave to a later entry.

(mardi)

Les crackpots, et les fascinants délires historiques d'Anatolij Fomenko

J'utilise le terme crackpot (en anglais, et aussi en français parce que je n'ai pas trouvé d'équivalent qui me satisfasse ; mais peut-être que crank serait plus approprié) pour désigner quelqu'un qui croit à des théories pseudo-scientifiques ou carrément délirantes, qu'il s'agisse du fait que la Terre aurait été créée il y a moins de 6000 ans, que les pyramides auraient été construites par des extra-terrestres, que le nombre π vaudrait exactement 3.2, que l'holocauste n'aurait pas eu lieu, que l'axe des Champs-Élysées aurait été construit selon une ligne de champ magnétique Feng Shui qui passe par Jerusalem, que les tours du World Trade Center auraient été détruites par la CIA, qu'ils auraient trouvé une démonstration merveilleuse de P=NP, ou encore que le réchauffement climatique n'aurait pas de composante humaine.

Voyez cette page pour quelques signes typiques des crackpots : mais évidemment, il n'y a aucun signe infaillible, ce serait bien trop simple s'il y avait un moyen simple de distinguer le vrai du faux. Par ailleurs, il existe plein de sous-variantes et de dimensions du crackpot, selon que ses théories sont plus ou moins partagées ou au contraire personnelles, selon qu'il est plus ou moins enclin à voir des complots partout, selon qu'il est plutôt d'orientation scientifique ou politique, selon que sa théorie l'obsède complètement ou est juste une bizarrerie à laquelle il croit, et selon le degré de décorrélation avec la vérité. J'avais été fasciné, il y a quelques années, de découvrir dans le remarquable film Ancient Aliens Debunked, qui démonte méticuleusement, et avec un esprit critique extrêmement affûté, des théories crackpot sur les aliens, que son auteur est un chrétien fondamentaliste qui rejette la vision scientifique de l'évolution (il n'est peut-être pas des plus cinglés des young earth creationists, mais manifestement il croit à des choses bizarres) : en tout cas, il est clair qu'on peut être quelqu'un d'intelligent, et même doté d'un esprit critique généralement fonctionnel dans certains domaines, et être un crackpot dans d'autres. C'est le cas du mathématicien Anatolij Timofeevič Fomenko, qui en tant que mathématicien est tout à fait sérieux et respectable, mais qui a des théories complètement délirantes (et fascinantes) au sujet de l'Histoire — auxquelles il a apparemment réussi à rallier beaucoup de gens, comme le joueur d'échecs Garri Kasparov. Je vais y venir.

Pourquoi s'intéresser aux crackpots ? Pas pour croire à ce qu'ils racontent, bien sûr. On peut chercher à dialoguer avec eux pour proposer des critères scientifiques pour tester leurs théories (et, en pratique, les réfuter, ou démontrer qu'elles ne sont pas testables), c'est à peu près l'approche que prend la zététique. Et j'ai une certaine admiration pour ceux qui prennent le temps de démonter patiemment les théories des crackpots, le résultat peut être très intéressant et instructif (par exemple le film Ancient Aliens Debunked lié ci-dessus) ; j'ai rarement, cependant, la patience de me livrer moi-même à ce jeu-là. Mais la « crackpotologie » présente au moins un intérêt scientifique en tant qu'étude des crackpots eux-mêmes et de leurs thèses : arriver à comprendre par quels mécanismes sociologiques ou psychologiques on en arrive à croire à telle ou telle théorie, pourquoi elles séduisent (et quels sont les aspects qui fondent une théorie séduisante), pourquoi elles se répandent, etc. Ou simplement pour dresser la typologie et la théorie descriptive des crackpots, la filiation entre leurs idées ; ou en passant du côté simplement amusant, rechercher les plus originaux, les plus bizarres, les plus agressifs. (On peut aussi jouer à les confronter les uns aux autres : un de mes amis parlait ainsi de Large Crackpot Collider, terme que je trouve très amusant ; mais il faut avouer qu'en pratique le résultat est souvent décevant, parce que les crackpots ont surtout tendance à monologuer et à ne pas s'intéresser au retour de leur auditoire, si bien que quand on en met deux en face, on se retrouve souvent avec un simple double monologue, sans véritable interaction.)

Et il y a un autre intérêt à mes yeux, que tout le monde ne partage pas : c'est l'aspect artistique de la théorie crackpot. Car certaines peuvent être comparées à des œuvres d'art par la fascination qu'elles dégagent. C'est un côté qu'Umberto Eco a beaucoup exploré (notamment dans Le Pendule de Foucault), et sur lequel Dan Brown (s'il existe vraiment) a fait beaucoup d'argent. Je parle soit de mettre en scène des crackpots dans une œuvre de fiction, soit de considérer la théorie crackpot comme un cadre dans lequel pourrait se dérouler une œuvre de fiction (comme de la science-fiction), soit encore d'utiliser un schéma ésotérique comme base pour une règle oulipienne (voyez ce qu'Italo Calvino fait avec le jeu de tarot dans Le Château des destins croisés ; on peut faire des choses semblables avec l'astrologie, l'alchimie, etc.), soit enfin de considérer la théorie elle-même comme de l'art, obéissant à ses propres règles ; ou, bien sûr, un mélange de tout ça. J'ai déjà expliqué que les frontières entre l'art et la crackpoterie peuvent être poreuses, et aussi que la vérité n'est pas forcément ce qui est le plus intéressant du point de vue artistique. Et c'est notamment sur ce terrain que je trouve les idées de Fomenko extraordinaires : refaire la chronologie de l'humanité, c'est une entreprise artistique fascinante, d'ailleurs de nombreux auteurs de science-fiction ou de fantastique s'y sont mis (pour inventer le futur, réinventer le présenter, réimaginer le passé, ou toutes sortes de combinaisons de tout ça), et de ce que j'arrive à savoir sur les théories de la Nouvelle Chronologie dont je veux parler, il ferait un excellent auteur de fiction s'il avait la bonne idée de placer ses idées sur ce terrain au lieu de s'imaginer qu'elles sont vraies.

(Remarquez cependant que même si une théorie crackpot est présentée comme une fiction, ce n'est pas forcément une raison pour ne pas s'en méfier, ou disons, pour oublier qu'il ne faut la considérer que comme une fiction intéressante. Parce que L. Ron Hubbard, par exemple, a essayé de jouer la carte d'auteur de science-fiction pour vendre les idées de la scientologie. Je ne trouve pas la mythologie scientologique très intéressant même sous l'angle purement artistique, mais si on considère qu'elle l'est, il faut bien sûr faire attention à comment on l'envisage.)

