David Madore's WebLog: 2011-08

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Entries published in August 2011 / Entrées publiées en août 2011:

(mercredi)

Construction du genre et de l'orientation sexuelle : quelques fausses alternatives

Je m'étais déjà promis de ranter autour de ce thème : que l'idée selon laquelle ce qui fait l'orientation sexuelle serait forcément soit la génétique soit l'éducation, est une idée idiote. Je prends prétexte pour cela qu'on me signale un article du Figaro Magazine (journal qui ne fait pas partie de mes lectures habituelles), intitulé La bataille du “genre” s'invite au lycée, et qui rapporte une (vraie-fausse) polémique autour de la question à cause d'une mention un peu obscure dans les nouveaux programmes de SVT des classes de première :

Devenir femme ou homme : On saisira l'occasion d'affirmer que si l'identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l'orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée. Cette distinction conduit à porter l'attention sur les phénomènes biologiques concernés.

— Bulletin officiel spécial de l'Éducation nationale nº9 du 30 septembre 2010 : programme d'enseignement spécifique de sciences de la vie et de la Terre en classe de première de la série scientifique | arrêté du 21 juillet 2010 (NOR MENE1019701A)

(Je donne la référence et la citation, parce que c'est incroyable à quel point les publications officielles françaises sont merdiques et impossibles à retrouver entre toutes les différentes sortes de bulletins officiels et de journaux officiels et de textes qui disent qu'un autre bout du texte sera publié ailleurs sans donner de référence précise, et encore de sites Web censés donner les programmes et qui ne donnent que ceux du passé et pas ceux de l'avenir. Passons.)

L'article du Figaro Magazine est l'occasion d'un déversement de fiel de commentateurs qui expliquent que c'est certainement un complot pour que des profs pédophiles attirent dans leur lit leurs chères petites têtes blondes. Ou quelque chose de ce genre.

Mais même parmi les gens qu'on pourrait qualifier de progressistes, les questions autour de la façon dont se construisent le sexe, le genre, et l'identité et l'orientation sexuelles — qu'est-ce qui est inné et qu'est-ce qui est acquis —, font aussi débat. Si l'orientation sexuelle obéit à un pur déterminisme génétique, cela contredit les gens qui veulent y voir un choix, ces derniers étant typiquement bien représentés chez les conservateurs qui prétendent que l'homosexualité est une faute ou un péché (ce qui sous-entend que le pécheur a une mesure de choix dans l'histoire) et qui proposent de « (re)convertir » les sales zomos vers le bon chemin (voyez par exemple le mouvement ex-gay) ; à l'inverse, si l'orientation sexuelle est une construction sociale, cela laisse penser que c'est un choix, et cela donne plus ou moins raison à ces gens (au moins sur la possibilité, ce qui n'est certainement pas pareil que l'opportunité, de changer l'orientation sexuelle de quelqu'un). Donc des gens partent de bonnes intentions pour essayer de trouver un « gène gay ». Mais a contrario, on peut arguër que trouver un tel gène ferait de l'homosexualité une maladie, une tare, ou au moins une anomalie, génétique, et on voit pointer les vilaines accusations d'eugénisme. Donc on peut tout autant être animé de bonnes intentions pour essayer de montrer que ce gène n'existe pas. En tout état de cause, personne ne l'a trouvé. Et en tout état de cause, la vérité scientifique ne doit pas être influencée par ce que nous voudrions qu'elle fût — elle n'a aucune raison de nous arranger.

Mais comme je le disais au début, ceci sous-entend une dichotomie avec laquelle je ne suis pas, mais pas du tout, d'accord : le principe que ce serait soit inné soit acquis, ou plutôt (parce qu'avec de tels mots on peut en faire une tautologie) soit déterminé par un petit nombre de gènes facilement identifiables soit déterminé par des influences sociales elles aussi plus ou moins identifiables. Avec des deux côtés l'idée qu'on doit pouvoir trouver une « cause » assez isolable : je suis pédé soit parce que le gène truc sur mon chromosome N porte telle mutation (explication génétique), soit parce que mon papa a été trop absent quand j'étais petit (explication psychanalytique), soit parce que j'ai grandi dans une société qui blablabla (explication sociologique), bref, pour une raison exprimable et cernable. Or je ne vois aucune raison pour laquelle une telle raison existerait, aucune raison de le croire, et je pense que comme pour la majorité de nos traits de caractères ou autres attributs de personnalité, il n'y en a simplement pas.

Si ce n'est pas la génétique et que ce n'est pas l'éducation, qu'est-ce que c'est alors ? Simplement le hasard (j'ai déjà ranté sur une autre circonstance où nous refusons souvent de reconnaître la part que joue le hasard, et je pense que ceci en est une autre instance). Le hasard, bien sûr, prend son assise dans la génétique et dans tous les événements qui nous arrivent depuis notre naissance, mais de même que la météo d'aujourd'hui est déterminée par les lois de la physique et les conditions météo dans le passé sur tous les points du globe et pourtant n'est pas attribuable à une circonstance particulière, le fait d'avoir des causes ne signifie pas qu'on puisse les isoler. Je n'exclus pas du tout qu'on puisse un jour trouver un gène qui se corrèle très fortement à l'homosexualité (ce qui ne veut pas dire qu'il en est la cause immédiate), ni que certaines circonstances personnelles ou culturelles puissent avoir tendance à la causer, encore moins qu'il n'y ait rien d'intelligent à dire sur la sociologie de l'orientation sexuelle, mais l'idée de trouver une cause ou une catégorie de cause qui englobe tout me semble furieusement naïve, comme chercher le gène de la bosse des maths ou de la poésie.

Ce qui ne signifie pas que des questions adjacentes ne puissent pas admettre de réponse intelligente. Par exemple, même si l'homosexualité n'est pas, ou pas principalement, d'origine génétique, on peut quand même se demander comment elle est explicable dans un cadre darwinien (car il faut bien qu'elle le soit, à moins de penser que c'est une nécessité logique, ce qui semble un peu saugrenu) : cela peut s'expliquer par exemple par un épiphénomène de la façon dont fonctionnent les mécanismes du désir (i.e., ce serait difficile et coûteux de l'éviter vue la façon dont le cerveau fonctionne) ou par des raisons sociales (j'avais exposé quelques idées à ce sujet il y a longtemps). La question est souvent présentée comme un mystère, il ne me semble pas que ça en soit un : je ne sais pas si elle est vraie, mais l'idée que l'homosexualité serait un mécanisme pour défléchir les désirs sexuels des mâles non reproducteurs dans un groupe social primitif me semble suffisamment plausible pour qu'on ne puisse pas qualifier la question d'inexplicable.

