David Madore's WebLog

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(mardi)

Titus n'aimait pas Bérénice (et une digression sur Bérénice)

Titus n'aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai (prix Médicis 2015) :

Ce livre m'a assez plu, mais n'était pas ce que je pensais.

La pièce de Racine, Bérénice, est une de mes œuvres littéraires préférées[#], dont j'admire à la fois la pureté de la langue, le dénuement de l'action et la force des sentiments.

Je pensais que Titus n'aimait pas Bérénice serait une sorte de fantaisie autour de cette pièce : une réadaptation moderne, une enquête autour d'elle, une analyse, une mise en abyme, quelque chose comme ça. En fait, ce n'est rien de tout ça : c'est essentiellement une biographie de Racine. Certes, cette biographie est romancée (combien, je ne sais pas : je ne suis pas historien) et l'auteure tente d'expliquer ou d'imaginer l'état d'esprit de Racine quand il écrit ses différentes pièces (dont Bérénice, donc, mais pas plus que les autres) ; finalement, je ne peux pas dire que j'aie appris grand-chose sur la pièce ou sur son sens, alors que j'en ai appris sur Racine.

La biographie de Racine est bien insérée dans une histoire-cadre en rapport avec la pièce : dans cette histoire (contemporaine), un dénommé Titus rompt avec sa maîtresse dénommée Bérénice pour rester auprès de sa femme dénommée Roma. C'est ce qui censément pousse la Bérénice en question à se renseigner sur la vie de Racine. Mais cette histoire-cadre est très mince en nombre de pages, je ne la trouve pas terriblement intéressante, sa morale, si elle en a une, est confuse ; et honnêtement, elle ne sert pas à grand-chose, car le lien qu'elle établit avec la partie biographique est ténu et artificiel. Si le but était de faire comprendre au lecteur quelque chose sur Bérénice ou sur les séparations amoureuses ou les peines de cœur, il aurait fallu s'arranger pour que cette leçon, et le lien avec la vie de Racine, soient présentés de façon moins cryptique. Là on a juste l'impression que deux histoires différentes — la véritable histoire, et un prétexte pour la dérouler — se sont mélangées, impression d'autant plus agaçante qu'il n'y a quasiment aucun élément les reliant, et aucune convention typographique les séparant (beaucoup d'auteurs, dans un cas semblable, changent de police de caractères ou font quelque chose du genre : c'est vraiment idiot de s'en être privé, cela ne fait qu'embrouiller le lecteur).

Mais prise isolément, la biographie est intéressante et bien écrite. Le personnage de Racine est rendu vraiment vivant et attachant. On est sensible à la manière dont il est tiraillé par des forces contradictoires — essentiellement la fascination pour le roi Louis XIV et l'influence de ses maîtres et de sa tante à Port-Royal — entre sa fascination pour ses héroïnes et pour les actrices qui les jouent et la condamnation du théâtre impie par les jansénistes. Peut-être que j'ai ressenti cela d'autant plus fortement que j'ai plusieurs fois fait la promenade de Chevreuse aux ruines de Port-Royal-des-Champs (a.k.a., « chemin de Racine », voir aussi ici)[#3]. Mais indépendamment de ça, je pense que cette biographie — peut-être partiellement romancée, je répète que je n'en sais rien — est plus captivante, et nous fait mieux comprendre la personnalité de l'écrivain, qu'un traité plus académique et plus long sur la vie de Racine.

Bref, je recommande ce petit livre où on ne s'ennuie pas, mais je recommande d'ignorer les intrusions de l'histoire-cadre.

*

[#] Digression (relativement à propos quand même) : Une de mes œuvres préférées, mais j'ai toujours regretté que le triangle amoureux Titus-Bérénice-Antiochus ne soit pas fermé de la façon qui en fasse vraiment un triangle, c'est-à-dire : que la raison pour laquelle Titus se sépare de Bérénice serait qu'il se rende compte qu'il aime en secret Antiochus (lequel aime Bérénice, laquelle aime Titus). • Je l'ai déjà dit mais je le répète[#2] : saloperie que l'homophobie qui nous a privé de toutes sortes de possibilités intéressantes dans la culture classique ! Saloperie d'homophobie tellement profondément ancrée dans les esprits qu'on pouvait montrer sur scène toutes sortes de crimes et de vices, mais deux hommes, ou deux femmes, qui s'aiment ouvertement, non. Et maintenant, le XVIIe siècle est passé, plus personne ne sait écrire le français comme Racine, et même si quelqu'un savait, ça ne se vendrait pas, et même si ça se vendait, ça mettrait encore des siècles à devenir un « classique » et à imprégner notre culture. • J'avais moi-même commencé à essayer de débuter d'entreprendre d'écrire une pièce de ce genre, mais il faut reconnaître que respecter toutes les règles du théâtre classique, des « trois unités » aux contraintes prosodiques de l'alexandrin et de l'alternance des rimes, c'est un exercice vraiment difficile pour lequel je n'ai qu'un talent très limité et certainement pas le temps pour mener la tâche à bien. • De façon amusante, d'ailleurs, dans l'excellente adaptation de la pièce (je parle du Bérénice de Racine) faite pour la télévision par Jean-Claude Carrière et Jean-Daniel Verhaeghe, avec Carole Bouquet dans le rôle éponyme, Gérard Depardieu en Titus et Jacques Weber en Antiochus, les artistes se sont amusés à écrire, jouer et tourner, une scène « bonus », une fin alternative, qui part à peu près exactement du postulat que j'ai décrit ci-dessus (Titus était pédé — ça fait un demi-alexandrin) : elle n'a été diffusée, je crois, qu'une seule fois, sur Arte (dans le cadre de l'émission Metropolis), quatre jours après la pièce elle-même, le 16 septembre 2000. Si quelqu'un arrive à retrouver une vidéo, ou le texte utilisé, ça m'intéresse…

[#2] D'ailleurs, je pensais que toute la digression qui précède était un radotage de ma part et que j'avais déjà raconté tout ça, mais je n'en trouve plus aucune trace. Comme quoi, parfois, il vaut mieux prendre le risque de radoter que de se taire en se disant je l'ai déjà écrit quelque part.

[L'âne et une chèvre de Port-Royal-des-Champs][#3] La dernière fois que j'ai fait cette promenade (fin octobre 2016), il y avait un âne et deux chèvres, tous les trois très amicaux, sur le terrain de l'abbaye, et mon poussinet a fait copain-copain avec eux (preuve ci-contre, cliquez pour agrandir). Ils vendaient aussi du miel des ruches de Port-Royal. Tout ça va très bien avec les vers de Racine niaisement bucoliques qui sont reproduits tout du long du chemin.

(mardi)

Kalpa impérial

J'ai rarement trouvé un livre dont je me dise autant qu'il avait été écrit pour moi que Kalpa impérial d'Angélica Gorodischer. J'avais parlé ici de ma fascination pour les empires et les empereurs dans la science-fiction, et j'avais illustré ça ici de façon plus ou moins auto-caricaturale (voir aussi ici, ici, ici, ici et plein d'autres du genre) : Kalpa impérial est l'histoire de l'Empire le plus vaste qui ait jamais existé et de certains ses monarques. On ne sait pas très bien si on doit classer ça comme de la science-fiction, de la fantasy ou autre chose : il n'y a pas de magie (ou en tout cas, ce n'est pas clair), pas de technologie avancée ni de voyage dans l'espace, les éléments des histoires sont plutôt intemporels et se déroulent à un endroit non spécifié[#], cela ressemble plutôt au style des fables, ce qui est aussi quelque chose qui peut me plaire (et que, là aussi, j'essaie moi-même parfois de reproduire : voir ici, ici, ici, ici ou encore dans ce conte de fées ou cet autre conte). C'est un recueil de nouvelles (un genre que j'affectionne), avec tout au plus une référence de l'une à l'autre par un nom répété, lien suffisamment ténu pour qu'on ne sache même pas dans quel ordre ces histoires se déroulent. Histoires qui d'ailleurs semblent être de simples fragments épars de chroniques beaucoup plus vastes, et dont la fin est souvent une invitation au lecteur à deviner le sens de ce qu'il vient de lire. On ne peut pas ne pas comparer avec les Villes invisibles d'Italo Calvino, un livre que j'admire beaucoup (j'ai tenté de produire ma propre « ville invisible » ici, et j'ai cité mon passage préféré du livre ici) ; précisons cependant que les nouvelles de Gorodischer sont plus des récrits que celles de Calvino (disons qu'elle raconte alors que Calvino décrit). Mais un autre de mes écrivains préférés auxquels elle me fait aussi penser, c'est son compatriote Jorge Luis Borges : la ressemblance, là, n'est pas tellement dans ce qui est raconté mais plutôt dans le mode narratif… je n'arrive pas à mettre le doigt dessus exactement, mais il y a quelque chose à la fois dans le style et dans la façon de tourner les nouvelles un peu comme des énigmes, qui me rappelle Borges.

Tout ceci étant dit, il n'est pas surprenant que j'aie énormément aimé. (Comment se fait-il, d'ailleurs, avec le nombre de copains que j'ai qui lisent volume sur volume de SF, que personne ne m'ait jamais recommandé Kalpa impérial ? Je suis tombé dessus vraiment par hasard, en errant dans la librairie de la rue des Écoles qui est à peu près en face de la Sorbonne, Compagnie.) Maintenant, je ne sais pas vraiment dans quelle mesure je dois le recommander à d'autres : le fait que ce livre soit à ce point « écrit pour moi » me rend plus ou moins incapable de le juger objectivement (enfin, objectivement ne veut rien dire, mais disons, d'une manière qui se prête à des recommandations utiles) ; c'est aussi la raison pour laquelle j'ai fait ci-dessus pas mal de liens vers des fragments que j'ai moi-même écrits : s'ils sont de ceux qui vous plaisent, il y a des chances que vous aimiez Kalpa impérial (la réciproque n'étant, évidemment, pas vraie, mais ce sera au moins un indice). Mais simplement si vous en avez marre de la fantasy qui ressemble à ceci (généralement écrits en anglais par un américain barbu, typiquement en douze volumes avec un nom du genre Cycle de la Nuit de Glace de la Porte du Temps de l'Épée de Feu) et si vous voulez quelque chose d'un peu différent[#2], essayez ce petit recueil de nouvelles d'une femme argentine, ce sera au moins… rafraîchissant.

[#] À peu près la seule chose qu'on apprend de la géographie de ce très vaste empire est que le sud est plus sauvage et plus chaud que le nord (ce qui suggère qu'on est plutôt dans l'hémisphère nord, c'était d'autant moins évident que l'auteure est notohémisphérienne). Pour ce qui est de la chronologie, on en sait encore moins : il y a un indice ponctuel selon lequel cet empire existerait dans notre futur lointain, mais cela pourrait aussi bien être une blague.

[#2] Sauf pour ce qui est des noms, où manifestement Gorodischer s'amuse à en fabriquer d'aussi saugrenus les uns que les autres, par exemple Senoeb'Diaül.

(mardi)

It's raining men

Je ne suis pas trop du genre à regarder le sport à la télé, mais il faut dire que quand je tombe sur l'épreuve de saut à la perche aux championnats du monde d'athlétisme (plim, plam, ploum)… ben ça se laisse regarder.

Ajout : blim, bloum.

(dimanche)

La petite place qui réapparaît dans mes rêves

J'ai déjà plusieurs fois parlé sur ce blog des thèmes qui reviennent régulièrement dans mes rêves — par exemple ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici et ici — je ne pensais pas en avoir écrit autant, d'ailleurs, et je devrais peut-être créer une catégorie juste pour ça ; mais quand les gens se mettent à raconter leurs rêves, c'est en général signe qu'il vaut mieux s'enfuir, donc si vous voulez fuir, cliquez ici. Mais autant les thèmes récurrents existent sans l'ombre d'un doute, autant c'est un mystère pour moi de savoir si les éléments récurrents existent.

Pour être plus précis, ça m'arrive souvent de faire un rêve dont je pense (pendant que je suis en train de rêver) que c'est la suite d'un autre rêve, dont j'ai un souvenir relativement précis, ou simplement qu'un élément particulier est déjà apparu ; mais plus d'une fois, une fois réveillé et une fois sorti de cette phase où tout ce que j'ai pensé en rêve continue à me sembler vrai ou intéressant, j'ai eu des raisons de mettre ce souvenir en doute : l'« autre rêve » n'avait jamais existé, ou bien était inventé en même temps que le rêve qui croyait lui faire référence, ou peut-être en était une autre partie, bref, le souvenir lui-même me semblait falsifié. Ou en tout cas, je le soupçonnait de l'être ; a contrario, je n'ai jamais eu de certitude ni même de très forte présomption qu'un souvenir du genre « j'ai déjà rêvé ça » était correct (ceci étant, je n'ai de preuve ni dans un sens ni dans un autre : forcément, c'est très difficile d'avoir une preuve qu'on n'a pas rêvé quelque chose, à part peut-être en s'appuyant sur un principe de causalité, et ce n'est pas non plus très fréquent, à moins de tout noter, qu'on puisse avoir une preuve d'avoir déjà rêvé quelque chose). Bien sûr, ça m'est arrivé de refaire plusieurs fois un rêve d'une chose réelle, ou de faire plusieurs rêves qui se ressemblent, mais retrouver dans un rêve un élément extrait d'un rêve passé, je ne suis pas sûr que ça arrive vraiment, et surtout, même si ça devait arriver, le fait de m'en souvenir dans le rêve ne fait que rendre la chose plus suspecte.

Mais voici quelque chose qui est à la frontière ténue entre le thème récurrent et l'élément récurrent : il y a, dans plusieurs de mes rêves, une petite place à Paris, une place d'aménagement récent et d'architecture moderne, où j'aime bien aller me poser, une place très tranquille, presque cachée, un peu encaissée, en bas de plusieurs rues dont elle fait des sortes d'impasses ; cette place est située non loin d'un quartier d'immeubles modernes ; j'ai parfois du mal à la retrouver. Les thèmes généraux dans tout ça sont des thèmes fréquents de mes rêves (voir notamment les thèmes que je qualifie de promenade à moitié oubliée et de ville art nouveau dans cette entrée) ; et il y a des éléments assez évidents de la vie réelle : je pense par exemple à cette place réelle pas loin de chez moi (qui fait tellement « petit village » qu'on a du mal à croire qu'elle soit en plein Paris), je pense au nouveau quartier Clichy-Batignolles et à celui autour de Tolbiac (et un de ses squares), je pense au genre de parcs que j'aime visiter, peut-être même à ceux que j'aime imaginer, je pense à toutes sortes de promenades que j'ai faites dans Paris et où j'ai pu prendre plaisir à découvrir des nouveaux endroits surtout quand ils semblent un peu cachés.

Néanmoins, cette petite place à laquelle j'ai rêvé trois ou quatre fois (si j'en crois mes souvenirs qui sont peut-être faux !) ne combine pas que des thèmes oniriques généraux et des éléments de la réalité : elle a aussi des caractéristiques assez bien définies comme un mur de pierre qui la ferme sur une bonne partie de son périmètre, un tout petit jardin en son centre, et une atmosphère que j'ai du mal à décrire parce qu'on ne décrit pas facilement un rêve, mais qui est néanmoins plutôt précise dans ma tête.

Et c'est assez désolant, parce que maintenant que cette petite place existe dans ma tête, je suis tout triste qu'elle n'existe pas dans la réalité et que je ne puisse pas aller m'y asseoir pour lire un jour de beau temps.

(samedi)

Le Golem de Pierre Assouline

Je m'étais dit que je tâcherais de faire plus régulièrement des comptes-rendus des livres que je lis, et je ne tiens décidément pas mes résolutions puisque ça fait un moment que j'ai fini de lire Golem de Pierre Assouline [correction : le titre est bien Golem et non pas Le Golem, comme je l'avais écrit, merci à Marc en commentaire]. Il est vrai que je n'ai pas aimé et que les critiques négatives ne sont pas d'un grand intérêt (à moins de les rassembler sur un site comme Amazon où sont susceptibles de les lire les gens qui s'apprêtent à acheter le livre). Néanmoins, les raisons pour lesquelles je n'ai pas aimé ne sont pas totalement dénuées d'intéret, donc je peux en dire quelque chose.

Spoilons allègrement : Golem est l'histoire d'un champion d'échecs, Gustave Meyer, qui est soupçonné du meurtre de son ex-femme, et qui fuit la police. (La victime a été tuée alors qu'elle conduisait : quelqu'un a pris le contrôle de sa voiture à distance ; Meyer est soupçonné essentiellement parce qu'il est doué en informatique.) Parallèlement à ça, Meyer découvre que son ami, le neurologue Robert Klapman, qui a opéré son cerveau (pour des problèmes d'épilepsie), en a profité pour l'utiliser comme cobaye dans une technique destinée à améliorer considérablement la mémoire et le rendre encore meilleur aux échecs. Meyer voyage à travers Paris puis à travers l'Europe, est obsédé par la kabbale et le thème du golem, finit par découvrir que c'est Klapman qui a aussi tué l'ex de Meyer (parce qu'elle tenait un blog dénonçant les pratiques douteuses de grands labos pharmaceutiques et l'éthique douteuse des médecins) et le démasque, renonce à un tournoi d'échecs, et le roman se termine en queue de poisson.

J'avais acheté parce que j'aime bien l'ésotérisme en fiction, surtout quand il joue un rôle soit de contrainte oulipienne, soit de fil directeur à une enquête, soit de cadre d'une falsification (des thèmes à la Calvino, Borges, Eco et d'autres de mes auteurs préférés). J'ai pensé qu'il s'agirait de quelque chose du genre. C'est un peu le cas, mais c'est plutôt raté.

Assouline aime manifestement étaler sa culture. Pour ça, je ne peux pas lui en vouloir : j'en fais autant. Il a lu, donc, le Golem de Meyrink, la nouvelle Funes et la Mémoire de Borges et le Joueur d'échecs de Zweig ; il connaît bien Primo Levi et Paul Celan ; il a vu le film La Nuit du chasseur ; il aime beaucoup le tableau Black on Maroon de Rothko ; il s'est documenté sur les échecs et sur la culture juive ; il a beaucoup voyagé ; et tout ça, il tient à le faire savoir. OK, comme je disais, je fais le même genre de choses, et sans doute moins bien que lui. Pour ma défense, quand je sème des références savantes dans les petits textes que j'écrits, j'y pense généralement comme des sortes d'œufs de pâques qui amuseront (j'espère) le lecteur qui les repère ; il y a peut-être de ça chez Assouline, mais en fait, le plus souvent, il révèle lui-même la clé de la devinette : par exemple quand son héros échange son chapeau avec un autre dans une synagogue à Prague, on pourrait être tout content d'y reconnaître une allusion au Golem de Meyrink — dont le vrai nom est justement Gustave Meyer —, sauf que l'auteur vous vend la mèche un paragraphe plus loin. Passons.

Outre sa culture, Assouline aime étaler ses préjugés. Le livre tout entier est une sorte de plaidoyer contre le transhumanisme, ou contre les ordinateurs, on ne sait pas très bien au juste, peut-être même un pamphlet sur la supériorité des Arts et de la Culture sur les sciences et les techniques. C'est surtout un bel incendie d'hommes de paille. Quand le héros se rend à une réunion de transhumanistes, par exemple, ç'aurait pu être l'occasion d'un débat intéressant, d'un échange d'idées où l'auteur aurait pu montrer sa propre position de manière indirecte et circonstanciée : mais non, les transhumanistes en question sont tellement caricaturaux, leurs arguments tellement ridicules, leur façon de rejeter toute inquiétude tellement agressive, que cela fait penser à la vision que peut avoir un puritain américain d'une réunion d'athées complotant pour faire venir l'Antéchrist. Les échecs semblent être le prétexte pour essayer de suggérer que les humains y jouent avec art, poésie, sentiment, je ne sais quoi, tandis que les ordinateurs y jouent de façon, forcément, « mécanique ». Toutes sortes d'opinions ou de jugements sont insérés dans la narration avec un semblable manque de subtilité. Qu'il s'agisse du courage des blogueurs qui osent défier les pouvoirs établis (je suppose qu'il se voit comme tel). Ou d'une attaque au passage contre Wikipédia (on sait qu'Assouline ne l'aime pas) : il n'y a pas de mesquinerie qui ne mérite d'être saisie.

Le style n'est globalement pas mauvais. Quelques passages sont agréablement écrits ; le livre commence par la très jolie question quand fond la neige où va le blanc ? [précision : comme on me le fait remarquer en commentaire, cette question est classique — je ne le savais pas ça — même si son origine semble fort confuse ; je pense que ça ne change pas grand-chose] ; il est clair que l'auteur sait manier le français. Néanmoins, il y a des changements de rythme assez déplaisants pour le lecteur, et plusieurs fois des révélations importantes noyées dans un paragraphe de banalités, c'est un peu déstabilisant.

Mais au final, mon principal reproche contre ce livre est surtout qu'il ne va nulle part. L'intrigue policière est absolument nulle : la détective de la police (Nina Rocher) qui tâche de retrouver le héros ne fait rien d'un bout à l'autre du livre, que le suivre toujours avec un temps de retard, et son personnage ne sert finalement à rien (c'est dommage, parce qu'elle semblait pouvoir avoir une certaine profondeur) ; le héros ne fait rien que lire et discuter, mais on ne le voit pas vraiment évoluer ; il traque le mythe du golem partout (jusqu'à se faire tatouer les lettres אמת‏‎ sur le bras — comme le golem de l'histoire), et se plaint lui-même de le retrouver partout ; ni le héros, ni son ami qui s'avère être en fait son ennemi, ni quiconque dans le livre (à part la policière), n'ont la moindre personnalité : les raisons du crime sont complètement futiles (c'est moi qui ai supprimé Marie, elle n'aurait pas dû se mêler de nos affaires […], et puis quoi, elle ne voulait pas comprendre que l'avenir de l'humanité est en jeu, qu'on a déjà changé de système de pensée, on a tourné la page et de tels obstacles pour mineurs qu'ils soient doivent être éliminés), et le méchant s'attend, après les avoir révélées, que le héros va jouer tranquillement aux échecs. Et toute cette non-action finit sur une non-fin où il ne se passe essentiellement rien (le héros joue une partie d'échecs où il abandonne dès le premier coup — je suppose qu'on est censé trouver ça admirable — et il part pour aller vivre).

Bref, même si ce livre est très loin d'être le plus mauvais que j'aie jamais lu, et que je puisse assez bien concevoir qu'on l'apprécie, je ne le recommande pas.

(vendredi)

Épreuve théorique de code de la route : suite et fin

J'avais raconté il y a presque un an que j'avais entrepris de passer le permis de conduire — à commencer par l'épreuve théorique générale (a.k.a., « code »). J'ai passée cette épreuve seulement mardi (spoiler : avec succès) : j'avais choisi pour m'inscrire une période où j'avais le temps de m'en occuper, mais mon dossier a été administrativement bloqué pendant si longtemps que cette période faste s'était finie quand les problèmes ont été résolus, et ce n'est donc tout récemment que j'ai pu m'y remettre, d'où énormément de temps perdu. (Ce n'était pas que passer l'épreuve de code elle-même soit long ou compliqué, mais c'est inutile et sans doute une mauvaise idée de le faire avant d'avoir le temps de pouvoir commencer à prendre des leçons de conduite.)

Entre temps, j'ai pu apprendre un certain nombre de bizarreries du code de la route français (j'en ai signalé ici au passage et ici). J'ai aussi pu expérimenter avec plusieurs jeux de question d'entraînement.

Pour le contexte, je rappelle les modalités de l'épreuve : 40 questions à choix multiples, accompagnées d'images fixes ou, pour 4 questions parmi les 40, d'une courte vidéo ; la réponse est un sous-ensemble de {A,B,C,D} qui n'est ni l'ensemble vide ni l'ensemble de tous les choix listés ; on dispose pour répondre de 20 secondes par question, et il faut obtenir au moins 35/40 pour valider.

