David Madore's WebLog: 2019-12

Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le reste de ce site web, parle de tout et de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait), des maths à la moto et ma vie quotidienne, en passant par les langues, la politique, la philo de comptoir, la géographie, et beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas, ainsi que d'occasionnels rappels du fait que je préfère les garçons, et des petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le nom collectif de fragments littéraires gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes traduites dans les deux langues) ; il est maintenant presque exclusivement en français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par ordre chronologique inverse (i.e., la plus récente est en haut). Cette page-ci rassemble les entrées publiées en décembre 2019 : il y a aussi un tableau par mois à la fin de cette page, et un index de toutes les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même), mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après le texte de l'entrée elle-même.

You are on David Madore's blog which, like the rest of this web site, is about everything and anything (mostly anything, really), from math to motorcycling and my daily life, but also languages, politics, amateur(ish) philosophy, geography, lots of ranting about the fact that computers don't work, occasional reminders of the fact that I prefer men, and some voluntarily fragmentary fictions that I publish under the collective name of gratuitous literary fragments. • This blog used to be bilingual at its beginning (some entries were in English, others in French, and a few translated in both languages); it is now almost exclusively in French, but I'm not ruling out writing English blog entries in the future. • To navigate, note that the entries are listed in reverse chronological order (i.e., the most recent is on top). This page lists the entries published in December 2019: there is also a table of months at the end of this page, and an index of all entries. Some entries are classified into one or more “categories” (indicated at the end of the entry itself), but this organization isn't very coherent. The permalink of each entry is in its date, and it is also reproduced before and after the text of the entry itself.

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Entries published in December 2019 / Entrées publiées en décembre 2019:

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(vendredi)

Coda à l'entrée précédente : réaction à un commentaire

Cette entrée fait suite à la précédente où j'argumente que l'évaluation de la recherche, ou en tout cas la manière bureaucratique et déshumanisante dont cette évaluation est menée, est contre-productive aux buts qu'elle affiche elle-même. Il y a beaucoup de choses que j'aurais pu dire encore, sur le manque de moyens, sur les mécanismes d'attribution du peu de moyens qu'il y a, sur le manque de postes, sur les mécanismes de recrutement du peu de postes qu'il y a et la précarisation des jeunes chercheurs, sur la tenure track américaine, etc., mais je ne veux pas trop m'éterniser sur un sujet déjà pénible à évoquer, et il y a des gens qui le font mieux que moi, cf. par exemple ce fil Twitter sur la compétition et l'attrition ou celui-ci sur la précarisation. Mais il y a un commentaire qui a été posté sur l'entrée précédente qui appelle un certain nombre de réactions :

Il est aveuglant de clarté que vos pontifications grandiloquentes proviennent de vos propres lacunes: vous ne faites pas de recherche, n'en avez fait que peu et de qualité disons poliment: moyenne, et n'en ferez probablement plus.

Quoi d'étonnant alors que, sous couvert de nobles et grandioses principes généraux, vous soyez aussi opposé à toute évaluation de la recherche, dans un billet dont le ressort essentiel est l'invective?

— (Commentaire signé Luc et daté )

C'est intéressant déjà parce que si on voulait illustrer le concept d'attaque ad hominem (attaquer la personne qui soutient une opinion plutôt qu'attaquer l'argumentaire qui la porte), on pourrait difficilement faire mieux. (Il est d'ailleurs assez pétillant d'ironie de m'accuser d'avoir recours à l'invective dans un commentaire relevant de ce procédé ! OK, j'ai qualifié les remarques d'Antoine Petit de trolls, mais c'était justement pour ne pas accuser leur auteur de bêtise, et surtout, j'ai pris le soin d'y répondre assez longuement sur le fond.) Je ne sais d'ailleurs pas trop quoi faire de ce genre de commentaires : normalement, la modération que je pratique vise plutôt à effacer ce qui est hors sujet que les commentaires qui expriment un désaccord ou même me font des reproches (cf. par exemple des choses qui ont été écrites à propos de mon permis de conduire) ; heureusement, je suis rarement confronté à ce genre de dilemmes parce que j'ai la chance d'avoir des lecteurs qui, globalement, savent lire et écrire et surtout, réfléchir. Mais là, j'ai publié pour m'en servir comme exemple d'un certain nombre de choses que je veux dire.

Je ne sais rien sur l'auteur du commentaire en question, qui n'a pas eu l'élégance de me laisser un moyen de le contacter (fût-il lui-même anonyme), mais mon but ici n'est pas d'analyser la manière dont l'anonymat sur Internet favorise ou révèle la méchanceté. Il est tout à fait possible qu'il s'agisse d'un autre chercheur, peut-être d'un autre mathématicien, tant il est vrai que les chercheurs en général, et les matheux en particulier, ne sont pas toujours tendres envers les autres : même s'il faut certainement y voir pour bonne part une vérité incontournable sur la nature humaine, je pense que l'ambiance de compétition forcée dans la recherche plutôt que de coopération que je dénonce y est aussi pour beaucoup.

C'est sans doute une forme de syndrome de Stockholm qui fait que les chercheurs eux-mêmes viennent à s'emparer des moyens d'évaluation qui leur sont imposés, à les internaliser, et à se juger les uns les autres, ou à se juger eux-mêmes, selon ces moyens : grade académique, nombre de publications, récompenses et autres décorations, etc. Peut-être plus que l'évaluation externe, c'est cette internalisation de l'évaluation qui rend le procédé détestable et anxiogène. Ce qui ne veut pas dire que telle ou telle métrique est dénuée de signification statistique, mais nous devrions être scientifiquement assez perspicaces pour comprendre qu'une vérité statistique n'est que statistique et que la racine de toutes les injustices vient de l'application à des individus de vérités qui ne sont que statistiques.

Je pourrais donner quantités d'exemples d'absurdités, mais je me contenterai d'un seul, que je crois assez représentatif des jugements hâtifs qu'on peut faire sur la base de tels indicateurs, et comme la personne en question est décédée il n'est pas mal que quelqu'un parle pour lui[#]. Il s'agit de François Courtès, chercheur au CNRS en poste à Poitiers (spécialisé en représentations des groupes réductifs et correspondance de Langlands locale), qui continuait à fréquenter régulièrement l'ENS, sa bibliothèque et sa cour « aux Ernests » entre le moment où il y est entré comme élève (en 1988) et sa mort : il y était connu sous le surnom de TMOY et faisait partie du folklore local à divers titres (en plus de sa passion pour le Rubik's cube). Même parmi ceux qui trouvaient TMOY sympathique, et parmi certains membres du département de maths de l'ENS pendant que j'y étais, la rumeur courait qu'il ne faisait plus du tout de (recherche en) maths, rumeur sans doute basée sur le fait qu'il était plus souvent à Paris qu'à Poitiers (il ne faut pas faire les choses à Poitiers aimait-il plaisanter, mais je crois qu'il a sincèrement eu du mal à s'ajuster à cette affectation où il n'avait pas d'attache) et plus encore sur le fait que sa liste de publication, jusque vers 2006, se limitait au contenu de sa thèse (soutenue en 1996). Pourtant, il suffisait de jeter un œil sur ce que François écrivait en bibliothèque et en cour aux Ernests pour s'apercevoir qu'il travaillait, il suffisait de lui poser des questions sur les groupes réductifs pour se rendre compte qu'il réfléchissait sur le sujet (à titre personnel, il m'a d'ailleurs prodigué des explications assez éclairantes sur la notion de tore et de groupe quasi-déployé), et il suffisait de discuter avec ses collègues poitevins pour apprendre que sa présence dans la Vienne n'était pas fantomatique mais qu'il en a aidé plus d'un en échangeant des idées avec eux. Si ses publications ont connu un « trou » important et n'ont pas été très nombreuses même après (ce qui ne signifie pas qu'elles n'étaient pas significatives !), ce n'est ni la passion ni le travail ni les compétences qui lui manquaient : simplement, François ne rentrait pas bien dans le moule selon lequel on évalue les chercheurs, et sa carrière a été coupée abruptement par un accident fatal en 2016, laissant dans l'ombre ce qu'il pouvait avoir prévu de publier plus tard. Comme il était modeste et compartimentait sa vie entre différents groupes de connaissances, il n'était pas forcément facile de se rendre compte de son travail : c'est lors de ses funérailles, en discutant avec les membres du laboratoire de Poitiers qui étaient venus y assister, que j'ai pu prendre conscience que ses idées mathématiques avaient irrigué plus que les publications qu'il avait signées. Il n'était pas une star et n'aspirait pas à en devenir une, mais un chercheur honnête et sérieux plus intéressé par les maths que par les jugements qu'on pouvait porter sur lui. (Je renvoie à cette petite nécrologie à son sujet ; Cédric Villani avait aussi écrit un petit hommage plutôt touchant.)