Une autre question adjacente, et plus brûlante, c'est la question de savoir si on peut changer d'orientation sexuelle. Comme absolument toutes les tentatives menées dans ce sens (et elles ont été nombreuses) ont abouti à des échecs, ou à des gens éminemment malheureux, ou à des gens qu'on peut soupçonner de mentir (évidemment, là, on peut dire que je ne suis pas impartial en disant ça), il faut croire que la réponse est non, pas volontairement, et certainement pas systématiquement. Ce qui n'exclut pas, en revanche, que cela arrive parfois fortuitement (autre dichotomie à la con, l'idée que quelque chose est soit absolument fixe soit changeable à volonté). Ça n'a rien de mystérieux, il en va ainsi de tous nos goûts : parfois on peut se forcer à aimer quelque chose, mais généralement ça ne marche pas, et plus souvent nos goûts changent sans nous demander notre avis.

Mais pour continuer mon enfonçage en règle de portes qui devraient être ouvertes, il faut que je dise un mot sur la bisexualité, parce que c'est aussi ce sur quoi on entend deux clichés contradictoires qui m'énervent, et qui sont parfois présentés sous forme d'une fausse alternative un peu comme celles que j'ai déjà dénoncées ci-dessus : l'idée que soit la bisexualité n'existe pas (les bi seraient juste des homos qui ne s'assument pas ou des hétéros qui expérimentent ou je ne sais pas quoi encore) soit au contraire tout le monde est bi (et refoule juste ses désirs homosexuels ou plus rarement hétérosexuels). La première idée de cette alternative est tellement stupide qu'elle ne mériterait même pas de mention si elle n'était pas l'origine d'un courant de biphobie notamment de la part des homos (ce qui est quand même aussi pathétique que détestable) ou s'il ne se trouvait pas des études scientifiques sérieuses pour prouver le contraire (la hache pour enfoncer les portes ouvertes est financée par le département de psychologie de Northwestern University). La seconde idée est plus subtile, parce qu'elle peut être présentée de façon à devenir un truisme : effectivement, il est invraisemblable que quelqu'un puisse n'être attiré en toute circonstance exclusivement que par des hommes ou par des femmes, parce que cela supposerait déjà de n'être infaillible sur la question, ce qui n'est pas possible. Personne ne peut être absolument certain, à s'en donner le bras à couper, qu'il ne sera jamais attiré sexuellement ou affectivement par un homme, resp. par une femme (même en se limitant aux cas où la distinction est parfaitement claire) parce que, après tout, on ne sait jamais de quoi la vie sera faite (et même pour quelqu'un qui ne l'a jamais été et qui est à l'article de la mort, on peut toujours se dire qu'il aurait pu). Mais c'est juste une remarque triviale et qui ne sert à rien. Car dans la pratique, beaucoup de gens ne sont pas bisexuels, et si je ne peux pas exclure complètement la possibilité qu'un coup de foudre me fasse tomber amoureux d'une femme ou voir Dieu, je peux quand même me dire homosexuel et athée. Et n'en déplaise aux gens qui « n'aiment pas les étiquettes » (insérer ici plein de clichés du même genre), ces catégories sont utiles pour me définir, donc peu importe qu'un événement logiquement possible mais invraisemblable puisse les rendre fausses. Bien sûr qu'il existe un continuum (et pas à une seule dimension, d'ailleurs) de possibilités entre hétérosexualité, bisexualité et homosexualité, et entre homme et femme, mais ça n'empêche que certaines étiquettes sont utiles, de même que le fait qu'il existe un continuum de tailles, de poids et de formes n'empêche pas de décrire de façon utile les gens comme grands, petits, gros ou maigres. Vlan ! Une nouvelle porte ouverte enfoncée.

Ce qui est à coup sûr assez socialement construit, en revanche, et par des mécanismes qu'il est bon d'étudier, c'est la façon dont l'identité sexuelle et l'orientation sexuelle données vont se traduire au niveau des comportements. J'ai déjà pesté contre l'idée que l'homosexualité masculine a un lien réel avec la féminité (et expliqué que me dire d'accepter la part de féminité qui est en moi n'est pas moins hors de propos que le dire à un transsexuel FtM) — et exposé l'idée que si elles semblent liées c'est par un biais social d'observation. Plus généralement, je suis persuadé que la plupart des comportements que nous classons comme masculin ou féminin sont socialement construits, et à ce sujet mes lecteurs ont suffisamment l'habitude de m'entendre faire référence à Élisabeth Badinter pour que je n'aie pas besoin de le faire autrement que par prétérition (cf. par exemple tout ce qu'elle a écrit sur l'« instinct maternel »).

Allez, encore une fausse alternative pour la route : celle entre les queers qui réclament le droit à la différence (= je n'ai pas à copier mon comportement sur celui des hétérosexuels ou à me couler dans le moule qu'ils me proposent) et ceux qui au contraire, agacés par les débordements d'extravagance lors des marches des fiertés LGBT (et par les chaînes de télévision qui retransmettent ces événements toujours en montrant les déguisements les plus excentriques au rayon des drag-queens ou du SM), veulent le droit à l'indifférence (= mon orientation sexuelle ne doit pas faire de moi un objet de curiosité). Or ce n'est pas que par irénisme facile que je proclame cette évidence : ces deux revendications ou ces deux droits ne sont aucunement contradictoires ; c'est même une banalité dès lors qu'on constate que le droit de s'afficher n'implique pas le devoir de s'afficher. Et de même, si je pense que l'État ne devrait pas connaître le sexe des individus, cela ne signifie pas que je crois que le genre n'existe pas ou n'a pas d'importance.

Allez, un autre jour, quand je trouverai le temps, je raconterai ce que je crois que l'école devrait raconter sur tous ces sujets (c'était, après tout, la question, et je l'ai soigneusement éludée avec un talent que vous ne manquerez pas d'applaudir).

(mardi)

Retour de Cologne

Mon poussinet et moi sommes rentrés hier soir de Cologne, où nous avons passé un week-end étendu. Je raconterai sans doute plus de détails plus tard (là j'écris de façon très pressée), mais nous avons beaucoup aimé.

Nous n'avons pas choisi Cologne pour ses vieilles pierres (et, de fait, à ce rayon, nous avons juste fait un tour de la cathédrale au pas de course, le reste ayant de toute façon été à peu près totalement détruit pendant la guerre), mais pour voir une ville jeune et vivante, et parfois décrite comme la capitale gay de l'Allemagne. De fait, ce que j'aime bien trouver dans une ville, ce sont des rues piétonnes commerçantes et animées. (Si on se demande quel genre de commerces je peux trouver à Cologne et pas à Paris, deux exemples seraient un magasin entier de Gummibärchen, ou un supermaché gay où je puisse trouver des BD de Ralf König en VO.) Comme la ville n'est qu'à trois heures de Paris en Thalys (et les billets ne nous ont rien coûté parce que mon poussinet avait des points de fidélité à dépenser), c'était une destination assez évidente. (En revanche, les jours n'étaient pas forcément un choix idéal, parce que le dimanche — encore plus qu'en France — tout ce qui n'est pas commerce d'alimentation est fermé ; mais nous nous sommes rattrapés sur le musée du chocolat.)

