This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.
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What follows are the entries of 2007-03. For latest entries, see here.
Ce qui suit sont les entrées de 2007-03. Pour les dernières entrées, voyez ici.
2007-03-32 (dimanche)
Tout le monde est au courant de l'existence des secondes intercalaires, mais,
bizarrement, j'entends moins souvent parler des jours intercalaires.
La raison est pourtant tout à fait semblable : les secondes
intercalaires sont ajoutées de temps en temps (à la fin d'une année)
pour tenir compte du fait que la rotation de la Terre ralentit, et les
journées intercalaires (à la fin d'un mois) pour tenir compte des
irrégularités de sa révolution autour du Soleil. La tradition,
observée depuis bien longtemps, a été de les insérer après le
28 février (sous l'antiquité romaine c'était après les ides de mars,
mais comme Jules César se méfiait des ides de mars il a un peu changé
les choses), même si certaines années y ont échappé, comme l'an 1900
parce qu'on ne voulait pas pertuber le déroulement de l'exposition
universelle. Cette année, comme la Terre a subi des influences
néfastes (Mercure dans les poissons, Neptune qui pénètre la vierge),
il a été question d'intercaler une journée supplémentaire : finalement
cela n'aura pas lieu pour un raison semblable au problème du bug de
l'an 2000
, à savoir que des programmes informatiques stockent le
numéro du jour sur 5 bits (pour économiser de la mémoire) et ne
pourraient pas tenir compte de cette journée supplémentaire. Pour
compenser, il y aura 31 jours en juillet et et août.
Joyeux 13 ambre 2007 à tous.
2007-03-29 (jeudi)
Ça y est, mes neuf enveloppes ont été postées ! Elles pesaient au total 2.75kg représentant quelque chose comme 30m² de papier et ça m'a coûté 48.60€ à expédier. Que j'aurais pu faire payer à l'ENS, bien sûr, mais la hâte de me débarrasser de ces enveloppes qui brûlent les doigts a fait que j'ai préféré faire la queue à la poste pour les déposer moi-même plutôt qu'attendre demain pour les confier au service courrier de l'École. Et si c'était fastidieux de remplir les bordereaux d'envoi recommandé je plains les employés de la poste du 5e qui doivent en traiter un nombre invraisemblable parce que, apparemment, j'étais loin d'être le seul à déposer des dossiers universitaires, aujourd'hui (et la guichetière m'a demandé si c'était bien demain la date limite, l'air de dire qu'ils allaient en recevoir des tonnes, du coup). Le Monsieur après moi devait en avoir quelque chose comme 30 (il s'apprêtait d'ailleurs à les envoyer en courrier simple mais je lui ai fait remarquer que, à ma connaissance, il fallait un recommandé).
(En fait, je vais peut-être même en envoyer un dixième, de dossier, pour faire bon compte. Après tout, mieux vaut donner du travail aux rapporteurs et les laisser décider si mon profil leur convient plutôt que de m'écarter d'office.)
Prochaine étape dans mon périple des candidatures : le 23 avril, audition pour le CNRS.
2007-03-27 (mardi)
D'ici vendredi je dois avoir fait le choix définitif, entre les postes parus au JO (ceux qui me concernent sont ceux de la 25e section), des endroits où je vais me porter candidat, et avoir posté les dossiers en question. Bon, cette année le choix a été moins difficile que l'an dernier. En revanche, ce qui n'a pas changé et ne cesse de m'étonner, c'est à quel point ces dossiers sont pénibles à remplir : et je ne parle pas du contenu scientifique, je parle de la paperasse administrative.
Je dois préparer neuf grandes enveloppes (correspondant à
treize postes, parce qu'il y a des postes qui ont le même profil alors
heureusement on n'a pas à doubler tout le dossier), chacune contenant
deux petites enveloppes identiques avec toutes sortes de
choses dedans. Chaque enveloppe, grande ou petite, doit contenir,
entre autres, une copie d'un accusé de réception de candidature
électronique que je dois signer : rien que ça, ça veut dire que j'ai
dû vingt-sept fois (27=9×(1+2), vous suivez ?) écrire fait à Paris
le 27 mars 2007
et signer : ben rien que ça, on en a bien marre
quand on arrive à la 27e feuille. Écrire les choses qu'il faut sur
les enveloppes, c'est encore pire.