L'idée générale de la théorie de Fomenko est que l'histoire de l'humanité telle que nous la connaissons serait complètement fausse pour à peu près tout ce qui est antérieur à environ 1600, en partie à cause de falsifications et de réécritures effectuées à la Renaissance (et notamment par Joseph Scaliger), mais aussi à cause d'erreurs dans la reproduction et l'interprétation de manuscrits plus anciens. En fait, Fomenko avance l'idée que tout ce que nous connaissons de l'histoire est plus ou moins une déformation d'événements qui se seraient déroulés depuis l'an 1000 environ de notre calendrier, et que nous ne savons absolument rien de ce qui a pu se passer avant : que la raison pour laquelle nous pensons pouvoir dater des événements antérieurs est que les récits d'événements réels se sont retrouvés déformés de différentes façons, et que ces différentes répliques ont été ensuite imaginées comme étant des événements différents et ordonnées séparément dans la chronologie en les décalant de façon plus ou moins arbitraire (pour des raisons de commodité ou selon des motivations mystiques) par ceux qui ont construit les chronologies officielles. Fomenko avance donc l'idée d'une sorte d'« écho » dans l'écriture de l'histoire, un événement réel pouvant laisser plusieurs traces distinctes, toutes déformées, à des moments différents, alors qu'en réalité il n'y aurait qu'un seul événement raconté trois fois. Et pour soutenir cette théorie, il propose d'identifier plusieurs personnages historiques (par exemple, les rois d'Israël consécutifs seraient, selon lui, en fait les mêmes que les empereurs romains). Entre autres idées fumeuses supplémentaires, il prétend que les Mongols étaient en fait les Russes (et peut-être aussi les Turcs, je n'ai pas tout compris), que Christophe Colomb était envoyé par la Russie (dont l'Espagne était alors vassale), et que l'Ancien testament est plus récent que le Nouveau.

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur les affirmations précises, l'article Wikipédia est un bon début, ainsi que la thèse de Sheiko que je cite ci-dessous. Malheureusement, pour en savoir vraiment plus, il n'y a pas l'air mieux que de consulter les 7 volumes du Monsieur, et de préférence en russe (si on veut éviter de les acheter, on peut chercher Fomenko History sur un site pirate russe, mais comme ça fait quand même beaucoup à télécharger et à lire, je me suis abstenu).

Ces théories sont évidemment complètement délirantes, et à moins de parler russe, ça vaut à peine l'effort d'essayer de les réfuter (ou en tout cas, je vais laisser ça à des zététiciens plus patients que moi, et d'ailleurs plus compétents en histoire ; j'imagine qu'un des arguments simples qu'on peut sortir est de faire remarquer qu'on a des pièces de monnaies venant de règnes de souverains qu'il prétend identiques et qui les nomment de façon manifestement différente et qui ont des états de conservation manifestement différents). Mais ce n'est pas pour autant qu'elles ne sont pas passionnantes.

On peut entre autres se demander pourquoi ces théories ont rencontré tellement d'écho en Russie : à ce sujet, il est sans doute intéressant de lire la thèse de Konstantin Sheiko, Lomonosov's bastards: Anatolii Fomenko, pseudo-history and Russia's search for a post-communist identity (Université de Wollongong, 2004), qui est justement consacrée à cette question — je n'ai moi-même lu que l'introduction et le chapitre 2, en diagonale, mais il semble y avoir des réflexions intéressantes sur leur lecture dans le cadre du patriotisme russe et de la recherche d'une identité russe, notamment face à l'Occident et face à l'Asie, à l'ère post-communiste. (Il est juste dommage que le PDF disponible au bout du lien ci-dessus manque toutes les illustrations.)

En revanche, si comme je le suggère ci-dessus on considère les thèses de Fomenko non comme de l'histoire mais comme de l'histoire-fiction, alors il est possible qu'elles fassent un roman intéressant, ou du moins un cadre intéressant pour des romans d'histoire-fiction. L'idée des échos historiques, notamment, me semble assez géniale comme prétexte et comme mécanisme narratif. Et s'il y a moyen de trouver quelque part, débarrassé de tout l'argumentaire tendant à la « prouver », un résumé de la chronologie proposée par Fomenko (i.e., qu'est-ce qu'il imagine comme s'étant passé dans chaque siècle et chaque décennie), j'avoue que je serais intéressé à le voir.

J'aimerais aussi en profiter pour renvoyer vers la remarquable nouvelle Chronologie de la vie de deux hommes écrite par mon ami Denis Auroux il y a une douzaine d'années dans le cadre d'un petit jeu d'écriture (dont le sujet était le suivant : La nouvelle doit commencer par la mort d'un personnage. Et doit se terminer par la mort d'un personnage. Le même.).

(lundi)

Comment se perdre dans les sources d'Android et désactiver le senseur de proximité

Pour illustrer ce que je racontais hier, je voudrais détailler un peu, sur un cas concret, la manière dont les sources d'Android sont une moussaka incompréhensible et impossible à naviguer, parce que je trouve ça assez spectaculaire.

Je suis parti du but suivant : explorer la difficulté qu'il y aurait à ajouter un réglage dans l'application « téléphone » d'Android pour ignorer les données du capteur de proximité (potentiellement cassé) et ne pas éteindre l'écran pendant le passage d'un appel.

Et là, je suis tombé sur la constatation stupéfiante suivante : tel que je lis le code, cette préférence existe déjà, mais pour une raison qui m'échappe totalement, elle est « désactivée » des menus sur mon téléphone (à la fois l'ancien et le nouveau, d'ailleurs). Ou peut-être qu'elle n'est pas activée, nuance.

Une partie de la difficulté, bien sûr, consiste à savoir quel code, au juste (parmi les millions d'arbres de compilations, de branches, de versions et de sous-versions) se trouve au juste compilé sur mon téléphone. J'ai fini par trouver la réponse à ça : il faut aller voir dans le fichier /system/etc/build-manifest.xml sur le téléphone — celui-ci donne, pour chaque dépôt Git des sources d'Android, le commit exact qui a servi à faire la compilation. Beaucoup d'espions Bothans sont morts pour me fournir cette information, alors faites-en bon usage.

Après, même si je trouve la bonne version du code qui tourne sur mon téléphone, encore faut-il trouver où, dans la moussaka géante, se trouve le code de l'application « téléphone ». Il y a des répertoires des sources qui s'appellent (1) frameworks/base/telephony, (2) frameworks/opt/telephony, (3) packages/services/Telephony, et (4) packages/providers/TelephonyProvider : quel est le rapport exact entre tout ça ? je n'en ai fichtrement aucune idée, et je ne sais même pas où chercher une explication à ce sujet (le mieux que j'aie trouvé est ce petit guide, mais il ne va vraiment pas très loin). Le fait de savoir que l'application Android s'appelle, à un certain niveau, com.android.phone, n'aide pas tant que ça.

J'ai cependant fini par trouver qu'il y a un menu de préférences dans packages/services/Telephony/src/com/android/phone/CallFeaturesSetting.java (dans le répertoire (3) ci-dessus, donc), dont la version exacte compilée pour mon téléphone (le Nexus 4, disons, mais ça ne change pas grand-chose), est en principe exactement celle-ci. Il y a incontestablement du code (notamment autour des lignes 670–675) qui définit une préférence, dans le menu des réglages de l'application téléphonie (lequel n'est d'ailleurs pas totalement évident à trouver, mais bon…) censée permettre d'ignorer le capteur de proximité. (Le code vraiment opératoire est plus exactement dans packages/apps/InCallUI/src/com/android/incallui/ProximitySensor.java, autour des lignes 81–97, parce que dans Android, le code qui fait quelque chose est toujours aussi éloigné que possible du code qui règle la préférence demandant à faire le quelque chose en question.)

