David Madore's WebLog: 2017-07

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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Entries published in July 2017 / Entrées publiées en juillet 2017:

(dimanche)

La petite place qui réapparaît dans mes rêves

J'ai déjà plusieurs fois parlé sur ce blog des thèmes qui reviennent régulièrement dans mes rêves — par exemple ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici et ici — je ne pensais pas en avoir écrit autant, d'ailleurs, et je devrais peut-être créer une catégorie juste pour ça ; mais quand les gens se mettent à raconter leurs rêves, c'est en général signe qu'il vaut mieux s'enfuir, donc si vous voulez fuir, cliquez ici. Mais autant les thèmes récurrents existent sans l'ombre d'un doute, autant c'est un mystère pour moi de savoir si les éléments récurrents existent.

Pour être plus précis, ça m'arrive souvent de faire un rêve dont je pense (pendant que je suis en train de rêver) que c'est la suite d'un autre rêve, dont j'ai un souvenir relativement précis, ou simplement qu'un élément particulier est déjà apparu ; mais plus d'une fois, une fois réveillé et une fois sorti de cette phase où tout ce que j'ai pensé en rêve continue à me sembler vrai ou intéressant, j'ai eu des raisons de mettre ce souvenir en doute : l'« autre rêve » n'avait jamais existé, ou bien était inventé en même temps que le rêve qui croyait lui faire référence, ou peut-être en était une autre partie, bref, le souvenir lui-même me semblait falsifié. Ou en tout cas, je le soupçonnait de l'être ; a contrario, je n'ai jamais eu de certitude ni même de très forte présomption qu'un souvenir du genre « j'ai déjà rêvé ça » était correct (ceci étant, je n'ai de preuve ni dans un sens ni dans un autre : forcément, c'est très difficile d'avoir une preuve qu'on n'a pas rêvé quelque chose, à part peut-être en s'appuyant sur un principe de causalité, et ce n'est pas non plus très fréquent, à moins de tout noter, qu'on puisse avoir une preuve d'avoir déjà rêvé quelque chose). Bien sûr, ça m'est arrivé de refaire plusieurs fois un rêve d'une chose réelle, ou de faire plusieurs rêves qui se ressemblent, mais retrouver dans un rêve un élément extrait d'un rêve passé, je ne suis pas sûr que ça arrive vraiment, et surtout, même si ça devait arriver, le fait de m'en souvenir dans le rêve ne fait que rendre la chose plus suspecte.

Mais voici quelque chose qui est à la frontière ténue entre le thème récurrent et l'élément récurrent : il y a, dans plusieurs de mes rêves, une petite place à Paris, une place d'aménagement récent et d'architecture moderne, où j'aime bien aller me poser, une place très tranquille, presque cachée, un peu encaissée, en bas de plusieurs rues dont elle fait des sortes d'impasses ; cette place est située non loin d'un quartier d'immeubles modernes ; j'ai parfois du mal à la retrouver. Les thèmes généraux dans tout ça sont des thèmes fréquents de mes rêves (voir notamment les thèmes que je qualifie de promenade à moitié oubliée et de ville art nouveau dans cette entrée) ; et il y a des éléments assez évidents de la vie réelle : je pense par exemple à cette place réelle pas loin de chez moi (qui fait tellement « petit village » qu'on a du mal à croire qu'elle soit en plein Paris), je pense au nouveau quartier Clichy-Batignolles et à celui autour de Tolbiac (et un de ses squares), je pense au genre de parcs que j'aime visiter, peut-être même à ceux que j'aime imaginer, je pense à toutes sortes de promenades que j'ai faites dans Paris et où j'ai pu prendre plaisir à découvrir des nouveaux endroits surtout quand ils semblent un peu cachés.

Néanmoins, cette petite place à laquelle j'ai rêvé trois ou quatre fois (si j'en crois mes souvenirs qui sont peut-être faux !) ne combine pas que des thèmes oniriques généraux et des éléments de la réalité : elle a aussi des caractéristiques assez bien définies comme un mur de pierre qui la ferme sur une bonne partie de son périmètre, un tout petit jardin en son centre, et une atmosphère que j'ai du mal à décrire parce qu'on ne décrit pas facilement un rêve, mais qui est néanmoins plutôt précise dans ma tête.

Et c'est assez désolant, parce que maintenant que cette petite place existe dans ma tête, je suis tout triste qu'elle n'existe pas dans la réalité et que je ne puisse pas aller m'y asseoir pour lire un jour de beau temps.

(samedi)

Le Golem de Pierre Assouline

Je m'étais dit que je tâcherais de faire plus régulièrement des comptes-rendus des livres que je lis, et je ne tiens décidément pas mes résolutions puisque ça fait un moment que j'ai fini de lire Golem de Pierre Assouline [correction : le titre est bien Golem et non pas Le Golem, comme je l'avais écrit, merci à Marc en commentaire]. Il est vrai que je n'ai pas aimé et que les critiques négatives ne sont pas d'un grand intérêt (à moins de les rassembler sur un site comme Amazon où sont susceptibles de les lire les gens qui s'apprêtent à acheter le livre). Néanmoins, les raisons pour lesquelles je n'ai pas aimé ne sont pas totalement dénuées d'intéret, donc je peux en dire quelque chose.

Spoilons allègrement : Golem est l'histoire d'un champion d'échecs, Gustave Meyer, qui est soupçonné du meurtre de son ex-femme, et qui fuit la police. (La victime a été tuée alors qu'elle conduisait : quelqu'un a pris le contrôle de sa voiture à distance ; Meyer est soupçonné essentiellement parce qu'il est doué en informatique.) Parallèlement à ça, Meyer découvre que son ami, le neurologue Robert Klapman, qui a opéré son cerveau (pour des problèmes d'épilepsie), en a profité pour l'utiliser comme cobaye dans une technique destinée à améliorer considérablement la mémoire et le rendre encore meilleur aux échecs. Meyer voyage à travers Paris puis à travers l'Europe, est obsédé par la kabbale et le thème du golem, finit par découvrir que c'est Klapman qui a aussi tué l'ex de Meyer (parce qu'elle tenait un blog dénonçant les pratiques douteuses de grands labos pharmaceutiques et l'éthique douteuse des médecins) et le démasque, renonce à un tournoi d'échecs, et le roman se termine en queue de poisson.

J'avais acheté parce que j'aime bien l'ésotérisme en fiction, surtout quand il joue un rôle soit de contrainte oulipienne, soit de fil directeur à une enquête, soit de cadre d'une falsification (des thèmes à la Calvino, Borges, Eco et d'autres de mes auteurs préférés). J'ai pensé qu'il s'agirait de quelque chose du genre. C'est un peu le cas, mais c'est plutôt raté.

Assouline aime manifestement étaler sa culture. Pour ça, je ne peux pas lui en vouloir : j'en fais autant. Il a lu, donc, le Golem de Meyrink, la nouvelle Funes et la Mémoire de Borges et le Joueur d'échecs de Zweig ; il connaît bien Primo Levi et Paul Celan ; il a vu le film La Nuit du chasseur ; il aime beaucoup le tableau Black on Maroon de Rothko ; il s'est documenté sur les échecs et sur la culture juive ; il a beaucoup voyagé ; et tout ça, il tient à le faire savoir. OK, comme je disais, je fais le même genre de choses, et sans doute moins bien que lui. Pour ma défense, quand je sème des références savantes dans les petits textes que j'écrits, j'y pense généralement comme des sortes d'œufs de pâques qui amuseront (j'espère) le lecteur qui les repère ; il y a peut-être de ça chez Assouline, mais en fait, le plus souvent, il révèle lui-même la clé de la devinette : par exemple quand son héros échange son chapeau avec un autre dans une synagogue à Prague, on pourrait être tout content d'y reconnaître une allusion au Golem de Meyrink — dont le vrai nom est justement Gustave Meyer —, sauf que l'auteur vous vend la mèche un paragraphe plus loin. Passons.