Et je ne parle pas du papier gâché : 16 pages de CV (ou plus si j'y ajoute mon résumé de thèse intégral) reproduites en 27 exemplaires, plus 10 pages de rapports de thèse en 18 exemplaires… au final il va falloir compter plus de 350 feuilles de papier A4, et 36 enveloppes, dans ces dossiers. Je ne sais pas combien de candidats, comme moi, en pondent, mais au CNRS nous sommes 225 à concourir, donc si tous ces gens postulent aussi à l'Université ça fait 75000 feuilles de papier envoyées… juste pour les maths, et peut-être deux millions pour l'ensemble des candidatures comme maîtres de confs (je ne compte pas les professeurs, là). Est-il vraiment indispensable de faire transiter deux millions de bouts d'arbres morts pour des dossiers qui pourraient aussi bien être complètement électroniques comme c'est le cas, justement, au CNRS ?
2007-03-25 (dimanche)
Comment pourrais-je m'amuser à chercher le secret des étoiles, ayant la mort et la servitude toujours présentes aux yeux ?Anaximène aurait posé cette question à Pythagore, si l'on en croit Montaigne. Peu importent les protagonistes, on peut en trouver d'autres : j'imagine Aristote et Platon dialoguant ainsi au centre de L'École d'Athènes de Raphaël, l'un montrant la terre, l'autre le ciel ; j'imagine Francis Bacon Verulam songeant en lui-même à l'avenir de l'humanité, j'imagine Anatole France croisant Henri Poincaré, j'imagine Albert Einstein et Linus Pauling interrogeant leur conscience. Cette question doit être — et a été — sans cesse répétée, car c'est la plus grave de toutes : c'est la question par laquelle l'Homme doit choisir son destin, ce qu'il veut être, ce qu'il doit être, et la place qu'il prétend conquérir dans l'indifférence glacée de l'Univers.Or il n'est sans doute pas de meilleur endroit au monde pour réitérer cette interrogation. Ces murs, ces vénérables murs, quels mystères n'ont-ils pas entendus débattus ? Et quel lieu aussi bien que celui-ci pourrait prétendre incarner le refus de la guerre et du despotisme ? Vous êtes les héritiers d'une tradition en laquelle l'entendement de l'Homme n'a pas à rougir de se voir représenté. Et c'est à ce titre que je me sens honoré de m'adresser aujourd'hui à vous pour ouvrir un travail peu commun.
Comment pourrais-je m'amuser à chercher le secret des étoiles, ayant la mort et la servitude toujours présentes aux yeux ?À cela, le mathématicien Jacobi fit une réponse superbe :Pour l'honneur de l'esprit humain.C'est à vous maintenant qu'il appartient d'en décider.
2007-03-22 (Thursday)
[Traduction française ci-dessous.]
It's official now: having
successfully answered such difficult
questions as What is your name?
, What is your quest?
and Where was your great-grandmother born?
, I can proudly claim
the right to be a
lumberjack or taunt King Arthur
with an outrageous accent.
Seriously, both passports were delivered quickly and are very nice
to look at: they have all sorts of colorful holograms on page two,
background watermarks on all pages and other presumably very advanced
anti-piracy features which I can't show you because I'm sure if I do
as much as put a photo of the inside on this blog I'll spend the rest
of my life rotting in jail. (That, and the fact that my
ID photo looks really awful.) The French one has more
bells and whistles because it has an RFID
chip inside which conclusively guarantees the end of my privacy
wherever I carry it, and also it has everything inside written in
eleven languages; but the Canadian one has this very nice letter by
the Minister of Foreign Affairs of Canada, in the name of Her Majesty
the Queen, requesting all those whom it may concern to allow the
bearer to pass freely without let or hindrance
. Both have a
spiffy golden coat of arms on the front cover and I notice that Canada's
now bears the motto desiderantes meliorem patriam
which wasn't there on my
previous Canadian passport (ah, indeed, it was added in '94). Oh, and
while I'm at it, I was shocked to find out that no portrait of Her
Majesty the Queen is displayed in the Canadian embassy in Paris
(though there is one of the Lieutenant-General and one of the Prime
Minister).
Whatever. The good news is that I'm leaving for Toronto on April 10–19 since I was able to find a flight (for less than 650€)—and a week's free time.
[French translation of the above.]
C'est officiel : ayant répondu avec succès à des questions très difficiles comme Quel
est votre nom ?
, Quelle est votre quête ?
et Où est née
votre arrière-grand-mère ?