[#] Il est bien sûr toujours délicat de parler pour un défunt : pour éviter tout malentendu, qu'il soit bien clair que je parle de lui et pour lui mais pas en son nom, et je ne prétends pas refléter ici d'autre opinion que la mienne. Je ne peux même pas dire avoir connu TMOY si bien que ça (qui eût pu le dire ? il était très réservé), et nous avions parfois eu des engueulades monumentales donc je ne partageais certainement pas son avis sur tout. Le hasard a simplement fait que j'ai dîné avec lui peu de temps avant sa mort et que j'étais un des rares anciens normaliens à pouvoir me déplacer pour ses obsèques, et je crois avoir un peu mieux compris ce personnage complexe à l'une et l'autre de ces occasions. Pour raconter une autre petite anecdote à son sujet, j'avais dirigé une blague potache en janvier 2006 en posant sur un des nouveaux amphithéâtres de l'ENS (qui n'avait pas de nom, et je ne sais pas s'il en a encore maintenant) une plaque amphithéâtre François Courtès en l'honneur de ce personnage incontournable de la maison : la blague, assurément un peu conne, n'avait pas beaucoup plu à l'intéressé et encore moins aux services logistiques de l'ENS, donc la plaque a disparu rapidement ; mais après la disparition de TMOY, il a été décidé sur l'impulsion d'une amie commune d'évoquer son souvenir par une petite plaque beaucoup plus discrète posée à l'endroit où il avait l'habitude de travailler en cour aux Ernests — pas un amphi mais un banc en rebord de fenêtre — et nous espérons que ce rappel modeste convient mieux à la mémoire de quelqu'un qui l'était (modeste).

Je ne veux pas m'appesantir, parce que je me méfie des autocritiques, sur mon cas personnel, qui est différent de celui que je viens d'évoquer (il n'y a pas deux chercheurs ayant la même approche de leur discipline) même s'il s'en rapproche sans doute par certains points. Mais puisque je suis visé par le commentaire que j'ai cité, il faut peut-être que je dise quand même quelque chose de mes idiosyncrasies, qui ne surprendront sans doute pas les lecteurs réguliers de ce blog : le fait que j'aie du mal à finir ce que je commence, par exemple, est difficile à nier, et mes cartons sont autant pleins de résultats mathématiques partiels, manquant de contexte, ou difficiles à motiver, que d'entrées de blog inachevées, mais il faut noter que je peux revenir parfois très longtemps plus tard sur ce que j'ai laissé de côté ; je m'éparpille : le fait que je m'intéresse à tout et n'importe quoi est aussi vrai au sein des mathématiques et pose véritablement problème dans un système qui encourage plutôt[#2] à la spécialisation et même à l'hyper-spécialisation ; et il est certainement vrai que je suis plus doué pour attaquer une question ciblée, ou en contraire pour en poser, que pour aborder un problème général avec ténacité et opiniâtreté ; comme il est vrai que j'ai tendance à redécouvrir des choses déjà connues (par malchance, bien sûr, mais cette malchance est certainement amplifiée mon éclectisme et la manière dont je sélectionne les problèmes ; j'avais raconté un cas ici). Enfin, sur un plan plus pratique, il y a l'aspect que je déteste voyager.

[#2] Comment est-on censé constituer et réunir un jury d'habilitation, notamment, quand on travaille dans trop de directions différentes, par exemple, ce n'est pas clair.

On peut bien sûr me dire (et c'est ce que ferait certainement le Luc de mon commentaire) tout ça, c'est ton problème, c'est à toi de d'adapter au monde et pas le contraire : si tu ne sais pas faire avec les contraintes, c'est que tu es un mauvais chercheur ; mais j'ai pourtant dans l'idée que la recherche en général bénéficie surtout d'une multitude d'approches (des gens qui se spécialisent dans un micro-domaine et des gens qui papillonnent ; des gens qui cherchent des questions et des gens qui cherchent à les résoudre ; des gens qui résolvent des problèmes et des gens qui les synthétisent ; des gens qui regardent les choses de façon top-down et d'autres de façon bottom-up ; et ainsi de suite).

Pour évoquer ne serait-ce qu'un seul cas concret, ce papier (qui rentre dans la catégorie sur le feu depuis longtemps) résulte d'une question sur le nombre chromatique du diagramme de Voronoï de réseaux euclidiens (née elle-même d'une tentative de vulgarisation) que j'ai soumise à des spécialistes de géométrie combinatoire et apparemment personne n'avait jamais considéré cette problématique : nous avons pu y travailler ensemble, et je pense que c'est bien parce que j'avais un regard extérieur et « éclectique » que la collaboration a été féconde : au-delà de la question elle-même, ce point de vue a été l'occasion de faire un lien assez inattendu avec un résultat de Serre sur le minimum du caractère de la représentation adjointe d'un groupe de Lie compact (et de demander à Serre de m'expliquer ce résultat et l'autorisation d'en publier la preuve !, comme quoi j'aurai au moins servi à ce qu'elle soit écrite quelque part) ; et la question (et notre papier) soulève elle-même d'autres problèmes intéressants justement par leur éclectisme :

  • Peut-on donner une valeur précise (en fonction de d) du nombre chromatique maximal du diagramme de Voronoï d'un réseau euclidien dans ℝd ? (Cf. le théorème 4.4 de notre texte et la discussion autour.)
  • Le problème suivant est-il décidable ? Donné un groupe abélien libre de type fini (enfin, ℤd, quoi), et un ensemble fini symétrique d'éléments non nuls qui l'engendre, calculer le nombre chromatique du graphe de Cayley de ce groupe pour cet ensemble de générateurs. Notamment (ce qui impliquerait une réponse positive à la décidabilité) : le nombre chromatique est-il forcément atteint pour un coloriage périodique ? (Cf. aussi cette question.)
  • Si Λ⊆ℝ24 désigne le réseau de Leech, identifié à son dual {x∈ℝ24 : ∀vΛ(v·x∈ℤ)}, et si f désigne la fonction (Λ-périodique) qui est la transformée de Fourier de la première couche Λ₂ := {vΛ : ‖v‖²=4} de Λ (de cardinal 196 560) de Λ, c'est-à-dire f(x) := ∑vΛ (exp(2iπv·x)), quel est le minimum de f, et où est-il atteint (je suppose en un trou de Λ) ? (Le maximum, bien sûr, vaut 196 560 et est atteint en 0.)
  • Sous quelle condition les valeurs critiques d'un caractère irréductible d'un groupe de Lie réel compact sont-elles toutes rationnelles ? Peut-on donner une démonstration uniforme et non calculatoire du fait que c'est vrai pour le caractère de la représentation adjointe ?

(N'hésitez pas à me contacter si vous connaissez une réponse — ou si vous trouvez un de ces problèmes intéressant et que vous voulez en discuter !)

Une des raisons pour lesquelles l'éclectisme pose problème, c'est que je ne connais pas forcément les personnes à aborder dans tous les domaines qui m'intéressent, et que je ne sais pas forcément bien débroussailler les questions (la collaboration dont je viens de parler a fonctionné parce que je connais bien Mathieu Dutour-Sikirić, mais c'est un peu un accident). C'est à ce titre que je pense qu'il y aurait énormément à tirer des technologies nouvelles pour créer des réseaux sociaux dédiés à la coopération scientifique (et mathématique en particulier) en dépassant le modèle unique « on se rencontre dans une conférence » (qui a son intérêt, je ne le nie pas, mais n'est pas le seul possible). J'estime que le site MathOverflow est extrêmement précieux dans ce sens, mais qu'il y a beaucoup d'autres choses encore faisables.

Parlant de MathOverflow (qui a un intérêt non seulement pour répondre à des questions, mais aussi pour se faire, par la négative, une idée de si une question est déjà bien connue, ou facile), j'ai posé pas mal de questions et apporté pas mal de réponses sur ce site, qui sont assez représentatives de la variété de mes centres d'intérêt[#3]. Est-ce une activité de recherche ? Je ne sais pas, mais c'est au moins une activité qui (comme, par exemple, le fait d'écrire des rapports sur des publications ou sur des thèses) rend service à d'autres services et qui n'est pas du tout « évaluée » positivement. (Pour que ce soit bien clair, je ne propose certainement pas d'utiliser le score sur MathOverflow dans les évaluations des matheux (l'idée me semble digne qu'on en rie, mais je me rappelle avoir vu quelqu'un proposer ça sérieusement), pas plus que je ne propose d'utiliser n'importe quel autre mécanisme d'évaluation donné : ce score est amusant en tant qu'imaginary Internet points à collectionner, mais il ne signifie rien ; en revanche, il ne faut pas trop s'imaginer que les autres bibliométriques valent tellement mieux que lui, et un monde dans lequel on reprocherait aux chercheurs en maths de ne pas avoir fait assez de contributions sur MathOverflow serait à peine plus absurde que le monde dans lequel l'évaluation est faite telle qu'elle est faite aujourd'hui.)

