David Madore's WebLog: Petite autobiographie gaie

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(lundi)

Petite autobiographie gaie

J'avais commencé à écrire cette entrée vers septembre–octobre 2017, pour me changer les idées à l'occasion d'une période de stress particulier (liée, entre autres, à mes cours de conduite — à l'époque, de voiture, donc), et je l'ai un peu remaniée quelques fois depuis, mais je ne l'avais jamais publiée. Comme quelqu'un a fait un commentaire sur la dernière entrée me demandant si je m'étais déjà pris des râteaux (le pape est-il catholique ?), et c'est vrai que la comparaison est intéressante, cela vaut peut-être la peine de la ressortir, quitte à la finir et relire en vitesse. Forcément, cette écriture en plusieurs phases doit laisser des traces, le style est un peu incohérent, et peut-être même que les faits le sont (toute histoire est une réinterprétation, qui sait combien ma mémoire a trahi la vérité).

Je vais parler un peu de moi, donc, et en l'occurrence, de mon rapport à mon orientation sexuelle : si vous n'aimez pas le racontage de vie, passez votre chemin. (Si vous aimez, je note que j'avais déjà écrit ici une petite autobiographie sur mon rapport à l'informatique.)

1. Collège et lycée

J'essaie de me rappeler à quel moment précis j'ai pris conscience que j'étais attiré par les garçons, mais sans grand succès. Ça devait être en 1989 ou 1990, vers la classe de quatrième, soit quand j'avais treize ans. Plus exactement, ce que je me rappelle nettement, c'est mon premier béguin. (Je vais utiliser le terme béguin, même s'il ne me plaît pas trop, pour un amour à sens unique, non réciproque, ce qu'on anglais on peut rendre par crush ou infatuation ; l'idée est de réserver autant que possible le terme amour pour quelque chose qui se construit à deux.) Béguin qui est resté complètement secret, évidemment. Sébastien H.[#1.1] était un garçon de ma classe (nous étions aussi parmi les rares à faire russe en LV2), sportif, gentil, plutôt « populaire ».

Surtout, il était de ceux qui ne me regardaient pas trop comme un OVNI. Je ne veux pas donner l'impression que j'ai été harcelé au collège ou au lycée : pas du tout, globalement l'ambiance était très bonne, je n'ai pas subi de moqueries[#1.2] ou d'autres méchancetés ; et j'avais de bons amis ; mais le geek atypique très-bon-élève-sauf-en-sport que j'étais était vite catalogué comme légèrement surdoué/cinglé (j'ai la faiblesse de croire que les deux sont faux) et certains m'évitaient ou, en tout cas, n'auraient pas voulu m'inclure dans leurs cercles de fréquentations. Sébastien, lui, était plutôt protecteur à mon égard : en cours de sport (où j'étais franchement nul, donc), il m'encourageait ; si au handball nous étions dans la même équipe, il pouvait me passer la balle alors que la plupart des autres cherchaient surtout à éviter ça sachant que je risquais de la perdre ou de faire une faute avec.

Mais aussi, il devait correspondre à une certaine image que j'avais de la virilité. J'ai déjà raconté ici que je n'ai jamais su clairement distinguer le désir que je peux éprouver pour un homme (l'envie-d'avoir, disons, l'envie de coucher avec) et l'envie que me fait son corps (l'envie-d'être, je veux dire, l'envie de lui ressembler, voire d'être à sa place, dans sa peau) : si bien que les garçons qui m'attirent physiquement[#1.3] sont, généralement parlant, ceux à qui je voudrais ressembler et vice versa. (Et dans les deux cas, mes goûts sont assez éclectiques et passablement incohérents.)

Je n'arrive pas à me rappeler ce que je pensais de mon propre corps. Quand je regarde les peu nombreuses photos de moi entre la puberté (exemple ici en classe de troisième) et, disons, la fin de ma prépa, je me trouve très moche ; mais bon, je ne suis vraiment pas attiré par les garçons de 14 ans, c'est forcément un peu difficile de juger avant autant de recul. Ce qui est sûr, c'est que le type de garçons qui m'attiraient au collège et au lycée, le type de garçons à qui je rêvais de ressembler, ou dont je rêvais d'être dans la peau[#1.4] quand je me masturbais, étaient différents de mon physique réel.

