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What follows are the entries of 2008-04. For latest entries, see here.
Ce qui suit sont les entrées de 2008-04. Pour les dernières entrées, voyez ici.
2008-04-27 (dimanche)
Étant très myope (−9 dioptries sur le contre-axe à l'œil droit), j'ai besoin de lunettes à verres amincis, voire ultra-amincis (disons, avec un indice de réfraction autour de 1.75). En France, de telles lunettes coûtent cher : on peut compter sur un gros 300€ la paire, au moins. Certains opticiens proposent deux paires pour le même prix (si on demande exactement les mêmes verres, voire la même monture), mais presque toujours on voit que cette offre est limitée aux verres non amincis (ou pas trop amincis) ou encore aux vergences dans un certain intervalle, ou encore aux non-astigmates — toujours est-il que je suis hors course. Mon père s'est récemment fait réaliser des lunettes tarif sécu, mais, là aussi, il ne faut pas compter sur des verres amincis.
La raison pour laquelle c'est aussi
cher est simplement que les opticiens prennent une marge énorme (c'est
aussi la raison pour laquelle ils peuvent se permettre de faire des
offres deux-pour-le-prix-d'une, voire trois-pour-un-pouillème-de-plus
aussi facilement). Heureusement, pour les gens qui comme moi ne
tiennent pas à passer des heures à choisir leur monture, qui n'ont pas
peur de recopier eux-mêmes les nombres de l'ordonnance et de mesurer
la distance pupillaire, et qui achètent volontiers en ligne, il y a
une solution bien pratique : les opticiens de Hong Kong !
On trouve en effet des sites Web sur lesquels acheter une paire de lunette qui sera réalisée à Hong Kong à un prix défiant toute concurrence : les deux paires de lunettes photographiées ci-dessus m'ont coûté 61.41€ pour la verte (qui a des verres amincis en polycarbonate, d'indice de réfraction 1.67) et 94.50€ pour la rouge (qui a des verres ultra-amincis minéraux, d'indice de réfraction 1.80) que j'ai achetée après m'être assurée que la première paire était satisfaisante. Précisons que ces prix incluent les frais de port et les frais de change prélevés par ma banque. Et la qualité est irréprochable : les cadres sont confortables et solides (c'est du titane), les verres n'ont pas un défaut, le traitement anti-reflet est bon, bref, je suis complètement satisfait. J'aurais également pu faire réaliser des solaires, y compris auto-obscurcissantes ou avec dégradé, des verres teintés de plusieurs couleurs amusantes, ou avec un revêtement métalisé.
Le site que j'ai choisi d'utiliser s'appelle Optical4Less, parce que c'est le seul que j'ai trouvé qui proposait effectivement les verres minéraux d'indice 1.80 (il paraît que la vente de tels verres est interdite aux États-Unis, soit dit en passant ; en France, on en trouve évidemment, mais cher) ; pour ceux que ça intéresse, c'est aussi apparemment le seul qui permet d'ajouter une correction prismatique. En contrepartie, leur choix de montures est un peu restreint : mais pour ce qui me concernait, ça allait très bien. Sinon, le méta-site GlassyEyes.com propose un certain nombre d'autres liens et des comparatifs et revues entre différents sites : 39DollarGlasses.com et EyeBuyDirect.com m'avaient l'air assez bien et assez professionnels, mais je ne garantis évidemment rien.
Pour le choix de la monture, on ne peut évidemment pas essayer : il y a la possibilité d'utiliser une petite application Flash (ou Java, je ne sais plus) pour voir les lunettes sur une photo de soi, mais, évidemment, ce n'est pas aussi bien que d'essayer en vrai. Ceci dit, je trouve que pour ce prix on peut se permettre de prendre un peu de risques — au pire ça fera une paire de rechange. Pour entrer les caractéristiques des verres, il suffit de savoir lire ce que l'ophtalmo a écrit (certes, vues les pattes de mouches de certains médecins, ce n'est pas forcément une mission facile) : la façon de noter les caractéristiques est apparemment standardisée[#] dans le monde entier, et on donne toujours l'œil droit (oculus dexter) en premier et l'œil gauche (oculus sinister) ensuite.
Il y a une chose que l'ophtalmo ne mesure pas, cependant (mais je suppose qu'il peut le faire si on lui demande), c'est la distance pupillaire. C'est quelque chose de très important, qu'il faut mesurer soigneusement, au millimètre près (voire au demi-millimètre près), si on veut que les lunettes aillent bien : il s'agit de la distance entre les centres des pupilles des deux yeux, donc entre les centres optiques des verres des lunettes (au moins pour la vision de loin ; pour la vision de près, les choses seront plus compliquées !). Pour bien la mesurer, je recommande la procédure suivante : se tenir debout devant un miroir plan vertical en faisant bien face au miroir, avec un feutre non-permanent dans la main et les anciennes lunettes sur le nez. Cacher son œil gauche avec un carton (c'est mieux que de le fermer, ça assurera qu'on ne changera pas de direction de regard), regarder dans le miroir le reflet de l'œil droit bien en face : faire un petit point avec le feutre sur le miroir et sur les anciennes lunettes. Le point doit être parfaitement au centre de l'œil. Puis, surtout sans bouger la tête (on s'en assurera en vérifiant que le point sur le miroir est toujours bien centré), cacher l'œil droit au lieu du gauche et recommencer la procédure (faire un point sur le miroir et un sur ses lunettes, au centre de l'œil gauche). Ensuite, prendre une règle et vérifier que la distance entre les points sur le miroir est exactement la même que sur les lunettes : c'est la distance optique recherchée. Si on ne trouve pas la même mesure, effacer les points et recommencer : j'aurais tendance à dire que la mesure sur le miroir est meilleure, mais il vaut mieux perdre du temps que de risquer d'avoir une mauvaise valeur. Pour tous les cas compliqués, je suppose qu'il vaut mieux demander à l'ophtalmo de faire la mesure. D'autres conseils sont donnés ici.
Une autre chose à savoir, c'est si la monture sera de la bonne
taille : pour ça, il faut mesurer les dimensions de son ancienne paire
et chercher une paire qui ait à peu près les mêmes. On trouvera par
exemple sur
cette page une explication de ce que les mesures signifient (la
moins évidente étant temple length
, qui désigne
la longueur du bras, mesurée projetée sur son axe). Si on a
un doute sur le fait qu'un cadre convienne, Optical4Less propose la
possibilité d'entrer les mesures de la monture antérieure et ils
choisiront une paire proche qui convienne : c'est ce que j'ai fait
pour ma première paire. Mais globalement, la commande est vraiment
facile[#2] à faire.
Pour le paiement, j'utilise pour ma part des
numéros de carte de crédit à usage unique fournis par ma banque, donc
je n'ai pas eu à m'inquiéter, mais je crois qu'on peut de toute façon
avoir confiance (l'opticien ne voit pas le numéro de la carte, c'est
une banque de Hong Kong qui sécurise le paiement). Quant à la
livraison, elle a pris quatre semaines : ça arrive dans un tout petit
paquet avec des jolis timbres de la poste de Hong Kong et qui contient
juste les lunettes dans un étui basique.
[#] On donne la
partie sphérique
, qui est en fait la vergence selon l'axe dont
la direction est indiquée (s'il y a astigmatisme) en degrés par
rapport à l'horizontale, plus la partie cylindique
, qui est la
vergence à ajouter (algébriquement, bien sûr) selon le
contre-axe c'est-à-dire la direction perpendiculaire à l'axe. Par
exemple, à l'œil droit, j'ai −8.25(−0.75@130°), ce
qui veut dire −8.25 dioptries sur l'axe à 130° et −9.00
dioptries sur le contre-axe à 40°. Cela pourrait aussi bien s'écrire
−9.00(+0.75@40°).
[#2] Lors de ma seconde commande, j'ai eu un tout petit problème avec le site Web de Optical4Less, qui ne m'affichait pas le bouton pour continuer la commande. Je suppose que ce problème a été corrigé depuis, mais s'il ne l'a pas été c'est facile d'utilise le DOM inspector de Firefox pour rendre visible le bouton qui était simplement caché (et non absent).