Mon auto-école proposait des tests d'entraînement sur place avec des questions Codes Rousseau, j'ai aussi acheté un des livres de cet éditeur qui me donnaît accès à un site Web de test (très mal fait, en Flash, et pas mis à jour des dernières réformes), mais l'auto-école me fournissait par ailleurs un accès à un site appelé Prép@code qui avait déjà il y a un an une vieille version (appelons-la v0 dans la suite) et une nouvelle (disons v1), et depuis qui en a créé une troisième (v2). La moralité, c'est que tous ces systèmes d'entraînement sont assez mauvais. Je ne veux pas juste dire que les questions sont mauvaises — j'avais donné quelques exemples tirés du Prép@code v1 l'an dernier — mais aussi qu'ils ne sont pas non plus très représentatifs des questions du vrai examen. Pour preuve, ils sont assez mal corrélés les uns avec les autres : j'ai commencé à me préparer sur Prép@code v1, il ne m'a pas fallu longtemps pour dépasser régulièrement 35/40, puis quand j'ai été confronté aux questions des Codes Rousseau, je les ai trouvées beaucoup plus dures ; puis la version v2 de Prép@code est sortie, mon score a chuté de façon vertigineuse, parce qu'ils avaient remplacé plein de questions auxquelles je commençais à être habitué (Prép@code v1, par exemple, était bourré de questions sur les catégories de sièges pour petits enfants) par d'autres questions encore plus mal rédigées, byzantines et parfois contradictoires. (Il y avait d'ailleurs des questions tellement bizarres que ça ne peut être qu'une erreur technique : par exemple quand le petit texte censé expliquer la réponse dit exactement le contraire de ce que le système accepte comme réponse correcte, ou quand ils échangent une image censée illustrer la question avec celle censée illustrer la réponse. Je pense qu'ils ont voulu sortir leur site v2 tellement à la hâte qu'ils l'ont bâclé. Ceci dit, pour ce qui est de la forme, l'interface des versions v1 et v2 était plutôt bien faite.)

Ce n'est pas tellement la faute des éditeurs de questions d'entraînement. Le problème vient de l'opacité de l'examen, que j'ai dénoncée et que je continue à dénoncer : au lieu d'avoir une banque de questions vraiment importantes (disons de l'ordre de 30 000 questions), et qui pourrait donc être complètement publique, sur laquelle tout le monde pourrait s'entraîner (et qui pourraient faire l'objet de retours publics), il n'y a qu'un nombre relativement restreint de questions possibles à l'examen officiel (1000, peut-être même moins si certaines ont été écartées), donc elles doivent être secrètes, et je suppose que les éditeurs de sites de préparation travaillent sur la base de fuites ou de leur propre intuition. (Ceci pose aussi la question de l'avantage qu'obtient l'éditeur qui a remporté le marché — je vais dire plus bas qui c'est — car même s'il n'a pas le droit d'utiliser telles quelles les questions officielles dans ses préparations, et même s'il n'a pas le droit de faire de publicité autour de ce fait, il dispose d'un savoir-faire qui le met en position préférentielle.)

S'agissant des questions du vrai examen, j'ai eu quelques éléments de réponse sur leur origine, qui me semblait bien mystérieuse. La banque de questions a été intégralement refaite en mai 2016 (la banque précédente, datant de 2009, comportait autour de 600 question, je crois, la nouvelle en compte 1000), en même temps que les modalités de l'épreuve ont été remaniées comme je vais le dire plus bas. Ce n'est pas l'Administration qui a produit ces questions, c'est bien un éditeur privé, la société EDISER, en réponse à une offre de marché passé en 2015 par la Délégation à la Sécurité et à la Circulation Routières du Ministère de l'Intérieur ; et c'est cet unique éditeur qui a fourni l'intégralité des 1000 questions utilisées à l'examen. (Contrairement à ce que m'avait prétendu mon auto-école en m'affirmant que les questions de l'examen étaient un mélange de questions fournies par plusieurs éditeurs : ça eut peut-être été vrai, mais ça ne l'est plus. Bon, techniquement, j'ai eu la confirmation qu'EDISER avait fourni 1000 questions et que l'examen comporte 1000 questions, il est logiquement possible que ces ensembles ne coïncident pas, mais je crois quand même que c'est une hypothèse raisonnable.)

Grâce à l'aide d'un ami calé en droit administratif (qui préfère ne pas être nommé, mais que je remercie de nouveau au passage) j'ai fait une demande d'accès aux documents administratifs pour avoir les pièces de ce marché. (Faute de réponse à ma demande initiale, j'ai dû saisir la CADA pour obtenir une réponse ; j'ai eu ensuite au téléphone quelqu'un du ministère, qui semblait tout à fait surpris de ma démarche, et qui m'a expliqué que ce n'était pas de la mauvaise volonté mais qu'ils étaient débordés — ce que je suis tout à fait prêt à croire.) C'est de cette manière que j'ai entendu le nom d'EDISER. Eux-mêmes n'ont pas le droit (c'est dans les termes du marché) de faire de la publicité autour du fait qu'ils ont produit les questions du vrai examen, mais je ne vois pas ce qui m'interdirait de faire cette pub pour eux.

J'ai aussi appris que les questions ont coûté à l'Administration la somme de 42k€ (vous penserez ce que vous voudrez de ce prix unitaire de 42€/question), et que la seule réponse à l'offre de marché autre que celle d'EDISER venait des Codes Rousseau (les règles d'accès aux documents de marchés publics font que je n'ai pas de précision sur l'offre des Codes Rousseau à part le fait qu'elle n'a pas été retenue).

Voici d'ailleurs un extrait de l'évaluation faite par l'Administration de la qualité des questions fournies par EDISER : Les situations présentées sont claires. L'effort pour présenter des situations faisant appel à une appréciation des risques plutôt qu'à la seule connaissance du code de la route est à souligner. Elles requièrent du candidat une analyse de la situation et une identification du danger potentiel le plaçant déjà dans la position d'un conducteur responsable.

En revanche, je n'ai pas vraiment eu de réponse claire sur ce qui tenait lieu de programme d'interrogation. Les questions sont réparties en neuf ou dix familles (1. dispositions légales en matière de circulation routière [L : 100 questions], 2. le conducteur [C : 250], 3. la route [R : 100], 4. les autres usagers de la route [U : 125], 5. réglementation générale et divers [D], et premiers secours [A] [D+A : 100 questions], 6. précautions nécessaires à prendre en quittant le véhicule [P : 75], 7. éléments mécaniques et autres équipements liés à la sécurité, savoir détecter les dysfonctionnements les plus courants [M : 100], 8. équipements de sécurité des véhicules [S : 75], et 9. règles d'utilisation du véhicule en relation avec le respect de l'environnement [E : 75]) ; dans ce cahier des charges, les questions sur les secours en cas d'accident sont rangés avec les questions diverses (dans la famille nº5), mais d'autres documents utilisent une typologie où c'est séparé (D et A respectivement), je ne sais pas la raison de cette bizarrerie. Le cahier des charges donne quelques sujets et sous-sujets d'interrogation pour chacune de ces familles, mais ça ne va pas beaucoup plus loin que ¼ à 1 page d'attendus pour chacune. (Toutes ne sont pas d'ailleurs également détaillées : les familles 1 à 3 sont précisées assez en détails, alors que la famille 9 a juste trois sous-sujets : éco-mobilité, réglementation concernant le bruit et la pollution et conduite économique et écologique (les principes — les effets sur la sécurité routière, la consommation de carburant, le rejet des gaz à effet de serre, l'usure des éléments mécaniques du véhicule)..) Je pense qu'il y a eu des réunions de travail entre la Sécurité routière et les éditeurs candidatant au marché, dont je n'ai, évidemment, pas de précisions quant au contenu. Je ne sais toujours pas, par exemple, qui a inventé les chiffres fantaisistes qui peuplent les questions des sites de préparation et apparemment aussi du vrai examen (du genre : à 100km/h, votre champ visuel est réduit à 45° ou peut-être 50° — qui a inventé un chiffre pareil ?).

Je l'ai dit plus haut, les sites de préparation sont truffés de questions débiles ou mal foutues. Au vrai examen, il semble qu'il y en ait moins : je crois avoir compris que la Sécurité routière, surtout face au fiasco du changement de la banque de question (le taux de réussite à l'examen a chuté de façon vertigineuse) a écarté les questions qui posaient vraiment trop de difficultés aux candidats ; je ne sais pas s'ils les ont ensuite remises, fait refaire, ou définitivement écartées.

Il restait cependant quelques questions que j'ai trouvées problématiques. J'ai retenu (j'ai plutôt bonne mémoire pour ce genre de choses, et je ne vois pas ce qui m'interdirait de communiquer sur les questions que j'ai eues) :

Il y avait peut-être encore une ou deux questions que je qualifierais de mal posée. Il y en a aussi au moins une où j'avoue franchement que j'ignorais quelque chose que j'aurais dû savoir : la photo montrait une route (goudronnée, en montagne, en tout cas clairement hors agglomération) sans ligne axiale, et la question demandait si la route était à sens unique de circulation (j'ai eu au moins une, et peut-être deux, questions sur ce même thème, mais les autres étaient en agglomération et il était facile d'y répondre en vérifiant par exemple si une ligne de stop prenait toute la largeur de la chaussée), et j'ai répondu oui alors que manifestement ce n'était pas le cas (outre qu'une route à sens unique à la campagne doit être excessivement rare, il y avait des lignes de rive discontinues des deux côtés permettant de conclure que, non, la route n'était pas à sens unique) ; reste que les livres de code que j'ai consulté n'avaient jamais mentionné que la ligne axiale pouvait être absente, ce qui est tout de même une lacune.

Mais il faut bien dire que la grande majorité des questions sont extraordinairement faciles : par exemple, j'ai eu droit à la suivante : pour diminuer la pollution et les nuisances environnementales, je privilégie : (A) mon véhicule, (B) les transports en commun. Si on élimine les questions absurdement faciles et celles qui sont vraiment très mal posées, je me demande combien il en reste qui soient vraiment discriminantes.

Pour la complétude de cette entrée, il faut ajouter qu'il y a deux contraintes imposées sur le tirage de 40 questions parmi la base de 1000 : l'une est qu'exactement 4 des 40 questions doivent être des questions de type vidéo (les 36 autres sont des questions de type image fixe) ; l'autre est que le nombre de questions de chaque famille est imposé (L:4, C:10, R:4, U:5, D:3, A:1, P:3, M:4, S:3, E:3 ; les lettres correspondent à ce que j'ai décrit plus haut, par exemple L = dispositions légales en matière de circulation routière). Je ne crois pas qu'il y ait de contrainte croisée (nombre de questions vidéos au sein de telle ou telle catégorie). Je serais curieux de savoir comment ils font ce tirage avec ces deux contraintes.

☞ Voici donc un petit défi mathématique/algorithmique : vous disposez de N (par exemple N=1000) objets qui ont été répartis en un certain nombre (petit, genre 9 ou 10) de « familles » et un certain nombre de « types » (genre 2 : image fixe ou vidéo). Vous souhaitez tirer n (par exemple n=40) objets parmi les N, avec une contrainte sur le nombre d'objets de chaque famille et aussi une contrainte sur le nombre d'objets de chaque type (mais pas de contrainte croisée sur le nombre d'objets de chaque combinaison famille+type). Hormis ces contraintes, le tirage doit être uniforme ; autrement dit, équivalent à tirer n objets parmi N uniformément et recommencer jusqu'à ce que les contraintes soient satisfaites (mais ça c'est trop lent). Comment faire de façon efficace ? (Je précise que je n'ai pas réfléchi : je vois un algorithme « évident », mais je n'ai pas prouvé qu'il produit bien la distribution uniforme ; c'est peut-être super facile, mais si ça se trouve, mon algorithme est idiot et la question est très difficile : après tout, tirer uniformément une matrice bistochastique est notoirement un problème ouvert.)

Pour revenir au code de la route, au final, j'ai obtenu 36/40.

S'agissant du déroulement pratique de l'épreuve, ce sont maintenant des organismes agréés (privés) qui le font passer : la présentation est facturée 30€, les délais sont très courts (en tout cas en juillet à Paris tous les jours étaient disponibles, et au final nous n'étions que deux à le passer en même temps). J'ai passé chez un prestataire appelé ObjectifCode, une marque (filiale ?) de la compagnie de certification SGS, qui loue un bureau chez Regus qui eux-mêmes louent deux étages d'un bâtiment de bureaux avenue de France : au passage, je trouve parfaitement déprimants ces bâtiments de bureau impersonnels et sans cohérence où sont rassemblés des choses qui n'ont rien à voir à part de sous-sous-sous-louer au même endroit ; bâtiments qui ont d'ailleurs généralement des canapés très confortables au rez-de-chaussée que personne n'utilise jamais (les hôtesses à l'accueil m'ont froidement fait savoir que j'étais censé attendre dehors qu'on vienne me chercher : apparemment, le fait d'être client d'un donneur d'ordre d'un locataire d'un locataire de leur employeur — ou quelque chose comme ça — ne me donnait pas le droit de m'asseoir sur les comfy chairs).

L'épreuve elle-même se déroule (ou en tout cas, s'est déroulée pour ce qui me concerne) sur une tablette munie d'écouteurs. Un surveillant (archi-blasé) est venu nous chercher, moi et l'autre candidate du moment, en bas de l'immeuble, nous a amenés dans une petite pièce impersonnelle avec une quinzaine de tables munies de tablettes, nous a fait régler le son et la luminosité des tablettes à notre goût (soit : au maximum). On entre un numéro d'inscription et un mot de passe reçu avec la convocation. La tablette avertit qu'elle est « sécurisée » et que toute tentative pour appuyer sur un bouton autre que ce qu'on est censé utiliser pour répondre aux questions interrompra et annulera l'épreuve, et rappelle aussi que pour les questions vidéo, il n'y a pas moyen de revoir la vidéo. L'interface se limite à quatre cases à cocher (A,B,C,D) ; précisions pas forcément dénuées d'intérêt : on peut cocher les cases dès que la question s'affiche, il n'est pas nécessaire d'attendre que la fin de l'enregistrement de sa lecture (contrairement à au moins un site de préparation que j'ai testé), et il n'y a pas de bouton valider, le système prend simplement les cases cochées à la fin du compte à rebours (là aussi, contrairement à au moins un site de préparation où j'avais parfois faux parce qu'à cause d'un doute, j'avais trop tardé à valider). Je me demande à quel point tout cela est uniforme, ou si ce que je décris est spécifique à l'organisme chez lequel je suis passé. Les résultats sont envoyés par mail — sauf que quand on passe par une auto-école, c'est elle qui les reçoit, et qu'elle n'a pas trouvé intelligent de me les transmettre immédiatement, elle a attendu que je les réclame.

Pour ce qui est des questions techniques sous-jacentes, ce document interne est intéressant à consulter à ce sujet, même s'il est écrit dans un jargon qui combine un peu le pire de l'administration et de l'informatique.

(mardi)

Pourquoi je continue à penser du mal de HTTPS

Je dois régulièrement expliquer à plein de gens pourquoi mon site n'est pas accessible en HTTPS et pourquoi je continue à ne pas aimer HTTPS : j'avais déjà écrit une entrée à ce sujet, mais d'une part je la trouve mal écrite, et d'autre part il y a beaucoup de choses à y changer maintenant, surtout du fait de l'existence de Let's Encrypt — car à chaque fois que je dis du mal de HTTPS on me répond oui mais Let's Encrypt. Alors oui, l'existence de ce machin est un énorme progrès dans le système mafieux du HTTPS, suffisant pour que j'envisage de m'en servir. Mais il reste que c'est un progrès sur un système aux principes plutôt pourris, au fonctionnement mafieux, aux buts mal définis, à l'architecture mal conçue, et auquel on attribue des vertus qu'il n'a pas. Je veux donc récapituler mes principales objections, qui ne sont pas forcément rédhibitoires (même mises toutes ensembles), mais suffisantes pour me faire juger que ça n'en vaut peut-être pas la peine en tout cas pour un site comme le mien (qui ne suis pas une banque).

J'insiste sur le fait que tout ceci n'est qu'une récapitulation (voire un brain dump), pas un argumentaire bien-formé. Chacun des points ci-dessous mériterait d'être examiné ou documenté soigneusement et, franchement, je n'ai pas le temps de m'en occuper. Il y a donc sans doute beaucoup de préjugés et de choses dont je ne suis pas du tout sûr (du coup, sans doute pas mal d'erreurs), je ne me suis renseigné que minimalement, mais je n'ai vraiment pas le temps d'essayer de me plonger dans ce merdier : normalement je n'aurais pas publié tout ça parce que je n'aime pas publier des choses où je n'ai pris que très peu de temps de vérifier mes renseignements, mais je commence à en avoir marre d'entendre les gens me chanter des variations sur le thème de maintenant que Let's Encrypt existe, il est temps que tu rendes ton blog accessible en HTTPS, souvent avec un ton de reproche.

Je ne vais pas chercher à ordonner les catégories le HTTPS est mal conçu, le HTTPS pose des problèmes, le HTTPS a des limitations et le HTTPS est relié à d'autres choses qui posent elles-mêmes des problèmes (catégories pas forcément exclusives), je fais confiance au lecteur pour retrouver dans quelle boîte ranger chacune des sections qui suit. Je vais sans doute me répéter, aussi, ou séparer des reproches en plusieurs morceaux : ça fait partie du puzzle à rassembler.

Les autorités de certification sont toujours un système mafieux

Par système mafieux je veux dire un système où un site Web doit se mettre sous l'autorité d'un parrain (autorité racine) pour bénéficier de sa protection, le parrain vous faisant payer selon le niveau de sécurité dont vous voulez bénéficier. Tout est absurde dans ce système : il n'est pas possible de se mettre sous la protection de plusieurs parrains (l'allégeance est exclusive) ni pour l'utilisateur d'accorder une valeur différente (si ce n'est tout ou rien) à différents parrains, ni de cumuler plusieurs sources de confiance (comme le fait d'avoir déjà visité le site) ; tous les parrains ne font pas les mêmes efforts de vérification, et par conséquent la protection réellement assurée est, en fait, le minimum de toutes — il suffit qu'un des parrains soit un traître ou un incompétent et tout le système s'effondre jusqu'à ce qu'on trouve moyen de le contenir.

Le nouveau venu Let's Encrypt est un parrain moins rapace que les autres, il distribue sa protection de façon pas trop regardante, mais évidemment, cette protection est minimale : il accorde le certificat à celui qui semble contrôler le domaine de différents points de vérification, ce qui est une vérification faible contre les attaques du type man-in-the-middle. C'est mieux que rien, mais ce n'est pas beaucoup. Tout le HTTPS (ou en tout cas, tout ce qui ne bénéficie pas d'un certificat à « validation étendue », mais ça sert à tout autre chose) est donc aligné sur ce minimum.

Reste qu'en participant à la manie de tout passer en HTTPS, on aide au développement de ce système mafieux qui, même si un des parrains est moins mauvais que les autres, reste un système mafieux. (Comparer avec DANE.)

La protection contre les autorités de certification incompétentes ou corrompues est essentiellement nulle

Ce point recouvre largement le précédent, mais ça vaut la peine de le répéter : la vérification d'un site en HTTPS est faite selon le certificat qu'il présente, qui doit avoir été signé par une autorité racine (ou plus exactement, une chaîne remontant à une autorité racine). Par défaut, aucune vérification n'est faite qu'un changement de certificat, par rapport à une précédente visite, n'est pas suspecte. Il existe certes des outils permettant de faire ce genre de vérification si on y tient, comme l'extension Certificate Patrol pour Firefox, mais dans la pratique ils signalent tant de choses qu'ils ne servent à rien ; il existe aussi un mécanisme pour faire du key pinning, c'est-à-dire exiger que les certificats ultérieurs présentés par le site utilisent la même clé publique, mais ce mécanisme est lourd et peu utilisé (et pas très bien supporté).

Il existe certes maintenant des mécanismes plus ou moins expérimentaux censés combattre certains problèmes systématiques des autorités de certification, mais ça ressemble beaucoup à mettre un emplâtre sur une jambe de bois.

Aucune confiance n'est accordée aux sites déjà visités

Selon moi, la principale protection que doit offrir une infrastructure de clés pour le Web est d'assurer un utilisateur, qui croit visiter de nouveau un site qu'il connaît bien, que ce site est bien le même que lors de sa dernière visite, et notamment qu'il doit lui accorder le même niveau de confiance. Le bon mécanisme pour ce faire est d'enregistrer la clé utilisée par le site, et de contrôler qu'elle ne change pas dans le temps, ou que la nouvelle clé est signée par l'ancienne ; les autorités extérieures, les parrainages, ne devraient jouer qu'un rôle très secondaire dans cette histoire. Pour ce qui est des premières visites, la protection est forcément plus faible : dans ce cas, on comprend qu'il faille faire appel à une autorité extérieure, mais je verrais plutôt celle-ci dans des sources telles que le site depuis lequel on a suivi un lien (la clé publique du site pourrait être incluse dans le lien, ce qui assurerait l'utilisateur que le site sur lequel il tombe est bien celui vers lequel l'auteur du lien voulait le faire tomber), ou les moteur de recherche (un cas particulier du précédent, mais qui pourrait jouer un rôle de confirmation), ou le DNS (voir le point suivant), ou, effectivement, des autorités de certification. Ou une combinaison de toutes ces choses.

C'est une chose de ne pas avois suivi exactement l'architecture que j'envisage ci-dessus (qui n'est pas parfaitement bien définie pour commencer), mais l'architecture qui a été suivie en est tellement absurdement différente qu'on ne comprend pas bien quel pouvait être l'intention des concepteurs à part mettre en place un système mafieux permettant aux parrains de récolter leur pizzo. Quel sens y a-t-il à ce que la seule manière de mettre un site sous HTTPS soit en le faisant certifier par une autorité racine ? Même sans certificat particulier, même sans aucune vérification à la première connexion, on devrait pouvoir avoir au moins la sécurité du chiffrement opportuniste (protection contre les attaquants passifs, ce qui est déjà mieux que rien), plus une vérification du fait que la clé ne change pas.

Ah, en principe il y a les certificats auto-signés. En pratique, les certificats auto-signés génèrent un message d'avertissement extrêmement inquiétant pour l'utilisateur novice, l'encourageant à fuir au plus vite, alors que la sécurité devrait être au moins égale à celle du HTTP. Comment expliquer cela autrement que par le principe : qui ne paye pas le pizzo n'a pas la protection des parrains ?

Sinon, pour donner une valeur aux précédentes visites, il y a le mécanisme du key pinning, qui demande au navigateur de vérifier que la clé n'a pas changé (et de refuser l'accès au site sinon), mais (1) il ne dispense pas de fournir un certificat lors des visites suivantes, ce qui est complètement crétin (il faut toujours payer le pizzo), (2) il est compliqué à mettre en œuvre (et sans doute pas ou mal supporté par Let's Encrypt), et (3) il est extrêmement peu utilisé dans la pratique.

L'autorité de certification comme point individuel de défaillance

La conséquence du rôle obligatoire des autorités de certification dans le HTTPS même pour un site déjà connu de l'utilisateur et ayant promis de ne pas changer de clé, et que si l'autorité de certification défaille (défaut ?), le site ne peut pas fonctionner : c'est un point de défaillance unique.

Ceci me semble particulièrement problématique dans le cas de Let's Encrypt, qui ne délivre à dessein que des certificats de durée extrêmement courte (90 jours ; j'ajoute que je trouve leurs raisons extraordinairement stupides) : si je comprends bien, donc, ça signifie que si Let's Encrypt est rendu incontactable par un déni de service distribué (DDoS) pendant plus de 90 jours, tous les sites Web qui en dépendent deviendront incontactables. Si à l'heure actuelle un DDoS de 90 jours semble vraiment difficile (le maximum connu semble actuellement d'environ 12 jours), le fait d'ajouter un point d'échec complètement inutile qui permette de faire tomber tellement de sites à la fois me semble vraiment irresponsable. Le DNS au plus haut niveau est raisonnablement protégé contre les DDoS (il est en quelque sorte soumis à une tentative de DDoS permanente), mais cette autorité de certification, je n'en sais rien (ils n'ont pas l'air d'avoir publié d'informations à ce sujet).

Mais ce qui m'inquiète plus que le DDoS dans la perspective de passer mon propre site au HTTPS signé par Let's Encrypt, c'est la possibilité qu'ils cessent d'exister et que, du coup, pour maintenir la pérennité des URL en HTTPS, je sois obligé de passer sous la coupe d'un autre parrain mafieux. Le fait que l'un des sponsors de Let's Encrypt soit Mozilla, que j'apprécie beaucoup mais dont je ne donne pas longtemps de l'espérance de vie (surtout avec Google qui cherche plus ou moins activement à les faire mourir), m'inquiète particulièrement à cet égard.

Les insuffisances de Let's Encrypt

Cette section n'a peut-être pas vraiment sa place dans un texte sur le HTTPS en général, mais si mon but est d'expliquer pourquoi je ne passe pas encore à HTTPS, il faut que je mentionne certains des problèmes associés à la solution Let's Encrypt qu'on me propose généralement. La dernière fois que j'avais regardé :

  • il était difficile de mettre en place le key pinning parce que le client officiel générait une nouvelle clé sans fournir de moyen simple de réutiliser l'ancienne (il est possible qu'ils aient rectifié ce problème depuis),
  • ils ne fournissaient pas de moyen d'obtenir des certificats wildcard (je crois comprendre que ce point est en cours de résolution, mais que ça prendra encore plusieurs mois, et je suppose que la preuve de contrôle du domaine sera encore plus lourdingue à mener).

