David Madore's WebLog: Introspection, et « marcellisme »

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(dimanche)

Introspection, et « marcellisme »

Je me suis livré à quelques séances d'introspection pour essayer de comprendre pour quelle raison la victoire de Donald Trump à la présidentielle américaine m'affectait tant. Je ne vais pas revenir sur la politique, mais parler un peu au niveau émotionnel.

Il est vrai que cette nouvelle tombe à un moment où j'ai l'impression d'être harcelé par toutes sortes de tracas et d'inquiétudes. Rien de grave !, mais une accumulation de mille et un petits embêtements ou causes de contrariété qui, à force, finissent par me peser. Comme tracas momentanés, il y a par exemple ce souci mathématique qui m'a donné un certain chagrin, ma tentative pour m'inscrire au permis de conduire qui est toujours dans les limbes, il a une fuite d'eau au sous-sol de notre immeuble juste ne-dessous de notre appartement et dont on ne trouve pas la source, il y a mon nouvel ordinateur dont je ne suis décidément pas content ; comme causes de fatigue passagère il y a notamment des travaux (plus un rhume qui finit tout juste), et il y a le temps pourri de ce début de novembre, les journées qui raccourcissent et le passage à l'heure d'hiver qui me dépriment un peu chaque année ; j'ai aussi des inquiétudes à plus long terme (concernant, par exemple, l'évolution de l'établissement où j'enseigne — je ne vais pas en parler ici parce qu'il est, paraît-il, mal vu de dire publiquement du mal de sa hiérarchie), mais je ne vais pas m'étaler à ce sujet. Ce ne sont que quelques exemples, qui montrent que je me fatigue facilement de plein de petits riens : mais peut-être finalement que ce qui me pèse est que je n'arrive pas vraiment à me rappeler à quand remonte la dernière fois que j'ai reçu une vraie bonne nouvelle ou simplement ce que j'avais appelé autrefois une potentitialité (heureuse). (Le mieux qui me vienne à l'esprit est que quand j'ai vu mon dentiste récemment, il m'a dit que je n'avais pas de nouvelle carie, et c'est peut-être bien la première fois que ça se produit au cours des quelques dernières années.)

Mais il y a autre chose dont je me suis rendu compte en repensant à la manière dont j'avais ressenti la campagne électorale américaine, c'est l'importance d'un sentiment un peu confus mais que je ressens en général de façon très forte. Je ne sais pas quel nom donner à ce sentiment qui mériterait certainement une entrée dans le Dictionary of Obscure Sorrows, mais si je dois le définir en une phrase, ce serait quelque chose comme ceci :

Une fois que le match est joué, les points gagnés ou perdus pendant le jeu perdent toute signification.

Ce n'est pas très clair ? Je vais essayer d'expliciter. Il s'agit d'une forme d'espoir déçu, mais c'est un peu plus spécifique que ça : la sensation d'amertume provoquée par le souvenir de succès initiaux rendus vains ou caducs par un échec final. Imaginez que vous jouez à un jeu dans lequel vous espérez la victoire (ou celle de votre équipe, ou celle d'une équipe dont vous êtes le supporter) : des éléments de progrès dans le jeu, par exemple un point marqué par vous ou votre équipe, ou la réussite d'un but intermédiaire, la victoire à une bataille, l'avancement de votre personnage, ce genre de choses, vous causent une certaine satisfaction. Soit parce qu'ils font espérer en une victoire finale qu'ils montrent plus probable, soit parce qu'ils sont des victoires partielles. Mais voilà que survient une défaite définitive, irréversible et irrécupérable : tous les espoirs soulevés par ces réussites intermédiaires sont déçus, les victoires elles-mêmes sont rendues caduques et perdent toute valeur. Et leur souvenir devient alors d'autant plus amer qu'ils avaient nourri des espoirs ou une satisfaction maintenant douchés.

Ce sentiment existe dans toutes sortes de circonstances, et à toutes sortes de degrés. C'est le sentiment de l'empereur Auguste et de sa sœur Octavia quand ils repensent à la carrière prometteuse de Marcellus (le fils d'Octavia, donc le neveu d'Auguste) interrompue brutalement par sa mort — sentiment traduit par Virgile dans une célèbre phrase du livre VI de l'Énéide, Heu, miserande puer, si qua fata aspera rumpas, / Tu Marcellus eris ! (Hélas, malheureux enfant, si tu peux rompre ton destin cruel, / Tu seras Marcellus !). Ingres en a même tiré un tableau où on voit Octavie s'évanouir sous l'effet de ce sentiment, que je pourrais donc appeler marcellisme.

C'est le sentiment, par exemple, de l'entrepreneur dont l'entreprise connaît des succès initiaux dont il se réjouit, mais finit par faire faillite pour une raison stupide. Et celui d'un candidat à une élection qui, après avoir perdue celle-ci, repense avec amertume à la satisfaction que lui donnaient des sondages initiaux favorables. C'est le sentiment d'un « libéral » américain qui aurait été heureux d'apprendre la mort du juge Antonin Scalia (ce n'est sans doute pas bien de se réjouir de la mort de quelqu'un, mais parfois c'est vraiment difficile de ne pas le faire) et qui y repenserait maintenant.

Une variante de ce sentiment, beaucoup plus forte (mais sans doute proche de celle qu'aurait pu ressentir la sœur d'Auguste) se rapporte à la mort d'un être cher lorsqu'un repense à quelque chose qu'on prévoyait de faire avec lui. Je pense par exemple à une scène, sans doute un mélange de fictions que j'ai lues ou vues et peut-être de témoignages que j'ai entendus, où une personne attend l'arrivée d'un être cher pour lui faire une surprise, peut-être le demander en mariage ou souhaiter son anniversaire, et plutôt que l'être attendu, ce qui arrive est l'annonce qu'il vient de décéder. Il s'agit là de la forme la plus perçante du « marcellisme ». (La simple idée de cette scène, même ainsi rendue générique et dépouillée de tout détail, me fend le cœur.)

Bien sûr, le sentiment peut avoir un pendant heureux, et qui a certains points communs avec la forme malheureuse dont je parle ci-dessus : le soulagement de se rendre compte que toutes sortes de défaites intermédiaires ou de pronostics funestes sont, finalement, annulés. Il doit aussi exister une forme neutre lorsque quelque chose tourne de manière totalement différente de ce que les signes préliminaires laissaient penser, sans que ce soit classable sur une échelle de bien en mal (mais je ne sais pas si cela provoque vraiment un sentiment particulier à part la surprise).

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