2008-04-26 (samedi)
Le panthéon ordique est présidé par la trinité majeure formée des dieux Wergiur et Kendoriun et de la déesse Volyźiar. Wergiur est généralement dépeint comme un adolescent musclé, Kendoriun comme un vieillard barbu, et Volyźiar comme une femme d'une très grande beauté, mais les théologiens s'accordent pour dire que ce n'est pas là leur figure réelle (ou en tout cas pas leur forme naturelle), seulement la façon dont on rappelle leur attribution. D'ailleurs, dans les représentations de la période préclassique, il arrive que Wergiur ou Kendoriun apparaissent sous des traits féminins, et dans les fresques à Galgoliër qui décrivent la Création, aucune divinité n'est anthropomorphe (ce sont des sphères colorées). La couleur d'un dieu, en revanche, semble une caractéristique permanente : celle associée à Wergiur est le rouge du sang, celle de Kendoriun le bleu du ciel et celle de Volyźiar le vert des jeunes pousses. Leur fonction est très largement la puissance, la connaissance et la volonté respectivement : Wergiur gouverne la force physique, mais également la réussite dans une compréhension assez étendue, Kendoriun est le dieu de la sagesse, de l'intelligence et de la justice ainsi que le scribe divin, et Volyźiar est la source des sentiments et de la beauté et la déesse de la paix (dans cette dernière attribution, elle s'oppose éventuellement à Wergiur).
Cette trinité cardinale est à la tête d'un grand nombre de divinités mineures, trop nombreuses pour être citées, généralement organisées comme faisant partie de la suite d'une des trois majeures : pourtant, cette dépendance n'est pas hiérarchique, d'ailleurs le canon précise clairement qu'aucun dieu n'a de pouvoir sur un autre. Il faut souligner que les dieux ordiques ne sont pas des créatures magiques et n'interviennent pas directement dans le monde matériel (même si cela est moins clair quand il s'agit de Wergiur ou dans la Création) : ils inspirent seulement aux hommes leurs actions, et s'ils vivent eux-mêmes des aventures qui sont parallèles à celles de l'humanité ce n'est pas qu'ils agissent mais qu'il y a une correspondance spirituelle entre le monde des dieux et celui des hommes, mondes cependant bien distincts.
Au-dessus de ces dieux pour ainsi dire « ordinaires », on trouve le Seigneur de l'Ordre, dieu de la nécessité, et le Maître du Chaos, dieu du hasard, qui sont associés aux couleurs blanche et noire. Il serait tentant de les présenter comme le dieu du bien et le dieu du mal, mais cette interprétation est incorrecte car aucune divinité ordique n'est maléfique, et en tout cas ces dieux ne sont jamais ennemis. Ils semblent placés sur un plan différent des autres dieux, dont le Seigneur de l'Ordre est parfois qualifié de
père(il n'est pas clair si le Maître du Chaos a des enfants ni ce qu'ils seraient), ils n'ont pas de nom propre, sont de tout point de vue encore moins humains que les divinités inférieures, et ne faisaient d'objet d'aucun culte. Un mythe de la Création les présente comme ayant fabriqué le monde, étant eux-mêmes enfants d'un dieu créateur encore plus distant ; un théologien épiclassique suggère en fait une infinité de dieux de plus en plus élevés et de plus en plus incompréhensibles pour les hommes.
2008-04-23 (mercredi)
Une assez longue réflexion en philosophie des mathématiques, que
j'ai écrite dans un mail à un ami, et qui me semble suffisamment
intéressante pour reproduire ici : il s'agit d'éclaircir un peu la
question de savoir quel sens est-ce que ça a de qualifier un énoncé
mathématique de
, i.e., dans quelle
mesure les objets mathématiques existent-ils ? Et notamment :
pourquoi est-ce qu'on sera généralement d'accord pour attribuer la
valeur de vérité vraie à l'énoncé vrai
ou faux
?252097800623 est un nombre
premier
mais qu'on sera beaucoup plus sceptique quant au fait que
l'hypothèse du continu ait vraiment un sens dans le monde réel ?
On peut établir une hiérarchie dans laquelle s'inscrivent un
certain nombre d'énoncés mathématiques (mais pas tous !) en fonction
de la complexité de leurs quantificateurs. (Je crois que cette
hiérarchie est due, sous une forme ou une autre, à Stephen Kleene et
Azriel Lévy, mais je ne sais pas exactement quelles sont les
contributions de l'un et de l'autre. Il en existe un certain nombre
de variantes, arithmétiques ou ensemblistes : la variante qui suit est
clairement du côté arithmétique d'ordre supérieur
si on doit la
qualifier plus précisément : ce que j'appellerai un énoncé
Πn c'est précisément un énoncé arithmétique
Πn.)
Tout en bas de la hiérarchie, il y a les énoncés et prédicats qu'on
peut indifféremment appeler Σ0, Π0 ou
Δ0. Il s'agit des affirmations dont tous les
quantificateurs portent sur les entiers naturels et sont, de
surcroît, bornés
, ou gardés
, c'est-à-dire sont de la
forme il existe un n inférieur à t
ou pour tout n inférieur à t
avec t un terme en les variables libres à ce point-là
(disons que le terme peut faire intervenir l'addition, la
multiplication et l'exponentiation des entiers, ou peut-être n'importe
quelle fonction primitive récursive, pour ce que je vais dire ce n'est
pas important).
Par exemple, l'entier formé par les 10000000000 premières
décimales de pi en base 10 est un nombre premier
peut s'écrire
sous la forme d'un énoncé Δ0 (modulo un tout petit
peu de travail sur les écritures, i.e., l'implémentation d'un
algorithme qui calcule pi). L'essentiel est que quand on a affaire à
une telle affirmation, on peut la tester, de façon algorithmique, en
temps fini, avec terminaison garantie (pour chaque valeur des
variables libres, s'il y en a) : pour les connecteurs propositionnels
c'est clair, et pour les quantificateurs, comme ils sont bornés, on
n'a jamais qu'un nombre fini de cas à tester ; pour la même raison, un
énoncé Δ0 n'est jamais indécidable. Ça c'est ce qui
est censé justifier que, philosophiquement, à peu près tout le monde
conviendra qu'il y a bien un sens à dire si un tel énoncé
est vrai
ou faux
— il suffit d'essayer.
Évidemment, comme les opinions philosophiques des gens sont très
variés, il y aura des ultra-finitistes purs et durs pour me dire que
d'après eux, non, ça n'a pas de sens de se demander si l'entier formé
par les 10↑(10↑(10↑(10↑10))) premières décimales
de pi est premier ou non, s'il est complètement inconcevable de tester
aussi loin : j'appellerai ces gens des (0,0)-platoniciens (i.e., pas
du tout platoniciens) ; les autres sont au moins
(0,1)-platoniciens.
Juste au-delà des énoncés (et prédicats) Δ0, il y a les énoncés (et prédicats) Σ1 et Π1. Les premiers sont formés en ajoutant devant un prédicat Δ0 un quantificateur existentiel portant sur les entiers naturels, alors que les seconds ajoutent un quantificateur universel. En fait, il est assez facile de voir (en utilisant un codage des k-uplets d'entiers par des entiers) qu'on peut se permettre d'ajouter un nombre fini de quantificateurs de même nature pour le même prix. Bien sûr, la négation d'un énoncé Σ1 est Π1, donc pour ce qui est de donner une valeur de vérité on peut ne regarder qu'un d'entre eux.
Un énoncé Π1 peut être réfuté par la donnée d'un
contre-exemple ; en revanche, il risque de ne jamais pouvoir être
confirmé de façon certaine : en effet, il y a des énoncés
Π1 qui sont indécidables (l'exemple typique étant le
système T [le système qui m'intéresse et dans lequel je
travaille : Peano, ZFC, que sais-je encore…] est
consistant
, i.e., il n'existe pas de preuve de Faux dedans, ce qui
est un énoncé arithmétique Π1 comme on s'en convainc
facilement, et dont Gödel nous dit qu'il n'est pas démontrable s'il
est vrai). En fait, ils sont tous équivalents à un énoncé du
type la machine de Turing explicitement donnée par le programme
suivant <…> va tourner sans jamais s'arrêter
(par
exemple une machine de Turing qui cherche une démonstration de 0=1).