, je peux fièrement revendiquer le droit
d'adopter un
castor ou de me moquer du roi
Arthur avec un accent ridicule.
Sérieusement, les deux passeports m'ont été remis rapidement et
sont très jolis à regarder : ils ont toutes sortes d'hologrammes
colorés en page deux, des empreintes de fond sur toutes les pages et
d'autres mesures certainement très avancées contre le piratage que je
ne peux pas vous montrer parce que je suis sûr que si je me risque à
mettre une photo de l'intérieur dans ce blog je passerai le reste de
ma vie à pourir en prison. (Ça, et le fait que ma photo d'identité a
vraiment une sale gueule.) Le français a plus de gadgets sophistiqués
puisqu'il a une puce
RFID à l'intérieur qui garantit de façon concluante
la fin de ma vie privée partout où je le porterai, et il a aussi tout
écrit en onze langues ; mais le canadien a cette jolie lettre du
ministre des Affaires étrangères du Canada, au nom de Sa Majesté la
Reine, priant les autorités intéressées de bien vouloir accorder
libre passage au titulaire de ce passeport
. Tous les deux ont
d'étincelantes armoiries dorées sur la couverture et je remarque que
celles du
Canada portent maintenant la devise desiderantes meliorem patriam
qui
n'était pas là sur mon précédent passeport canadien (ah,
effectivement, elle a été ajoutée en '94). Ah, à ce propos, j'ai été
choqué de voir qu'il n'y a pas de portrait de Sa Majesté la Reine
affiché dans l'ambassade canadienne à Paris (alors qu'il y en a un du
Lieutenant-Général et un du Premier ministre).
Bref. La bonne nouvelle, c'est surtout que je pars à Toronto les 10–19 avril puisque j'ai réussi à trouver un vol (à moins de 650€) — et une semaine de temps libre.
2007-03-17 (samedi)
Comme promis, je vais tenter, en une série de posts dans ce blog, de faire un peu de vulgarisation de la géométrie plane, et je commence par parler de la géométrie projective.
Alors, qu'est-ce que c'est que la géométrie projective ? C'est un
terme qui fait souvent peur (par exemple à mes agrégatifs
), et je n'arrive pas à comprendre pourquoi : la géométrie
projective, au contraire, c'est la plus simple qui soit, parce qu'il
n'y est question ni d'angles ni de distances, ni même de droites
parallèles, mais uniquement de droites qui se rencontrent et de points
alignés. La géométrie projective, donc, c'est celle que vous faites
si vous avez pour seul instrument une règle non graduée (et un papier
et un crayon, d'accord) : vous pouvez relier deux points par une
droite, vous pouvez trouver le point d'intersection de deux droites,
mais vous ne pouvez rien faire d'autre. Cela semble très facile ?
Pourtant, on entre déjà dans un monde assez riche.
Avant d'en dire plus, il faut que je torde le coup
à un des trucs qu'on associe typiquement à la géométrie projective :
les points à l'infini
. Si vous voulez faire de la géométrie
projective, disons, sur une feuille de papier (qui est plutôt un
modèle de la géométrie euclidienne), vous allez régulièrement tomber
sur des droites qui se coupent loin hors de votre feuille de papier :
ça ce n'est pas grave, vous savez qu'elles se coupent quand même
(enfin, ce sera peut-être pénible pour faire la figure si vous devez
relier ce point d'intersection à un autre, mais il y a des astuces
pour y arriver quand même) ; et parfois les droites seront carrément
parallèles, c'est-à-dire qu'elles ne se coupent pas dans le monde
euclidien. Mais en géométrie projective (plane, bien sûr), deux
droites sont censées toujours se rencontrer : alors pour
faire quand même de la géométrie projective à partir d'un truc
euclidien, on rajoute un point fictif, qu'on appelle point à
l'infini, dans chaque direction de droite possible, et c'est le
point où se coupent toutes les droites parallèles ayant cette
direction. Vous pouvez l'imaginer très très loin dans un sens, ou
aussi bien dans l'autre puisque, après tout, seule la direction de la
droite compte, pas son sens. Et on regroupe tous ces points à
l'infini sur une droite fictive, la droite à l'infini.
Mais notez bien que la notion d'être à l'infini
n'existe pas en géométrie projective : pour celle-ci, ces
points à l'infini ou cette droite à l'infini n'ont rien d'inhabituel
ou de différent des autres, c'est uniquement parce qu'on cherche à
représenter la géométrie projective dans un contexte euclidien (ou,
plus exactement, affine) qu'il y a des choses qui partent à
l'infini.