☞ Ça vaut la peine que je digresse sur la complexité de mettre du texte dans un menu sous Android, parce que ça donne une idée à quel point le machin est over-engineeré. Vous vous doutez bien qu'écrire directement "Enable proximity sensor" dans le code Java, ce serait trop facile : pour permettre au machin d'être traduit dans 72 langues, il faut écrire quelque chose comme <string name="proximity_mode_title">Enable proximity sensor</string> dans un fichier res/values/strings.xml (enfin, en l'occurrence res/values/cm_strings.xml, parce que c'est spécifique à CyanogenMod, mais peu importe), qui donne donc un nom proximity_mode_title à la chaîne "Enable proximity sensor" (et on mettra autre chose dans les autres langues, bien sûr). Maintenant, pour définir un bouton de préférences (=une entrée dans le menu) ayant cette chaîne pour titre, il faut aussi donner un nom au bouton : cette fois, c'est dans le fichier res/xml/call_feature_setting.xml qu'on va écrire quelque chose comme <CheckBoxPreference android:key="button_proximity_key" android:title="@string/proximity_mode_title" android:persistent="false" android:summary="@string/proximity_on_summary" /> pour définir le bouton button_proximity_key avec comme titre la chaîne qu'on vient de définir. Vous pensez qu'on va utiliser ensuite button_proximity_key directement dans le code Java ? Toujours pas ! Il est de bon ton de définir une constante private static final String BUTTON_PROXIMITY_KEY = "button_proximity_key" histoire de ne pas avoir, horresco referens, à écrire une chaîne directement dans le code Java. Et bien sûr, on va stocker l'objet Java correspondant, obtenu avec mButtonProximity = (CheckBoxPreference) findPreference(BUTTON_PROXIMITY_KEY), dans une variable mButtonProximity (enfin, un membre de la classe, peu importe), et c'est ça qu'on va utiliser dans le code. Ça c'est juste pour définir le bouton de la préférence. Le nom de la préférence elle-même, il va être défini comme public static final String SETTINGS_PROXIMITY_SENSOR = "proximity_sensor" dans src/com/android/phone/Constants.java pour pouvoir l'utiliser comme Constants.SETTINGS_PROXIMITY_SENSOR. C'est absolument hallucinant combien d'incantations propitiatoires, réparties dans plusieurs fichiers, Android oblige à prononcer pour mettre un malheureux bouton dans un menu pour contrôler une préférence système ! Et ça ne facilite vraiment pas le boulot de celui qui veut comparer le code du menu avec ce qu'il voit sur son téléphone.

Sauf que là, de surcroît, ils ont mis une variable de configuration (config_proximity_enable, définie dans res/values/config.xml, voyez les lignes 197–198, et utilisée dans CallFeaturesSetting.java vers les lignes 2602–2606) qui sert à faire disparaître cette option du menu. Ce que j'ai mis, bien sûr, un temps fou à comprendre en m'arrachant les cheveux à me demander pourquoi le code est là et n'a pas d'effet (et, du coup, si je lisais bien la bonne version). Je pense que les res/values/config.xml servent en général à fournir des configurations différentes sur des téléphones différents, mais je ne comprends pas bien pourquoi on voudrait désactiver l'entrée du menu qui permet de désactiver le senseur de proxiité (à part si le téléphone n'a pas de senseur de proximité, mais dans ce cas la valeur par défaut devrait plutôt être de ne pas chercher à l'utiliser, alors que c'est le contraire — je suis confusé). Encore moins pourquoi l'impossibilité de désactiver serait le défaut, ou pourquoi sur le Nexus 4 ou 5 CyanogenMod aurait voulu garder ce défaut : tout ça semble assez inexplicable.

Mais bon, le fait qu'en modifiant de force la préférence dans la base de données des préférences système, ça fonctionne :

Bref, pour demander à certains Android (au moins CyanogenMod) d'ignorer le capteur de proximité pendant les appels, on peut éditer la base de données de préférences en lançant (en tant que root)

sqlite3 /data/data/com.android.providers.settings/databases/settings.db

et y insérer une préférence proximity_sensor de valeur fausse,

INSERT INTO system ( name, value ) VALUES ( 'proximity_sensor', 0 ) ;

puis rebooter. Ceci aurait dû faire partie d'un menu de préférences, mais le réglage a été omis ou volontairement désactivé (ce qui n'empêche pas la commande ci-dessus de fonctionner).

(dimanche)

Pourquoi l'environnement Android est-il si hostile aux bidouilleurs ?

Je me suis acheté un Nexus 5. Principalement parce que j'en avais marre de mon ancien téléphone (un Nexus 4) dont le capteur de proximité merdait, ce qui le rendait très pénible à utiliser, mais aussi à cause d'un bug qui rend Google ridicule, surtout que deux mois plus tard il n'a toujours pas été corrigé (et toutes les façons de le contourner que j'ai essayées se sont avérées merdiques) — bizarrement, il se trouve que ce bug affecte les Nexus (Nexi ?) 4 et 6 mais pas le 5, ce qui est d'autant plus mystérieux que ce n'est certainement pas un problème matériel. Mais la raison secondaire de l'avoir acheté maintenant est que le Nexus 5 ne sera pas disponible indéfiniment ; le Nexus 6 ne me convient pas du tout parce qu'outre le bug sus-mentionné il est vraiment trop grand pour mes poches (je ne comprends décidément pas du tout pourquoi les gens aiment les phablets) ; et il y a une chose que j'ai apprise en achetant des choses en ligne, c'est qu'il ne faut jamais supposer qu'un produit disponible un jour le sera encore dans un mois. D'ailleurs, j'ai vu juste puisque, même pas une semaine plus tard, le Nexus 5 n'a plus l'air vendu par Google.

Pour autant, je ne vais pas spécialement en parler, puisque je n'ai pas rencontré de problème particulier, et le but de ce blog est quand même avant tout de déverser mes râleries. À la place, je vais donc parler d'Android en général, et de pourquoi j'en suis mécontent, pas pour une raison logicielle ou matérielle particulière, mais pour, disons, l'ambiance générale. Qui, il faut le dire, pue, au moins quand on est habitué au monde Unix/Linux.

Au début, quand j'ai entendu parler d'Android, je me suis dit, chouette, enfin un système qui va apporter un peu d'ouverture dans le monde des mobiles où tout est verrouillé : enfin, on va pouvoir décider un peu ce qui se passe sur son téléphone, changer des choses, le « bidouiller » (le hacker, au sens qu'avait ce mot avant que la presse le tranforme en quelque chose de négatif), bref, en être vraiment propriétaire. Las ! Android est tombé bien loin de ces espérances.

Alors certes, le cœur du système est libre / Open Source. Du moins, il faut le dire vite, parce qu'il y a plein de restrictions à ça. Primo, ce qui est libre, c'est uniquement le système avec un ensemble minimal d'applications : en fait, la grande majorité des systèmes Android autres que les versions chinoises à deux balles tournent avec, en plus, les Google Apps, qui, elles, ne sont pas libres du tout (et le bug dont je me plaignais est dans les Google Apps, ce qui fait que je ne peux pas, même ne principe, le corriger). Il y a des choses dans les Google Apps dont je comprends plus ou moins qu'elles ne soient pas libres (Google Maps, par exemple), il y en a aussi qui font plus ou moins doublons avec des applications libres d'Android (voir cet article d'Ars Technica pour un exposé de la situation), mais le truc est surtout en train de se transformer en une énorme moussaka qui contrôle totalement le téléphone au-dessus d'Android (les Google Play Services), et le problème est que non seulement c'est propriétaire, mais en plus il faut soit tout accepter en bloc, soit tout rejeter — d'où la gravité du bug que j'ai rencontré, et qui ne pouvait se résoudre qu'en coupant, de fait, tous les services Google.

