This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.
Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.
Note that the first entry comes last! Notez que la première entrée vient en dernier !
Index of all entries —
Index de toutes les entrées —
(RSS 1.0) — Recent
comments — Commentaires
récents
What follows are the entries of 2009-10. For latest entries, see here.
Ce qui suit sont les entrées de 2009-10. Pour les dernières entrées, voyez ici.
2009-10-26 (lundi)
Je me réveille assez souvent pendant la première partie de la nuit (c'est-à-dire, très grossièrement, dans les 3h après m'être endormi) en étant complètement désorienté par exemple quant à l'endroit où je me trouve. Généralement cela fait suite à un rêve, ou une sorte de rêve.
Un thème commun de ce rêve, par exemple, serait que je suis entré dans un endroit plus ou moins labyrinthique et que je ne sais plus en sortir ou que je suis enfermé (les psychanalystes de comptoir auraient certainement beaucoup à dire sur ces thèmes-là !). Ou encore je rêve que quelqu'un a éteint la lumière alors que je suis dans un endroit qui m'est très peu familier et que je veux en sortir mais que je ne sais plus bien où est la sortie ni où est la lumière (ou même je rêve que je me suis endormi dans une maison que je ne connais pas, et que je me réveille et que je ne sais plus où sont les toilettes) : dans ces derniers cas, le rêve touche de très près à la réalité, et même lorsque, dans la réalité, je suis simplement chez moi, je me réveille complètement perdu. (Et parfois, je cherche la lumière une fois réveillé, justement je ne la trouve pas, ce qui alimente encore le même rêve.) Parfois aussi je fais un peu de somnambulisme et je me mets dans un état semi-endormi à chercher la sortie du labyrinthe de mes rêves[#]. J'en ai déjà parlé.
Ma confusion ne concerne pas forcément l'endroit où je suis. Parfois je me réveille en disant quelque chose de complètement incompréhensible (enfin, cela devait probablement être compréhensible si on connaissait le rêve qui précédait, mais moi-même je l'oublie très rapidement). Je réveille de temps en temps mon poussinet, comme ça, qui ne comprend pas plus que moi ce qui lui arrive. D'ailleurs, la même chose lui arrive aussi (mais plus rarement, je crois, et je ne crois pas qu'il ait jamais cette sensation d'être perdu).
Ce qui est bizarre, c'est que ça n'arrive presque que dans les premières heures du sommeil. Quand la nuit est bien plus avancée, je peux faire rêve sur rêve (et il m'arrive là aussi de rêver de labyrinthes, même s'ils prennent une forme assez différente) et même si on me réveille au cours de ceux-ci, je n'ai peut-être pas l'esprit complètement frais, mais je n'ai pas cette confusion caractéristique des débuts de nuit.
[#] Il m'est arrivé d'appeler au secours, cependant, quand j'étais plus petit, notamment quand j'étais vraiment dans un endroit que je ne connaissais pas et que je n'avais pas repéré les lieux. La panique de ne retrouver ni la porte de sortie de la pièce, ni l'interrupteur de lumière, pouvait être vraiment terrible.
2009-10-26 (lundi)
Ce week-end, j'ai mis en contact deux amis que je connaissais séparément, en espérant qu'ils sympathisent. Chose qui n'a rien de remarquable (sauf à la rigueur le fait que ces deux amis habitent à 8977km(±2km) de chez moi à vol d'oiseau) ; mais, finalement, je n'ai pas souvent l'occasion de le faire : beaucoup de mes amis se connaissent déjà entre eux, ou quand ce n'est pas le cas, il est souvent soit peu souhaitable (humeurs probablement incompatibles, centres d'intérêts trop disjoints) soit probablement difficile (connaissance limitée à un cadre restreint, emplois du temps difficiles à concilier) de les amener à se rencontrer. C'est dommage.
Je pense pourtant que je devrais — et qu'en général « on » devrait — faire des efforts pour rassembler des gens qu'on connaît et qui auraient des chances de pouvoir s'entendre, voire devenir amis (ou, pourquoi pas, plus) si affinités : on s'extasie sur des sites web de réseaux sociaux (le plus récemment Facebook, même si celui-ci exploite en vérité assez peu la notion d'ami d'ami), mais dans la vraie vie j'ai l'impression qu'on explore assez peu qui nos amis d'amis et amis d'amis d'amis peuvent nous amener à rencontrer[#].
Il y a déjà assez longtemps, j'avais proposé un système pyramidal consistant, pour résumer, à inviter à dîner six amis qui (autant que possible) ne se connaissent pas les uns les autres, afin qu'ils se rencontrent et lient connaissance, puis leur demander que chacun reproduise le schéma (en plaçant celui qui les a invités au préalable dans la liste des convives) — et ainsi de suite récursivement. Comme beaucoup d'idées que j'ai eues, je me sens idiot de ne jamais l'avoir mise en pratique ; je devrais y reréfléchir ou, au moins, rédiger proprement des « règles » d'un tel système de rencontres et lui donner un nom accrocheur, après tout ça pourrait être un mème à succès[#2].
[#] Sauf peut-être quand
il s'agit d'obtenir une faveur (le piston social
) : c'est sans
doute utile d'apprendre à cette occasion qu'on a forcément un ami qui
connaît un proche de tel ou tel ministre, mais il y a beaucoup
d'autres gens intéressants dans la vie que des proches de
ministres.
[#2] Il y a des petits jeux du même genre avec des livres, par exemple (comme des chaînes, où on reçoit un livre qu'on est invité à lire et à donner à quelqu'un d'autre après avoir inscrit son nom dedans), qui ne sont pas moins sympathiques.
2009-10-25 (dimanche)
Mon poussinet et moi avons vu le film Patrick 1,5 (titre bizarrement traduit en français comme Les Joies de la famille). C'est certes un peu prévisible, mais c'est tout mignon et ça nous a beaucoup plu : je recommande, donc (et pas seulement parce que les deux principaux acteurs, Gustaf Skarsgård et Thomas Ljungman, sont très jolis à regarder). La difficulté, par contre, c'est qu'il n'est (plus ?) diffusé que quand une douzaine de salles en France (deux à Paris) : pour notre part, nous sommes allés au Mk2 Beaubourg (qui s'est fait une certaine spécialité de projeter les films « LGBT-themed »).
En passant, j'ai vu des gens (je crois que c'étaient les Mormons de la rue Saint-Merri) qui s'étaient installés au coin de Beaubourg et qui, perchés sur des bittes[#], lisaient à haute voix des textes religieux en anglais, probablement la bible du roi Jacques ou le livre de Mormon ou quelque chose de ce genre : ça faisait exactement penser à la scène des prophètes de Life of Brian (ou un peu au sermon au tout début de ce passage de The Meaning of Life), du coup j'ai vraiment eu envie de me mettre à côté d'eux et de commencer à prêcher moi aussi (mais je me suis souvenu de comment Brian finit et j'ai préféré éviter).
