David Madore's WebLog: 2020-08

Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le reste de ce site web, parle de tout et de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait), des maths à la moto et ma vie quotidienne, en passant par les langues, la politique, la philo de comptoir, la géographie, et beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas, ainsi que d'occasionnels rappels du fait que je préfère les garçons, et des petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le nom collectif de fragments littéraires gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes traduites dans les deux langues) ; il est maintenant presque exclusivement en français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par ordre chronologique inverse (i.e., la plus récente est en haut). Cette page-ci rassemble les entrées publiées en août 2020 : il y a aussi un tableau par mois à la fin de cette page, et un index de toutes les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même), mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après le texte de l'entrée elle-même.

You are on David Madore's blog which, like the rest of this web site, is about everything and anything (mostly anything, really), from math to motorcycling and my daily life, but also languages, politics, amateur(ish) philosophy, geography, lots of ranting about the fact that computers don't work, occasional reminders of the fact that I prefer men, and some voluntarily fragmentary fictions that I publish under the collective name of gratuitous literary fragments. • This blog used to be bilingual at its beginning (some entries were in English, others in French, and a few translated in both languages); it is now almost exclusively in French, but I'm not ruling out writing English blog entries in the future. • To navigate, note that the entries are listed in reverse chronological order (i.e., the most recent is on top). This page lists the entries published in August 2020: there is also a table of months at the end of this page, and an index of all entries. Some entries are classified into one or more “categories” (indicated at the end of the entry itself), but this organization isn't very coherent. The permalink of each entry is in its date, and it is also reproduced before and after the text of the entry itself.

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Entries published in August 2020 / Entrées publiées en août 2020:

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(dimanche)

John Andrew Madore (1938–2020)

Mon papa est décédé à Bures-sur-Yvette. Il avait 82 ans. Il souffrait depuis longtemps de la maladie de Parkinson.

Je reproduis ici les quelques mots que j'ai prononcés lors des obsèques (rédigés vers 2h du matin la nuit précédente, alors que j'étais sur le point de jeter l'éponge et de me dire que je n'y arriverais pas) :

[John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore] [John Madore]

Comment évoquer la mémoire de mon père dans une cérémonie funèbre ? S'il y a une chose qu'il n'avait pas, c'est le sens de la cérémonie — de la solennité — des conventions. Il était plutôt du genre à raconter des blagues à un enterrement. Je me suis déjà éclipsé avec lui d'une cérémonie de mariage parce que nous la trouvions trop longue. Papa était irrévérencieux, parce qu'il ne comprenait pas l'intérêt de la révérence.

Si je faisais son panégyrique, lui-même ne croirait pas ça sincère. Lui qui aimait sans arrêt citer Shakespeare — je tiens ça de lui — m'a trop appris le rôle de Cordélia pour que je le refuse maintenant. Il ne supportait pas l'hypocrisie.

Ces deux traits de caractère — le refus des conventions arbitraires et celui de s'arranger avec la vérité — ont sans doute été un frein à sa carrière. Dans un milieu académique qui ne récompense pas toujours que le seul mérite, il n'a jamais accepté d'intriguer pour avancer. Tant qu'il a pu travailler, c'est-à-dire, bien après sa retraite du CNRS, jusqu'à ce que sa maladie le rende incapable de communiquer, il ne l'a fait que pour l'intérêt scientifique de ce qu'il cherchait.

Cette passion pour sa recherche, il en a fait son sacerdoce. Sur son lit d'hôpital il voulait encore discuter de pourquoi le graviton n'a pas de masse. Cette passion il a cherché à me la communiquer au cours d'innombrables balades que nous avons faites, ici, lui et moi, dans la vallée de Chevreuse, en débattant des mystères de l'Univers. C'est comme ça que je suis devenu mathématicien, mais lui, il a vu ça comme une sorte de trahison, parce que les mathématiques n'étaient pour lui qu'une espèce de jeu formel.