Pourtant, philosophiquement, on peut être d'accord qu'ils ont une
valeur de vérité (dans le vrai monde
, je veux dire) sur la base
d'une hypothèse de pensée du genre je laisse tourner indéfiniment
la machine de Turing, ce qui a un sens, et ça a donc bien un sens de
se demander si elle s'arrêtera un jour, ou pas
. (Tout le monde ne
sera pas d'accord, évidemment.)
Beaucoup d'énoncés mathématiques importants sont arithmétiques
Π1 comme je viens de le décrire : la conjecture de
Goldbach, par exemple, ou le théorème de Fermat, ou encore l'hypothèse
de Riemann (c'est moins évident pour cette dernière, mais on peut
encore la mettre sous cette forme). Un énoncé de la forme telle
variété algébrique (définie explicitement sur ℤ) a un point
entier/rationnel
est Σ1 (et Matiyasevich a
montré, en gros, qu'on peut toujours ramener un énoncé
Σ1 à cette forme dans le cas entier). De façon
importante, aussi, tous les énoncés du type telle affirmation est
démontrable
ou telle affirmation est réfutable
sont
Σ1 ; et, du coup, Peano est consistant
ou ZFC est consistant
sont Π1 : il
est important de souligner que, même si ZFC parle
d'ensembles, l'affirmation de sa consistance est un énoncé purement
arithmétique, et Π1 de surcroît. Et par ailleurs on
peut aussi souligner que, en parlant d'ensembles, ZFC
permet de démontrer des énoncés arithmétiques Π1 (du
style Peano est consistant
) que des systèmes plus faibles
(Peano, en l'occurrence) ne démontrent pas. Comme beaucoup de
mathématiciens seront d'accord que la question de savoir
si <truc> est un théorème
a un sens, on peut en conclure
qu'ils sont au moins d'accord que les énoncés arithmétiques
Σ1 et Π1 ont une valeur de vérité : on
peut donc les qualifier de (0,2)-platoniciens.
Il y a aussi les Δ1 dans
l'histoire : ce sont ceux qui peuvent s'écrire à la fois comme un
Π1 et comme un Σ1, avec une
démonstration de l'équivalence (il faut considérer que cette
démonstration fait partie de la donnée de l'énoncé, pour pouvoir le
qualifier de Δ1, parce que sinon il existe une
démonstration…
ça va rendre le truc Σ1, ce
qui n'est pas bien). De beaucoup de points de vue, on peut considérer
qu'un Δ1 c'est aussi bien qu'un Δ0 :
en tout cas c'est finiment testable, puisqu'on essaie en parallèle de
démontrer le Σ1 et de réfuter le Π1 et
on est sûr que l'un d'entre eux terminera en temps fini.
Un énoncé ou prédicat Πn+1 en général se
forme en ajoutant un quantificateur universel (ou un nombre fini
d'entre eux) devant un prédicat Σn, et un
énoncé ou prédicat Σn+1 avec un
quantificateur existentiel devant un prédicat
Πn. Tous ces quantificateurs portent
toujours sur les entiers, pour l'instant : il s'agit
d'affirmations arithmétiques du premier ordre
. Bien sûr, un
énoncé Δn c'est un énoncé qui peut se
mettre sous la forme Πn et
Σn à la fois ; et je dirai qu'un
mathématicien est au moins (0,n+1)-platonicien s'il admet
que les énoncés Πn ont une valeur de vérité
bien définie.
Par exemple, un Π2, il va dire que pour
tout x il existe y tel que (une certaine
propriété testable de x et de y) : c'est
difficile à réfuter (il faut exhiber un x avec une
démonstration du fait que pour chaque y ça ne marche
pas) et encore plus difficile à prouver ; donc là j'ai encore plus de
mal à justifier philosophiquement que ça a bien un sens de dire si
c'est vrai ou faux. Néanmoins, si on a concédé que les énoncés
Π1 et Σ1 sont toujours soit vrais soit
faux, on peut encore admettre quelque chose sur les Π2
(et Σ2), avec une expérience de pensée du style : je
lance une machine qui va tester tous les x et, pour
chaque x, examiner tous les y — et à la
fin des temps
je verrai bien si elle a parcouru tous
les x (auquel cas mon énoncé Π2 est vrai) ou
si elle est restée bloquée indéfiniment sur l'un d'entre eux (auquel
cas l'énoncé est faux, cet x donnant un contre-exemple pour
lequel il n'existe pas de y).
Exemples d'énoncés mathématiques Π2 : toute suite
finie de chiffres se trouve quelque part dans l'écriture décimale de
pi ; ou encore : P n'est pas égal à NP (qu'on peut voir
sous la forme il n'existe pas un algorithme et une borne
polynomiale telle que l'algorithme résolve tout instance de SAT en
temps donné par cette borne
). Si on convient qu'un tel énoncé a
un sens, on est au moins (0,3)-platoniciens (j'ai décalé les indices
de 1 pour convenir qu'un (0,0)-platonicien est quelqu'un qui n'admet
même pas les énoncés Δ0). Je pense que beaucoup de
mathématiciens seront encore dans ce cas. Quant à l'énoncé il
n'existe pas d'algorithme permettant de dire si une variété algébrique
(définie sur ℚ) admet ou non un point ℚ-rationnel
,
il est Π3 si je ne m'abuse (pour toute algorithme il
existe une variété telle que pour tout M l'algorithme ne
finit pas en temps M et la variété n'a pas non plus de
point de hauteur <M
).
Une façon de voir la valeur de vérité d'un énoncé Πn, c'est de considérer le jeu suivant à deux joueur : Forall cherche à réfuter l'énoncé, et Exists cherche à le confirmer. Le jeu n'a que n coups (c'est un jeu fini), Forall joue en premier en donnant un entier naturel, Exists réplique avec un entier naturel, et ainsi de suite sur n coups ; à la fin, on substitue ces entiers naturels aux n variables alternativement quantifiées par l'énoncé, et si le résultat (qui est finiment testable car Δ0) est faux, Forall a gagné, sinon c'est Exists. La vérité de l'énoncé est équivalente à l'affirmation que Exists possède une stratégie gagnante, et sa fausseté au fait que Forall en a une. Donc si on admet le principe que tout jeu fini de la sorte a une stratégie gagnante, alors on admet l'idée que tout énoncé arithmétique du premier ordre a une valeur de vérité.
Une autre façon de voir les choses est de dire : si j'ai un Oracle qui me permet de décider si une machine de Turing s'arrête (donc si j'admets la possibilité conceptuelle d'un tel Oracle) alors je peux réfuter un énoncé Π2 en utilisant cet Oracle dans une machine de Turing ; si j'ai un Oracle, encore plus puissant, qui me permet de décider si une machine de Turing pouvant faire appel au premier Oracle s'arrête, alors je peux réfuter un énoncé Π3, etc. Si j'admets que tous ces Oracles ont un sens, alors j'admets que tout énoncé arithmétique du premier ordre a une valeur de vérité.
Quelqu'un qui admet que tout énoncé arithmétique du premier ordre (i.e., Πn pour n'importe quel n) a une valeur de vérité, je vais le qualifier de (1,0)-platonicien (ou (1,1)-platonicien, ma numérotation étant un peu malheureuse). Personnellement je crois être (1,0)-platonicien et je ne suis pas persuadé d'être plus. Mais je vais expliquer ce que ce plus signifie.