[#] Des bittes pour empêcher les voitures de passer, je veux dire. Après, si pour Pierre sur une pierre on peut fonder une Église, on peut certainement aussi faire des choses intéressantes sur une bitte.
2009-10-24 (samedi)
Les lecteurs attentifs de ce blog (c'est de vous que je
parle) connaissaient depuis
longtemps Naughty & Dotty, ainsi
que Daisy, et
peut-être avez-vous vu remarqué
Coinky (le poussin obèse qui joue de la flûte ténor). Ruxor et le
poussinet ont la joie de vous présenter le nouvel arrivé de cette
petite ménagerie : Bluby, la baleine toute souriante. (Adoptée au
magasin Le Phare de
la Baleine de Bordeaux par un
poussinet de passage. La
vendeuse lui a demandé c'est pour un petit garçon ou une petite
fille ?
, et le poussinet a, on peut l'imaginer, un peu rougi en
répondant c'est pour moi
; la vendeuse l'a alors
rassuré : vous avez le droit d'aimer les baleines
.)
La DDASS n'a fait aucune difficulté à ce que nous
l'adoptions conjointement.
Vous pensez peut-être que nous sommes fous de peluches, mais en fait c'est très difficile d'en trouver qui me plaisent. Quand je fais un tour au rayon peluches et doudous du BHV, la plupart de celles que je vois ont une expression qui ne me plaît pas. Peut-être que je n'ai pas les mêmes goûts que les enfants de cinq ans ?
Sinon, parlant de baleines, j'aime bien cette vidéo.
2009-10-22 (jeudi)
Il y avait ceux (et même des gens célèbres-sur-la-toile) qui prévoyaient, les mêmes causes produisant les mêmes effets, que le Conseil constitutionnel ne pouvait que renouveler sur la loi Hadopi 2 la censure dont il avait déjà frappé la loi Hadopi. Il y avait même ceux qui suggéraient qu'un certain énervement se ferait ressentir rue de Montpensier en voyant le législateur publier exactement la même loi qui avait déjà été refusée une fois (dans des termes différents, certes, mais tout étant fait en sorte que les effets soient exactement les mêmes). Et il y avait des rumeurs comme quoi le Conseil d'État (qui loge, après tout, à quelques couloirs du Conseil constitutionnel et ne doit pas être complètement ignorant[#] de la Constitution) aurait soufflé au gouvernement que cette loi était contraire à la Constitution. En vérité, ces Messieurs du Conseil constitutionnel n'ont pas eu l'air spécialement émus de devoir plancher une deuxième fois sur la même loi, ou qu'on contourne grossièrement leur précédente décision : cette fois, ils ont validé la loi (à un détail près, qui déplaira peut-être à certains mais qui ne protège absolument pas les internautes). J'avoue que j'ai une image du Conseil constitutionnel un peu comme sa caricature chez les Guignols de l'Info et que ceci ne l'aide pas vraiment.
[#] Même si on a, en
France, cette aberration incompréhensible du droit qui veut que le
juge, qu'il soit administratif ou judiciaire, ne peut pas regarder la
Constitution pour savoir si les lois y sont conformes. Ce serait
éventuellement sensé s'il n'avait jamais le pouvoir d'écarter
l'application d'une loi, mais il l'a lorsqu'elles sont contraires à un
traité (ou, via les traités européens, au droit communaitaire même
dérivé) : on arrive donc à cette situation totalement idiote, absurde,
et que personne n'est foutu d'expliquer, que la Constitution est
censément au-dessus des traités eux-même au-dessus des lois, mais
qu'elle est tellement au-dessus qu'on ne la voit même plus. D'où ma
sempiternelle question : que se passerait-il si la France passait un
traité avec les îles Tuvalu dont le contenu serait la France
s'engage à respecter la Constitution française
(en échange de quoi
les îles Tuvalu s'engagent à ce que 2+2=4, puisqu'il faut paraît-il
une réciprocité dans les traités) : ceci permettrait-il au juge de
faire respecter le traité qui dit que la Constitution doit être
respectée ?
⁂
Pendant ce temps, à Bruxelles (ou Strasbourg ?), il semble qu'il y
ait aussi des mauvaises nouvelles de l'amendement 138 (aka 46)
du paquet Télécoms
(un amendement qui prévoyait, justement,
d'interdire de suspendre une connexion Internet sauf par une décision
de justice — et auquel les gouvernements français et anglais
étaient, très logiquement, viscéralement opposés). Rappelons que le
Parlement avait plusieurs fois, à une très large majorité, rétabli cet
amendement contre la volonté du Conseil (c'est un domaine de
codécision, donc il faut que les deux s'entendent sur le même texte),
et aux dernières nouvelles le
texte était
en comité de conciliation. J'entends maintenant
que l'amendement
a été abandonné mardi par le Parlement, mais je n'arrive pas à
savoir si c'est en comité ou en séance plénière (je ne suis pas sûr de
comprendre la procédure, mais si c'est en comité, il est possible que
l'amendement puisse encore être réintroduit en séance plénière ; si
c'est en plénière, c'est trop tard, parce que le Conseil va
certainement approuver le paquet tel qu'il est). Impossible de
trouver un dossier sur le paquet Télécoms sur le site Web du parlement
européen : si vous y arrivez, vous êtes plus fort que moi ; mais je
note que les minutes de la séance de
mardi sont
en ligne et même si je ne comprends pas ce mélange de toutes les
langues de l'Union ça n'a pas l'air de beaucoup parler de
Télécoms.
⁂
Je fais un léger non sequitur pour dire qu'il
y avait avant-hier à Télécom (l'École !) une conférence, organisée par
l'association Utopia
et dont le titre était : Quels enseignements politiques tirer des
expériences du logiciel libre et de celle
des creative commons ?