Outre sa culture, Assouline aime étaler ses préjugés. Le livre tout entier est une sorte de plaidoyer contre le transhumanisme, ou contre les ordinateurs, on ne sait pas très bien au juste, peut-être même un pamphlet sur la supériorité des Arts et de la Culture sur les sciences et les techniques. C'est surtout un bel incendie d'hommes de paille. Quand le héros se rend à une réunion de transhumanistes, par exemple, ç'aurait pu être l'occasion d'un débat intéressant, d'un échange d'idées où l'auteur aurait pu montrer sa propre position de manière indirecte et circonstanciée : mais non, les transhumanistes en question sont tellement caricaturaux, leurs arguments tellement ridicules, leur façon de rejeter toute inquiétude tellement agressive, que cela fait penser à la vision que peut avoir un puritain américain d'une réunion d'athées complotant pour faire venir l'Antéchrist. Les échecs semblent être le prétexte pour essayer de suggérer que les humains y jouent avec art, poésie, sentiment, je ne sais quoi, tandis que les ordinateurs y jouent de façon, forcément, « mécanique ». Toutes sortes d'opinions ou de jugements sont insérés dans la narration avec un semblable manque de subtilité. Qu'il s'agisse du courage des blogueurs qui osent défier les pouvoirs établis (je suppose qu'il se voit comme tel). Ou d'une attaque au passage contre Wikipédia (on sait qu'Assouline ne l'aime pas) : il n'y a pas de mesquinerie qui ne mérite d'être saisie.

Le style n'est globalement pas mauvais. Quelques passages sont agréablement écrits ; le livre commence par la très jolie question quand fond la neige où va le blanc ? [précision : comme on me le fait remarquer en commentaire, cette question est classique — je ne le savais pas ça — même si son origine semble fort confuse ; je pense que ça ne change pas grand-chose] ; il est clair que l'auteur sait manier le français. Néanmoins, il y a des changements de rythme assez déplaisants pour le lecteur, et plusieurs fois des révélations importantes noyées dans un paragraphe de banalités, c'est un peu déstabilisant.

Mais au final, mon principal reproche contre ce livre est surtout qu'il ne va nulle part. L'intrigue policière est absolument nulle : la détective de la police (Nina Rocher) qui tâche de retrouver le héros ne fait rien d'un bout à l'autre du livre, que le suivre toujours avec un temps de retard, et son personnage ne sert finalement à rien (c'est dommage, parce qu'elle semblait pouvoir avoir une certaine profondeur) ; le héros ne fait rien que lire et discuter, mais on ne le voit pas vraiment évoluer ; il traque le mythe du golem partout (jusqu'à se faire tatouer les lettres אמת‏‎ sur le bras — comme le golem de l'histoire), et se plaint lui-même de le retrouver partout ; ni le héros, ni son ami qui s'avère être en fait son ennemi, ni quiconque dans le livre (à part la policière), n'ont la moindre personnalité : les raisons du crime sont complètement futiles (c'est moi qui ai supprimé Marie, elle n'aurait pas dû se mêler de nos affaires […], et puis quoi, elle ne voulait pas comprendre que l'avenir de l'humanité est en jeu, qu'on a déjà changé de système de pensée, on a tourné la page et de tels obstacles pour mineurs qu'ils soient doivent être éliminés), et le méchant s'attend, après les avoir révélées, que le héros va jouer tranquillement aux échecs. Et toute cette non-action finit sur une non-fin où il ne se passe essentiellement rien (le héros joue une partie d'échecs où il abandonne dès le premier coup — je suppose qu'on est censé trouver ça admirable — et il part pour aller vivre).

Bref, même si ce livre est très loin d'être le plus mauvais que j'aie jamais lu, et que je puisse assez bien concevoir qu'on l'apprécie, je ne le recommande pas.

(vendredi)

Épreuve théorique de code de la route : suite et fin

J'avais raconté il y a presque un an que j'avais entrepris de passer le permis de conduire — à commencer par l'épreuve théorique générale (a.k.a., « code »). J'ai passée cette épreuve seulement mardi (spoiler : avec succès) : j'avais choisi pour m'inscrire une période où j'avais le temps de m'en occuper, mais mon dossier a été administrativement bloqué pendant si longtemps que cette période faste s'était finie quand les problèmes ont été résolus, et ce n'est donc tout récemment que j'ai pu m'y remettre, d'où énormément de temps perdu. (Ce n'était pas que passer l'épreuve de code elle-même soit long ou compliqué, mais c'est inutile et sans doute une mauvaise idée de le faire avant d'avoir le temps de pouvoir commencer à prendre des leçons de conduite.)

Entre temps, j'ai pu apprendre un certain nombre de bizarreries du code de la route français (j'en ai signalé ici au passage et ici). J'ai aussi pu expérimenter avec plusieurs jeux de question d'entraînement.

Pour le contexte, je rappelle les modalités de l'épreuve : 40 questions à choix multiples, accompagnées d'images fixes ou, pour 4 questions parmi les 40, d'une courte vidéo ; la réponse est un sous-ensemble de {A,B,C,D} qui n'est ni l'ensemble vide ni l'ensemble de tous les choix listés ; on dispose pour répondre de 20 secondes par question, et il faut obtenir au moins 35/40 pour valider.

Mon auto-école proposait des tests d'entraînement sur place avec des questions Codes Rousseau, j'ai aussi acheté un des livres de cet éditeur qui me donnaît accès à un site Web de test (très mal fait, en Flash, et pas mis à jour des dernières réformes), mais l'auto-école me fournissait par ailleurs un accès à un site appelé Prép@code qui avait déjà il y a un an une vieille version (appelons-la v0 dans la suite) et une nouvelle (disons v1), et depuis qui en a créé une troisième (v2). La moralité, c'est que tous ces systèmes d'entraînement sont assez mauvais. Je ne veux pas juste dire que les questions sont mauvaises — j'avais donné quelques exemples tirés du Prép@code v1 l'an dernier — mais aussi qu'ils ne sont pas non plus très représentatifs des questions du vrai examen. Pour preuve, ils sont assez mal corrélés les uns avec les autres : j'ai commencé à me préparer sur Prép@code v1, il ne m'a pas fallu longtemps pour dépasser régulièrement 35/40, puis quand j'ai été confronté aux questions des Codes Rousseau, je les ai trouvées beaucoup plus dures ; puis la version v2 de Prép@code est sortie, mon score a chuté de façon vertigineuse, parce qu'ils avaient remplacé plein de questions auxquelles je commençais à être habitué (Prép@code v1, par exemple, était bourré de questions sur les catégories de sièges pour petits enfants) par d'autres questions encore plus mal rédigées, byzantines et parfois contradictoires. (Il y avait d'ailleurs des questions tellement bizarres que ça ne peut être qu'une erreur technique : par exemple quand le petit texte censé expliquer la réponse dit exactement le contraire de ce que le système accepte comme réponse correcte, ou quand ils échangent une image censée illustrer la question avec celle censée illustrer la réponse. Je pense qu'ils ont voulu sortir leur site v2 tellement à la hâte qu'ils l'ont bâclé. Ceci dit, pour ce qui est de la forme, l'interface des versions v1 et v2 était plutôt bien faite.)

Ce n'est pas tellement la faute des éditeurs de questions d'entraînement. Le problème vient de l'opacité de l'examen, que j'ai dénoncée et que je continue à dénoncer : au lieu d'avoir une banque de questions vraiment importantes (disons de l'ordre de 30 000 questions), et qui pourrait donc être complètement publique, sur laquelle tout le monde pourrait s'entraîner (et qui pourraient faire l'objet de retours publics), il n'y a qu'un nombre relativement restreint de questions possibles à l'examen officiel (1000, peut-être même moins si certaines ont été écartées), donc elles doivent être secrètes, et je suppose que les éditeurs de sites de préparation travaillent sur la base de fuites ou de leur propre intuition. (Ceci pose aussi la question de l'avantage qu'obtient l'éditeur qui a remporté le marché — je vais dire plus bas qui c'est — car même s'il n'a pas le droit d'utiliser telles quelles les questions officielles dans ses préparations, et même s'il n'a pas le droit de faire de publicité autour de ce fait, il dispose d'un savoir-faire qui le met en position préférentielle.)