Pour essayer de donner une
première image de la géométrie projective, je commence par les trois
figures ci-contre (à gauche). La première est une figure euclidienne
typique : une grille régulière, avec cinq droites parallèles
horizontales (rouges) régulièrement espacées, cinq droites parallèles
verticales (vertes) qui leur sont perpendiculaires et qui sont aussi
régulièrement espacées, et neuf droites diagonales (bleues) toujours
régulièrement espacées. Mais, je répète, aucune de ces notions
(parallèles
, régulièrement espacées
,
perpendiculaires
) n'est une notion projective. La figure de
droite est, pourrait-on dire, la vision qu'a la géométrie projective
de la figure de gauche : projectivement c'est exactement la même
figure (cinq droites rouges qui concourent, cinq droites vertes
qui concourent, et neuf droites bleues, correspondant aux diagonales
des 25 intersections, qui concourent aussi). Pour passer d'une figure
à l'autre, on a appliqué ce qu'on appelle une transformation
projective ; simplement, le point de rencontre des droites vertes, ou
des droites rouges, ou des droites bleues, qui étaient à l'infini sur
la figure de gauche, a été ramené à distance finie (je répète que
projectivement ceci n'a pas de sens, j'explique simplement en quoi
diffèrent les représentations de la même figure projective) ; la
droite en pointillés est celle qui était à la droite à l'infini sur la
première figure : on a la confirmation que les points de rencontre des
droites rouges, des droites vertes et des droites bleues sont bien
alignés (ceci confirme qu'on a raison de décréter que les points à
l'infini constituaient collectivement une droite à l'infini).
Et la figure du milieu, alors ? Je l'ai mise là pour comparaison,
c'est la vision qu'a de la figure de gauche la géométrie
affine, dont je ne parle pas plus aujourd'hui. (Pour
résumer, en géométrie euclidienne, les trois figures sont distinctes ;
en géométrie affine, les deux de gauche sont la même et la troisième
est distincte ; et en géométrie projective les trois sont la
même.)
Peut-être les figures ci-dessus vous évoquent-elles un dessin en perspective, avec des points de fuite. C'est tout à fait normal : la géométrie projective est le cadre naturel pour tout ce qui concerne la perspective (à ceci près qu'ici je parle de géométrie plane alors que la perspective est l'opération — projective — qui consiste à effectuer une projection de trois vers deux dimensions). D'ailleurs, si la géométrie projective a été développée au XIXe siècle à l'instigation de Jean-Victor Poncelet, elle avait été en quelque sorte préfigurée par les travaux de Gérard Desargues, au XVIIe siècle, qui cherchait à mathématiser les règles de la perspective (telles que dégagées à la renaissance).
La géométrie projective peut être présentée de façon axiomatique : on a deux types d'objets, les points et les droites, et une relation possible entre eux, l'incidence (l'incidence d'un point avec une droit veut dire, tout simplement, que le point est sur la droite — ou que la droite passe par le point, si on préfère ; soit dit en passant, il n'y a pas spécialement plus de raison de considérer qu'une droite est l'ensemble de ces points que de considérer qu'un point serait l'ensemble des droites passant par lui : on suppose juste qu'on a cette relation d'incidence). Les axiomes, donc, affirment (1) que par deux points passe toujours une droite, qui est unique si les points sont distincts, (2) que deux droites se rencontrent toujours [et si elles sont distinctes, le point par lequel elles passent toutes deux est unique, d'après l'axiome précédent], (3) qu'il existe quatre points dont trois quelconques ne sont pas alignés (ça ce n'est pas bien passionnant). Est-ce tout ? Ça dépend.