Je retrace rapidement sa vie. Papa est né le 17 juin 1938, dans le Saskatchewan. Il a eu une sœur morte en bas âge, Jane, puis un frère, Mike, et une sœur, Hazel. Mes grands-parents ont déménagé plus d'une fois d'un bout à l'autre du Canada, mon grand-père a été dans l'armée de l'air, il a vendu des tracteurs, il a été fermier en Ontario, il a tenu un cinéma en Colombie Britannique. Mon père a commencé ses études supérieures à l'université de Toronto avant de partir en Europe. Là il a appris le français et l'allemand. Il a rencontré Lucette Defrise, plus tard Carter, avec qui il est resté très bon ami jusqu'au décès de celle-ci en 2012 ; il a rencontré Achille Papapétrou, sous la direction duquel il a entrepris une thèse de physique sur les ondes gravitationnelles ; et il a rencontré, au cours d'un voyage en Italie, celle qui deviendrait son épouse.

Mes parents se sont mariés en 1970. Après avoir habité rue Mouffetard à Paris, à peu près jusqu'à ma naissance, puis brièvement à Cassis, ils se sont finalement installés à Orsay. Mon père a travaillé toute la fin de sa carrière à la fac d'Orsay : c'est là aussi qu'il a orienté ses recherches vers la géométrie non-commutative, le sujet qu'il n'a ensuite jamais lâché.

Mais quand je dis qu'il travaillait à Orsay, en fait, il travaillait dans toute l'Europe : Munich, Potsdam, Londres, Cambridge, Bologne, Athènes, Corfu, Vienne, Prague, Belgrade… Même, et plus encore, quand il avait officiellement pris sa retraite, j'ai surtout le souvenir qu'il était sans arrêt par monts et par vaux. Il aimait passionnément voyager — quelque chose qu'il ne m'a décidément pas transmis. Le grand coup dur de sa maladie ç'a été quand il n'a plus pu le faire.

Il a lutté pendant vingt ans contre cette maladie. Mais ce n'est pas ce dont je veux me souvenir maintenant.

Je voudrais plutôt finir par quelques vers des Rubáiyát d'Omar Khayyám, dans leur traduction anglaise par Fitzgerald, ces poésies qu'il aimait tellement lire et réciter, et dont l'inspiration à la fois fataliste et hédoniste convient tellement au caractère qu'avait mon père :

Ah, with the Grape my fading Life provide,
And wash the Body whence the life has died,
 And in a Windingsheet of Vineleaf wrapt,
So bury me by some sweet Gardenside.

That ev'n my buried Ashes such a Snare
Of Perfume shall fling up into the Air,
 As not a True Believer passing by
But shall be overtaken unaware.


Je voudrais en écrire un peu plus sur lui, mais je ne sais toujours pas par quel bout commencer. Nous existons chacun dans l'esprit de nos proches, mais c'est particulièrement vrai pour un parent, sous forme de milliers de souvenirs partagés qu'il est difficile de tisser en une forme qu'on puisse raconter. Quand je repense à mon père, je suis comme face à une montagne de cartes postales du passé que je ne sais pas organiser, ou parfois même pas rendre sous forme de mots : comment traduire en paroles le plaisir que j'avais à me promener avec lui, par exemple ? je peux décrire le chemin que nous suivions le plus souvent[#], cela n'évoquera pas grand-chose ; je peux raconter certains des sujets dont nous parlions, mais ça reviendrait à refaire une partie de ce blog qui est largement héritier de ces conversations.

[#] Monter d'Orsay aux Ulis par la rue de la Dimancherie, passer par le parc nord et le viaduc des Fauvettes jusqu'à Gometz-le-Châtel, suivre la route jusqu'à Chevry où il y avait alors un Aqualand, traverser la forêt de Gif et descendre les escaliers jusqu'à la Hacquinière, et rentrer en longeant le RER.

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(vendredi)

À la recherche des belvédères franciliens

Il y a deux ou trois ans, le poussinet et moi avions entrepris de visiter un peu systématiquement les parcs et jardins d'Île-de-France, et notamment (mais pas seulement) ceux bénéficiant du label Jardin remarquable (cf. la liste donnée dans cette entrée). Nous n'avons toujours pas fini (la liste au lien que je viens de donnée continue d'être mise à jour), mais, forcément, les jardins qui nous restent sont en gros les moins intéressants, les plus lointains ou compliqués d'accès (il y en a pour lesquels il faut s'inscrire à une visite guidée, et ceux-là, nous ne les ferons pas). Nous avons élargi nos intérêts des jardins aux forêts (et, entre les deux, aux arboretums) : là, bien sûr, la liste est mal définie et il n'est pas question d'avoir tout vu, mais là aussi, nous commençons à avoir fait le tour des choses les plus évidentes et accessibles. Il est donc temps d'ouvrir une nouvelle catégorie de « sites à voir en Île-de-France ».