(mardi)

Pourquoi je continue à penser du mal de HTTPS

Je dois régulièrement expliquer à plein de gens pourquoi mon site n'est pas accessible en HTTPS et pourquoi je continue à ne pas aimer HTTPS : j'avais déjà écrit une entrée à ce sujet, mais d'une part je la trouve mal écrite, et d'autre part il y a beaucoup de choses à y changer maintenant, surtout du fait de l'existence de Let's Encrypt — car à chaque fois que je dis du mal de HTTPS on me répond oui mais Let's Encrypt. Alors oui, l'existence de ce machin est un énorme progrès dans le système mafieux du HTTPS, suffisant pour que j'envisage de m'en servir. Mais il reste que c'est un progrès sur un système aux principes plutôt pourris, au fonctionnement mafieux, aux buts mal définis, à l'architecture mal conçue, et auquel on attribue des vertus qu'il n'a pas. Je veux donc récapituler mes principales objections, qui ne sont pas forcément rédhibitoires (même mises toutes ensembles), mais suffisantes pour me faire juger que ça n'en vaut peut-être pas la peine en tout cas pour un site comme le mien (qui ne suis pas une banque).

J'insiste sur le fait que tout ceci n'est qu'une récapitulation (voire un brain dump), pas un argumentaire bien-formé. Chacun des points ci-dessous mériterait d'être examiné ou documenté soigneusement et, franchement, je n'ai pas le temps de m'en occuper. Il y a donc sans doute beaucoup de préjugés et de choses dont je ne suis pas du tout sûr (du coup, sans doute pas mal d'erreurs), je ne me suis renseigné que minimalement, mais je n'ai vraiment pas le temps d'essayer de me plonger dans ce merdier : normalement je n'aurais pas publié tout ça parce que je n'aime pas publier des choses où je n'ai pris que très peu de temps de vérifier mes renseignements, mais je commence à en avoir marre d'entendre les gens me chanter des variations sur le thème de maintenant que Let's Encrypt existe, il est temps que tu rendes ton blog accessible en HTTPS, souvent avec un ton de reproche.

Je ne vais pas chercher à ordonner les catégories le HTTPS est mal conçu, le HTTPS pose des problèmes, le HTTPS a des limitations et le HTTPS est relié à d'autres choses qui posent elles-mêmes des problèmes (catégories pas forcément exclusives), je fais confiance au lecteur pour retrouver dans quelle boîte ranger chacune des sections qui suit. Je vais sans doute me répéter, aussi, ou séparer des reproches en plusieurs morceaux : ça fait partie du puzzle à rassembler.

Les autorités de certification sont toujours un système mafieux

Par système mafieux je veux dire un système où un site Web doit se mettre sous l'autorité d'un parrain (autorité racine) pour bénéficier de sa protection, le parrain vous faisant payer selon le niveau de sécurité dont vous voulez bénéficier. Tout est absurde dans ce système : il n'est pas possible de se mettre sous la protection de plusieurs parrains (l'allégeance est exclusive) ni pour l'utilisateur d'accorder une valeur différente (si ce n'est tout ou rien) à différents parrains, ni de cumuler plusieurs sources de confiance (comme le fait d'avoir déjà visité le site) ; tous les parrains ne font pas les mêmes efforts de vérification, et par conséquent la protection réellement assurée est, en fait, le minimum de toutes — il suffit qu'un des parrains soit un traître ou un incompétent et tout le système s'effondre jusqu'à ce qu'on trouve moyen de le contenir.

Le nouveau venu Let's Encrypt est un parrain moins rapace que les autres, il distribue sa protection de façon pas trop regardante, mais évidemment, cette protection est minimale : il accorde le certificat à celui qui semble contrôler le domaine de différents points de vérification, ce qui est une vérification faible contre les attaques du type man-in-the-middle. C'est mieux que rien, mais ce n'est pas beaucoup. Tout le HTTPS (ou en tout cas, tout ce qui ne bénéficie pas d'un certificat à « validation étendue », mais ça sert à tout autre chose) est donc aligné sur ce minimum.

Reste qu'en participant à la manie de tout passer en HTTPS, on aide au développement de ce système mafieux qui, même si un des parrains est moins mauvais que les autres, reste un système mafieux. (Comparer avec DANE.)

(lundi)

Aires piétonnes et zones de rencontre

Les règles routières françaises (je dis règles pour être un peu plus large que Code de la route) connaissent trois types de zones de circulation « apaisée » : l'aire piétonne, la zone de rencontre et la zone 30.

[Panneau B54 (aire piétonne)]L'aire piétonne (signalée par le panneau B54, reproduit ci-contre à gauche) est interdite aux véhicules à moteur, mais il peut y avoir des exceptions (riverains, transports en commun, taxis pour desserte locale, livraisons, etc.) ; elle peut être interdite même aux vélos, mais ce n'est normalement pas le cas. Les piétons sont prioritaires sur tous les véhicules (tramways exceptés), et tous les véhicules doivent circuler au pas, même les vélos. Les piétons ne sont évidemment pas tenus de circuler sur les trottoirs (qui, d'ailleurs, n'existent généralement pas).

[Panneau B52 (zone de rencontre)]La zone de rencontre (signalée par le panneau B52 ci-contre et généralement renforcée par un marquage semblable au panneau sur la chaussée) est une apparition plus récente (juillet 2008) : contrairement à l'aire piétonne, les véhicules ont le droit d'y pénétrer normalement ; mais les piétons sont tout de même prioritaires sur tous (tramways exceptés) et la vitesse est limitée à 20km/h, même pour les vélos. Comme dans l'aire piétonne, les piétons ne sont pas tenus de circuler sur les trottoirs, ils peuvent emprunter la chaussée, que ce soit pour la traverser (y compris hors des passages prévus à cet effet) ou pour y circuler. (En revanche, les piétons, comme les voitures, ne doivent pas stationner sur la chaussée, c'est-à-dire rester immobiles au milieu de la route, ce qui se comprend bien par la nécessité de ne pas bloquer la circulation.) Par ailleurs, il y a normalement des doubles-sens cyclables.

[Panneau B30 (zone 30)]La zone 30 est simplement une zone dans laquelle la vitesse est limitée à 30km/h (comme c'est une limitation par zone, elle s'applique jusqu'à un panneau de fin de zone plutôt que jusqu'à la prochaine intersection). Il y a normalement des doubles-sens cyclables.

Les détails sur ces différentes zones, ainsi que leurs intentions, sont précisés dans ce document de la Sécurité routière (Certu Zones de circulation apaisée fiche nº2, août 2009 ; pas mal fait, à part que les images sont pixellisées à une résolution ridiculement basse). On y apprend par exemple les principales raisons pouvant amener à définir une zone de rencontre : rues résidentielles de desserte locale à rendre plus conviviales, quartiers historiques à protéger sans les piétonniser complètement, espaces publics et lieux de correspondances où doivent cohabiter piétons et véhicules, interruption d'une zone piétonne pour laisser passer les véhicules, rues commerçantes où on cherche à concilier fréquentation piétonne et circulation possible, rues trop étroites pour disposer d'un trottoir, zones conflictuelles au sein d'une zone 30 où on souhaite donner la priorité aux piétons.

Je me plains souvent de toutes sortes de choses, mais là, globalement, je trouve que ces trois catégories sont plutôt bien pensées, et que la zone de rencontre est un compromis plutôt raisonnable sur le principe : laisser les voitures circuler, mais à vitesse très réduite, et surtout, en rendant aux piétons l'accès à l'ensemble de la chaussée. (Je dis rendre, parce que les voitures ont conquis cet espace au détriment des piétons : à ce sujet, cet article ou celui-ci, qui racontent l'histoire de la chose aux États-Unis et du concept de jaywalking, sont assez intéressants.)

Le concept de zone de rencontre est apparu, si je comprends bien, aux Pays-Bas comme zone résidentielle (actuellement signalée par ce panneau), puis véritablement en Suisse en 2002 (où les zones de rencontre sont figurées par ce panneau), et en Belgique l'année suivante. D'autres pays ont adopté le concept depuis (l'Autriche semble avoir des Begegnungszonen à 20km/h et d'autres à 30km/h ; voici un article sur des essais dans ce sens aux États-Unis).