Dans la géométrie projective qu'on
considère normalement (celle qui se lie avec la géométrie euclidienne,
par exemple), il y a une autre propriété fondamentale, qui ne découle
pas des axiomes (1), (2) et (3) ci-dessus, et qu'on va donc prendre
pour axiome (4) : le théorème
de Pappus (ça s'appelle théorème
de Pappus même si on
le prend pour axiome, parce que dans d'autres cadres, par exemple en
géométrie euclidienne, ça pourrait être un théorème). Le théorème de
Pappus est illustré par la figure ci-contre, constituée de neuf
droites et de neuf points marqués, avec toutes sortes de symétries
remarquables. Que dit-il au juste ? En fait, il dit à peu près tout
ce que vous voudrez lire sur cette figure : prenez un quelconque parmi
les neuf points de la figure, ou une quelconque parmi les neuf
droites, et retirez-le mentalement de la figure, faites pour
hypothèses tout ce que vous avez comme incidence parmi les points et
les droites restantes, et la conclusion du théorème c'est celle qui
correspond au point ou à la droite que vous avez retiré, autrement
dit, c'est que les trois droites qui ont l'air d'y passer sont bien
concourantes (si vous avez choisi un point) ou que les trois points
qui ont l'air de s'y situer sont bien alignés (si vous avez choisi une
droite). Si cette explication n'est pas claire, voici un énoncé
précis : si u, v et w sont trois
points alignés, et si u′, v′ et
w′ en sont trois autres, alors le point
u″ d'incidence de (vw′)
et (wv′), le point v″
d'incidence de (wu′) et
(uw′), et le point w″
d'incidence de (uv′) et
(vu′), sont alignés. Avec les axiomes
(1), (2), (3) et (4), vous avez ce qu'on considère le plus usuellement
comme (le fondement axiomatique de) la géométrie projective : ou, si
on veut être précis, la géométrie projective pappienne.
Une des conséquences des axiomes (1),
(2), (3) et (4) est le théorème
de Desargues, qu'on va appeler (4†), qui assure que
si uvw et
u′v′w′ sont deux
triangles tels que les droites (uu′),
(vv′) et (ww′)
(droites vertes sur la figure ci-contre) soient concourantes en un
point o, alors le point w″ d'incidence de
(uv) et
(u′v′), le point u″
d'incidence de (vw) et
(v′w′), et le point
v″ d'incidence de (wu) et
(w′u′), sont alignés (sur la droite
bleue sur la figure ci-contre). Le théorème de Desargues (4†)
a lui-même pour conséquence le petit théorème de Desargues
,
(4‡), qui est le même énoncé en supposant, en plus, que
u″ et v″ sont alignés avec
o (et la conclusion, c'est que w″ est
aligné avec tout ce beau monde) — autrement dit, le petit
théorème de Desargues affirme la même chose que le grand mais dans le
cas particulier où la droite d'alignement passe par le point de
concours.
Pour résumer, en plus des axiomes (1), (2) et (3), on peut prendre un quatrième axiome, qui peut être (4) (le théorème de Pappus), ou des choses plus faibles : (4†) (le théorème de Desargues), (4‡) (le petit théorème de Desargues), ou rien du tout. On définit ainsi la géométrie projective pappienne, desarguienne, petite-desarguienne, ou sans hypothèse desarguienne, en allant du plus particulier au plus général (tout ce qui est vrai en géométrie desarguienne l'est en géométrie pappienne, tout ce qui est vrai en géométrie petite-desarguienne l'est en géométrie desarguienne, etc.) ; je ne peux pas vous montrer des figures dans une géométrie qui ne soit pas pappienne, parce que dans le plan projectif réel le théorème de Pappus est vrai ; cependant, on sait qu'il existe des modèles de la géométrie desarguienne non pappienne (comme le plan projectif quaternionique), petite-desarguienne non desarguienne (comme le plan projectif octonionique) ou complètement non desarguienne (comme le plan de Hughes). Les géométries pappiennes, desarguiennes et petites-desarguiennes, sont fortement liées à des structures algébriques qui sont les corps (commutatifs), les algèbres associatives à divisions, et les algèbres alternatives à divisions ; la géométrie non desarguienne, elle, relève sans doute plutôt de la combinatoire et elle est encore assez mal comprise.
Chose intéressante, à partir de la dimension 3, le théorème de Desargues est automatique (c'est-à-dire qu'il découle des axiomes analogues de (1), (2) et (3) et que je ne chercherai pas à énoncer précisément. C'est donc uniquement en géométrie plane qu'on peut considérer des structures moins que desarguiennes.
Mais si on a dans l'idée de s'intéresser à la géométrie plane réelle, alors le théorème de Pappus est bien l'axiome à prendre, donc je referme cette parenthèse (et j'adopte l'axiome (4)).