[#3] Mais si on croit Luc et que je ne fais plus de recherche, c'est sans doute une façon sophistiquée de faire semblant, n'est-ce pas ? Et même pas particulièrement maligne puisque personne ne va en tenir compte dans mes évaluations. <U+1F644 FACE WITH ROLLING EYES>

Mais j'en viens à un autre aspect du commentaire de Luc qui mérite une certaine attention, c'est la culpabilisation : je ne sais pas dans quelle mesure son commentaire était « seulement » une attaque ad hominem sur ce que j'écrivais ou doit aussi se comprendre comme un reproche, mais il y a clairement l'idée que non seulement je ne ferais plus de recherche mais, de plus, je le cacherais. Et c'est là révélateur d'un aspect du système d'évaluation des chercheurs qui mérite qu'on s'y attarde.

Comme je l'expliquais dans l'entrée précédente, les tire-au-flanc sont extrêmement rares ; ce qui existe, en revanche, ce sont les gens qui, à un point ou un autre de leur carrière, ont perdu le goût ou l'inspiration pour la recherche, ou bien pour leur domaine (et un des problèmes que je n'ai pas discuté est que, sans parler d'éclectisme comme le mien, changer de domaine alors qu'on est affecté à une équipe dans un laboratoire, etc., n'est pas facile). Cela n'a rien de déshonorant : il est normal que nos goûts et nos approches évoluent au cours de notre vie, et dans un métier où la motivation joue un rôle aussi sensible, il est normal qu'il y ait des hésitations et des crises de conscience. Ce qui est vraiment problématique, c'est de présenter ça comme quelque chose de déshonorant, de culpabiliser ces personnes, de les présenter comme des sortes de tares (avec des termes pseudo-euphémistiques comme par exemple non-publiant : j'ai pourtant donné ci-dessus l'exemple d'un chercheur non-publiant pendant dix ans qui n'avait pas du tout arrêté la recherche, et qui se rendait utile à d'autres), et, par voie de ricochet, les inciter à se cacher, à faire des publications bidon pour faire croire qu'ils font quand même de la recherche, bref, une approche dont tout le monde sort perdant.

Pourtant, la mission d'un chercheur, sans même parler d'un enseignant-chercheur, est plus large que la seule production de résultats scientifiques nouveaux. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est l'article L411-1 du code de la Recherche (tant qu'il n'a pas encore été réécrit pour introduire le nouveau monde darwinien tant attendu) :

Les personnels de la recherche concourent à une mission d'intérêt national. Cette mission comprend :

  1. Le développement des connaissances ;
  2. Leur transfert et leur application dans les entreprises, et dans tous les domaines contribuant au progrès de la société ;
  3. La diffusion de l'information et de la culture scientifique et technique dans toute la population, et notamment parmi les jeunes ;
  4. La participation à la formation initiale et à la formation continue ;
  5. L'administration de la recherche ;
  6. L'expertise scientifique.

Un chercheur qui ne produit plus de connaissances peut néanmoins remplir utilement les missions énumérées aux autres items de cette liste : valorisation et diffusion du savoir, vulgarisation, enseignement, administration (j'ajouterais, même s'il n'est pas explicitement listé ici on peut néanmoins le penser impliqué, le travail de documentation, synthèse et bibliographie à destination d'autres chercheurs plus actifs dans la production de connaissances). Si au lieu de chercher à culpabiliser ces non-produisants ou autres non-publiants et les mener parfois à « faire semblant » on les accompagnait plus sereinement à reconsidérer leurs intérêts, à arrêter soit temporairement soit définitivement la recherche actives, et à contribuer à d'autres choses, la société aurait beaucoup plus à en tirer : des articles Wikipédia de meilleure qualité si on reconnaissait enfin sérieusement que l'écriture sur Wikipédia est une mission de service public essentielle, par exemple, ou un dépassement du principe de Peter si on choisissait les administrateurs de la recherche parmi les chercheurs qui ont vraiment envie de se lancer dedans. Quant aux enseignants-chercheurs, dont les missions sont encore plus nombreuses, la tentation est grande de les redéployer vers l'enseignement à plein temps, mais c'est oublier, justement, que les autres missions que je viens d'énumérer sont aussi les leurs, pas juste l'enseignement, et qu'il y a un problème avec le fait que l'enseignement soit considéré comme le fourre-tout en la matière (le problème, pour commencer, étant que l'enseignement est trop souvent (a) considéré comme une corvée comparativement à la recherche, et (b) moins bien « évalué », notamment pour le passage dans le corps des professeurs, que la recherche, alors qu'il s'agit exactement autant l'une que l'autre des missions centrales du métier ; mais j'ai trop de choses à dire à ce sujet pour pouvoir y rentrer maintenant).

Bref, la situation dans laquelle des chercheurs ou enseignants-chercheurs se sentent coupables et cachent le fait qu'ils ne produisent plus de nouveaux résultats ou ne publient plus, doit en général être considérée comme une faillite de ce système, de ses mécanismes d'évaluation et de son absence d'accompagnements adaptés, et pas des personnes en question.

Bon, finalement, le commentaire agressif dont je suis parti s'est révélé intéressant pour illustrer un certain nombre de points. Ce n'est pas tout ce qu'il y aurait à dire : d'autres réponses ont été faites par d'autres personnes dans les commentaires ; et il y aurait encore beaucoup de points à discuter (par exemple, faut-il s'opposer à toute forme d'évaluation ou peut-on en trouver qui soit adaptée au mode de fonctionnement de la recherche ? à ce sujet, j'ai tendance à dire que la charge est du côté de celui qui propose un mode d'évaluation, et que si on n'en trouve pas du tout, n'en avoir aucune n'est pas franchement un désastre), mais je commence à fatiguer vraiment, là. Quant au fait que ma recherche passée est de qualité moyenne, je encore suis assez compétent en maths pour savoir que seuls 50% des chercheurs peuvent faire partie des 50% les meilleurs, et je n'ai pas l'obsession de l'excellence qui anime les néodarwiniens ; mais si mon contradicteur mange l'hypothèse de Riemann au petit déjeuner, ou veut simplement nous montrer des exemples de résultats excellents, de lui-même ou d'autrui, qu'il n'hésite pas à les partager, je suis toujours preneur de choses à apprendre.

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(jeudi)

Au sujet de la manie d'évaluer la recherche

Méta : Il y a des sujets sur lesquels il me démange d'écrire, mais en même temps je me rends compte que ce n'est probablement pas une bonne idée de m'y lancer parce que je vais en écrire des kilopages, ou m'énerver en écrivant, ou les deux à la fois, et au mieux ce sera indigeste, mal relu et peu convaincant (ou seulement convaincant pour les déjà-convaincus). Mais parfois la démangeaison l'emporte quand même. Dont acte. Il s'agit ici d'une sorte de continuation de cette entrée récente et/ou de ce fil Twitter, mais en essayant d'argumenter un peu plus précisément. (À part ça, je reconseille de lire les nouvelles Les dessous de paillasse d'Élodie Sabin-Teyssier que je recommandais déjà dans l'entrée que je viens de lier.)

Le déclencheur immédiat de mon énervement, quelque chose qui a fait bondir l'ensemble de la communauté des chercheurs français, a été une phrase récemment prononcée par le président du CNRS, Antoine Petit, qui défendait une loi de programmation de la recherche comme une loi ambitieuse, inégalitaire, oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l'échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies (comprendre : nous voulons un environnement de recherche qui conduise à la survie du plus apte pour aboutir à une élite). La stupidité de cette phrase est tellement crasse, le niveau d'incompréhension qu'elle démontre tant de Darwin que des sciences sociales est si effarant que, sauf à placer son auteur à un tel niveau de bêtise, je ne peux formuler qu'une hypothèse, c'est qu'il s'agit d'un troll, d'une provocation destinée à faire réagir les chercheurs dans le cadre d'un calcul politique auprès de l'opinion publique : disqualifier d'avance ceux qui se plaindront de la loi comme des mauvais, des inaptes qui n'ont pas leur place dans ce monde darwinien, tandis que les bons, l'élite, sont ceux qui en bénéficient et vice versa. Réagir à cette phrase, s'indigner, donc, c'est déjà perdre à ce jeu pervers ; mais ne pas réagir, c'est perdre aussi : c'est un catch-22 qui a fait ses preuves en politique que d'abaisser le débat par les déclarations les plus répugnantes qui ne laissent le choix qu'entre perdre en réagissant ou perdre en se taisant. Je peux donc lier vers quelques réactions à cette phrase, par exemple celle-ci qui dissèque patiemment l'absurdité du concept de darwinisme social appliqué aux sciences, ou cette pétition, mais en gardant à l'esprit que c'est nourrir les trolls que de leur répondre, et ainsi perdre au jeu qu'ils nous proposent et où on ne peut que perdre.