Sinon, en France, à côté des aires piétonnes et zones de rencontre, il existe aussi un machin appelé les voies vertes (signalées par le panneau C115), datant aussi de 2008. Les voies vertes sont réservées aux piétons et véhicules non motorisés. La différence avec l'aire piétonne est un peu byzantine, mais un point de différence est que les cyclistes ne sont pas tenus de rouler au pas sur une voie verte, alors que dans une aire piétonne, en principe, si (enfin, si les cyclistes respectaient quoi que ce soit du Code de la route…) ; je pense qu'il y a aussi une différence dans la logique d'affectation en ce que la voie verte est une voie de circulation, tandis que l'aire piétonne est une zone, m'enfin, tout ça est un peu confus. Je ne sais pas si c'était vraiment indispensable d'inventer un nouveau truc pour ça.

Mon propre quartier (la Butte-aux-Cailles) est classé zone de rencontre en temps normal, et le dimanche dans la journée il est maintenant même transformé en aire piétonne (il y a des barrages). La logique est une combinaison de certaines raisons évoquées plus haut pour définir une zone de rencontre : c'est un quartier historiquement intéressant (et d'ailleurs touristiquement intéressant : il y a de plus en plus de gens qui y viennent pour photographier les œuvres de street art qu'on y trouve, il y a maintenant même des visites guidées des rues) formé de rues pavées avec un caractère de petit village à la fois résidentiel et commerçant, il y a beaucoup de flâneurs dans les rues, surtout aux heures d'ouverture des nombreux restaurants et bars, il y a aussi des enfants qui peuvent déboucher à n'importe quel endroit, et certaines rues sont trop étroites pour avoir un vrai trottoir. La classification en zone de rencontre est donc éminemment logique.

Sauf que vous vous devinez bien de ce qui se passe : comme le feu orange, tout ça n'est absolument pas respecté.

La limitation de vitesse à 20km/h est une vaste blague : déjà, si les gens consentent à descendre à 30km/h, c'est un peu miraculeux, mais 20km/h, on ne voit jamais. (Il y a beaucoup d'automobilistes qui traversent pour éviter des encombrements sur des axes voisins, généralement ils sont de mauvaise humeur, ça s'entend très bien à leur manière de rentrer dans le quartier en accélérant, tout contents de quitter la rue du Moulin des Prés embouteillée.)

Quant au fait que les piétons ont le droit de circuler sur la chaussée, vous imaginez bien ce qui se passe si quelqu'un commence à faire ça (ce qui n'est pas forcément pour emmerder les voitures : il y a des trottoirs qui n'en sont vraiment pas) : on se fait klaxonner dessus, crier de se pousser, par des gens sûrs d'être dans leur droit. (Les trottoirs c'est pas pour les chiens !) Les surveillants des écoles primaires ou maternelles du quartier, que je croise parfois accompagnant des groupes d'enfants allant d'un endroit à un autre, ne s'y trompent d'ailleurs pas : ils font marcher les écoliers bien sur le trottoir et traverser aux passages piétons — alors qu'en principe une zone de rencontre n'a besoin ni de l'un ni de l'autre.

Pour défendre un peu les automobilistes, il faut reconnaître deux choses :

D'abord, l'indication de zone de rencontre est facile à rater. Les panneaux à l'entrée ne sont pas très visibles, certains sont mal orientés (j'ai essayé de les remettre à la main, mais c'est trop difficile). Il n'y a aucun panneau de rappel. (Moi j'en mettrais à chaque intersection, mais je me demande s'il n'y a pas une règle de droit interne complètement stupide qui dit qu'on ne peut pas rappeler un panneau de zone : en tout cas, je n'ai jamais vu ça.) Le marquage au sol est rare, lui aussi peu visible, souvent effacé. Et la zone n'a pas vraiment les caractéristiques qu'on pourrait attendre d'une zone de rencontre, comme justement l'absence de trottoirs bien délimités et de passages piétons. À ce sujet, je tire de cet autre document de la Sécurité routière (Certu, fiche technique La zone de rencontre, novembre 2008) la remarque suivante : La signalisation ne suffit souvent pas pour la lisibilité et à la crédibilité d'une zone réglementée. C'est pourquoi il est prévu que des aménagements complètent la signalisation, cette notion est incluse dans la notion d'aménagement cohérent.

Ensuite, personne ne sait ce que c'est qu'une zone de rencontre. Ceux qui ont passé le permis il y a plus de 10 ans n'ont jamais été interrogés sur ces nouveautés, et la Sécurité routière n'a pas fait de publicité sur les médias quand les panneaux ont été introduits (je sais que nul n'est censé ignorer la loi, mézenfin, on a le droit de les aider…). Certes, le panneau est assez clair et bien pensé, on peut deviner ce qu'il veut dire, en tout cas il est évident que la vitesse est limitée à 20km/h, mais je pense que ça ne suffit pas.

Il y a aussi le fait que le terme zone de rencontre n'est pas terrible. Une aire piétonne, on comprend tout de suite. Une zone 30, ça se comprend aussi. Mais une zone de rencontre, kézako ? On pense que c'est un synonyme de point de rendez-vous ou quelque chose de ce genre. Peut-être que zone semi-piétonne ou zone piétonne mixte aurait été moins obscur.

J'ai commencé une fois à vouloir expliquer le concept à un livreur qui m'avait engueulé parce que je marchais sur la route (je voulais éviter des échafaudages d'où tombent régulièrement des choses pas très propres) : je lui ai parlé de zone de rencontre, il n'avait visiblement jamais entendu le terme, je lui ai dit que la vitesse était limitée à 20km/h, il m'a prétendu que je ne pouvais pas savoir s'il faisait plus (comme j'ai l'esprit de l'escalier, je n'ai pas pensé à lui expliquer que s'il avait fait toute la longueur de la rue dans le temps où moi, marchant normalement, j'en avais parcouru le quart, il ne pouvait certainement pas avoir circulé à moins que 20km/h), je lui ai dit que les piétons avaient priorité et pouvaient circuler partout, il m'a demandé comment il était censé passer, je lui aurais répondu qu'il pouvait demander gentiment ou bien patienter quelques mètres que je tourne et que par rapport à 20km/h de toute façon je ne le ralentissais pas tant que ça, mais globalement il était évident qu'il me prenait pour un affabulateur complet qui avait sorti de mon chapeau des règles inexistantes (ce qui est faux) ou du moins inappliquées (ce qui, malheureusement, est juste). Que faire ? Je n'allais pas passer la journée à le retenir par plaisir pervers de lui faire la leçon et au risque de me faire écraser, il est passé en me maudissant.

J'ai peur, aussi, que la piétonnisation du quartier le dimanche n'augmente encore la confusion : que les automobilistes se disent, puisqu'on n'est pas dimanche, aucune règle particulière ne s'applique — et pensent que les panneaux « zone de rencontre » concernent cette piétonnisation.

Bref, je trouve tout ça très bien en théorie, mais en pratique, je ne sais pas ce qu'on peut faire. Peut-être qu'une première étape serait d'informer les riverains, leur rappeler ce qu'est une zone de rencontre et quelles sont les règles (et signaler clairement la différence avec la piétonnisation du dimanche), à la fois pour ceux qui circulent en voiture, et aussi pour les piétons (si plus de gens ont conscience qu'ils peuvent marcher sur la chaussée et y sont prioritaires, cela changera certainement la dynamique).

(À une certaine époque au moins, un adjoint d'un maire d'arrondissement de Paris lisait ce blog. Je ne sais pas si c'est toujours le cas, mais je peux lancer des gros hint, hint à tout hasard.)

(dimanche)

Petite visite au parc du Sausset

J'avais écrit le mois dernier à quel point j'avais apprécié une visite au parc Georges Valbon de La Courneuve. Aujourd'hui, mon poussinet et moi sommes allés visiter le parc du Sausset (à Villepinte ; voyez ici sur OSM), notamment pour comparer. L'accès depuis Paris en est très simple : il suffit de prendre le RER B et de descendre à la station Villepinte, qui est en plein milieu.

Il y a des ressemblances stylistiques manifestes entre le parc de La Courneuve et celui du Sausset : peut-être les historiens du futur catalogueront-ils ce style comme le style des jardins paysagers français (franciliens ? séquanodionysiens ?) du tout début du 21e siècle. Peut-être pourrait-on dire, dans une comparaison très hofstadterienne, que ce style est au jardin classique à la française ce que l'architecture de Jean Nouvel est à celle de Jules Hardouin-Mansart. Je ne sais pas au juste ce que ça veut dire, mais en tout cas j'aime bien.