Par ailleurs, comme je me déplace aussi pour la bonne chère, on n'a pas mal mangé à Cologne (et pas que des Gummibärchen), malgré la réputation qu'a la cuisine allemande d'être grasse et lourde et dont je n'ai absolument pas testé la véracité pour l'instant. (J'ai juste pu, une fois de plus, m'énerver contre l'impossibilité d'obtenir de l'eau plate à table. Ne pas boire de bière est un handicap certain à Cologne.) Il y a aussi plein d'endroits sympa pour prendre un goûter. Accessoirement, notre hôtel (un bête Mercure) avait le buffet de petit-déjeuner le plus extraordinairement fourni que j'aie jamais vu.

Et mon allemand à l'oral est décidément lamentable, malgré tous les efforts que prodiguait mon poussinet pour me pousser à le pratiquer (va expliquer à la réception qu'il y a une fuite d'eau dans la clim qui a provoqué l'effondrement d'une dalle du faux plafond — ben voyons).

Ah, et j'ai réussi l'exploit d'attraper un coup de soleil malgré la météo pourrie.

(mercredi)

Qu'est-ce qu'un panier pour les économistes ?

J'éprouve toujours une certaine satisfaction un peu puérile quand je redécouvre ou réinvente quelque chose qui était déjà connu ou inventé. Il y a longtemps je m'étais demandé comment on devrait fabriquer une monnaie fictive qui représente une sorte de moyenne de devises existantes pour pouvoir, par exemple, toutes les comparer à cette moyenne plutôt que les unes aux autres (notamment pour atténuer les fluctuations dans le point de comparaison lui-même), et j'avais conclu pour plusieurs raisons que la bonne chose à faire était indiscutablement de prendre une moyenne géométrique et pas arithmétique des monnaies. Les deux arguments les plus évidents sont : (1) que ce qui a un sens important, ce ne sont pas vraiment les cours relatifs des devises, ce sont leurs logarithmes[#] — d'ailleurs, il faudrait toujours afficher les graphiques boursiers sur une échelle logarithmique — et que prendre la moyenne des logarithmes, c'est justement prendre une moyenne géométrique ; et (2) une moyenne arithmétique n'a pas trop de sens parce qu'il faut savoir comment on la pondère : on voit bien que prendre la moyenne arithmétique également pondérée au sens idiot entre 1$ et 1¥, c'est-à-dire 0.50$+0.50¥, ne va refléter que les variations du dollar et pas celles du yen vu que celui-ci compte, au final, pour à peu près 1.3% du total. Ceci étant, je ne voyais pas trop la moyenne géométrique utilisée, et je me suis dit, bon, ça doit être une idée saugrenue de matheux que j'ai eue.

Je savais bien qu'il existait un truc appelé un panier de monnaies (par exemple l'écu[#2] était un panier des monnaies européennes) (il existe d'ailleurs des paniers de beaucoup de choses : un panier de biens pour mesurer l'inflation des prix, un panier d'actions pour constituer des indices, etc.), mais la (mauvaise) explication qu'on lit en général, c'est qu'un panier est obtenu en prenant les différentes valeurs constituantes dans différentes proportions, et ceci semble suggérer une moyenne arithmétique. Pourtant, à regarder d'un peu plus près, on se rend compte que les proportions sont déterminées en proportion du panier et pas comme des fractions absolues des valeurs du panier. Qu'est-ce que cela signifie ?

Imaginons que je cherche à constituer un panier, le zorkmid (symbole ¤), avec pour simplifier deux monnaies dedans, disons le dollar ($) et l'euro (€). A priori je vais poser : 1¤ :≡ u$ + v, où les coefficients u et v sont susceptibles de varier dans le temps : à ce stade-là il s'agit d'une moyenne arithmétique ou plutôt d'une combinaison linéaire, et je n'ai rien dit du tout. Après tout, l'euro lui-même a un cours en dollars (ou vice versa), donc je pourrais écrire 1€ = z$ (pour le coup, il est certain que z varie au cours du temps) et 1¤ = (u+v·z)$ et du coup j'ai plutôt trop de variables. (Noter que j'utilise ‘=’ pour indiquer une égalité des cours, alors que j'ai écrit ‘≡’ pour indiquer quelque chose de peut-être un peu plus fort, reste à savoir ce que ça veut dire au juste.) Cherchons à voir ce qu'on pourrait imposer de plus.

La première condition consiste à se dire, comme je le suggère plus haut, que les coefficients u et v, au lieu d'être fixés de façon absolue, sont contraints par le fait qu'on veut que le dollar et l'euro comptent pour des proportions respectivement p et q (fixes, cette fois, avec p+q=1) de la valeur totale du zorkmid. Autrement dit, la valeur de u$ et v€ est dans des proportions p et q du total : en introduisant le taux de change 1€=z$, on va donc imposer que v·z = (q/pu (je répète qu'ici, u, v et z sont des fonctions du temps et que p et q, a priori, sont constants). Cette condition dit donc qu'on va ajuster les coefficients u et v de sorte que les u$ et v€ constituant le zorkmid soient toujours dans les proportions p contre q (si l'une des monnaies s'effondre par rapport à l'autre, le coefficient dans lequel elle entre augmentera relativement à l'autre pour compenser).

Mais il me reste une condition à trouver, totalement indépendante de la précédente (et qui consiste, en quelque sorte, à expliquer ce que signifie le ‘≡’ ci-dessus). C'est l'affirmation que, quand la valeur du dollar et de l'euro change, la valeur du zorkmid change de la même façon comme prescrit par les coefficients u et v (c'est-à-dire, comme si on avait effectivement u dollars et v euros) et pas suite à des changements de u et v eux-mêmes. De façon peut-être plus claire : en imaginant qu'on décompose les choses en variations infinitésimales, dans un premier temps la valeur du dollar et de l'euro change, ce qui change la valeur du zorkmid comme u dollars plus v euros, puis dans un second temps on change u et v mais en préservant alors la valeur du zorkmid. De façon plus succincte : cette condition affirme qu'on n'apporte pas d'argent et qu'on n'en retire pas au panier, on se contente de changer les proportions u et v. De façon encore plus parlante : on a en permanence un capital (le zorkmid) formé de u dollars et v euros, la valeur de ce capital évolue au fur et à mesure que ces devises varient, et on joue à convertir l'une en l'autre ou vice versa (par exemple pour vérifier la condition précédente, ou peut-être une autre) mais c'est la seule opération qu'on se permet de faire pour modifier u et v — on n'apporte pas d'argent de l'extérieur. Cette condition se traduit de la façon suivante : (u+v·z)′=v·(z′) où ′ dénote la dérivée par rapport au temps (le membre de gauche représentant la variation de la valeur du zorkmid en dollars au cours du temps, et le terme de droite impose qu'il soit donné uniquement par la variation de l'euro puisqu'on a exprimé les choses en dollars ; ce serait heureusement équivalent de les exprimer en euros). Autrement dit (en développant la dérivée du membre de gauche), la seconde condition est : u′ + v′·z = 0 (on me souffle que ça s'appelle la condition d'autofinancement, justement parce que cela signifie qu'on n'apporte ni ne retire d'argent au panier).