![Une figure… [Figure géométrique]](../images/geom/projgrid.png)
Cette note est déjà bien trop longue,
mais avant de la conclure je voudrais évoquer la dualité
points↔droites : car il n'aura pas échappé au lecteur attentif
que, en géométrie projective (plane !), points et droites jouent des
rôles remarquablement symétriques. C'est tellement vrai que
tout théorème de géométrie projective se dualise,
c'est-à-dire que lorsque vous avez un théorème vous avez
automatiquement un théorème dual obtenu en remplaçant les
points par des droites et les droites par des points (l'affirmation
qu'une droite passe par un point devient celle qu'un point soit sur
une droite ; l'affirmation trois points sont alignés devient celle que
trois droites concourent ; etc.) : c'est le cas, tout simplement,
parce que tous les axiomes se dualisent. C'est d'ailleurs cette idée
de dualité points↔droites qui a mis Poncelet sur la piste de la
géométrie projective. En fait, il s'avère que non seulement les
théorèmes se dualisent mais même les figures individuelles le
peuvent : à droite ci-contre, par exemple, j'ai représenté la figure
duale de celle de gauche : chaque droite de la figure de gauche
correspond à un point de celle de droite (si ce n'est que certains
sont hors du cadre du dessin) et vice versa. Je laisse le soin au
lecteur de retrouver ce qui est associé à quoi ; et dans une prochaine
note je parlerai des coniques (qui permettent, justement, cette
merveille).
2007-03-14 (mercredi)
On m'a fait remarquer que je n'essaie quasiment jamais, sur ce blog, et c'est dommage, de faire de la vulgarisation mathématique : il y a à cela toutes sortes de raisons, comme le fait idiot qu'il est très fastidieux d'écrire des formules mathématiques, même très simples, dans une page HTML (donc je préfère encore le format PDF dès qu'il s'agit de faire quelque chose d'un minimum sérieux) ; et puis il y a le fait fondamental que la vulgarisation du savoir scientifique est un art très difficile, surtout quand on sait qu'on sera lu aussi bien par des experts et par des gens qui n'y connaissent rien, et qu'on doit s'arranger pour présenter les choses de façon que les uns ne trouvent rien à redire (voire, trouvent ça intéressant) et que les autres comprennent quand même ! Je me contente donc le plus souvent de remarques rapides (et pas forcément très compréhensibles) lorsque je tombe sur quelque chose qui m'excite mathématiquement et qui soit vaguement communicable au profane.
Il y a cependant un sujet dont j'aimerais parler — mais je ne sais pas encore sous quelle forme, parce que je risque d'avoir nettement trop à en dire pour faire juste une entrée de blog, alors ce serait peut-être un feuilleton, que je rassemblerais plus tard dans une unique page HTML (avec encouragements à recopier ce qu'on veut sur Wikipédia). Il s'agit de la géométrie plane.
Pourquoi la géométrie ? Parce que d'une part c'est un sujet qui parle à tout le monde, qui ne rebute pas d'emblée, même les plus réfractaires aux mathématiques : c'est généralement là que la notion de démonstration passe le mieux. Mais d'autre part parce qu'on peut quand même trouver énormément de choses mathématiquement intéressantes à dire, autour de la méthode axiomatique, de la géométrie projective (vue à la Artin et Coxeter), autour de la géométrie algébrique, même. Et, tout simplement, parce que je suis géomètre (c'est mon métier de chercheur, et c'est aussi quelque chose sur quoi j'interviens comme enseignant dans le cadre de la prépa agreg à l'ENS).
Malheureusement, qui dit géométrie dit
jolies figures à regarder. Et, mine de rien, c'est bigrement pénible
à réaliser correctement avec un ordinateur, des figures de géométrie.
À titre d'exemple, prenez la figure ci-contre, censée illustrer le théorème de
Desargues (qui assure que si deux triangles, coloriés sur la
figure, ont les sommets portés par trois droites concourantes, vertes
sur la figure, alors les points de rencontre des côtés correspondants,
en bleu sur la figure, sont alignés — enfin, il y a plein de
façons de lire la même figure, bien sûr, notamment comme la réciproque
de la même chose), un des théorèmes fondamentaux de la géométrie
projective. Ça n'a l'air de rien, mais ça a été un boulot important
de la produire (surtout que je voulais à la fois satisfaire mon idée
de comment les points devaient être placés et l'exactitude des
relations mathématiques d'incidence).
Et il n'y a pas que ça : il y a aussi la question
quel format graphique utiliser ?