Entre autres ressemblances, les deux parcs ont été construits sur l'emplacement d'anciens marais, pas entièrement supprimés mais domestiqués : des lacs aménagés et des rivières conservent le souvenir de l'eau qui devait régner partout. Les deux parcs présentent, sous une unité de style que je n'arrive pas à définir précisément, une certaine variété de paysages, entre les grandes pelouses ouvertes coupées d'allées rectilignes, et les sous-bois à l'apparence plus sauvage. De façon plus anecdotique, les deux parcs sont coupés par une ligne de chemin de fer (s'agissant du parc du Sausset, c'est le RER B). Les deux sont assez populaires, mais suffisamment vastes pour qu'on ne se sente vraiment pas à l'étroit : de toute façon, ce qui est populaire, ce sont tous les endroits où pique-niquer ou pour faire bronzette sur une serviette posée sur l'herbe, éventuellement les jeux pour enfants, et dès qu'on s'en écarte, il n'y a plus grand monde.

Le parc du Sausset est environ deux fois plus petit (2.03km²) que celui de La Courneuve, ce qui me fait prendre conscience, retrospectivement, à quel point ce dernier est immense. Il est divisé en quatre zones : dans le sens des aiguilles d'une montre, la Forêt (plutôt les sous-bois en vérité) au nord-ouest, les Prés carrés (grandes pelouses, marais, lacs) au sud-ouest, le Bocage (aménagé de façon à imiter un peu la campagne française traditionnelle) au sud-est, et le Puits d'Enfer (dont je ne comprends ni le nom ni, si j'ose dire, la logique sous-jacente) au nord-est.

Si je dois résumer les principales différences que j'ai trouvées entre ces deux parcs, je dirais en faveur du parc du Sausset que ce dernier est un peu plus sauvage (ou d'apparence sauvage, disons, parce que tout ça est évidemment très artificiel) et peut-être plus varié, ou différemment varié, que celui de La Courneuve (disons qu'il y a vraiment des différences frappantes entre les quatre zones, alors qu'au parc Georges Valbon les variations sont plus locales, plus graduelles) ; la partie Bocage est vraiment réussie et très tranquille, et le labyrinthe (dans les Prés carrés) est mignon ; en contrepartie, il fait moins usage de relief que le parc de La Courneuve (où il y a des points de vue vraiment magnifiques), et le système de lacs du Sausset est moins intéressant.

Mais en fait, il y a surtout une chose qui m'a déplu, c'est le nombre d'endroits qui sont essentiellement des culs-de-sac : j'ai dit que le parc était divisé en quatre zones, ce qui est plutôt sympa, mais ce qui est moins sympa, c'est qu'il n'y a apparemment que très peu de points de passage entre ces zones, un seul entre les Prés carrés et le Bocage (ça peut se comprendre, il y a une ligne de RER à franchir), un seul entre le Bocage et le Puits d'Enfer (plus difficile à comprendre, il n'y a qu'une route pas si passante entre les deux), et aucun entre le Puits d'Enfer et la Forêt (d'accord, il y a de nouveau le RER, mais enfin, c'est vraiment pénible, là). Du coup, la partie Puits d'Enfer tout entière est une sorte de culs-de-sac pas très intéressant (c'est peut-être la raison de son nom ?), on ne peut même pas commodément rejoindre la gare de Villepinte, et tout l'est du Bocage est aussi un peu enclavé parce qu'il n'y a pas de sortie par là : c'est dommage. (Après, l'aspect positif de la chose, c'est que les régions peu accessibles depuis les parkings sont peu fréquentées : donc si on aime le calme, c'est finalement bien.)

Photos ici (pas très intéressantes, il faut bien le dire)

PS : Si quelqu'un sait éditer OpenStreetMap, il faudrait effacer ce pont, qui a été retiré (vraiment retiré, pas juste fermé : un panneau précise que c'est à cause de risques d'effondrement, et promet qu'il reviendra au printemps 2016 [sic], donc je suppose que c'est tout à fait définitif) ; comme nous avions planifié notre promenade en comptant sur l'existence de ce pont, ça nous a assez contrarié. Mise à jour : Merci à Tayou974 qui a été très réactif. Mise à jour 2 () : En fait, non, le pont apparaît toujours là, je ne sais pas pourquoi (je ne comprends rien à l'historique d'OpenStreetMap).

(vendredi)

14 juillet 2017

C'est gentil de la part de Macron et Trump de faire un grand défilé et des feux d'artifices pour célébrer 1.5Gs (1 500 000 000 secondes) d'Unix, mais dans cette culture, il est plutôt d'usage d'attendre 1.5Gis (1 610 612 736 secondes) pour célébrer. Rendez-vous 2021-01-14T09:25:36+01:00 pour fêter l'écoulement des ¾ du temps avant la fin du monde, donc.

(mercredi)

Quelques lectures récentes

Je ne parle pas souvent sur ce blog des livres que je lis. Encore moins que des films que je vois : une raison évidente est que regarder un film est une expérience plus concentrée dans le temps, donc j'ai un moment clair où en parler, alors qu'un livre, souvent, quand je ne l'ai pas fini je ne veux pas en parler parce que je ne l'ai pas fini, et quand je l'ai fini je ne veux pas en parler non plus parce que je suis passé à autre chose, ou parce que j'en ai eu marre. Ceci est d'autant plus vrai que je lis lentement. Et de toute façon je ne lis pas beaucoup. Entre autres parce que je ne lis quasiment qu'aux toilettes[#], et je n'y passe pas ma vie.

Néanmoins, j'ai lu un peu plus que d'habitude le mois dernier, et il y a quelques livres dont je pourrais dire du bien, alors en voici une liste, en en profitant pour inaugurer une nouvelle « catégorie » sur ce blog :

Les salauds de l'Europe de Jean Quatremer

Sous-titré guide à l'usage des eurosceptiques et écrit par un chroniqueur qui connaît parfaitement les rouages de l'Union européenne, ce livre commence par tracer un tableau extrêmement noir de l'UE, essentiellement une compilation de tous les reproches les plus courants sur ce registre, avant d'entreprendre, dans les chapitres qui suivent, de les décortiquer et de nuancer le tableau. Ce qui est intéressant est qu'il irritera sans doute à la fois les eurosceptiques (auxquels il prétend s'adresser) et les europhiles, mais les deux auront beaucoup à y apprendre s'ils acceptent d'aller au-delà de cette irritation.

Si on imagine que l'auteur, généralement classé comme défenseur de l'UE, va retenir ses coups, on se trompe : il ne ménage pas, par exemple, le monstre bureaucratique qu'est la Commission, et notamment la Commission Barroso. On pouvait s'imaginer qu'après un premier chapitre recensant tous les poncifs europhobes, il allait les réfuter : ce n'est pas le cas, il ne dit pas c'est faux, mais c'est plus compliqué, car son propos est que pour défendre l'Europe et pourquoi elle est nécessaire, les réponses rapident ne conviennent pas, il faut prendre son temps, et c'est ce qu'il fait dans ce livre tout en nuances. Bref, je recommande vivement (si on est prêt à ne pas camper sur ses positions).

Le petit livre des couleurs de Michel Pastoureau et Dominique Simonnet

J'aime bien les livres pas trop épais et, là, je suis servi (120 pages). Mais pour être bref, il n'en est pas moins fascinant. Comme son nom l'indique, il s'agit d'un livre sur les couleurs : plus exactement, sur l'histoire des couleurs, c'est-à-dire de la symbolique de celles-ci et de leur place dans notre culture et notre société (c'est la spécialité du premier auteur). Écrit sous forme d'interview (du premier auteur par la seconde), il reprend une par une les couleurs que Michel Pastoureau considère comme « vraies », à savoir le bleu, le rouge, le blanc, le vert, le jaune et le noir, puis un dernier chapitre pour évoquer brièvement ce qu'il considère comme des « demi-couleurs » (violet, orange, rose, marron et gris), en retraçant à chaque fois l'importance de la couleur, les rôles qu'on lui donne et les images qu'on lui associe. Il ne s'intéresse pas du tout à la physique ou à la physiologie des couleurs, ni à peine à leur linguistique (cf. ce que je racontais ici), au moins dans ce très bref ouvrage, mais il a le temps de dire beaucoup de choses intéressantes, dont certaines qui m'ont surpris (par exemple : qu'au Moyen-Âge les mariées étaient généralement en rouge, que personne avant le 17e siècle n'imaginait le vert comme mélange de bleu et de jaune, que l'association du vert avec la nature est relativement récente, que l'opposition du noir au blanc ne s'est vraiment imposée qu'avec la photographie, etc.).