Maintenant, si je mets ensemble les deux conditions que je viens d'exprimer, j'ai un système d'équations différentielles (les variables étant u et v, et z une fonction paramètre) dont la solution est : u = K·p·zq et v = K·q·zpK est une constante arbitraire (on rappelle que q=1−p), c'est-à-dire que le zorkmid vaut 1¤ = (K·zq)$ = (K·zp)€. C'est précisément ce qu'on appelle, à une constante multiplicative près, la moyenne géométrique (pondérée des coefficients p et q) entre le dollar et l'euro ! (La moyenne géométrique entre 1$ et 1€=z$ est (1p·zq)$ = (zq)$.) Ceci se généralise assez simplement à un nombre quelconque de monnaies.

On ne peut pas dire que ce soient des maths de haute sophistication, mais je suis quand même content d'avoir retrouvé la moyenne géométrique, et d'avoir redécouvert tout seul comme un grand ce qu'est un panier (et on me confirme que je ne me suis pas trompé). Mais au-delà de ça j'ai deux remarques à faire.

La première concerne la réalisabilité du panier. Si je dois réaliser une combinaison u$ + v€ avec u et v constants (une combinaison arithmétique/linéaire, quoi), c'est facile, on prned u dollars plus v euros, on n'y touche pas, et la combinaison est ainsi réalisée. Pour le panier décrit ci-dessus, on doit en permanence convertir les monnaies l'une en l'autre au fur et à mesure qu'elles fluctuent pour maintenir vraie la première condition, v·z = (q/pu. Or ceci n'est pas possible de façon infinitésimale. Mais ce qui est magique, c'est qu'en vertu d'une inégalité classique (de convexité ou de moyenne ou de Hölder ou je ne sais quoi, j'ai la flemme de réfléchir à celle qui sert vraiment), si on a 1¤ sous la forme u0$ + v0€ à un certain moment t0, et que les cours relatifs de l'euro et du dollar changent, quelle que soit la durée qu'on attende, on aura au moins 1¤ (c'est-à-dire que u0+v0·zu+v·z si u = K·p·zq et v = K·q·zp et pareil avec des indices 0). Autrement dit, bien qu'au niveau infinitésimal on ait mis une condition d'autofinancement, si j'attends un temps fini, j'extrais de l'argent de mon u$ + v€ pour conserver 1¤ (ou bien : si j'ai 1¤ sous la forme u0$ + v0€ au moment t0 et que je le garde sur ma table sous la forme de u0 dollars et v0 euros, une semaine plus tard quand les cours auront changé, si je fais les conversions qui s'imposent pour revenir dans les proportions p et q, j'aurai plus que 1¤). Je suppose même que c'est une façon certes très simple mais raisonnable de hedger contre les variations de monnaies, et je suppose que c'est un fait bien connu. (En revanche, plus ou fait souvent les rééquilibrages des proportions de l'euro et du dollar dans le panier, moins on extrait d'argent, et à la limite si on le fait en continu, on n'extrait rien puisqu'il y a autofinancement.)

L'autre remarque concerne une analogie dont je ne sais pas très bien quoi faire. Un fait bien connu en thermodynamique est le suivant : si je prends deux corps, de capacités calorifiques constantes, disons égales pour simplifier, qui sont à des températures différentes, et que je les mets bêtement en contact, à l'équilibre la température sera la moyenne arithmétique (naïvement, si je mélange 1kg d'eau à 20°C et 1kg d'eau à 80°C, j'obtiens à peu près 2kg d'eau à 50°C, même si ce n'est pas tout à fait exact parce que la chaleur spécifique de l'eau varie un peu avec la température) ; en revanche, si au lieu de les mettre bêtement en contact je fais tourner un moteur idéal pour extraire tout le travail que je peux de cette différence de température, c'est-à-dire que je fais le mélange sans produire d'entropie, alors la température résultante est la moyenne géométrique des températures thermodynamiques absolues des deux corps (qui est plus basse que la moyenne arithmétique justement par l'inégalité mentionnée ci-dessus, et la différence a été récupérée sous forme de travail par le moteur). Il y a une certaine analogie dans les formules avec ce que je viens de dire ci-dessus, ce qui n'est certes pas surprenant vu que la moyenne géométrique apparaît à cause d'une différentielle logarithmique quelque part (dans le cas de la thermo, c'est la quantité d'entropie δQ/T qui s'écrit c·dT/T lorsque la chaleur spécifique c est constante, et c'est de là que tout sort), mais il reste que la condition d'autofinancement évoquée ci-dessus évoque quand même de façon surprenante la condition de non production d'entropie. Peut-on dire qu'en récupérant de l'argent de la réalisation du zorkmid évoquée au paragraphe précédent on est en train de faire fonctionner un moteur de Carnot entre le dollar et l'euro ? Ou est-ce que je suis en train de virer au crackpotisme, là ?

Je vais m'arrêter sur cette angoissante question, et sur l'étonnement du nombre de mots que j'arrive à pondre sur un sujet aussi trivial, mais au moins j'aurai fait le service que je dois au fan-club de la moyenne géométrique (dont je suis un membre militant).

[#] Une « règle du pouce » est que quand une grandeur ne peut pas être négative, il est probable que ce soit une grandeur logarithmique (au sens où c'est son logarithme, éventuellement rapporté à une origine arbitraire, qui a un sens naturel). Une indication supplémentaire, c'est que ça ait beaucoup plus de sens que cette grandeur soit doublée ou divisée par deux que augmentée ou soustraite d'une quantité constante.

[#2] On apprend des choses amusantes en lisant cet article de Wikipédia, notamment que les états américains de l'Illinois et de New York ont passé des lois déclarant que l'euro est le successeur de l'écu, par prudence pour éviter que certains contrats rencontrent des difficultés légales.