Secundo, la version libre officielle d'Android (AOSP, pour Android Open Source Project), elle ne tourne que sur un tout petit ensemble de téléphones, peut-être même aucun. Sans même parler des pilotes propriétaires (comme le firmware radio, et de façon plus gênante, les pilotes graphiques), la plupart des téléphones d'Android sur le marché, en gros tout ce qui n'est pas un Nexus de Google (e.g., le Samsung Galaxy Nimportelequel), vient avec une version d'Android lourdement modifiée par le vendeur, et vous pouvez toujours rêver pour avoir les sources de ce truc-là. Bon, il existe bien une version dérivée d'Android, libre (aux pilotes et à quelques bricoles près), qui tourne sur pas mal de téléphones, et c'est celle que j'utilise, CyanogenMod, et différentes versions sous-dérivées de celle-ci, mais ce n'est déjà pas pareil que de dire qu'on a des systèmes libres sur la plupart des téléphones du marché : ce n'est tout simplement pas le cas. D'ailleurs, CyanogenMod est devenu un projet commercial, et je suis persuadé qu'il ne va pas rester libre très longtemps. On voit plein de petits signes montrant qu'il est de plus en plus fermé. (J'ai aussi plein de reproches pratiques à leur faire, comme le fait que leur système de nommage des versions est incompréhensible et qu'ils n'arrivent jamais à produire une version stable de quoi que ce soit, mais c'est un autre sujet.)

Tertio, quand bien même vous trouvez une version libre d'Android qui tourne sur votre téléphone, si vous espérez que parce que c'est libre vous allez facilement pouvoir faire des changements dessus, détrompez-vous. Recompiler un Android est très, très, très (très) difficile. Essentiellement, il faut une machine dédiée à ça (éventuellement une machine virtuelle, certes), avec exactement la bonne version d'Ubuntu, exactement la bonne version de Java, exactement la bonne version des différents outils. Plein de gigas d'espace disque (vraiment plein). Plein de mémoire. Plein de temps. Et plein de bande passante réseau. Le problème principal, c'est qu'Android n'est pas du tout conçu pour qu'on puisse bidouiller avec (je cherche un équivalent français du mot tinkering) : on compile tout en bloc. Recompiler une unique application système après l'avoir un petit peu modifiée n'est pas du tout prévu ou supporté. (Par exemple, j'avais fini par trouver comment recompiler l'application clavier standard pour la modifier et y mettre notamment mon propre dictionnaire et quelques caractères Unicode supplémentaires : j'en ai énormément bavé pour y arriver. Et je n'ai jamais trouvé le courage d'en faire autant pour l'application téléphonie pour contourner le problème du capteur de proximité cassé sur mon Nexus 4.)

Mais il y a un problème plus fondamental : l'écosystème Android est extrêmement hostile au logiciel libre. Voyez le Google Play Store : il n'y a aucune indication de quelles applications dessus sont libres / Open Source. Pire, il n'y a aucun moyen standardisé pour un développeur Android de mettre une information indiquant qu'une application est libre (il peut juste l'étiqueter gratuite, ce qui n'est pas du tout pareil), ou pour indiquer où sont les sources, ou quelle est la licence. Google n'offre même pas un réglage caché pour développeurs ou enthousiastes du libre pour dire je voudrais voir en priorité, ou exclusivement, des applications libres. Il y a bien un marché alternatif, F-Droid, pour ça, mais comme il est alternatif, il n'a aucune publicité de la part de Google, du coup il est très confidentiel, et il n'y a quasiment rien d'intéressant dessus. Et de fait, il y a très peu d'applications libres pour Android. Et les rares qui le sont ont même tendance à cesser de l'être au bout d'un certain temps, quand le développeur se rend compte que, tient, il pourrait peut-être monétariser le succès de son application (ou pour je ne sais quelle autre raison) : j'en ai vu plein, comme ça, qui étaient annoncées libres au début, et qui au bout de quelques versions ne l'étaient plus (exemple au pif : l'application d'écran de démarrage ADW Launcher, qui eut été libre et qui ne l'est plus du tout).

Cette atmosphère est très surprenante quand on vient du monde des Unix libres, où on peut à peu près tout faire avec des programmes libres (preuve qu'il y a bien des gens prêts à en écrire !). Sous Android, quasiment toutes les applications vous laissent le choix entre une version gratuite, lourdement limitée et/ou très généreusement décorée de bandeaux publicitaires, et une version payante. La mentalité de petits connards des programmeurs qui croient opportun de demander paiement pour une petite merde qu'ils ont écrite alors qu'à côté, dans le monde du logiciel libre pour PC de bureau, il y a des gens qui écrivent des compilateurs C, des suites bureautiques, des navigateurs Web, etc., et qui ne mettent pas de pub dedans ni ne gardent leur code secret, me laisse sans voix. (J'imagine un monde où gcc proposerait le choix entre une version payante et une version gratuite, cette dernière refusant de compiler un programme de plus de 2000 lignes et affichant au milieu des messages de compilation des messages publicitaires vous informant qu'il y a sans doute des célibataires dans votre région.) Et avant que quelqu'un me sorte l'argument débile si tu n'es pas content de ces programmes, tu n'as qu'à ne pas les utiliser : ce n'est pas si simple, parce qu'en étant le petit connard qui développe une petite merde pour Android dont on ne donne pas les sources, on met un frein psychologique au développement d'un logiciel libre remplissant la même fonction.

(Et je pense que c'est vraiment un problème psychologique lié à la « décision par défaut ». Si Google poussait pour que la décision par défaut quand on écrit une application Android, soit qu'elle soit libre, je suis persuadé que l'immense majorité des développeurs ne se comporteraient pas comme ça comme des connards. I.e., la différence entre Android et les Unix libres n'est pas tellement, à mon avis, dans l'origine des développeurs, que dans le fait que dans un cas publier le code source est considéré comme normal et dans l'autre cas ça ne l'est pas. Pour une explication du genre de phénomènes qui me fait penser ça, voyez cet exposé à TED de Dan Ariely, et ce qu'il dit sur le don d'organes dans différents pays.)

Et le problème est d'autant plus aigu que la réponse à n'importe quel problème sous Android est toujours There's An App For That : là où la bonne réponse à un problème dans Android, si le système était véritablement ouvert, devrait être quelque chose commme commentez la ligne 66 du fichier server/InterfaceController.cpp dans le dépôt platform/system/netd et recompilez votre système, la réponse est en fait installez MyNetworkControlApp sur le Google Play Store et cliquez sur disable IPv6 privacy. Ce qui est peut-être plus pratique pour le neuneu moyen, mais pour ma part je n'ai aucune envie d'installer la petite merde MyNetworkControlApp pour réparer les problèmes de mon téléphone, et surtout pas de lui donner des droits exorbitants sans avoir vu le code, ou au moins, sans avoir eu la possibilité en principe de voir ce code.