L'étiquette à la cour de Versailles de Daria Galateria (traduit de l'italien)

Ce livre-là ne m'a pas franchement emballé. Le sujet est intéressant, mais l'exposition est brouillonne (sans doute parce qu'elle ne se veut pas très sérieuse, et l'auteure prétend au moins autant amuser qu'instruire). Il s'agit d'un recueil d'anecdotes tirées essentiellement de chroniqueurs tels que Saint-Simon, Dangeau, Breteuil…, et présentées sous forme alphabétique de sujet. On a du mal à s'y retrouver, d'abord parce que l'ordre alphabétique n'est pas franchement terrible pour un livre qu'on va typiquement lire linéairement, et ensuite parce que l'auteure n'arrête pas de changer d'époque, ou de faire des coqs-à-l'âne sans les annoncer.

Le thème général est que les règles d'étiquette concernant la préséance ou les privilèges étaient invraisemblablement compliquées, pleines d'exceptions historiques apparues parce que tel jour le roi a permis à Untel de faire ceci-cela et depuis c'est devenu un privilège hériditaire, et peut-être que d'autres réclament d'avoir aussi ce privilège, et ces règles finissent par s'accumuler (Machin a le droit d'entrer dans la chambre du roi par telle porte uniquement, Machin par telle autre porte, ce genre de choses), et comme les règles sont arcanes, les disputes sont aussi incessantes, en particulier en matière de préséance. (La personne qui « a la main », c'est-à-dire la préséance, passe devant et passe à droite, notamment au moment de franchir les portes. Globalement parlant, les plus hauts placés après le roi et la reine sont les fils et filles de France, c'est-à-dire les enfants du roi, d'un roi passé ou du Dauphin, puis les petits-fils et petites-filles de France, puis les princes de sang c'est-à-dire les descendants de Hugues Capet, puis les ducs et pairs ; mais là où ça se complique est qu'il faut insérer quelque part les cardinaux, les membres des familles régnantes étrangères, etc., et que de toute façon la préséance ne sera pas la même selon qu'on est à Versailles ou au Louvre, ou au parlement, ou à la messe, ou que sais-je encore.)

Bon, peut-être que l'exposition brouillonne convient bien, finalement, à un sujet qui est lui-même plein de bizarreries inexplicables. Et j'ai appris des choses qui m'ont amusé ; par exemple qu'un des privilèges recherchés à Versailles était le « privilège du pour », qui signifiait simplement que l'accès au logement qu'on occupait à Versailles était marqué (à la craie) pour le duc de X. (par exemple) plutôt que simplement le duc de X. : ce privilège n'apportait rien de plus que ce seul mot (et pas, par exemple, un logement plus décent), mais comme la formulation pour était, au départ, celle utilisée pour les princes de sang, d'autres ont voulu l'avoir à leur tour.

(Cela me fait penser que, sur un sujet proche et dans une exposition nettement moins brouillonne, j'avais bien aimé le livre Le Roi-Soleil se lève aussi de Philippe Beaussant.)

L'ordinateur du paradis de Benoît Duteurtre

J'avais déjà lu quelque chose de Benoît Duteurtre, je ne me rappelle plus bien quoi, mais je me rappelle que j'avais passé beaucoup de temps à me demander si c'était « du lard ou du cochon », et c'est un peu pareil ici. L'auteur a un talent certain pour présenter des personnages gentiment ridicules, qui ont des opinions ou des actions finalement raisonnables et dont on ne sait pas bien si on doit rire d'eux ou avec eux, ni ce que lui (l'auteur) essaie de nous dire, si tant est qu'il essaie de nous dire quelque chose. Il aborde des questions graves sur un mode léger, et finalement ne répond pas à la question, ou bien semble proposer des réponses contradictoires et qui vont mettre mal à l'aise ceux qui croient une chose et ceux qui croient son contraire, en se moquant autant des uns que des autres.

Ici s'entremêlent l'histoire de quelqu'un qui se présente aux portes du paradis pour y être admis (ou pas) et qui se retrouve en fait face à un cauchemar bureaucratique, et une autre, sur Terre, où le président d'une Commission des Libertés publiques se retrouve au cœur d'un scandale parce qu'il a prononcé une phrase politiquement très incorrecte qui a été enregistrée à son insu ; puis surviennent des dérèglements informatiques qui font que tout le monde commence à recevoir des messages électroniques (emails, SMS, historiques de navigateurs) d'autres gens, y compris des données censées avoir été effacées. Les idées sont intéressantes, les sujets évoqués le sont avec une certaine subtilité : le respect de la vie privée à l'heure d'Internet, la confidentialité en ligne, le droit à l'oubli, le pouvoir des ordinateurs dans notre vie, les limites du politiquement correct, et le monde parfois absurde ou inhumain auquel peut conduire une rationalisation excessive ; l'auteur fait preuve d'un humour assez efficace, mais au final, comme je le dis plus haut, on ne sait pas très bien où il veut en arriver ni de qui il se moque (de ceux qui applaudissent le progrès ou de ceux qui regrettent toujours comme c'était âvant ? les deux, sans doute) : ce n'est pas forcément grave, s'il veut juste nous encourager à réfléchir, mais on peut trouver irritante cette façon qu'a Benoît Duteurtre de se moquer sans vraiment se mouiller.

Openly Straight de Bill Konigsberg

C'est un roman classé young adult (jeunes adultes, quoi, mais on ne dit pas trop ça en français pour parler d'une catégorie littéraire), gay&lesbien (enfin, en l'occurrence, gay). J'apprécie souvent les livres young adult pour leur fraîcheur (même si je ne suis vraiment plus dans le public visé), et j'apprécie les livres LGBT parce que, oui, je ressens un manque à combler à ce sujet. Mais souvent on se retrouve avec des histoires toutes calquées sur le même modèle, celui du lycéen qui fait face à l'homophobie de sa famille et/ou de ses professeurs et camarades de classe, a pour seule alliée sa meilleure amie, et finit par s'épanouir en représentant Roméo et Juliette ou le Songe d'une nuit d'été le dernier jour de classe, sous la direction d'un prof d'anglais sage et tolérant. Je ne dis pas que cette histoire n'est pas intéressante, et il est utile qu'elle soit racontée, mais j'ai maintenant l'impression de l'avoir lue douze fois sans compter les fois où je l'ai vue à la télé ou au cinéma.

Openly Straight présente une variation intéressante sur ce thème : la famille du héros, Rafe, n'est pas du tout homophobe, au contraire, ses parents fêtent son coming out au restaurant comme on fêterait un anniversaire, et en fait, il n'y a essentiellement aucun personnage homophobe dans toute l'histoire (en tout cas pas ouvertement, en tout cas pas en position centrale à l'intrigue) ; il y a bien un prof d'anglais sage et tolérant, mais pas de pièce de Shakespeare. Le point de départ est que Rafe, qui quitte sa ville native de Boulder (Colorado) pour continuer sa scolarité dans un lycée pour garçons en Nouvelle-Angleterre, en a simplement assez d'être l'« homo de service » et décide de rentrer dans le proverbial placard. Je ne vais pas résumer les péripéties qui s'ensuivent : elles ne sont ni très complexes ni incroyablement originales, mais elles paraissent vraiment naturelles et pas du tout forcées — ni happy end parachuté ni fin tragique tout aussi factice.