Pour ça, il faut passer aux énoncés d'ordre supérieur,
c'est-à-dire, admettant des quantificateurs non plus seulement sur les
entiers naturels mais aussi sur les parties de ℕ. Je dirai
qu'un énoncé est Δ10 s'il est
Πn (=Π0n)
ou Σn
(=Σ0n) pour un
certain n ; je dirai qu'un énoncé est
Σ11 s'il s'obtient à partir d'un énoncé
Δ10 (resp. Π10)
par ajout d'un quantificateur existentiel (resp. universel) portant
sur les parties de ℕ (ou sur les nombres réels, ou sur les
suites d'entiers, ça revient au même). On aura deviné ce qu'est un
énoncé Σ1n ou
Π1n en général : quelqu'un qui
croît que de tels énoncés sont vrais ou faux sera dit
(1,n+1)-platonicien. Tous ces énoncés s'appellent
énoncés arithmétiques du second ordre
(par opposition à ceux
qui n'avaient que des quantifications sur les entiers naturels et qui
sont dits arithmétiques du premier ordre
).
Exemple d'énoncé mathématique Π13 :
si B est un borélien de ℝ, alors le jeu à deux
joueurs où chaque joueur choisit tour à tour une décimale d'un réel,
et où (au bout d'un temps infini) le premier joueur gagne si le réel
ainsi formé appartient à B et l'autre joueur s'il n'y
appartient pas, [ce jeu] admet forcément une stratégie gagnante pour
un des deux joueurs. (Il s'agit du théorème de détermination
borélienne : c'est un théorème de ZFC, par ailleurs
difficile. La raison pour laquelle c'est bien un énoncé
Π13 c'est qu'on peut coder les boréliens de
ℝ comme des suites d'entiers, ainsi que les stratégies
gagnantes, ou la suite des coups joués par un des deux joueurs.) Si
on remplace borélien
par analytique
(i.e., image d'un
ensemble borélien par une fonction continue, ce qui peut toujours se
coder avec des suites d'entiers), alors l'énoncé résulte d'hypothèses
de grands cardinaux qui dépassent ZFC (l'existence
de x♯ pour tout réel x). Un
(1,4)-platonicien devra penser que cet énoncé est soit vrai soit
faux : pour ma part, je commence à être sceptique sur le fait que ça
ait vraiment un sens.
Le problème avec les parties de ℕ, c'est qu'on ne sait pas
exactement ce qu'elles sont, on ne peut pas les déterminer
complètement comme un entier naturel.
(Kronecker : Die ganzen Zahlen hat der liebe Gott
gemacht, alles andere ist Menschenwerk.
) Je peux certes
imaginer de reprendre mon jeu à deux joueur (Forall et Exists) et
imaginer que ces joueurs échangent non plus des entiers naturels mais
des Oracles qui permettent de savoir si un entier naturel est ou n'est
pas dans la partie en question, mais je trouve que ça devient
philosophiquement fumeux dans la mesure où chacun doit avoir le droit
de poser un nombre infini de questions à n'importe quel Oracle choisi
antérieurement, et de se décider en fonction de ça. Or peut-être
qu'il y a dans l'univers une certaine limitation sur ce qu'un Oracle
peut dire ou sur la façon dont on peut l'interroger, et cette
limitation va affecter la notion de vérité pour les énoncés d'ordre
supérieur.
En fait, voici un énoncé Σ11, qui est
un théorème de ZFC, et qui commence déjà à montrer la
subtilité : il existe une partie de ℕ qui code la vérité des
énoncés arithmétiques du premier ordre
(tel quel ce n'est pas un
énoncé mathématique correctement formalisé, mais il le devient si on
le code comme ceci : il existe une partie de qui contient les codes de
tous les énoncés Δ0 vrais [ça ça ne pose pas de
problème à définir, il y a même une définition Δ1
uniforme] et aucun code d'un énoncé Δ0 faux, et elle
contient le code d'un énoncé pour tout x
<machin>
ssi elle contient le code de <machin>
avec n remplacé pour x, pour tout n,
et pareil pour il existe). On voit qu'admettre la vérité d'un tel
énoncé c'est non seulement admettre qu'un énoncé arithmétique du
premier ordre a toujours une valeur de vérité bien définie, mais aussi
qu'on puisse s'en servir pour former une partie de ℕ : comme la
verité des énoncés arithmétiques du premier ordre n'est certainement
pas définissable par un prédicat arithmétique du premier ordre (il
n'existe pas de prédicat P arithmétique du premier ordre
tel que P(‹Q›) ⇒ Q
dès que ‹Q› est le code d'un
énoncé Q arithmétique du premier ordre), admettre
l'existence d'une telle partie c'est déjà dépasser substantiellement
ce que permet l'arithmétique du premier ordre. Maintenant,
dans ZFC c'est un théorème (à peu près évident), mais il
y a des théories suffisantes pour faire à peu près toutes les maths
envisageables et dans lesquelles un tel énoncé est inaccessible.
Bref, si je suis (1,0)-platonicien (ce qui est pareil que (1,1), en
fait, avec ma convention), je ne suis pas certain d'être
(1,2)-platonicien.
Évidemment, on peut aller au-delà et admettre des quantifications
sur les parties de parties de ℕ (i.e., les parties de
ℝ). Un énoncé Σ21 admet un
quantificateur existentiel portant sur les parties de parties de
ℕ devant n'importel quel énoncé
Π1n (pour un n
quelconque). L'hypothèse du continu, par exemple, est un énoncé
Π22. Pour ma part, je ne pense pas que ça
ait beaucoup de sens de se demander si elle est vraie ou fausse : je
pense que c'est plus une question de convention sur ce qu'on veut
admettre comme ensembles
. (Et on est généralement d'accord que
pour les ensembles
les plus sympathiques et/ou naturels,
l'hypothèse du continu est violemment fausse.) Enfin, il y a des
énoncés de ZFC qui ne se laissent pas réécrire comme des
énoncés de l'arithmétique d'ordre supérieur (ce que j'ai défini) : par
exemple, il existe un cardinal inaccessible
ne peut pas se
décrire[#] comme
Σrn pour
aucun r et n.
En revanche, ce qu'il faut souligner, c'est que même s'il faut un
niveau de platonisme très élevé pour accepter de discuter de la vérité
ou non de il existe un cardinal inaccessible
et autres notions
exotiques de la théorie des ensembles, en revanche, l'idée qu'un
cardinal inaccessible puisse exister, c'est-à-dire soit
consistante avec ZFC, ça c'est quelque chose de purement
arithmétique, c'est même un énoncé simplement
Π01. Et je suis pour ma part persuadé que
c'est vrai : c'est là, d'ailleurs, que ma position philosophique se
casse la gueule, parce que si je suis prêt à admettre qu'un cardinal
inaccessible puisse exister mais pas que ça ait un sens de se
demander s'il existe, on se demande un peu d'où je tire la conviction
qu'il puisse exister (ce n'est pas un théorème de ZFC
si ZFC est consistant, donc la croyance en une telle
chose ne peut venir que d'une idée de grands cardinaux, quelque part).
Du coup je ne sais pas bien ce que je crois. ![]()
En fait, j'ai l'impression que les théoriciens des ensembles sont
souvent beaucoup plus platoniciens que les autres mathématiciens (ils
avouent souvent publiquement être persuadés que l'hypothèse du continu
est fausse, qu'un cardinal mesurable ou
supercompact existe, etc.). Je pense que c'est lié au fait
que les autres matheux peuvent tout à fait travailler sans avoir
besoin de considérer de tels énoncés, alors que si on veut faire de la
théorie des ensembles il est un peu malheureux de se dire qu'on ne
manipule que des symboles qui ne veulent rien dire… Peut-être
que les théoriciens des ensembles ont accès à un paradis platonicien
plus vaste que le reste des matheux ? (Hilbert : Aus
dem Paradies, das Cantor uns geschaffen, soll uns niemand vertreiben
können.
)
[#] Ça c'est dans la
hiérarchie arithmétique (d'ordre supérieur), que j'ai décrite, bien
sûr : parce que comme énoncé ensembliste, il existe un
cardinal inaccessible
est quelque chose comme
Σ2.
2008-04-16 (mercredi)
Attention, je vais faire
mon David
Monniaux (ce dernier est actuellement en déplacement, donc je
prends le relai pour la dénonciation des c***eries des
journalistes
).