Même si on met de côté le problème du code libre ou non, le système Android n'est généralement pas favorable à la « bidouille » telle qu'un unixien va avoir tendance à la comprendre et à la pratiquer. Ceci se reflète par exemple dans le fait que peu de choses peuvent se faire en ligne de commande (on peut réussir à se connecter à un shell sur un téléphone Android, mais le plus souvent on ne peut pas y faire grand-chose). Entre autres parce que les interfaces internes d'Android (tout ce qui n'est pas utilisé par un programme final en Java) est mal documenté ou pas documenté du tout : même les outils internes du système (les choses comme pm, dumpsys, etc.) sont difficiles à utiliser entre autres faute de documentation. J'ai commencé il y a un certain temps à écrire une page où je rassemble les différentes choses que je réussis à glaner par ci par là, mais ça reste extrêmement fragmentaire. Un exemple emblématique pourrait être le format APK qui sert à distribuer les applications Android : il est extrêmement difficile d'extraire un APK, de le modifier, et de le remettre en place (par exemple pour lui retirer de force une permission qu'il aurait demandée), et le fait que les APK soient signés n'est que le début des difficultés !

Un exemple concret. Pour ne pas perdre mes données en passant de mon Nexus 4 à mon nouveau Nexus 5, je me suis dit que j'allais recopier la partition de données utilisateur (/data) de l'un vers l'autre (après avoir installé exactement la même version de CyanogenMod sur les deux, bien sûr, pour minimiser les emmerdes, et quitte à effacer quelques données particulières au téléphone, comme la clé android_id de la table secure dans la base de données /data/data/com.android.providers.settings/databases/settings.db). Au final, ça a marché. Mais non sans mal. Par exemple, parce que le format .img des images acceptées par la commande fastboot du bootloader Android de Google, elle est certes documentée, mais dans un header obscur qu'il faut aller chercher soi-même au milieu du fatras des sources d'Android. Et il n'y a bien sûr aucun outil standard pour convertir agréablement vers ce format. Après ça, je n'avais encore, bien sûr, aucune idée de ce qu'il faut et ne faut pas recopier dans /data d'un téléphone vers l'autre (ce qui fait partie, disons, de ma personnalisation du téléphone et ce qui fait partie de la configuration du matériel précis). La réponse de Google à ce problème est quelque chose comme : confiez-nous vos données (par exemple, tous vos contacts), nous vous permettrons de les sychroniser sur tous vos téléphones — seulement, moi, je n'ai pas envie de confier ces données à Google (par exemple parce que je ne suis pas certain que tous mes amis seraient d'accord pour que leur adresse soit communiquée par moi à Google). Mais je digresse.

Il existe bien des bidouilleurs Android. Un de leurs points de rassemblement est le forum en ligne XDA-Developers (par exemple, ce document est encore ce que j'ai trouvé de mieux comme documentation sur comment compiler Android). Mais, outre que ce forum est merdique pour des simples raisons de forme (outre l'abus de Comic Sans, il est surtout impossible d'y retrouver quoi que ce soit), cette sous-communauté souffre de beaucoup des mêmes défauts que la communauté Android en général : si vous exposez un problème, on va vous dire d'installer telle ou telle application dont on ne vous montrera pas les sources ; et des versions complètes d'Android s'y échangent par des liens douteux vers des sites d'hébergement de binaires louches, sans qu'on sache si les sources sont disponibles quelque part. Et je pense que c'est un problème assez profond, ou au moins le symptôme d'un problème assez profond, que les développeurs Android chez Google ne parlent essentiellement pas à cette communauté-là.

Tout ceci me décourage beaucoup. J'aimerais passer mes téléphones à autre chose qu'Android, mais il n'y a rien d'autre. Ce n'est même pas la peine de parler de Windows mobile ou d'iOS, ce dernier est auss ouvert que la Corée du Nord, alors évidemment, Android, en comparaison, paraît vraiment paradisiaque. J'aimerais énormément que Firefox OS ait du succès, parce que Mozilla m'a l'air d'être un agent très bénéfique en direction de l'ouverture du Web et il pourrait jouer un rôle semblable sur le marché des mobiles (et par ailleurs j'aime bien l'idée d'unifier les applications mobile et les pages Web, surtout quand la plupart des applications mobiles sont, de fait des versions merdiques de sites Web), mais il faut dire que trouver un mobile sous Firefox OS, ce n'est pas évident (je me suis acheté un Geeksphone Revolution, mais c'est une merde pour plein de raisons que je n'ai pas le temps d'expliquer ici, et en tout cas il n'est pas du tout ouvert) ; les téléphones développeur Firefox OS ont l'air tous épuisés. Quant à Tizen, il n'a pas l'air promis à un grand succès, et pour commencer le SDK est propriétaire (et Mer et Sailfish ont l'air encore plus confidentiels). Peut-être qu'Ubuntu Touch apportera une embellie, mais je n'y crois pas des masses non plus. En attendant, je suis à peu près coincé sous Android.

(lundi)

Caractères arabes désordonnés

[Affiche d'instructions]Pendant le week-end, des panonceaux sont apparus un peu partout dans l'école où je travaille (cf. photo ci-contre, cliquez pour agrandir) avec des instructions de sécurité, en français, anglais, espagnol, chinois, russe et arabe (c'est-à-dire l'ensemble des langues officielles de l'ONU, qui sont un ensemble assez raisonnable de langues à choisir si on veut être largement compris dans le monde : j'approuve donc ce choix, même si je ne suis pas totalement convaincu de son utilité réelle à cet endroit précis, mézenfin).

Je ne vais pas chercher à pointer du doigt les fautes de traduction. Mais regardons un peu les caractères arabes utilisés sur cette affiche. Si j'essaie de reproduire l'effet en HTML, ce sera quelque chose comme ceci :

‭‌ت‌ع‌ل‌ي‌م‌ا‌ت ‌ا‌ل‌س‌ل‌ا‌م‌ة‌‬

(sur un navigateur avec les bonnes polices et bien respectueux des standards, ce qui précède devrait reproduire les caractères arabes en blanc sur bleu juste après Правила Безопансости, qui devrait d'ailleurs être Правила Безопасности). En fait, ce qu'on voulait écrire est plutôt ça :

تعليمات السلامة

Vous ne voyez pas la ressemblance ? Le problème est qu'on a écrit les bonnes lettres arabes, mais (1) de gauche à droite, alors que l'arabe s'écrit de droite à gauche, et (2) sans les lier entre elles, alors que l'arabe a une écriture cursive où les caractères se connectent les uns aux autres (et changent de forme en fonction de cette connexion). Même sans connaître l'alphabet, en comparant les deux versions ci-dessus (du moins, si votre navigateur les a affichées correctement), sachant que les points marquant certaines lettres ne changent pas quand on connecte la lettre à d'autres, vous devriez voir la correspondance.

C'est un bug que j'ai vu assez souvent, quoique jamais encore sur un panneau officiel. J'avais déjà donné un exemple dans une entrée passée (mais là je ne suis même pas sûr que c'était des mots arabes et pas juste des lettres tapées au hasard). J'avais aussi vu passer cette photo prise à l'US Open autour de 2013 (les caractères arabes sont en bas à droite : c'est censé être quelque chose comme القادمين بنر حب, dont je ne suis d'ailleurs pas convaincu que ça veuille dire grand-chose, mais en tout cas c'est mal écrit et ça ressemble à ‌ا‌ل‌ق‌ا‌د‌م‌ي‌ن ‌ب‌ن‌ر ‌ح‌ب‌ — pour le coup, au moins, c'est dans le bon sens). Et je me souviens aussi avoir vu un acteur porno gay avec un tatouage tout aussi mal écrit aux alentours de son nombril, un de mes lecteurs va certainement pouvoir me dire qui c'était exactement.