La plupart des personnages ont une vraie épaisseur psychologique, et les rapports humains sont assez touchants. Mais surtout, en évitant toute caricature, l'auteur réussit à toucher à des questions assez délicates : sur la sincérité vis-à-vis de ses amis (est-ce un mensonge d'essayer de se faire passer pour hétéro si on ne l'est pas ? est-ce opportun si on ne risque pas d'être victime d'homophobie ?), sur le rapport entre masculinité et homosexualité (cf. ici), sur les étiquettes qu'on se colle ou que les autres vous collent, y compris des gens bien intentionnés. Et, ce qui est agréable, l'auteur n'essaie pas de forcer une réponse à ces questions : il suggère au lecteur d'y réfléchir, comme son héros y réfléchit, mais n'impose pas vraiment une conclusion.

Bon, on pourra me dire que je suis injuste parce que je reproche à Duteurtre de poser des bonnes questions sans y répondre et que je félicite Konigsberg pour exactement la même chose. Pour éclaircir mon point de vue, donc : le problème est que Duteurtre donne l'impression d'avoir un avis et de le cacher derrière le fait qu'il se moque de tout le monde — alors que Konigsberg donne l'impression de ne pas avoir lui-même de position vraiment tranchée.

Certains points soulevés (je ne parle pas du tout d'une ressemblance de l'intrigue !) m'ont un peu fait penser au film Get Out, que je recommande très vivement au passage : Get Out fait réfléchir à la manière dont le racisme peut être entretenu par autre chose que la haine, y compris par des gens animés des meilleures intentions (enfin, dans le film c'est un peu plus compliqué, mais je ne vais pas spoiler) : dans une certaine mesure, Openly Straight évoque des thèmes analogues s'agissant de l'homophobie (ou disons, du fait de coller des étiquettes sur les gens, dont ils n'ont pas forcément envie, en fonction de leur orientation sexuelle).

Ma liste de livres à lire prochainement : Golem de Pierre Assouline (déjà bien entamé), Kalpa impérial d'Angélica Gorodischer (décrit comme une sorte de version des Villes Invisibles de Calvino — un de mes livres préférés — dans un empire galactique : je suis bien obligé d'essayer de lire ça !), Titus n'aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai, et Miranda and Caliban de Jacqueline Carey.

[#] À l'exception des livres et articles de maths, que je lis notamment pendant que je fais de la musculation. Oui, c'est bizarre, mais en fait le rythme marche très bien : je lis pendant trois minutes en me reposant après un exercice, puis je laisse reposer le temps de faire l'exercice suivant. Ça m'évite de lire en diagonale, et le fait de faire travailler alternativement cerveau et muscules pendant que l'autre se repose fonctionne gobalement bien : je recommande.

(dimanche)

Quel est le diagramme d'Euler de la législation française sur les médicaments ?

La question que je pose dans le titre de cette entrée, et à laquelle je ne compte d'ailleurs pas répondre, n'a fondamentalement aucun intérêt, mais elle est assez représentative, je pense, de la manière dont les matheux — ainsi que toutes sortes de geeks — pensent le monde et recherchent la clarté, et, in fine, de la raison pour laquelle ils ont du mal à comprendre les juristes — par exemple — et réciproquement.

Il existe en France des substances qui ne peuvent être vendues qu'en pharmacie : parmi elles, il en existe qui ne peuvent être délivrées que sur ordonnance ; parmi celles-ci, il existe des catégories différentes (selon l'AMM — Autorisation de Mise sur le Marché) appelées liste I et liste II ; la différence essentielle réside dans le fait que les ordonnances pour la liste II sont renouvelables sauf mention expresse du contraire. Mais c'est loin d'être tout : il y a des médicaments à prescription restreinte : réservés à usage hospitalier, à prescription hospitalière, à prescription initiale hospitalière, réservés à certaines spécialités médicales, nécessitant une surveillance particulière — et il n'est pas clair comment ces catégories peuvent se combiner. Il y a les stupéfiants ou psychotropes disponibles sur ordonnance sécurisée, qui sont encore autre chose (mais peut-être que ça se combine d'une certaine manière avec ce que je viens de dire). Il y a la possibilité de prescrire hors AMM. Même parmi les médicaments en vente libre (ou prescription facultative, je ne sais pas si c'est complètement synonyme), il semble qu'il y ait des catégories différentes : certains sont en « accès direct », par exemple, d'autres pas (et il semble qu'il y ait eu des évolutions relativement récentes à ce sujet, mais je trouve des informations assez contradictoires en ligne). Certains médicaments en vente libre ont le droit de faire de la publicité, mais je ne sais pas si c'est la même chose que ceux qui sont en accès direct. Il y a des médicaments qui sont (sous certaines conditions) remboursés par la Sécurité sociale, et il y a sans doute plein de catégories pour ça aussi, et ça doit intersecter les catégories précédentes de façon compliquée. Il y a les grandes catégories que sont l'allopathie et l'homéopathie (a.k.a., placébo vendu cher) et sans doute d'autres encore : je ne sais pas s'il y a, par exemple, des médicaments homéopathiques listés (soumis à prescription obligatoire). Et puis, il y a des choses qui ne sont pas des médicaments, mais qui en sont proches : les compléments alimentaires, par exemple — je ne sais pas dans quelle mesure on peut les vendre ailleurs qu'en pharmacie ; il y a la parapharmacie, dont je ne comprends pas du tout la réglementation. Accessoirement, il est possible que certaines des catégories que j'évoque s'appliquent aux médicaments et d'autres aux substances contenues dans ces médicaments (la même substance peut faire l'objet de catégories différentes selon la posologie, la forme galénique ou peut-être la phase de la Lune ; mais si des catégories classifient la substance, elles s'« héritent » probablement à tout médicament les contenant).

Bref, il y a un nombre énorme de catégories dans lesquelles un plus-ou-moins-médicament peut tomber. Et il n'y a aucun endroit (que je sache) où toutes ces catégories sont rassemblées de façon lisible : dans le Code de la Santé publique, par exemple, tout ça est éparpillé en plein d'endroits et il est complètement impossible de s'y retrouver.

Ce qu'on voudrait voir, donc, pour comprendre un peu tout ce bordel, c'est un diagramme de Venn ou (plutôt) un diagramme d'Euler (voyez sur Wikipédia si vous ne savez pas ce que c'est, ils donnent plein de jolis exemples) montrant toutes les combinaisons de catégories possibles, avec des exemples dans chaque combinaison possible ; mieux, pour les combinaisons qui ne sont pas réalisées, on aimerait savoir s'il y a un empêchement légal à ce que la combinaison existe (peut-être qu'il n'est pas légalement possible de classifier un stupéfiant en liste II ou, je suppose, de le mettre en vente libre), ou s'il s'avère simplement qu'il n'en existe pas (peut-être qu'il est légalement possible qu'un médicament homéopathique soit à prescription restreinte mais que ça ne se produit pas dans la pratique).

Enfin, quand j'écris que c'est ce qu'on voudrait, je veux dire que c'est ce que je voudrais : quand on commence à me parler de toutes ces catégories, j'ai naturellement envie de poser cette question-là, et je pense que c'est assez typique de la manière dont un matheux/geek a envie d'éclaircir une situation embrouillée. Ça s'applique à plein de contextes où il existe toutes sortes de catégories qui peuvent s'appliquer à une ontologie, mais ça revient particulièrement souvent quand il s'agit de la réglementation (notamment parce que le droit a vraiment tendance à faire des catégories transverses les unes aux autres — au sens où toutes, ou au moins beaucoup, des combinaisons booléennes possibles sont représentées[#], tandis que, par exemple, les biologistes aiment bien classifier les êtres vivants en clades, et les clades ne sont justement pas transverses, ils sont forcément soit imbriqués soit disjoints, c'est-à-dire que leurs diagrammes d'Euler sont, de fait, des arbres, à savoir les arbres phylogénétiques).