Je suis un peu surpris, ceci dit, qu'aucune des réponses faites à Antoine Petit ne semble avoir évoqué l'expérience des poulets de Muir, qui montre de façon spectaculaire qu'en sélectionnant les individus les « meilleurs », les « plus productifs » (en l'occurrence, les poules pondant le plus d'œufs), on peut aboutir à une diminution considérable de la production recherchée — parce que ces individus[#] les plus productifs le sont au détriment de la coopération avec les autres, et que la compétition est finalement beaucoup plus nuisible à la production souhaitée : il faut manquer cruellement d'imagination pour ne pas se rendre compte qu'en sélectionnant les chercheurs « pondant » le plus de résultats on risque d'obtenir le même résultat qu'en sélectionnant les poules les plus productives, c'est-à-dire une compétition stérile et délétère à l'objectif recherché.

[#] Les résultats sont assez différents si, au lieu de sélectionner les individus, on sélectionne les groupes, mais sous l'hypothèse que ces groupes n'aient pas d'interaction entre eux (uniquement au sein de chaque groupe), donc l'applicabilité à la recherche de cette partie est hautement sujette à caution.

Je pourrais aussi reprendre des métaphores que j'aime bien. Comme celle, que j'ai déjà évoquée (dans un contexte un peu différent), du pommier, et de l'absurdité de l'idée de couper les racines qui ne produisent pas de fruits parce qu'on n'est intéressé que par les branches, qui produisent des fruits. (L'absurdité de la démarche sera sans doute plus évidente que dans le cas des poules : on comprend plus aisément que le pommier est un organisme vivant dont il est absurde de sélectionner telle partie par opposition à telle autre.) Ou encore celle-ci (que je vole à quelqu'un sur Twitter) : vouloir sélectionner la recherche d'excellence, c'est comme vouloir ne garder d'une montagne que son sommet. [Ajout () : Pour rendre cette jolie image un peu plus scientifique, on me suggère de signaler l'hypothèse Ortega selon laquelle l'essentiel du travail scientifique est contenu dans des contributions modestes.]

Mais encore une fois, c'est probablement perdre son temps que de jouer à réfuter ce genre d'idées : ceux qui les émettent n'y croient sans doute pas sérieusement, ils cherchent juste des tours de passe-passe pour faire croire au grand public qu'il y aura plus d'argent injecté dans la recherche (celle qui compte, la recherche d'excellence) tout en en mettant en réalité beaucoup moins. (Et si jamais le tour de passe-passe devient évident, comme la recherche s'inscrit dans la durée et les effets d'une augmentation ou diminution des crédits aussi, ce sera longtemps plus tard, quand ces administrateurs ou politiques ne seront plus là.)

D'autre part, la tension entre coopération et compétition est un phénomène beaucoup plus large que la situation du seul monde de la recherche, touchant à toutes les facettes de la société, de ses fondements en théorie des jeux et en biologie de l'évolution ou en éthologie et jusqu'à l'existence même de la société comme nous le rappellent, dans le camp « coopération », la troisième partie de la devise de la République française, fraternité, et dans le camp « compétition », une phrase emblématique de Margaret Thatcher, there is no such thing as society. Je préfère ne pas m'aventurer dans un débat aux termes si généraux, mais avons-le franchement : pour le cas de la recherche, je persiste personnellement dans le point de vue, inspiré d'une forme de positivisme peut-être naïf, selon lequel, collectivement, je conçois l'objectif de la recherche comme une forme de progrès qui doit bénéficier à l'Humanité tout entière, peut-être même à l'honneur de l'esprit humain, et, individuellement, je considère les autres chercheurs — qu'ils soient de domaines proches ou éloignés, de mon équipe ou d'un autre pays — comme des pairs avec lesquels je veux coopérer, fût-ce dans le cadre d'un débat scientifique où le désaccord n'est pas exclu, et non comme des rivaux qu'il s'agirait de battre à un classement quelconque de l'excellence. J'ai même la faiblesse de croire que ce point de vue, tout bisounours qu'il est dans le monde draconien de la recherche publish-or-perish du XXIe siècle et des lubies de l'impitoyable classement de Shanghaï, est néanmoins encore largement partagé par les chercheurs du monde entier, ou, si j'ose le dire avec une pointe d'ironie, les bons chercheurs.

Mais pour redescendre d'un cran en généralité, et en évitant de trop nourrir les trolls affamés du darwinisme académique de M. Petit, je voudrais dire quelque chose au sujet de l'évaluation. Car même si on ne va pas jusqu'à l'idée de punir les mauvais chercheurs improductifs (ce que devrait être la punition, d'ailleurs, n'est jamais très clair, ni comment elle va les remettre sur le droit chemin de la recherche d'excellence, celle qui permet de monter au classement de Shanghaï), bref, le bâton, même si on se contente d'envisager la carotte, c'est-à-dire l'idée de récompenser les bons chercheurs productifs (ceux qui propulsent l'établissement en haut du classement de Shanghaï), il reste cette idée de séparer les bons et les mauvais, et donc, d'évaluer. Et il n'est pas si facile de se rendre compte combien déjà cette idée-là est insidieuse : peut-être même plus insidieuse que l'idée du « monde darwinien » qui en est la prolongation logique, parce qu'elle paraît de bon sens et, si on ne parle que de carottes (récompenses), peut sembler passablement inoffensive. Je prétends que non, — et pas seulement à cause du germe de compétition qu'elle fait naître dans un monde où il est essentiel, pour la qualité du débat scientifique, que les participants soient des pairs et pas une hiérarchie.

Quoi de plus évident, en effet, de se dire qu'on va motiver les chercheurs, et ainsi les rendre plus productifs, en décorant l'excellence, peut-être en accordant une forme de gratification à ceux qui auront produit le plus de résultats (publications, brevets, que sais-je) ? Et quoi de plus naturel pour la société de vouloir évaluer la recherche qu'elle paye et mesurer combien elle produit ?

Le premier problème dans ce raisonnement concerne la notion de motivation et la manière dont elle agit. Penser qu'on va encourager les gens par des récompenses (ou à plus forte raison, par la peur d'une sanction) pour les rendre plus productifs présuppose le fait que le manque de productivité est lié à un manque de motivation (donc d'effort). Dans le cas de la recherche, je n'y crois pas une seule seconde. L'immense majorité des chercheurs aiment leur métier (c'est d'ailleurs aussi pour ça qu'ils se désolent de la manière dont ce métier évolue en une compétition) ; et ils aiment le sujet de leurs recherches. C'est banal de le dire, mais on ne devient pas chercheur, on ne renonce pas à des salaires souvent immensément plus grands auxquels on pourrait prétendre à ce niveau de qualification, par amour de l'argent. On le devient avant tout par une combinaison entre l'idéalisme de penser qu'on contribue au progrès de l'Humanité et la simple curiosité intellectuelle de savoir comment le monde est fait (et, pour un enseignant, de faire partager ce savoir). J'en veux notamment pour preuve qu'il s'agit d'un des seuls métiers du monde où il existe une statut d'émérite, c'est-à-dire un chercheur qui est à la retraite et qui sans recevoir de salaire supplémentaire continue à exercer les fonctions de chercheur qu'il avait lors de sa carrière active. Je renvoie aussi à ce fil Twitter, ou plutôt à celui du message que je cite, où un certain nombre de chercheurs ont fait essentiellement la même réponse que moi : si j'étais payé inconditionnellement, je continuerais à faire le même travail. Je ne dis pas ça pour prétendre que les chercheurs seraient désintéressés par l'argent ou la reconnaissance, ce n'est évidemment pas le cas, mais ce qui est vrai est que n'est pas pour ça qu'ils font leur recherche, et si la motivation première ne suffit pas, ajouter de l'argent ou des honneurs n'aidera pas ; d'ailleurs, en matière d'honneurs, le principal honneur qui vaut est celui de la reconnaissance par les pairs qui vient avec un résultat important.

