David Madore's WebLog: 2019-07

Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le reste de ce site web, parle de tout et de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait), des maths à la moto et ma vie quotidienne, en passant par les langues, la politique, la philo de comptoir, la géographie, et beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas, ainsi que d'occasionnels rappels du fait que je préfère les garçons, et des petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le nom collectif de fragments littéraires gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes traduites dans les deux langues) ; il est maintenant presque exclusivement en français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par ordre chronologique inverse (i.e., la plus récente est en haut). Cette page-ci rassemble les entrées publiées en juillet 2019 : il y a aussi un tableau par mois à la fin de cette page, et un index de toutes les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même), mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après le texte de l'entrée elle-même.

You are on David Madore's blog which, like the rest of this web site, is about everything and anything (mostly anything, really), from math to motorcycling and my daily life, but also languages, politics, amateur(ish) philosophy, geography, lots of ranting about the fact that computers don't work, occasional reminders of the fact that I prefer men, and some voluntarily fragmentary fictions that I publish under the collective name of gratuitous literary fragments. • This blog used to be bilingual at its beginning (some entries were in English, others in French, and a few translated in both languages); it is now almost exclusively in French, but I'm not ruling out writing English blog entries in the future. • To navigate, note that the entries are listed in reverse chronological order (i.e., the most recent is on top). This page lists the entries published in July 2019: there is also a table of months at the end of this page, and an index of all entries. Some entries are classified into one or more “categories” (indicated at the end of the entry itself), but this organization isn't very coherent. The permalink of each entry is in its date, and it is also reproduced before and after the text of the entry itself.

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Entries published in July 2019 / Entrées publiées en juillet 2019:

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(lundi)

Les trois anneaux magiques (et : y a-t-il un sens à vouloir vouloir vouloir ?)

D'accord, le titre de cette entrée est complètement pourri. Mais laissez-moi quand même l'expliquer. Dans mon avant-dernier post je me suis posé des questions sur quelques gadgets de science-fiction. Ça me donne envie de revisiter une vieille entrée pour parler de « mes » trois anneaux[#] magiques et spécifiquement du rôle particulier de l'anneau de la Volonté. De quoi s'agit-il ?

[#] Et non, pour une fois, il ne s'agit pas d'anneaux au sens mathématique du terme, mais d'anneaux qu'on peut porter sur le doigt.

Quand j'étais petit (quand j'avais autour de 12 ans) je me suis fait la réflexion qu'il y a trois ingrédients[#2] qui doivent se combiner pour la réalisation d'une action : le Pouvoir, c'est-à-dire les circonstances dans lesquelles l'action est (matériellement) possible, la Connaissance, c'est-à-dire la compétence nécessaire à la réalisation de cette action, et la Volonté, c'est-à-dire le désir de la mettre en œuvre ; l'idée est donc qu'on faire X lorsque (= si et seulement si !) on peut faire X, qu'on sait faire X et qu'on veut faire X. Cette typologie est évidemment très critiquable à toutes sortes de titres : la définition des trois termes est douteuse, ils ne sont ni proprement exhaustifs ni proprement exclusifs — ou alors seulement en forçant les définitions à s'adapter pour qu'ils le soient ; et globalement parlant c'est là sacrifier la précision à la satisfaction intellectuelle d'un système bien ordonné, quelque chose dont je suis régulièrement coupable. (Et toute cette entrée est une sorte d'exhibition de ce sacrifice.) Mais si ce n'est pas une grille de lecture précise ou franchement utile, elle n'est pas inintéressante non plus à garder à l'esprit, ou au minimum, elle est amusante et peut servir de source d'inspiration. En tout cas, passé à la moulinette de mon obsession pour la symétrie mystique (comme technique de construction artistique), ça a été le point de départ de toutes sortes de cogitations : car si en tant que moyen d'analyse cette typologie est hautement artificielle, en tant que fantaisie (et en tant qu'exercice intellectuel consistant à faire marcher la fantaisie), elle persiste à me plaire.

[#2] On peut considérer qu'il s'agit de trois modalités qui vérifieraient l'axiome : X ⇔ □₁X ∧ □₂X ∧ □₃X ; mais cette analyse formelle est encore plus foireuse que mon explication informelle. (Et non, je ne pensais pas dans ces termes à 12 ans.)

En cherchant à mettre en correspondance toutes les choses qui vont par trois, notamment les couleurs primaires et les pierres précieuses, j'ai attribué : au Pouvoir la couleur rouge du rubis (ou gueules en héraldique), à la Connaissance la couleur bleue du saphir (ou azur), et à la Volonté la couleur verte (sinople). Je serais incapable de dire, avec le recul, quelles associations d'idées[#3] m'ont conduit à préconiser cette correspondance-là, tant elle s'est maintenant figée dans mon esprit que c'est presque une forme de synesthésie. Comme je l'avais dit dans mon entrée sur la symétrie, j'ai été fasciné dans mon enfance par les jeux de la série Ultima, construits autour du système des huit vertus qu'on peut obtenir comme les combinaisons booléennes[#3b] de trois principes fondamentaux que sont la Vérité, l'Amour et le Courage, associés respectivement aux couleurs bleue, jaune et rouge ; mais il me semble que j'ai développé mon propre code de couleur avant d'entendre parler de celui d'Ultima.

[#3] Si vous voulez une analyse sérieuse des thèmes culturellement associés à ces trois couleurs et à quelques autres, je vous renvoie à l'excellent Petit livre des couleurs par Michel Pastoureau et Dominique Simonnet — ou les livres plus épais du premier sur une couleur en particulier —, que j'avais évoqué ici. Pour une autre association de couleurs dans la fiction, je resignale aussi ce texte à propos des cinq couleurs du jeu Magic: The Gathering interprétées comme des « tribus » ou archétypes psychologiques.

[#3b] À part les combinaisons booléennes, il y a l'option de faire un cycle et d'ajouter des nuances : dans ce jeu (voir cette entrée de blog à son sujet), j'ai eu besoin de 24 noms à donner aux domaines du labyrinthe, et j'ai fait deux séries de 12 associées à des cycles dans la roue des teintes : force [de caractère] (rouge), valeur, courage (jaune), détermination, volonté (vert), accord, intelligence (cyan), honnêteté, connaissance (bleu), sagesse, justice (magenta), honneur, d'une part en couleurs claires, et d'autre part en couleurs sombres, bienveillance (rouge), compassion, tendresse (jaune), clémence, pardon (vert), compromis, humilité (cyan), patience, prudence (bleu), tempérance, tolérance (magenta) et gentillesse. Il y a certainement plein de raisons qui ont présidé à ces choix, mais je n'ai pas pris soin de les noter donc je ne peux plus vraiment expliquer.

J'ai aussi été fasciné très tôt par l'entrelac que sont les anneaux borroméens (trois anneaux liés ensemble mais dont deux quelconques ne le sont pas ; cf. d'ailleurs ici), et imaginé la disposition reproduite ci-contre (on imagine bien que j'ai longuement réfléchi à quel anneau mettre au-dessus duquel et comment, mais ce n'est pas très intéressant ici que je m'appesantisse dessus) : cela pourrait être mon blason, et c'est celui que j'ai donné à la ville de Tekir dans certaines de mes fictions. Mais bien sûr, comme source d'inspiration qui m'a marqué, il y a aussi les trois anneaux des Elfes dans le Seigneur des Anneaux[#4]. Je n'ai lu le livre qu'après avoir joué à Ultima (cf. cette entrée où je raconte dans quelles conditions j'ai lu le roman de Tolkien), et je ne sais pas très bien quand j'ai entendu parler des anneaux borroméens, mais je pense que c'est bien à Tolkien que j'ai du voler l'idée d'anneaux (de toute façon, même sans avoir lu le livre, on se doute bien que dans le Seigneur des Anneaux, il doit quelque part être question d'anneaux), par contre ce n'est pas de lui que je tirais l'idée d'en avoir trois ni la correspondance évoquée ci-dessus.

[#4] Narya est d'un métal non spécifié, porte un rubis et est associé au feu ; Nenya est en mithril (un métal fictif inventé par Tolkien), porte un diamant(?) et est associé à l'eau ; et Vilya est en or, porte un saphir et est associé à l'air : tout ça déplaît franchement à mon sens de l'esthétique et montre que Tolkien n'avait pas la même obsession que moi pour la symétrie (ni, d'ailleurs, la même association de couleurs que je mettrais pour l'eau et l'air : qui donc fait correspondre le blanc à l'eau et le bleu à l'air ?).

Bref, si au début j'imaginais des objets magiques associés au pouvoir, à la connaissance et à la volonté comme trois énormes pierres précieuses, rapidement ce sont devenus des anneaux (que je visualisais d'ailleurs comme taillés directement dans la pierre précieuse correspondante[#5]). Du même coup, j'imagine un quatrième anneau, qui n'est pas là pour rule them all mais pour les rassembler, les coordonner, et symboliser l'action accomplie par la conjonction du pouvoir, de la connaissance et de la volonté : ce n'est pas très intéressant, donc laissons-le de côté.

[#5] Ne m'embêtez pas à me dire que personne n'a jamais taillé un anneau dans un rubis, un saphir ou une émeraude, que ce serait insensé pour ne pas dire impossible — et d'ailleurs atrocement inconfortable à porter même si c'était réalisable —, et qu'on enchasse évidemment la pierre précieuse dans un anneau en métal : ne m'embêtez pas avec votre réalité ennuyeuse et laissez-moi rêver mes objets magiques comme je veux !

Bon, mais que font-ils, ces anneaux magiques ? Dans mon roman La Larme du Destin (que je ne recommande pas sauf si vous aimez la Heroic Fantasy écrite par un ado qui essaye de mélanger trop d'idées à la fois et produit une sorte de gloubi-boulga de tout ce qu'il sait), il n'est pas clair qu'ils aient vraiment un effet magique : ce sont juste des symboles de personnes plus ou moins chargées de représenter ces trois forces. Mais s'ils devaient faire quelque chose, logiquement, que serait-ce ?