On a pu voir passer ce matin la dépêche suivante :
2008-04-16T09:19+0200 — Berlin — AFP
Un Allemand de 13 ans a corrigé des calculs de la NASA sur la probabilité de collision d'un astéroïde avec la Terre et l'Agence a reconnu son erreur.
À partir d'observations télescopiques à l'Institut d'astrophysique de Potsdam (AIP), près de Berlin, le lycéen Nico Marquardt a calculé une probabilité de 1 sur 450 qu'un astéroïde baptisé Apophis entre en collision avec la Terre, a rapporté le quotidien régional Potsdamer Neuerster Nachrichten.
La NASA, qui avait estimé à 1 sur 45.000 la probabilité d'un tel impact, a fait savoir — via l'Agence européenne de l'espace (ESA) — que le jeune génie avait raison.
Le facteur intégré par Nico Marquardt que l'Agence américaine n'avait pas pris en compte est le danger de collision d'Apophis avec l'un ou plusieurs des 40.000 satellites lors du passage près de la planète bleue le 13 avril 2029.
Ces satellites tournent à une vitesse de 3,07 km/seconde autour de la Terre à une distance allant jusqu'à 35.880 kilomètres: or l'astéroïde devrait passer à 32.500 kilomètres de notre planète. Si un impact a lieu en 2029, cela pourrait changer la trajectoire d'Apophis de manière à lui faire rencontrer notre planète lors de son prochain passage près de la Terre prévu en 2036.
La NASA et Nico Marquardt estiment qu'en cas de collision, la boule de fer et d'iridium d'un diamètre de 320 mètres et lourd de 200 milliards de tonnes tomberait dans l'Océan Atlantique. Ce choc déclencherait des vagues monstrueuses, ravageant les côtes et bien au-delà, tandis que des masses extrêmement denses de poussière dans l'atmosphère assombriraient le ciel pour un temps indéterminé.
Nico Marquardt avait fait connaître sa découverte dans le cadre d'un concours régional qu'il avait remporté grâce à son travail intitulé
L'astéroïde meurtrier Apophis.
Le problème ? Le problème, c'est que tout est faux là-dedans, ou presque. Petit jeu : relisez calmement et rendez-vous compte que, même sans avoir accès à des données extérieures, on doit avoir la puce à l'oreille.
Commençons par le plus énorme : je ne sais pas comment le chiffre
de 200 milliards de tonnes
a pu arriver dans ce texte, mais
n'importe qui capable de calculer le volume d'une boule, ce
qui
est au
programme de la classe de Troisième, peut calculer celui
d'une boule de 320 mètres de diamètre (ce qui fait : dans les 17
millions de mètres cubes) donc la densité de l'astéroïde si on en
croit cette dépêche (200 milliards de tonnes divisé par 17 millions de
mètres cubes égale : plus de 11000 tonnes par mètre cube, ou
encore 11 tonnes par litre). Comment quelqu'un peut-il avoir un sens
des ordres de grandeurs à ce point absent pour ne pas s'apercevoir que
c'est idiot ? Si encore on imaginait que la boule était formée de je
ne sais quelle matière bizarre (les naines blanches ou les étoiles à
neutron ont des densités très élevées, c'est vrai), ce serait juste
une question d'ignorance, mais, là, c'est écrit : fer et
iridium !
Soit on doit supposer que notre journaliste n'a jamais fait sa troisième, et en tout cas qu'il ne sait pas calculer le volume d'une boule, soit il s'imagine que le fer pèse plusieurs tonnes le litre, soit, ce qui est plus vraisemblable, il avale tout ce qu'on lui dit sans réfléchir une seule seconde (jusqu'où aurait-il été crédule ? si on lui avait parlé d'un astéroïde de 20000km de diamètre, aurait-il marché ? j'ai peur que oui…).
Par ailleurs, il se trouve que les données rapportées sur cet astéroïde 99942 Apophis sont tous faux : la meilleure estimation de son diamètre est un chouïa plus petite que les 320m indiqués par le journaliste, autour de 270m, et cette classe d'astéroïdes (les chondrites) est plutôt pauvre en métaux m'apprend un ami planétologue. Là il s'agit d'erreurs mineures, certes, mais il aurait suffi de taper le nom de l'astre dans un moteur de recherche pour trouver ces données précises ainsi qu'une estimation de la densité des astéroïdes typiques : on se rend compte que la valeur plausible de la masse est autour de 21 millions de tonnes (confirmation ici), pas 200 milliards ! Évidemment, la Wikipédia donnait les valeurs correctes, mais les journalistes français aiment bien se moquer de l'inexactitude de Wikipédia (l'AFP interdit de l'utiliser comme source), eux qui, hu hu hu, savent tellement mieux.
Passons sur l'erreur de niveau troisième et regardons maintenant le
fond de l'histoire. Est-il vraiment raisonnable de penser que
l'agence spatiale américaine ne serait pas au courant de
l'existence de satellites géostationnaires ? Bien sûr que
non — je ne comprends pas comment un journaliste a pu une
seconde croire une telle chose. La vérité, c'est que ces satellites
n'ont pas à être pris en compte : certes, l'astéroïde va passer plus
près de la Terre que la distance des satellites en question, mais les
satellites géostationnaires sont dans le plan de l'équateur et
l'orbite de l'astéroïde traversera le plan de l'équateur plus loin que
les satellites géostationnaires ; là aussi, il suffisait de chercher
un peu sur le Web pour
le savoir : because Apophis will pass interior to the
positions of these satellites at closest approach, in a plane inclined
at 40 degrees to the Earth's equator and passing outside the
equatorial geosynchronous zone when crossing the equatorial plane, it
does not threaten the satellites in that heavily populated region
.
Par ailleurs, même en prenant la valeur vraie de la masse de
l'astéroïde (de l'ordre de 20 millions de tonnes, donc) et à plus
forte raison si on prend la valeur imaginée par le journaliste (200
milliards), en imaginant la collision d'un tel truc contre un
satellite qui pèse au grand maximum quelques tonnes, je veux bien que
ça perturbe l'orbite, mais ça va la perturber de l'ordre d'une
fraction de partie par million, ce qui n'est pas considérablement plus
que les erreurs de mesure qu'on peut imaginer sur ce genre de
situation, donc faire passer la probabilité de 1 sur 45000
à 1 sur 450
, c'est assez louche. On ne peut peut-être pas
s'attendre à ce que le journaliste bronche à ça, mais la
multiplication de la probabilité par exactement 100 ça devrait au
moins éveiller des soupçons sur ce chiffre.
Je passe aussi sur le fait que l'observatoire radio de l'institut d'astrophysique de Potsdam ne semble pas faire d'astronomie radar (en tout cas ils ne la mentionnent pas) : pour autant que je sache, les données qu'on a sur 99942 Apophis viennent du radar planétaire d'Arecibo. Ça c'est pour dire qu'il ne pouvait pas vraiment y avoir de nouvelles données expérimentales que la NASA n'aurait pas prises en compte.
Mais le plus énorme, finalement, c'est cette histoire selon
laquelle la NASA aurait confirmé son erreur
(via l'ESA, ce qui est une autre bizarrerie, mais on
n'est plus à ça près). Vous croyez que le journaliste aurait pris la
peine de vérifier, d'aller voir s'il y avait une quelconque note
officielle dans ce sens ? Non, évidemment. Même le site pourtant pas
très reconnu pour sa fiabilité qu'est The
Register a été foutu, lui, de demander confirmation :
résultat, non,
l'ESA nie tout. On atteint des limites
invraisemblables dans le ridicule.