Mise à jour : L'information a été remontée, et les panneaux dans mon école vont être corrigés ou refaits.

Je suppose que c'est ce qui se produit quand quelqu'un fait du copier-coller de caractères Unicode arabes dans un logiciel qui ne gère pas du tout les écritures de droite à gauche et/ou les complexités typographiques des écritures présentant des ligatures. (Par exemple, dans un terminal texte sous Unix, l'arabe a effectivement tendance à ressembler à ce genre de monstruosités.) Je suppose que la personne qui copie-colle n'a aucune connaissance de l'écriture arabe et reçoit les caractères à copier-coller de quelqu'un qui les a écrits correctement, et il fait confiance, à tort, au logiciel pour ne pas massacrer les choses lors du copier-coller. Maintenant, c'est quand même triste, à la fois que ce genre d'erreurs se produisent (i.e., qu'il existe des logiciels de mise en page incapables de gérer la bidirectionalité, et qui n'affichent pas, au minimum, un énorme avertissement si on essaie de taper de l'arabe), et qu'elles ne soient pas détectées, i.e., qu'il y a des gens à ce point ignorants de ce qui est quand même une langue relativement fréquemment parlée en France, pour ne même pas savoir à quoi son écriture ressemble (et spécifiquement, que les caractères sont liés les uns aux autres). Surtout que là, des gens parlant arabe et qui vont passer devant le panneau, il y en a (et ce n'aurait pas été difficile d'en trouver pour relire l'affiche avant de l'envoyer à l'impression !). Ou pour remarquer que c'est suspect que les caractères s'insèrent de la gauche vers la droite et ne présentent aucun signe de directionalité droite-vers-gauche. (OK, on peut s'imaginer que l'informatique a décidé de gérer l'arabe en stockant les textes à l'envers pour faire semblant qu'il va de gauche à droite, mais on doit quand même vite se rendre compte qu'il y a plein de problèmes avec ça.)

C'est le genre de choses qui me fait trouver qu'il devrait y avoir des cours de culture générale à l'école, où on apprendrait entre autres des généralités sur les langues du monde, et au minimum à savoir reconnaître les grands systèmes d'écriture et un peu à quoi ils ressemblent. Je ne parle pas forcément de savoir distinguer du tamoul et du malayalam, mais au moins d'avoir des grandes idées sur les principes de différents systèmes d'écritures. Pour un fou d'Unicode comme moi, ce sont des connaissances aussi basiques que de savoir que la première guerre mondiale a duré de 1914 à 1918.

(mercredi)

Quelques pensées à deux zorkmids sur l'homosexualité, la masculinité et la tolérance

[Ce qui suit est plus un rant partant dans tous les sens — et par ailleurs écrit sur un bon nombre de jours, ce qui explique le manque de cohérence — qu'une réflexion construite. À la limite, on peut lire dans n'importe quel ordre les paragraphes ci-dessous, ce sont juste des idées que je lance un peu au hasard parce que je veux les dumper quelque part, et tant pis s'il y a beaucoup de platitudes et d'enfonçages de portes ouvertes-ou-qui-devraient-l'être.]

Comme il n'aura pas échappé au lecteur qui serait tombé sur une des entrées de ce blog (soit environ 90% d'entre elles) où je trouve moyen de le rappeler, je suis homo. Si je le signale souvent, je dois signaler encore plus souvent que je suis un garçon, parce que la grammaire française l'impose dans presque chaque adjectif ou chaque participe passé qui se rapporte à moi. (Par exemple à chaque fois que j'écris je suis allé, ce qui est passablement fréquent. Il m'est arrivé de vouloir écrire des textes qui ne révèlent pas le genre du narrateur, et généralement j'ai préféré l'anglais pour ça, qui est un peu moins lourdement insistant à ce sujet. Quand on y pense, c'est quand même une connerie linguistique invraisemblable que la grammaire dépende du genre des individus : autant que ce le serait de varier des éléments du discours selon la couleur des cheveux ou de la peau.)

Je m'attarde un peu sur cette affirmation que la grammaire me force à répéter régulièrement : je suis un garçon. En fait, ce qui est important n'est pas un énoncé sur le caryotype XY de mes cellules : le genre qui importe vraiment n'est pas le sexe biologique, c'est la construction sociale qui pour la plupart des individus (cissexuels, par opposition à transsexuels) le reflète. Et je pense que c'est vraiment ce qui importe pour l'attirance que je peux ressentir pour les garçons : je m'imagine beaucoup plus facilement ressentir du désir pour un garçon transsexuel (=FtM) que pour une fille transsexuelle (=MtF), de même que je ressens plus facilement de l'empathie pour un garçon transsexuel que pour une fille transsexuelle.

Maintenant, si le genre est une construction sociale reflétant approximativement un phénomène biologique, on est embarrassé pour se demander ce qu'il veut dire au juste. Surtout quand, comme c'est mon cas, on croit fondamentalement à l'égalité entre hommes et femmes (au sens, par exemple, où c'est de la connerie en barres de prétendre que les hommes, resp. les femmes, seraient plus « fait(e)s » pour certains métiers, plus doué(e)s pour certaines tâches, plus compétent(e)s dans certains domaines). On se retrouve rapidement à dire n'importe quoi : que le masculin et le féminin n'existent pas, ou que tout le monde est les deux à la fois (si tout le monde est quelque chose, ça s'appelle humain, pas masculin ou féminin). Ou alors à tomber dans des platitudes ou des définitions circulaires (la masculinité est l'ensemble des traits communs aux individus de genre masculin, et le genre masculin est celui qui relève de la masculinité).

Mais si je ne sais pas définir quelque chose, je cherche un critère opérationnel pour le reconnaître en pratique, qui nous apprenne plus que les accords grammaticaux que la personne fait sur elle-même en français. Voici ce qui pourrait être une tentative naïve, complètement débile en vérité, mais qui doit fonctionner assez bien en pratique (étant entendu qu'on se concentre sur une civilisation donnée dans l'espace et le temps). Vous avez été salement amoché suite à un accident — en fait, à la façon de Robocop, il ne reste quasiment que votre cerveau — mais ne vous inquiétez pas, grâce à une technique médicale révolutionnaire, on va pouvoir vous reconstruire un nouveau corps : il se trouve qu'on a deux modèles sous la main, l'un qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Channing Tatum, l'autre à Mila Kunis : lequel préférez-vous ? Il y aura évidemment des gens pour faire les malins (il y en a toujours — encore qu'il y en aurait sans doute beaucoup moins si la question se posait vraiment plutôt qu'être une Gedankenexperiment), mais globalement je pense que cette question révèle quelque chose : il s'agit avant tout de l'apparence que nous voulons avoir, de la manière dont nous nous percevons et voulons être perçus — notre apparence idéale, disons, et le canon plastique duquel elle est la plus proche. Il y a certainement d'autres choses dans le genre social que l'apparence, mais on aurait bien tort de penser qu'il s'agit de quelque chose de trivial : si un transsexuel cherche par exemple à cacher ses seins, ce n'est pas futile ou frivole, cette question d'apparence fait partie de la notion de genre social. Inversement, je ne crois pas du tout à l'idée qu'il existe des caractères (des traits de personnalité) spécifiquement masculins ou féminins.