J'y suis allé,
outre parce que j'étais dans le bâtiment, parce que l'un des invités
était Patrick Bloche
(député de Paris, maire du 11e
arrondissement, PS), pour qui j'ai le plus grand respect
(au moins dans ce combat précis, mais
déjà il y a dix ans lorsqu'il a « porté » le PACS à
l'Assemblée). Il a fait la prévision que, quelle que soit la décision
que le Conseil constitutionnel rendrait, cette loi ne serait jamais
appliquée, ne serait pas plus appliquée que la loi DADVSI
avant elle, et que ce n'était pas l'intention de ceux qui la
portaient qu'elle fût appliquée puisque l'ancienne ministre de la
culture parlait de loi pédagogique
(peut-être
même thérapeutique
?), qu'il s'agissait plutôt d'une tentative
de contrôle d'Internet et surtout de l'attention du public. Mais
celui qui a surtout parlé, dans cette conférence,
c'est Philippe Aigrain
(connu notamment comme le fondateur
de La Quadrature du
Net) : et il faut dire qu'il parle extraordinairement bien,
Philippe Aigrain — c'est clair, c'est précis, c'est
compréhensible, c'est argumenté. Je ne veux pas tenter de résumer en
une phrase ce qu'il a dit. Mais comme je tape des notes dans la
plupart des séminaires scientifiques auxquels j'assiste et que j'ai
décidé d'en faire autant cette fois-là, vous voulez les
lire : elles sont
ici (évidemment, comme c'est saisi sur le vif, il y a des choses
que j'ai ratées, ou mal comprises, ou mal entendues, etc., donc c'est
parfois un peu bordélique, mais j'espère quand même que ça reste
compréhensible). La vidéo sera disponible plus tard (je ne sais pas
quand) en
ligne (ou peut-être ailleurs : ils avaient
évoqué Mediapart).
2009-10-21 (mercredi)
J'ai donné hier un TP pour un cours d'(introduction à
l')arithmétique pour la
cryptographie[#] dont je suis
responsable à Télécom (dans le cadre d'un master sécurité
). Le
choix du logiciel de calcul
symbolique dans lequel travailler est toujours un peu épineux. Je
préfère par principe un logiciel libre, ce qui laisse encore un
certain choix ; mais il faut tenir compte de l'environnement
disponible dans les salles de TP auxquelles j'ai accès.
Or, à ce sujet, sauf à aller frapper à la porte d'autres départements
de l'École, le choix est entre des salles de PC Windows
(or je ne sais pas utiliser Windows, et je n'ai pas trop envie
d'apprendre) ou de Sun (également Intel) sous Solaris 11,
l'installation de ce dernier OS n'étant pas toujours
complètement orthodoxe (et, concrètement, compiler n'importe quoi est
une gageüre). L'an dernier j'avais fait mes TP
sous Maxima qui est, il
faut le dire, assez mauvais (et je ne sais pas qui a eu l'idée
d'utiliser “:” pour l'affectation, mais il
devait vraiment avoir fumé quelque chose). Cette année, j'ai jeté
l'éponge sur l'idée de compiler quoi que ce soit sur les machines
de TP, et j'ai
utilisé Sage[#2] à
distance : le programme tourne sur ma machine au bureau, et les
étudiants y accèdent par un navigateur Web. Il faut dire que Sage a
un système de worksheets assez impressionnant de
ce point de vue-là (il y en a une démonstration publiquement
accessible
sur www.sagenb.org[#3]).
C'est une idée séduisante a priori : au lieu de faire une interface graphique, un programme peut toujours décider d'utiliser un navigateur pour ça, de se présenter sous la forme d'un site Web. Et de fait, les webapplications rencontrent un succès spectaculaire qu'on peut juger au nombre de bouquins sur Ajax (il ne s'agit pas du cousin d'Achille) qu'on peut trouver dans n'importe quel rayon informatique (section technologies Web) de librairie.
Mais en fait, le concept a aussi ses limitations, qu'on rencontre rapidement même quand la réalisation est soignée, et qui donnent un petit goût désagréable d'inachevé ou de bricolé. Prenez les racourcis clavier : on ne peut y mettre que ce que le navigateur lui-même n'a pas réquisitionné ; prenez les commandes à la souris : elles sont sévèrement contraintes par ce que le modèle de focus du document permet ; on a du mal à avoir un vrai menu contextuel, on a du mal à avoir du glisser-déplacer qui marche de façon fluide et claire, on a du mal à avoir un copier-coller riche, on a du mal à avoir un système de menus ou un toolkit qui s'harmonise bien avec le navigateur, l'édition des textes se fait dans des widgets qui ne sont pas de vrais éditeurs, la notion de session est difficile à faire avaler à un système (le Web) prévu pour être sans état… Bref, l'idée est sympa et certainement très utile, mais j'aimerais bien que des solutions soient trouvées pour que ça cesse d'être du bricolage et que l'intégration soit vraiment parfaite (c'est-à-dire aussi bonne que pour une application native) : or j'y crois fort peu. S'agissant de l'interface worksheet de Sage, le boulot réalisé est impressionnant, certes, mais ce genre de limitations me frappe toujours : le copier-coller a des ratées, les rectangles de saisie varient parfois de taille de façon inexpliquée, bref, les finitions manquent (et ce n'est pas la faute de Sage, c'est le concept de webapplication qui rend ça pour l'instant inévitable).
Bon, le pire ça a surtout été quand j'ai voulu faire cet après-midi
un corrigé de ce TP : je me suis dit que j'allais
l'écrire comme une worksheet Sage, justement
(plutôt qu'en tapant tout en TeX). Mauvaise idée. D'abord, tous les
commentaires entourant les commandes, j'ai dû les saisir dans un
éditeur HTML appelé depuis l'interface et qui est certes
impressionnant mais qui n'est pas l'éditeur que j'ai l'habitude
d'utiliser (et pour ce qui est du copier-coller, de nouveau, c'est pas
terrible). Mais une fois que j'eus fini et que j'eus publié
ma worksheet, je me suis senti un peu escroqué :
la page Web ainsi produite est assez jolie, mais pas moyen de
l'exporter en PDF (si j'essaie de l'imprimer vers
un PDF, mon navigateur produit quelque chose de vraiment
très moche), pas vraiment moyen non plus de la sauver comme une
page HTML (elle fait appel à des quantités
invraisemblables de JavaScript de
chez jQuery
et jsMath), on
peut juste en sauvegarder une version au format Sage worksheet, qui
sera certes lisible sur un autre Sage, mais bon, le problème initial
était justement que ce n'est pas la chose la plus facile au monde à
installer.
[#] Le but du cours étant d'arriver à faire comprendre à des gens qui ont fait des parcours assez différents (et parfois plus fait de maths depuis longtemps) comment « fonctionnent », si j'ose dire, ℤ/mℤ (le théorème chinois, les éléments primitifs, ce genre de choses) et (un tout petit peu) les corps finis.
[#2] Aux dernières nouvelles, Sage ne tourne pas sous Windows, et pas bien (ou pas complètement) sous Solaris. Donc c'était peu évident, comme solution !
[#3] Je me demande comment ce site fait pour ne pas être complètement vandalisé, d'ailleurs.