Mais ce n'est pas tout : il y a une série d'expériences d'économie comportementale qui m'a énormément marqué quand j'en ai entendu parler dans un livre de Dan Ariely et dont je n'ai malheureusement pas la référence précise (mais voici un texte où il en parle, et peut-être qu'un de mes petits elfes va la retrouver pour moi ; mise à jour () : il s'agit probablement du problème de la bougie), en tout cas elle est d'une très grande pertinence ici, et elle est essentiellement la suivante (de ce que j'en ai retenu). On demande aux sujets de l'expérience de réaliser une certaine tâche, à savoir résoudre un problème (comme une petite énigme), et pour certains (tirés au hasard) il y a une récompense à la clé, plus ou moins importante : le résultat de l'expérience est que ceux à qui on a promis une récompense réussissent moins bien que ceux à qui on n'en a pas promis ; et même, plus la récompense promise est élevée, plus elle a un impact négatif important sur la résolution du problème. On peut avancer différentes explications pour ce phénomène, la plus évidente étant le stress induit par la perspective de la récompense (car il n'y a pas que les bâtons qui provoquent le stress, il y a aussi les carottes !) qui s'opposerait à la sérénité propice à la réflexion. Le fait est que certaines tâches ne subissent pas le même effet, et sont réussies d'autant plus efficacement s'il y a une récompense à la clé : ce sont essentiellement les tâches qui ne requièrent pas de créativité. Je laisse au lecteur le soin de se demander si la créativité est quelque chose qui peut intervenir dans la recherche scientifique (divulgâchis : oui). Notons par ailleurs, pour ceux qui proposeraient des récompenses sous une forme non financière (distinctions, décorations…), que la pression de la reconnaissance sociale semble pouvoir avoir le même effet négatif.

Tout ceci est évidemment à prendre avec des pincettes, parce qu'on ne peut pas simplement transposer le résultat d'une expérience simple de ce genre (avec des humains ou encore moins avec des poules) dans un contexte social. Mais cela suggère au moins de se méfier de l'« évidence » selon laquelle en offrant des récompenses on motive les gens et qu'on les rend ainsi plus productifs. (Une autre raison de proposer des récompenses peut être un simple désir d'équité, mais à ce sujet, je répète que le principal honneur qui accompagne un résultat scientifique est généralement la fierté de l'avoir obtenu et peut-être la reconnaissance académique qu'on en tirera : ce système se construit lui-même et, s'il n'est pas exempt de problèmes, il n'est pas spécialement nécessaire d'y ajouter.) J'ai peur que beaucoup des administrateurs de la recherche et hommes politiques confrontés à gérer ce dossier soient pour ainsi dire incapables de comprendre qu'on puisse avoir une motivation intrinsèque à faire son métier et à vouloir travailler dans la sérénité plutôt que dans le stress.

Mais l'autre facette du phénomène que je dois évoquer, c'est l'ensemble des effets pervers qu'ont le processus d'évaluation quel qu'il soit, et le système de carottes et bâtons qui l'accompagne.

Il y a un mécanisme social très général et très important qui est la loi de Campbell suivante : Plus un indicateur social quantitatif est utilisé comme aide à la décision en matière de politique sociale, plus cet indicateur est susceptible d'être manipulé et d'agir comme facteur de distorsion, faussant ainsi les processus sociaux qu'il est censé surveiller. (Penser à tous les effets pervers provoqués quand, par exemple, on commence à récompenser les policiers selon le nombre d'arrestations ou d'affaires élucidées.) Dans le cas de la recherche, cela donne la situation suivante : si on part d'un indicateur, disons bibliométrique (nombre de publications, nombre de pages de publications, nombre total de citations, h-index) qui a priori n'est pas idiot, et qu'on l'utilise pour évaluer les chercheurs d'une manière qui a un impact sur leur carrière les incitant à le maximiser, ils vont faire tout leur possible pour maximiser cet indicateur, ce qui détruira son utilité : si on évalue au nombre de publications les chercheurs publieront autant d'articles insignifiants qu'ils le pourront, si on les évalue à la page ils délaieront autant que possible, si on les évalue à la citation ils se citeront entre copains, etc. Attendre des effets bénéfiques est naïf comme je l'ai expliqué ci-dessus au sujet des motivations et du stress, mais attendre des effets négatifs est prévisible, et c'est ce qu'on observe effectivement.

La publication scientifique est ce qu'il y a de plus sérieux, parce que c'est le moyen par lequel les chercheurs communiquent leurs résultats entre eux, i.e., coopèrent : en l'utilisant comme base d'évaluation, on l'a transformée en moyen de compétition, et on l'a pervertie : on a créé les incitations perverses à manipuler la bibliométrie, à multiplier les publications insignifiantes, à falsifier les résultats d'expériences. C'est un dommage irréparable. Les chercheurs de ce début de XXIe siècle publient, selon moi, beaucoup trop : ils ne publient pas parce qu'ils ont quelque chose d'important à faire connaître à leur communauté, ils publient, et parfois trichent pour publier, parce qu'ils y sont incités par les effets pervers d'un système d'évaluation absurde. En voulant un système d'évaluations censément pour obtenir de la meilleure science, on a sérieusement endommagé l'utilité d'un des rouages essentiels de la science (et s'il n'est pas ruiné plus complètement que ça, c'est seulement parce que l'honnêteté intellectuelle continue de prévaloir contre ces incitations perverses, c'est en dépit d'elles et pas grâce à elles).

Il ne sert à rien de chercher à contourner le problème en modifiant le mécanisme d'évaluation (remplacer le nombre de publications par des systèmes plus subtils à base de citations, par exemple) : tout système d'évaluation ayant un impact sur les carrières créera forcément ces incitations perverses : on réussira à ruiner les bibliographies plus ou moins comme on a ruiné le contenu des articles, mais on ne pourra pas éviter la loi de Campbell sous une forme ou une autre. (La seule possibilité d'évaluation qui ne conduise pas à ce type d'effets consiste à évaluer de façon purement observatoire, c'est-à-dire sans rétroaction sur les personnes évaluées : ce n'est pas une idée idiote, cela peut servir à l'orientation de la recherche à haut niveau, mais je m'écarte du sujet.)

Mais les dommages de l'évaluation ne s'arrêtent pas à la loi de Campbell et à son jeu d'incitations perverses. Je dois aussi mentionner la quantité phénoménale d'efforts dépensés en pure perte pour cette évaluation ou pour tous les contrôles administratifs qui l'accompagnent : des rapports que personne ne lira, des CV et listes de publications qui doivent être joints à tout et n'importe quoi. Mais aussi toute la paperasse qui accompagne le demi-frère de l'évaluationite : la « recherche par projets » (la différence en principe est que le projet est un jugement a priori sur une recherche à venir tandis que l'évaluation concerne une recherche passée ; dans la pratique, ça ne change pas grand-chose, parce que prévoir la recherche à venir est souvent tellement absurde qu'on utilise les résultats passés pour demander des financements pour l'avenir). Je ne veux pas rentrer trop dans les détails de ce sujet-là, mais la quantité d'efforts déployée pour quémander des sommes souvent miséreuses et qui sont finalement octroyées, aléatoirement, selon des critères opaques et absurdes, et après des formalités administratives délirantes, tout ça est un gâchis tellement ridicule de temps humain de gens qui pourraient l'employer à faire de la recherche que ce serait vraiment drôle si ce n'était pas triste. (Je ne dis pas que le système de financement par projet n'a aucune place défendable dans la recherche, notamment pour des dépenses importantes avec des investissements matériels importants ; mais il devrait selon moi faire partie d'une palette plus large de financements où chaque chercheur permanent, en plus de son salaire, ainsi que chaque laboratoire et chaque structure intermédiaire, disposerait aussi d'un minimum de moyens discrétionnaires avec un contrôle administratif léger, — le genre de choses qui ont essentiellement disparu devant l'obsession de tout contrôler.)

Ajout () : Un autre phénomène que je comptais évoquer dans cette entrée et qui m'est complètement sorti de la tête en l'écrivant, c'est l'effet de Matthieu (ou de l'accumulation des avantages), qui est fortement lié à un des thèmes qui me sont chers, celui de la reproductibilité du succès : dès lors qu'on commence à récompenser les chercheurs qui obtiennent des résultats, en oubliant que le succès est avant tout une question de moyens et de chance, on crée un effet de boule de neige conduisant à une sorte de star-system plus ou moins aléatoire (comme, par exemple, sur les réseaux sociaux par le biais de l'effet auto-entretenu des recommandations et des vues) qui s'oppose à la variété des points de vue et à la discussion entre égaux nécessaires au bon fonctionnement du monde académique.

