David Madore's WebLog: Mettez-vous à la place des victimes…

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(samedi)

Mettez-vous à la place des victimes…

Lorsqu'il y a une discussion sur la justice pénale (que ce soit en général ou sur une affaire en particulier), il y a des chances que quelqu'un finisse par sortir cette incantation, qui ressemble beaucoup au point Godwin en la matière : Mais mettez-vous un peu à la place des victimes… C'est quelque chose qui m'horripile.

Ce n'est pas que l'argument soit mauvais en soi : il est certainement bon et souhaitable, que ce soit pour une réflexion générale ou particulière sur la Justice, de prendre en compte le point de vue des victimes. Le problème, c'est que quand on le fait, il faudrait aussi savoir se mettre à la place des coupables (ou, s'agissant d'une affaire particulière et non encore jugée, des accusés). Ce n'est pas un exercice formel de relativisme, et ce n'est certainement pas un argument pour dire que les points de vue de la victime et du criminel sont interchangeables et qu'on doit faire une sorte de « moyenne » entre eux ! Mais ces deux points de vue ne sont pas, ou ne devraient pas être, irréconciliables : si la victime d'un crime ne cherche pas à se venger mais demande simplement justice, et si le coupable ne cherche pas à échapper à la peine mais à se réconcilier (avec sa conscience, avec la société, et idéalement avec la victime aussi) et à se réinsérer, alors ils peuvent être d'accord. Le rôle d'un juge, dans un procès où les faits ne sont pas contestés, devrait sans doute être de se rapprocher mentalement à la fois de la victime « parfaite » et du criminel « parfait » qui parleraient d'une même voix. Si on ne regarde que le point de vue de la victime, c'est sans doute que ce n'est pas celui d'une victime « parfaite » en ce sens.

Or je n'entends jamais (de la part, au hasard, d'un ministre de la Justice, dans le cadre d'une discussion sur la rigueur des peines), l'exhortation : Mettez-vous à la place des condamnés… Une telle phrase déclencherait certainement un tollé : Comment ? On oserait mettre sur le même plan <gnagnagnagnagnagna> ! Cette attitude offensée (par exemple celle consistant à se dire ah mais moi je ne ferais jamais quelque chose de semblable ! je ne suis pas un criminel / violeur / pervers / détraqué sexuel, moi ! comment voulez-vous que je me mette à la place d'un coupable ?) procède de l'idée que les coupables d'un crime ne sont pas sont des humains normaux ; que ce sont gens complètement à part, des monstres, qui ont a priori quelque chose de différent de vous ou moi. Cette idée est fausse, et elle est dangereuse pour la Justice. Parmi les gamins de cinq ans qui nous regardent avec des yeux d'ange, il y en a qui seront victimes de crimes, oui, et il y en a (sans doute pas beaucoup moins) qui en commettront : l'idée (qu'on peut soupçonner certains hommes politiques de tous bords de croire ou surtout d'entretenir) que les coupables et les victimes seraient des populations structuralement différentes, voire prédestinées à l'un ou l'autre rôle, la première apparaissant peut-être par génération spontanée (ce ne sont quand même pas ces petits anges des écoles maternelles qui deviendront comme ça, si ?), est une conception de la nature humaine dont la naïvetée manichéenne ferait sourire si elle n'était pas par ailleurs un peu nauséabonde comme toute tentative pour diviser l'humanité en eux versus nous. De même l'idée que les criminels sont des malades, comme si le Bien était fondamentalement ancré dans l'âme humaine et que sa disparition était une aliénation mentale (on aimerait peut-être le croire, mais ce n'est pas sérieux).

Se mettre à la place d'un criminel, ce n'est pas excuser le crime : c'est aussi essayer de le comprendre, et on ne peut pas lutter contre sans le comprendre.

Et quand les gens essaient d'appeler à l'empathie sur les victimes de crime en clamant et si c'étaient vos enfants ?, j'ai envie de demander : les criminels n'auraient pas de parents ? (toujours cette idée de génération spontanée).

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