Je crois que je vais au minimum attendre que ces limitations soient clairement levées. (Je n'ai pas envie de demander l'autorisation à Let's Encrypt ou qui que ce soit d'autre pour ouvrir un nouveau sous-domaine de madore.org.)

Le HTTPS ne protège pas contre ce que les utilisateurs s'imaginent

J'en viens à un type complètement différent de critique.

Wikimédia a déployé il y a quelques années le HTTPS sur l'ensemble de ses sites (Wikipédia, Wiktionary, etc.). Posons-nous la question : à quoi sert-il d'avoir de la cryptographie sur un site complètement public comme Wikipédia ? Le contenu de la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Paris est complètement public, il n'y a aucun intérêt à le chiffrer. Voici la réponse (évidente) que beaucoup de gens m'ont donné : le but du HTTPS ici n'est pas de protéger le secret des réponses mais le secret des requêtes, autrement dit, ce que je consulte sur Wikipédia.

Malheureusement, je n'y crois guère.

Je n'ai pas regardé de très près, mais je pense que beaucoup d'information fuite simplement par la taille des requêtes et des réponses (rappelons que le HTTPS ne masque pas la taille des informations qui circulent). La taille des URL et des pages sur Wikipédia étant publique, il ne doit pas être difficile de mettre ensemble ces informations pour retrouver les pages consultées elles-mêmes, en se rappelant que chaque page va déclencher le chargement de plein d'autres pages (images, feuilles de style, etc.) : même si toutes ces requêtes sont pipelinées dans une même connexion HTTPS, les navigateurs ont sans doute plein d'idiosyncrasies identifiables au niveau TCP dans leur façon d'émettre les requêtes, et au final je doute fortement que la sécurité soit sérieuse. Une analyse précise demandrait d'étudier la quantité d'information apportée par la longueur de l'URL sur Wikipédia, celle de la page elle-même et celle des pages liées, à mettre en regard avec l'ignorance qu'on a sur le nom de la page et le contenu des headers. Il faut aussi voir s'il y a compression dans l'histoire (j'avais cru comprendre que la compression avait été supprimée dans HTTPS suite à d'autres types d'attaques de fuite d'information que je trouvais d'ailleurs pathétiquement évidentes : ce HTTPS est une perpétuelle fuite en avant devant l'incompétence).

Je n'ai franchement pas envie de fouiller dans cette merde pour essayer de comprendre les choses, mais il y a un principe en crypto, c'est que c'est à celui qui prétend la sécurité qu'incombe la charge de la preuve, et HTTPS n'est tout simplement pas prévu pour offrir cette sécurité-là. (Et de fait, dans la pratique, à chaque fois que quelqu'un prétend oui, ceci est une attaque théorique, mais elle ne marchera jamais en pratique, quelqu'un montre que si.) Bref, il faut considérer que même si vous consultez Wikipédia par HTTPS, un attaquant motivé peut connaître les pages que cous y consultez.

Sur un problème adjacent mais en théorie de l'information, voir : Private Information Retrieval

Je pense qu'il en va vaguement de même des recherches Google à cause des complétions/suggestions automatiques. En regardant la longueur des réponses à chaque lettre tapée au clavier (qui doit se traduire par une requête assez courte), et en comparant avec la longueur des suggestions que Google offre effectivement pour cette lettre, il me semble plausible qu'un attaquant passif qui peut voir passer les requêtes et réponses chiffrées puisse retrouver tout ce que les gens tapent comme recherches avec suggestions automatiques. Peut-être qu'un jour des gens publieront un article médiocre pour le démontrer, ça fera scandale, et Google prendra une mesurette pour contourner ce problème, mais le fond est que HTTPS n'est pas non plus prévu pour protéger ce genre de choses.

En revanche, il y a une chose contre laquelle HTTPS protège effectivement, et qui est pertinente dans le contexte de la consultation de Wikipédia, c'est la modification des données : le HTTPS empêche que le fournisseur d'accès insère des bandeaux publicitaires dans les pages Wikipédia. Mais j'ai bien envie de dire que la réponse à ce genre de problèmes, si on est coincé avec un tel fournisseur d'accès, c'est d'utiliser un VPN (qui passe, lui, par HTTPS) pour avoir une connexion correcte, et de faire du HTTP dessus : l'existence du HTTPS est donc utile (je ne le nie absolument pas), mais pas spécialement pour se connecter à Wikipédia.

Je crois que l'analyse que je fais pour Wikipédia s'applique tout autant, et même encore plus, à un site public comme le mien où ne se trouve aucune information secrète (même le système de commentaires n'a pas vraiment de mot de passe). Bref, autant je ne conteste pas du tout l'utilité du HTTPS pour un site sur lequel on échange vraiment des secrets, autant pour un site public je pense que son intérêt est très douteux.

Et qu'en est-il des caches ?

Le fait de passer des sites publics comme Wikipédia en HTTPS a fini de tuer les caches Web. Vous allez me dire, ils étaient déjà morts. Certes, mais je ne sais pas si c'était vraiment nécessaire d'ajouter un clou supplémentaire à leur cercueil : il y a encore des idées à tirer des mécanismes de cache à une époque où le Web fait un usage immodéré de resources partagées comme les polices ou les bibliothèques JavaScript.

Mais je pense aussi aux caches individuels des navigateurs. Un jour, quelqu'un va finir par se rendre compte qu'en faisant des liens <iframe> invisibles (ou équivalent : requêtes JavaScript, que sais-je) vers des pages Wikipédia et en regardant la taille des réponses, il peut savoir si l'utilisateur a déjà consulté ces pages, ce qui est une évidence contre laquelle HTTPS n'est pas censé protéger, mais parmi les gens qui s'imaginent que passer Wikipédia en HTTPS était une bonne idée, ce qui continue à me laisser perplexe, certains vont crier comme des putois en entendant parler de cette attaque, et demanderont que les navigateurs désactivent complètement leurs caches en HTTPS, pour protéger la vie privée des utilisateurs, ou quelque sottise de ce genre. Et en un certain sens, ils n'auront pas tort : une fois qu'on commence à s'imaginer que ça a un intérêt de chiffrer des informations publiques comme Wikipédia, c'est qu'on veut protéger autre chose que ces informations, et les contours de cet autre chose sont tellement flous et susceptibles de tellement d'attaques (c'est la deuxième que j'évoque, toujours autour de la taille des requêtes/réponses) que les mesures les plus bizarres s'imposent.

Le fiasco des cookies tiers, et autres crottes de ragondins

J'ai mentionné au passage ci-dessus les attaques de type CRIME/BREACH. Le point qui suit n'a pas vraiment de rapport avec HTTPS, mais il faut bien le mentionner dans ce contexte.

Les requêtes tierces sont une plaie. Par requête tierce, je veux dire, n'importe quelle requête vers un site X qui peut être provoquée ou contrôlée par un site Y, ou, pour prendre une définition plus fonctionnelle, lorsque la barre d'adresse du navigateur affiche autre chose que le domaine de X. Par exemple, si je lie depuis mon blog vers une image hébergée par Wikipédia, cela provoquera une requête tierce (la consultation de mon blog Y provoque le chargement d'une image sur X=Wikipédia). Les requêtes tierces ne posent pas de problème particulier de confidentialité lorsque tout est public dans la requête et la réponse (il peut toujours y avoir des problèmes de sécurité, comme la possibilité de mener des attaques DDoS, mais ceci est complètement autre chose). Mais dès qu'il commence à y avoir échange, dans la requête tierce elle-même ou dans sa réponse par le site X, d'informations qui ne sont pas connues de Y (typiquement : cookies identifiant le visiteur auprès de X, ou page personnalisée selon ces identifiants ; ou simplement, présence d'informations en cache), c'est la porte ouverte à toutes sortes de problèmes. Je n'ai pas cessé de le répéter : ces requêtes ne devraient tout simplement pas être autorisées, et dès lors qu'on les autorise, les problèmes de sécurité ne cesseront jamais ; en ignorant cet avertissement, on s'est exposé à des problèmes évidents, comme les attaques BREACH (les longueurs des requêtes ou réponses, si elles sont comprimées et que la requête est au moins partiellement contrôlée par l'attaquant, peuvent servir d'oracle pour dévoiler le contenu des secrets) ou le fait (qui n'a rien à voir avec HTTPS mais avec CSS) que le site Y peut faire des liens vers X et interroger le navigateur pour connaître la couleur de ces liens pour savoir s'ils ont déjà été visités ; ces problèmes ont été corrigés — plus ou moins — peut-être — partiellement — mais il est évident qu'il en surviendra d'autres tant que le problème n'aura pas été corrigé à la racine.

La solution que je préconise est la suivante : lorsque le navigateur affiche dans une barre d'URL une adresse du domaine Y, il doit se fermer toute information relative au site X (les cookies de X doivent être inaccessibles, mais même, pour continuer de mettre des clous dans le cercueil des caches, toutes les pages de X qui sont dans le cache et jusqu'à la simple liste de celles-ci). En fait, le navigateur doit se comporter comme s'il y avait un navigateur (ou du moins, un profil) hermétiquement séparé pour chaque domaine de sécurité. (En plus de ça, la requête devrait contenir un en-tête avertissant le site X que la requête n'émane pas de son propre domaine — sans, bien sûr, lui donner l'information du domaine dont elle émane effectivement.)

Des bouts de cette solution ont été implémentés, mais de façon incohérente. La séparation des domaines est faite a posteriori, au fur et à mesure que des problèmes sont découverts. Le problème est que les utilisateur sont devenus accros des liens de partage sur les réseaux sociaux (vous avez aimé cette histoire ? cliquez ici pour partager sur Facebook) qui seraient rendus impossibles par la solution que je préconise au paragraphe ci-dessus. Même pour ceux qui s'en foutent de pouvoir partager sur Facebook en un seul clic, je ne crois pas qu'il existe de solution vraiment satisfaisante de séparation de domaines (à part avoir un profil de navigateur séparé pour chaque site qu'on consulte, ce qui est essentiellement équivalent à la suggestion que je fais) : je crois désactiver les cookies tiers dans Firefox, par exemple, n'est pas tout à fait équivalent pour une raison que j'eus cru comprendre mais que j'ai maintenant oubliée.

Comme je le disais, tout ceci n'a pas vraiment de rapport avec le HTTPS. Mais la raison pour laquelle je mentionne quand même dans ce contexte est que ça doit nous amener à réfléchir sur ce qu'est une requête publique. Dans le cadre de la solution de séparation complète des domaines que je décris ci-dessus, il n'y aurait aucun sens à chiffrer des requêtes tierces : une requête tierce ne devrait être autorisée que lorsque tout est public (la requête comme sa réponse), donc il n'y a rien à protéger par du chiffrement — si on avait adopté ce point de vue, on n'aurait jamais commis les erreurs conduisant aux attaques du type BREACH. En revanche, ce qui aurait un sens, c'est de protéger l'intégrité des réponses aux requêtes tierces, c'est-à-dire pour le site Y de dire : la réponse fournie par le site X doit avoir le haché <machin>, ou : doit être signée par la clé <truc>. Mais le HTTPS confond protection contre l'écoute et protection d'intégrité, donc on ne s'en sort pas.

Les problèmes de configuration

On s'attend peut-être à ce que je me plaigne du surcoût du HTTPS en temps processeur (ou des émissions de CO₂ provoquées ?) mais non, soyons sérieux, je n'ai pas vraiment ça en tête. En revanche, le surcoût en complexité d'administration et donc en temps humain me préoccupe plus.

Alors certes, les choses sont plus favorables qu'autrefois : maintenant, au moins, HTTPS fonctionne (dans l'immense majorité des cas) : il a fallu attendre l'extension SNI pour qu'il soit possible d'utiliser HTTPS sur un serveur Web servant plusieurs domaines séparés par nom, ce qui est le cas de l'immense majorité des serveurs. Mais le fait que ça fonctionne ne signifie pas que ce soit facile pour autant.

La configuration d'Apache (ou tout autre serveur Web) reste délicate. Il y a beaucoup plus d'options à configurer pour mettre en place un site HTTPS qu'un site HTTP, des paramètres ayant rapport au fonctionnement fin de SSL, aux chiffrements et options à activer, à la compatibilité ascendante ou à l'évitement de certaines faiblesses de sécurité (SSLCipherSuite, SSLProtocol, ssl-unclean-shutdown, downgrade-1.0, Strict-Transport-Security, Public-Key-Pins, X-Frame-Options ? que de choses auxquelles réfléchir et se demander est-ce que je veux vraiment garder le défaut ?). Et ça, c'est sans parler des certificats eux-memes : non seulement le format des certificats est merdique au possible et les outils pour les manipuler sont tout aussi merdiques, mais il faut s'occuper de distribuer les certificats aux différents serveurs (et il y a des brimades assez gratuites : à ma connaissance, il faut faire faire un reload à Apache si on change le fichier de certificat, il n'est pas assez malin pour contrôler son timestamp et décider lui-même de le recharger s'il a changé : pourquo tant de haine ?).

À ces additions de complexité par rapport à un site HTTP s'ajoute l'obtention des certificats. Cette difficulté varié selon le mécanisme qu'on a choisi, mais comme je l'ai mentionné, Let's Encrypt fournit des certificats valables seulement 90 jours (plutôt que, disons, 10000 ans) pour la raison expressément annoncée de vous emmerder au maximum, c'est-à-dire de vous obliger à tout automatiser, ce qui veut dire faire tourner un nouveau service et une panoplie de scripts obscurs sur vos serveurs, avec toutes les difficultés liées à l'installation de ce service, à commencer par comprendre ses options, qui ne sont pas peu nombreuses et comment il interagit avec le serveur Web (il doit pouvoir répondre à des challenges de Let's Encrypt ce qui implique une interaction dans un sens, et ensuite mettre en place les certificats ce qui implique une interaction dans l'autre). Et avec tout ça, le client fourni par Let's Encrypt n'est peut-être toujours pas capable de faire commodément du key pinning.

Rien de tout ça n'est insurmontable, sans doute, mais c'est le genre de choses qui me fait dire que l'informatique est très forte pour résoudre de façon compliquée les problèmes qu'elle a elle-même mis en place. Déjà je me suis pas mal arraché les cheveux à mettre en place le serveur Tomcat qui sert les pages individuelles des entrées de ce blog (parce que Java semble, ou en tout cas semblait quand je me suis renseigné, être à peu près le seul langage capable de parser le XML correctement), et mettre en place la communication entre Apache et Tomcat, alors l'idée de rajouter une couche de communication pour que Tomcat comprenne qu'Apache a reçu une connexion par SSL m'enchante franchement assez peu. Ajoutez à ça que j'ai plusieurs serveurs qui servent le même domaine à l'identique (ça me sert pour mener des tests) et je soupçonne que ce sera à moi de me débrouiller pour distribuer les certificats SSL.

Il n'y a pas que la configuration qui est rendue plus difficile, il y a aussi le debug. Je ne vais pas m'étendre là-dessus, mais je donne quand même une information pour fournir laquelle plusieurs espions Bothan sont morts : la variable d'environnement SSLKEYLOGFILE permet de spécifier un fichier dans lequel Firefox ou Chrome sauvegarderont les clés de session SSL, ce qui permet, ensuite, d'examiner et de déchiffrer le trafic réseau avec quelque chose comme Wireshark. Ceci (en plus de l'onglet Network dans les outils développement de Firefox) permet parfois de diagnostiquer certains problèmes. Je ne connais pas d'équivalent côté serveur, cependant (comment demander à Apache d'enregistrer les clés de session utilisées pour toutes les connexions qu'il reçoit ?).

La sécurité enfants du HSTS (ou : comment les navigateurs empêchent leurs utilisateurs de garder le contrôle)

Je mentionnais plus haut que, si on crée un site accessible en HTTPS avec un certificat auto-signé (ce qui n'apporte certes aucune sécurité supplémentaire par rapport au HTTP contre les attaques man-in-the-middle, mais en apporte néanmoins contre les attaques passives, ce qui n'est pas rien !), l'utilisateur reçoit un message d'avertissement extrêmement anxiogène. Mais au moins cet avertissement est-il contournable : il y a un lien (enfin, chez Firefox, je n'ai pas vérifié chez Chrome) pour ajouter une exception et autoriser le certificat (et s'il change, on aura de nouveau un avertissement, ce qui est bien la manière dont je pense que HTTPS devrait fonctionner).

Il en va tout autrement quand un site demande la HTTP Strict Transport Security : et ce n'est pas juste le fait de Firefox, puisque ce comportement est exigé par la sécification du HSTS :

[§12.1] Failing secure connection establishment on any warnings or errors (per Section 8.4 ("Errors in Secure Transport Establishment")) should be done with "no user recourse". This means that the user should not be presented with a dialog giving her the option to proceed. Rather, it should be treated similarly to a server error where there is nothing further the user can do with respect to interacting with the target web application, other than wait and retry.

Mais quelle bande d'enflures que ceux qui ont pris cette décision. Puissent-ils être affligés de pustules et condamnés dans l'au-delà à errer et calculer des SHA-512 à la main jusqu'à trouver une préimage de 4a65207375697320756e6520656e666c757265206574206a65206dc3a9726974652064e28099c3aa747265206166666c6967c3a92064652070757374756c6573 !

C'est ce que j'appelle le raisonnement sécurité enfants : interdire à l'utilisateur de contrôler ses propres logiciels en arguänt qu'on protège ainsi sa sécurité. C'est l'exact opposé de l'esprit Unix qui est de laisser l'utilisateur se tirer une balle dans le pied (ou lui donner assez de corde pour se pendre, si on préfère cette métaphore-ci). Firefox (et Chrome, mais ça ne m'étonne pas de lui) sont très friands de sécurité enfants : Firefox s'est récemment mis, par exemple, à interdire les extensions qui ne soient pas signées par eux — ce qui me pose vraiment un problème étant donné que j'ai plein d'extensions personnelles que j'ai écrites pour moi seul et que je ne veux ni publier ni montrer (pour l'instant, le fait de mettre xpinstall.signatures.required à false fonctionne dans des cas que je ne comprends pas bien, mais ils ont promis que ça ne durerait pas indéfiniment). On commence à se croire chez Apple.

Et le fait de vouloir outrepasser la sécurité HSTS n'est pas forcément le fait de quelque chose d'excessivement louche. Ça peut même être une façon de vouloir augmenter sa propre sécurité : par exemple, si je ne souhaite pas faire confiance à l'autorité racine qui a signé les certificats que présente tel ou tel site (voir ce fil où un utilisateur a du fil à retordre à cause de HSTS) ou pour toutes sortes d'autres raisons listées dans la RFC 6797 elle-même (§14.5 et §14.9).

Noter que je ne suis pas du tout contre un compromis. Par exemple, que la sécurité enfant soit activée sauf si on lance le navigateur avec --expert-mode --yes-i-really-want-expert-mode --yes-i-realize-that-expert-mode-will-turn-off-child-safety-features et qu'il s'affiche un avertissement (du genre qui ferait peur à Madame Michu) annonçant qu'on est en mode expert et que c'est très dangereux si on ne sait pas exactement ce qu'on fait, et que si on a fait ça en suivant les conseils d'un site Web on ne devrait pas. Mais faire plus que ça est vraiment de l'abus.

Alors certes, Firefox est un logiciel libre, je peux désactiver la sécurité enfants si je suis assez malin pour trouver où elle est dans le code. J'avoue que ce n'est pas le cas : le fait d'être vaguement compétent pour savoir que je peux vouloir désactiver HSTS ne signifie pas que je le sois pour fouiller dans les dizaines de millions de lignes de code qui constituent Firefox. J'ai trouvé l'existence du fichier SiteSecurityServiceState.txt, ce qui est déjà intéressant, mais ça ne permet pas tout.

Remarquez au passage que la §11.3 de la RFC 6797 est vraiment du foutage de gueule dans les grandes largeurs, une façon de prétendre qu'on peut profiter du HSTS sans passer par la mafia des autorités de certification alors que cette section est, quand on regarde de près, totalement vide de contenu (ou que ce qui tient lieu de contenu ne marche tout simplement pas).

La stabilité des URL

Voici ce que, finalement, je considère comme le plus important. Le problème est que le protocole, http ou https est écrit dans l'URL. Si j'avais conçu la chose, l'URL commencerait toujours de la même manière, le client essaierait d'abord d'effectuer une connexion chiffrée, et, s'il n'y parvient pas (et sauf si un mécanisme comme HSTS lui interdit la dégradation), il descendrait à une connexion non-chiffrée, avec indication claire dans l'icône pour montrer à l'utilisateur que c'est le cas (et bien sûr, interdiction d'accès aux cookies qui ont été positionnés en mode chiffré, etc.). Le fait de spécifier le mode de connexion dans l'URL n'aurait véritablement de sens que si on pouvait aussi fournir une empreinte de clé (ou un haché de contenu) dans l'URL, possibilité que j'ai déjà évoquée plus haut.

Et le problème avec cette séparation des protocoles est que cela crée des changements massifs d'URL stables. Il se trouve que je suis particulièrement vigilant à la stabilité des URL : l'adresse de mon site Web est http://www.madore.org/ — avant, c'était http://www.eleves.ens.fr:8080/home/madore/ (et j'ai dû me battre pour conserver ce :8080 et me battre encore plusieurs fois pour conserver cette redirection qui continue à marcher à l'heure où j'écris) — le changement a été assez douloureux quand j'ai dû décider adresse par adresse quoi changer et quoi laisser, et je n'ai pas envie de changer une nouvelle fois pour https://www.madore.org/ ; et si je le fais je veux avoir une certitude assez forte que je pourrai maintenir ce domaine, que ne m'offre pas Let's Encrypt puisque je ne suis pas sûr de sa stabilité à lui (cf. ci-dessus).

Mais ce n'est pas qu'une considération théorique. Régulièrement, un site que je visite décide de passer de http à https, et ça casse plein de choses. Certes, ça ne casse pas les liens eux-mêmes parce qu'ils sont généralement redirigés (il faudrait vraiment que le site fasse très mal sa redirection pour que ce ne soit pas le cas), mais ça casse des choses plus subtiles.

Voici un scénario typique : je rend souvent visite au site http://www.bigfatdildos.tld/, celui-ci décide de passer en HTTPS et devient donc https://www.bigfatdildos.tld/. Mais la manière dont j'accède au site consiste à commencer à taper le nom dans la barre d'adresse (la awesome bar) de Firefox, qui me propose alors la complétion qui va bien ; la raison pour laquelle j'arrive sur le bon site est que je rends souvent visite à ce site et qu'il est donc tout en haut dans les suggestions. Le jour où ils passent à HTTPS, il se met à y avoir deux sites bien distincts pour ce qui est de Firefox : un site HTTP, qui ne fait que rediriger vers HTTPS, et le site en HTTPS, qui est « le bon » ; mais le site qui est connu dans les suggestions est celui en HTTP. À partir de là, je ne comprends pas très bien ce qui se passe, mais le fait est que le site apparaît beaucoup moins bien dans les suggestions dans ses deux variantes : probablement, le site HTTP reste en premier parce qu'il a beaucoup de visites cumulées passés mais n'est pas compté comme recevant de nouvelles visites car tous les liens que je suis vont me mener vers le site HTTPS, celui-ci finit par monter aussi, mais comme il n'a pas de visite directe tapée à la main, il ne monte pas tant que ça, bref, il me semble que les deux se retrouvent généralement à un rang assez médiocre. Si je supprime toutes les versions en HTTP des suggestions de complétion, le site HTTPS est quand même tout nouveau et il lui faut beaucoup de temps pour remonter dans les fréquences.

Et il n'y a pas que des questions de rang dans les suggestions : le doublon HTTP/HTTPS pollue mes suggestions de complétion, parce que beaucoup de choses apparaissent en double, ce qui divise du coup en gros par deux l'utilité de la awesome bar (sur N résultats affichés, il n'y en a en fait vraiment que ½N).

Il y a aussi des problèmes avec les icônes de site (favicons), que je ne comprends pas très bien, mais l'idée générale est qu'au moinde problème réseau, la version HTTP du site va se retrouver avec une icône du genre « réseau cassé », qui ne sera jamais corrigée parce que ce n'est qu'une redirection vers la version HTTPS et le site HTTP lui-même n'a pas de vraie icône (donc Firefox garde la dernière connue). Quelque chose comme ça.

Quant aux bookmarks, ils posent en gros les mêmes problèmes. Plus d'une fois, j'ai édité un bookmark pour remplacer http par https, et Firefox Sync m'a fait me retrouver avec deux versions du même site dans mes bookmarks, une en HTTP et une en HTTPS.

Vous direz, tout ça ce sont des problèmes avec Firefox, pas avec HTTPS. C'est sans doute vrai, mais le fait de mettre le protocole dans l'URL rendait ce genre de problèmes assez inévitables. Une URL est censée être un identifiant stable et fixe vers une resource : si on la change, même avec une redirection, il y a plein de petites merdes de ce genre qui apparaissent.