2009-10-17 (samedi)
Tout le monde sait que les Espagnols ont deux noms de
famille[#] : un qui leur vient du
père (a priori placé en premier), et un qui leur vient de leur
mère (a priori placé en second). Je pensais que l'un de ces
noms était patrilinéaire et l'autre matrilinéaire : je suis déçu
d'apprendre que, non, même si la loi autorise à permuter les deux
noms, chacun donne à ses enfants son premier nom, donc
normalement le nom de son père. Donc normalement le nom de quelqu'un
est formé du nom de son père et du nom de sa mère, c'est-à-dire, du
nom de son grand-père paternel et du nom de son grand-père
maternel, les grand-mères pouvant aller se faire voir. Contrairement
à ce qu'on dit parfois, le système ne respecte pas l'égalité des sexes
(sauf, justement, depuis que la loi permet de permuter les deux noms,
mais ce n'est pas trop dans l'usage). La solution que j'avais en tête
était plus simple : chacun a un nom patrilinéaire et un nom
matrilinéaire (l'ordre entre les deux étant arbitraire et non défini),
et reçoit le nom patrilinéaire de son père et le nom matrilinéaire de
sa mère ; là, l'égalité des sexes aurait été parfaite.
Malheureusement, le monde ne se conforme pas toujours à mon
imagination de
matheux[#2]. ![]()
Même ce schéma consistant à avoir un nom patrilinéaire et un nom matrilinéaire est un peu regrettable : s'il respecte l'égalité des sexes, il en organise aussi la ségrégation rigoureuse (noms d'hommes et noms de femmes ne se mélangent pas : on reçoit un nom de son grand-père paternel, un autre de sa grand-mère maternelle — les hommes ne peuvent préserver un de leurs noms qu'en ayant un garçon, les femmes en ayant une fille). On pouvait imaginer d'autres choses : les Modulotroisiens, par exemple, ont aussi deux noms, que nous appellerons le Nom 1 et le Nom 2 (ce qui ne signifie pas qu'ils soient forcément cités dans cet ordre là) ; la règle est que le Nom 1 d'un individu est le Nom 2 de son père, et que le Nom 2 d'un individu est le Nom 1 de sa mère — cette fois, ce sont le grand-père paternel et la grand-mère maternelle qu'on oublie, les hommes transmettent un de leurs noms (le 2) par leurs filles et les femmes (le 1) par leurs fils. C'est un peu tordu, mais les anthropologues structuraux ont décrit des choses autrement plus tordues dans les structures de tabous sur l'inceste ou d'obligations de mariage entre cousins croisés : ça ne m'étonnerait pas qu'on eût vraiment rencontré quelque part le système de noms que je décris. On peut évidemment le compliquer : chez les Modulocinquiens, chaque individu à quatre noms, numérotés de 1 à 4 (même si seuls les noms 1 et 4 sont couramment utilisés) ; les noms 1 et 2 d'un individu sont les noms 2 et 4 (respectivement) de son père, et les noms 3 et 4 d'un individu sont les noms 1 et 3 (respectivement) de sa mère ; chez les Moduloseptiens, chaque individu a six noms, les noms 1, 2, 3 étant les noms 2, 4 et 6 du père, et les 4, 5, 6 étant les 1, 3 et 5 de la mère — malgré la similitude, il y a une différence très importante entre les Modulocinquiens et les Moduloseptiens, que je laisse le lecteur découvrir par lui-même[#3].
Trêve de délires matheux, il est maintenant possible en France de donner à ses enfants un double nom (un nom du père et un nom de la mère, choisis par les parents, et dans un ordre également choisi par eux ; mais le nom de toute une fratrie d'enfants d'un même couple doit être le même, choisi lors de la naissance du premier). Il était initialement prévu — par une simple circulaire — de séparer les deux noms d'un nom double par un double trait d'union (ainsi les enfants de Monsieur Dupont et de Madame Dugenou pourraient-ils s'appeler les Dupont, les Dugenou, les Dupont--Dugenou ou les Dugenou--Dupont : et rien d'autre), pour les différencier des noms composés mais uniques pour ce qui est de la loi en question[#4]. Comme la France est généreusement dotée d'autant de procéduriers pénibles pour contester des règles idiotes que de bureaucrates pour inventer ces règles idiotes, il s'est évidemment trouvé des gens pour contester devant les tribunaux l'usage du signe typographique “--” comme séparateur (dont il faut avouer qu'il est assez peu français, mais bon, innover en matière de ponctuation est une bonne idée) ; et le tribunal de grande instance de Lille leur a donné raison (impossible apparemment de trouver le jugement sur Internet) au motif qu'une circulaire ne peut pas créer de droit[#5]. Du coup, maintenant, on doit se trouver dans une situation où il y a une différence byzantine entre des gens qui ont un nom double et des gens qui ont un nom composé, sans que cette distinction puisse se voir au niveau de l'écriture du nom ! Si le législateur avait été un peu moins control-freak, il aurait simplement prévu que les parents choisissent le nom de leur enfant en juxtaposant comme ils le souhaitent[#6] les éléments du nom des deux parents, ces éléments étant séparés par une espace, un trait d'union, ou un signe de ponctuation quelconque (le choix étant arbitraire à chaque fois que le nom est écrit), et on aurait évité ce merdier de distinction inutile entre noms doubles et noms composés : je ne vois absolument pas l'intérêt de fixer des règles juste pour éviter que les enfants de Monsieur Machin-Trucmuche ne reçoivent que Machin ou Trucmuche dans leur nom ou que ceux de Madame Dupont--Dugenou reçoivent à la fois le Dupont et le Dugenou (sauf à recevoir exactement les deux).
[#] Même si je ne suis pas certain que les deux servent vraiment (en France, beaucoup de gens ont quatre prénoms, mais il est plus qu'un peu rare d'appeler quelqu'un par autre chose que son premier prénom ; dans les pays anglo-saxons, le middle name est un peu moins rarement utilisé, mais il reste relativement marginal). Sans regarder Wikipédia, sauriez-vous dire les deux noms de Rafael Nadal, Pedro Almodóvar, Penélope Cruz ou Antonio Banderas (attention, pour ce dernier, il y a un piège) ?
[#2] Par contre, il y a
des gens qui étudient assez sérieusement ce qu'on trouve en remontant
un arbre généalogique très loin dans
la branche
patrilinéaire et dans
la branche
matrilinéaire. Avec ce système, j'imagine que mes noms de famille
seraient R1b et F : pas très joli, finalement. ![]()
[#3] Indication : qu'arriva-t-il le jour où la moitié de l'état-civil de la Moduloseptie fut brûlé de sorte que seuls les noms 1, 2 et 4 de chaque individu survécurent ?
[#4] Les enfants de Monsieur Machin-Trucmuche et de Madame Dupont--Dugenou pourraient s'appeler les Machin-Trucmuche, les Dupont--Dugenou, les Dupont, les Dugenou, les Machin-Trucmuche--Dupont, les Machin-Trucmuche--Dugenou, les Dupont--Machin-Trucmuche ou les Dugenou--Machin-Trucmuche ; mais pas les Machin--Dupont ni les Trucmuche, ni les Dugenou--Dupont, ni les Dupont-Dugenou : vous suivez ?