J'attaque, donc, les points de vue, ou belvédères.

La définition, évidemment, n'est pas très précise, et il n'y aura pas de liste exhaustive. Il s'agit d'endroits depuis lesquels on dispose d'une vue dégagée sur une grande distance. C'est mieux si la vue est large en plus d'être longue (i.e., si on ne voit pas loin juste dans une seule direction mais dans un grand secteur, voire tout autour). C'est mieux si la vue contient des choses intéressantes (notamment si on peut voir Paris). C'est mieux si on peut s'y arrêter tranquillement (s'il y a un banc, pas juste le rebord d'une route), et peut-être s'il y a une table d'orientation aménagée. Mais rien de tout ça n'est indispensable (par contre, je ne grimpe pas aux arbres, et je n'entre pas dans les bâtiments où l'accès est compliqué). Et comme pour les parcs et jardins, la contrainte en Île-de-France n'est qu'indicative, c'est juste que j'habite Paris et je ne vais pas faire 2000km pour aller voir un paysage (voir quand même ces panoramas-ci).

Peut-être que c'est la privation de liberté ressentie pendant le confinement qui me fait apprécier particulièrement, en ce moment, les points de vue dégagés, mais j'ai toujours aimé ça. Je ne suis pas grand fan des paysages de montagne où, même si on voit loin, on ne voit finalement que jusqu'à une autre montagne du massif : je préfère les vues ouvertes sur une plaine.

Je ne sais pas si je voudrais avoir une vue de ce type depuis ma chambre à coucher. À ce sujet, je suis peut-être d'accord avec l'avis d'Ellison dans Le Domaine d'Arnheim de Poe (ici traduit par Baudelaire), que j'ai déjà cité à propos des jardins alors c'est le moment de recommencer au sujet du panorama :

Ellison, à la recherche du lieu et de la situation désirés, voyagea plusieurs années, et il me fut accordé de l'accompagner. Mille endroits qui me ravissaient furent rejetés par lui sans hésitation, pour des raisons qui me prouvèrent, finalement, qu'il était dans le vrai. Nous trouvâmes, à la longue, un plateau élevé, d'une beauté et d'une fertilité surprenantes, qui donnait une perspective panoramique d'une étendue presque aussi grande que celle qu'on découvre du haut de l'Etna, et dépassant de beaucoup, par tous les vrais éléments du pittoresque, cette vue cependant si renommée, au jugement d'Ellison comme au mien.

Je n'ignore pas, — me dit le voyageur tout en poussant un soupir de volupté profonde, arraché par la contemplation du tableau, et après une heure environ d'extase, — je sais qu'ici, dans les circonstances qui me sont personnelles, les neuf dixièmes des hommes les plus délicats se tiendraient pour satisfaits. Ce panorama est vraiment splendide, et je m'y délecterais, rien que pour l'excès de sa splendeur. Le goût de tous les architectes qu'il m'a été donné de connaître les pousse, pour l'amour du point de vue, à placer leurs bâtiments sur des sommets de montagne. Il y a là une erreur évidente. La grandeur, dans tous ses modes, mais particulièrement dans celui de l'étendue, éveille, excite, il est vrai, — mais ensuite fatigue et accable. Pour un paysage d'occasion, rien de mieux ; — pour une vue constante, rien de pire. Et, dans une vue constante, l'expression la plus répréhensible de grandeur est l'étendue ; la pire forme de l'étendue est l'espace. Cela est en contradiction avec le sentiment et le besoin de réclusion, — sentiment et besoin que nous cherchons à satisfaire en nous retirant à la campagne. Si nous regardons du haut d'une montagne, nous ne pouvons nous empêcher de nous sentir hors du monde, étrangers au monde. Celui qui a la mort dans le cœur évite les perspectives lointaines comme une peste.

Bref, je cherche les points de vue d'Île-de-France pas pour m'y installer mais pour y passer un instant, rêvasser un peu, et repartir.

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