Pour Wikipédia, j'en suis extrêmement mécontent. J'avais tout un système de scripts qui me permettait de mémoriser et faire des statistiques sur les pages que je consultais régulièrement sur Wikipédia (ça avait commencé ici), ils ont été cassés par le passage à HTTPS dont je continue à juger qu'il ne servait absolument à rien s'agissant d'un site public. Du coup, j'ai mis fin à mes contributions à Wikipédia (mes dernières contributions sont une demande d'aide pour régler le problème, les réponses que j'ai obtenues ont fini de me convaincre que je n'aimais décidément pas les gens qui investissent du temps dans l'administration de ce projet). Je reprendrai si et quand je trouve un moyen de régler tout ce merdier : en attendant, j'ai autre chose à faire que de me battre avec ces moulins à vent. Si par hasard quelqu'un connaît un miroir de Wikipédia en HTTP (qui permette aussi d'éditer !) vers lequel je pourrais faire pointer wikipedia.org au niveau de mon serveur DNS (en désactivant HSTS au niveau du navigateur), ça m'intéresse, faites-moi signe.

La question reste quand même de savoir quel est la bonne URL à utiliser quand on veut faire un lien vers Wikipédia. J'ai choisi de les faire en http parce que je n'ai pas vraiment envie de revenir en arrière sur des centaines et des centaines d'entrées de blog et les modifier pour pointer vers la nouvelle adresse, mais aucune solution n'est satisfaisante, et c'est bien le genre de choses qui me pose problème.

Je devrais sans doute aussi mentionner le fait que les sites HTTP et HTTPS ne sont pas toujours équivalents. Par exemple, j'ai longtemps utilisé sur ce blog des liens vers Google Images sur le modèle http://images.google.com/images?q=terms+to+search+for, ces liens fonctionnent correctement (exemple ici), mais ils ne fonctionnent plus si on remplace http par https, ce qui m'a valu des bug-reports incompréhensibles tes liens vers Google Images sont cassés — enquête faite, le problème était que ces gens utilisaient HTTPS Everywhere. Ce n'est pas la faute de HTTPS, bien sûr, je vous laisse décider si c'est celle de Google ou de HTTPS Everywhere, mais en tout cas ce n'est pas la mienne, mes liens étaient corrects, et c'est un exemple du genre de confusions qui peuvent apparaître à cause de ce double jeu d'adresses en HTTP et HTTPS.

Ceux qui sautent sur leur chaise comme des cabris en disant Crypto ! Crypto ! Crypto !

Il va de soi (mais ça va mieux en le disant) que je n'ai rien contre la crypto. J'en ai, en revanche, contre l'espèce de manie de crypto qui tient lieu de réflexion sérieuse sur l'opportunité d'en faire usage, et que je tiens pour principale responsable du déploiement de HTTPS sur des sites qui n'en ont nul besoin (comme Wikipédia).

Je soupçonne que cette manie est une façon de se dire qu'on fait des choses qui sont si importantes et si secrètes qu'elles méritent d'être chiffrées — de fait, la crypto s'en fout de ce qu'on lui donne comme secret à gérer, elle peut servir à chiffrer les codes nucléaires américains comme la liste de vos Pokémons préférés ou des articles de Wikipédia qui sont de toute façon publics : son boulot est de protéger la sécurité des informations, pas de décider ce qui mérite d'être protégé. Mais pour qu'elle puisse faire sens, il faut un modèle d'attaques contre lesquelles on veut pouvoir résister. Or ce modèle d'attaque est précisément ce que n'ont pas, je pense, les maniaques de la crypto qui veulent tout passer en HTTPS juste parce qu'on peut le faire (et quitte à ignorer les problèmes que j'ai évoqués) : au lieu de se donner un but précis (protéger contre telle ou telle attaque) et d'utiliser la crypto comme moyen pour accomplir ce but, ils voient la crypto comme une fin en soi, autrement dit, ils sautent sur leur chaise comme des cabris en disant Crypto ! Crypto ! Crypto !. Mais la crypto ne vous protégera contre rien si vous ne savez même pas contre quoi vous voulez être protégés.

Conclusion

Pour l'instant, s'agissant de mon propre site, je ne fais rien. Mon serveur n'écoute même pas sur le port HTTPS. Déjà j'ai du mal à trouver le temps de m'occuper du système de commentaires, qui est tout pourri (c'est un vieux script Perl qui ne parle pas du tout au reste du moteur de blog), et qui me semble un problème bien plus urgent que le HTTPS. Même en matière de crypto mettre en place DNSSEC me paraît plus important.

Mais je ne dis pas non plus fontaine, je ne boirai pas de ton eau : quand Let's Encrypt gérera les certificats wildcard (et le key pinning si ce n'est pas déjà le cas), je commencerai à regarder si ce n'est pas trop pénible à mettre en place une version du site en HTTPS — restera à trouver une politique de stabilité des URL (je peux mettre le site en HTTPS et ne publier que des permaliens en HTTP, mais je ne sais pas si ça suffira à éviter que des adresses en HTTPS s'enfuient dans la nature).

(lundi)

Aires piétonnes et zones de rencontre

Les règles routières françaises (je dis règles pour être un peu plus large que Code de la route) connaissent trois types de zones de circulation « apaisée » : l'aire piétonne, la zone de rencontre et la zone 30.

[Panneau B54 (aire piétonne)]L'aire piétonne (signalée par le panneau B54, reproduit ci-contre à gauche) est interdite aux véhicules à moteur, mais il peut y avoir des exceptions (riverains, transports en commun, taxis pour desserte locale, livraisons, etc.) ; elle peut être interdite même aux vélos, mais ce n'est normalement pas le cas. Les piétons sont prioritaires sur tous les véhicules (tramways exceptés), et tous les véhicules doivent circuler au pas, même les vélos. Les piétons ne sont évidemment pas tenus de circuler sur les trottoirs (qui, d'ailleurs, n'existent généralement pas).

[Panneau B52 (zone de rencontre)]La zone de rencontre (signalée par le panneau B52 ci-contre et généralement renforcée par un marquage semblable au panneau sur la chaussée) est une apparition plus récente (juillet 2008) : contrairement à l'aire piétonne, les véhicules ont le droit d'y pénétrer normalement ; mais les piétons sont tout de même prioritaires sur tous (tramways exceptés) et la vitesse est limitée à 20km/h, même pour les vélos. Comme dans l'aire piétonne, les piétons ne sont pas tenus de circuler sur les trottoirs, ils peuvent emprunter la chaussée, que ce soit pour la traverser (y compris hors des passages prévus à cet effet) ou pour y circuler. (En revanche, les piétons, comme les voitures, ne doivent pas stationner sur la chaussée, c'est-à-dire rester immobiles au milieu de la route, ce qui se comprend bien par la nécessité de ne pas bloquer la circulation.) Par ailleurs, il y a normalement des doubles-sens cyclables.

[Panneau B30 (zone 30)]La zone 30 est simplement une zone dans laquelle la vitesse est limitée à 30km/h (comme c'est une limitation par zone, elle s'applique jusqu'à un panneau de fin de zone plutôt que jusqu'à la prochaine intersection). Il y a normalement des doubles-sens cyclables.

Les détails sur ces différentes zones, ainsi que leurs intentions, sont précisés dans ce document de la Sécurité routière (Certu Zones de circulation apaisée fiche nº2, août 2009 ; pas mal fait, à part que les images sont pixellisées à une résolution ridiculement basse). On y apprend par exemple les principales raisons pouvant amener à définir une zone de rencontre : rues résidentielles de desserte locale à rendre plus conviviales, quartiers historiques à protéger sans les piétonniser complètement, espaces publics et lieux de correspondances où doivent cohabiter piétons et véhicules, interruption d'une zone piétonne pour laisser passer les véhicules, rues commerçantes où on cherche à concilier fréquentation piétonne et circulation possible, rues trop étroites pour disposer d'un trottoir, zones conflictuelles au sein d'une zone 30 où on souhaite donner la priorité aux piétons.

Je me plains souvent de toutes sortes de choses, mais là, globalement, je trouve que ces trois catégories sont plutôt bien pensées, et que la zone de rencontre est un compromis plutôt raisonnable sur le principe : laisser les voitures circuler, mais à vitesse très réduite, et surtout, en rendant aux piétons l'accès à l'ensemble de la chaussée. (Je dis rendre, parce que les voitures ont conquis cet espace au détriment des piétons : à ce sujet, cet article ou celui-ci, qui racontent l'histoire de la chose aux États-Unis et du concept de jaywalking, sont assez intéressants.)

Le concept de zone de rencontre est apparu, si je comprends bien, aux Pays-Bas comme zone résidentielle (actuellement signalée par ce panneau), puis véritablement en Suisse en 2002 (où les zones de rencontre sont figurées par ce panneau), et en Belgique l'année suivante. D'autres pays ont adopté le concept depuis (l'Autriche semble avoir des Begegnungszonen à 20km/h et d'autres à 30km/h ; voici un article sur des essais dans ce sens aux États-Unis).

Sinon, en France, à côté des aires piétonnes et zones de rencontre, il existe aussi un machin appelé les voies vertes (signalées par le panneau C115), datant aussi de 2008. Les voies vertes sont réservées aux piétons et véhicules non motorisés. La différence avec l'aire piétonne est un peu byzantine, mais un point de différence est que les cyclistes ne sont pas tenus de rouler au pas sur une voie verte, alors que dans une aire piétonne, en principe, si (enfin, si les cyclistes respectaient quoi que ce soit du Code de la route…) ; je pense qu'il y a aussi une différence dans la logique d'affectation en ce que la voie verte est une voie de circulation, tandis que l'aire piétonne est une zone, m'enfin, tout ça est un peu confus. Je ne sais pas si c'était vraiment indispensable d'inventer un nouveau truc pour ça.

Mon propre quartier (la Butte-aux-Cailles) est classé zone de rencontre en temps normal, et le dimanche dans la journée il est maintenant même transformé en aire piétonne (il y a des barrages). La logique est une combinaison de certaines raisons évoquées plus haut pour définir une zone de rencontre : c'est un quartier historiquement intéressant (et d'ailleurs touristiquement intéressant : il y a de plus en plus de gens qui y viennent pour photographier les œuvres de street art qu'on y trouve, il y a maintenant même des visites guidées des rues) formé de rues pavées avec un caractère de petit village à la fois résidentiel et commerçant, il y a beaucoup de flâneurs dans les rues, surtout aux heures d'ouverture des nombreux restaurants et bars, il y a aussi des enfants qui peuvent déboucher à n'importe quel endroit, et certaines rues sont trop étroites pour avoir un vrai trottoir. La classification en zone de rencontre est donc éminemment logique.

Sauf que vous vous devinez bien de ce qui se passe : comme le feu orange, tout ça n'est absolument pas respecté.

La limitation de vitesse à 20km/h est une vaste blague : déjà, si les gens consentent à descendre à 30km/h, c'est un peu miraculeux, mais 20km/h, on ne voit jamais. (Il y a beaucoup d'automobilistes qui traversent pour éviter des encombrements sur des axes voisins, généralement ils sont de mauvaise humeur, ça s'entend très bien à leur manière de rentrer dans le quartier en accélérant, tout contents de quitter la rue du Moulin des Prés embouteillée.)

Quant au fait que les piétons ont le droit de circuler sur la chaussée, vous imaginez bien ce qui se passe si quelqu'un commence à faire ça (ce qui n'est pas forcément pour emmerder les voitures : il y a des trottoirs qui n'en sont vraiment pas) : on se fait klaxonner dessus, crier de se pousser, par des gens sûrs d'être dans leur droit. (Les trottoirs c'est pas pour les chiens !) Les surveillants des écoles primaires ou maternelles du quartier, que je croise parfois accompagnant des groupes d'enfants allant d'un endroit à un autre, ne s'y trompent d'ailleurs pas : ils font marcher les écoliers bien sur le trottoir et traverser aux passages piétons — alors qu'en principe une zone de rencontre n'a besoin ni de l'un ni de l'autre.

Pour défendre un peu les automobilistes, il faut reconnaître deux choses :

D'abord, l'indication de zone de rencontre est facile à rater. Les panneaux à l'entrée ne sont pas très visibles, certains sont mal orientés (j'ai essayé de les remettre à la main, mais c'est trop difficile). Il n'y a aucun panneau de rappel. (Moi j'en mettrais à chaque intersection, mais je me demande s'il n'y a pas une règle de droit interne complètement stupide qui dit qu'on ne peut pas rappeler un panneau de zone : en tout cas, je n'ai jamais vu ça.) Le marquage au sol est rare, lui aussi peu visible, souvent effacé. Et la zone n'a pas vraiment les caractéristiques qu'on pourrait attendre d'une zone de rencontre, comme justement l'absence de trottoirs bien délimités et de passages piétons. À ce sujet, je tire de cet autre document de la Sécurité routière (Certu, fiche technique La zone de rencontre, novembre 2008) la remarque suivante : La signalisation ne suffit souvent pas pour la lisibilité et à la crédibilité d'une zone réglementée. C'est pourquoi il est prévu que des aménagements complètent la signalisation, cette notion est incluse dans la notion d'aménagement cohérent.

Ensuite, personne ne sait ce que c'est qu'une zone de rencontre. Ceux qui ont passé le permis il y a plus de 10 ans n'ont jamais été interrogés sur ces nouveautés, et la Sécurité routière n'a pas fait de publicité sur les médias quand les panneaux ont été introduits (je sais que nul n'est censé ignorer la loi, mézenfin, on a le droit de les aider…). Certes, le panneau est assez clair et bien pensé, on peut deviner ce qu'il veut dire, en tout cas il est évident que la vitesse est limitée à 20km/h, mais je pense que ça ne suffit pas.

Il y a aussi le fait que le terme zone de rencontre n'est pas terrible. Une aire piétonne, on comprend tout de suite. Une zone 30, ça se comprend aussi. Mais une zone de rencontre, kézako ? On pense que c'est un synonyme de point de rendez-vous ou quelque chose de ce genre. Peut-être que zone semi-piétonne ou zone piétonne mixte aurait été moins obscur.

J'ai commencé une fois à vouloir expliquer le concept à un livreur qui m'avait engueulé parce que je marchais sur la route (je voulais éviter des échafaudages d'où tombent régulièrement des choses pas très propres) : je lui ai parlé de zone de rencontre, il n'avait visiblement jamais entendu le terme, je lui ai dit que la vitesse était limitée à 20km/h, il m'a prétendu que je ne pouvais pas savoir s'il faisait plus (comme j'ai l'esprit de l'escalier, je n'ai pas pensé à lui expliquer que s'il avait fait toute la longueur de la rue dans le temps où moi, marchant normalement, j'en avais parcouru le quart, il ne pouvait certainement pas avoir circulé à moins que 20km/h), je lui ai dit que les piétons avaient priorité et pouvaient circuler partout, il m'a demandé comment il était censé passer, je lui aurais répondu qu'il pouvait demander gentiment ou bien patienter quelques mètres que je tourne et que par rapport à 20km/h de toute façon je ne le ralentissais pas tant que ça, mais globalement il était évident qu'il me prenait pour un affabulateur complet qui avait sorti de mon chapeau des règles inexistantes (ce qui est faux) ou du moins inappliquées (ce qui, malheureusement, est juste). Que faire ? Je n'allais pas passer la journée à le retenir par plaisir pervers de lui faire la leçon et au risque de me faire écraser, il est passé en me maudissant.

J'ai peur, aussi, que la piétonnisation du quartier le dimanche n'augmente encore la confusion : que les automobilistes se disent, puisqu'on n'est pas dimanche, aucune règle particulière ne s'applique — et pensent que les panneaux « zone de rencontre » concernent cette piétonnisation.

Bref, je trouve tout ça très bien en théorie, mais en pratique, je ne sais pas ce qu'on peut faire. Peut-être qu'une première étape serait d'informer les riverains, leur rappeler ce qu'est une zone de rencontre et quelles sont les règles (et signaler clairement la différence avec la piétonnisation du dimanche), à la fois pour ceux qui circulent en voiture, et aussi pour les piétons (si plus de gens ont conscience qu'ils peuvent marcher sur la chaussée et y sont prioritaires, cela changera certainement la dynamique).

(À une certaine époque au moins, un adjoint d'un maire d'arrondissement de Paris lisait ce blog. Je ne sais pas si c'est toujours le cas, mais je peux lancer des gros hint, hint à tout hasard.)

(dimanche)

Petite visite au parc du Sausset

J'avais écrit le mois dernier à quel point j'avais apprécié une visite au parc Georges Valbon de La Courneuve. Aujourd'hui, mon poussinet et moi sommes allés visiter le parc du Sausset (à Villepinte ; voyez ici sur OSM), notamment pour comparer. L'accès depuis Paris en est très simple : il suffit de prendre le RER B et de descendre à la station Villepinte, qui est en plein milieu.

Il y a des ressemblances stylistiques manifestes entre le parc de La Courneuve et celui du Sausset : peut-être les historiens du futur catalogueront-ils ce style comme le style des jardins paysagers français (franciliens ? séquanodionysiens ?) du tout début du 21e siècle. Peut-être pourrait-on dire, dans une comparaison très hofstadterienne, que ce style est au jardin classique à la française ce que l'architecture de Jean Nouvel est à celle de Jules Hardouin-Mansart. Je ne sais pas au juste ce que ça veut dire, mais en tout cas j'aime bien.

Entre autres ressemblances, les deux parcs ont été construits sur l'emplacement d'anciens marais, pas entièrement supprimés mais domestiqués : des lacs aménagés et des rivières conservent le souvenir de l'eau qui devait régner partout. Les deux parcs présentent, sous une unité de style que je n'arrive pas à définir précisément, une certaine variété de paysages, entre les grandes pelouses ouvertes coupées d'allées rectilignes, et les sous-bois à l'apparence plus sauvage. De façon plus anecdotique, les deux parcs sont coupés par une ligne de chemin de fer (s'agissant du parc du Sausset, c'est le RER B). Les deux sont assez populaires, mais suffisamment vastes pour qu'on ne se sente vraiment pas à l'étroit : de toute façon, ce qui est populaire, ce sont tous les endroits où pique-niquer ou pour faire bronzette sur une serviette posée sur l'herbe, éventuellement les jeux pour enfants, et dès qu'on s'en écarte, il n'y a plus grand monde.

Le parc du Sausset est environ deux fois plus petit (2.03km²) que celui de La Courneuve, ce qui me fait prendre conscience, retrospectivement, à quel point ce dernier est immense. Il est divisé en quatre zones : dans le sens des aiguilles d'une montre, la Forêt (plutôt les sous-bois en vérité) au nord-ouest, les Prés carrés (grandes pelouses, marais, lacs) au sud-ouest, le Bocage (aménagé de façon à imiter un peu la campagne française traditionnelle) au sud-est, et le Puits d'Enfer (dont je ne comprends ni le nom ni, si j'ose dire, la logique sous-jacente) au nord-est.

Si je dois résumer les principales différences que j'ai trouvées entre ces deux parcs, je dirais en faveur du parc du Sausset que ce dernier est un peu plus sauvage (ou d'apparence sauvage, disons, parce que tout ça est évidemment très artificiel) et peut-être plus varié, ou différemment varié, que celui de La Courneuve (disons qu'il y a vraiment des différences frappantes entre les quatre zones, alors qu'au parc Georges Valbon les variations sont plus locales, plus graduelles) ; la partie Bocage est vraiment réussie et très tranquille, et le labyrinthe (dans les Prés carrés) est mignon ; en contrepartie, il fait moins usage de relief que le parc de La Courneuve (où il y a des points de vue vraiment magnifiques), et le système de lacs du Sausset est moins intéressant.

Mais en fait, il y a surtout une chose qui m'a déplu, c'est le nombre d'endroits qui sont essentiellement des culs-de-sac : j'ai dit que le parc était divisé en quatre zones, ce qui est plutôt sympa, mais ce qui est moins sympa, c'est qu'il n'y a apparemment que très peu de points de passage entre ces zones, un seul entre les Prés carrés et le Bocage (ça peut se comprendre, il y a une ligne de RER à franchir), un seul entre le Bocage et le Puits d'Enfer (plus difficile à comprendre, il n'y a qu'une route pas si passante entre les deux), et aucun entre le Puits d'Enfer et la Forêt (d'accord, il y a de nouveau le RER, mais enfin, c'est vraiment pénible, là). Du coup, la partie Puits d'Enfer tout entière est une sorte de culs-de-sac pas très intéressant (c'est peut-être la raison de son nom ?), on ne peut même pas commodément rejoindre la gare de Villepinte, et tout l'est du Bocage est aussi un peu enclavé parce qu'il n'y a pas de sortie par là : c'est dommage. (Après, l'aspect positif de la chose, c'est que les régions peu accessibles depuis les parkings sont peu fréquentées : donc si on aime le calme, c'est finalement bien.)

Photos ici (pas très intéressantes, il faut bien le dire)

PS : Si quelqu'un sait éditer OpenStreetMap, il faudrait effacer ce pont, qui a été retiré (vraiment retiré, pas juste fermé : un panneau précise que c'est à cause de risques d'effondrement, et promet qu'il reviendra au printemps 2016 [sic], donc je suppose que c'est tout à fait définitif) ; comme nous avions planifié notre promenade en comptant sur l'existence de ce pont, ça nous a assez contrarié. Mise à jour : Merci à Tayou974 qui a été très réactif. Mise à jour 2 () : En fait, non, le pont apparaît toujours là, je ne sais pas pourquoi (je ne comprends rien à l'historique d'OpenStreetMap).

(vendredi)

14 juillet 2017

C'est gentil de la part de Macron et Trump de faire un grand défilé et des feux d'artifices pour célébrer 1.5Gs (1 500 000 000 secondes) d'Unix, mais dans cette culture, il est plutôt d'usage d'attendre 1.5Gis (1 610 612 736 secondes) pour célébrer. Rendez-vous 2021-01-14T09:25:36+01:00 pour fêter l'écoulement des ¾ du temps avant la fin du monde, donc.

(mercredi)

Quelques lectures récentes

Je ne parle pas souvent sur ce blog des livres que je lis. Encore moins que des films que je vois : une raison évidente est que regarder un film est une expérience plus concentrée dans le temps, donc j'ai un moment clair où en parler, alors qu'un livre, souvent, quand je ne l'ai pas fini je ne veux pas en parler parce que je ne l'ai pas fini, et quand je l'ai fini je ne veux pas en parler non plus parce que je suis passé à autre chose, ou parce que j'en ai eu marre. Ceci est d'autant plus vrai que je lis lentement. Et de toute façon je ne lis pas beaucoup. Entre autres parce que je ne lis quasiment qu'aux toilettes[#], et je n'y passe pas ma vie.

Néanmoins, j'ai lu un peu plus que d'habitude le mois dernier, et il y a quelques livres dont je pourrais dire du bien, alors en voici une liste, en en profitant pour inaugurer une nouvelle « catégorie » sur ce blog :

Les salauds de l'Europe de Jean Quatremer

Sous-titré guide à l'usage des eurosceptiques et écrit par un chroniqueur qui connaît parfaitement les rouages de l'Union européenne, ce livre commence par tracer un tableau extrêmement noir de l'UE, essentiellement une compilation de tous les reproches les plus courants sur ce registre, avant d'entreprendre, dans les chapitres qui suivent, de les décortiquer et de nuancer le tableau. Ce qui est intéressant est qu'il irritera sans doute à la fois les eurosceptiques (auxquels il prétend s'adresser) et les europhiles, mais les deux auront beaucoup à y apprendre s'ils acceptent d'aller au-delà de cette irritation.

Si on imagine que l'auteur, généralement classé comme défenseur de l'UE, va retenir ses coups, on se trompe : il ne ménage pas, par exemple, le monstre bureaucratique qu'est la Commission, et notamment la Commission Barroso. On pouvait s'imaginer qu'après un premier chapitre recensant tous les poncifs europhobes, il allait les réfuter : ce n'est pas le cas, il ne dit pas c'est faux, mais c'est plus compliqué, car son propos est que pour défendre l'Europe et pourquoi elle est nécessaire, les réponses rapident ne conviennent pas, il faut prendre son temps, et c'est ce qu'il fait dans ce livre tout en nuances. Bref, je recommande vivement (si on est prêt à ne pas camper sur ses positions).