(dimanche)

OpenData, Web sémantique et pâquerettes

C'est épatant le pouvoir qu'a le fait de donner un nom à quelque chose. Pendant longtemps — presque depuis que j'ai accès au Web, en fait — je me suis acharné à expliquer la thèse que c'est bien d'avoir des informations sur Internet, mais c'est encore mieux si ces informations sont sous un format téléchargeable en bloc, et utilisable par un ordinateur. Les gens ne comprenaient pas du tout ce que je racontais (mais si ces données sont en ligne, c'est bien qu'elles sont utilisables par un ordinateur ?). Ce n'est pas facile d'expliquer, par exemple, pourquoi il ne suffit pas qu'un institut de statistiques ou de sondages fournisse des PDF joliment formatés synthétisant ses enquêtes mais devrait aussi fournir accès aux données brutes ; pourquoi l'éditeur d'un dictionnaire qui fournirait un accès en ligne à celui-ci ou un institut de cartographie qui permettrait de consulter ses cartes par un site Web ne sont pas en train d'ouvrir leurs données mais au contraire de contrôler leur accès. Ce qu'on voudrait vraiment, c'est pouvoir télécharger la totalité et le traiter par soi-même. (Et s'agissant de l'IGN, qui a plus la rentabilité que le service public à l'esprit, on peut toujours courir pour qu'ils fournissent de vraies cartes de France sous un format informatiquement utilisable comme les Pays-Bas ont fait en versant des cartes complètes du pays à OpenStreetMap. Du coup on est obligé de refaire bénévolement, laborieusement, et très mal, un boulot qui a déjà été fait sur des deniers publics.) Tout ça passe pour des râleries de geek et Madame Michu demande en quoi cette problématique peut l'intéresser.

La situation a un peu évolué, notamment par la popularisation (relative, certes, mais suffisante pour pouvoir au moins conseiller à Madame Michu de le rechercher dans Wikipédia ou dans Google) d'un mot : OpenData. La situation a évolué et les pouvoirs publics commencent très lentement à comprendre que ça peut être intéressant pour l'intérêt général de fournir ces bonbons aux geeks : je le signalais au sujet de Paris, et il semble qu'au niveau national le gouvernement y pense, en se donnant notamment pour modèle ce qui se fait en Grande-Bretagne. Il faut aussi reconnaître qu'à un niveau moins systématique, des instituts comme l'INSEE ou pour quelque chose de plus pointu la BCE, ont tendance à fournir beaucoup de chiffres sous des formats au moins un peu utilisables (bon, en général de simples tableaux de chiffres publiés sous formes de tableaux Excel, n'allons pas demander des données hiérarchisées XML, mais c'est déjà bien).

Je mélange à dessein plusieurs choses, pas forcément applicables de la même manière, concernant l'utilisabilité des données : des choses qui pour moi relèvent de la même optique générale, et dont l'OpenData n'est qu'une facette :

Les premiers points devraient être assez clairs. Le dernier ne l'est pas forcément, et n'a pas toujours de sens, mais je peux donner un contre-exemple pour l'illustrer : Wikipédia passe clairement les trois premières conditions : on peut télécharger l'intégralité du contenu de Wikipédia (même si des problèmes purement techniques — ils n'ont pas les moyens de maintenir ça correctement — font que les dumps sont atrocement périmés et le dump le plus intégral, celui qui fait des centaines de gigas comprimés avec l'historique complet, a l'air de ne jamais être disponible), la licence est ouverte, le format de markup est connu et documenté (et il existe plusieurs moteurs pour le traiter), en revanche, ce qui manque encore, même si des efforts sont faits dans ce sens, c'est l'aspect Web sémantique ; pour prendre un exemple plus précis, il existe des zillions de personnes recensées sur Wikipédia, mais si on veut en extraire automatiquement des informatiques basiques comme le nom, la date et le lieu de naissance, la date et le lieu de mort (le cas échéant), la nationalité, la profession ou raison principale de célébrité, etc., ce n'est pas facile : l'information est là, mais elle est écrite dans des phrases en anglais qui ne sont pas du tout faciles à analyser informatiquement. Le but du Web sémantique, ce serait de mettre en place des formats qui permettent vraiment la collecte informatisée et automatisée d'informations sur le Web et pas seulement de bouts de texte.

Je ne sais pas si ça se fera. La technologie qui était censée rendre le Web vraiment sémantique (et créer le Web 3.0), c'était RDF, je ne sais pas si elle n'est pas un peu morte à ce stade-là. Il y a des initiatives, éventuellement plus modestes comme les microformats, qui semblent cependant progresser, donc tout espoir n'est pas perdu. Je pense aussi que l'essor des bases de données NoSQL, va (certes indirectement) dans le même sens. S'agissant spécifiquement de Wikipédia et plus généralement des choses sous MediaWiki, il y a Semantic MediaWiki qui est destiné au moins à permettre l'ajout d'informations sémantiques dans le Wiki.

Pour répondre à la question de Madame Michu, s'agissant spécifiquement du Web sémantique : j'aimerais pouvoir demander à un moteur de recherche est-ce qu'il y a dans le quartier où je suis un magasin de Foobars ouvert le dimanche ? ou bien où pourrais-je acheter en ligne tel produit précis dont je connais la référence exacte (par exemple le code barre EAN-13) à un prix inférieur à 42¤ ? ou encore comment s'appelle déjà cet acteur américain d'origine russe né dans les années 1910 et dont le nom commence par un ‘D’ ? — actuellement les moteurs de recherche sont mauvais pour ce genre de choses, parce qu'ils ne peuvent que chercher du texte dans une page, malgré beaucoup d'astuces de leur part pour trouver les résultats les plus pertinents. Si les pages Web, par exemple, de tous les articles vendus en ligne et de toutes les boutiques, comportaient des informations de base (s'agissant d'un produit vendu en ligne, le code EAN-13, le prix, les délais de livraison ou des choses comme ça ; s'agissant d'une boutique, les coordonnées géographiques, les horaires d'ouverture, la catégorie générale, éventuellement le catalogue ; etc.) de façon parsable informatiquement, cela permettrait ce genre de recherches. J'ai l'espoir qu'un jour Google dira si vous mettez sur votre site Web vos coordonnées géographiques et vos horaires d'ouverture sous tel format, cela facilitera le référencement, ce qui pousserait certainement les gens à le faire vu l'importance du référencement par Google pour n'importe quel commerçant. Déjà un standard qui soit vraiment pris en compte pour publier un permalien pour une page Web un peu dynamique (par exemple celle décrivant un article sur un site de commerce en ligne) serait une bénédiction.

Mais l'éléphant au milieu de la pièce, évidemment, ce sont les réseaux sociaux. Parce que s'il y a une donnée qui vaut des milliards, qui existe par essence même sous forme informatisée, ce sont toutes les informations que « nous » avons mises dans Facebook : sur nos noms, nos dates de naissances, nos centres d'intérêt, nos liens d'amitié (et même les groupements entre ces liens d'amitiés), et quantité d'autres choses. Peut-être que « nous » alons nous amuser à retaper toute cette information dans Google Plus ; peut-être pas. Ce que je voudrais vraiment, c'est pouvoir télécharger les informations que j'ai moi-même entrées dans Facebook, sous un format ouvert (malheureusement inexistant), pour pouvoir les mettre sur ma page Web pour celles que je décide de rendre complètement publiques, ou pour pouvoir les communiquer à d'autres éventuels réseaux sociaux si d'autres apparaissent (et ne pas avoir à refaire tout le boulot de saisie). Je préférerais mille fois que le Web social fût sémantique et décentralisé, que chacun mette sur sa propre page Web des fichiers décrivant ce qu'il veut publier sur lui-même, et qu'en suite ce soient des moteurs de recherche qui interprètent ces données et les mettent en forme. Il y a eu une tentative dans ce sens, c'est le format FOAF : il est apparu en 2000 (oui, pour les oublieux, les réseaux sociaux sont beaucoup plus anciens que Facebook) et n'a malheureusement eu aucun succès (j'avais publié une description RDF de moi-même en 2003), mais ça ne va vraiment pas loin, et il n'y a rien à en faire parce que personne n'utilise ça. Même Diaspora, le truc ouvert censé faire concurrence à Facebook (entreprise indispensable mais tellement désespérée que Facebook lui donne de l'argent par charité ou par ironie je ne sais pas) n'utilise pas vraiment FOAF, je crois.