Bref, je dois reconnaître que je ne comprends pas vraiment l'ado que j'ai été. Ou plutôt, l'ado qui a maintenant disparu et dont j'ai hérité de souvenirs (cf. ici) sans avoir toutes les clés pour les déchiffrer.

Pourquoi, par exemple, est-ce que j'ai persisté à être mauvais en sports (c'est-à-dire, à m'autopersuader que je l'étais) plutôt que de comprendre que le sport pouvait être une façon à la fois de regarder des jolis garçons et d'améliorer mon propre physique ? Je n'en sais rien. J'avais dû m'enfermer dans le rôle du geek forcément mauvais en sport et qui faisait semblant de ne pas s'intéresser au physique des gens avec toute la facilité avec laquelle on laisse ce genre de mensonges nous coller à la peau.

Je me souviens pourtant qu'un moment précis où ce Sébastien m'a « tapé dans l'œil » était pendant un cours de sport où il s'est mis à faire des pompes pour crâner en exhibant ses bras musclés — je ne sais pas s'il a eu l'attention de qui que ce soit d'autre, mais il a certainement eu la mienne.

Le fait de ne pas arriver à distinguer envie-d'avoir et envie-d'être (pour faire bref) ne m'a évidemment pas aidé à y voir clair dans mes sentiments, peut-être que je refoulais l'un en le faisant passer pour l'autre, mais j'ai quand même compris qu'il y avait les deux, donc, que j'étais attiré par les garçons, ou du moins par certains garçons. En fait j'étais attiré par toutes sortes d'images de la masculinité, pas seulement celles présentées par des camarades de classe : acteurs[#1.5], chanteurs, sportifs ou toutes sortes d'autres célébrités sur les photos desquelles je pouvais mettre la main. Dans les magazines pour ados, d'ailleurs il y avait parfois des posteurs au milieu, ce qui était bien. J'étais aussi fasciné par certaines types à la limite du fétiche, comme les punks ou les militaires (cf. ceci ?) : comme je le dis plus haut, j'ai des goûts assez éclectiques. Bref, tout pouvait servir de matériau à branlette. (Si quelqu'un s'offusque du terme, c'est qu'il n'a pas eu 14 ans, ou qu'il a oublié comment c'était. 😉)

Quoi qu'il en soit, je ne pouvais pas ignorer que j'étais attiré par les hommes et pas du tout par les femmes. Je ne crois pas que je me sois fait des illusions du genre ce n'est peut-être qu'une phase. En revanche, je ne savais pas vraiment si je devais me considérer comme homosexuel : parce que la vision que j'avais d'un homme homosexuel, la vision que présentait la société au début des années '90, était comme un personnage efféminé à l'extrême (pensez Michel Serrault dans La Cage aux Folles), image qui ne correspondait ni à ce que je croyais être, ni à ce que je croyais vouloir être. Donc, pendant un certain temps, je me suis demandé si j'étais une catégorie sui generis, quelque chose de complètement différent, dont je ne connaissais pas le nom. Là non plus, je n'arrive pas à retrouver comment mes idées se sont éclaircies.

En fait, il faut plutôt dire que, à ce moment-là, l'homosexualité était quelque chose dont on ne parlait pas, en tout cas parmi les gens qui m'entouraient. J'ai grandi dans un milieu généralement tolérant, je n'ai pas eu à faire face à une homophobie ouverte ni à craindre le rejet, plutôt au son du silence, quelque chose comme le silence d'un sujet qu'on n'évoque pas en bonne compagnie. Si un film comme La Cage aux Folles pouvait donner le ton (caricatural), c'est surtout parce qu'il y avait si peu de représentation médiatique, quelle qu'elle fût, du sujet.[#1.6] Le plus évident pour moi était donc de me fondre dans ce mutisme général.