Le petit livre des couleurs de Michel Pastoureau et Dominique Simonnet

J'aime bien les livres pas trop épais et, là, je suis servi (120 pages). Mais pour être bref, il n'en est pas moins fascinant. Comme son nom l'indique, il s'agit d'un livre sur les couleurs : plus exactement, sur l'histoire des couleurs, c'est-à-dire de la symbolique de celles-ci et de leur place dans notre culture et notre société (c'est la spécialité du premier auteur). Écrit sous forme d'interview (du premier auteur par la seconde), il reprend une par une les couleurs que Michel Pastoureau considère comme « vraies », à savoir le bleu, le rouge, le blanc, le vert, le jaune et le noir, puis un dernier chapitre pour évoquer brièvement ce qu'il considère comme des « demi-couleurs » (violet, orange, rose, marron et gris), en retraçant à chaque fois l'importance de la couleur, les rôles qu'on lui donne et les images qu'on lui associe. Il ne s'intéresse pas du tout à la physique ou à la physiologie des couleurs, ni à peine à leur linguistique (cf. ce que je racontais ici), au moins dans ce très bref ouvrage, mais il a le temps de dire beaucoup de choses intéressantes, dont certaines qui m'ont surpris (par exemple : qu'au Moyen-Âge les mariées étaient généralement en rouge, que personne avant le 17e siècle n'imaginait le vert comme mélange de bleu et de jaune, que l'association du vert avec la nature est relativement récente, que l'opposition du noir au blanc ne s'est vraiment imposée qu'avec la photographie, etc.).

L'étiquette à la cour de Versailles de Daria Galateria (traduit de l'italien)

Ce livre-là ne m'a pas franchement emballé. Le sujet est intéressant, mais l'exposition est brouillonne (sans doute parce qu'elle ne se veut pas très sérieuse, et l'auteure prétend au moins autant amuser qu'instruire). Il s'agit d'un recueil d'anecdotes tirées essentiellement de chroniqueurs tels que Saint-Simon, Dangeau, Breteuil…, et présentées sous forme alphabétique de sujet. On a du mal à s'y retrouver, d'abord parce que l'ordre alphabétique n'est pas franchement terrible pour un livre qu'on va typiquement lire linéairement, et ensuite parce que l'auteure n'arrête pas de changer d'époque, ou de faire des coqs-à-l'âne sans les annoncer.

Le thème général est que les règles d'étiquette concernant la préséance ou les privilèges étaient invraisemblablement compliquées, pleines d'exceptions historiques apparues parce que tel jour le roi a permis à Untel de faire ceci-cela et depuis c'est devenu un privilège hériditaire, et peut-être que d'autres réclament d'avoir aussi ce privilège, et ces règles finissent par s'accumuler (Machin a le droit d'entrer dans la chambre du roi par telle porte uniquement, Machin par telle autre porte, ce genre de choses), et comme les règles sont arcanes, les disputes sont aussi incessantes, en particulier en matière de préséance. (La personne qui « a la main », c'est-à-dire la préséance, passe devant et passe à droite, notamment au moment de franchir les portes. Globalement parlant, les plus hauts placés après le roi et la reine sont les fils et filles de France, c'est-à-dire les enfants du roi, d'un roi passé ou du Dauphin, puis les petits-fils et petites-filles de France, puis les princes de sang c'est-à-dire les descendants de Hugues Capet, puis les ducs et pairs ; mais là où ça se complique est qu'il faut insérer quelque part les cardinaux, les membres des familles régnantes étrangères, etc., et que de toute façon la préséance ne sera pas la même selon qu'on est à Versailles ou au Louvre, ou au parlement, ou à la messe, ou que sais-je encore.)

Bon, peut-être que l'exposition brouillonne convient bien, finalement, à un sujet qui est lui-même plein de bizarreries inexplicables. Et j'ai appris des choses qui m'ont amusé ; par exemple qu'un des privilèges recherchés à Versailles était le « privilège du pour », qui signifiait simplement que l'accès au logement qu'on occupait à Versailles était marqué (à la craie) pour le duc de X. (par exemple) plutôt que simplement le duc de X. : ce privilège n'apportait rien de plus que ce seul mot (et pas, par exemple, un logement plus décent), mais comme la formulation pour était, au départ, celle utilisée pour les princes de sang, d'autres ont voulu l'avoir à leur tour.

(Cela me fait penser que, sur un sujet proche et dans une exposition nettement moins brouillonne, j'avais bien aimé le livre Le Roi-Soleil se lève aussi de Philippe Beaussant.)

L'ordinateur du paradis de Benoît Duteurtre

J'avais déjà lu quelque chose de Benoît Duteurtre, je ne me rappelle plus bien quoi, mais je me rappelle que j'avais passé beaucoup de temps à me demander si c'était « du lard ou du cochon », et c'est un peu pareil ici. L'auteur a un talent certain pour présenter des personnages gentiment ridicules, qui ont des opinions ou des actions finalement raisonnables et dont on ne sait pas bien si on doit rire d'eux ou avec eux, ni ce que lui (l'auteur) essaie de nous dire, si tant est qu'il essaie de nous dire quelque chose. Il aborde des questions graves sur un mode léger, et finalement ne répond pas à la question, ou bien semble proposer des réponses contradictoires et qui vont mettre mal à l'aise ceux qui croient une chose et ceux qui croient son contraire, en se moquant autant des uns que des autres.

Ici s'entremêlent l'histoire de quelqu'un qui se présente aux portes du paradis pour y être admis (ou pas) et qui se retrouve en fait face à un cauchemar bureaucratique, et une autre, sur Terre, où le président d'une Commission des Libertés publiques se retrouve au cœur d'un scandale parce qu'il a prononcé une phrase politiquement très incorrecte qui a été enregistrée à son insu ; puis surviennent des dérèglements informatiques qui font que tout le monde commence à recevoir des messages électroniques (emails, SMS, historiques de navigateurs) d'autres gens, y compris des données censées avoir été effacées. Les idées sont intéressantes, les sujets évoqués le sont avec une certaine subtilité : le respect de la vie privée à l'heure d'Internet, la confidentialité en ligne, le droit à l'oubli, le pouvoir des ordinateurs dans notre vie, les limites du politiquement correct, et le monde parfois absurde ou inhumain auquel peut conduire une rationalisation excessive ; l'auteur fait preuve d'un humour assez efficace, mais au final, comme je le dis plus haut, on ne sait pas très bien où il veut en arriver ni de qui il se moque (de ceux qui applaudissent le progrès ou de ceux qui regrettent toujours comme c'était âvant ? les deux, sans doute) : ce n'est pas forcément grave, s'il veut juste nous encourager à réfléchir, mais on peut trouver irritante cette façon qu'a Benoît Duteurtre de se moquer sans vraiment se mouiller.

Openly Straight de Bill Konigsberg

C'est un roman classé young adult (jeunes adultes, quoi, mais on ne dit pas trop ça en français pour parler d'une catégorie littéraire), gay&lesbien (enfin, en l'occurrence, gay). J'apprécie souvent les livres young adult pour leur fraîcheur (même si je ne suis vraiment plus dans le public visé), et j'apprécie les livres LGBT parce que, oui, je ressens un manque à combler à ce sujet. Mais souvent on se retrouve avec des histoires toutes calquées sur le même modèle, celui du lycéen qui fait face à l'homophobie de sa famille et/ou de ses professeurs et camarades de classe, a pour seule alliée sa meilleure amie, et finit par s'épanouir en représentant Roméo et Juliette ou le Songe d'une nuit d'été le dernier jour de classe, sous la direction d'un prof d'anglais sage et tolérant. Je ne dis pas que cette histoire n'est pas intéressante, et il est utile qu'elle soit racontée, mais j'ai maintenant l'impression de l'avoir lue douze fois sans compter les fois où je l'ai vue à la télé ou au cinéma.

Openly Straight présente une variation intéressante sur ce thème : la famille du héros, Rafe, n'est pas du tout homophobe, au contraire, ses parents fêtent son coming out au restaurant comme on fêterait un anniversaire, et en fait, il n'y a essentiellement aucun personnage homophobe dans toute l'histoire (en tout cas pas ouvertement, en tout cas pas en position centrale à l'intrigue) ; il y a bien un prof d'anglais sage et tolérant, mais pas de pièce de Shakespeare. Le point de départ est que Rafe, qui quitte sa ville native de Boulder (Colorado) pour continuer sa scolarité dans un lycée pour garçons en Nouvelle-Angleterre, en a simplement assez d'être l'« homo de service » et décide de rentrer dans le proverbial placard. Je ne vais pas résumer les péripéties qui s'ensuivent : elles ne sont ni très complexes ni incroyablement originales, mais elles paraissent vraiment naturelles et pas du tout forcées — ni happy end parachuté ni fin tragique tout aussi factice.

La plupart des personnages ont une vraie épaisseur psychologique, et les rapports humains sont assez touchants. Mais surtout, en évitant toute caricature, l'auteur réussit à toucher à des questions assez délicates : sur la sincérité vis-à-vis de ses amis (est-ce un mensonge d'essayer de se faire passer pour hétéro si on ne l'est pas ? est-ce opportun si on ne risque pas d'être victime d'homophobie ?), sur le rapport entre masculinité et homosexualité (cf. ici), sur les étiquettes qu'on se colle ou que les autres vous collent, y compris des gens bien intentionnés. Et, ce qui est agréable, l'auteur n'essaie pas de forcer une réponse à ces questions : il suggère au lecteur d'y réfléchir, comme son héros y réfléchit, mais n'impose pas vraiment une conclusion.

Bon, on pourra me dire que je suis injuste parce que je reproche à Duteurtre de poser des bonnes questions sans y répondre et que je félicite Konigsberg pour exactement la même chose. Pour éclaircir mon point de vue, donc : le problème est que Duteurtre donne l'impression d'avoir un avis et de le cacher derrière le fait qu'il se moque de tout le monde — alors que Konigsberg donne l'impression de ne pas avoir lui-même de position vraiment tranchée.

Certains points soulevés (je ne parle pas du tout d'une ressemblance de l'intrigue !) m'ont un peu fait penser au film Get Out, que je recommande très vivement au passage : Get Out fait réfléchir à la manière dont le racisme peut être entretenu par autre chose que la haine, y compris par des gens animés des meilleures intentions (enfin, dans le film c'est un peu plus compliqué, mais je ne vais pas spoiler) : dans une certaine mesure, Openly Straight évoque des thèmes analogues s'agissant de l'homophobie (ou disons, du fait de coller des étiquettes sur les gens, dont ils n'ont pas forcément envie, en fonction de leur orientation sexuelle).

Ma liste de livres à lire prochainement : Golem de Pierre Assouline (déjà bien entamé), Kalpa impérial d'Angélica Gorodischer (décrit comme une sorte de version des Villes Invisibles de Calvino — un de mes livres préférés — dans un empire galactique : je suis bien obligé d'essayer de lire ça !), Titus n'aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai, et Miranda and Caliban de Jacqueline Carey.

[#] À l'exception des livres et articles de maths, que je lis notamment pendant que je fais de la musculation. Oui, c'est bizarre, mais en fait le rythme marche très bien : je lis pendant trois minutes en me reposant après un exercice, puis je laisse reposer le temps de faire l'exercice suivant. Ça m'évite de lire en diagonale, et le fait de faire travailler alternativement cerveau et muscules pendant que l'autre se repose fonctionne gobalement bien : je recommande.

(dimanche)

Quel est le diagramme d'Euler de la législation française sur les médicaments ?

La question que je pose dans le titre de cette entrée, et à laquelle je ne compte d'ailleurs pas répondre, n'a fondamentalement aucun intérêt, mais elle est assez représentative, je pense, de la manière dont les matheux — ainsi que toutes sortes de geeks — pensent le monde et recherchent la clarté, et, in fine, de la raison pour laquelle ils ont du mal à comprendre les juristes — par exemple — et réciproquement.

Il existe en France des substances qui ne peuvent être vendues qu'en pharmacie : parmi elles, il en existe qui ne peuvent être délivrées que sur ordonnance ; parmi celles-ci, il existe des catégories différentes (selon l'AMM — Autorisation de Mise sur le Marché) appelées liste I et liste II ; la différence essentielle réside dans le fait que les ordonnances pour la liste II sont renouvelables sauf mention expresse du contraire. Mais c'est loin d'être tout : il y a des médicaments à prescription restreinte : réservés à usage hospitalier, à prescription hospitalière, à prescription initiale hospitalière, réservés à certaines spécialités médicales, nécessitant une surveillance particulière — et il n'est pas clair comment ces catégories peuvent se combiner. Il y a les stupéfiants ou psychotropes disponibles sur ordonnance sécurisée, qui sont encore autre chose (mais peut-être que ça se combine d'une certaine manière avec ce que je viens de dire). Il y a la possibilité de prescrire hors AMM. Même parmi les médicaments en vente libre (ou prescription facultative, je ne sais pas si c'est complètement synonyme), il semble qu'il y ait des catégories différentes : certains sont en « accès direct », par exemple, d'autres pas (et il semble qu'il y ait eu des évolutions relativement récentes à ce sujet, mais je trouve des informations assez contradictoires en ligne). Certains médicaments en vente libre ont le droit de faire de la publicité, mais je ne sais pas si c'est la même chose que ceux qui sont en accès direct. Il y a des médicaments qui sont (sous certaines conditions) remboursés par la Sécurité sociale, et il y a sans doute plein de catégories pour ça aussi, et ça doit intersecter les catégories précédentes de façon compliquée. Il y a les grandes catégories que sont l'allopathie et l'homéopathie (a.k.a., placébo vendu cher) et sans doute d'autres encore : je ne sais pas s'il y a, par exemple, des médicaments homéopathiques listés (soumis à prescription obligatoire). Et puis, il y a des choses qui ne sont pas des médicaments, mais qui en sont proches : les compléments alimentaires, par exemple — je ne sais pas dans quelle mesure on peut les vendre ailleurs qu'en pharmacie ; il y a la parapharmacie, dont je ne comprends pas du tout la réglementation. Accessoirement, il est possible que certaines des catégories que j'évoque s'appliquent aux médicaments et d'autres aux substances contenues dans ces médicaments (la même substance peut faire l'objet de catégories différentes selon la posologie, la forme galénique ou peut-être la phase de la Lune ; mais si des catégories classifient la substance, elles s'« héritent » probablement à tout médicament les contenant).

Bref, il y a un nombre énorme de catégories dans lesquelles un plus-ou-moins-médicament peut tomber. Et il n'y a aucun endroit (que je sache) où toutes ces catégories sont rassemblées de façon lisible : dans le Code de la Santé publique, par exemple, tout ça est éparpillé en plein d'endroits et il est complètement impossible de s'y retrouver.

Ce qu'on voudrait voir, donc, pour comprendre un peu tout ce bordel, c'est un diagramme de Venn ou (plutôt) un diagramme d'Euler (voyez sur Wikipédia si vous ne savez pas ce que c'est, ils donnent plein de jolis exemples) montrant toutes les combinaisons de catégories possibles, avec des exemples dans chaque combinaison possible ; mieux, pour les combinaisons qui ne sont pas réalisées, on aimerait savoir s'il y a un empêchement légal à ce que la combinaison existe (peut-être qu'il n'est pas légalement possible de classifier un stupéfiant en liste II ou, je suppose, de le mettre en vente libre), ou s'il s'avère simplement qu'il n'en existe pas (peut-être qu'il est légalement possible qu'un médicament homéopathique soit à prescription restreinte mais que ça ne se produit pas dans la pratique).

Enfin, quand j'écris que c'est ce qu'on voudrait, je veux dire que c'est ce que je voudrais : quand on commence à me parler de toutes ces catégories, j'ai naturellement envie de poser cette question-là, et je pense que c'est assez typique de la manière dont un matheux/geek a envie d'éclaircir une situation embrouillée. Ça s'applique à plein de contextes où il existe toutes sortes de catégories qui peuvent s'appliquer à une ontologie, mais ça revient particulièrement souvent quand il s'agit de la réglementation (notamment parce que le droit a vraiment tendance à faire des catégories transverses les unes aux autres — au sens où toutes, ou au moins beaucoup, des combinaisons booléennes possibles sont représentées[#], tandis que, par exemple, les biologistes aiment bien classifier les êtres vivants en clades, et les clades ne sont justement pas transverses, ils sont forcément soit imbriqués soit disjoints, c'est-à-dire que leurs diagrammes d'Euler sont, de fait, des arbres, à savoir les arbres phylogénétiques).

Je ne sais pas à quel point cette façon de penser est répandue. Combien de gens, quand on commence à leur parler de différentes catégories interagissant de façon un peu complexe, vous arrêtent et vous disent, une minute, est-ce que tu pourrais clarifier tous les cas de figure possibles ? Manifestement, je ne suis pas le seul, et ça ne doit pas être uniquement un truc de matheux ou de geek, parce que, par exemple, ce diagramme d'Euler des pays européens (par ailleurs excessivement utile !) existe, et je l'ai vu à différents endroits, y compris (pas exactement celui-là mais une variante moins compliquée) page 7 du Livre Blanc sur l'avenir de l'Europe publié en mars dernier par la Commission Juncker (j'en avais récupéré une copie à Bruxelles en mai) ; voir aussi celui-ci, qui répond à des « questions fréquemment posées » sur la différence entre la Grande-Bretagne, le Royaume-Uni et les Îles britanniques. Mais a contrario j'ai feuilleté un certain nombre de livres de droit sur plein de sujets, et je n'ai jamais vu de diagrammes d'Euler même dans des cas où ils seraient bien utiles ; ceci dit, en fait, je n'ai pas vu des masses de diagrammes tout court, même dans des cas où ils seraient bien utiles : je soupçonne qu'il y a une mentalité auprès des juristes qui veut que ce soit mal vu de se salir les mains à faire des diagrammes, ça ne fait pas sérieux ou quelque chose comme ça, et on ne va quand même pas en mettre dans un texte de droit (après, je peux comprendre l'argument que ça rendrait la Loi plus difficile à diffuser), au grand maximum on met un tableau en annexe. Bref, tout ça n'est pas forcément révélateur de grand-chose (enfin, si, mais pas forcément d'une façon de penser les combinaisons booléennes de catégories).

Mais ce n'est pas qu'une question de représentation. En essayant de comprendre les circonstances dans lesquelles les différents feux d'une voiture doivent être allumées (il faudrait que je redise des choses sur le permis de conduire, mais pour faire court, je ne l'ai toujours pas passé), et en essayant du coup de comprendre les articles du Code de la route sur le sujet, je me suis surtout rendu compte que le rédacteur de ces articles n'avait lui-même rien compris : les articles R416-5 et R416-6, notamment, sont tellement mal écrits qu'ils en arrivent à vouloir dire qu'une voiture doit avoir ses feux de route (« phares ») allumés essentiellement en permanence, y compris de jour, sauf quand la visibilité est réduite en raison des circonstances atmosphériques (mais hors d'une agglomération bien éclairée, où il faudrait de nouveau allumer les feux de route) ; ce qui n'est visiblement pas ce qui était voulu. Le problème et qu'il y a un mélange complet entre les circonstances où on doit remplacer les feux de route par les feux de croisement (« codes ») et les circonstances où des feux doivent être allumés. Du coup, tel que le texte est écrit, il est tout simplement interdit de circuler en voiture sans une forme ou une autre de feux : le cas normal serait les feux de route (article R416-5, qui ne précise pas la nuit ni quoi que ce soit du genre [ajout : et l'article R416-4 ne précise pas s'il est une condition d'application des suivants]), et il y a des circonstances où on les remplace par les feux de croisement (circonstances énumérées par l'article R416-6), mais aucune circonstance où on circule sans feux ou en simples feux de position. Disons qu'il manque un article qui indiquerait dans quelles circonstances on a le droit d'éteindre tous les feux (au hasard, en plein jour par beau temps). Le rédacteur aurait évité cette erreur embarrassante s'il avait commencé par faire un diagramme d'Euler des différentes combinaisons de feux qu'il souhaitait autoriser, et des différentes circonstances où elles le seraient (ou s'il avait simplement envisagé mentalement tous les cas). Au lieu de ça, il a réfléchi en termes de règles, et a produit un texte qui ne veut rien dire. Du coup, d'ailleurs, je n'ai toujours pas une idée très claire de comment il est interprété dans chaque cas (là aussi, je voudrais bien voir le diagramme d'Euler — celui que n'ont fait ni le gratte-papier du gouvernement ni celui du Conseil d'État qui aurait dû lui dire « votre décret ne veut rien dire »).

En googlant pour essayer de comprendre comment les gens comprenaient vraiment ces articles qui ne veulent rien dire, je suis tombé sur ce fil de discussion d'un quelconque forum en ligne, dans lequel il est assez impressionnant de voir la confusion mentale qui règne, mais plus spécifiquement, plusieurs intervenants citent ou commentent les articles que je viens d'évoquer, sans se rendre compte du problème. C'est fascinant.

Ajout/éclaircissement : Je résume les articles du Code de la route pour bien montrer à quel point c'est confus et incohérent : R416-4 : La nuit ou quand on ne voit pas bien, on doit allumer des feux. R416-5 : Sauf précision du contraire, dès qu'on circule, on doit allumer les feux de route ; à l'arrêt ou en stationnement, c'est interdit. R416-6(II) : On doit circuler avec les feux de croisement et sans les feux de route : 1º quand on risque de gêner quelqu'un, 2º en agglomération bien éclairée et hors agglomération sur route éclairée en continue, 3º quand on ne voit pas bien à cause des précipitations sauf toutefois en agglomération bien éclairée si on circule en feux de position. QUOI ?!? Qu'est-ce que c'est que ce charabia ? L'article R416-5 rend l'article R416-4 inutile. Même si on comprend l'article R416-4 comme signifiant que les suivants ne s'appliquent que dans les conditions qu'il définit, le reste est tout aussi obscur : les 1º et 2º de l'article R416-6 donnent visiblement des circonstances où on remplace les feux de route par les feux de croisement, mais le 3º est visiblement différent, et je ne comprends plus rien (s'il fait nuit et qu'il pleut beaucoup, est-ce que visibilité est réduite en raison des circonstances atmosphériques ?), et le toutefois est encore plus obscur (tel quel, je comprends qu'il dit que s'il pleut en ville, il faut circuler avec les feux de route, ce qui n'est visiblement pas l'intention). En tout cas, je en trouve rien dans ces articles qui autorise à circuler la nuit en feux de position seuls, alors que tout le monde semble considérer que c'est autorisé en agglomération bien éclairée.

Pour en revenir aux médicaments, ce serait intéressant de voir le dessin non seulement pour lui-même, mais aussi pour comparer avec d'autres pays (ou d'autres époques) : les changements intéressants ne sont pas tant dans le fait qu'un médicament passe de telle à telle case du diagramme, mais surtout dans l'apparition ou la disparition des cases elles-mêmes.

[#] D'ailleurs, voici une question de maths : en fonction de n et r, à partir de quel N sera-t-on sûr que pour tout ensemble de cardinal # ≥ N de parties de {1,…,n} il y a forcément r éléments de qui soient « en position générale » ? (Ici, dire que r parties de {1,…,n} sont en position générale signifie que chacune des 2↑r combinaisons booléennes possibles de ces r parties est réalisée par au moins un élément de {1,…,n}, i.e., que toutes ces combinaisons booléennes sont non-vides : pour r=2, par exemple, cela signifie qu'il existe un élément qui n'est ni dans l'une ni dans l'autre partie, un élément qui est dans l'une et pas dans l'autre, un qui est dans l'autre et pas dans l'une, et un qui est dans les deux.) • Et en réponse à cette question, voici une borne fournie il y a longtemps par un collègue combinatoricien : si N est strictement supérieur à la somme des coefficients binomiaux C(n,i) pour i allant de 0 à (2↑r)−1 inclus, le lemme de Sauer-Shelah montre qu'il existe une partie C de {1,…,n} à k = 2r éléments qui soit « fracassée » par la famille initialement donnée, fracassée au sens où toute partie de C est l'intersection de C et d'un élément de  ; en particulier, en appliquant ça à r parties à ½k = 2↑(r−1) éléments de C qui soient en position générale (par exemple numéroter les éléments de C de 0 à (2r)−1, et considérer la partie formée des éléments dont le i-ième bit vaut 1, pour i allant de 0 à r−1), on obtient le même nombre de parties de {1,…,n}, appartenant à , et qui sont toujours en position générale (puisqu'elles le sont déjà dans leur intersection à C). • A contrario, on peut demander par quel procédé on peut construire « beaucoup » de parties de {1,…,n} telles que r parmi elles ne soient jamais en position générale. (Pour r=2, on peut par exemple prendre les intervalles {1,…,i} et les singletons {i} et les compléments de tout ça. Pour r général, on peut essayer de voir {1,…,n} comme une partie d'un espace projectif de dimension pas trop grande, et prendre les sous-espaces linéaires projectifs, ou quelque chose comme ça.)

(lundi)

Sons et graphes de caractères de groupes de Lie

Il y a quelque temps, je me désolais de ne jamais avoir réussi à trouver un objet mathématique dont je pourrais faire une représentation sous forme auditive — plutôt que visuelle — et qui serait mélodieux à entendre.