[#5] Je ne comprends
d'ailleurs pas vraiment le raisonnement du tribunal : la circulaire
semble préciser uniquement la façon dont on note le double nom sur
l'acte d'état-civil, je ne vois pas ce que ça change de si la
circulaire avait demandé que figure en toutes lettres la
mention Dupont-Dugenou est un nom double dont la première partie
est
. Idem quand
quelqu'un demandera son nom à Madame Dupont--Dugenou : c'est à celui
qui rédige le formulaire de préciser s'il veut qu'on sépare les deux
parties d'un nom double par un signe de ponctuation particulier, et il
peut très bien demander qu'on mette un astérisque ou une barre
oblique.Dupont
et la seconde Dugenou
[#6] Au moins un
élément, bien sûr ! Et en permettant éventuellement au pouvoir
réglementaire fixer quelques règles supplémentaires concernant des
éléments tels que de
ou le
, si on veut absolument éviter
que les enfants de Monsieur de la Pâte Feuilletée
s'appellent de
tout court. Encore que, si les parents y
tiennent vraiment…
2009-10-17 (samedi)
Mettez-vous à la place des victimes…
Lorsqu'il y a une discussion sur la justice pénale (que ce soit en
général ou sur une affaire en particulier), il y a des chances que
quelqu'un finisse par sortir cette incantation, qui ressemble beaucoup
au point
Godwin en la matière : Mais mettez-vous un peu à la place des
victimes…
C'est quelque chose qui m'horripile.
Ce n'est pas que l'argument soit mauvais en soi : il est certainement bon et souhaitable, que ce soit pour une réflexion générale ou particulière sur la Justice, de prendre en compte le point de vue des victimes. Le problème, c'est que quand on le fait, il faudrait aussi savoir se mettre à la place des coupables (ou, s'agissant d'une affaire particulière et non encore jugée, des accusés). Ce n'est pas un exercice formel de relativisme, et ce n'est certainement pas un argument pour dire que les points de vue de la victime et du criminel sont interchangeables et qu'on doit faire une sorte de « moyenne » entre eux ! Mais ces deux points de vue ne sont pas, ou ne devraient pas être, irréconciliables : si la victime d'un crime ne cherche pas à se venger mais demande simplement justice, et si le coupable ne cherche pas à échapper à la peine mais à se réconcilier (avec sa conscience, avec la société, et idéalement avec la victime aussi) et à se réinsérer, alors ils peuvent être d'accord. Le rôle d'un juge, dans un procès où les faits ne sont pas contestés, devrait sans doute être de se rapprocher mentalement à la fois de la victime « parfaite » et du criminel « parfait » qui parleraient d'une même voix. Si on ne regarde que le point de vue de la victime, c'est sans doute que ce n'est pas celui d'une victime « parfaite » en ce sens.
Or je n'entends jamais (de la part, au hasard, d'un ministre de la
Justice, dans le cadre d'une discussion sur la rigueur des peines),
l'exhortation : Mettez-vous à la place des condamnés…
Une telle phrase déclencherait certainement un tollé : Comment ?
On oserait mettre sur le même plan <gnagnagnagnagnagna> !
Cette attitude offensée (par exemple celle consistant à se dire ah
mais moi je ne ferais jamais quelque chose de semblable ! je
ne suis pas un criminel / violeur / pervers / détraqué
sexuel, moi ! comment voulez-vous que je me mette à la place
d'un coupable ?
) procède de l'idée que les coupables d'un crime ne
sont pas sont des humains normaux ; que ce sont gens complètement à
part, des monstres, qui ont a priori quelque chose de différent
de vous ou moi. Cette idée est fausse, et elle est dangereuse pour la
Justice. Parmi les gamins de cinq ans qui nous regardent avec des
yeux d'ange, il y en a qui seront victimes de crimes, oui, et il y en
a (sans doute pas beaucoup moins) qui en commettront : l'idée (qu'on
peut soupçonner certains hommes politiques de tous bords de croire ou
surtout d'entretenir) que les coupables
et les victimes
seraient des populations structuralement différentes, voire
prédestinées à l'un ou l'autre rôle, la première apparaissant
peut-être par génération spontanée (ce ne sont quand même pas ces
petits anges des écoles maternelles qui deviendront comme ça,
si ?), est une conception de la nature humaine dont la naïvetée
manichéenne ferait sourire si elle n'était pas par ailleurs un peu
nauséabonde comme toute tentative pour diviser l'humanité
en eux versus nous. De même l'idée que les criminels
sont des malades, comme si le Bien était fondamentalement ancré dans
l'âme humaine et que sa disparition était une aliénation mentale (on
aimerait peut-être le croire, mais ce n'est pas sérieux).
Se mettre à la place d'un criminel, ce n'est pas excuser le crime : c'est aussi essayer de le comprendre, et on ne peut pas lutter contre sans le comprendre.
Et quand les gens essaient d'appeler à l'empathie sur les victimes
de crime en clamant et si c'étaient vos enfants ?
, j'ai envie
de demander : les criminels n'auraient pas de parents ? (toujours
cette idée de génération spontanée).
2009-10-12 (lundi)
Il est de bon ton dans certains milieux de se lamenter que les
jeunes de nos jours (ou les Français en général, ou les gens en
général, selon qui parle) ont une culture générale complètement nulle.
Je ne sais pas si je suis d'accord avec cette affirmation (je suis en
tout cas assez sceptique quant à l'idée, souvent implicite, que ce soit
pire qu'avant ; j'aimerais certainement que les gens fussent plus
cultivés mais je ne sais pas si on peut y arriver), mais il y a une
chose qui m'agace profondément dans la façon dont la grande majorité
des gens qui prononcent ce constat accablant l'entendent : c'est
qu'ils parlent uniquement de culture littéraire, historique,
géographique, politique, bref, humaine, et qu'ils font une sorte
d'impasse sur tout ce qui est culture scientifique ou technique.
Bref, ils se lamentent de ce que les jeunes (ou je ne sais qui) ne
savent pas dans quel siècle Shakespeare est né, ne reconnaissent pas
un tableau aussi connu que Les Noces de Cana, ni ne
peuvent citer les pays frontaliers de
l'Allemagne[#] ; mais je suis sûr
qu'ils auraient souvent l'air moins fiers si on leur demandait de but
en blanc (ce que je tâcherai de faire, la prochaine fois que quelqu'un
tiendra devant moi un discours de ce genre, et j'invite mes lecteurs à
jouer aussi à ce jeu) : pouvez-vous me dire approximativement la
masse de la Terre ?