. En l'occurrence, cette image
est à l'origine un fichier SVG, un format
d'images vectoriel : seulement, je ne sais pas dans quelle mesure ce
format est nativement compris par les navigateurs Web typiques, donc,
ci-contre, j'ai utilisé une image PNG plutôt que de
mettre directement le SVG. Mais si vous cliquez sur l'image
(faites-le !), vous obtiendrez le SVG, ce qui permettra
de savoir si votre navigateur gère ce format (normalement l'image
devrait être la même).
Voilà que je n'ai encore rien dit et qu'il faut déjà que je m'arrête. Mais je précise déjà quel serait mon but : il ne s'agirait pas vraiment de parler d'un sujet précis en géométrie, mais plutôt d'expliquer de façon compréhensible au non-mathématicien quels sont, dans l'esprit du programme d'Erlangen de Klein, les différents niveaux d'étude qu'on peut faire de la géométrie plane et des structures qui l'enrichissent, que je pourrais résumer par le tableau suivant :
| Géométrie projective d=8 | ||
| Géométrie elliptique d=3 |
Géométrie affine d=6 |
Géométrie hyperbolique d=3 |
| Géométrie euclidienne d=3 (voire 4) | ||
Pour dire les choses très succinctement, plus on descend dans ce tableau plus on rajoute de la structure : alors que la géométrie projective ne connaît que les droites et les points et une relation d'incidence (un point est sur une droite, une droite passe par un point), la géométrie affine a une notion de droites parallèles, et la géométrie euclidienne a une notion de distances et d'angles. Du coup, cela diminue les transformations qui préservent cette structure : le nombre d que j'ai indiqué dans le tableau mesure le nombre de degrés de liberté dont on dispose encore, compte tenu de la structure imposée. Et de gauche à droite, très grossièrement, on passe de la géométrie elliptique où deux droites ne sont jamais parallèles, à la géométrie affine/euclidienne où c'est un cas possible mais limite, et à la géométrie hyperbolique où deux droites peuvent être, en quelque sorte, plus que parallèles.
2007-03-10 (samedi)
Enfin mon sens de l'esthétique est satisfait :
Je vous laisse deviner ce qui est vrai et ce qui est faux dans cette image. Pour plus d'explications sur mon sens de l'esthétique (d'enfance), il faudra lire un peu.
2007-03-06 (mardi)
Le fait de chercher à remplir les formalités pour un passeport m'a fait me poser la question de savoir si j'étais vraiment canadien. Après examen, il semble que la réponse (au moins en un sens légal, je ne vais pas réfléchir au sens plus vaste parce que je l'ai déjà fait) soit positive, mais j'ai eu un doute.
Il y a des pays dont le droit de la nationalité relève exclusivement du droit du sang : on est citoyen de ce pays lorsqu'on a un parent qui l'est, et y naître n'apporte aucun droit à la citoyenneté. Le Canada est dans l'extrême inverse, c'est-à-dire que c'est le droit du sol qui importe avant tout. Quiconque naît au Canada (sauf un fils de diplomates) est canadien ; et il suffit de passer trois ans au Canada comme résident permanent pour pouvoir être naturalisé. En revanche, le fils d'un Canadien ne l'est pas automatiquement : avant février '77, il fallait faire un enregistrement de la naissance à l'étranger (ce que mes parents ont fait), et encore, peut-être fallait-il que spécifiquement le père soit canadien. Depuis février '77, c'est automatique ; mais quelqu'un qui est Canadien de deuxième génération à naître à l'étranger perd la nationalité canadienne à 28 ans s'il n'a pas, auparavant, fait une démarche pour la conserver, qui implique d'avoir habité un certain temps au Canada. Comme autre preuve d'attachement au droit du sol, on peut mentionner le fait qu'avant '67 le fait de passer dix ans à l'étranger vous faisait perdre la citoyenneté canadienne (et jusqu'à '77 le fait d'acquérir une autre nationalité, mais ça ce n'est plus vraiment une question de sol/sang).
Je me demande si ces règles conduisent à créer des apatrides ; on peut supposer que non, il y a probablement des exceptions visant à empêcher ça (exceptions que les articles Wikipédia, ici et là, où j'ai lu ces règles, ne mentionnent cependant pas). En tout cas, ça doit être un imbroglio juridique assez pénible d'être, disons, petit-fils de Canadiens installés durablement en Suisse.