Corollaire 1 : comme l'apparence s'étend du corps nu aux vêtements, notre tenue vestimentaire fait partie de ce qu'on pourrait appeler le « genre étendu » (qui a un peu plus d'options que le binaire masculin/féminin). Pour cette raison, je trouve extrêmement importante la liberté de s'habiller comme on veut. (Ce qui n'entre pas en contradiction avec des critiques qu'on peut formuler contre la société, les prescripteurs de mode, les vendeurs de vêtement, etc., pour tout ce qui n'est pas une décision personnelle de s'habiller comme ceci ou cela.) Notamment, tout dress code qui ne serait pas strictement nécessaire à un emploi (pour des raisons de sécurité, par exemple) est à mes yeux à peu près aussi inacceptable que si on demandait aux hommes de cet emploi de se déguiser en femmes ou vice versa. Penser aussi aux tatouages ou autres modifications corporelles (mon poussinet a eu plus de difficulté à révéler à sa famille un tatouage couvrant une partie importante de son corps qu'à annoncer qu'il préférait les garçons — mais je reviens ci-dessous sur la tolérance).

Corollaire 2 : les organes sexuels primaires n'étant pas apparents (dans notre société où il est bien vu de porter des vêtements, cf. le corollaire 1), ils ne sont pas ce qu'il y a de plus important pour définir le genre. (Exemple explicite : ce monsieur [attention, ce lien est possiblement NSFW, selon vos réglages de recherche Google images], qui se trouve avoir un vagin — on le sait parce qu'il est acteur porno —, non seulement s'identifie à un homme mais sera clairement catégorisé comme tel par n'importe qui qui voit sa photo.)

Remarque : écartés les gens qui font juste les malins, il y aura certainement des gens pour qui le choix entre avoir le corps de Channing Tatum ou de Mila Kunis ne serait pas évident, pour plein de raisons. Par exemple parce que, indépendamment de leur identification de genre, ils ne s'identifient pas à un acteur (resp. une actrice) américain(e) blanc(he) et trentenaire. Peut-être qu'ils auraient préféré un choix entre Will Smith et Halle Berry. Ou entre Sean Connery et Helen Miren. (Je vous laisse imaginer plein d'autres variations sur ce thème. On pourrait évidemment laisser le choix entre bien plus que deux options, mais plus le choix laissé est large, plus l'interprétation de la réponse est sujette à caution : si on présuppose que tout un tas de modèles définissent le masculin, resp. féminin, on met la réponse dans la question.) Et il aura bien sûr aussi des gens qui auraient vraiment du mal à décider, soit parce qu'ils préféreraient s'incarner dans un corps ni trop masculin ni trop féminin, soit parce que les deux leur plaisent également : loin de moi l'idée de suggérer que le genre est forcément binaire, et d'ailleurs je vais revenir dessus. (Néanmoins, pour la plupart des gens, il l'est, et c'est un fait qu'on ne peut pas ignorer.) Et puis, il y a sans doute des gens dont l'apparence idéale est celle d'un elfe androgyne, un lion, un chêne, une sphère irisée, ou que sais-je encore : à part regarder si le lion a une crinière, ça ne nous apprendra pas grand-chose sur leur genre, à part que masculin et féminin n'est pas le fin mot de l'histoire.

Maintenant, si j'imagine de définir (au moins opérationnellement !) le genre à travers la question à quoi voudrais-je ressembler ?, c'est aussi pour amener la remarque suivant, qui me ramène à l'homosexualité. Personnellement, je ne fais aucune différence entre le fait de vouloir ressembler physiquement à X et le fait d'être physiquement attiré par X. Si je trouve qu'un corps me fait envie, c'est à la fois l'envie de l'avoir comme mon corps et l'envie de l'avoir dans mon lit : ce n'est pas seulement que ces désirs vont toujours ensemble, je n'arrive même pas à imaginer la différence. (Attention, je ne dis pas que je suis attiré par les garçons qui me ressemblent : je suis attiré par ceux à qui je voudrais ressembler. Il se trouve que j'ai des goûts franchement éclectiques.)

J'écris personnellement ci-dessus, parce qu'il semble (de quelques discussions statistiquement pas du tout significatives que j'ai eues sur la question) que même chez les homos cette identification totale entre, pour faire court, désirer avoir et désirer être, n'est pas si fréquente. En un certain sens, c'est dommage, parce que ça aurait fait une définition intéressante de l'homosexualité (les hétéros, et aussi les bisexuels à moins qu'ils soient aussi bigenre, doivent bien savoir ce que ça fait d'éprouver de l'attirance pour un corps qu'ils n'ont pas envie d'être). Que mes lecteurs, surtout homos, n'hésitent pas à me faire part en commentaire de leur perception en la matière.

[Barbare armé d'une hache]

Image : (Babarbian Warrior J-11 par Marcus J. Ranum,
DeviantArt, CC BY 3.0)

Pour continuer dans mon histoire personnelle, donc, quand j'étais un jeune ado et que j'ai commencé à regarder avec fascination certaines photos d'hommes (acteurs, chanteurs, sportifs, militaires en treillis…) que je trouvais dans les magazines auxquels j'étais abonné (c'était avant le Web !), j'ai commencé par analyser ça comme une admiration physique et un désir de leur ressembler — ce qui était vrai — et il m'a fallu prendre conscience que c'était aussi, et en même temps du désir tout court. Ceci pourra expliquer, par exemple, mon commentaire récent sur l'ado geek homo encore mal assumé qui rêve de pouvoir s'incarner en barbare musclé armé d'une grosse épée (ou autre arme totalement masculine). Ou pourquoi je fais de la muscu.

Je vais éviter de raconter une fois de plus, même si le radotage fait partie du savoir-blogguer, que j'ai aussi eu du mal à m'identifier comme homo parce que la société me renvoyait (surtout à l'époque) cette idée de l'homosexuel masculin comme forcément efféminé, ce que je ne me sentais pas du tout (puisque je rêvais de ressembler, justement, à ces icônes de masculinité devant lesquelles je me branlais) : pour ceux qui ont réussi à échapper à mes N répétitions de cette histoire, vous pouvez par exemple lire ici ce que j'en écrivais il y a quatre-cinq ans. Mais il est sans doute pertinent de la reconsidérer à la lumière de ce que je raconte ici.

On peut avancer deux théories simplistes évidentes (le mot théorie est trop grandiose — disons deux schémas caricaturaux) sur le « mécanisme » de l'homosexualité : (A) celle qui apparemment vient à l'esprit de l'hétéro qui découvre qu'il existe des hommes qui aiment les hommes (et qui plus tard découvrira qu'il existe aussi des femmes qui aiment les femmes, et des gens qui aiment les gens, et encore plein d'autres subtilités, mais n'anticipons pas), c'est que puisque ce sont normalement les femmes qui aiment les hommes, ces hommes-là doivent être un peu comme des femmes ; et (B) celle qui généraliserait mon expérience personnelle évoquée plus haut, à savoir la confusion totale entre désir(-d'avoir) et désir-d'être. Celui qui croit à l'explication (A) va certainement conclure que les homosexuels masculins sont plutôt efféminés, celui qui croit à la (B) va croire plutôt le contraire. (Voyez aussi ce qu'en dit l'humoriste australien et métalleux Steve Hughes.) Évidemment, ces deux théories sont idiotes, mais le fait est qu'il y a des gens qui raisonnent comme ceci ou comme cela, parce que les schémas faciles sont aussi tentants.