Je ne sais pas à quel point cette façon de penser est répandue. Combien de gens, quand on commence à leur parler de différentes catégories interagissant de façon un peu complexe, vous arrêtent et vous disent, une minute, est-ce que tu pourrais clarifier tous les cas de figure possibles ? Manifestement, je ne suis pas le seul, et ça ne doit pas être uniquement un truc de matheux ou de geek, parce que, par exemple, ce diagramme d'Euler des pays européens (par ailleurs excessivement utile !) existe, et je l'ai vu à différents endroits, y compris (pas exactement celui-là mais une variante moins compliquée) page 7 du Livre Blanc sur l'avenir de l'Europe publié en mars dernier par la Commission Juncker (j'en avais récupéré une copie à Bruxelles en mai) ; voir aussi celui-ci, qui répond à des « questions fréquemment posées » sur la différence entre la Grande-Bretagne, le Royaume-Uni et les Îles britanniques. Mais a contrario j'ai feuilleté un certain nombre de livres de droit sur plein de sujets, et je n'ai jamais vu de diagrammes d'Euler même dans des cas où ils seraient bien utiles ; ceci dit, en fait, je n'ai pas vu des masses de diagrammes tout court, même dans des cas où ils seraient bien utiles : je soupçonne qu'il y a une mentalité auprès des juristes qui veut que ce soit mal vu de se salir les mains à faire des diagrammes, ça ne fait pas sérieux ou quelque chose comme ça, et on ne va quand même pas en mettre dans un texte de droit (après, je peux comprendre l'argument que ça rendrait la Loi plus difficile à diffuser), au grand maximum on met un tableau en annexe. Bref, tout ça n'est pas forcément révélateur de grand-chose (enfin, si, mais pas forcément d'une façon de penser les combinaisons booléennes de catégories).

Mais ce n'est pas qu'une question de représentation. En essayant de comprendre les circonstances dans lesquelles les différents feux d'une voiture doivent être allumées (il faudrait que je redise des choses sur le permis de conduire, mais pour faire court, je ne l'ai toujours pas passé), et en essayant du coup de comprendre les articles du Code de la route sur le sujet, je me suis surtout rendu compte que le rédacteur de ces articles n'avait lui-même rien compris : les articles R416-5 et R416-6, notamment, sont tellement mal écrits qu'ils en arrivent à vouloir dire qu'une voiture doit avoir ses feux de route (« phares ») allumés essentiellement en permanence, y compris de jour, sauf quand la visibilité est réduite en raison des circonstances atmosphériques (mais hors d'une agglomération bien éclairée, où il faudrait de nouveau allumer les feux de route) ; ce qui n'est visiblement pas ce qui était voulu. Le problème et qu'il y a un mélange complet entre les circonstances où on doit remplacer les feux de route par les feux de croisement (« codes ») et les circonstances où des feux doivent être allumés. Du coup, tel que le texte est écrit, il est tout simplement interdit de circuler en voiture sans une forme ou une autre de feux : le cas normal serait les feux de route (article R416-5, qui ne précise pas la nuit ni quoi que ce soit du genre [ajout : et l'article R416-4 ne précise pas s'il est une condition d'application des suivants]), et il y a des circonstances où on les remplace par les feux de croisement (circonstances énumérées par l'article R416-6), mais aucune circonstance où on circule sans feux ou en simples feux de position. Disons qu'il manque un article qui indiquerait dans quelles circonstances on a le droit d'éteindre tous les feux (au hasard, en plein jour par beau temps). Le rédacteur aurait évité cette erreur embarrassante s'il avait commencé par faire un diagramme d'Euler des différentes combinaisons de feux qu'il souhaitait autoriser, et des différentes circonstances où elles le seraient (ou s'il avait simplement envisagé mentalement tous les cas). Au lieu de ça, il a réfléchi en termes de règles, et a produit un texte qui ne veut rien dire. Du coup, d'ailleurs, je n'ai toujours pas une idée très claire de comment il est interprété dans chaque cas (là aussi, je voudrais bien voir le diagramme d'Euler — celui que n'ont fait ni le gratte-papier du gouvernement ni celui du Conseil d'État qui aurait dû lui dire « votre décret ne veut rien dire »).

En googlant pour essayer de comprendre comment les gens comprenaient vraiment ces articles qui ne veulent rien dire, je suis tombé sur ce fil de discussion d'un quelconque forum en ligne, dans lequel il est assez impressionnant de voir la confusion mentale qui règne, mais plus spécifiquement, plusieurs intervenants citent ou commentent les articles que je viens d'évoquer, sans se rendre compte du problème. C'est fascinant.

Ajout/éclaircissement : Je résume les articles du Code de la route pour bien montrer à quel point c'est confus et incohérent : R416-4 : La nuit ou quand on ne voit pas bien, on doit allumer des feux. R416-5 : Sauf précision du contraire, dès qu'on circule, on doit allumer les feux de route ; à l'arrêt ou en stationnement, c'est interdit. R416-6(II) : On doit circuler avec les feux de croisement et sans les feux de route : 1º quand on risque de gêner quelqu'un, 2º en agglomération bien éclairée et hors agglomération sur route éclairée en continue, 3º quand on ne voit pas bien à cause des précipitations sauf toutefois en agglomération bien éclairée si on circule en feux de position. QUOI ?!? Qu'est-ce que c'est que ce charabia ? L'article R416-5 rend l'article R416-4 inutile. Même si on comprend l'article R416-4 comme signifiant que les suivants ne s'appliquent que dans les conditions qu'il définit, le reste est tout aussi obscur : les 1º et 2º de l'article R416-6 donnent visiblement des circonstances où on remplace les feux de route par les feux de croisement, mais le 3º est visiblement différent, et je ne comprends plus rien (s'il fait nuit et qu'il pleut beaucoup, est-ce que visibilité est réduite en raison des circonstances atmosphériques ?), et le toutefois est encore plus obscur (tel quel, je comprends qu'il dit que s'il pleut en ville, il faut circuler avec les feux de route, ce qui n'est visiblement pas l'intention). En tout cas, je en trouve rien dans ces articles qui autorise à circuler la nuit en feux de position seuls, alors que tout le monde semble considérer que c'est autorisé en agglomération bien éclairée.

Pour en revenir aux médicaments, ce serait intéressant de voir le dessin non seulement pour lui-même, mais aussi pour comparer avec d'autres pays (ou d'autres époques) : les changements intéressants ne sont pas tant dans le fait qu'un médicament passe de telle à telle case du diagramme, mais surtout dans l'apparition ou la disparition des cases elles-mêmes.

[#] D'ailleurs, voici une question de maths : en fonction de n et r, à partir de quel N sera-t-on sûr que pour tout ensemble de cardinal # ≥ N de parties de {1,…,n} il y a forcément r éléments de qui soient « en position générale » ? (Ici, dire que r parties de {1,…,n} sont en position générale signifie que chacune des 2↑r combinaisons booléennes possibles de ces r parties est réalisée par au moins un élément de {1,…,n}, i.e., que toutes ces combinaisons booléennes sont non-vides : pour r=2, par exemple, cela signifie qu'il existe un élément qui n'est ni dans l'une ni dans l'autre partie, un élément qui est dans l'une et pas dans l'autre, un qui est dans l'autre et pas dans l'une, et un qui est dans les deux.) • Et en réponse à cette question, voici une borne fournie il y a longtemps par un collègue combinatoricien : si N est strictement supérieur à la somme des coefficients binomiaux C(n,i) pour i allant de 0 à (2↑r)−1 inclus, le lemme de Sauer-Shelah montre qu'il existe une partie C de {1,…,n} à k = 2r éléments qui soit « fracassée » par la famille initialement donnée, fracassée au sens où toute partie de C est l'intersection de C et d'un élément de  ; en particulier, en appliquant ça à r parties à ½k = 2↑(r−1) éléments de C qui soient en position générale (par exemple numéroter les éléments de C de 0 à (2r)−1, et considérer la partie formée des éléments dont le i-ième bit vaut 1, pour i allant de 0 à r−1), on obtient le même nombre de parties de {1,…,n}, appartenant à , et qui sont toujours en position générale (puisqu'elles le sont déjà dans leur intersection à C). • A contrario, on peut demander par quel procédé on peut construire « beaucoup » de parties de {1,…,n} telles que r parmi elles ne soient jamais en position générale. (Pour r=2, on peut par exemple prendre les intervalles {1,…,i} et les singletons {i} et les compléments de tout ça. Pour r général, on peut essayer de voir {1,…,n} comme une partie d'un espace projectif de dimension pas trop grande, et prendre les sous-espaces linéaires projectifs, ou quelque chose comme ça.)

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