Pour deux des trois anneaux, on imagine grosso modo l'idée : l'anneau rouge donnerait le Pouvoir ultime, peut-être qu'il rend omnipotent sur le monde matériel (ou, sans aller jusque là, quelque chose qui s'en approche), l'anneau bleu donnerait la Connaissance ultime, peut-être qu'il rend omniscient (idem), mais l'anneau vert donnerait… hum, qu'est-ce que c'est que la Volonté ultime ? c'est moins clair, mon bel arrangement symétrique se casse la gueule et je suis tout malheureux.

Ça se casse la gueule parce que si l'enjeu est, disons, de voler dans les airs, ne pas pouvoir ou ne pas savoir le faire est peut-être embêtant, mais si on ne veut pas le faire, il n'y a pas de problème — si ? L'amoureux de la symétrie que je suis en est tout chagriné. Mais on peut rétablir, ou au moins rafistoler, cette symétrie, avec la réflexion suivante : si l'enjeu est, disons, de sauter en parachute, il se peut très bien que le problème principal soit d'« oser », chose qu'on va sans doute classer sous l'égide de la Volonté. Et en fait, il y a plein de choses dans la vie pour lesquelles le problème principal auquel on est confronté n'est pas le manque de Pouvoir ou de Connaissance, mais bien d'une forme ou d'une autre de Volonté[#5b].

[#5b] Pour ne pas parler des actions collectives, comme la limitation des émissions de CO₂, qui est indubitablement quelque chose qu'on peut faire et pour lequel on a les connaissances nécessaires.

Ceci suggère que le pouvoir magique de l'anneau vert serait quelque chose comme donner un contrôle parfait de soi : un contrôle mental, un contrôle de sa propre volonté, de ses propres goûts et désirs, peut-être même de son caractère. (Peut-être aussi de ceux des autres, ce qui rend l'anneau en question indiscutablement puissant, quoique peut-être moins intéressant dans sa pureté. Mon sens de la symétrie tendrait à me faire rechercher à définir les lignes précises des pouvoirs magiques de mes trois anneaux de façon qu'ils soient grosso modo équilibrés[#6], mais rien ne dit, évidemment, que ce soit possible.)

[#6] Ou, mieux encore, pour rester dans la perspective des anneaux borroméens, que (s'il devait y avoir confrontation entre les détenteurs de plusieurs de ces anneaux) l'anneau du Pouvoir « batte » celui de la Connaissance, que l'anneau de la Connaissance « batte » celui de la Volonté, et que l'anneau de la Volonté « batte » celui du Pouvoir. L'exercice pour le lecteur qui s'ennuie est donc d'imaginer précisément ce que font ces anneaux de façon à rester aussi près que possible des lignes que j'ai suggérées mais de vérifier ces contraintes. Je pense que c'est un exercice assez difficile : les scénaristes d'histoires de super-héros ne réfléchissent jamais sérieusement aux possibilités offertes par les super-pouvoirs de leurs personnages, parce que s'ils devaient le faire ils se rendraient compte que les combats seraient essentiellement toujours ridiculement déséquilibrés.

Ceci revient peut-être en quelque sorte à faire la différence entre vouloir et vouloir vouloir. Le sens du verbe vouloir est évidemment flou, reposant sur l'illusion commode de l'unicité de l'intention humaine (comme si nos esprits n'étaient pas l'arène de toutes sortes de combats et de contradictions complexes), et si quelqu'un aimerait sauter en parachute mais n'ose pas il est difficile de dire s'il veut le faire ou non. (Le sens de mes modalités pouvoir et savoir est, évidemment, à peine moins flou !) Mais une piste, possiblement encore trop simpliste, est de distinguer vouloir et vouloir vouloir : vouloir est la résolution qui va vraiment emporter l'action dans la mesure où elle est faisable (dans la mesure où on peut et on sait, si je m'accroche à ma grille d'analyse artificielle), tandis que vouloir vouloir est une intention plus lointaine. On pourrait alors dire que l'anneau vert permet de transformer le vouloir vouloir en vouloir comme l'anneau rouge permet de transformer le vouloir pouvoir en pouvoir et le bleu le vouloir savoir en savoir.

Avoir le contrôle de ses propres désirs est quelque chose qu'on peut imaginer souhaiter : être capable de résister à toutes les tentations, de faire naître en soi-même l'envie de faire les choses qu'on n'arrive pas à se résoudre à faire ou disparaître les envies dont on cherche à se débarrasser[#7], voire, de changer son propre caractère, c'est une magie qui a de quoi intriguer. C'est certainement tentant (il y a certains de mes goûts ou de mes traits de caractères que je peux imaginer vouloir changer, jusqu'à des choses triviales comme ma tentation de manger des cochonneries) ; mais à un certain point on peut aussi se dire : ce que je définis comme moi (cf. aussi cette entrée-ci) est, en quelque sorte, mon caractère (y compris jusqu'à mes névroses), et si je commence à le changer, je ne suis plus moi… Donc je ne veux rien changer ? Pourtant je suis quand même tenté de le faire ? Peut-être que je devrais justement utiliser l'anneau vert pour me retirer la tentation d'utiliser l'anneau vert ? Ou au contraire pour me retirer la réticence à l'utiliser ? On se perd dans un labyrinthe dont je ne sais vraiment pas où il mène[#8].

[#7] Il est impossible de ne pas évoquer ici l'orientation sexuelle, tant il y a des gens qui ont lutté et luttent encore pour changer la leur, jusqu'à se faire torturer mentalement par des programmes de reconversion et le mouvement ex-gay de sinistre réputation. On ne peut que s'attrister que des gens en soient à souhaiter avoir une baguette magique qui leur permettrait de changer quelque chose en eux qui n'a rien d'anormal ou de malsain, mais l'anneau vert offrirait certainement cette possibilité comme il permettrait, a contrario, de décider de ne plus vouloir faire ce changement !

[#8] Mais qui me fait penser à cet argument classique sur l'intelligence artificielle, qui dit : si on devait faire une intelligence artificielle surhumaine, plutôt qu'essayer de la contrôler en lui imposant des limites, qu'elle arriverait forcément à contourner parce qu'elle est surhumainement intelligente, il faudrait plutôt la rendre initialement plutôt bienveillante et lui donner le pouvoir de se modifier elle-même en profondeur, si bien qu'elle corrigera elle-même l'imperfection de sa bienveillance (et de la définition de ce terme), jusqu'à tomber sur un point fixe (qui sera ce qu'on voulait vraiment parce que l'intelligence surhumaine aura correctement compris ce qu'on voulait vraiment et se sera ajustée elle-même en conséquence puisqu'elle est bienveillante).

En tout cas, si chacune de mes modalités (faire Xpouvoir faire X, savoir faire X, vouloir faire X) définit à son tour une « action », on devrait pouvoir les appliquer récursivement : cela doit avoir un sens non seulement de vouloir vouloir faire X, mais aussi par exemple de savoir pouvoir faire X ou de vouloir savoir pouvoir faire X — et chacune des 1 + 3 + 3² + 3³ + ⋯ combinaisons ainsi définies (soit −½ au total ← ceci est une blague de matheux 😉) doit être subtilement différente (mais avec la contrainte qu'à chaque fois, faire X équivaut à simultanément pouvoir faire X, savoir faire X et vouloir faire X : donc par exemple, vouloir équivaut à pouvoir vouloir, savoir vouloir et vouloir vouloir simultanément). Je crois qu'il sera très difficile de faire marcher le système aussi régulièrement, mais c'est amusant d'essayer d'imaginer ce que tout ça peut signifier. Néanmoins, cela peut avoir un sens de chercher à se demander ce que vouloir vouloir vouloir faire X signifie en pratique, et d'imaginer un scénario crédible où ce qu'on fait, ce qu'on veut faire, ce qu'on veut vouloir faire, et ce qu'on veut vouloir vouloir faire sont différents.

Bon, cette entrée est un peu une autocaricature et elle a assez duré, donc je vais l'arrêter là sans avoir rien fait d'autre que de jeter des idées en pâture à quiconque voudra s'en saisir, mais je dois au moins signaler (parce que je n'ai pas réussi à caser ce lien ailleurs) ce fragment littéraire gratuit pour une vision différente de ma triade.

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(dimanche)

Où je reçois des avis très différents sur ma conduite

Méta : Je reprends ici quelque chose que j'ai déjà raconté sur Twitter (parce qu'à la réflexion c'était plus à sa place ici, d'autant qu'on m'a déjà fait remarquer que les fils fort long sur Twitter sont déplaisants à lire) ; j'ai juste un peu développé en ajoutant quelques précisions et réflexions (essentiellement dans les notes numérotées, mais j'ai changé un peu la fin). • Par ailleurs, si vous trouvez que le feuilleton Ruxor passe le permis moto est particulièrement chiant surtout qu'il s'est transformé en Ruxor ne passe toujours pas le permis moto (et chouine à ce sujet) et que ça s'eternise : à qui le dites-vous ? <Insérer ici un emoji représentant l'exaspération mêlée de sarcasme.> • Néanmoins, je trouve intellectuellement intéressante la question de savoir quelle serait la variabilité mesurée si on demandait à deux inspecteurs du permis de conduire d'évaluer indépendamment l'un de l'autre (et selon le barème officiel) la performance d'un candidat au permis de conduire, et je me demande si la Sécurité Routière mène de temps en temps de telles expériences : je n'ai aucune réponse à ça, évidemment, mais l'observation que je rapporte ici donne au moins un petit indice sur cette reproductibilité.

Bref, le point de départ, c'est que j'ai fait deux leçons de conduite à moto à deux jours d'intervalle ( et ). Dans des conditions analogues (début d'après-midi, j'avais bien dormi, météo à peu près idéale), dans le même coin (autoroute A4 et ville du côté de Noisy-le-Grand), avec la même binôme, mais avec deux moniteurs différents, que je vais appeler É. et G.. Et qu'ils n'ont… pas tout à fait eu le même avis à mon sujet.

Jeudi, 3 heures[#] avec É. (le moniteur qui m'a présenté à l'examen il y a 5–6 semaines) : aucun problème particulier, le moniteur a dit à la fin qu'il trouvait que j'avais beaucoup progressé, que j'anticipais, que je prenais des initiatives. Il me met sur une liste[#2] d'élèves à contacter pour l'examen en août.