(chose qu'il est à peu près aussi scandaleux
— ou non-scandaleux — d'ignorer que le siècle dans lequel
Shakespeare est né).
La notion de culture générale, et l'idée de ce qu'il est scandaleux
ou non d'ignorer, varie furieusement selon la personne qui donne son
avis, et on devine facilement que c'est une notion qui a tendance à
épouser bien facilement les contours de ce que cette personne
elle-même connaît. Je lève les yeux au ciel parce que mon poussinet
ignore qui est William Blake, et peu de temps après c'est lui qui se
moque de moi parce que je n'ignore presque jusqu'au nom de Paolo
Conte. Je me rappelle avoir entendu un ami s'indigner qu'on puisse ne
pas faire l'effort d'apprendre la liste des rois de France (de fait,
il la connaissait par cœur) et, alors que nous passions rue
Dante, montrer son ignorance complète de qui était ce Monsieur à
part un poète italien (peut-être de l'antiquité ?)
.
Mais dans tous les cas, les connaissances scientifiques ont
tendance à être écartées de la culture générale
, même quand il
s'agit d'un scientifique qui s'exprime. Il n'y a aucune raison à ça :
toute forme de connaissance qui n'est généralement pas directement
applicable dans la vie courante, mais qui participe de façon vague à
notre compréhension du monde dans les bases de telle ou telle
discipline, mérite d'être appelée culture générale
. Le fait de
savoir que la Terre tourne autour du
Soleil[#2] se range donc bien
là-dedans (comme le prouve l'étonnement de John Watson quand Sherlock
Holmes lui avoue dans A Study in Scarlet
qu'il n'en avait aucune idée, et qu'il fera de son mieux pour oublier
cette information vu qu'elle ne peut lui servir à rien) : à mon avis,
c'est assez comparable avec le fait de savoir que Shakespeare était un
poète et dramaturge anglais (et peut-être Sherlock Holmes ignorait-il
cela aussi). D'ailleurs, un assez
célèbre exemple à la
télévision française montre que ce n'est pas gagné pour tout le
monde.
J'aimerais lancer une vaste opération (plus étendue et aussi plus facile que celle-ci) pour évaluer l'étendue de la culture générale des Français, à la fois dans l'absolu et selon des critères et catégories socio-professionnelles, dans différentes disciplines, et en distinguant la connaissance brute et la capacité à la mettre en œuvre dans une question partique (par exemple, un nombre pas forcément ridicule de personnes doivent être capables d'énoncer le théorème de Pythagore ; pour autant, si je leur montre deux points sur une grille centimétrique carrée situés l'un de l'autre à 3cm dans une direction et 4cm selon l'axe orthogonal, je pense que très peu de gens seraient capables de donner la distance entre les deux points).
Mais la chose qui m'effraie le plus, c'est que je pense l'immense
majorité de la population incapable de faire le moindre raisonnement
d'ordre de grandeur. Par exemple, si je demande la masse de la Terre
à un facteur 10 près, la réaction sensée à avoir est de se
dire : Voyons, je sais que sa circonférence fait 40000km (ça c'est
un chiffre que les gens retiennent), donc le rayon fait dans les
6000km, donc le volume dans les 1021m³ ; or puisqu'un mètre
cube d'eau pèse 1000kg, un mètre cube de terre (enfin, de Terre), ça
doit sans doute peser quelque part entre 103kg et
104kg, donc la masse de la Terre doit être quelque part
entre 1024kg et 1025kg.
(De fait, la valeur
correcte[#3] est
6·1024kg.) Pour en arriver là, il n'y a qu'à connaître la
formule donnant la circonférence d'un cercle ou le volume d'une boule
(même ma maman les connaît) et un peu de jugeote dans les
approximations. Mais je soupçonne que quasiment personne ne fera ce
genre de raisonnements : les gens se diraient qu'ils ne se rappellent
pas combien vaut π, n'auraient pas l'idée de se dire que 40 divisé
par 2π ça fait environ 40 divisé par 6 ça fait environ 6 et c'est
bien assez précis comme ça, et évidemment ils n'oseraient pas
manipuler des puissances de 10. Peut-être que je me trompe, mais je
suis pessimiste : je crois que les gens, même ceux qui connaissent la
formule donnant le volume d'une boule, refuseraient juste de brancher
leur cerveau et sortiraient un nombre quelconque (mille milliards de
tonnes, ça semble beaucoup ? ça doit être ça alors).
J'ai déjà souligné ce genre de
choses.
C'est aussi lamentable que le fait que beaucoup de gens ne
sauraient pas dire que Shakespeare est né au XVIe siècle
(et/ou ne tenteraient pas de réfléchir pour situer la chose par
rapport à l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique, à la glorieuse
révolution anglaise, que sais-je encore). Mais c'est aussi plus grave
de conséquences : on n'arrête pas de nous bombarder avec des chiffres
plus ou moins idiots d'ordres de grandeur (pensez, par exemple, à tout
ce qu'on peut raconter en ce moment en ce qui concerne les émissions
de CO2 et la politique énergétique) ; parfois d'ailleurs
des journalistes imbéciles se plantent d'un facteur dix, mille ou un
million (typiquement, traduisent
l'anglais billion
, qui
désigne[#4] le milliard ou
109 en le français billion
, qui désigne mille
milliards ou 1012 ; ou confondent des kilotonnes et des
kilogrammes), quand ils ne se plantent pas, en plus, d'unité
(exercez-vous à compter le nombre de fois qu'un journaliste exprime
une puissance en kilowatts-heure, ou une énergie en kilowatts, ou
parle de kilowatts par heure
pour quelque chose qui n'est
certainement pas une vitesse de variation de puissance : c'est
peut-être un agacement de pédant, mais si le type qui parle ou écrit
avait la moindre compréhension de ce qu'il dit, il ne ferait jamais ce
genre de faute). Je rêve d'un cours d'ordres de grandeur
au
lycée, où on poserait des questions
comme : estimez le nombre de grains de sables sur une plage
typique
ou quelle est la masse totale de toutes les fourmis de
la Terre ?
(vous avez droit à un facteur 100 ou 1000 près, parce
que ce n'est pas facile du tout). La leçon essentielle serait qu'il
est bien plus important de retenir la puissance de 10 que la mantisse
(le multiplicateur qui est devant), et que connaître des nombres
approximatifs, fût-ce à un facteur 10, 100 voire 1000 près, peut être
utile et important pour se rendre compte si une affirmation est
vraisemblable ou non.