Si vous voulez mon explication de ce qui a pu se
passer, ma boule de cristal suggère que le jeune Allemand aurait fait
un calcul rapide et sans doute pas complètement idiot de ce qui
pourrait se passer — i.e. de l'ordre de grandeur de l'erreur
— en cas de collision avec un satellite, il se serait aperçu que
ça apportait un terme d'erreur supplémentaire pas pris en compte, mais
il n'aurait pas été au courant que cette collision n'était pas
possible (ou il n'aurait pas eu les éléments orbitaux corrects) et il
n'aurait pas su non plus que la principale cause d'incertitude est en
fait l'inexactitude des théories planétaires. Il aurait ensuite écrit
un petit papier là-dessus, un journal régional aurait repris la
nouvelle sans trop chercher à en savoir plus. Un journaliste
censément d'envergure plus internationale aurait vu ça et aurait
appelé quelqu'un à l'ESA sans chercher à trouver le bon
interlocuteur : il serait tombé sur quelqu'un qui aurait pris en
vitesse des vieilles données sur 99942 Apophis et aurait dit ah
oui, effectivement, la probabilité de collision est quelque chose
comme 1/450
(parce qu'on a effectivement cru à une probabilité de
l'ordre du pour cent par le passé). Le journaliste aurait pris ça
comme un aveu d'erreur et aurait diffusé l'information surtout sans
rien vérifier de plus.
C'est absolument pathétique, surtout que
maintenant tout
le Web en parle et j'imagine que l'« info » va se retrouver dans
un certain nombre de journaux réputés fiables. Ça donne une idée de
comment ces gens font leur travail… tout de même, une
probabilité de 1/450 de catastrophe assez importante en 2037, ça
méritait une certaine attention, pas d'être pris complètement
par-dessus la jambe. Mais j'imagine que le sensationnalisme du
prétendu génie
qui ferait des calculs mieux que
la NASA (vraiment une idée conne de type qui a
regardé trop de nanars, ça), ça passait avant la vérification de ses
sources.
Je ne sais pas dans quelle mesure ce phénomène est limité aux articles de science (i.e., dès qu'on écrit sur de la science, on ferme son cerveau parce que c'est compliqué, la science, n'est-ce pas), et malheureusement il n'y a que dans ce domaine que je puisse nettement repérer les erreurs, mais ce que racontait David Monniaux récemment ou encore plus récemment donne peu confiance. Personnellement je prends mes nouvelles du monde par la BBC, qui n'est certes pas parfaite mais elle a un chouïa moins tendance à raconter des c***eries à sensation quand il s'agit de science.
Précision : Je suis bien conscient qu'il ne s'agit
« que » d'une dépêche de l'AFP, et que les
journalistes des quotidiens qui reçoivent ces nouvelles sont censés
faire une démarche de vérification ou d'éclaircissement de leur part.
Apparemment cette fois-ci ça a marché puisque par
exemple Libération
a remarqué l'erreur. J'imagine que l'affaire était
suffisamment grosse
pour qu'on se renseigne un peu, et les
démentis étaient faciles à trouver (comme justement on en a beaucoup
parlé, ils sont arrivés vite). Reste qu'émettre une dépêche de ce
genre sans faire un calcul de niveau troisième est inexcusable.
2008-04-10 (jeudi)
Voici une question un peu provocante : qu'est-ce qu'un nombre aléatoire ? Pour un probabiliste, elle n'a pas de sens : un nombre n'est pas aléatoire (le nombre π, par exemple, ça n'a pas de sens de dire qu'il est aléatoire), ce qui a un sens, c'est de tirer aléatoirement un nombre, disons, dans l'intervalle [0;1]. Pourtant, il y des branches des mathématiques où cela a bien un sens, de façon abolue, de dire qu'un nombre réel bien défini est — ou n'est pas — aléatoire (et, pour gâcher le suspens, le nombre π n'est pas aléatoire, en aucun sens qu'on sache définir à ma connaissance, ce qui est bien dommage parce que ça permettrait de prouver plein de choses merveilleuses à son sujet, mais c'est tout à fait intuitif parce qu'on arrive à le calculer — donc il n'est certainement pas tiré au hasard !). Je vais tâcher d'expliquer simplement de quoi il retourne, sans entrer dans trop de technicité mais en donnant tout de même des définitions complètes. L'idée qu'on cherche à développer est que :
L'aléatoire est ce qu'on ne peut prévoir (de façon non triviale) par le calcul.
Plutôt que de travailler sur des nombres réels, je travaillerai sur
des suites infinies de 0 et de 1, ce qui est presque pareil (comme
aucun rationnel dyadique, ou aucun rationnel tout court, d'ailleurs,
n'est aléatoire en aucun sens, on peut considérer qu'une suite infinie
de 0 et de 1 est la même chose que le nombre réel entre 0 et 1 qui a
cette écriture binaire). Appelons Ξ (j'allais l'appeler 𝔠,
mais je pense que si je fais ça beaucoup de gens ne vont rien voir
d'utile) l'ensemble des suites infinies de 0 et de 1. On aura besoin
de la notion d'ouvert de Ξ: un ensemble U de
suites est dit ouvert lorsque c'est une réunion d'ensembles de la
forme toutes les suites commençant par <un nombre fini de
symboles>
; ou, de façon équivalente, lorsque pour toute suite
de U il existe un rang à partir duquel on peut modifier
n'importe comment la suite et rester dans U. Autrement
dit, l'ensemble de toutes les suites commençant par 0, ou par
01101001, ou par 11111111, sont des ouverts, ainsi que n'importe
quelle réunion — même infinie — de telles choses (par
exemple, l'ensemble des suites commençant par 0 ou
11 ou 100 ou 1011 ou…), et ce sont
là tous les ouverts de Ξ. (La notion d'ouvert de Ξ ne coïncide
pas avec la notion plus habituelle d'ouvert de [0;1], par exemple
parce que Ξ n'est pas connexe, mais la différence n'est pas
importante pour ce que je vais dire.)
On dira qu'un ouvert (ou, d'ailleurs, n'importe quel ensemble) est dense lorsque son complémentaire (i.e., l'ensemble des suites qui ne sont pas dedans) ne contient aucun ouvert autre que ∅ (le vide, qui est un ouvert). Voici un exemple d'ouvert dense : l'ensemble de toutes les suites sauf la suite 000000… (ou sauf n'importe quelle suite donnée, d'ailleurs) : il est facile de vérifier que c'est un ouvert (c'est l'ensemble des suites commençant par 1, ou par 01, ou par 001, ou par 0001, autc.), et il est encore plus facile de se convaincre que son complémentaire (qui ne contient qu'une seule suite, la suite nulle) ne contient aucun ouvert non vide. L'idée est qu'un ouvert dense contient « quasiment toutes » les suites ; mais ça, ça va servir à définir les suites génériques, qui ne sont pas pareilles que les suites aléatoires.
Pour définir ce que c'est qu'une suite aléatoire j'ai besoin d'une
autre notion, celle de mesure d'un ouvert (moralement, la
probabilité qu'une suite de 0 et de 1 tirés au hasard indépendamment
avec probabilité ½ pour chacun, tombe dans l'ouvert). J'ai dit qu'un
ouvert pouvait s'écrire comme une réunion de machins qui
sont toutes les suites commençant par <bla bla
bla>
, où <bla bla bla> ne comporte qu'un
nombre fini de 0 et de 1 (on appelle de tels machins des ouverts
élémentaires) : avec un petit peu d'efforts on peut s'arranger
pour que la réunion soit disjointe (il suffit de retirer ce qui est
redondant dans la description : l'ensemble des suites commençant par 0
ou 01, c'est juste l'ensemble des suites commençant par 0). On
attribue à chacun de ces ouverts élémentaires une mesure qui est
½n (un demi puissance n) avec n le
nombre de symboles imposés au début, et on ajoute toutes ces mesures
pour calculer la mesure de la réunion disjointe. Par exemple,
l'ouvert des suites commençant soit par 0 soit par 111, a pour mesure
5/8 (= 1/2 + 1/8) ; l'ensemble des suites autres que la suite
000000… (j'ai expliqué plus haut que c'était un ouvert) a pour
mesure 1, comme l'ensemble Ξ de toutes les suites : un tel
ouvert est dit de mesure pleine. Il s'avère qu'un ouvert de
mesure pleine est forcément dense (pourquoi ?), mais la réciproque
n'est pas vraie — si ça ne vous saute pas aux yeux, c'est sans
doute normal, mais ça vaut le coup d'y réfléchir.