[#] Normalement, en leçon, nous sommes 3 ou 4 élèves à tourner sur 2 motos (c'est-à-dire que deux élèves conduisent pendant que l'autre ou les deux autres sont dans la voiture avec le moniteur, observent et écoutent les commentaires), donc chacun ne fait en circulation que les 2/3 ou 1/2 du temps que dure la leçon. Mais là, exceptionnellement, nous n'étions que 2, donc nous avons roulé 3h (moins le temps de partir et de rentrer).

[#2] Sans me faire de promesse que ce sera le cas (ils ont beaucoup d'élèves à faire passer, les inspecteurs sont moins disponibles en août donc les créneaux peu nombreux) ; mais bon, c'est déjà un progrès par rapport à ces 5 semaines où il ne s'est juste rien passé.

Hier, 1h30 (sur une leçon de 3h) avec G. (moniteur qui ne m'avait encore pas vu en circu parce qu'il fait surtout les séances le samedi et que je ne prends pas ces séances[#3]) : cette fois, je me fais engueuler comme du poisson pourri[#4], d'abord par l'oreillette, puis il nous fait nous arrêter sur un parking, me passe un savon devant les autres élèves : il explique je n'ai aucune anticipation, que ma conduite est carrément dangereuse, et il insiste que je n'aurais pas dû être présenté à l'examen, que je n'ai pas le niveau, que ça ne le surprend pas que j'aie raté. Je détaille plus bas ce qu'il me reproche, mais disons d'ores et déjà qu'il ne s'agit pas d'infractions au Code de la route : c'est, essentiellement, de freiner trop tard et donc trop fort aux intersections.

[#3] Je devais avoir une leçon le jeudi de la semaine d'avant, il y a eu une erreur de l'auto-école qui fait que la séance a dû être reportée, et j'ai accepté que ce soit le samedi après-midi.

[#4] Il est possible que j'aie une intolérance particulière pour le fait de me faire engueuler : peut-être qu'un observateur impartial ne cautionnerait pas l'usage des mots poisson pourri ici. Ce moniteur a tendance à disputer tout le monde sans que ce soit mal intentionné (ce qui ne veut pas dire que c'est acceptable pour autant, mais ne rentrons pas dans ce débat), et les autres élèves de cette séance en ont pris aussi (du genre mais roule, bordel ! on est sur une voie rapide qu'est-ce que tu fous à te traîner comme ça à 60 ?). Mais il n'y a que moi qui ai eu droit à ce sermonnage particulier.

Or, pour autant que je puisse en juger (et ma binôme semblait d'accord), j'ai conduit essentiellement pareil les deux jours. Et il n'y a de toute façon pas de raison de penser que mon niveau aurait autant varié en deux jours. Que ce soit É. ou G. qui ait raison dans son évaluation (ou que la vérité soit quelque part entre les deux), ce n'est pas normal qu'il y ait une telle différence d'appréciation. Des petites différences de jugement, oui, c'est inévitable ; mais un tel grand écart, il y a vraiment un problème.

Sur le coup, évidemment, je n'ai rien dit (au moins tant que la leçon dure, le moniteur a toujours raison, moi je ferme ma gueule et je m'applique à faire ce qu'on me dit) ; après la leçon, tout le monde est pressé de partir (surtout un samedi après-midi ; G. avait bossé 9 heures d'affilée, il en avait marre[#5] et je le comprends ; et il n'y avait plus personne à l'auto-école), je n'allais pas faire un scandale.

[#5] Bien sûr, ça peut expliquer pour partie sa mauvaise humeur générale. Mais les reproches les plus importants qu'il m'a fait sont précis et sensés, ne sortent pas de nulle part, et ne concernent que moi, ce n'est certainement pas simplement la mauvaise humeur qui parlait.

Mais je suis furieux : soit É. a raison et je suis furieux parce que ça fait un prétexte pour ne pas me laisser repasser l'examen (et je n'en avais vraiment pas besoin) ; soit G. a raison et je suis furieux parce qu'au bout de ~30h de leçons de circulation on découvre un problème que les deux autres moniteurs (É. et M.) ne m'avaient pas signalé, en tout cas certainement pas à ce niveau.

Peut-être que É., qui a apparemment plus d'expérience, sait que certains points se corrigent tout seuls… ou est blasé. Peut-être que G. est plus inquiet pour la sécurité de ses élèves ; ou peut-être qu'il était mal luné un samedi après-midi (mais cf. #5 ci-dessus) ; ou peut-être qu'il partait d'un mauvais a priori puisqu'il ne m'avait pas encore vu en circulation et avait juste l'information que j'avais échoué l'examen.

Sur le fond, il a commencé par m'engueuler N fois sur l'opportunité de changements de file sur l'autoroute (que j'ai faits ou qu'au contraire j'aurais dû faire). Un changement de file, c'est un judgment call : on peut toujours en discuter, peut-être que les décisions que G. aurait voulu que je prisse étaient meilleures, je pense quand même que mes choix étaient tout à fait défendables[#6].

[#6] Par exemple, quand il y a une voie qui s'insère depuis la droite, il est généralement bon d'essayer de passer sur la file plus à gauche ; mais si la file sur la gauche est elle-même assez dense, ce n'est pas forcément une si bonne idée. À l'approche un point d'insertion où j'étais déjà sur l'autoroute A4, j'ai regardé deux ou trois fois si je pouvais me décaler vers la gauche, je n'ai pas trouvé d'opportunité qui me satisfaisait, mais G. a estimé que ça ne posait pas de problème, et m'a reproché de ne pas l'avoir fait. L'ironie de l'histoire, c'est qu'alors que G. me distrayait en me disputant à ce sujet, si bien que je re-regardais sur ma gauche, quelqu'un qui voulait s'insérer essayait de me forcer le passage à ma droite, ce qui était exactement ce pourquoi je préférais me concentrer sur ma droite en premier lieu, et du coup G. m'a de nouveau disputé, de ne pas ralentir pour laisser passer le con qui cherchait à me forcer le passage à droite. • Pour prendre un autre exemple, un peu avant, alors que j'étais sur le périph (là les véhicules qui s'insèrent sont prioritaires), j'arrivais à un point d'insertion, j'ai ralenti pour essayer de me caler sur un point où il y avait un intervalle satisfaisant entre deux véhicules de la file qui s'insérait, G. a trouvé que je ralentissais trop et que même si je n'avais pas la priorité j'aurais dû m'imposer un peu plus.

Mais le principal reproche que m'a fait G., c'est de ne pas ralentir assez en amont à l'approche des intersections et giratoires, de ne pas suffisamment étaler ce ralentissement, et de freiner parfois trop fort trop tard. Ça c'est un reproche important et que je ne peux pas prendre à la légère : une collision par l'arrière c'est un accident très grave. Mais pourquoi les autres moniteurs ne me l'ont pas dit, alors ? Ils m'ont signalé un freinage un peu brusque de temps en temps, mais rien de systématique comme G. le prétend, et jamais aux giratoires (où j'ai l'impression d'aller tranquillement). Comment je tranche, moi ?

Pour les intersections avec priorité à droite, je suis tenté de croire G., pour être plus prudent, il faut que je freine plus en amont et plus longuement[#7] pour ne pas risquer de devoir piler et me faire percuter par l'arrière.

[#7] Bien sûr que je freine à l'approche des intersections (et plus ou moins selon que la visibilité est mauvaise) : je ne suis pas cinglé ! Tout est une question de mesure, de quand le faire et combien, pour se donner la capacité de s'arrêter en cas de besoin sans se faire taper par derrière.

Pour les giratoires, je suis beaucoup plus dubitatif. Normalement, je ralentis au frein moteur[#8], assez en avant du giratoire, avec rétrogradage en 2e vers la fin[#9] : ça permet d'avoir de la reprise si je peux passer, et de m'arrêter tranquillement (il me semble !) si je ne peux pas. Mais G. me dit que non, le frein moteur, ça ne suffit pas, il faut impérativement utiliser les freins à disque (au moins arrière), en dosant bien, à l'approche d'un giratoire, parce que si on arrive avec ne serait-ce qu'un filet de gaz, on ne pourra pas s'arrêter à temps si besoin, et parce qu'il faut que le feu stop s'allume pour prévenir les véhicules derrière. (Bon, les choses ont été compliquées par le fait que le contacteur de feu stop du frein arrière de ma moto était mal réglé, il ne s'allumait que quand je freinais vraiment fort, si bien que G. a cru que je ne freinais pas à des moments où je freinais bien du frein arrière. Mais il s'en est rendu compte et ça ne l'a pas empêché de m'engueuler.)

[#8] Très efficace sur la Honda CB-500. Mais peut-être que je subis aussi l'influence du poussinet et de son insistance sur le fait de freiner le moins possible.

[#9] Je pense bien que j'actionne le frein arrière lors du rétrogradage. Mais pas pendant toute l'approche au frein moteur.

Indépendamment de tout ça, l'engueulade limite humiliante n'est pas une technique pédagogique acceptable, et à plus forte raison quand c'est « en public » (devant les autres élèves). Même pour quelqu'un qui a fait quelque chose de très dangereux (sauf s'il est clair qu'il l'a fait sciemment) : il faut lui faire prendre conscience du danger, bien sûr, mais il y a des façons de le faire sans être blessant[#10]. Ce n'est pas juste qu'une engueulade est inutile : c'est même dangereux parce que ça va tourner dans la tête de l'élève plus que la perception des faits, lui faire perdre ses moyens et sa concentration — tout ce qu'il ne faut pas quand on conduit.

[#10] Comme je le disais plus haut, je suis peut-être chatouilleux à ce sujet. Peut-être que les moniteurs d'auto-école ont parfois du mal à comprendre que certains élèves ont plus besoin d'encouragements que d'engueulades. Surtout les moniteurs moto : peut-être qu'ils sont habitués à voir plein de petits jeunes qui n'ont peur de rien, croient tout savoir et veulent rouler des mécaniques — et qu'il s'agit de leur apprendre un peu d'humilité. Ou peut-être qu'ils (les moniteurs moto) flippent à fond de voir un accident se dérouler sous leurs yeux (et que, contrairement aux moniteurs auto, ils ne peuvent pas vraiment contrôler).