Le fait est que l'inculture scientifique crasse de nos concitoyens
est utilisé sans vergogne pour leur faire prendre des vessies pour des
lanternes. (Quand ce n'est pas eux qui se précipitent d'eux-mêmes
pour prendre des vessies pour des lanternes.) Et parfois sur des
sujets graves ou problématiques : beaucoup de gens sont persuadés que
l'énergie nucléaire est mauvaise ou dangereuse, ou que les antennes de
téléphonie mobile émettent trop fort, ou que les OGM sont
dangereux, pour des raisons totalement dénuées de fondement
scientifique (ce qui ne veut pas dire qu'on ne doive pas débattre à ce
sujet, mais l'idée de trancher ces débats par un choix
« démocratique » quand les citoyens sont profondément ignorants et
facilement manipulables par des slogans simplistes, c'est très
inquiétant). Quand ce n'est pas sur des questions de société, c'est
aussi sur des choix individuels à la consommation (xkcd
l'a illustré récemment,
d'ailleurs) : un ami me faisait par exemple remarquer que les produits
alimentaires contiennent soit de l'énergie
(c'est bien
l'énergie, c'est positif, c'est bon pour les enfants pour se dépenser)
soit des calories
[#5]
(mais alors il en faut le moins possible parce que ça fait grossir,
donc il faut être pauvre en calories, si possible contenir moins de 1
calorie par dose) — je ne suis pas certain que les gens soient
bien conscients qu'il s'agit bien de la même chose !
Je ne veux surtout pas jeter la pierre sur les profs ou sur l'Éducation nationale (ils en reçoivent largement assez, des pierres, de tous les côtés). Je dis que je rêve d'un cours d'ordres de grandeur, mais je ne sais pas si ce n'est pas un rêve totalement utopique : j'ai une profonde répugnance à penser que les gens soient condamnés à être ignorants, mais j'ai aussi assez de réalisme pour me rendre compte que c'est parfois naïf d'espérer autre chose. Bref, je n'en sais rien. Mais on pourrait au moins espérer faire rentrer dans la tête des gens que, justement, ils sont ignorants, et qu'à défaut de savoir il est bon de savoir qu'on ne sait pas ! Car si pour ce qui est de la culture dans les humanités il est rare que le pékin moyen, ou l'homme politique (tout aussi moyen) qui le représente, se mêle d'avoir forcément raison[#6], en matière de tout ce qui est scientifique ou technique (informatique, politique énergétique, santé publique), on ne se prive pas de parler bien fort de ce sur quoi on ne sait rien.
Et surtout, je veux jeter la pierre sur ceux qui désespèrent qu'on
pense que Shakespeare est né au XIIe siècle (décidément, je
tiens à mon exemple) mais qui trouvent normal qu'on puisse s'imaginer
que la Terre pèse mille milliards de tonnes ; qui défendraient une
ignorance en disant bah, on n'est pas des astronomes
et qui
rejetteraient l'argument bah, on n'est pas non plus des
historiens
. La chose qui est indéfendable, ce n'est pas d'être
ignorant de l'une ou l'autre question : la chose indéfendable, c'est
d'entendre une question de ce genre dont on ne sache pas la réponse,
et de ne pas aller se bouger son c** pour aller regarder sur Wikipédia
ou dans n'importe quel dictionnaire, pour être un peu moins ignorant
pour la suite.
[#] L'émission Karambolage s'était livrée à ce petit jeu que de demander ça à des Parisiens (et, à des Berlinois, les pays frontaliers de la France). Ce n'était pas vraiment brillant (ni dans un sens ni dans l'autre) : notamment, beaucoup de Français semblent penser que la Russie est limitrophe de l'Allemagne.
[#2] Et un
grand blah
préventif à ceux qui feront les malins en expliquant
que ce n'est pas faux de dire que le Soleil tourne autour de la Terre
car tout est relatif.
[#3] Pour faire un peu
d'histoire des sciences, le premier à avoir mesuré la masse de la
Terre est Henry
Cavendish en 1798, en mesurant du même coup — ou de façon
équivalente — la constante de Newton
(que certains
appellent, du coup, de Cavendish
) de la gravitation, ou la
masse volumique de la Terre (ce qui était la chose qui l'intéressant
le plus dans l'histoire : quelque chose comme 5½ fois celle de l'eau).
À ce sujet, une autre façon de retrouver la masse de la Terre est de
connaître la constante de la gravitation (autour de
6.7·10−11m³/kg/s²), la distance de la Terre à la Lune
(c'est plus facile à retenir sous la forme d'un peu plus que 1 seconde
lumière si on connaît la vitesse de la lumière), la période de
révolution de la Lune (ça, a priori tout le monde sait que c'est un
mois — même si on peut pinailler pour faire la différence entre
le mois sidéral et le mois synodique, ce sera le même ordre de
grandeur)… et les lois de Kepler (ou le théorème du viriel).
Mais bon, c'est un peu plus compliqué, et c'est aussi moins précis
quand on prend des chiffres trop approximatifs (de tête je trouve dans
les 2·1024kg pour la masse de la Terre avec ces valeurs, ce
qui est le bon ordre de grandeur mais quand même pas terrible sur la
mantisse).
[#4] Là, normalement,
des lecteurs me font remarquer que billion
désignait historiquement 1012 en anglais, d'ailleurs ce
sens a perduré plus longtemps en anglais britannique, et que
réciproquement, billion
a pu désigner un milliard
(109) en français. Les deux sont vrais, mais maintenant
l'usage est à peu près fixé. Mon avis est d'ailleurs que le
mot billion
et même milliard
devrait être complètement
supprimé, et qu'on devrait utiliser les préfixes SI comme
si c'étaient des nombres (ça a le double avantage de ne pas dépendre
de la langue, et d'avoir le même langage pour les quantités sans
dimensions et pour celles qui en ont) : donc dire que la Terre compte
six giga habitants, que la dette des États-Unis est d'une douzaine de
téra dollars, etc.
[#5] Il s'agit, en fait, de kilocalories (soit 4.184kJ). Mais comme les gens n'ont aucune idée des ordres de grandeur des énergies, faire remarquer la différence c'est comme pisser dans un violon. Pour la défense de ceux qui confondent calorie et kilocalorie, admettons cependant qu'il y a une ambiguïté historique sur l'usage de ce terme (c'est comme pour le billion).
[#6] Pour faire un
léger coq-à-l'âne, cela m'évoque cependant l'anecdote suivante
(probablement apocryphe, et donc je ne vais pas chercher à en
retrouver une source, de peur d'apprendre que c'est complètement
inventé) : au cours d'un débat à la Chambre des Communes quand elle
était Premier ministre, Margaret Thatcher aurait expliqué qu'il ne
fallait pas écouter le chant de sirène des travaillistes, car si
Ulysse avait écouté le chant des sirènes, son bateau aurait sombré et
il ne serait pas arrivé à bon port
. Ce à quoi un député
travailliste aurait répliqué que (1) Ulysse a écouté le chant
des sirènes, (2) son bateau a sombré, (3) il a quand
même fini par arriver à bon port, et (4) il serait temps d'ouvrir
une commission d'enquête sur l'état des études classiques au
Royaume-Uni.