Or ces derniers temps, je réfléchissais à des problèmes — et globalement, à essayer de comprendre plus précisément des choses — autour de caractères de groupes de Lie, et j'ai été amené à tracer des fonctions qui ressemblent à ceci (cliquez pour agrandir) :

[Caractères fondamentaux du groupe de Lie F₄ restreintes au tore du SU₂ principal de Kostant]

Là, je devrais essayer de dire de quoi il s'agit. L'ennui, c'est que ce n'est pas facile. Je peux donner une explication pour les experts, mais elle n'éclairera pas du tout le grand public (ni même le public moyennement averti) ; je l'écris surtout pour m'en souvenir moi-même :

(Pour les experts, donc.)

Il s'agit des caractères fondamentaux d'un groupe de Lie (réel compact) simple (dans la figure ci-dessus, il s'agit de F₄), restreints au tore du SU₂ principal de Kostant, c'est-à-dire, plus concrètement, le groupe à un paramètre engendré par la demi-somme des coracines positives. Autrement dit, si ρ# est la demi-somme des coracines positives (ou somme des copoids fondamentaux), donnée une représentation définie par son système de poids, on applique ρ# aux poids en question, ce qui donne des demi-entiers (les multiplicités étant sommées), à interpréter comme les poids d'une représentation de SU₂, ou comme définissant un polynôme trigonométrique. Une façon de calculer en pratique consiste à appliquer la formule de caractère de Weyl avec une petite astuce (cf. §3.1 de cet article) : si ρ est la demi-somme des racines positives et λ un poids dominant, on calcule le produit des tλ+ρ,α#⟩−1 où t est une indéterminée et α# parcourt les coracines positives, et on divise ce polynôme par le produit des tρ,α#⟩−1 ; ceci donne un polynôme en t (dont la valeur en 1 est précisément la dimension de la représentation de poids dominant λ, c'est la formule de dimension de Weyl ; quant au degré, il vaut 2⟨λ,ρ#⟩, c'est-à-dire la somme des coefficients de λ sur la base des racines simples) : les coefficients de ce polynôme sont ceux recherchés : si on les décale (i.e. on divise encore par tλ,ρ#⟩) et qu'on lit comme un polynôme trigonométrique, c'est la fonction recherchée. Voici par exemple le calcul en Sage dans le cas de F₄ :

sage: WCR = WeylCharacterRing("F4", style="coroots")
sage: weylvec = sum([rt for rt in WCR.positive_roots()])/2
sage: R.<t> = PolynomialRing(QQ,1)
sage: weyldenom = prod([t^weylvec.scalar(rt.associated_coroot())-1 for rt in WCR.positive_roots()])
sage: weylnumer1 = prod([t^(weylvec+WCR.fundamental_weights()[1]).scalar(rt.associated_coroot())-1 for rt in WCR.positive_roots()])
sage: weylnumer2 = prod([t^(weylvec+WCR.fundamental_weights()[2]).scalar(rt.associated_coroot())-1 for rt in WCR.positive_roots()])
sage: weylnumer3 = prod([t^(weylvec+WCR.fundamental_weights()[3]).scalar(rt.associated_coroot())-1 for rt in WCR.positive_roots()])
sage: weylnumer4 = prod([t^(weylvec+WCR.fundamental_weights()[4]).scalar(rt.associated_coroot())-1 for rt in WCR.positive_roots()])
sage: weylnumer1/weyldenom
t^22 + t^21 + t^20 + t^19 + 2*t^18 + 2*t^17 + 3*t^16 + 3*t^15 + 3*t^14 + 3*t^13 + 4*t^12 + 4*t^11 + 4*t^10 + 3*t^9 + 3*t^8 + 3*t^7 + 3*t^6 + 2*t^5 + 2*t^4 + t^3 + t^2 + t + 1
sage: weylnumer2/weyldenom
t^42 + t^41 + 2*t^40 + 3*t^39 + 5*t^38 + 7*t^37 + 10*t^36 + 12*t^35 + 16*t^34 + 20*t^33 + 25*t^32 + 29*t^31 + 35*t^30 + 39*t^29 + 45*t^28 + 50*t^27 + 55*t^26 + 58*t^25 + 62*t^24 + 63*t^23 + 66*t^22 + 66*t^21 + 66*t^20 + 63*t^19 + 62*t^18 + 58*t^17 + 55*t^16 + 50*t^15 + 45*t^14 + 39*t^13 + 35*t^12 + 29*t^11 + 25*t^10 + 20*t^9 + 16*t^8 + 12*t^7 + 10*t^6 + 7*t^5 + 5*t^4 + 3*t^3 + 2*t^2 + t + 1
sage: weylnumer3/weyldenom
t^30 + t^29 + 2*t^28 + 3*t^27 + 4*t^26 + 5*t^25 + 7*t^24 + 8*t^23 + 10*t^22 + 11*t^21 + 13*t^20 + 14*t^19 + 16*t^18 + 16*t^17 + 17*t^16 + 17*t^15 + 17*t^14 + 16*t^13 + 16*t^12 + 14*t^11 + 13*t^10 + 11*t^9 + 10*t^8 + 8*t^7 + 7*t^6 + 5*t^5 + 4*t^4 + 3*t^3 + 2*t^2 + t + 1
sage: weylnumer4/weyldenom
t^16 + t^15 + t^14 + t^13 + 2*t^12 + 2*t^11 + 2*t^10 + 2*t^9 + 2*t^8 + 2*t^7 + 2*t^6 + 2*t^5 + 2*t^4 + t^3 + t^2 + t + 1

Le polynôme en question doit d'ailleurs avoir un rapport très fort avec les crystal graphs de Kashiwara et Littelmann (les coefficients énumèrent le nombre de nœuds à chaque hauteur du graphe) ; et sans doute avec les groupes quantiques : je n'y connais rien, mais dans le cas de Ar, on obtient exactement le coefficient binomial gaussien (r+1,i) pour la i-ième représentation fondamentale. • Par ailleurs, il y a une grande similarité avec un autre polynôme important, à savoir le produit des tα,ρ#⟩+1−1 où t est une indéterminée et α parcourt les racines positives, divisé par le produit des tα,ρ#⟩−1 : ce polynôme-là énumère les éléments du groupe de Weyl par leur longueur (Carter, Simple Groups of Lie Type (1972/1989), théorème 10.2.2 page 153), par exemple pour F₄ on trouve t^24 + 4*t^23 + 9*t^22 + 16*t^21 + 25*t^20 + 36*t^19 + 48*t^18 + 60*t^17 + 71*t^16 + 80*t^15 + 87*t^14 + 92*t^13 + 94*t^12 + 92*t^11 + 87*t^10 + 80*t^9 + 71*t^8 + 60*t^7 + 48*t^6 + 36*t^5 + 25*t^4 + 16*t^3 + 9*t^2 + 4*t + 1, il est en lien avec les exposants du groupe de Weyl (id, théorème 10.2.3 page 155), et à très peu de choses près donne la fonction zêta du groupe algébrique, c'est-à-dire compte ses points sur les corps fini (id, proposition 8.6.1 page 122), ou de façon sans doute plus pertinente, les points de la variété de drapeau associée. Je ne comprends pas bien le rapport précis entre tous ces polynômes (notons que j'ai écrit le dernier pour coller avec ce que je trouve dans Carter, mais si je ne m'abuse, c'est aussi le produit des tρ,α#⟩+1−1 où t est une indéterminée et α parcourt les racines positives, divisé par le produit des tρ,α#⟩−1, ce qui le fait ressembler encore plus à ce que j'ai écrit ci-dessus). [Ajout : ce dernier polynôme est appelé q-polynomial ici. Je devrais ajouter, pour reproduire ce qui est mentionné sur cette page, que pour obtenir le polynôme donnant nombre de points de la variété de drapeau partielle définie par un ensemble S de nœuds du diagramme de Dynkin, on fait le produit des tα,ρ#⟩+1−1 divisé par le produit des tα,ρ#⟩−1, où cette fois α parcourt seulement les racines ayant au moins un coefficient strictement positif devant une racine simple omise de S.]

Il faudrait essayer de vulgariser tout ça, mais ce n'est pas évident : pas tellement parce que les objets en question sont compliqués (fondamentalement, le calcul final est un petit calcul combinatoire, assez facile, même si évidemment le présenter comme tel ne fournit aucune motivation), mais surtout parce que, comme c'est souvent le cas dans ce domaine entre la théorie des groupes algébriques, la théorie de la représentation, et la combinatoire algébrique, chaque objet peut se voir d'une multitude de manières différentes (ce qui est d'ailleurs la source d'incompréhensions diverses et variées). J'avais commencé à essayer d'écrire quelque chose, non pas vraiment pour expliquer mais juste pour donner une idée de ce dont il est question (en agitant énormément les mains), mais même comme ça, ça partait tellement dans tous les sens que c'est incompréhensible : je le recopie quand même ici (comme un gros bloc de texte), mais je ne recommande de le lire que pour rigoler :

J'ai un peu expliqué ici ce qu'était un groupe de Lie, mais pour résumer le roman, disons très rapidement (et très grossièrement) qu'il s'agit de groupes de symétries continues ; et que les blocs qui servent à les fabriquer, les groupes simples, ont été classifiés à la fin du 19e siècle par Killing et Cartan (père), la classification se faisant maintenant au moyen de petits dessins très commodes appelés diagrammes de Dynkin. • Mais pour décrire précisément la manière dont ces groupes (de Lie réels compacts simples) se réalisent comme des groupes de symétries, il faut décrire ce qu'on appelle leurs représentations (qui sont essentiellement les manière de voir le groupe considéré comme un groupe de matrices) : grâce aux travaux entre autres de Cartan, Weyl et Chevalley, la situation est très bien comprise, et on peut décrire ces représentations grâce à des annotations sur le diagramme de Dynkin, elles sont toutes obtenues à partir de représentations dites fondamentales, une pour chaque nœud du diagramme de Dynkin (le nombre étant appelé le rang du groupe). • Une représentation est une donnée algébrique (c'est un morphisme du groupe considéré vers un groupe de matrices inversibles), mais en fait, elle se reconstruit complètement à partir d'une simple fonction sur le groupe, qu'on appelle le caractère de la représentation (on peut presque considérer le caractère et la représentation dont il provient comme synonymes) : si on sait ce que c'est qu'une matrice, le caractère est simplement la trace sur le groupe lorsque le groupe est vu comme un groupe de matrices (« vu comme » étant justement le boulot de la représentation) ; et la trace usuelle des matrices disons spéciales orthogonales, ou spéciales unitaires, est un exemple de caractère de représentation fondamentale (dans le cas du groupe spécial unitaire, les autres caractères fondamentaux sont en fait les coefficients du polynôme caractéristique de la matrice, et peuvent aussi s'obtenir comme des traces de ce qu'on appelle les puissances extérieures de la matrice, et c'est essentiellement ça la représentation). Dans le cas des matrices de rotation (=spéciales orthogonales), les caractères vont être différentes fonctions des angles de la rotation (en dimension paire 2n, disons, la trace usuelle est 2 fois la somme des cosinus des n angles de la rotation, le k-ième caractère fondamental va ressembler à la sommes de cosinus de toutes les sommes ou différences possibles de k angles, sauf les derniers, dits caractères de demi-spin, qui font intervenir des demi-angles). • Les représentations et leurs caractères s'analysent d'abord comme des sommes de représentations dites irréductibles, et celles-ci s'analysent à leur tour comme une « sorte de produit » des représentations et caractères dits fondamentaux, en nombre égal au rang du groupe, ce qui explique que ces caractères soient particulièrement importants. (Il y en a aussi un autre qui a beaucoup d'importance, c'est le caractère de la représentation dite adjointe, qui est toujours irréductible mais pas toujours fondamentale : elle se fabrique de manière « automatique » à partir du groupe — en considérant une sorte d'action par conjugaison — et c'est en fait la clé de la classification de Killing-Cartan.) • Le caractère est défini sur le groupe tout entier, qui peut être très gros (par exemple, E₈ est de dimension 248), mais en fait, toute la partie intéressante se passe sur ce qu'on appelle un tore maximal, dont la dimension est seulement égale au rang du groupe (c'est la définition du rang ; par exemple, pour E₈, c'est 8, ce qui est déjà beaucoup moins que 248) : l'idée est la même que dans le fait que pour comprendre une rotation, ce qu'il faut comprendre ce sont ses angles, peu importe les directions dans lesquelles la rotation se fait ; et le tore maximal, ici, correspondrait à toutes les rotations selon des directions données. • Cette fonction — la restriction du caractère au tore maximal — est déjà quelque chose de beaucoup plus concret, et en fait c'est sans doute à ce niveau-là que je devrais partir si je devais essayer de vulgariser correctement cette notion (au lieu de l'espèce de cascade de remarques décousues qui précèdent), parce que je crois qu'on peut laisser complètement la notion de groupe de Lie et partir de la notion de kaléidoscope euclidien (un arrangement d'hyperplans dans l'espace euclidien, qu'il faut imaginer comme un arrangement de miroirs, de sorte que la réflexion d'un hyperplan quelconque de l'arrangement par rapport à un autre hyperplan quelconque de l'arrangement soit encore un hyperplan de l'arrangement ; les réflexions en question définissent ce qu'on appelle le « groupe de Weyl affine » : dans mes exemples ci-dessus, cela correspond aux opérations qui remplacent l'angle d'une rotation par son opposé, ou en permutent deux, ou ajoutent deux tours à un des angles, ce genre de choses, tout ça n'a finalement pas d'importance pour la rotation, et notamment ne change pas les valeurs des caractères) ; on doit donc pouvoir approcher la notion de caractère comme une fonction (harmonique) sur la cellule élémentaire — dite alcôve — qui sert à construire le kaléidoscope. • Mais on peut restreindre encore plus les choses, car beaucoup des propriétés intéressantes du caractère peuvent se lire sur sa restriction à essentiellement une seule droite (dans le kaléidoscope, c'est un rayon de lumière qui, en rebondissant sur les murs-miroirs de l'alcôve, passe par un centre particulier de l'alcôve). Et c'est ce dont il est question ici.

Ce qui préciède est illisible pour plusieurs raisons. La première est que je ne décide pas clairement à qui je m'adresse, et je fais sans arrêt des remarques compréhensibles à des niveaux de connaissance différents. Je devrais peut-être adopter l'approche utilisée dans une vidéo comme celle-ci (où la même personne explique le même concept cinq fois, à des niveaux de technicité croissants), mais c'est évidemment plus compliqué. Un autre problème est que je n'arrive pas à me fixer une approche d'explication (je commence par parler des groupes de Lie, puis je me suis dit qu'on aurait pu en fait ne pas en parler du tout et tout décrire par la notion de kaléidoscope / groupe cristallographique). Encore un autre problème est qu'il n'est pas toujours évident, quand on vulgarise, de savoir ce qu'on va passer sous silence, et notamment quelles notions on va tacitement identifier (faut-il ignorer la différence entre représentation et caractère, si je ne dois proprement définir aucun des deux ? entre groupe de Lie et algèbre de Lie ? quelle approche choisir dans chaque cas ?).

Bref, j'essaierai peut-être un autre jour. En attendant, essayons de faire un résumé moins indigeste :

Je vais donc me contenter de dire que je m'intéressais à des questions, d'ailleurs en bonne partie expérimentales (car les maths peuvent aussi être une science expérimentale), autour de certaines fonctions qu'on appelle les caractères fondamentaux (c'est-à-dire caractères des représentations fondamentales) et le caractère adjoint (caractère de la représentation adjointe) de groupes de Lie réels compacts simples. Peu importe ce que tout cela signifie, mais ce sont des fonctions très jolies ayant plein de propriétés algébriques et combinatoires remarquables. A priori ce sont des fonctions définies sur des objets de grande dimension (le groupe de Lie F₄, par exemple, et pour changer un peu de E₈, est de dimension 52, ça va être difficile à représenter), mais on peut faire deux réductions : une étape tout à fait classique consiste à dire que tout ce qui est intéressant se passe sur un petit bout du groupe (appelé tore maximal), dont la dimension est beaucoup plus petite (pour F₄, ça devient 4, c'est ce que signifie l'indice sous la lettre, et on appelle ça le rang du groupe). Et en fait, beaucoup de ce qui est intéressant se passe au sein de ce qu'on appelle le tore maximal du SU₂ principal de Kostant (c'est très long à dire, je me demande s'il n'y a pas une terminologie moins lourde, d'ailleurs), et là, on tombe en dimension 1. Beaucoup des choses intéressantes sur les caractères (ou sur le groupe en général) se passent au sein de ce SU₂ principal (Jean-Pierre Serre, qui m'a fait l'honneur de discuter longuement avec moi sur des problèmes apparentés, et qui a aussi fait des expérimentations graphiques et numériques du genre de ce que je raconte ici, a résumé la chose ainsi : il passe par tous les points intéressants). Même si les raisons pour ça ne sont pas claires (ça fait partie de l'expérimentation), c'est en tout cas un endroit intéressant à regarder.

Ce que j'ai tracé ci-dessus, ce sont donc les (quatre) caractères fondamentaux d'un groupe de Lie (celui qui s'appelle F₄) sur ce lieu de dimension 1, tore maximal du SU₂ principal de Kostant.

Ce sont des polynômes trigonométriques, c'est-à-dire des sommes de sinus ou de cosinus (en l'occurrence, il n'y a que des cosinus), et cela suggère qu'on puisse avoir envie de les écouter comme des sons : pour les non matheux, disons qu'un polynôme trigonométrique, c'est essentiellement (la fonction d'onde d')un som ne comportant qu'un nombre fini d'harmoniques entiers.

C'est ce que j'ai fait dans cette vidéo que j'ai mise sur YouTube (le passage précis où on entend les quatre ondes représentées ci-dessus est entre 49.5s et 55.5s dans la vidéo), en jouant ces ondes[#] sur une fréquence fondamentale de 110Hz (la note A2 en musique, qui n'a rien à voir avec le groupe de Lie A₂) ; on y entend donc, pour 26 groupes de Lie réels simples, le son de chacune de leurs caractères fondamentaux et aussi du caractère adjoint (lorsqu'il n'est pas déjà inclus dans les fondamentaux). Mais je vous préviens d'avance : contrairement à ce que j'espérais, et contrairement à ce que mes courbes joliment tracées peuvent laisser penser, ce n'est pas franchement mélodieux. C'est loin d'être inaudible, certes (même si ça devient assez strident quand on progresse en rang, et je n'ai pas voulu faire E₈ pour ne pas écorner sa réputation), mais en tout cas, il n'y a pas de magie particulière qui s'entendrait à l'oreille. Du moins, pas à la mienne.

[#] Bon, alors, techniquement, j'ai quand même triché sur le point suivant : j'ai transformé tous les cosinus en des sinus dans le polynôme trigonométrique, c'est-à-dire que j'ai déphasé tous les harmoniques d'un quart de tour (et supprimé le terme constant). La raison initiale était qu'avec les cosinus ça aurait saturé avec la normalisation que j'avais commencé par prendre ; finalement, j'ai changé de normalisation, mais j'ai laissé les sinus. Une autre raison est qu'avec des sinus, on passe sans coupure d'un son à un autre, puisque la fonction prend de toute façon la valeur 0 en 0. Ça ne devrait rien changer à l'oreille vu qu'elle est inensible à la phase, du moins en mono. (Quant au terme constant, il est encore plus inaudible, si j'ose dire.) Mais peut-être que c'est justement pour ça qu'on n'entend rien de remarquable, en fait.

Bref, j'ai été plutôt déçu : je pensais avoir enfin un truc intéressant à mettre sous forme de son, et en fait, ça n'a pas grand intérêt. Je me console avec les graphes qui, eux, sont quand même bien jolis. Voici D₆ (1′30s dans la vidéo ; j'ai gardé la couleur rouge pour le caractère adjoint), qui est intéressant parce qu'il y a un caractère (le numéro 5, en vert, ou caractère de demi-spin) qui n'a que les harmoniques impaires d'une fréquence fondamentale deux fois plus grave, ça s'entend très bien sur le son et ça se voit sur le graphique au fait qu'il n'a pas la même symétrie autour de ½ que les autres courbes (ou si on veut, pas la même valeur en 0 et en 1) :

[Caractères fondamentaux du groupe de Lie D₆ restreintes au tore du SU₂ principal de Kostant]

Voici E₆ (1′57s dans la vidéo ; intéressant parce que le minimum du caractère adjoint n'est pas atteint en ½ et n'est pas l'opposé du rang) :

[Caractères fondamentaux du groupe de Lie E₆ restreintes au tore du SU₂ principal de Kostant]

Et enfin E₈ (que je n'ai pas inclus dans ma vidéo ; je n'ai tracé que quatre caractères fondamentaux parce que c'était déjà assez confus comme ça), on imagine assez bien que le son doit être strident :

[Caractères fondamentaux du groupe de Lie E₈ restreintes au tore du SU₂ principal de Kostant]

Il y a beaucoup de choses à lire sur ces courbes. La valeur en 0 (le 0 correspondant à l'identité du groupe de Lie) est égale à la dimension de la représentation tracée (pour le caractère adjoint, c'est la dimension du groupe de Lie lui-même), ce qui explique un énorme pic en 0 (le seul qui ne dépasse pas complètement des limites de mon graphique est le caractère de la représentation ordinaire de D₆ — la numéro 1, en bleu — qui prend la valeur 12 parce que D₆=Spin(12) est le groupe des rotations, enfin le groupe spin mais peu importe, en 12 dimensions). La valeur en ½ ou tout autre point est déjà quelque chose de bien plus mystérieux.

Mais il y a quelque chose qui m'a particulièrement frappé quand j'en ai pris conscience et à quoi je n'ai aucune explication : sur chacune des courbes ci-dessus, on voit que beaucoup de valeurs tournent autour de 0 (je veux dire, si vous deviez tracer un axe horizontal intéressant sur ces graphes, ce serait à l'ordonnée 0) ; c'est particulièrement frappant sur les graphe pour E₈, les courbes sont beaucoup plus « denses » autour de l'axe des abscisses. L'explication à laquelle on pense naturellement serait : c'est sans doute juste que 0 est la valeur moyenne de toutes ces fonctions. Seulement, ce n'est pas le cas : la valeur moyenne (= le terme constant du polynôme trigonométrique) est égal à la multiplicité du poids nul sur le SU₂ principal, et ce nombre est toujours positif et rarement nul (le seul cas où ça se produit dans les courbes ci-dessus est la courbe verte/nº5/demi-spin pour D₆). Je n'ai donc pas d'explication à cette « concentration en 0 » alors que 0 n'est pas la moyenne, il y a peut-être un résultat qui dit que la valeur d'un caractère fondamental (irréductible ?) d'un groupe de Lie prend souvent des valeurs proches de 0, mais je ne le connais pas (la valeur moyenne sur le groupe tout entier est la multiplicité du poids nul de la représentation, elle est toujours positive et n'est nulle que pour une représentation dite minuscule est strictement positive dans les cas G₂, F₄ et E₈ par exemple).

(dimanche)

Réflexions politiques sur les nouveaux dirigeants français

J'avais commencé à écrire une longue entrée à l'occasion des élections législatives françaises (des 11 et 18 juin derniers) pour dire tout le mal que je pense d'un régime constitutionnel, d'un calendrier électoral, et surtout de l'attitude des électeurs français, qui concourent à ce que l'Assemblée nationale soit presque perpétuellement réduitee à l'état de chambre d'enregistrement des décisions du président : chose qui ne semble pas devoir s'améliorer avec le président et l'Assemblée nouvellement élus, avec d'un côté un ego et une soif de pouvoir démesurés et de l'autre l'inexpérience (déguisée sous le nom de code société civile) et la trahison servile. Je cherchais à évoquer au passage le gouvernement de la Rome antique (notamment la magistrature qu'était la dictature, mot qui a pris un sens assez différent de nos jours), ainsi que le système politique (intellectuellement fascinant) inventé en France par l'abbé Sieyès (le Consulat de 1799–1804).

Cette entrée est venue mourir dans le cimetière où j'enterre les textes que je commence, que j'ai marre d'écrire avant d'arriver à la moitié et dont je sais très bien que je ne les finirai jamais ; et cela m'a rappelé pourquoi je n'aime pas parler de politique : les idées ne sont jamais claires, je n'arrive pas à savoir ce que je pense moi-même, et au final j'en ressors plus confus que jamais. Cette entrée-ci a bien failli connaître le même sort.

Ce n'est pas moi qui décoderai la raison pour laquelle les Français sont si fascinés par l'idée du chef, par une espèce de mysticisme autour du président de la République, auquel ils veulent confier tous les pouvoirs pour pouvoir ensuite l'accuser de tous les maux. Ce n'est pas moi qui comprendrai cette envie de toujours se trouver un leader, ce besoin si fort que, même chez un parti d'opposition dont un des thèmes centraux est l'insoumission et le rejet du régime présidentiel, on retrouve le même culte du chef (en l'occurrence, du parti : je parle bien sûr de Jean-Luc Mélenchon) et de sa personnalité, — ou du moins, du maître à penser et de ses idées.