J'en viens à la notion de suite aléatoire et de suite générique.
Mais avant ça j'aurai besoin d'une notion de calculabilité ; pourtant,
je ne vais pas définir ce que c'est : ce qui est intéressant,
c'est que pour chaque notion de calculabilité
, je vais avoir
une notion de suite aléatoire et de suite générique, qui sera d'autant
plus contraignante que la notion de calculabilité est puissante. La
notion la plus naturelle, c'est la calculabilité habituelle de
Church-Turing
(les fonctions
récursives, qui sont en gros celles que peut calculer un
ordinateur idéalisé), mais plein d'autres notions pourraient
convenir : soit plus fortes (fonctions récursives sous un oracle
quelconque, fonctions Σn de
l'arithmétique, fonctions arithmétiques, fonctions hyperarithmétiques,
fonctions analytiques-au-sens-de-la-calculabilité, fonctions
constructibles-au-sens-de-l'univers-de-Gödel), soit plus faibles
(fonctions primitives récursives, et sans doute même fonctions
calculables en temps polynomial même si quand la calculabilité devient
trop faible j'ai peur que les notions que je vais définir ne soient
plus très bonnes).
Le but de ces fonctions calculables sera juste de pouvoir dire que
certains ouverts de Ξ sont calculables : un ouvert
calculable U sera juste un ouvert tel qu'une fonction
calculable (donc un programme informatique idéalisé, si vous prenez la
calculabilité au sens de Church-Turing) qui quand on lui présente un
mot fini de 0 et de 1 décide si l'ouvert élémentaire des suites
commençant par ce préfixe sera mis dans la réunion
constituant U. Autrement dit, on lui demande veux-tu
mettre dans l'ouvert toutes les suites commençant par
0 ?
, veux-tu mettre dans l'ouvert toutes les suites commençant
par 1 ?
, veux-tu mettre dans l'ouvert toutes les suites
commençant par 00 ?
, etc., et elle prend à chaque fois une
décision[#]. À titre d'exemple,
tant que votre notion de calculabilité n'est pas démesurément faible,
l'ensemble des suites qui ne sont pas la suite nulle — ensemble
dont j'ai déjà dit que c'était un ouvert par ailleurs dense et de
mesure pleine — est calculable, puisque c'est très facile de
reconnaître les mots 1
, 01
, 001
et de
répondre oui
sur chacun d'entre eux. On peut aussi demander
qu'une suite d'ouverts soit calculable : cela signifie que la
fonction calculable prend en outre en entrée un entier (n)
qui est le rang dans la suite. On définit enfin une suite
décroissante calculable d'ouverts de Ξ : cela signifie
simplement que la suite est décroissante pour l'inclusion (i.e.,
chaque ouvert est inclus dans tous les précédents), ou, si on préfère,
quand la fonction calculable a décidé d'exclure un ouvert élémentaire
d'un terme de la suite, elle exclut automatiquement de tous les
suivants.
Quel est maintenant l'esprit de la définition ? Une suite
aléatoire/générique est, en gros, une suite sur laquelle on ne puisse
pas faire une prévision calculatoire non-triviale. Évidemment, on
pourra toujours dire elle commence par 010100
(disons), puisque
c'est une suite bien définie (je rappelle que je suis en train de
définir une notion d'aléatoire qui s'applique pour une suite bien
définie !) ; mais l'idée est qu'on ne peut pas faire une
prévision vraiment intéressante.
Voici enfin les deux notions en question :
Une suite est dite générique lorsqu'elle appartient à tout ouvert dense calculable.
Une suite x est dite aléatoire lorsque pour toute suite décroissante calculable (Un) d'ouverts de Ξ telle que le n-ième soit de mesure au plus 1/n, la suite x n'appartient qu'à un nombre fini d'entre eux.
La définition d'une suite générique est sans doute plus simple à
comprendre : si vous arrivez à faire une prévision calculable du
type la suite n'est pas dans l'ouvert U que voici
,
alors cet ouvert ne peut pas être dense, c'est-à-dire qu'il y
a quelque part un gros bout (toutes les suites commençant par un
certain préfixe) qu'on a omis dans la prévision — qui n'a donc
rien de remarquable (je peux bien faire la prévision la suite
commence par 0101010
, et il y a bien certaines suites aléatoires
qui vont y coller). Dit autrement, un ouvert dense calculable
contient toutes les suites génériques. Donc j'ai déjà prouvé
que la suite 000000… n'est pas générique : il existe un ouvert
dense (toutes les suites sauf elle !) qui est calculable et
qui ne la contient pas.
La définition d'une suite aléatoire est un chouïa plus compliquée,
parce que cette fois-ci on demande de faire des prévisions du
type la suite est dans l'ouvert U que
voici
; or on peut certainement faire des prévisions de ce style
(de nouveau, je peux faire la prévision la suite commence par
0101010
, et il y a bien certaines suites aléatoires qui vont y
coller), on peut même certainement faire des prévisions aussi bonnes
qu'on veut, mais le point important est qu'on ne peut pas le faire
uniformément : si on a une suite décroissante calculable
d'ouverts dont le n-ième a une mesure au plus
1/n[#2], son
intersection ne contient aucune suite aléatoire. Ceci étant, on se
convainc facilement que, par exemple, la suite nulle 000000…
n'est pas aléatoire (de nouveau, dès que la notion de calculabilité
n'est pas démesurément faible) : il suffit de considérer la suite
décroissante d'ouverts donnée par les suites dont les n
premiers termes sont nuls — cela donne une mesure de
1/2n.
J'ai donc prouvé que la suite nulle n'était ni aléatoire ni
générique. C'est la moindre des choses. En fait, pour la même
raison, n'importe quelle suite calculable au sens qu'on s'est fixé
n'est ni aléatoire ni générique. En revanche, si je prends une suite
aléatoire (resp. générique) et que je remplace un sur deux de ses
chiffres par un 0, j'obtiens une suite qui n'est plus
aléatoire (resp. générique) et qui n'est pourtant pas calculable :
donc aléatoire
et génériques
ne sont pas synonymes
de pas calculables
— ils sont bien plus forts que ça.
Le fait qu'il existe des suites aléatoires et des suites
génériques résulte, si la notion de calculabilité est dénombrable
(i.e., s'il n'existe qu'une infinité dénombrable de fonctions
calculables ℕ→ℕ, ce qui est le cas pour la
calculabilité au sens de Church-Turing), résulte du théorème de Baire
dans un cas (l'intersection de tous les ouverts denses
calculables est non vide) et de l'additivité de la mesure dans l'autre
(la réunion de toutes les intersections de suites
décroissantes calculables d'ouverts dont la mesure tend vers zéro est
de mesure nulle). Pour d'autres notions, cela peut être plus
difficile ou impossible (si on déclare que toutes les fonctions
ℕ→ℕ sont calculables, il n'y a plus aucun nombre
aléatoire ou générique : pour un être omniscient, il n'y a pas de
hasard
).
Voici maintenant un résultat que j'ai toujours trouvé remarquable :
on s'imagine que générique
et aléatoire
veulent tous les
deux dire, de manière vague qu'on ne peut pas calculer de prévision
aléatoire non triviale dessus ; pourtant, pour toute notion (un tant
soit peu raisonnable) de calculabilité,
Aucune suite n'est simultanément générique et aléatoire.