En tout cas, je ne sais plus où j'en suis, moi, et je ne sais pas ce que je fais. Mon espoir de repasser l'examen en août après « seulement » 2 mois a l'air de s'envoler (précisons que É. part ou est peut-être déjà parti en vacances, donc je suppose que ce sont les deux autres moniteurs qui vont faire le planning des examens en août), et indépendamment de ça, ma confiance en moi, qui est une des choses que j'ai beaucoup de mal à trouver, en prend un gros coup aussi[#11]. Est-il utile que j'attire l'attention des moniteurs sur cette différence d'évaluation, voire que je leur demande de se mettre d'accord ? Ou est-ce que je me contente de tenir compte comme je peux des principales critiques de G. (en modulant un peu selon les cas qui me semblent plus ou moins pertinents, c'est-à-dire plus sérieusement pour les intersections que pour les giratoires) ? Et comme toujours : à quel point est-ce que je décide que cette auto-école me fait vraiment trop tourner en rond et qu'il faut que j'en cherche une autre (ce qui n'est pas forcément évident non plus et a aussi des inconvénients considérables) ? A priori je suis sur l'idée de claquer la porte si en septembre j'en suis toujours au même point, mais il reste à savoir si je persiste à accumuler des leçons en août.

[#11] Bon, reconnaissons qu'à la fin de la leçon, G. (qui a bien dû voir que je faisais la gueule et que je n'ai essentiellement pas desserré les dents dans la voiture) a quand même dit qu'il pensait que ce ne serait sans doute pas compliqué à corriger.

Ajout () en réponse à des remarques qui m'ont été faites sur Twitter : Je pense que les moniteurs ne se rendent pas compte de l'impact de leurs remarques, surtout qu'ils n'ont pas trop l'habitude des élèves comme moi, âgés, manquant de confiance, et sans expérience des deux-roues. (J'ai déjà reproché au 3e moniteur, M., sa façon de disputer les élèves, dont moi, sur une séance qui s'était mal passée, il a été très correct dans sa réaction, a admis qu'il n'aurait pas dû perdre patience comme ça, et il n'y a plus eu de problème ensuite.) • Mais au-delà de l'effet sur mon ego de remarques ponctuelles, je me sens vraiment à bout de forces : ça fait un an que je suis là-dessus, l'investissement émotionnel, temporel et financier devient vraiment très lourd, et forcément je me demande régulièrement si c'est en vain. Donc qu'à chaque fois que je crois voir de la lumière au bout du tunnel je me prenne une baffe, forcément, ça me fait penser de plus en plus au mythe de Sisyphe. Et croire de moins en moins à « mais si, je touche au but ». (Après avoir obtenu mon plateau, ce qui n'avait déjà pas été sans mal, j'avais espéré passer la circulation en avril, je me suis rendu compte que j'avais plus de mal que je pensais, puis un moniteur a évoqué un passage en mai, puis on m'a fait comprendre que ça ne le ferait pas ; j'ai passé en juin, je me suis ramassé ; j'ai espéré repasser en juillet, le planning était trop plein ; j'ai espéré repasser en août, ça a l'air bien compromis. Si ce n'est pas fait en septembre, ça commence à devenir vraiment compliqué pour moi, l'assurance complémentaire que j'ai prise va expirer, mes finances ne vont pas s'arranger, je vais avoir plein de cours à donner, mon école va déménager — raison de passer le permis pour commencer ; ensuite le permis lui-même va être réformé, il faudra repasser un code spécifique, et l'épreuve de circulation sera rendue plus difficile, etc. Bref, il n'est pas acquis du tout que tout cet investissement ne soit pas en pure perte.) Alors évidemment, dans ces conditions, ça devient très difficile d'aborder les choses avec la sérénité pourtant nécessaire pour apprendre et progresser.

Mise à jour () : Leçon ce matin avec le troisième moniteur, M. : ça s'est plutôt bien passé (il m'a surtout reproché de manquer de rythme). Mais évidemment, les dates d'examen en août sont toutes pleines. ☹️ M. a un peu botté en touche quant à la différence d'appréciation par ses deux collègues É. et G. (ci-dessus) : il dit que j'ai un niveau irrégulier, et que c'est normal. Il n'a pas spécialement remarqué de problème d'allure aux intersections, mais un manque général d'anticipation et de confiance en soi. (OK, ça j'y crois volontiers, mais au bout d'un moment, si je ne fais pas de faute, il faut me présenter : le permis ne signifie pas qu'on conduise parfaitement !, mais qu'on ait le niveau pour progresser seul.) M. revenait de vacances, donc ne pouvait pas commenter sur la répartition des dates d'examen d'août, qui a été faites par É. (qui est parti en vacances) et G. Il a évoqué de possibles dates supplémentaires, mais j'y crois fort peu (on m'a déjà fait ce coup N fois).

Mise à jour : J'ai quand même fini par avoir ce permis.

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(mardi)

Quelques gadgets de science-fiction (pour manipuler le temps et l'Univers)

Cette entrée est une sorte de complément à celle que j'ai écrite sur le voyage temporel (mais elle en est indépendante) : il s'agit d'imaginer quelques gadgets qui pourraient servir dans le cadre d'une histoire de SF (voire de « métaphysique-fiction »). Je commence par en décrire deux qui ont un rapport avec l'écoulement du temps : appelons-les le rewinder et le fast-forwarder (je comptais initialement ne parler que de ça, puis j'ai eu d'autres idées avec les présélecteurs évoqués plus bas). Le premier est très classique et apparaît dans beaucoup d'histoires, le second l'est beaucoup moins mais il n'est peut-être pas très intéressant du point de vue narratif.

Le rewinder sert, comme son nom l'indique, à remonter le fil du temps : on lui donne une date dans le passé (appelons-la t₁), et il remonte le temps à cette date-là. Mais attention, ce n'est pas une machine qui permet de visiter cette époque (et de s'y retrouver en double) : il fait revenir tout l'Univers en bloc à la date t₁ indiquée, effaçant toute l'histoire qui s'est déroulée depuis (y compris l'activation du rewinder lui-même), pour permettre de rejouer une autre histoire à partir de ce point-là. Là, il faut que j'insère une note en petits caractères des fois que quelque grincheux serait susceptible de me dire ah mais moi je crois que l'Univers est déterministe, si bien que quand l'histoire qu'on a effacée ne pourrait que se rejouer à l'identique :

D'abord, vous êtes un grincheux. Ensuite, il faut modifier légèrement l'action du rewinder dans un univers déterministe : il ne se contente pas d'effacer toute l'histoire depuis l'instant t₁, il remplace l'Univers par un univers très légèrement différent, comportant une petite modification des conditions initiales au moment du Big Bang, modification choisie aléatoirement sous la contrainte d'avoir une ampleur tellement petite que l'effet reste indétectable jusqu'à l'instant t₁ où (à force que l'ampleur de la perturbation croisse exponentiellement) elle atteint tout juste l'ampleur suffisante pour qu'un papillon batte des ailes un petit peu différemment à proximité du rewinder (pour calibrer sur une différence un peu plus importante, il suffit de diminuer un tout petit peu t₁). C'est dans cet univers-là (et au temps t₁) qu'on se trouve après l'utilisation du rewinder. • Et s'il y a des méga-grincheux qui se plaignent que je parle de temps absolu, ce qui n'a pas de sens dans un univers relativiste, j'ajoute encore une note : quand je parle de t₁, il s'agit d'une hypersurface de type espace, qui, dans le mode d'utilisation par défaut du rewinder est au repos par rapport au rayonnement cosmologique fossile mais, si on veut utiliser un mode plus avancé, peut être programmé pour avoir une forme différente. Maintenant arrêtez de grincher.

On pourrait imaginer une variante du rewinder où celui qui l'actionne se souvient de l'histoire qui a été effacée (tandis que tous les autres reviennent dans leur état mental antérieur), c'est évidemment plus facile et tentant à utiliser en SF (voyez par exemple les films Prince of Persia: The Sands of Time ou Edge of Tomorrow), mais en quelque sorte c'est moins pur (c'est beaucoup plus ad hoc) que si on postule que tout l'Univers est vraiment ramené à un état antérieur, l'utilisateur comme les autres. (L'état mental de l'utilisateur du rewinder faisant partie de l'Univers, il n'y a pas de raison qu'il soit affecté différemment.) Je vais évoquer la question épineuse de savoir comment on peut savoir si le rewinder fonctionne, mais auparavant, décrivons le fast-forwarder.

Celui-ci a l'effet, au contraire, de faire sauter le temps vers l'avenir : on lui donne une date dans l'avenir (appelons-la t₁) et on se retrouve à cette date-là : l'état de l'Univers devient immédiatement ce qu'il aurait été à la date en question sans que les événements intermédiaires aient jamais eu lieu. Mais bien sûr, le fait que ces événements n'aient pas lieu n'empêche pas que tout le monde en a quand même la mémoire, puisque la mémoire fait partie de l'Univers et que l'Univers est placé exactement dans l'état où il se serait trouvé à l'instant t₁.

Pour le fast-forwarder, il est donc plus naturel de souhaiter que l'Univers soit déterministe. Si ce n'est pas le cas, on postulera simplement que le fast-forwarder place l'Univers dans un des états possibles de l'évolution jusqu'à la date t₁, avec les mêmes probabilités que ce aurait été le cas selon l'évolution normale. En revanche, l'interaction avec le « libre arbitre » (dont je n'ai jamais compris ce que c'était censé être, mais qui n'est sans doute pas exactement pareil que le non-déterminisme) est, au mieux, confuse.

Là aussi on pourrait imaginer des variantes où celui qui actionne le fast-forwarder n'est pas victime de l'illusion que l'intervalle de temps jusqu'à t₁ s'est produit, mais ce serait un handicap pour lui (cela se manifesterait comme une amnésie), donc ce n'est sans doute pas souhaitable ; on pourrait imaginer qu'il en ait connaissance tout en ayant la certitude que ces événements n'ont pas vraiment eu lieu, mais là aussi c'est un peu trop ad hoc donc je vais en rester à la forme où celui qui l'actionne est affecté comme tous les autres.

J'imagine — et j'espère — que le lecteur se dit que tout ça n'a absolument aucun sens : quelle différence peut-il bien y avoir entre à l'instant t₀, l'Univers devient instantanément ce qu'il serait devenu à l'instant t₁ (y compris avec la mémoire fictive de tous les événements entre t₀ et t₁) et les événements entre t₀ et t₁ se déroulent normalement ? Comment puis-je savoir que la journée d'hier a vraiment eu lieu et que ma mémoire de celle-ci n'est pas fausse ? Cela a-t-il le moindre sens ? La seule chose qui existe, après tout, est l'instant présent. Bref, le fast-forwarder ne sert qu'à nous perdre dans un labyrinthe de questions métaphysiques sémantiquement douteuses et n'a pas vraiment de rôle possible dans, par exemple, une histoire de SF.