Mes idées politiques sont floues et peu marquées, voire fluctuantes ; mais il y des constantes, comme la crainte du pouvoir personnel, de ceux qui l'exercent et de ceux qui le recherchent (voire du pouvoir tout court, même celui du peuple tout entier), — et une profonde méfiance envers ceux qui mettent en avant des thèses simples et tranchées, qui promettent d'aller vite ou qui gueulent fort. Je préfère entendre c'est compliqué, parce que la réalité, au niveau du gouvernement d'un pays, n'est jamais simple. Je préfère les compromis laborieux qui finalement ne satisfont personne (car c'est le signe d'un compromis réussi que tout le monde en soit mécontant). C'est peut-être pour ça que je me sens plus Européen que Français. Et au niveau institutionnel, je crois en ce qu'on appelle en anglais checks and balances, le principe que les différents pouvoirs doivent se limiter et s'équilibrer les uns les autres ; voir aussi ici et . (J'ai aussi conscience, bien sûr, que la recherche de la modération doit s'appliquer aussi au niveau méta : un pouvoir trop morcelé et qui finit en paralysie permanente, notamment si les différents camps politiques refusent de coopérer, n'est pas idéal non plus ; il faut rechercher l'équilibre jusque dans la recherche d'équilibre, ce qui est un art — que je ne prétends certainement pas maîtriser.)

Je n'arriverai sans doute jamais à dire quelque chose de cohérent sur le sujet. Je n'arrête pas de me corriger, de nuancer ce que j'ai écrit, voire de me contredire complètement, j'en suis conscient et ça m'agace.

Mais j'ai quand même envie d'écrire quelque chose sur ces élections, même si c'est assez incohérent, ne serait-ce que pour essayer de me comprendre moi-même. Je vais donc me forcer à publier cette entrée, même si au final elle me semble incomplète, mal écrite et globalement insatisfaisante, et même si je ne suis pas d'accord avec moi-même au moment où j'écris.

On m'a demandé dans les commentaires de cette entrée d'essayer d'expliquer ce qui me dégoûte chez Emmanuel Macron (notamment en comparaison à ses deux ou trois prédécesseurs ou à d'autres gens divers et variés pour qui j'ai réussi à voter sans vomir). Et je dois avouer que je trouve la question très embêtante : au fond, je ne sais pas, et ça me tracasse beaucoup. J'en dors mal, mais je ne sais pas pourquoi. J'ai des pistes possibles, mais qu'on ne s'attende pas à trouver une vraie réponse ci-dessous. Je vais sans doute me irriter à la fois chez ceux qui admirent le président et chez ceux qui le détestent, mais tant pis, je veux tenter d'être honnête.

Prima facie, cet homme devrait avoir tout pour me plaire. J'ai dit ci-dessus que mes idées politiques étaient floues et peu marquées, mais il est clair que la zone d'incertitude où elles évoluent a au moins une intersection non-triviale avec la couleur politique qu'on suppose être celle du nouveau président : au moins si j'en crois les gauchistes que je fréquente, je suis plutôt centriste. (Certes, si j'en crois les centristes, bien sûr, je suis un gauchiste : ça dit certainement quelque chose sur mon capital de sympathie, mais passons.) En tout état de cause, j'ai des idées proches des siennes sur l'Union européenne, et c'est un sujet auquel j'accorde énormément d'importance. Il a aussi des positions sur l'écologie qui semblent sensées. On peut le comparer à Angela Merkel (disons qu'on ne voit pas de différence idéologique majeure entre les deux), et celle-ci ne m'inspire pas de dégoût particulier. • Pour le reste, j'ai dit du bien des compromis et des synthèses, et il a réussi à attirer vers lui une partie importante de l'opinion et du paysage politique avec la promesse de les faire travailler ensemble. J'ai voté pour lui sans aucune hésitation au second tour de la présidentielle (j'avais même envisagé de le faire au premier), alors même que j'entendais beaucoup de voix appelant à s'abstenir ; et j'ai été tout à fait soulagé que ce ne soit pas son adversaire qui l'emporte. • Parmi les gens que je fréquente et que j'estime, intellectuellement ou émotionnellement, parmi mes amis, mes collègues, ma famille et d'autres cercles qui me sont proches, il y en a énormément qui adulent Emmanuel Macron comme j'ai rarement vu un homme politique susciter de l'enthousiasme. Ils le décrivent comme intelligent, moderne, dynamique, efficace, honnête (toutes choses que je ne peux pas vraiment contester) ; comme à la fois l'anti-Le Pen, l'anti-Trump et l'anti-Poutine (je suis obligé d'applaudir), comme le sauveur de l'Europe après le Brexit, que sais-je encore. Il y a parmi les députés fraîchement élus pour mettre en œuvre le programme du président, et qui l'a soutenu très tôt, quelqu'un (je ne sais pas si je peux le qualifier d'ami, mais au moins de connaissance et d'ami d'ami) pour qui j'ai le plus grand respect, et qui est non seulement mathématicien mais par ailleurs issu de la même école que moi. Il y a quelqu'un d'autre dont je suis aussi proche (ce n'est sans doute pas utile de le nommer) qui était conseiller au cabinet d'Emmanuel Macron lorsque ce dernier était ministre. Mon poussinet travaille dans une de ces (ex) start-ups que le président prétend vouloir choyer. Et au-delà de ça, on peut dire que ces élections ont été, encore plus que les précédentes, un triomphe pour la classe (au sens lutte des classes), voire la caste, à laquelle j'appartiens volens nolens, la bourgeoisie intellectuelle internationalisée à fort capital culturel (je ne suis pas spécialiste en terminologie marxiste mais vous trouverez certainement les bonnes étiquettes). Tout ceci ne suffit-il pas pour que j'aime ce Monsieur Macron ?

Mais ce n'est pas tout : les raisons les plus courantes qui font qu'il déplaît ne me convainquent pas vraiment. Car j'ai bien sûr aussi des proches qui n'aiment pas du tout Emmanuel Macron : ces gens sont, généralement parlant, des fans de Jean-Luc Mélenchon (et parfois l'adulent et reprennent ses éléments de langage avec le même zèle que les fans de Macron le font pour ce dernier), or j'ai aussi peu de sympathie pour Mélenchon que pour Macron, ou plus exactement, j'en aurais aussi peu si l'autre était au pouvoir ; et les critiques qu'il adresse au président ont tendance à m'émouvoir assez peu : dire que c'est un ancien banquier, par exemple, me laisse de marbre. Le travail de sape des libertés fondamentales au nom de la lutte contre le « terrorisme » ainsi que le projet de démolition du système de protection sociale français au nom de la modernité ou de théories économiques fumeuses (ou parfois, ce qui est quand même sacrément ironique, en prétendant que c'est l'Europe qui le veut ; même les entreprises ne le réclament pas vraiment) m'affligent, sur ces points je suis en accord avec M. Mélenchon, mais je sens que je n'en suis pas suffisamment révolté pour que cela explique mon dégoût.

J'avais parlé pour commencer cette entrée de la présidentialisation et de la personnalisation du pouvoir : c'est en effet quelque chose qui me préoccupe beaucoup, mais je ne peux pas vraiment en vouloir au nouveau président pour quelque chose qui est un thème général de la 5e République française, et un tort que j'attribue à la culture française dans son ensemble. Il en profite, il aime visiblement ça, c'est méprisable, mais ce n'est pas nouveau et n'est pas vraiment sa faute si le régime est ainsi conçu pour lui donner tous les pouvoirs : c'est la faute des Français qui ne votent pas aux législatives, ou qui le font en subordonnant leur vote à celui de la présidentielle (ce qui donne inévitablement au président l'ascendant sur les députés) ; et c'est la faute des Français qui tiennent le président pour comptable de la politique du pays — et pour responsable de tous leurs maux — et la responsabilité s'accompagne de pouvoir. Comme je le disais, même celui des hommes politiques français qui parle le plus clairement de passer à un régime parlementaire n'est aucunement crédible en cela qu'il est lui-même visiblement imbu de pouvoir et de mise en avant de sa perconne. Dans ces conditions, voir que le président a choisi de nommer le chef du groupe parlementaire majoritaire à l'Assemblée nationale est certes choquant, répugnant même, mais pas particulièrement surprenant.

Une autre piste possible pour expliquer mon malaise serait une forme de rejet face à l'enthousiasme suscité par le président, ou peut-être spécifiquement par sa jeunesse. Cela me semblait effectivement une hypothèse crédible (ce serait tout à fait mon genre de me mettre à détester quelque chose juste parce que l'enthousiasme injustifié m'agace). Mais je me suis rendu compte, par exemple, que je n'étais pas très loin d'éprouver moi-même le même enthousiasme concernant Justin Trudeau (Justiiiiin !), le Premier ministre canadien si sexy avec lequel Macron a été comparé (et certains se sont amusés à déceler une forme de bromance entre les deux, en particulier à la rencontre du G7 à Taormina fin mai dernier).

J'en viens à quelque chose de plus sérieux : la vacuité programmatique et le « changement pour le changement ». Car si je qualifie ci-dessus de centriste la couleur politique qu'on suppose être celle du nouveau président, les mots qu'on suppose sont importants : fondamentalement, on n'en sait rien, parce qu'Emmanuel Macron et son gouvernement n'ont pas de programme politique (au sens de quelque chose qui serait publiquement connu : ils en ont probablement dans leur tête). Les seuls documents dont on dispose, par exemple ce contrat ou ce programme censément détaillé sont d'une vacuité abyssale très habilement formulée pour donner l'impression qu'il y a du contenu, et qui plus est, du contenu qui plaît à tout le monde. (Cela me fait penser à ce passage au début de Fondation d'Asimov où quelqu'un — Lord Dorwin, Chancellier de l'Empire — semble faire des promesses de protection à l'égard de la Fondation, mais, quand on y regarde de plus près et qu'on analyse ce qu'il dit, qu'on retire tout ce qui est trop vague et tout ce qui se contredit, il ne reste absolument plus rien.) Cela change des hommes politiques qui font des promesses précises pour ne pas les tenir : et en fait, je suis d'accord que c'est un progrès, je préfère qu'un homme politique soit élu pour ses convictions que pour son programme (c'est le principe même de la démocratie représentative : les électeurs ne sont pas censés choisir sur le fond mais choisir des gens qui les représentent pour choisir sur le fond, et le fait d'avoir un programme est déjà une sorte de subversion du système) ; mais les convictions d'Emmanuel Macron, ou ses idées sur l'immense majorité des sujets, sont aussi floues que son programme. Finalement, je ne sais rien de ce qu'il veut ni de ce qu'il veut faire (à part exercer le pouvoir).

Globalement, on a élu cet homme sur la base d'une seule promesse : du changement, des réformes, du changement, des réformes, du changement. Du dynamisme et de l'énergie pour changer les choses, faire bouger le changement de manière à ce que les choses soient différentes, autrement, bref, que ça ne soit plus pareil, et vite. Autrement dit, réformer pour réformer et changer pour changer. Pour être en marche.

En marche, certes, mais en marche vers où ?

Cette idéalisation du changement pour le changement m'énerve au plus haut point, mais fondamentalement, je ne peux pas en vouloir au président pour ça : là aussi, ce sont aux électeurs français que je dois tourner mes reproches. Parce que quand on regarde les programmes politiques ou ce qui en tient lieu, on s'aperçoit que tous, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite en passant par l'extrême-centre de Monsieur Macron, proposaient du « changement » en grandes lettres scintillantes. Et j'ai discuté avec je ne sais combien de gens qui m'ont dit vouloir ce « changement », dont ils avaient à peu près aussi peu idée de ce qu'il pouvait recouvrir que le non-programme évoqué ci-dessus. Quand on tombe dans de tels panneaux, il n'est pas étonnant qu'on ait des dirigeants bizarres. Et qu'on obtienne des réformes en carton-pâte.

Le fait d'élire des députés issus de la « société civile », par exemple (je ne sais pas d'où est sortie cette désignation complètement idiote — ces gens n'étant certainement pas militaires, oui, c'est évident qu'ils sont civils, mais je ne vois pas en quoi c'est distinctif ; et je suis impressionné par le tour de passe-passe destiné à faire avaler le noviciat pour une qualité : si on me conseille de voir un médecin issu de la société civile, c'est-à-dire qu'il n'a aucune expérience médicale préalable, je crois que je vais passer mon tour et attendre qu'il fasse son internat). Et beaucoup des problèmes sont eux-mêmes en trompe-l'œil : le fait qu'on voie révélées dans la presse les « affaires » de tant d'hommes politiques est le signe qu'il y en a beaucoup moins que par le passé (disons sous le règne de Georges Pompidou, qui n'hésitait pas à prendre son téléphone et placer ses amis là où il voulait comme il le voulait), que la chape de plomb est en partie levée, mais la répétition de ces affaires donne aux Français l'impression que les choses vont plus mal alors qu'elles s'assainissent. Alors on parle du projet de moralisation de la vie politique et de la démission forcée du ministre de la Justice sur un soupçon d'affaire, en réalité tout cela n'est qu'une petite scène de théâtre sans importance.

Je ne prétends pas que la France n'ait pas besoin de réformes. Mais je pense que ce sont des évolutions de la société qu'on peut guider dans une bonne direction, qu'on peut parfois accélérer un peu, mais qu'on ne peut pas dicter, fût-ce avec tous les pouvoirs de l'État, et que plus on essaye, plus on provoquera des crispations qui retarderont finalement tout progrès. La précipitation est l'opposée de l'efficacité.

Dernière accusation à examiner : celle d'avoir dynamité la gauche au point qu'il ne reste plus qu'une cinquantaine de députés de gauche à l'Assemblée nationale. Je ne sais pas vraiment quoi en penser. On peut faire valoir qu'une partie non-négligeable du gouvernement ou du groupe maintenant majoritaire à l'Assemblée vient du parti socialiste : si on les considérait comme de gauche il y a six mois, c'est soit qu'ils le sont encore soit qu'ils ne l'ont jamais été. Quant à l'accusation de trahison, je ne sais pas si elle a un sens en politique, encore moins si elle doit frapper d'opprobre celui qui trahit ou celui qui reçoit cette trahison. Pourquoi ne pas, d'ailleurs, accuser ces électeurs qui naguère votaient pour une certaine idée de la justice sociale et qui l'ont abandonnée sur la chimérique promesse de changement pour le changement ? La liberté d'opinion fait partie de la démocratie, c'est tout. Bon, je ne vais pas nier que je vais espérer de tout cœur que, à un moment où un autre dans les cinq prochaines années, au moment de voter une de ces lois de changement pour le changement qui tournent bizarrement toujours à la défaveur de ceux qui sont déjà défavorisés, les députés qui eurent prétendument été de gauche ne se découvrent une colonne vertébrale, fassent scission et cessent de soutenir le gouvernement : je vais l'espérer, mais je n'y crois pas plus que l'apparition du Père Noël comme homme providentiel au ministère des cadeaux.

Quant à moi, la raison de mon mécontentement n'est pas franchement éclaircie. Donc je vais arrêter là cette entrée qui ne dit rien, mais qui aura peut-être au moins un effet cathartique.

(mercredi)

Math Has No God Particle

Je suis tombé sur cet article du site FiveThirtyEight (que je consulte normalement plutôt pour ses analyses sur la politique et les élections américaines) consacré à la manière dont les mathématiciens communiquent (ou plutôt : ne communiquent pas…) auprès du grand public. Bon, j'avoue, j'ai surtout été attiré par l'article en reconnaissant dans l'illustration le système de racines de E₈ : Oliver Roeder, écrivant pour FiveThirtyEight, revient sur l'annonce un peu sensationnelle qui a été faite dans la presse quand le projet d'Atlas des groupes de Lie de Jeffrey Adams et (feu) Fokko du Cloux a fini en 2007 un calcul considérable, celui des « polynômes de Kazhdan-Lusztig-Vogan de la forme réelle déployée de E₈ »[#] : cette publicité, sans doute combinée avec toutes sortes d'annonces au sujet de E₈, comme tout le ramdam médiatique fait autour de cette Theory of Everything, était extrêmement inhabituel en mathématiques.

Même étant moi-même fasciné par E₈[#2] (comme le savent bien les lecteurs de ce blog : le dernier épisode est ici), je ne suis pas sûr d'apprécier ce genre de publicité ; certes, des vidéos que j'ai mises sur YouTube obtiennent quelques dizaines de milliers de vues (ce n'est pas comme si ça me rapportait quoi que ce soit…), mais les gens vont voir ça parce que c'est un joli machin qui tourne dans tous les sens (de fait, c'est un joli machin qui tourne dans tous les sens), pas pour y comprendre quoi que ce soit. Ça n'aide pas, d'ailleurs, que le label E₈ désigne tout un tas d'objets mathématiques reliés les uns aux autres — et tous exceptionnels — mais néanmoins distincts : le système de racines, le polytope dont les racines sont les sommets, le réseau engendré par ces racines, l'ordre octonionique entier ayant la forme de ce réseau, l'empilement de sphères défini par le réseau, le groupe algébrique construit par le système de racine, le groupe de Lie complexe que réalise ce groupe algébrique, sa forme réelle compacte, sa forme réelle déployée, les groupes de Chevalley finis que réalise le groupe algébrique sur les corps finis, etc. ; donc même si on n'explique pas au grand public ce que ces différentes choses sont exactement, la moindre des choses serait de préciser qu'il y en a plusieurs qui s'appellent toutes E₈ (et ma vidéo liée ci-dessus, par exemple, montre le système de racines ou le polytope ayant ces sommets, pas le groupe de Lie, même si le groupe de Lie est fortement relié ; tandis que cette autre vidéo montre quelque chose de lié au réseau). J'ai d'ailleurs dans mes cartons d'écrire des entrées sur ce blog expliquant par quelles recettes assez élémentaires on peut fabriquer le groupe de Lie (ou les groupes finis) à partir du système de racines, et le système de racines à partir de son diagramme de Dynkin.

Bref, le matheux qui veut communiquer au grand public, et qui veut partager le sentiment de beauté devant les objets qu'il contemple, est toujours tiraillé entre le fait de vouloir impressionner, par exemple en montrant un joli machin qui tourne dans tous les sens, et le fait de vouloir dire des choses précises, parce que le matheux a horreur des approximations. Tous les vulgarisateurs sont devant ce dilemme, bien sûr, mais le matheux a peut-être plus de mal que le chercheurs des autres sciences à trouver un équilibre. Et c'est ainsi que nous n'avons pas en mathématiques de God Particle (le nom sous lequel la découverte du boson de Higgs — en physique des particules — a été sensationnalisée).

[#] J'avoue que je ne sais pas de quoi il s'agit (je sais ce que c'est que la forme réelle déployée de E₈, voir ici pour quelques explications, je trouve sur Wikipédia la définition des polynômes de Kazhdan-Lusztig, je la comprends mais ça ne me dit pas pourquoi ces objets sont intéressants : j'ai idée que ça doit nous apprendre des choses sur le représentations unitaires de ce groupe de Lie, mais c'est à peu près tout ce que je sais).

[#2] Et aussi très intéressé par le projet d'Atlas ; il se trouve qu'en ce moment je m'intéresse pour des raisons variées aux valeurs du caractère de la représentation adjointe de E₆, E₇ et E₈, et Jeffrey Adams vient justement de poser récemment cette question sur MathOverFlow dont je suis l'activité (pour l'instant, rigoureusement nulle : disons que j'attends l'activité) avec un grand intérêt.

(mardi)

Petite visite au parc Georges Valbon

J'aime énormément les parcs et jardins. Déjà quand j'étais jeune j'avais été énormément frappé par le texte Le Domaine d'Arnheim, une courte nouvelle d'Edgar Allan Poe (par ailleurs peut-être surtout connue par un tableau du même nom par René Magritte qui, comme il se doit, n'a aucun rapport avec son titre) ; nouvelle dans laquelle il faut certainement chercher un sens métaphorique ultérieur mais où, prima facie, il est question de l'art du jardin-paysage et de la manière dont un milliardaire donne à cet art ses lettres de noblesses. La nouvelle m'avait suffisamment marquée pour que je me fatiguasse à la taper intégralement, ainsi que sa traduction par Baudelaire :

Aucune définition n'avait été faite du jardinier-paysagiste, comme du poète ; et cependant, il semblait à mon ami que la création du jardin-paysage offrait à une Muse particulière la plus magnifique des opportunités. Là, en vérité, s'ouvrait le plus beau champ pour le déploiement d'une imagination appliquée à l'infinie combinaison des formes nouvelles de beauté, les éléments à combiner étant d'un rang supérieur et les plus admirables que la terre puisse offrir. Dans la multiplicité de formes et de couleurs des fleurs et des arbres, il reconnaissait les efforts les plus directs et les plus énergiques de la Nature vers la beauté physique. Et c'est dans la direction ou concentration de cet effort, ou plutôt dans son accommodation aux yeux destinés à en contempler le résultat sur cette terre, qu'il se sentait appelé à employer les meilleurs moyens, à travailler le plus fructueusement, — pour l'accomplissement, non seulement de sa propre destinée comme poète, mais aussi des augustes desseins en vue desquels la Divinité a implanté dans l'homme le sentiment poétique.

(Dans ce qui suit, je vais essayer d'accompagner la mention de chaque parc d'un lien vers Google images pouvant donner une idée de ce à quoi il ressemble. Évidemment, ce n'est pas parfait : ce que Google images répertorie n'est pas forcément représentatif de tout ce qu'il y a à voir ; parfois j'ai dû ajouter des mots comme jardin, parce que si on cherche sans, on obtient d'autres choses à proximité qui ne sont pas ce dont je veux parler.)

Les parcs traditionnels de Paris ne sont, très honnêtement, pas très intéressants (sans compter qu'ils sont petits et souvent noirs de monde) : le Luxembourg, par exemple, n'est que des allées de gravier et des arbres sans grand intérêt où ni l'arrangement ni la végétalisation n'ont quoi que ce soit de remarquable. Les parcs plus modernes qui ont été créés plus en périphérie sont déjà plus attrayants : le parc de la Villette au nord-est, le parc de Bercy (plus exactement le jardin Yitzhak Rabin) au sud-est, le parc André Citroën au sud-ouest, et le tout récent parc Martin Luther King (ou Clichy-Batignolles) au nord, témoignent que la fin du 20e siècle a apporté des innovations intéressantes dans l'art de la composition des parcs urbains. Quand j'ai « découvert » le parc André Citroën, avec son arrangement à la fois géométrique et un peu labyrinthique, son jeu de symétries autour des couleurs, j'ai été émerveillé. Mais ce qui est vraiment dommage, c'est qu'il n'est pas correctement entretenu (je me désole souvent de ce tropisme très français consistant à payer de belles choses et les laisser ensuite tomber à l'abandon faute d'entretien suffisant) : l'architecte avait conçu de magnifiques jeux d'eau qui sont maintenant pour l'essentiel éteints, les serres sont fermées en permanence, comme les passages aériens pour des raisons de sécurité, et même les petits jardins de couleur sont souvent inaccessibles. Quelle tristesse !

D'autres jardins intéressants se trouvent encore un tout petit peu plus loin du centre de Paris : le parc de Bagatelle, dans le bois de Boulogne, est un petit bijou, dans un style très classique ; le pré Catelan n'est pas mal du tout ; et dans le bois de Vincennes, il y a le parc floral, mais ça fait très longtemps que je n'y suis pas allé (c'est là que j'ai passé les écrits du concours d'entrée à l'ENS, le cadre était très agréable). Les jardins Albert Kahn à Boulogne sont magnifiques mais franchement pas grands (par ailleurs, je crois qu'ils sont plus ou moins fermés en ce moment). À noter que Bagatelle, le parc floral et les jardins Albert Kahn sont payants (au moins certains jours), ce n'est le cas d'aucun des autres parcs que j'ai mentionnés ; ça se défend si on veut garder l'endroit en bon état.

Pour avoir plus d'espace, et généralement moins de monde, il faut logiquement aller plus loin. Le parc de Sceaux est un grand classique du jardin à la française, et ses jeux d'eau sont très beau (et contrairement à ceux du parc André Citroën, ils fonctionnent !). Je ne vais pas mentionner Versailles, parce qu'il y a vraiment trop de visiteurs, ni Saint-Cloud, qui ne m'a pas tellement emballé (et puis on ne peut pas voir le kilogramme, c'est nul). En revanche, j'ai énormément aimé l'arboretum de la Vallée-aux-Loups (situé juste à côté de la maison de Châteaubriand, à Châtenay-Malabry, dans un ensemble de plusieurs parcs et jardins collectivement rassemblées sous le nom de parc de la Vallée-aux-Loups : tous sont intéressants, mais c'est vraiment l'arboretum qui est le plus beau) : j'en ai entendu parler tout récemment, par une série documentaire à la télé (sur Arte) consacrée aux jardins (dont il me reste d'ailleurs plein d'épisodes à regarder), et j'ai été tout étonné d'apprendre qu'il y avait ça tout près d'où j'habite ; l'arboretum est surtout connu pour son cèdre bleu pleureur de l'Atlas (Cedrus atlantica f. Glauca (Carrière) Beissn. ‘Pendula’), qui est probablement le pied mère de tous les cèdres pleureurs cultivés du monde, — mais aussi pour sa collection de bonsai assez impressionnante ; cependant, à mon avis, c'est tout l'ensemble qui est remarquable, pas telle ou telle plante.