(samedi)

Pourrait-on appliquer la logique linéaire aux produits financiers ?

Il faut que je me dépêche de parler de produits financiers, parce qu'il paraît que lundi le monde va s'écrouler parce qu'un truc est passé de AAAAA à AAAA++ ou quelque chose de ce genre.

Je n'ai jamais eu la patience (ou le temps à perdre) pour dépasser les quelques premiers chapitres du classique livre de Hull, Options, Futures, and Other Derivative Securities, et je n'ai pas énormément d'intérêt[#] en général pour la finance ou pour les maths financières, mais j'avoue qu'il y a dans la structure des produits dérivés quelque chose que je trouve intellectuellement intéressant. Pas tellement le détail des produits en question, mais l'idée sous-jacente qu'un produit dérivé, qui est un contrat visant une certaine transaction (par exemple, s'agissant d'un future, s'engageant à vendre ou à acheter quelque chose dans l'avenir à un taux déterminé dans le contrat), puisse lui-même être acheté ou vendu, donc faire l'objet d'autres transactions, y compris dans des contrats constituant d'autres produits dérivés.

Ces produits dérivés sont étudiés mathématiquement sous l'angle des probabilités (par exemple, des équations différentielles stochastiques s'il s'agit de modéliser comment pourrait évoluer le cours d'une action ou d'une commodité afin de pricer un future ou une option sur sa vente ou son achat). Mais je n'ai pas l'impression que qui que ce soit se soit vraiment penché sur la question plus basique (et peut-être pas du tout intéressante, c'est vrai) de la structure, algébrique si j'ose dire, des contrats qui peuvent être passés.

Pour donner une idée de ce dont je veux parler, mettons que je note €⊸¤ un contrat qui m'oblige et me permet à la fois, dès maintenant, d'acheter 1 zormid au prix de un 1 euro, et □2012-12-21(€⊸¤) un contrat (un future — ou peut-être un forward peu importe) qui m'oblige et me permet d'acheter au 21 décembre 2012, 1 zorkmid au prix de 1 euro. L'option qui consisterait à m'autoriser (sans que ce soit obligatoire ; les financiers diraient que je suis long sur l'option d'achat d'un zorkmid) à échanger 1€ contre 1¤ le 21 décembre 2012 s'appellerait □2012-12-21(1&(€⊸¤)), où le 1 (qui devrait sans doute être un 𝟏, en fait) signifie rien du tout (pour des raisons qui deviendront claires plus tard — ou pas — je choisis une notation multiplicative, dont c'est un 1 qui désigne le rien, et dans le même genre, 5 euros devraient normalement se noter €⊗5) et le & signifie que j'ai le choix entre les deux parties proposées. En revanche, si je suis le cocontractant (c'est-à-dire court) pour une option qui autorise quelqu'un à me vendre 1 zorkmid pour le prix de 1 euro et que je serais obligé d'accepter, je noterais ça □2012-12-21(1⊕(€⊸¤)), le signe signifiant cette fois que ce n'est pas moi qui choisis. L'action consistant à vendre pour 1 dollar cette dernière option (celle par laquelle je m'engage à accepter d'acheter 1 zorkmid pour le prix de 1 euro le 12 décembre 2012) se noterait (□2012-12-21(1⊕(€⊸¤)))⊸$, et ainsi de suite.

Mes notations sont un peu barbares, mais le lecteur qui aurait lu le titre ou qui les aurait reconnues comprendra qu'il s'agit de celles de la logique linéaire de Girard, avec l'interprétation intuitive classique des connecteurs de celle-ci : AB désigne un contrat qui oblige et permet de transformer A en B, tandis que A&B désigne un contrat qui garantit de pouvoir disposer au choix de A ou de B (au choix de celui du point de vue duquel on se place) alors que AB désigne un contrat qui garantit qu'on disposera soit de A soit de B sans garantir lequel des deux. Et AB indique qu'on a à la fois A et B (s'agissant de beaucoup de choses, comme des euros, je suppose[#2] que AB, pour beaucoup de valeurs de A et de B, par exemple des sommes en euros, serait en fait égal à AB). Reste que ma sémantique n'est pas aussi claire que je voudrais le faire croire, et surtout que le rapport avec le temps qui passe, que j'ai arbitrairement noté □ (comme une sorte de modalisateur) n'est pas évident : il faudrait une logique linéaire temporelle…

⚠ Là, le Club Contexte est très fier de lui : il existe un truc qui s'appelle la logique temporelle linéaire, et qui n'a rien à voir avec la logique linéaire ou avec la logique linéaire temporelle que je voudrais.

C'est peut-être une idée très fumeuse, mais la symétrie entre les positions longue et courte sur une option et les opérations & et ⊕ de la logique linéaire me semble assez frappante, et j'ai l'impression que beaucoup de clauses de contrats peuvent effectivement se formuler dans ce langage. En tout cas, bizarrement, je ne trouve aucun indice que quelqu'un ait eu cette idée avant moi (et il y a quelques années j'avais évoqué la question avec un ami qui a fait de la logique linéaire quand il était plus jeune puis, après un petit passage par les topoï, est devenu trader, et il a reconnu qu'il n'avait jamais fait le lien).

Il y a un peu plus d'un an, quelqu'un avait sorti un canular selon lequel l'analyse ordinale (un sujet qui m'intéresse beaucoup — et je suis le principal auteur de cet article de Wikipédia) aurait trouvé des applciations en finance. Ce n'était pas crédible, mais pas complètement absurde non plus : quiconque a lu les très étranges livres de Conway, On Numbers and Games et Winning Ways sait que de la théorie (combinatoire) des jeux aux ordinaux il n'y a pas très loin, et de la théorie (fût-elle combinatoire) des jeux à la finance, il n'y a pas très loin non plus. En tout cas, le canular était rigolo et bien trouvé (mais je n'ai jamais eu d'explication au juste sur qui l'avait lancé et pourquoi). Moi je propose la logique linéaire (quelque chose qui est aussi notoirement considéré dans le contexte de la théorie des jeux) à la place des ordinaux. Enfin, bien sûr, si je devais écrire un projet ANR, je n'hésiterais pas à expliquer que je vais mettre tout ça ensemble, la logique linéaire, les ordinaux, les équations différentielles stochastiques, la théorie des jeux, peut-être même les topoï, pour attaquer les marchés financiers, et gagner ‹ordinal de Bachmann-Howard› euros (mais qui ne vaudront plus rien parce que l'euro se sera écroulé et ce sera la fin du monde).