(On pourrait, cependant, imaginer une histoire de SF où le gadget existerait et serait utilisé par des personnages débattant de s'il a un effet ou non, mais où l'effet serait rendu, au niveau de l'écriture, par des ellipses dans la narration à chaque fois que le fast-forwarder est utilisé. Ça pourrait être rigolo à lire. L'histoire se finirait, bien sûr, par un personnage qui décide de pousser le fast-forwarder trop loin, et le chapitre suivant dirait juste le soleil est une géante rouge ou quelque chose comme ça.)

Ce qui est amusant, c'est que bien que le gadget n'ait probablement aucun sens, et vraisemblablement aucun effet mesurable, je serais néanmoins parfois content d'en posséder un, pour pouvoir sauter la fin d'un événement ennuyeux ou arriver plus vite à un moment que j'attends ! (J'aurais, certes, le souvenir de m'être ennuyé ou impatienté, mais ce serait un « faux » souvenir.)

Peut-on néanmoins voir une manifestation du fait qu'un tel gadget fonctionne ? Pour ce qui est du rewinder : le fonctionnement de celui-ci a le bon goût d'être falsifiable : si j'ai le souvenir d'avoir actionné le rewinder, c'est forcément que celui-ci n'a pas fonctionné, puisque dès qu'on actionne le rewinder on doit se retrouver dans un univers où cette action n'a pas eu lieu. A contrario, c'est un bon signe que le rewinder fonctionne si on n'a jamais le souvenir d'avoir eu envie de l'actionner alors qu'on était en mesure de le faire ! (Pour prendre un cas extrême, si je jette plusieurs fois un dé en me disant à l'avance si je ne tombe pas sur 6, j'utilise le rewinder pour revenir juste avant le jet, au bout du dixième 6 d'affilée, on pourra sérieusement se dire que le rewinder fonctionne correctement même si on ne l'a jamais « vu » fonctionner !)

Pour le fast-forwarder, c'est autre chose… Ma réaction instinctive a été de penser on sait que le fast-forwarder ne fonctionne pas si on a le souvenir, après l'avoir actionné pour sauter le passage entre t₀ et t₁, de l'avoir actionné à un moment t₀ < t′ < t, par exemple immédiatement après t₀ (puisque ces instants sont sautés, on n'aura pas envie de les sauter une nouvelle fois). Mais est-ce le cas ? Non, en fait, le fonctionnement normal du fast-forwarder est sans doute justement qu'on se retrouve à t₁ avec le souvenir qu'on a appuyé plein de fois sur le bouton fast-forward en pensant décidément, ce machin ne marche pas ! (puisque l'Univers est censé, justement, suivre le cours qu'il aurait eu si le fast-forwarder ne faisait rien). On peut conclure que le fast-forwarder ne fonctionne pas lorsqu'on est actuellement à un moment t₀ < t′ < t₁, mais cette conclusion devient invalide ultérieurement… un labyrinthe métaphysique, donc, dans lequel, encore une fois, la seule conclusion sensée est peut-être que le fast-forwarder n'a tout simplement aucun effet ni aucun sens (mais de là à conclure que le temps lui-même n'a pas de sens, il n'y a qu'un tout petit pas ; cf. aussi plusieurs des remarques que j'avais faites ici, notamment dans la note #5).

(Une présentation alternative du fast-forwarder est qu'il transforme son utilisateur en zombie philosophique mais uniquement pendant l'intervalle entre t₀ et t₁, et là aussi, c'est tout un labyrinthe de questions que de se demander si c'est pareil que ma présentation initiale ou si la notion de zombie philosophique a un sens. Mumble mumble conscience mumble physicalisme mumble mumble <vigoureux agitage de mains> mumble.)

*

Maintenant, pour en revenir au rewinder, si la seule indication qu'on peut avoir du fait qu'il fonctionne bien est qu'on n'a aucun souvenir de l'avoir jamais activé, on peut imaginer une variante épurée du même gadget : je vais appeler ça le présélecteur négatif.

Le présélecteur négatif est une boîte munie d'un bouton. Discuter de ce qui se passe quand on appuie sur le bouton n'a pas de sens parce que la clé du fonctionnement du présélecteur négatif est justement que :

L'Univers est tel que le bouton n'est jamais actionné.

Vous pouvez imaginer ça comme une Prophétie Ancienne (le bouton ne sera jamais actionné), écrite au moment du Big Bang : si on croit au déterminisme, l'Univers a été choisi tel que le bouton du présélecteur négatif ne soit jamais utilisé ; si on ne croit pas au déterminisme, on conditionnera les lois de probabilités déterminant l'évolution de l'Univers au fait que la Prophétie ci-dessus soit réalisée. (J'appelle ça présélecteur parce que je sous-entends que l'Univers a été présélectionné pour remplir la Prophétie.)

Comment un tel gadget peut-il être utile ? Exactement comme le rewinder, en fait : je peux, par exemple, jeter un dé en décidant de façon ferme si le dé tombe sur autre chose que 6, j'appuie sur le bouton : l'explication la plus simple du fait que la Prophétie doive s'accomplir est que le dé tombe sur 6. Donc le dé tombe (très vraisemblablement) sur 6.

Plutôt que de parler d'explication la plus simple, on peut formaliser ça avec un raisonnement bayesien sur les probabilités (qui devient ici prédictif) : le dé a a priori 1/6 chance de tomber sur chaque face, mais s'il tombe sur un nombre entre 1 à 5, j'ai a priori, disons, 999/1000 chances d'appuyer sur le bouton (il faut admettre qu'il y a toujours une possibilité que je ne tienne pas ma résolution, par exemple si je fais une tombe mort foudroyé au mauvais moment, je vais y revenir), tandis que s'il tombe sur 6 j'ai a priori, disons, 1/1000 chances d'appuyer sur le bouton (peut-être que je me trompe en lisant la face ou que je fais un faux mouvement) : ceci donne des probabilités a priori de 333/400 pour l'événement le dé tombe sur une face 1–5 et j'appuie [comme prévu] sur le bouton, 1/6000 pour le dé tombe sur la face 6 et j'appuie [par erreur] sur le bouton, 5/6000 pour le dé tombe sur une face 1–5 et je n'appuie [pourtant] pas sur le bouton et 333/2000 pour le dé tombe sur la face 6 et [comme prévu] je n'appuie pas sur le bouton ; mais en conditionnant par la Prophétie, il reste une probabilité de (333/2000) / (333/2000 + 5/6000) = 999/1004, soit environ 995/1000, que le dé tombe sur la face 6.

(On retrouve le même genre de paradoxes et de raisonnements sur les explications probables que ce que j'avais raconté dans mes histoires autour du voyage dans le temps monochronique dans l'entrée déjà liée ci-dessus. C'est aussi ce que j'avais exploré dans cette petite histoire : je ne fais ici que formaliser un peu plus les choses.)

Évidemment, si je décide inconditionnellement d'appuyer sur le bouton, je me mets en grave danger : quelque chose devra m'en empêcher, et le quelque chose le plus probable est sans doute un accident très mauvais pour moi.

Il faut d'ailleurs noter que même si je ne décide d'appuyer sur le bouton que conditionnellement, je me mets en quelque sorte en danger : en décidant d'appuyer sur le bouton si la face tirée par le dé n'est pas 6, le raisonnement probabiliste ci-dessus suggère que ma probabilité d'avoir un accident dans l'intervalle est multipliée par environ 5 ou 6 (il y a environ 5/1000 chances que je ne tienne pas ma résolution au lieu de 1/1000 dans les hypothèses faites a priori). Et ces probabilités se cumulent : si je suis tenté de jeter plein de fois le dé en décidant à chaque fois j'appuie sur le bouton si la face tirée n'est pas 6, je me mets en danger dès la première fois. Le présélecteur négatif est une sorte de pacte faustien assez complexe avec les probabilités.

Ceci étant, il y a un plot twist : c'est que si je crois vraiment au fonctionnement du présélecteur et que je jette le dé et qu'il tombe sur 1, je n'oserai pas essayer d'appuyer sur le bouton sachant que ça risque très fortement de me tuer avant que j'y arrive. Mais du coup, l'explication la plus plausible n'est plus que je meure, c'est simplement que je n'ose pas ! Et du coup, le présélecteur négatif, si on y croit, devient un simple bouton sur lequel personne n'ose appuyer. (Et de fait, si je crois vraiment à la Prophétie vous n'appuierez pas sur ce bouton, il serait stupide d'essayer d'appuyer dessus pour tenter de la défier, si bien que la Prophétie devient auto-réalisatrice.)

Il y a sans doute quelque chose d'intelligent à dire sur le rapport exact entre le rewinder et le présélecteur négatif (et de savoir si, au fond, ils sont « la même chose » ou non ; il semble que le rewinder permette de façon moins dangereuse d'obtenir qu'un dé tombe un grand nombre de fois sur la face 6 en décidant à chaque fois de revenir en arrière si ce n'est pas le cas, car le rewinder a le concept de date cible t₁ ; mais je n'exclus pas d'avoir raté quelque chose). Je n'ai pas les idées très claires, surtout parce que j'ai la flemme d'y réfléchir attentivement et de faire un modèle probabiliste qui se tienne : c'est plus rigolo de ranter dans mon blog et de laisser d'éventuels lecteurs motivés faire le boulot à ma place.