Mais il me reste encore plein de choses à découvrir, même à courte distance de Paris. Ainsi, jusque hier, je ne connaissais pas du tout le parc départemental Georges Valbon (ou parc de La Courneuve), qui est à moins d'une heure de transport de chez moi, et je le trouve vraiment extraordinaire. D'abord, il est très grand (4.15km² = 415ha, c'est par exemple 30% de plus que Central Park à New York), et, du coup, pas trop noir de monde, en tout cas un lundi de Pentecôte où il faisait plutôt beau : on a donc l'impression de pouvoir vraiment se promener sans buter sans arrêt contre les limites du parc ou contre un groupe de pique-niqueurs. Mais ce qui m'a surtout frappé, c'est la qualité du travail de création du relief et du paysage. Si on s'intéresse à voir beaucoup d'essences de plantes différentes, il faut aller à l'arboretum de la Vallée-aux-Loups que je viens de mentionner (bien sûr, la référence en la matière est surtout les splendides Kew gardens de Londres, que j'ai aussi visités seulement récemment) : ce n'est pas trop le style ici ; si on s'intéresse aux arrangements classiques à la française, dont la référence est le jardin du château de Versailles, ce n'est pas non plus ce qu'on trouvera ; enfin, c'est encore autre chose que la géométrie carrée du parc André Citroën. Non, ce qui fait le charme du parc de La Courneuve, ce sont les lacs et les cours d'eau, le relief vallonné créé artificiellement, les points d'observation, les petits chemins qui serpentent, et tous les recoins créés par ces arrrangements. Je crois que ce panorama (étonnamment bien réussi par mon téléphone mobile), réalisé depuis un point culminant, résume très bien ce qui me plaît :

[Panorama du parc Georges Valbon]

Il faut dire que la météo variable mais clémente était parfaite et, si j'ose dire, parfaitement en adéquation avec le paysage.

Le parc est, de surcroît, remarquablement bien entretenu (ou alors hier était un très bon jour ?). Les jeux d'eau fonctionnaient tous (et il faut sans doute en profiter, parce que l'espèce de petit lac au premier plan du panorama ci-dessus a l'air tout récent — il n'apparaît même pas sur Google Maps alors qu'il est sur OpenStreetMap — et je crains que les cascades soient fermées pour raisons de sécurité lorsqu'un des petits guignols qui jouaient au bord se sera cassé le cou). L'ensemble, aussi, est très varié : il y a de grandes pelouses, des sous-bois, une roseraie en terrasses, des jeux pour les enfants, des espaces pour pique-niquer, beaucoup de chaises et autre mobilier disposés de façon assez judicieuse, des fontaines pour se rafraîchir, des petits ruisseaux, un grand lac dégagé et des plus petits un peu cachés. Le parc est coupé en deux par une ligne de chemin de fer (la grande ceinture) + tram-train (future ligne T11 entre Le Bourget et Épinay-sur-Seine) : la partie au nord de cette coupure m'a semblé encore plus intéressante que la partie principale. La fête de l'Humanité a lieu dans une partie en bord du parc, l'« aire des vents » (je ne suis pas allé voir).

J'ai mis quelques photos en ligne ici (le panorama ci-dessus est un lien vers le même album, mais il pointe directement sur la photo en question dans l'album). Je n'ai pas donné de titres aux images parce que je ne voyais pas vraiment ce que j'aurais pu y mettre, mais elles sont toutes géolocalisées (cliquez sur le i en haut à gauche pour avoir un lien vers OpenStreetMap montrant l'endroit précis où la photo a été prise). Comme j'avais deux toutes petites vidéos dans le lot, j'ai rapidement bricolé un truc basé sur jPlayer pour les afficher, ça ne marche sans doute pas très bien, donc qu'on me pardonne les bugs, mais je n'ai ni le temps ni la motivation pour faire mieux.

Je suis preneur d'autres recommandations de parcs à visiter. (J'ai déjà par exemple noté le parc départemental du Sausset à Villepinte, qui a l'air un peu dans le même genre, plus petit et plus loin mais peut-être finalement plus facile d'accès.) Mise à jour : compte-rendu ici.

(jeudi)

Le livre Brexit d'Ian Dunt

J'étais à Londres le week-end dernier, et en errant chez Foyles (ce qui fait partie de mes figures imposées à chaque fois que je vais à Londres), je suis tombé sur le livre Brexit d'Ian Dunt, qui porte le sous-titre très approprié What the Hell Happens Now? : je voudrais le recommander.

Ce n'est pas vraiment un livre politique. En tout cas, le propos de l'auteur n'est pas d'accuser les électeurs britanniques d'avoir pris une mauvaise décision : c'est sans doute déjà plus d'accuser certains hommes politiques d'avoir exploité leur mécontentement pour les conduire à prendre une mauvaise décision ; mais il n'est pas, ou du moins ne paraît pas à la lecture de ce livre, fondamentalement opposé au principe du Brexit. Ce qui est sûr est qu'il n'est pas spécialement tendre avec l'Union européenne ou avec ses acteurs, mais il ne cherche pas spécialement à les juger. Il s'agit essentiellement d'une présentation succincte des complexités techniques du Brexit et de la faiblesse de la position britannique dans les négociations ; et d'un réquisitoire contre les personnalités politiques britanniques (Theresa May elle-même évidemment, mais surtout ses « trois mousquetaires », Boris Johnson, David Davis et Liam Fox) qui se ruent dans l'opportunité politique sans connaître leurs dossiers, sans savoir où ils vont et sans même comprendre la complexité du problème.

J'avais moi-même une opinion partagée au sujet du Brexit : pour l'eurobéat que je suis, le fait que le Royaume-Uni quitte l'Union est assurément une perte, mais s'ils étaient restés de justesse et avaient continué à paralyser toute évolution vers plus de fédéralisme ou à bloquer toute mesure sociale, ce n'était pas forcément mieux. Toujours est-il que je n'avais réfléchi aux conséquences que du point de vue de l'Union, ma réflexion sur le Royaume-Uni lui-même se limitant à ils vont y perdre beaucoup, mais ils l'auront bien cherché : le livre d'Ian Dunt explique les choses beaucoup plus précisément, où se situeront les problèmes, comment on pourrait les pallier, et pourquoi le gouvernement conservateur actuel n'a pas du tout l'air parti pour, tellement il s'est enfermé dans sa propre rhétorique sur le regain de souveraineté.

Le livre est assez court et clairement écrit (j'en ai lu une bonne partie dans le voyage en Eurostar et pourtant je ne suis vraiment pas un lecteur rapide), je ne vais pas essayer de le résumer. Il commence par quelques pages de fiction décrivant le pire scénario possible (du point de vue du Royaume-Uni) sur le déroulement des mois suivant le Brexit après un échec des négociations avec l'UE ; puis il traite successivement différentes formes que le Brexit pourrait prendre, et différents aspects de la complexité (légale, économique, régulatoire, politique, etc.) du processus, et les conséquences qui peuvent en découler, y compris sur l'unité du Royaume-Uni ou sur l'équilibre constitutionnel des pouvoirs. L'auteur penche clairement pour un scénario où le Royaume-Uni rejoindrait (enfin, resterait dans) l'Espace Économique Européen, au moins à titre transitoire, mais dans le même temps il explique que, compte tenu des déclarations du gouvernement britannique, ce scénario n'est pas du tout probable à l'heure actuelle.

Il y a beaucoup de subtilités dont je n'avais pas du tout conscience. Les problèmes légaux, dont Ian Dunt ne peut évidemment qu'effleurer la surface, sont par exemple intéressants, au moins intellectuellement. Le gouvernement britannique entend faire passer un Great Repeal Bill qui « rapatrierait » comme législation britannique tout ce qui y a été incorporé par l'Union européenne, autrement dit, qui prendrait l'état de la législation au moment où le Royaume-Uni quitte l'Union et en ferait un droit britannique ; un ennui parmi d'autres, c'est par exemple que cette législation fait référence à des institutions européennes auxquelles le Royaume-Uni n'aurait plus accès : il faut donc recréer ces institutions côté britannique, ou amender le droit ; comme la tâche est hautement complexe, le gouvernement britannique propose de se donner le droit de modifier la Loi sans passer par le parlement, ce qui pose un problème d'équilibre des pouvoirs. Il y a bien sûr la difficulté que le droit européen évolue sans cesse, selon les arrêts de la Cour de Justice de l'Union européenne, dont il était précisément une promesse majeure du camp Leave de se débarrasser de l'autorité. Un autre problème technique est de créer les agences de régulation britanniques pour remplir les fonctions qui sont actuellement remplies par l'Union européenne, et de trouver les fonctionnaires pour les faire tourner, tout en gardant l'équivalence des protections (des consommateurs, des travailleurs, etc.), surtout s'il s'agit de continuer à faire commerce avec l'Union, et en même temps de ne pas tomber victime des lobbys de façon encore plus aiguë qu'ils ne s'exercent à Bruxelles. • D'autres problèmes légaux délicats se posent encore au niveau de l'OMC, organisation sur laquelle le gouvernement britannique déclare pouvoir de façon heureuse s'appuyer en cas d'échec des négociations : or les documents à l'OMC concernant le Royaume-Uni (notamment les fameuses listes, ou schedules) sont maintenant complètement intriqués avec l'Union européenne, et il y a possiblement un flou juridique considérable et dangereux sur la manière dont ils doivent s'appliquer après le Brexit (par exemple, comment séparer les quotas du Royaume-Uni de ceux de l'Union), qui pourrait conduire toutes sortes d'États tiers à vouloir utiliser la situation à leur profit. La difficulté technique liée est que le Royaume-Uni n'a plus, ou en tout cas plus assez, de négociateurs commerciaux parmi ses fonctionnaires, et absolument pas le temps pour en former.

Mais ce qui semble surtout horrifier l'auteur, c'est à quel point les ministres chargés du Brexit sont ignorants des problèmes auxquels ils vont devoir s'attaquer, ou du fonctionnement même de l'Union européenne. (Il cite par exemple le cas d'un ministre qui a déclaré vouloir conclure des accords commerciaux avec Berlin en parallèle avec les négociations du Brexit, et à qui Berlin a rappelé que les états de l'Union n'ont pas le droit de passer de tels accords, qui sont une compétence exclusive de l'Union.) Le livre a été écrit avant l'invocation formelle de l'article 50 (ça ne l'empêche pas de rester tout à fait d'actualité), et en particulier avant ce fameux dîner dont Jean-Claude Juncker est revenu en expliquant à Angela Merkel que Theresa May vivait dans une autre galaxie. Theresa May a ensuite décrit le rapport en question comme du Brussels gossip, mais le livre d'Ian Dunt suggère qu'il y a véritablement un problème de perception de la réalité au sein du cabinet britannique. Il montre aussi du doigt des erreurs fondamentales de calcul, par exemple le fait que Theresa May ait annoncé en avance la date à laquelle elle comptait invoquer l'article 50, alors qu'il s'agissait justement d'un des rares leviers dont elle disposait dans les négociations (qu'elle aurait pu utiliser pour exiger des discussions préliminaires aux négociations formelles).

Le même auteur publie des articles ici, et ils sont globalement féroces avec le gouvernement britannique.

(lundi)

Chips, bonbons et autres tentations

Il y a un corollaire de la loi de Murphy qui dit que plus un aliment est bon au goût plus on peut être sûr qu'il est mauvais pour la santé. C'est certainement exagéré (et difficilement explicable du point de vue de l'évolution, même en tenant compte du décalage entre l'environnement du chasseur-cueilleur et l'époque contemporaine), mais en ce qui me concerne, il y a incontestablement des aliments qui me font instantanément oublier la prescription évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé que le gouvernement français fait mettre sur les pubs alimentaires. À savoir, les cochonneries salées et sucrées que sont les chips et autres biscuits apéritif d'une part et les bonbons de l'autre.

Dans les deux cas, il ne faut surtout pas que je commence : plus j'en mange, plus j'ai envie d'en manger. Et ça s'applique à tout un spectre de cochonneries salées et sucrées : des produits au goût complètement chimique pleins de glutamate (j'adore le glutamate et le goût umami) ou style fraises tagada, jusqu'aux biscuits artisanaux au gouda vieux vendus à un prix exorbitant par des marques pour bobos avec des noms comme Machin et Augustel ou aux bonbons fabriqués selon une recette traditionnelle vieille de 300 ans — tout ça est kif-kif pour moi. Quand on me met devant une buffet apéro, je commence par manger à un rythme raisonnable, au bout d'une dizaine de minutes je mange aussi vite que la bienséance le permet, et encore un peu plus tard, je finis par jeter la bienséance par la fenêtre et me goinfrer aussi vite que mes mains peuvent porter les cochonneries salées ou sucrées à ma bouche. Après chaque AG des copropriétaires de notre immeuble, par exemple, une de mes voisines prépare des feuilletés au fromage pour tout le monde, et je crois que je dois en manger les trois quarts à moi seul.

L'ennui n'est pas que ça fait grossir (je n'ai pas trop de problèmes de ce côté-là). L'ennui est que quand je me goinfre comme ça, la punition ne se fait pas tarder. S'agissant des bonbons, surtout les trucs bien chimiques que fait Haribo, j'en mange de plus en plus jusqu'à ce que, tout d'un coup, je sois complètement écœuré et que j'aie, de surcroît, de terribles aigreur d'estomac. S'agissant des chips, c'est plutôt mes intestins qui me rappellent à l'ordre ; et j'ai l'impression que ça empire avec les années : maintenant je ne peux plus en manger plus que quelques poignées sans que ça me fasse l'effet d'un litre de jus de pruneaux.

C'est d'ailleurs assez mystérieux : j'ai testé chacun des ingrédients d'un paquet de chips séparément, aucun n'a d'effet particulier sur ma digestion. Je n'ai pas de problème avec les pommes de terre, même frites dans de l'huile et salées, ni avec l'huile elle-même, ni avec le sel, ni avec le glutamate, ni avec aucun des allergènes classiques dont on pourrait trouver des traces dans les chips, par exemple je mange sans problème du beurre d'arachide à la petite cuiller, donc je ne sais pas ce qui peut provoquer un problème spécifique avec les chips ; on m'a fait toutes sortes de suggestions idiotes, comme une intolérance au gluten (franchement, je le saurais), mais je ne trouve rien qui tienne debout. Toujours est-il que je dois maintenant éviter les chips. Et ça me rend très malheureux.

Parce qu'on pourrait croire que la tentation se dissipe avec le temps, mais il n'en est rien. À chaque fois que je passe au rayon des biscuits pour apéritif de mon supermarché, ou à côté d'un vendeur dans la rue à l'étal rempli de bonbons, je pleure intérieurement de devoir me priver de ces plaisirs que je n'arrive pas à consommer raisonnablement. Je ne sais pas ce qui est le pire : pour ce qui est du sucré, mon poussinet, qui ne partage pas mon addiction, n'arrive pas à comprendre que je sois tenté, et ne compatit donc guère ; pour ce qui est des chips, il aime lui aussi beaucoup, et n'a pas de scrupule à manger sous mon nez des trucs que je suis bien triste de ne pas pouvoir digérer.

Heureusement, j'arrive encore à profiter des biscuits au fromage sans en tomber malade, ou, s'agissant du sucré, du chocolat (j'en suis aussi fou, mais je finis par ne plus en vouloir avant d'être complètement écœuré). Et je pense qu'il vaut mieux que j'évite d'essayer n'importe quelle substance ayant un effet addictif, si déjà le sucré et le salé me font perdre la mesure.

(mardi)

Où on cambriole ma cave sans rien me voler

La plupart des caves de notre immeuble, dont la mienne, ont été cambriolées la nuit dernière : c'est un signe que mon poussinet et moi n'y entreposons que des conneries que rien ne nous a été volé ; le seul dégât est que la porte a été forcée et que le désordre a encore un peu augmenté. Ils ont commencé à partir avec quelques trucs (une paire de chaussures Nike dont j'avais raconté l'histoire ici, un blouson de motard que j'avais acheté à un prix invraisemblablement bas dans un quelconque magasin genre Troifoirien en me disant que ça pouvait toujours servir, et un casque de moto que j'eus utilisé pour faire du vélo), et finalement ils les ont laissées dans le couloir, en se disant sans doute qu'ils avaient mieux à transporter. En fait, d'après discussion avec nos voisins, les principales choses qui ont été volées sont des bouteilles de vin — et des valises dans le but manifeste de transporter les bouteilles de vin en question.

Ce qui est un peu ironique, c'est que mon poussinet et moi, qui habitons au rez-de-chaussée, avons été réveillés vers 4h par les cambrioleurs et le boucan qu'ils faisaient en défonçant les portes du sous-sol. Mais j'ai tellement l'habitude de râler contre les voisins dans cet immeuble qui font des travaux, ou d'autres sortes de bruits difficiles à identifier, à des heures que je considère comme indues (et je sais que notre voisin d'à côté se lève vers 5h du matin), que je n'ai même pas bronché.

Hors sujet : je profite du fait que j'écris une nouvelle entrée pour signaler que j'ai ajouté un lien avec des photos à la précédente.

(samedi)

Visite du Conseil et de la Commission européenne

Aujourd'hui, mon poussinet et moi sommes allés passer la journée à Bruxelles pour visiter certaines des institutions européennes dans le cadre de leur journée portes ouvertes. Le matin nous avons vu les bâtiments qui servent au Conseil européen et au Conseil[#], autrement dit le bâtiment Justus Lipsius et le tout nouveau bâtiment Europa juste à côté. L'après-midi, nous avons vu le Berlaymont, situé de l'autre côté de la rue de la Loi, et qui est le siège central de la Commission.

Il fallait une certaine motivation, puisqu'il y avait une grosse demi-heure de queue déjà à 11h30 du matin pour rentrer au Conseil, et une bonne heure à 14h pour entrer à la Commission, avec deux contrôles de sécurité à chacun (un rapide au début de la queue et un plus approfondi à la fin[#2], évidemment sans compter les contrôles pour embarquer dans le Thalys à Paris). Mais c'était intéressant, et pas juste pour récupérer quelques goodies (mon poussinet était tout content d'obtenir un mug Conseil de l'Union européenne et des gummibärchen en forme d'euros) et des tonnes de brochures sur plein de sujets.

J'ai notamment pu me faire une idée de l'agencement de ces lieux qu'on voit assez souvent dans les médias (les bâtiments du Conseil dès qu'il y a une réunion des chefs d'État et de gouvernement, et ceux de la Commission servent comme une sorte d'image générique pour illustrer n'importe quel sujet sur l'Union européenne).

Le bâtiment Europa (voir sur Google Images), qui vient d'ouvrir, est architecturalement remarquable, avec sa « lanterne » (que certains appellent en blaguant l'« utérus »), un bâtiment arrondi dans un bâtiment cubique : cette forme surprenante a été imposée, apparemment, par des contraintes liées à la station de métro qui est en-dessous, mais en tout cas je trouve que c'est plutôt une réussite. Les salles de réunion à l'intérieur sont très colorées, disons même bariolées : j'avais pensé en voyant les photos que ça risquait d'être plutôt de mauvais goût, mais en fait, l'atmosphère est très comfy ; il y a plusieurs salles (trois, je crois) qui se ressemblent beaucoup à part leur taille, on nous a fait visiter la plus grande, et une nettement plus petite où se réunissent les chefs d'État et de gouvernement de manière à pouvoir se voir les uns les autres (mon poussinet a fait le malin en s'asseyant à la place de François Hollande : la France, apparemment, est placée entre la Slovénie et la République tchèque). Ça explique que je n'arrivais pas à me faire une idée de la taille de la salle que j'avais vue en photo : en réalité, il y en a plusieurs.

Ce bâtiment Europa est une extension du « résidence Palace », un immeuble des années 1920 dans un mangifique style art déco belge, et ce qui est frappant, c'est que les deux styles, bien que totalement différents, vont très bien ensemble, la froideur marmoréenne du residence Palace, et la coloration « bonbons acidulés » de l'intérieur de la lanterne.

Le Berlaymont, en revanche, est très moche, au moins de l'extérieur. Mais nous avons pu jeter un coup d'œil au 13e étage, où sont les bureaux de la présidence et du secrétariat-général de la Commission, ainsi que la salle de réunion du collège des Commissaires (que nous avons pu visiter) : la déco est très feutrée, pas du tout à la façon des « ors de la République » que la France affectionne, mais pas non plus pareil qu'au Conseil (pour ce qui est des salles de réunion, celle de la Commission est plutôt austère en comparaison aux couleurs des nouvelles salles du Conseil ; et pour ce qui est des salons à proximité, il n'y a que des drapeaux et des symboles de l'Union, juste du bleu reflex et des étoiles, alors qu'on voit bien que le Conseil représente les États membres). Sinon, Jean-Claude Juncker a une belle vue sur Bruxelles.

Mais je n'ai pas été intéressé que par la déco des salles de réunion. J'ai pu comprendre un peu comment le système d'interprétation simultanée fonctionne, et j'ai longuement discuté avec une interprète (grecque). J'ai pu lui demander toutes sortes de choses sur comment ils s'organisent en pratique, et j'en ai beaucoup appris. Par exemple, les interprètes traduisent normalement vers leur langue maternelle, mais ce n'est pas toujours possible quand la langue à traduire est une langue un peu rare (il ne doit pas y avoir d'interprète capable de traduire du maltais vers le letton) : dans ce cas, ils procèdent par langue pivot, avec un premier interprète qui traduit depuis sa langue maternelle vers une langue pivot (anglais, français ou allemand), on appelle ça un retour, et cet interprète est ensuite repris par les autres. Elle m'a aussi expliqué que ce qui leur posait le plus de problème était souvent les gens qui ne parlaient pas leur langue maternelle ; et que pour ce qui est des gens qui s'interrompent ou se coupent la parole les uns les autres, le fait d'avoir des traducteurs fait que, rapidement, ils prennent l'habitude d'un débat où on laisse le temps aux autres de finir (y compris aux traducteurs qui peuvent avoir un peu de retard). J'ai pu essayer de faire un peu d'interprétation simultanée en « conditions réelles » depuis une cabine de traduction : je ne m'en sors pas trop mal quand quelqu'un parle clairement et pas trop vite, mais c'est vrai que quand quelqu'un a posé des questions en anglais alors que ce n'était pas sa langue maternelle, je n'y arrivais plus du tout.

À part ça, nous avons longuement discuté avec quelqu'un qui s'occupait de la préservation de la biodiversité des espèces d'insectes, et j'en ai appris beaucoup plus sur les abeilles que ce que j'attendais d'une visite à la Commission européenne.

J'esserai de mettre en ligne des photos que j'ai prises quand j'aurai fait un minimum de tri. En attendant, mon poussinet en a tweeté quelques unes où il fait le malin.

Mise à jour : les photos sont ici (cliquer sur le ‘i’ entouré dans le coin pour voir le titre, l'heure et le lieu).

[#] Si comme 99.999% des gens vous le savez pas quelle est la différence entre le Conseil européen et le Conseil, je rappelle que le Conseil européen (qui a Donald Tusk comme président) est la réunion des chefs d'État ou de gouvernement qui sert comme une sorte de chef d'état collégial de l'Union européenne et a un rôle plus politique que juridique ; alors que le Conseil (qui a une présidence tournante tous les six mois exercée par un pays) est la réunion des ministres (de la spécialité dépendant du sujet débattu au Conseil) et sert en quelque sorte de Sénat de l'Union européenne, qui vote les directives et règlements en codécision avec le Parlement. À la fois le Conseil européen et le Conseil représentent les États de l'Union (mais à un niveau différent, comme je viens de le dire), tandis que le Parlement représente ses citoyens, et la Commission est une sorte de gouvernement ou de tête de l'administration européenne. (Enfin, rappelons une fois de plus que le Conseil de l'Europe est, pour sa part, une institution internationale complètement différente, beaucoup plus large que l'Union européenne, malgré le nom très proche et un drapeau identique ; il a son siège à Strasbourg. Le Club Contexte vous remercie de votre attention.)

[#2] Ce qui est effectivement la chose relativement raisonnable à faire si on commence à craindre que la longue queue occasionnée par un contrôle de sécurité ne devienne à son tour une cible potentielle d'attentats.

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