L'enjeu de tout ça, c'est simplement la liberté intellectuelle des chercheurs. Ne pas avoir peur d'être mal évalué, ne pas devoir justifier le moindre bouquin acheté par un formulaire en trois exemplaires signé et tamponné par cinq chefs de structures ou évalué par deux rapporteurs, bref, le fait de pouvoir agir un peu indépendamment, c'est la condition sine qua non de la liberté académique et de la créativité qui va avec l'audace d'explorer des sujets pas forcément immédiatement productifs ou pas forcément dans l'air du temps. A contrario, en voulant tout évaluer et tout contrôler, on pousse tout le monde à faire la même chose comme des lemmings. Au moment où j'écris, par exemple, les lemmings informaticiens veulent tous faire de l'IA (du machine learning, en fait), ou des sciences des données : on va envoyer un nombre incalculable de doctorants dans cette direction parce que c'est ce que tout le monde veut faire, jusqu'au jour où la girouette de la mode académique aura tourné dans une autre direction et les derniers de ces doctorants se retrouveront avec une spécialité qui d'un seul coup n'intéressera plus personne. Ces détestables effets de mode ne sont bien sûr pas exclusivement dus à la manie de l'évaluation, mais ils sont amplifiés par elle, parce que tout le monde veut courir dans la direction « porteuse », la direction où il y a des sous et de bonnes évaluations, celle où on ne prend pas de risque, bref, la direction où tout le monde va ; et le chercheur qui aurait le courage de manifester son indépendance en pointant du doigt que ces modes sont des montagnes de bouse de taureau peut craindre pour sa carrière.

En vérité, la bonne recherche nécessite des chercheurs indépendants. Indépendants même du jugement les uns des autres. (Ce qui ne signifie pas qu'on renonce à la notion de publication revue par les pairs, même s'il y a peut-être lieu de se demander comment elle doit évoluer pour s'adapter aux nouvelles technologies et mettre fin à la rapacité des éditeurs et au star-system de certaines revues. Mais la publication revue par les pairs n'est pas la seule forme de contribution scientifique possible.)

Je crois qu'une des obsessions qui sous-tendent l'évaluationite est la peur qu'il y aurait des chercheurs qui ne feraient rien, et profiteraient simplement de leur salaire et de la possibilité de voyager de conférence en conférence à travers le monde sans rien contribuer d'utile. Il faut donc répondre brièvement à cette peur : oui, cela existe, mais c'est extrêmement rare, parce que le parcours pour arriver à un poste permanent de chercheur est tellement difficile et décourageant pour un salaire finalement bien ingrat qu'il est essentiellement impossible d'y arriver sans une certaine forme de vocation pour le sujet dans lequel on se propose de travailler, et au final il ne doit pas y avoir plus de chercheurs tire-au-flanc que de prêtres catholiques qui se feraient ordonner juste pour toucher le traitement. L'immense majorité des chercheurs mal « évalués » par les mécanismes simplistes mis en place, par exemple ceux qui publient très peu, sont, en réalité, utiles de toutes sortes d'autres manières à l'édifice collectif qu'est la science (qu'ils fassent de la vulgarisation ou de l'enseignement ou une autre forme de diffusion des savoirs, qu'ils servent d'intermédiaire entre différentes disciplines, qu'ils fassent profiter leurs collègues de leur culture scientifique, etc.). La hantise du tire-au-flanc conduit en fait à une injustice envers ce type de profils atypiques. Mais là aussi, j'ai peur que beaucoup d'administrateurs de la recherche et d'hommes politiques aient le plus grand mal à comprendre qu'on puisse être laissé sans contrôle et néanmoins se comporter de façon honnête.

Au final, ce que la société doit se demander, et elle doit le faire lucidement, c'est quel est le rapport bénéfice-risque de l'évaluation de la recherche (ou, sous sa forme la plus extrême, de la compétition provoquée entre les chercheurs) : vaut-il mieux un monde de la recherche dominé par la coopération entre pairs, quitte à supporter quelques tire-au-flanc, qui mène une recherche libre, parfois audacieuse, pas toujours optimale, mais généralement motivée par le bien commun, ou au contraire un monde d'évaluation et de compétition, où le temps passé à faire de la recherche est détourné sous forme de stress, de paperasse, de course à la dernière mode, et parfois de falsification de résultats pour monter dans les classements ? Je pense que ma façon de poser la question montre suffisamment clairement ce que j'en pense.

Suite : voir aussi l'entrée suivante.

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(Thursday)

My relation to English, bilingualism, and this blog

For a change, this blog entry will be in English, and will be about this very fact; or rather, about the fact that it is unusual, because I very rarely write in English here nowadays. Even though I had started this blog (in 2003) with the intention of making it bilingual (in the sense that some posts would be in English, others in French, and still others translated in both languages), I really can't say I kept this “promise”, and the present entry is a kind of apology, excuse, or at least, explanation, for that fact. Yesterday I rewrote the introductory blurb displayed, before the content itself, at the top of various pages (e.g., the page listing the most recent entries), and the last remnants of this old pretense of bilingualism have been swept away. But why?

Before I get into this, I need to say something about my personal relation to English, how I learned the language, and how well I speak it. I had written something about this in this other entry, also in English and also about English, but I should elaborate a bit. And by elaborate a bit, I mean make an epic rant of it.

Well, it's Complicated®. One tends to classify speakers of a language into “native” and “non-native” categories. The Simple English Wikipedia (there is a kind of irony here) suggests the criteria for being classified as a “native” speaker are some combination (logical conjunction?) of the following:

  1. the speaker learnt the language in childhood,
  2. mastery of idiomatic forms of the language,
  3. comprehension of regional and social variance,
  4. fluent, spontaneous production and comprehension of discourse.

I think I can tick all four boxes, but each time with a slight caveat.

How did I learn English? My father is an English-speaking Canadian (he was born in Saskatoon and grew up mainly in Ontario), who moved to Europe in the early '60's, and learned French there, and also met my mother, who is French and whose native language is French. I have dual Canadian and French citizenship. For some reason (which they themselves are not able to adequately explain, but which is certainly related to the way society has evolved in how it considers bilingualism), my parents only spoke French to me when I was a toddler. However, when I was 8, we moved to Toronto for the 1984–1985 academic year, and I attended third grade in (the English-speaking) Cottingham public school, Summerhill, Toronto. I remember there having been some discussion as to whether I would attend a French-language school, an English-language one, or a bilingual one: I was offered the choice, and I opted for the English one, which was mere minutes' walk away from where we lived, after we had ascertained that the schoolteacher had some knowledge of French and that she was able and willing to help me learn English. (And I owe a lot to Mrs. Marr, who, indeed, made a lot of efforts getting me to speak English very quickly, and also realized that I didn't need any of the math classes she taught and let me use that time to improve my English instead. It also helped that my fellow schoolchildren were very welcoming toward the stranger that I was and readily accepted me as one of their peers. Perhaps the only time I regretted my choice of going to an English-speaking school was the very first day of class, when the teacher had forgotten that she had a French pupil in class, I realized that I understood almost nothing of what was being said or asked of us, did not dare walk up to the desk and ask, and ended up just crying on the spot. But once this slight initial trauma had passed, all went well.)

I did have some slight exposure to English before the age of 8, not only because I must have heard my father speak the language (just not at me), but also because, in preparation to the move to Toronto, my parents enrolled me in a private English class in Orsay. I guess the teacher must have been British, my memories are obviously quite vague on the subject. Anyway, I had very rudimentary knowledge of English before then[#], but I only really learned it in 1984.

[#] There was a point when — I must have been around 6 — someone asked me whether I spoke English, and, ever the logician, I answered my German is better. Which meant that I must have known two words of English and three words of German, so it was technically accurate (the best kind of accurate, they say).

Is 8 young enough to be considered childhood in the sense of the aforementioned first bullet point? Probably, but with a caveat to the effect that English is still only the second language I learned.

When I look back upon that time, it seems that my transition from “not speaking English” to “speaking English fluently” was astonishingly fast[#2]. I don't know exactly when the school year began, but I understood very little English at this point, yet by the time of Halloween, so a mere two months later, it seems I was getting along fine trick-or-treat-ing in the neighborhood.

[#2] I should mention at this point, however, that I am fully unconvinced by the theory that, in identical circumstances, children learn languages much faster and more easily than adults. I may seem to be contradicting my own evidence, but the crucial qualifier is in identical circumstances: not only do children have generally more time to devote to the learning of a new language, but also, when they make what prescriptivists would call mistakes, adults step in and correct them, or their fellow children make fun of them, and they are forced to learn quickly: this is simply not the case when adults learn a foreign language, because it is impolite for other adults to constantly interrupt and correct them (and the other adults generally have other things to do than help them learn the language). See also this video, which makes a number of good points, for various bits of evidence against the idea that kids learn languages faster than adults.

From that point on, and even after we had returned to France, I spoke English with my father, at least when my mother wasn't around. I also read a lot in English, both fiction and non-fiction, and learned a lot of vocabulary by reading.