Maintenant, une idée que les gens ont énormément de mal à comprendre, c'est que ce que les (autres !) gens sont libre de vivre leur vie privée comme ils l'entendent. Ceci vaut aussi pour les homos eux-mêmes qui ne sont pas forcément les derniers à être homophobes (sans même parler de bi-phobie, transphobie, etc.) : je ne sais pas combien de fois j'ai entendu un mec homo se moquer d'un autre mec homo parce qu'il [le deuxième] était une grande folle ou quelque qualificatif équivalent servant à tourner en dérision son apparence efféminée. Voilà qui est bien triste : on a le droit de ne pas être attirés par les garçons efféminés (personnellement, ce n'est pas mon truc : comme je l'ai expliqué, je suis attiré par ce à quoi je veux ressembler), mais les moqueries sont lamentables, et d'autant plus qu'on est soi-même membre d'une (voire, la même !) minorité sexuelle. Maintenant, l'ironie, c'est que ce courant de « follophobie » dans le milieu homo a pu engendrer une contre-réaction qui tombe dans exactement le même travers, consistant à se moquer des garçons homos qui ne sont pas du tout efféminés comme n'assumant pas leur homosexualité ou singeant les hétéros, ce qui est également crétin. • Et une forme de contre-contre-réaction a été la création (sur Reddit, puis ça s'est exporté, même si je ne crois pas qu'un équivalent français ait encore été trouvé) du terme gaybro, expliqué ici en bref (même si certaines de ces définitions sentent un peu mauvais) et par exemple ici ou ou encore en plus de détails. On voit que la polémique(?) n'est pas de sitôt éteinte, ce qui est d'autant plus ridicule qu'elle ne pourrait pas exister si tout le monde acceptait ce postulat de bon sens que tout le monde est libre d'être, ou de chercher à être, aussi masculin ou féminin qu'il veut, indépendamment de son orientation sexuelle, et sans mériter de devenir objet de dérision. (Ça devrait vraiment être une porte ouverte. Hélas, il semblerait que ça ne le soit pas.)

Bien sûr, être homo n'immunise pas contre la connerie. Pour ceux qui auraient le moindre doute à ce sujet, je vous présente l'interview d'un membre d'un groupe de skinheads russes gays néonazis (le logo du groupe est carrément gratiné). Mais je souligne bien que parmi ces qualificatifs, celui qui fait de lui une ordure, c'est néonazi (outre le fait que, à la lecture de l'interview, il apparaît aussi clairement entre autres comme misogyne) ; parce que, en soi, les skinheads, il en existe d'extrême-droite, bien sûr, mais aussi d'extrême-gauche, d'autres apolitiques (et qui prétendent, peut-être avec raison, être les seuls vrais et authentiques ; remarquez, même s'ils n'ont pas une idéologie politique nauséabonde, ils ne sont pas forcément très fréquentables pour autant, voyez certains supporters de foot) ; et il en existe aussi quantité qui sont homos, pouvant intersecter l'une des catégories précédentes. (La couleur des lacets des rangers est réputée permettre de différencier ces catégories, mais je soupçonne que c'est surtout un mythe.) L'existence de cette dernière catégorie de skinheads, qui est d'ailleurs peut-être majoritaire dans certains pays, met mal à l'aise les autres catégories, les homos qui ne sont pas des skinheads, et sans doute beaucoup d'autres gens, et sans doute pas uniquement à cause de pratiques sexuelles en comparaison auxquelles Fifty Shades of Grey apparaît clairement comme la version familiale édulcorée du sadomasochisme ou du fétichisme (bon, je n'en sais rien, je n'ai pas lu/vu le livre/film, mais je soupçonne fortement que c'est très propre et gentillet ; j'ai néanmoins vu la critique par The Onion, qui comme d'habitude est hilarante).

Bon, je me suis un peu perdu dans les digressions et je ne sais plus bien où je voulais en venir en racontant ça, mais parmi les portes ouvertes que j'avais prévu d'abattre avec ma grosse hache bénie +2 de barbare musclé, il y avait certainement que la liberté de vivre sa vie privée comme ils l'entendent s'applique aussi, et en fait surtout à ceux dont la vie privée en question rentre dans ce qu'on peut appeler le ick factor. Concrètement, donc, ceux qui s'accordent des points de vertu parce qu'ils ont très bien réagi en apprenant que leur fils / frère / meilleur ami / quilibet était homo, ou parce qu'ils le sont eux-mêmes, devraient se demander s'ils réagiraient aussi bien s'ils apprenaient quelque chose d'un peu moins conventionnel : d'une certaine manière, de même que le vrai courage ne se démontre qu'en dépassant sa peur instinctive (et pas si on n'en ressent jamais), la vraie tolérance se démontre en dépassant sa répugnance instinctive. (Donc, si vous faites partie de la majorité des gens qui ne trouvent pas spécialement bandant, disons pour reprendre l'exemple de ci-dessus, de vous habiller en skinhead et de vous faire mettre un bras dans le cul jusqu'à l'épaule en étant attaché à un harnais, la question intéressante est comment vous prendriez le fait d'apprendre que c'est le cas de votre petit frère. Ou de votre petite sœur.)

Je finis par une remarque sur l'éclectisme de mes goûts. Comme je le disais, il y a énormément de types d'hommes que je trouve attirants — qu'il s'agisse du look vestimentaire, de la morphologie, du type ethnique… je ne peux absolument pas décrire mon homme idéal parce que, même s'il y a des combinaisons qui ne me plaisent clairement pas, celles que je trouve séduisantes ont assez peu de points communs, je ne peux vraiment pas dire que mon truc c'est les grands blonds aux cheveux longs et au look métalleux, ou les sportifs musclés petits et concentrés, ou quoi que ce soit de précis. (Du coup, les sites de rencontre homo avec recherches physiques multi-critères me sont passablement inutiles.) Si je devais donner des exemples de célébrités que je trouve sexy, il y aurait clairement un biais, mais ce biais n'est pas autant le mien qu'il l'est de la société dans laquelle je vis (par exemple, non seulement les acteurs hollywoodiens sont désespérément blancs mais en plus il y a un biais dans les rôles qu'on confie à ceux qui ne le sont pas et du coup dans le physique qu'on recherche : Morgan Freeman est ainsi cantonné à des rôles du genre vieux sage ou Dieu, ce qui est peut-être flatteur mais pas spécialement sexy). Maintenant, comme je disais plus haut que je ne fais pas la différence entre les hommes qui m'attirent et ceux à qui je voudrais ressembler, on en déduit que, contrairement à mon genre pour lequel j'ai une idée mentale claire et fixe, je n'en ai pas pour ce qui est, disons, de la couleur de ma peau. (Variante : dans mes rêves, j'ai clairement conscience d'être un homme — même si je ne saurais pas dire exactement comment cette conscience se manifeste — mais je n'ai pas spécialement conscience d'être grand ou petit, blanc ou noir, etc.) Est-ce que ceci explique pourquoi tout le monde considère que j'ai des « goûts de chiottes » ? je ne sais pas.

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