Sinon, on peut imaginer d'autres sortes de gadgets apparentés. Le présélecteur positif, par exemple, est associé à la Prophétie que vous appuierez (un jour) sur le bouton. Il est peut-être moins puissant que le négatif (une fois qu'on a appuyé sur le bouton, il devient totalement sans effet ; et il est difficile de résoudre je n'appuierai jamais : au mieux, on se débarrassera du gadget, mais il est facile de trouver des explications sur pourquoi on ne le fera pas), mais sans doute aussi moins dangereux. On peut éventuellement s'en servir en résolvant quelque chose comme je n'appuierai sur ce bouton qu'une fois que j'aurai eu une vie assez longue et d'une qualité qui me satisfasse pleinement. Le présélecteur positif réarmable à date limite permet d'entrer un nombre quelconque de « promesses » formées d'un nombre quelconque et d'une date t₁, et il garantit que le nombre sera saisi (une nouvelle fois) sur le pavé numérique, avant la date t₁, en accomplissement de la promesse. Peut-être qu'il y a moyen de donner un sens à ce que j'avais appelé ma réaction instinctive au fast-forwarder sous forme d'un présélecteur négatif réarmable à date limite, mais je ne suis pas convaincu qu'il ait un intérêt quelconque par rapport à un présélecteur négatif tout bête. En tout cas, je suis sûr qu'il y a plein d'histoires de SF rigolotes à écrire avec ces différents gadgets. Je suis sûr, en fait, qu'elles ont déjà été écrites si bien que je n'ai pas à me fatiguer à le faire. 😉

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(mercredi)

Réflexions oiseuses sur la politique « abstraite »

Je me demande si des études ou des réflexions sérieuses ont déjà été menées sur la « politique abstraite » : ce que j'entends par là c'est, en gros, l'étude de tous les phénomènes politiques (notamment sous l'angle psychologique, sociologique, ou de la théorie des jeux) débarrassés de toute considération de contenu (et notamment de toute référence à, par exemple, un axe gauche-droite ou à plus forte raison d'idées particulières qui pourraient instancier cet axe) ou même de forme de gouvernement, d'époque ou de pays : la politique abstraite devrait s'appliquer également (et mieux : uniformément) à l'Espagne du 16e siècle qu'à la Chine des Hàn ou aux États-Unis actuels — mais aussi à des microcosmes comme des guerres d'idées au sein d'une communauté particulière (penser aux guerres idéologiques que les informaticiens sont capable d'avoir entre eux !).

Disons pour expliquer la « politique abstraite » qu'il s'agirait en quelque sorte de la meilleure approximation possible de la psychohistoire dans le monde réel. L'intérêt serait par exemple de chercher des motifs universels. (C'est une idée féconde en mathématiques d'essayer d'« abstraire » une théorie mathématique pour chercher à comprendre quels sont les principes minimaux qui la font fonctionner et ce qu'on peut dire à partir d'eux, et cela permet parfois de lui trouver des nouvelles instances.) Et/ou de s'écarter de sa propre mauvaise foi en cherchant à raisonner sur des choses assez vagues pour ne pas provoquer de réaction émotionnelle de notre part. (Je me méfie particulièrement de la mauvaise foi, à commencer par la mienne, dans toute réflexion politique « concrète » — cf. le premier paragraphe de cette entrée passée — et l'abstraction permet peut-être de pallier ce problème.)

Peut-être n'y a-t-il rien d'intelligent à dire à ce sujet à part des généralités oiseuses ? Peut-être. Voici néanmoins une ébauche de réflexion sur un phénomène qui me semble possiblement intéressant (même si la réflexion elle-même est sans doute oiseuse) :

Il me semble qu'un motif fréquemment récurrent de toutes sortes de combats politiques est de se retrouver face à un choix entre deux stratégies que je pourrais appeler la stratégie idéaliste (ou puriste) et la stratégie réaliste (ou de compromis). Il pourrait s'agir par exemple de :

  • négocier la paix avec un ennemi (stratégie réaliste) ou poursuivre le combat jusqu'au bout (stratégie idéaliste),
  • s'allier avec, ou soutenir temporairement, un ennemi considéré comme un « moindre mal » pour faire obstacle à un ennemi considéré comme un plus grand mal (stratégie réaliste), ou au contraire refuser une telle alliance de circonstance (stratégie idéaliste),
  • modérer des revendications pour les atteindre plus facilement ou pour se faire plus d'alliés (stratégie réaliste), ou maintenir des revendications correspondant à ses aspirations profondes (stratégie idéaliste),
  • se rallier à (ou simplement accepter) un projet imparfait mais plus abouti (stratégie réaliste), ou maintenir un projet considéré comme meilleur mais plus difficile (stratégie idéaliste),
  • voter « utile » (stratégie réaliste) ou refuser d'apporter sa voix à un candidat avec lequel on est en désaccord trop important (stratégie idéaliste),

— et autres variations sur le même thème. Je ne prétends bien sûr pas que ces deux pistes simplistes, surtout formulées de façon aussi générale, épuisent toujours toutes les possibilités stratégiques : on pourrait évoquer la stratégie du pire (je vais revenir dessus), la stratégie manipulatrice et encore d'autres, sans doute plus délicates à définir en général. Un débat apparenté mais distinct serait de savoir si la fin justifie les moyens, par exemple si on peut se dispenser des formes quand le fond est légitime (la réponse oui peut être rattachée à la stratégie idéaliste qui fait primer ses Grands Principes sur les obstacles rencontrés, mais aussi à la stratégie réaliste qui accepte le compromis comme un moyen pour arriver à ses fins). Mais restons sur la dichotomie présentée ci-dessus.

J'ai l'impression que le choix entre la stratégie réaliste et la stratégie idéaliste est souvent fait de façon émotionnelle (certains étant plus enclins à l'une ou à l'autre) et parfois même sans considération approfondie des données du problème. C'est ce que j'ai tenté de faire ressortir dans ce vieux « fragment littéraire gratuit » (que j'ai déjà souvent lié).

La stratégie idéaliste a un attrait psychologique indéniable : celui de se tenir glorieusement prêt à combattre pour ses principes sans jamais les diluer dans les le poison de la réalité ; celui de voir le monde avec la séduisante netteté du noir et blanc plutôt que le flou exaspérant des teintes de gris : l'Idéal est bien plus facilement motivant que le compromis, c'est l'Idéal qui soude les équipes. Le danger est évidemment double : celui, évident, d'échouer parce qu'on s'est fixé un but inatteignable, irréaliste ; mais aussi celui, plus insidieux, de tomber de l'idéalisme à l'idéologisme, et de faire des bonnes intentions les pavés qui mènent vers l'enfer, danger tout proche de celui, plus insidieux encore, de croire qu'on a des Grands Principes alors qu'on les construit au fur et à mesure pour coller à un agenda dont on n'a pas soi-même pas forcément pleinement conscience (cf. l'encadré ci-dessous).

Je fais une semi-digression à ce point pour évoquer les Grands Principes et le danger de s'inventer des Grands Principes à géométrie variable pour coller exactement à ce que nous avons envie de faire ou de défendre au moment donné, ou pour se donner un prétexte à cacher notre propre égoïsme. Voici un conseil pour lutter contre la mauvaise foi que nous avons certainement tous en la matière :

À chaque fois qu'on se dit je fais ça pour le principe, pour vérifier que ce n'est pas une façon de faire taire sa conscience, il est bon de se demander :

  • quel est précisément le principe général qu'on prétend appliquer (est-on capable de le formuler clairement et de le défendre sous cette formulation ?),
  • comment on le justifie et quels corollaires il a qui le rendent désirable,
  • dans quel mesure le combat qu'on prétend mener est effectivement relié au principe en question (est-ce qu'on combat pour ce principe au sens où on contribue à le répande/développer, ou par ce principe c'est-à-dire qu'on l'utilise comme une arme pour se justifier ?),
  • dans quelle mesure on a combattu, par le passé, pour ce principe, dans des circonstances où ça ne nous arrangeait pas, et dans quelle mesure on sera vraiment prêt à le faire à l'avenir.

Évidemment, on peut toujours continuer à se mentir, mais ça devient un peu plus difficile d'être de mauvaise foi si on se force à examiner ce genre de questions.

Mais la stratégie réaliste a également un attrait psychologique, et des dangers. On m'a qualifié de fanatique du compromis : je ne suis évidemment pas d'accord mais je comprends l'idée sous-jacente à ce reproche, la méfiance devant ma propension à tellement rechercher la nuance et le dialogue. Le piège psychologique est de succomber à une forme d'irénisme forcé, et de la prendre pour sagesse : de se laisser manipuler dans toute négociation à céder toujours plus de terrain au nom du compromis jusqu'à ne plus en avoir du tout. Car à force de laisser ses principes s'éroder, on n'a plus de principes du tout.

(On comprend ici l'intérêt de parler dans des termes « abstraits » extrêmement vagues. Je m'efforce d'avoir plusieurs contextes politiques bien différents, et autant de situations que possible, en tête, en écrivant ce qui précède, pour me laisser le moins possible influencer par des idées politiques sur tel ou tel sujet concret. Une astuce possible pour chercher l'abstraction est de s'efforcer de penser aussi les choses du point de vue de nos adversaires politiques, et de ne retenir que ce qu'on conclut également sur plusieurs jeux de positions politiques très différentes.)

Bref, je pense qu'il y a à se méfier simultanément des deux écueils qui seraient d'opter trop souvent (voire systématiquement) pour la stratégie « idéaliste » ou au contraire d'opter trop souvent (voire systématiquement) pour la stratégie « réaliste ».

Notamment, si j'applique ça à un des cas de figure itemisés ci-dessus, celui sur le moindre mal :

Il y a deux erreurs contradictoire qu'on a trop facilement tendance à faire dans une discussion politique dès qu'il est question du moindre mal :

  • perdre de vue que le moindre mal est moindre,
  • perdre de vue que le moindre mal est un mal.

Il faut se garder des deux même à la fois même si l'inclinaison naturelle de certains sera de tomber plus volontiers dans l'une ou dans l'autre. Et surtout, il ne faut pas s'imaginer qu'on ne peut que choisir l'une ou l'autre option : il n'y a que deux mots dans moindre mal, ça ne demande pas un cerveau gigantesque d'arriver à comprendre que les deux ont un sens et qu'aucun des deux n'efface l'autre.