But there are two issues with learning new vocabulary through books. One is that, since English has essentially no relation between the written and spoken form, I often didn't know how to pronounce the words I learned and generally didn't bother to check in a dictionary (and my guesses were occasionally wildly wrong: for example, for a long time I thought genuine was pronounced /ɡəˈnaɪn/ instead of /ˈdʒɛnjuˌɪn/). Another issue is that I only learned whichever words were likely to come up in the books I read: since there was a lot of heroic fantasy, I learned a lot of quaint or obsolete words, sometimes with a faux medieval flavor (Tolkien's The Lord of the Ring and its second-rate epigones use some deliberately archaic manners of speech, whence I learned nouns like liege, conjunctions like lest, adverbs like hither and so on). But only few of the “normal, everyday” words which most native speakers learn in the course of their daily lives beyond third grade level: to this day I'm still not comfortable with the names of kitchen utensils in English (and as for the names of trees and various categories of animals, in my mind they are lumped in big categories like, well, tree). To give a random example, I learned the very common word bollard only very recently. Similarly, since I didn't attend high school or university in an English-speaking country, I'm unfamiliar with many of the terms specific to this context beyond the basic ones like test, grade and homework (which I guess are common to elementary school anyway).

Films are probably better than books in this regard: for one, they don't just teach you words, they also teach you how to pronounce them (spelling is rarely the issue, and subtitles can be used when it is); and for another, the language used tends to be more idiomatic than that found in print. But before DVD's came long, it wasn't so easy to watch movies in their original language, and even once DVD's existed, original language subtitles were rarely available.

Learning English after French, I've also had a number of difficulties with “false friends”. Not so much in cases where cognate/analogous French and English words have completely different meanings (deception vs. déception, for example, or injury vs. injure), as these are noticeable enough that one inevitably ends up learning them, but rather in the far more numerous cases where the two words do indeed have a similar meaning but with a slightly different nuance or connotation, which can cause subtle and hard-to-detect misunderstandings (to demand vs. demander). Perhaps even more delicate is the wealth of French words which sound like they exist in English, which do exist in English (because English, you know, is a hoarder and has all the words), which do have the same essential meaning as in French, but are exceedingly rare or sound very pedantic: so even if I'm careful and look up the word in a dictionary, the dictionary will tell me that, yes, the word exists, then I go ahead and use it and it sounds weird to English speakers because, who says that? (there are probably much better examples than this, but remuneration has essentially the same meaning as rémunération in French, but the latter is fairly common whereas the former is about ten times rarer if I believe Google Ngrams; the same is true for ludic versus ludique: apparently ludic is so rare in English that someone on Reddit thought it was a typo).

So we move to point number 2, mastery of idiomatic forms. Well, my English is fairly idiosyncratic… but so is my French! There is a lot of English that got its way into my French, and there are imports from mathematical terminology, from computer terms and geeks' jargon, from memes and private jokes, and so on; I also like to deliberately jump from one level of formality to another, sometimes within the same sentence, just to break expectations about formality; generally speaking, my French is a bizarre mix of everything I can get my hands on, and in a state of permanent redesign. And the same holds true for my English. Sometimes I'm being unidiomatic because I'm not sure what the most common way of phrasing something might be: but often I'm deliberately using an unidiomatic turn of phrase because I like it, because it appeals to my sense of logic or creativity, or simply to piss off grammar nazis. Because no matter how well or how little I speak a language, I always like playing with it. For example, if English has the word insofar, you bet I'm going to feel free to use the analogous question inhowfar (= to what extent), not caring if it's an unidiomatic calque of the German inwiefern (in the same way as insofern corresponds to insofar): I love that German word and there's no way I'm not importing it into my English. Similarly, you bet that if hitherto exists in a temporal sense, you can bet I'm also going to use thitherto and whitherto (or from hencefrom: thencefrom and whencefrom). You get the picture. Anyway, reading this entry will give a broad idea of how I express myself in English.

Can I be idiomatic if I try? To some extent, certainly. How much exactly, I'm not sure. English idiom is a fickle thing, not only does it vary from English-speaking country to English-speaking country but there are so many non-native English speakers who bring their own language's phrases into the mix, that I end up being confused about a great many things, and I wonder if everyone doesn't feel the same. Even more so for English than for French, when I start hesitating about the most idiomatic phrase (e.g., in the circumstances or under the circumstances?), the more I think about it, the more confused I become (and often it turns out that neither dictionaries nor Google Ngrams can offer a clear answer).

Point number 3: regional and social variance? Another tricky one. I'm obsessed with phonetics, and I've spent a lot of time learning from Wells's series of books on The Accents of English, so as far as accents and regional pronunciations go, I think I have a decent grasp of variations — at least as good as the average native English speaker, say: I may not be able to reliably recognize a Scottish accent from an Irish one, but neither, I'm sure, can most Americans.

My own accent is a strange thing. Logically I “should” have a Canadian accent… except, not really. Part of this probably comes from having learned spoken English at the same time as I was learning written English. For example, I didn't acquire the characteristic Canadian raising (viz., the fact that Canadians pronounce the MOUTH and PRICE diphthongs with a first vowel that is distinctly higher = more closed, when the diphthong in question precedes a voiceless consonant, e.g., clout and price have a raised first vowel whereas cloud and prize do not; this is caricatured by Americans describing Canadians as pronouncing about as a boot which is a completely inaccurate depiction); probably because I could see the written form so I understood clout and cloud or price and prize as having the same vowels, so I pronounced them that way. Later on, when I learned about Canadian raising, I made a conscious effort to acquire it, so now I have it, but you could say I have it artificially. This is the trouble about learning about phonetics: you become tempted to alter your own accent, and then you have to decide whither to take it, which is not an easy decision when—as in my case—there is no really obvious “baseline”. A more bizarre example of idiosyncrasies in my pronunciation is the fact that I don't have the Mary–marry–merry merger which Canadian anglophones are supposed to have, and, in a sense, I don't have a specific SQUARE vowel, I think: I pronounce Mary, marry and merry with the FACE, TRAP and DRESS vowels regardless of the following ‘r’; I didn't try to change this because it is useful, in studying phonetics, to have as few mergers as possible, and I made a conscious effort to revert the cot–caught merger that I had (just like, in French, I reverted the brin–brun merger of my native pronunciation). Similarly, I don't have a full for–four merger, which I think Toronto is “supposed to” have. Add to this that there are a number of words which I pronounced “incorrectly”, or, to use a less prescriptivist term, “unusually”, for a very long time, and there are probably still many more: I pronounced bury as it was written until I learned for most people it is homophonous with berry (but later I realized that my father did the same, so it's probably not a result of my having learned spoken English by the time I knew how to write, but rather a family oddity); I pronounced iron as it is written until I learned that the standard pronunciation is as if it were written iorn (but then, there are native English speakers who pronounce iron to rhyme with Byron: former British PM Gordon Brown does this); and until very recently I pronounced year with the NURSE vowel rather than the far more common NEAR vowel. So anyway, my accent is not really from anywhere in particular, it is a mix of a Canadian substrate with a few accidental oddities and a number of geeky decisions to say things in a particular way. That being said, I think I can make at least a passable imitation of an RP accent (that would probably fool most Americans) as well as of a generic American accent; and even if I speak without any conscious effort to imitate this or that accent, native English speakers generally categorize me as a native English speaker (at least judging from the number of people who have asked me, after a short discussion, whether I was American).

A few things along the same lines can be said of my spelling. I consider color and colour, or gray and grey, or center and centre, or disk and disc to be completely interchangeable and equally correct, so I really don't care which one I use; but since whenever I use a spell-checker it is generally configured for American spelling by default, I tend to favor (favour?) that one. For some words I have preferences, though: I like recognize better than recognise but analyse better than analyze.

As for social variance, I can probably get away with saying that it is practically nonexistent in Canada. I can spot a few social variants in British English, but certainly not up to what is described in this remarkable Wikipedia page.

On to point 4, fluent, spontaneous production and comprehension of discourse. As far as comprehension goes, I feel comfortable saying that I understand English, in written or spoken form, just as well as French: I don't think I have any particular difficulty understanding puns or plays on words, for example. As for expressing myself, I'm slightly more at ease in French, but it depends on circumstances. Whenever I try to write something ever-so-slightly poetic, I actually find English even more natural than French, because English always seems to have just the right word: as I wrote in a previous entry, English is a wanton word hoarder with a fetish for the heirlooms of Papa German and Mama French, so if you view the words as the colors on the language's palette, English gives you much more nuance at a cheap price. In the end, if we compare two of my little fragments in which I chose my words with some care and which are in a similar tone, say this one in English and this one in French, I don't think there's much difference (you're allowed to think that I'm a terrible writer, but I contend to being an equally terrible writer in English and in French 😉). But if I don't take the time to choose my words with care, e.g., if I wish to write something long, then I generally find that the sentences flow more easily in French than in English where I'm constantly asking myself wait, is that really idiomatic?; similarly, when speaking English (which I now rarely have the occasion to do), I can clearly feel, at least during the first hour or so, that my English has become rusty and that my thoughts are annoyingly faster than my mouth can process them.