[#] Tout, bien sûr, est relatif. Par rapport au foot ou aux frasques des célébrités du show-biz, je trouve la finance fascinante (et cette comparaison n'est pas gratuite : dans mon club de muscu on nous distribue des journaux gratuitement, les plus fréquents étant La Tribune, un journal « people » dont je ne me rappelle pas bien le titre, et évidemment L'Équipe — dans ce contexte, clairement, La Tribune est ce qui m'intéresse le plus). Ceci étant, je crois que je préférerais le bulletin de la société slovène de philologie.

[#2] C'est toujours le ⅋ (par) qui est embêtant, quand on essaie de donner une sémantique, formelle ou intuitive, à la logique linéaire. Mais pour quelque chose de dénombrable et de fractionnable comme des euros, des dollars, des zorkmids ou des onces d'or, il est assez clair que AB et AB sont égaux ; une façon de s'en convaincre est de se dire que dans ce contexte, AA′ a manifestement la valeur somme de A et A′ (par exemple, si A et A′ sont un certain nombre de zorkmids, AA′ est la somme de ces nombres), et AB a la valeur de B moins celle de A (puisqu'on donne A pour recevoir B), or il se trouve que (AB)⅋(A′⊸B′) est exactement équivalent, en logique linéaire, à (AA′)⊸(BB′). En raisonnant sur cette base, on peut arguër que ⊥ (l'unité pour ⅋) ou AA pour tout A (dans le domaine considéré de choses dénombrables et fractionnables) représente la même chose que 1 (l'unité pour ⊗), à savoir une valeur nulle ; et du coup que AB et AB valent la même chose.

(mercredi)

Quelques conseils pour donner des conseils

Tout le monde a l'occasion de donner ou de recevoir des conseils, et une de mes expériences en tant que donneur et receveur de conseils, c'est que ce n'est pas si évident que ça d'en donner, même quand on est compétent sur le fond, parce qu'il y a un certain nombre de pièges à éviter sur la forme — c'est-à-dire, sur la psychologie.

Le scénario est typiquement le suivant : un ami vous expose un problème auquel il est confronté, on s'imagine dans sa situation, on se demande ce qu'on ferait (disons X), et on conseille de faire X. C'est très bien, sauf que souvent l'ami n'a pas exposé toutes les contraintes, ou bien on ne les a pas bien prises en compte : par exemple parce que quand on s'est mis dans sa peau, on ne s'est pas vraiment mis dans sa tête, avec les réticences qu'il a, avec son jugement de valeurs, etc. C'est normal, on ne peut pas penser à tout. Bref, il s'avère que X n'est pas faisable (et peut-être que le demandeur de conseils l'avait déjà envisagé et écarté, d'ailleurs).

Là où les donneurs de conseils souvent font fausse route (et je plaide coupable), donc, c'est à ce point-là de rester sur leur conseil initial : plutôt que de prendre en compte la nouvelle contrainte, ils continuent à conseiller X, c'est-à-dire, à essayer de persuader l'ami conseillé que X est la bonne chose à faire. Ce n'est pas forcément mal de le faire un peu (il ne faut pas tenir toutes les contraintes pour absolues et inattaquables), mais il faut aussi savoir s'ajuster et, surtout, il ne faut pas se fâcher que le conseil X soit rejeté : or combien de fois ai-je observé, ou vécu d'un côté ou de l'autre, la réaction ah, tu n'aimes pas mon conseil ? eh bien va te faire foutre avec ton problème — qui laisse le « conseillé » parfois dans plus de détresse que s'il n'avait rien dit du tout, parce qu'on lui donne l'impression que son problème devient illégitime, et qu'il perd une oreille amicale (et c'est souvent ce dont on a le plus besoin, dans le problème, une oreille amicale plus qu'un donneur de conseils).

Il faut avoir l'humilité de reconnaître que les problèmes n'ont souvent pas une solution unique, ou évidente, et que celui qui est lui-même confronté à une difficulté et le premier concerné par elle peut avoir de bonnes raisons d'écarter X (même, d'ailleurs, quand il ne veut pas les dire). Plaider pour une bonne solution est louable, insister lourdement ne l'est pas : il vaut mieux accepter une nouvelle contrainte et proposer Y, puis Z : quand les possibilités ne sont pas évidentes, on rend plus service en en découvrant qu'en en défendant.

Il est vrai qu'on a parfois l'impression que la personne qu'on cherche à conseiller y met de la mauvaise volonté, que dès qu'on lui propose une solution elle trouve une objection ou un nouvel obstacle, une complication supplémentaire à son problème. La vérité est probablement qu'elle cache une donnée du problème : on peut évidemment abandonner, on peut encore (si on se sent vraiment dévoué) chercher à faire avec des données partielles, ou chercher à devenir de quoi il s'agit, mais en tout cas il faut essayer de ne pas se fâcher, cela ne sera d'aucune utilité pour personne.

Voilà, qu'on m'excuse si j'ai enfoncé plein de portes ouvertes, mais il vaut mieux prendre le risque de les défoncer sauvagement si par hasard ces petits méta-conseils de bon sens peuvent servir.

(lundi)

Fallait-il ajouter plein de pictogrammes dans Unicode ?

Les lecteurs réguliers de ce blog savent bien que je suis un zélé fidèle de l'église de l'Universelle Numérotation en Intelligence Commune Offerte par les Dieux de l'Encodage, loué soit le nom du Saint Standard et louée soit sa version 6.0. Il faut cependant que je reconnaisse parfois que ma foi hésite et qu'il me prend l'audace de m'interroger sur l'opportunité de telle ou telle décision.

Un des moments qui m'a ainsi fait vaciller a été l'addition dans Unicode 6.0 (environ l'an dernier) de centaines de caractères dans deux blocs appelés Emoticons (1F600–1F64F) et surtout Miscellaneous Symbols and Pictographs (1F300–1F5FF), parmi lesquels on trouve des choses aussi saugrenues et surprenantes que :

…ce n'est pas une blague. Et encore, je ne suis pas sûr d'avoir bien fait le tour des plus ridicules du lot. Je constate d'ailleurs en écrivant ceci que j'ai apparemment sur mon système une police contenant tous ces trucs (enfin, au moins j'ai quelque chose de plausible qui s'affiche : je ne sais pas bien à quoi une moon viewing ceremony est censée ressembler même en regardant le Standard et en zoomant dessus, mais c'est peut-être bien ce que mon navigateur affiche ; par contre mon alien monster est clairement différent de celui du Standard) ; je ne sais pas d'où elle sort.