Choisir entre les deux stratégies (ici idéaliste et réaliste) serait, logiquement, le travail d'une métastratégie. Je ne peux évidemment pas donner de métastratégie convenable à un niveau de généralité aussi fumeux, mais je peux suggérer ceci : dans la mesure où on gagne à ne pas être trop facilement prévisible (or en théorie des jeux, c'est souvent le cas), la théorie de l'information laisse penser qu'une métastratégie raisonnable devrait conduire à adopter les stratégies idéaliste et réaliste dans des proportions au moins grossièrement comparables (de façon à maximiser l'entropie). Concrètement, si vos adversaires politiques savent que vous accepterez tous les compromis, ils vous plumeront ; mais s'ils savent que vous n'en accepterez aucun, ils ne feront aucun effort pour ne pas vous piétiner s'ils le peuvent : si le but est qu'ils vous prennent en compte, il faut accepter une proportion 0≪p≪1 des compromis ; et le même genre de raisonnement s'applique aux autres cas de figure évoqués. Une métastratégie possible serait donc de retenir chaque situation où on a à choisir entre les stratégies idéaliste et réaliste, faire des statistiques dessus, et ajuster sa propre propension à jouer l'une ou l'autre pour viser une proportion qui ne soit pas trop éloignée de ½.

(Évidemment, il n'est pas à exclure que ce soit mon côté fanatique de la modération qui s'exprime, combiné à ma volonté d'avoir toujours un méta d'avance, pour conclure que la modération doit elle-même être pratiquée avec modération — et avec un niveau modérément modéré de modération. Bref. Mais je crois quand même qu'il y a du juste dans ce que j'ai écrit ci-dessus.)

En fait, tout ceci devrait être un enfonçage de portes ouvertes, et peut-être que tant que je reste au niveau « abstrait » tout le monde se dira effectivement que c'est le cas, mais quand on instancie dans des cas particuliers je suis persuadé que les portes ne sont pas si ouvertes que ça. C'est un combat que chacun doit mener avec sa propre mauvaise foi que d'identifier ses propres œillères en la matière, et je ne peux pas faire mieux qu'énoncer des généralités, étant moi-même en bien mauvaise position pour jeter des pierres à qui que ce soit : mais au moins les généralités peuvent donner une indication sur où chercher.

*

Pour donner un autre exemple de phénomène de politique abstraite (qui peut d'ailleurs illustrer un danger de la stratégie idéaliste ci-dessus notamment quand elle se combine à la stratégie du pire), je peux évoquer celui des ennemis devenant alliés objectifs (cf. aussi ici). Il s'agit du phénomène par lequel deux forces complètement opposées A et B peuvent se rejoindre tactiquement car :

  • chacune utilise l'autre comme un croquemitaine, un repoussoir, pour justifier l'importance de son propre combat et de son purisme dans ce combat,
  • les deux ensemble ont intérêt à ce que l'axe politique AB sur lequel elles sont extrémales soit considéré comme l'axe majeur de la politique, et la question définissant cet axe, i.e., la question sur laquelle elles (A et B) s'affrontent, comme la question centrale de tout le débat politique, éclipsant ainsi toute autre question,
  • et les deux forces peuvent ainsi dominer toute autre force ou les obliger à rallier l'une ou l'autre, notamment celles qui proposent des positions intermédiaires ou, celles qui considèrent que l'axe AB n'est pas très important ou, peut-être plus subtilement, pas bien défini.

Ce phénomène est banal et on en trouvera facilement quantité d'exemples (je préfère ne pas en donner moi-même et rester dans les généralités pour ne pas me laisser distraire par un débat politique précis ce qui risquerait évidemment que quelqu'un s'indignât ah mais non, ça c'est évidemment une vraie opposition importante et sérieuse parce qu'il est du camp A ou B). Mais la question importante est aussi de savoir comment détecter le phénomène pour ne pas se laisser embrigader dans la guerre A contre B ou, plus subtilement, pour ne pas laisser notre propre mauvaise foi nous faire croire que cette guerre est suprêmement importante (parce que nous sommes nous-mêmes attirés par le camp A ou B). Je n'ai évidemment pas de bonne réponse à ça, à part qu'il faut garder à l'esprit le phénomène et toujours s'interroger non seulement sur les principes auxquels on croit mais aussi la pertinence de la question même sur laquelle ces principes sont construits.

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(lundi)

De la difficulté à s'entraîner à la conduite avec la voiture du poussinet

Peu après que j'avais passé le permis (voiture — enfin, celui que n'ai pas raté il y a 17 mois parce que je ne comprends pas les priorités à droite, quoi), mon poussinet a acheté une voiture, dans l'idée que je puisse la conduire pour m'entraîner. Mon idée à moi aurait plutôt été d'utiliser le système d'autopartage Autolib, mais le poussinet a insisté qu'il fallait ne pas perdre l'habitude d'utiliser une boîte de vitesses manuelle. Bref, il a acheté Tuture, une Golf IV de 2001, avec 201 000 km au compteur, qui, depuis, nous a beaucoup servi à faire du tourisme en Île-de-France[#] (cf. la liste dans cette entrée — et beaucoup d'autres avant). L'ennui, c'est que le poussinet s'est attaché à cette Tuture, notamment après l'avoir sauvée de la casse où un accident bête aurait dû l'envoyer (raconté dans cette entrée écrite juste après), il s'est pris de la fantaisie de la maintenir dans un état parfait, jusqu'à faire débosseler les petits chocs qu'elle avait pu prendre dans la carrosserie. Disons qu'il la traite un peu comme un collectionneur pourrait traiter une Ford Model T de 1909.

[#] À cause des règles anti-pollution, Tuture n'a, d'ailleurs, plus le droit de circuler à Paris en semaine, mais ça ce n'est pas vraiment un problème pour nous qui la sortons le week-end.

Le résultat, c'est que nous avons une voiture que j'ai peur de conduire parce que je me dis que mon poussinet m'en voudra terriblement (ou en fait, sera surtout tout triste) si je l'abîme ; et le poussinet est tout aussi peu rassuré que moi : c'est stressant pour nous deux et pas du tout agréable.

Ajoutons à ça que je n'aime pas conduire (en tout cas, pas une voiture, mais j'ai assez chouiné dans l'entrée précédente, je n'en ajoute pas), alors que le poussinet, au contraire, adore ça[#2], surtout quand il s'agit de sa Tuture : on devine facilement qu'à chaque fois qu'il s'agit de décider qui doit prendre le volant, nous trouvons tous les deux facilement des excuses[#3] pour oublier le principe que c'est moi qui ai besoin de pratiquer les priorités à droite.

[#2] Le jeu préféré du poussinet est sans doute celui d'avoir la consommation la plus faible possible (du genre 4.1L/(100km) sur un Paris-Rouen) ou sa variante dépasser les 1000km avec un plein (le réservoir fait 55L), en jouant sur une combinaison entre rouler lentement de façon générale, utiliser un rapport élevé pour être à bas régime, freiner le moins possible, ralentir dans les montées.

[#3] En plus des excuses (réelles ou inventées), il y a la complication que Tuture est rangée dans un parking (sous notre immeuble) dont la rampe est vraiment compliquée à monter ou descendre, et je n'ose pas le faire. (Le poussinet lui-même a tapé une fois ou deux. J'ai fait la montée à l'occasion, et c'était vraiment angoissant.) Une discussion avec des voisins a confirmé ce que les nombreuses traces aux murs laissaient penser : en fait, tout le monde tape régulièrement. Il faut croire que tout le monde n'a pas une Tuture qu'il est impératif de garder immaculée !

Et même quand c'est moi qui conduis, j'ai le plus grand mal à obtenir du poussinet qu'il joue à l'inspecteur du permis de conduire, i.e., qu'il se focalise sur la sécurité et le Code de la route et les priorités à droite. À la place, il passe son temps à me disputer sur des aspects de mécanique : que je place mal les mains sur le volant (ça c'est très vrai), que mes passages de vitesse ne sont pas assez fluides (et que je vais user l'embrayage de Tuture), que je n'ai pas immédiatement passé le rapport N+1 alors que le compte-tour dépasse les 2000tr/min (comment il va faire ses 1000km sur un plein dans ces conditions ?), que je rétrograde avant d'avoir assez ralenti (ça donne un petit coup dans le moteur !), que je ne relâche pas tout de suite l'accélérateur alors qu'il y a un feu rouge bien plus loin, que je passe un ralentisseur à plus que 20km/h (risque que ça tape !), que je n'évite pas tous les trous dans la chaussée, etc. Ou carrément à crier parce qu'il a peur que je percute la voiture à gauche, celle (garée) à droite, ou celle (qui freine) devant.

Il est clair que cette façon de me faire sans arrêt disputer, contribue au fait que je n'aime pas conduire. Déjà que ma formation au permis B a été pénible, ça n'arrange pas les choses.

D'autre part, le poussinet est d'avis[#4] que les voitures n'ont rien à foutre dans les villes et que si elles y sont elles devraient être limitées à 30km/h partout sauf sur quelques grands axes spécialement aménagés : donc il déteste rouler en ville et, quand il le fait, il va très lentement ; je suis moi-même assez de cet avis, mais le fait est que l'examen du permis (en tout cas quand on est inscrit en Île-de-France) se passe pour 90% en ville, et qu'on demande au candidat de rouler à la vitesse maximale autorisée sauf raison particulière (je ne veux pas gêner les riverains n'étant pas une raison prise en compte).

[#4] Peut-être influencé par la difficulté d'atteindre une consommation très basse quand on roule en ville.

Nous sommes quand même allés faire un tour hier du côté du lac d'Enghien[#5], histoire que je puisse réviser mes priorités à droite dans le coin (il paraît qu'il y a ça à Gennevilliers…) ; mais pour toutes les raisons listées ci-dessus, je ne suis pas convaincu que ç'ait été très formateur.

[#5] Malheureusement c'était le Barrière Enghien Jazz Festival, ce dont nous n'avions aucune idée : du coup, pour une balade tranquille autour du lac, ce n'était pas forcément le moment idéal. Enfin, peu importe.