However, there is one important criterion which the Simple English Wikipedia that I copied above does not mention and which, in my mind, is the most important one in deciding whether a speaker's language is “their own” or feels alien to them: do they think their own inner thoughts in that language? I mean: whichever language(s) your inner voice talks in (whether during internal monologue or internal dialogue), barring any deliberate effort to think in a foreign language, is (are) the language(s) you feel “at home” in. And I don't mean which language you dream in: dreaming is something different, I have dreams in German occasionally, but I've never thought in German except as part of a self-inflicted exercise where I deliberately tried to think in German to see how it went (spoiler: it didn't go very well).

Clarification (): I realize that my point in bringing this up is made very unclear by the way I phrased it, so let me elucidate: this “inner voice” criterion is not supposed to supplement or replace the criteria given above for defining a native speaker, but rather, to define a possibly different and IMO more interesting/relevant category of speakers than native ones, namely those whom I might be tempted to call owner speakers, viz., those who sufficienty feel that the language is theirs that they use it to express their own thoughts. That is: I'm not proposing to use the “inner voice” as a way to test whether a speaker is a native speaker, I'm proposing to use these owner speakers instead of native speakers in any study or statement which might have focused on native speakers. A problem with this definition, however, is that not everyone has an “inner voice”, as is pointed to me in the comments and as this unscientific poll illustrates: so a question would be to find a definition which matches (at least reasonably well) for people who do have an inner voice, but which applies to everyone.

And as far as that criterion goes, I think in English about as frequently as I think in French. But it really depends on what I'm thinking about: abstract thought will generally be in English, so when I'm thinking about math, for example, it tends to be in English (except for mental arithmetic!, which I do in French); this is even more true about computers since most of the computer jargon doesn't even exist in French; but thoughts about my daily life are almost invariably in French, e.g., if I'm trying to remember the items in my grocery shopping list, there's no way they will pop in my mind in English (I'm not even sure how one would say something like yaourt nature in English, maybe unflavored yogurt, but such things are virtually nonexistent in North America). For some reason, if I swear because something angers me, the swearing is typically in English (is this because during my childhood I frequently heard my father swear—in English—and almost never my mother?), except if there's someone else around with whom I've been speaking French just before. Also, my erotic thoughts tend to be in English, which is inexplicable given that I didn't read a lot of erotica in English (nor in any language, for that matter).

All of this having been said,—why did I now more or less stop writing blog entries in English?

Ideally, what I would have liked to do is make everything bilingual: write every single entry in both languages. I tried to do this on occasion, and boy is it a pain. First, I just hate translating in general: once my thoughts have taken form in a particular language, the effort to rephrase them in another language, even one I know very well, is considerable, and always leaves me unsatisfied (if I stick to a very literal translation, it sounds profoundly unidiomatic; but if I try to rephrase my thoughts in a more natural way in the target language, then I think, hey, maybe this is a better way of saying it, and I start back-translating it into the formerly-source language, wash, rinse, repeat). Also, by the time I finish writing a blog entry, and often long before I finish, I grow tired of the subject and, having dumped my thoughts to written form, want to move on to something else: rereading them all over again to translate is just way beyond my patience. But there is another factor at play: oftentimes I will make some corrections, additions or various other small changes to previously published entries (whenever they are substantial I will flag them as addition, correction, update or something of the sort, with a timestamp if relevant; but when correcting minor typos or just rephrasing a thought without any substantial change, I simply edit stealthily): keeping several different languages in sync (the translation/update confluence problem, as I like to call it) is exasperatingly tedious. Merely rewriting the tiny blurb displayed at the top of this blog, while keeping it bilingual, has proved amazingly annoying as I made various edits and amendments and changed my mind a few times as to what I was going to say (although, to be honest, part of the difficulty is that I wanted to keep slightly different versions for the recent entries pages, the monthly archive pages, the index of all entries, and the per-category pages). What I think might help making multilingual pages bearable to write is a process of semi-automated translation, where the author offers occasional hints to the automatic translator (embedded inside the HTML text!) as to how a particular word, phrase or sentence is to be translated, while still leaving most of the work to the computer gnomes.

So, full bilingualism being ruled out, what remains?

Well, there are certain entries that I think would be very strange to write in English, because they concern elements of my daily life that I'm really not used to expressing in English, and sometimes don't even know the words for (or the words may not even really exist). Recently I embarked upon the epic tale of getting my motorcycle driver's license and telling all about it through prodigiously boring blog entries: this is about a French license, and while the general categories (e.g., A2) are standardized in the European union, the details of the practical tests aren't (most EU countries would probably have some form of written/theoretical test, then an off-road test and an on-road one, but the specific code, plateau and circulation tests I was talking about were the French ones); and to an American reader the whole thing would have made even less sense. We may think of English as globish, i.e., the world's lingua franca, but for culturally specific facts and items, it would only work as such by importing a large number of terms from the specific culture being referred to. And, symmetrically, these entries would be most likely to interest French people or at least people who understand French (I admit this argument is flaky since about the same time I complained that I found it hard to get information on driver's licenses in other EU countries; but still, if I try to find information about how to get my French driver's license or read accounts of people who got it, I'm going to google in French, not in English).

Now I could still write a mixture of English and French blog entries, writing in French about things in my daily life which are somehow specific to France or the French-speaking world (or French cultural references) or simply about which I more naturally think in French, and in English for more abstract things that aren't tied to a specific culture, e.g., mathematics, philosophy, linguistics. I guess this was my initial (albeit not so precisely articulated) plan. The problem is, it doesn't work so well with the readership; or rather, I believe on the basis of my limited evidence that it doesn't.

Most people aren't fully bilingual. This is the sad reality of the tower of Babel we live in. I spent far too many lines of this blog post trying to discuss (and agonizing over) whether I should consider myself fully bilingual, but most people have a marked preference for reading in their first language, even if they have a decent command of one or more other languages. This I can certainly sympathize with: even though I can read German well enough to understand the meaning of, say, a news article or a Wikipedia page or a typical blog post, it takes effort (and time!): more effort than I'm generally willing to put into it unless I'm quite certain, from the start, that I will get something interesting out of it. A tweet in German I can certainly deal with. An epic 500-page rant about an obscure technical point, the like of which I am wont to write in this blog… not so much. And I suspect the same holds true for many of my readers whose native language is French. (The actual evidence is limited, though, being based mostly on the amount of feedback I got in the comments back in the time when I did write such entries in English.) As for people who speak English better than they speak French, most of them probably speak very little French or none at all, and I suspect most of those would be put off by a blog roughly half of whose entries would be in a language they didn't understand. (Yes, they can always use Google Translate or various other translation tools, but in practice I think the translator's broken syntax and word confusions rapidly become irritating.)

At various points in my blogging history I made an effort to gain a more diverse readership, but these efforts always failed: empirical evidence always pointed to the fact that most of my readers were French, and these people preferred content written in French, while English speakers who did not also understand French fairly well were very difficult to lure into reading my ramblings about Life, the Universe and Everything.

The Right Thing® to do would probably have been to open two separate blogs, one in English and one in French, written in such a way that one could follow just the one, or just the other, or both, and perhaps post a short summary of entries from one into the other, or some such setup. But not only does this require a lot of effort, it also goes against my natural “brain dumping” tendencies: for the same reason that I don't want to separate my blog into a math blog and a non-math blog (or a scientific blog and a non-scientific one, or any like distinction), because my blog is my personal brain dump, full of cross-domain references and links which are part of my overarching sense of Oneness, I also don't want to split my blog entries by language. I care to some extent about my readership (and making their life easier), but only insofar as it doesn't impede my primary brain-dumping mission or require considerable effort on my part.

So you can see the conundrum, and how it got me to write essentially just in French. The only exceptions being entries that for which I have a specific reason for writing in English (like this one) or which would make little sense in French (e.g., my English pronunciation poll), and also my “gratuitous literary fragments” when they sprout in my mind in English (and nobody reads these anyway ☹️).

So far the same phenomenon hasn't happened on Twitter: I still find myself tweeting in both English and French in roughly similar proportion. (Of the tweets I wrote that are not retweets and not replies, roughly 55% were in English, 42% in French, and the remaining 3% other or undecided, based on the language detection by Twitter itself, which may be unreliable; of replies specifically, including self-replies, roughly 40% were in English and 56% in French, with the remaining 4% other or undecided; and of (native) retweets by me, 62% were in English, 32% were in French, and 6% other or undecided.) But I do notice that the number of my followers whom I suspect of being primarily French-speaking seem to outnumber all the others (this is just an overall impression, not based on any precise stats), so maybe things will change. (Already the stats which I gave in this paragraph suggest that, while I try to start conversations and share content more frequently in English, I get dragged into conversations in French more often than in English.)

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