Bref, ma première réaction a été d'être partagé entre l'amusement (oooooh, plein de nouveaux caractères brillants avec lesquels faire joujou !) et l'exaspération (mais ils ont fumé la moquette, ou quoi ? qu'est-ce que c'est que toutes ces conneries, et où est le caractère UNICODE STANDARD FINALLY GONE BANANAS ?).

L'origine de tous ces caractères brillants, comme de beaucoup de gadgets clignotants en général, et comme on s'en rend compte en regardant un peu le biais culturel qui préside au choix des concepts dessinés (sans même aller chercher quelque chose d'aussi évident que la tour de Tōkyō qui est certes accompagnée d'une statue de la Liberté mais pas des grandes pyramides, de Big Ben, d'une tour Eiffel ou du Golden Gate), est bien entendu le Japon : plein de « caractères », sous formes d'échappements Shift-JIS spéciaux et plus ou moins normalisés, qui étaient déjà utilisés pour échanger des petits dessins dans des petits messages téléphoniques (pas des SMS parce que ce n'est pas ce qui est utilisé au Japon, mais peu importe). L'argument en faveur de leur encodage dans Unicode est donc évident : il y a un standard, ou un quasi-standard, qui les répertorise, et Unicode a pour but de devenir le standard ultime de représentation des caractères dans les échanges d'information, donc il fallait bien qu'il absorbât tout ça. En l'occurrence, je crois comprendre que ce sont Google (pour Android) et Apple (pour l'iPhone) qui ont présenté des demandes dans ce sens (voire des propositions formelles) au consortium Unicode.

Le principal argument contraire, ce n'est pas celui du ridicule ni même du biais culturel (de toute façon il y a des dizaines de milliers de caractères CJK, alors le biais culturel…). C'est plutôt celui de la pente glissante : oui mais si on commence à avoir dans le standard Unicode une cérémonie de contemplation de la lune, un alien ou deux, une femme avec des oreilles de lapin, un chat avec des yeux en forme de cœur et la tour de Tōkyō, pourquoi pas aussi Darth Vader, Flash Gordon, une crevette boxeuse, une otarie écoutant de la musique et l'alien de Reddit ? Si Unicode commence à devenir un répertoire de tous les pictogrammes de l'humanité, 17×65536 codepoints ne suffiront pas, et si ce sont tous les concepts, 231 non plus. La réponse du Standard à ce genre d'arguments a toujours été : le fait que nous ayons encodé X n'est en aucune cas une garantie d'encoder X′ très proche de X, même si ça peut sembler « logique » — et donc de rejeter systématiquement tous les arguments à base de mais puisque vous avez encodé Truc, vous devriez aussi logiquement encoder Machin. Ce n'est pas furieusement satisfaisant : il y a plein de manques illogiques, et parfois ils finissent par céder, par exemple ils ont fini par mettre un U+2E18 INVERTED INTERROBANG (⸘) (ce qui a causé une certaine réjouissance auprès de normaliens que je connais) après avoir longtemps soutenu qu'il n'y avait aucune raison d'être logique et que ce n'était pas parce que le point d'interrogation et le point d'exclamation avaient leur version inversée que leur superposition devait l'avoir aussi, jusqu'à preuve que des espagnols utilisent vraiment l'interrobang. Mais s'agissant des emojis, ces arguments doivent céder devant le fait que toutes ces choses sont vraiment utilisées (ce qui, pour l'interrobang inversé, reste quand même un peu à prouver). Bon, mon Android ne permet pas encore de les saisir (du moins de façon commode), et n'est même pas foutu de les afficher, mais j'imagine qu'au fil des versions ça viendra. Il semble que Mac OS 10.7 (Lion) va dans ce sens.

La réponse officielle d'Unicode aux questions qu'on peut se poser sur les emojis est ici, mais il est aussi intéressant de jeter un œil aux commentaires officiels des organismes de standardisation nationaux lors des votes pour ISO/IEC 10646:2003. On y apprend par exemple que l'Allemagne à demander à renommer U+1F471 de WESTERN PERSON à PERSON WITH BLOND HAIR (pour éviter des débats racistes douteux sur ce qu'est un occidental — ceci dit, je ne sais pas dans quel sens le changement a plus de chances d'éviter ce débat), et qu'il y a eu toutes sortes d'autres arguties sur les noms, notamment entre le Royaume-Uni et les États-Unis pour l'orthographe de sulphur/sulfur. En fouillant un peu, on trouve d'autres documents de travail dans le même coin (malheureusement pas référencés de façon systématique, ou alors je n'ai pas trouvé) qui donnent une petite idée de ce que les débats ont pu être. Par exemple celui-ci, qui émane des organismes de standardisation allemand et irlandais et qui fait tout un tas de commentaires en cours de standardisation, qui me semblent tout à fait sensés et intelligents (et qui ont été largement suivis), sur la proposition initiale (du moins je suppose que c'est ça — malheureusement elle n'est pas annotée).

Ce qui sera intéressant, c'est de voir quel usage les non-japonais vont faire de ces symboles : leur usage va-t-il se répandre, va-t-on voir les webforums en anglais fleurir de toutes sortes de pictogrammes dans ce jeu, ou bien l'usage de ceux-ci restera-t-il cantonné au Japon ? Pour l'instant il est encore trop tôt pour le dire, il faut probablement que les polices soient un peu plus diffusées. Si cela se produit, et même si le jeu des caractères ainsi fournis est bizarre, idiosyncratique et illogiquement incohérent, je trouve que ce ne sera pas forcément un mal, toute forme d'expressivité gagnée dans la communication électronique me semble plutôt bonne à prendre. Actuellement les webforums semblent surtout prendre un jeu de smileys plus ou moins standardisé (plutôt moins que plus), saisis à la souris, temporairement encodés sous forme de succession de caractères ASCII (évidente quand il s'agit de :-) mais parfois juste un code ad hoc) et finalement affichés sous fome de petites images. Eh bien je préférerais largement des caractères Unicode pour tout ça ! Pour écrire ce blog, je tape des balises spéciales comme <d:smiley-wink /> (ce qui donne : 😉), converties en smileys par mon moteur de blog (celui que depuis des années je dois réécrire entièrement) et affichées sous forme d'images avec un attribut alt pour les rendre lisibles sur un navigateur texte pur et aussi un title qui explique un peu plus ce que le smiley doit représenter. De même, je ne serai(s) pas fâché de pouvoir passer à de vrais caractères Unicode.

Ajout : Apparemment la police que j'ai pour représenter ces caractères s'appelle Symbola, elle est disponible ici (merci à George Douros !), et packagée par Debian dans le paquet ttf-ancient-fonts. Et comme exemple d'affichage des caractères donnés ci-dessus comme exemple, voici à quoi ça ressemble (c'est plus du clipart à ce niveau-là) :

🌇🍥🎑👯👽👾💖💹🗼😅😝😻🙊🙌

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