Il est hors de question que je m'achète moi-même une voiture[#6] (le poussinet en a déjà deux, Tuture et Joujou qu'il est encore moins question que je conduise, ce qui est déjà une et demie de plus que ce dont nous avons raisonnablement besoin, et je compte m'acheter une moto si j'arrive à obtenir ce 𝣆𝡦𝩁 de permis avant la saint-glinglin de l'année où tous les véhicules à moteur seront interdits — ah zut, j'avais décider de ne plus chouiner). Mon idée initiale d'utiliser Autolib est mise à mal par le fait qu'Autolib n'existe plus. Il existe, cependant, trente-douze remplaçants d'Autolib (j'ai entendu parler, au moins, de Moov'in, Free2Move, Car2Go, Ubeeqo, Drivy, Communauto, et j'en ai certainement oublié ; et je n'ai pas compris si Mobilib était la même chose qu'Ubeeqo ou encore autre chose) : trop pour que j'arrive à m'y retrouver ou que j'aie la patience d'essayer de trouver sur chacun les informations précises qui m'intéressent (notamment sur les conditions d'inscription, les formalités de location, la difficulté à trouver un véhicule et à le garer, l'aire couverte, les prérequis sur le téléphone utilisé pour faire la location, le fonctionnement de l'application en question et les permissions qu'elle demandera sur le téléphone, les conditions de caution, franchise et assurance, les possibilités de paiement et notamment la possibilité d'utiliser des cartes bancaires à usage unique, etc., bref, le genre de choses qu'on ne trouve en général qu'en tout petits caractères). Si quelqu'un a des renseignements généraux (ou des idées d'endroits où en trouver) sur certains d'entre ces services, je suis preneur.

[#6] Je n'ai pas non plus envie d'utiliser un scooter (essentiellement par peur que ça embrouille dangereusement ma mémoire procédurale d'avoir le frein arrière plutôt que l'embrayage à la main gauche). Quant aux motos de <50cm³ (que j'aurais le droit de conduire et qui suffiraient s'il s'agit juste de s'exercer à respecter le Code de la route et les priorités à droite en ville), j'apprends avec une certaine perplexité que ça existe (cf. ce fil Twitter), mais ça coûte essentiellement aussi cher qu'une « vraie » moto et ça ne doit pas se trouver en location. Enfin, les vélos sont dans une catégorie différente (ils ont des pistes ou bandes réservées, des sas dédiés aux feux, etc.).

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(vendredi)

Et maintenant, un peu de chouinage

J'ai commencé à écrire une entrée de maths sur la topologie sans points (la théorie des cadres(?) et locales), je me suis rendu compte pour la 696729600e fois que ce que je pensais pouvoir expédier en peu de lignes s'étend sur un nombre totalement invraisemblable de pages, je commence à trouver le sujet d'autant plus fastidieux que je traîne à écrire ce texte, et je m'énerve sur le fait que je ne finis jamais ce que je commence.

Et là, je me rends compte que je ne finis jamais ce que je commence est peut-être un avertissement que j'aurais dû prendre au sérieux avant de me mettre à prendre des cours de moto. C'est parti pour du chouinage de ma part à ce sujet, donc : si vous n'aimez pas les chouineurs, allez voir ailleurs (mais si vous n'aimez pas les chouineurs, qu'est-ce que vous foutez à lire mon blog, aussi ? allez plutôt sur YouTube, c'est un site de winneurs et d'influenceurs, ça, YouTube, — les blogs c'est ringard et c'est fini).

Où est-ce que j'en étais ? Ah oui, j'ai loupé mon permis parce que je suis nul, mais ça vous le saviez déjà. Je pourrais renvoyer à cette entrée déjà écrite et dire multipliez tout par dix, mais je n'aurais pas le plaisir de chouiner, alors il faut que je tourne les choses différemment.

L'information nouvelle (enfin, pas tellement nouvelle, je m'en doutais, mais j'en ai confirmation), c'est que c'est extraordinairement long de le repasser. Au moins en été. Parce que c'est en été que :

  • le plus de gens se disent qu'ils vont passer le permis moto (ben oui, c'est l'été, il fait beau, il faut en profiter, et ils peuvent prendre quelques jours de congés pour ça, et peut-être en prendre aussi après pour en profiter une fois qu'ils auront le permis et la moto),
  • les moniteurs d'auto-école et les inspecteurs du permis de conduire sont le moins disponibles parce que, surprise, eux aussi prennent des vacances.

Je sentais bien le coup venir et c'est pour ça que moi je m'étais inscrit en octobre. En pensant que j'aurais fini à temps pour l'été. C'est à peu près aussi con que quand je promets d'écrire une entrée de blog sur les octonions en février 2012 alors que j'arrive péniblement à en publier la première partie trois ans plus tard. Soyons réalistes : j'ai pris six ans pour faire ma thèse, j'aurais plutôt dû me demander si j'aurais ce permis avant ma retraite ou avant ma mort (ou avant l'épuisement de mes finances), pas penser que je pourrais l'avoir avant l'été.

Bon mais là l'essentiel du délai ne dépend plus de moi. Il y a trois pipelines à traverser :

  • s'inscrire à de nouvelles leçons (parce que l'auto-école, bien sûr, ne représentera pas un candidat s'il n'a pas pris de nouvelles leçons, même si on ne m'a pas donné un minimum à ce sujet),
  • convaincre les moniteurs qu'on est prêt à être envoyé une nouvelle fois à l'examen,
  • avoir une date d'examen.

Le premier et le troisième sont complètement saturés, le deuxième est incompréhensible. Factuellement, j'ai loupé mon permis le , le moniteur a refusé de me laisser m'inscrire à de nouvelles heures de conduite tant que je n'avais pas la confirmation officielle de cet échec, ce qui nous amène le , et à cette date-là, même en disant que j'étais disponible n'importe quand, la première leçon que je pouvais placer était ce matin, , donc compter trois semaines complètes pour le premier pipeline. Ne sachant pas quoi penser des deux suivants, j'ai placé trois séances de conduite : voulant ce matin en ajouter une, le délai était passé à 24 jours. Concernant le troisième pipeline, l'auto-école a un planning d'examen (sous forme de petites fiches bristol insérées dans un support mural), et il est déjà complètement plein pour le mois de juillet (j'ai cru compter dix journées prévues, avec pour chacune dix « slots » — sachant qu'une présentation plateau coûte un « slot » et une présentation circu en coûte deux) ; un moniteur a dit qu'il demanderait des créneaux supplémentaires en juillet, mais je suppose que toutes les auto-écoles en réclament et que la Sécurité routière ne multiplie pas les petits pains : comptons donc quatre semaines au bas mot pour ce troisième pipeline. Le deuxième est incompréhensible, donc je n'en sais rien (initialement ils m'ont fait attendre environ deux mois avant de me considérer comme prêt à passer l'examen ; j'ose espérer qu'on ne va pas me faire prendre une nouvelle fois autant de leçons, mais franchement, l'évaluation du niveau d'un élève est un signal très bruité et on m'a clairement dit priorité aux premières présentation pour l'examen).

Je précise que je ne raconte tout ça pas uniquement pour le plaisir de chouiner, mais aussi parce que c'est une information que j'aurais bien voulu trouver en ligne, le temps qu'il faut en pratique pour une nouvelle présentation du permis, et c'était vraiment impossible d'avoir le moindre renseignement dans ce sens, alors je fais ma petite mission de renseigner le Grand Oracle Omniscient Gardien du Livre de l'Entendement.

Bref, je suppose que je dois me considérer comme chanceux si j'ai une date dans la première quinzaine d'août. (J'aurais vraiment voulu passer avant mon anniversaire, tant pis.) Et je vais être encore plus stressé la deuxième fois en me disant que si je rate à nouveau j'en ai pour un temps invraisemblable (et qu'il y a une réforme du permis qui vient qui le rendra encore beaucoup plus dur, et qui saturera encore plus les délais de passage, etc., etc.).

Il y a, donc, une partie de moi qui me crie que je n'aurai jamais ce permis et que je suis con de m'obstiner. Que je suis victime d'une sorte de scam. Vous savez, le type d'arnaques (il en existe quantité de variantes) qu'on peut trouver, par exemple, dans une fête foraine[#] : on vous propose de faire un truc qui a l'air facile, mais qui est en fait impossiblement difficile ; ou, de façon plus astucieuse, peut-être que le premier niveau est faisable, ou il y a quelque chose qui vous donne l'illusion d'un progrès, vous persuadant ainsi de mettre toujours plus d'argent pour gagner un lot qui, plus vous mettez d'argent dedans, plus il vous semblera désirable (sophisme de l'escalade d'engagement) et moins vous aurez envie d'arrêter (sophisme des coûts irrécupérables).

[#] À ce sujet, j'avais bien aimé cette vidéo décrivant certains jeux typiques de fêtes foraines et combien ils s'apparentent à des arnaques.

Alors non, je ne pense pas sérieusement que je sois en train de me faire arnaquer au sens où il y aurait quelqu'un de malicieux dans l'histoire (la seule partie possiblement suspecte d'être malicieuse serait l'auto-école mais je ne veux pas me couper sur le rasoir d'Hanlon). Mais je peux être en train de m'auto-arnaquer, en quelque sorte, dans la poursuite d'un but inatteignable (pour moi), et qui semblerait d'autant plus désirable que les efforts mis à l'atteindre augmentent.

J'avais écrit la chose suivante :

Le piège dans lequel je suis tombé en commençant à apprendre à faire de la moto, en fait, c'est que j'ai découvert que j'aimais ça (alors qu'au début c'était un peu juste une expérience pour voir), et que du coup, maintenant j'ai envie d'en faire, et pour ça, il faut que je le passe, ce permis. (En comparaison, pour la voiture, j'ai juste eu confirmation du fait que je n'aimais pas, donc il est sans doute logique que le stress ait été moins important.) D'ailleurs, plus le temps passe et plus je trouve pénible de conduire une voiture, et c'est le contraire pour une moto.

— Mais peut-être que le fait que ça me plaise est, en fait, une rétro-justification de l'investissement que j'ai mis dedans. Ça mérite au moins qu'on se pose la question : pourquoi Sisyphe s'obstine-t-il à pousser son rocher, au juste ? pourquoi ne dit-il pas juste f*ck this! pour partir voir ailleurs si Zeus n'y est pas (ou, s'il ne peut pas partir, au moins rester au pied de son rocher à bouder et à refuser de le pousser). Il paraît qu'il faut imaginer Sisyphe heureux : est-ce que la raison de ce bonheur est la fierté qu'on peut ressentir devant l'obstination absurde consistant à répéter inlassablement la même tentative en se disant je refuse d'abandonner ! (et je ne peux quand même pas abandonner maintenant, après autant d'efforts) ? La question mérite au moins d'être posée.

Bref, je refuse d'abandonner, mais je ne suis pas sûr que ce soit très malin de ma part.

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