La démonstration n'est pas compliquée ! Considérons, pour chaque n, l'ouvert Un de Ξ ainsi défini : il s'agit de l'ensemble des suites de 0 et de 1 qui commencent par k signes quelconques (pour un certain k fini) qui sont immédiatement suivis de 2k+n fois 0 (et ensuite n'importe quoi) : cette description montre immédiatement qu'il s'agit d'un ouvert, il est assez clair qu'il est calculable (il est très facile de reconnaître les mots formés de k signes quelconques puis 2k+n fois 0), et même, que la suite (Un) d'ouverts de Ξ est décroissante calculable. Maintenant, chacun des ouverts Un est dense (car vous aurez beau prescrire comme vous voudrez les N premiers termes d'une suite, vous n'éviterez jamais à qu'elle puisse être dans Un), et pourtant sa mesure est majorée par 1/2n ou quelque chose de ce goût-là (c'est une réponse à la question que j'avais posée plus haut : montrer qu'il existe des ouverts denses qui ne sont pas de mesure pleine). Du coup, une suite générique doit appartenir à chacun des Un, alors qu'une suite aléatoire ne peut appartenir qu'à un nombre fini d'entre eux. Cela empêche qu'une suite aléatoire soit générique.
Ce résultat est difficile à comprendre intuitivement : je pense que
les suites génériques sont plus élusives que les suites aléatoires
— elles donnent l'impression d'avoir des motifs dedans, ce qui
est faux, bien sûr, mais elles ne se comportent pas du tout comme les
suites aléatoires. Philosophiquement parlant, la suite de 0 et de 1
qu'on obtiendrait en tirant infiniment à pile ou face est
assurément aléatoire
, mais je ne sais pas d'où on pourrait
sortir une suite générique : notre monde a l'air beaucoup plus
naturellement orienté vers l'aléatoire que vers le
générique[#3] — pourtant,
mathématiquement, il existe une grande similarité entre ces deux
notions (voir à ce sujet
le livre
d'Oxtoby fort justement intitulé Measure and
Category).
Les suites (ou nombres réels) aléatoires et surtout génériques ont
une grande importance en théorie des ensembles : par exemple, la façon
dont Paul
Cohen a montré l'indémontrabilité de
l'hypothèse
du continu c'est de fabriquer
(par la technique
du forcing) énormément de suites de 0 et de 1 (ou
nombres réels) qui soient génériques (en fait, aléatoire marcherait
aussi) en prenant pour notion de calculabilité la constructibilité au
sens
de l'univers
de Gödel, qui est à peu près la plus forte qu'on puisse imaginer
(très très grossièrement, c'est la puissance qu'aurait en quelque
sorte un ordinateur capable de calculer directement sur les ensembles
et sur des temps transfinis). À l'autre bout du spectre de la
calculablité, on pourrait placer la cryptographie, où la notion
d'oracle
aléatoire sert de modèle pour des preuves de sécurité de
cryptosystèmes et où on
est bien forcé de constater que ce n'est pas une notion si
atteignable. Je me demande s'il y aurait lieu de considérer des
oracles génériques (le terme a été utilisé, mais je crois que c'est
pour quelque chose se très différent).
[#] Pour la calculabilité au sens de Church-Turing, on peut prendre l'absence de réponse, i.e., la non-terminaison du programme, comme une réponse négative, ou bien l'interdire, ça ne changera rien à la notion d'ouvert calculable.
[#2] Ça fait partie des
choix pas forcément évidents à faire quand on prend une notion de
calculabilité trop faible… déjà, pour la calculabilité au sens
de Church-Turing, il faut se convaincre que le bon choix est bien
d'imposer explicitement une vitesse de convergence et pas juste de
dire la mesure de Un tend vers
0
: un des critères qui me poussent à faire ce choix, c'est que,
si je ne me trompe pas, il permet alors avec l'oracle de l'arrêt des
machines de Turing de construire un réel aléatoire (de même qu'on peut
en construire un générique), ce qui ne serait pas possible si on
demandait juste que la mesure tende vers zéro. Mais je ne suis pas
totalement sûr de moi, et je le suis encore moins pour des notions de
calculabilité très faibles comme la calculabilité en temps polynomial
(où ça fait une différence de demander que la mesure soit bornée par
1/n ou 1/2n), et même pour la
calculabilité de Church-Turing il faudrait calibrer les choses par
rapport à une autre définition habituelle (mais à mon avis moins
agréable) qui fait intervenir
la complexité
de Kolmogorov. Enfin bon, l'esprit est quand même raisonnable
dans tous les cas, et pour les notions de calculabilité assez fortes
(du genre être arithmétique
), ça ne fait pas de différence.
[#3] Voici un autre fait digne d'intérêt : un nombre réel générique est un nombre de Liouville, c'est-à-dire qu'il s'approche très bien par les nombres rationnels, alors qu'un nombre réel aléatoire est approché par les rationnels exactement à l'ordre 2 (c'est-à-dire qu'il est à une distance d'un rationnel de l'ordre de la puissance −2 du dénominateur de celui-ci) ; or il se trouve que les nombres qui interviennent « naturellement » en analyse, en tout cas le nombre e, sont ou ont l'air d'être, approchés exactement à l'ordre 2. Du coup, en un sens qui semble malheureusement impossible à rendre précis, les décimales de e ou π sont plus proches d'être aléatoires que génériques (en vérité, elles ne sont ni l'un ni l'autre : il faudrait une notion furieusement faible de calculabilité pour que π soit aléatoire !).
2008-04-06 (dimanche)
Mes intérêts, scientifiques notamment, ont tendance à suivre une marche aléatoire dirigée par un certain nombre d'attracteurs assez chaotiques. Récemment j'ai eu le malheur de tomber sur des questions de logique / théorie des ensembles, et ces questions tout particulièrement sont comme les têtes de l'hydre : quand on en coupe une (en la résolvant), il y en a un nombre indéfini de nouvelles qui poussent. Et le pire c'est que ces questions ont l'air tellement simples (pour qui connaît le domaine…) et séduisantes qu'elles me prennent d'une frénésie qui fait que j'ai vraiment du mal à penser à autre chose.
Ce matin je me suis levé autour de 7h pour rédiger proprement une
explication du fait que l'hypothèse toute classe close cofinale
d'ordinaux contient un cardinal régulier
— i.e. la classe
des ordinaux est Mahlo
— impliquait que si P
est conséquence de ZFC alors P est vrai
pour tout énoncé P, tandis que la simple existence d'un
cardinal inaccessible ne suffisait pas pour cette conclusion, sauf si
on se limite aux énoncés P de nature arithmétique.
Quelques exemples des questions idiotes caractéristiques de celles qui
me tracassent ressemblent à ceci :
Je crois qu'aucun vrai logicien ne considérerait que ce sont des questions sérieuses. Quand ma frénésie est en mode géométrie algébrique, les questions qui en ressortent ne sont pas plus intéressantes, d'ailleurs : c'est dommage.
Il va bien falloir, pourtant, que je pense un peu à autre chose, ne serait-ce que parce que j'ai d'autres choses à faire !: un cours (d'optimisation) qui commence après-demain, d'autres projets mathématiques commencés, etc. Mais je n'aime pas laisser une hydre sans avoir coupé toutes ses têtes.
Sinon, j'ai appris que j'ai reçu l'appellation définitive de maître
de conférences (j'étais recruté sur une
appellation provisoire
). Et aussi,
mes transparents de mardi ont été
acceptées par
le Journal
of Craptology, mais je pense que je vais éviter de trop
revendiquer cette information ou de la faire figurer sur
mes CV.
2008-04-01 (mardi)
Ceux qui n'ont pas pu assister à ma brillante présentation tout à l'heure peuvent néanmoins en consulter les transparents. Enjoy!
2008-04-01 (mardi)
Jean-Gustave et moi avons finalement décidé de nous séparer : c'est
ainsi que je révèle le nom de celui que je ne voulais
qu'appeler mon copain
en même temps qu'il ne l'est plus.
Précisons que c'est d'un accord commun que nous mettons un terme à
notre relation : nous avons échangé plusieurs SMS pour
négocier les conditions de cette rupture, et nous restons en très bons
termes (d'ailleurs son avocat vient de m'annoncer qu'il me laissait
48h de rallonge pour évacuer l'appartement). Cela valait sans doute
mieux : j'avoue ne jamais avoir réussi à bien partager sa passion pour
la philatélie et pour Claude François, tandis que pour sa part il n'a
pas pu dépasser sa phobie des ordinateurs.
Bref, une page se tourne. J'ai voulu l'annoncer ici sobrement.
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