Toujours est-il que je passe entre ces diverses restrictions, donc
apparemment je suis bien canadien. Le contraire n'aurait pas été une
catastrophe (je peux bien aller passer une semaine à Toronto sans être
canadien), mais tout de même passablement vexant vu qu'on m'a quand
même fait chanter O Canada! We stand on guard for thee!
tous les
matins d'école pendant un an. (Bon, après ça, on nous faisait réciter
une prière, ce qui ne manqua pas de scandaliser ma maman vu que
j'allais, après tout, dans une école publique.)
2007-03-04 (dimanche)
Comme il n'aura pas échappé à certains lecteurs de mon blog, je voudrais partir une semaine à Toronto, histoire de retrouver mon copain un peu plus tôt que son retour définitif, et aussi de revoir Toronto. Cela devrait se faire vers la dernière semaine d'avril si tout se passe bien (ce dont je commence à douter, hélas).
La première nécessité, pour voyager, c'est d'obtenir un passeport (actuellement je n'en ai pas). Là où j'ai de la chance, c'est que j'ai à la fois la nationalité canadienne et la nationalité française, donc j'ai deux chances au lieu d'une seule d'arriver à obtenir un passeport à temps.
Soit dit en passant, je ne sais pas du tout ce qui est le mieux. Par exemple, si j'ai les deux, serait-il légitime de faire le voyage France→Canada avec un passeport canadien et le Canada→France avec un passeport français ? Il y a des gens qui m'ont dit qu'il était de toute façon interdit d'avoir deux passeports : mais dans ce cas je me demande ce qu'on est censé faire, vu que, après tout, si je veux demander à entrer en France, je dois bien prouver que je peux y résider, et je ne vois pas comment faire autrement qu'en prouvant que je suis Français (mais me laisseraient-ils entrer avec une simple carte d'identité ?)… Le Canada n'est pas trop pénible au niveau des visas, donc je pourrais y entrer avec un passeport français, mais si ce n'était pas le cas, je serais bien obligé d'avoir une preuve de nationalité des deux pays pour pouvoir entrer dans chacun.
Je regarde les formulaires à remplir et les pièces à fournir dans les deux cas, et je tombe à la renverse devant la stupidité des exigences aussi bien de la France que du Canada. Je me dis vraiment que j'aimerais savoir qui est la personne qui a le pouvoir de décider de ce genre de conditions grotesques (et surtout, comment on pourrait la chasser de son poste et la remplacer par quelqu'un de moins fou). Récapitulons :
pièces d'identité supplémentaires. La notice explicative précise :
Les pièces d'identité supplémentaires doivent être valides, doivent avoir été délivrées par des autorités compétentes fédérales, provinciales, ou municipales, au Canada, ou autre pièce d'identité équivalente, et doivent inclure le nom et la signature du titulaire.(Suivent des exemples qui ne peuvent en aucun cas me concerner.) Ce n'est pas du tout clair si une pièce d'identité française peut faire l'affaire ! Bon, la version anglaise du document est un tout petit peu moins incompréhensible :
Supplemementary documentation must be valid, must be
issued by a federal, provincial or municipal authority in Canada, or
local equivalent, and must include the bearer's name and
signature. (On se dit que or local equivalent
doit permettre la pièce d'identité française.) N'empêche que
j'aimerais bien en avoir le cœur net (⇒appeler l'ambassade
du Canada pour savoir ⇒perdre des heures au téléphone).répondant(en anglais ils disent
guarantor) pour certifier les renseignements que je
fournis (et témoigner que les photos sont bien de moi), qui lui aussi
me connaisse personnellement depuis au moins deux ans, qui doit être
avocat, notaire, dentiste, médecin, juge, magistrat, agent de police,
maire, notaire public ou signataire autorisé d'une banque. Bigre !
Il y a vingt ans les professeurs d'université étaient sur la liste,
mais ils ont été retirés, donc c'est assez ennuyeux. Par chance, ma
cousine est médecin (ils ne disent pas que ça ne doit pas être un
membre de la famille), donc je vais pouvoir lui demander ce service.
Mais sinon, ce serait bien ennuyeux.Que de soucis ! (Il faut par ailleurs aussi compter des frais pour fabriquer le passeport : 60€ pour la France et 100$ pour le Canada. Au moins ce n'est pas gigantesque.) Heureusement, le Canada promet de fabriquer le passeport en normalement deux semaines, alors que pour la France il paraît que c'est plutôt six que deux.
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