2009-10-10 (samedi)
Je soupçonne qu'il s'agit là d'une question assez caractéristique de celles que les matheux se posent et réciproquement [que ceux qui se la posent sont matheux dans un certain sens]. Quand on prend un taxi, outre les frais de prise en charge et un prix minimum par course, il y a essentiellement deux tarifs : un tarif horaire (appelons-le α), qui garantit que le taxi est payé même s'il y a des embouteillages et qu'il passe beaucoup de temps à faire une courte distance, et un tarif kilométrique (appelons-le β) qui est le prix pour ainsi dire « normal ». Comment ces deux tarifs sont-ils combinés ? Je peux imaginer trois façons assez naturelles, que je peux décrire ainsi (avec beaucoup plus de détails qu'il n'en faut !) :
Si la différence n'est toujours pas assez claire, voici un exemple : si le tarif horaire est de α=30€/h et le tarif kilométrique de β=1€/km, et qu'un taxi parcourt L=10km en allant constamment à 20km/h sur la première moitié du trajet et à 50km/h sur la seconde moitié, soit au total T=21min (et une vitesse moyenne d'environ 28.6km/h), il sera payé 20.50€ avec le premier système (qui donne toujours le montant le plus élevé des trois, et pour lequel ces valeurs de α et β seraient plutôt excessives, en fait), 10.50€ avec le second (qui donne toujours le montant le plus faible des trois), et 12.50€ avec le troisième.
(Là, normalement, n'importe quel matheux est déjà endormi tellement ce que je dis est évident, et n'importe quel non-matheux a cessé de lire tellement ça ne l'intéresse pas, mais bon, j'ai l'habitude de parler tout seul.)
Que je sache, les taxis parisiens appliquent la troisième méthode de facturation (ou en tout cas une approximation de celle-ci : probablement l'intégrale est discrétisée sous forme d'une somme d'intervalles de longueur une minute ou quelque chose comme ça). Je n'en suis pas complètement sûr, parce que la façon dont c'est écrit dans les règlements officiels ou la présentation résumée d'iceux affichée dans les clients rend la chose complètement incompréhensible (on n'a pas le droit de parler d'intégrale dans un texte juridique ou un contrat, j'imagine, donc on est obligé de dire les choses très mal), et surtout je remarque que ces règles officielles donnent une vitesse critique qui diffère peu, mais néanmoins de façon sensible, de α/β, donc il doit y avoir une subtilité un peu gratuite. Mais bon, probablement c'est à peu près ça quand même.
L'inconvénient, c'est que c'est un peu difficile de contester la facture : même si on connaît la distance L parcourue et le temps T qu'on a mis à la parcourir, on ne peut pas en déduire la valeur du prix du trajet (on ne peut qu'en donner des encadrants qui sont justement les résultats des première et deuxième méthodes que j'ai exposées — le majorant étant obtenu quand le taxi reste immobile tout le temps puis va a une vitesse infinie à destination, et le minorant étant obtenu quand le taxi roule à vitesse constante égale à la vitesse moyenne). Néanmoins je pense que c'est une façon raisonnable de faire parce qu'à la différence de la seconde possibilité évoquée elle est locale (le prix est bien une intégrale sur le parcours, donc peut se calculer sur n'improte quel tronçon et se sommer) et le conducteur n'est pas « doublement » payé comme dans la première possibilité (cet argument est un peu faible, j'en suis conscient).
Je pense qu'un procédé de facturation qui semblerait plus naturel à un matheux — pour plein de raisons — serait d'intégrer non pas max(α,β·v(t))·dt mais √(α²+β²·v(t)²)·dt, c'est-à-dire, à un facteur √2 près, la moyenne quadratique entre α et β·v(t), qui peut aussi se voir comme proportionnelle à la longueur du parcours dans un espace-temps euclidien où la vitesse critique α/β serait utilisée pour unifier espace et temps.
Je me demande si cette question (décrire précisément comment on calcule le prix d'une course en taxi) ne pourrait pas être utilisée comme exemple pour introduire la notion d'intégrale à des débutants.
[#] En pratique, ils n'ont pas besoin d'être infinitésimaux : il suffit de séparer des intervalles (car, hors des contre-exemples pervers des matheux, ce sont bien des intervalles) où v(t) reste en-dessous de α/β et ceux où il est au-dessus.
2009-10-08 (jeudi)
Le fait que j'aie une certaine tendance à l'ostalgie, et certainement à la nostalgie (notamment des années '80) explique sans doute en partie que L'Affaire Farewell m'ait plu. J'aime beaucoup les films qui recréent une époque, et j'aime aussi les films polyglottes (ou plutôt, a contrario, je trouve très agaçants les films où tout le monde parle inexplicablement l'anglais, le français, ou ce que vous voudrez). En tout cas, je conseille le dernier Kusturica.
Je ne savais pas que c'était lui le réalisateur,
d'ailleurs, sans quoi je ne serais peut-être pas allé voir (je ne
connaissais de lui
que Arizona
Dream
et Chat Noir,
Chat Blanc[#], que j'ai
tous deux détestés, et la blague que les Guignols de
l'info avaient fait quand il avait présidé le jury de Cannes où dès
qu'on voulait lui parler un orchestre-fanfare se mettait à jouer).
Mais je m'aperçois que non seulement il peut faire des films qui
me plaisent [Correction : on me fait remarquer
qu'en fait il n'est pas le réalisateur, il est seulement acteur ; donc
je ne sais pas s'il peut faire des films qui me plairaient] mais aussi
qu'il joue lui-même bien, car c'est lui qui joue le rôle principal.
Ce que je ne savais pas non plus, logiquement ; j'avais cru
m'apercevoir qu'il avait un accent étranger quand il parlait
russe[#2], donc je m'étais
demandé s'ils avaient pris un Français pour jouer le rôle, mais en
fait il a aussi un accent quand il parle français.
[#] Pour autant que ma
boule de cristal déchiffre bien le serbo-croate, le titre
en VO ressemblerait plutôt à Chatte Noire, Chat
Blanc
, d'ailleurs.
[#2] Peut-être que je me fais des idées, parce que le serbo-croate n'est vraiment pas éloigné du russe (mais je ne sais pas ce qu'il en est pour la prononciation), et parce qu'il est par ailleurs plausible qu'il ait dû apprendre le russe quand il était jeune. Mais même si ce n'est pas vraiment un accent, il ne parlait pas russe de la même façon que les autre acteurs (et qui devaient bien être des Russes, eux) et du coup je le comprenais beaucoup mieux.
Entries by month / Entrées par mois:
david+www
madore
org)