Toujours est-il que je n'en ai rien dit, à personne, et pendant longtemps. Chaque année j'avais le béguin pour un ou plusieurs camarades de classe, mais j'ai appris à ne rien en laisser paraître (de toute façon, à quoi cela aurait-il servi ? j'étais plus ou moins persuadé d'être, sinon, le seul au monde, au moins le seul parmi les gens que je pouvais côtoyer : l'idée que d'autres garçons ou filles de ma classe puissent aussi être homos ne me traversait pas vraiment l'esprit, ne serait-ce que parce que je n'avais pas la moindre idée de la proportion d'homos dans la population). Silence total, donc. Il y a des références extrêmement sous-(sous-sous-sous-)entendues dans certaines des fictions que j'ai pu écrire à l'époque[#1.7], mais je ne sais pas si ça peut se deviner si je ne l'affirme pas d'autorité d'auteur.

Toute cette période m'a certainement appris quelque chose, mais c'est un enseignement à double tranchant : celui de refouler, de ne pas exprimer mes sentiments, mais aussi d'accepter l'inaccessibilité de l'inaccessible (tous ces garçons séduisants qui m'entouraient au lycée étaient totalement hors de ma portée, par la force des choses j'ai dû apprendre à m'y faire).

[#1.1] Ce n'est pas comme si le nom de famille avait quoi que ce soit de secret, d'ailleurs je l'ai déjà publié ici, mais je sais qu'il y a des gens qui ont une sensibilité importante concernant les apparitions de leur nom sur Internet, alors je vais éviter de créer inutilement des réponses Google supplémentaires.

[#1.2] Au contraire, j'ai honte de le dire, mais quand il y avait des méchancetés, j'étais plutôt dans le camp des méchants. (J'ai eu plusieurs « têtes de turc » dont j'ai exploité la crédulité pour m'en moquer : je me souviens notamment d'avoir, avec la complicité de plusieurs autres dans la classe, fait croire à Fabien E. qu'il y aurait un jour prochain une « panne d'air » comme il peut y avoir une coupure d'eau, et qu'il faudrait apporter un masque pour respirer ce jour-là.)

[#1.3] Je souligne que je parle ici d'attirance physique.

[#1.4] Je ne sais pas combien de fois je me suis endormi sur l'idée fantasmée que j'allais me réveiller en étant X (tel ou tel beau gosse de ma classe). Ce fantasme a certainement nourri mes réflexions sur la conscience, d'ailleurs, quand je me suis demandé ce que ça voudrait dire, au juste, que de me réveiller en étant X (avec ses pensées, son caractère, sa mémoire, etc.).

[#1.5] Un exemple parmi plein d'autres : Christian Slater dans ce nanar maintenant culte qu'est Robin Hood, Prince of Thieves (non seulement je le trouvais incroyablement beau, mais en plus le rôle du personnage m'a marqué émotionnellement).

[#1.6] Pour donner une comparaison actuelle, penser, peut-être, à la représentation du SM : ce n'est pas un sujet qui apparaît souvent dans la conversation, ni dans plus qu'une minuscule poignée de fictions et encore généralement avec une vision complètement ridicule (Cinquante Nuances de Gris). Même ceux qui ne désapprouvent pas sur un plan moral semblent considérer que c'est bien tant que ceux qui pratiquent ça le font derrière des portes closes ne la ramènent surtout pas : on se dit que ça les regarde, mais dans le fond « on » (la société, la majorité silencieuse) pense que ce n'est pas l'expression d'une sexualité saine et épanouie (et on ne va surtout pas en parler aux enfants). C'est une forme de ick factor que je trouve détestable.

[#1.7] Par exemple, La Larme du Destin [attention, divulgâchis à venir !] est un roman tout entier basé sur une histoire d'amitié entre deux personnages masculins Avethas (un Elfe) et Voleur de Feu ; catte amitié est tellement forte qu'elle sauve le monde (selon un savant calcul du grand magicien Ardemond qui prévoit qu'Avethas succombera à une tentation faustienne mais sera finalement racheté in extremis par ce qu'il ressent pour Voleur de Feu). Bullshit : ils ne sont pas seulement amis, ces deux-là, ils sont amoureux sans le comprendre. J'avais quand même osé écrire une phrase un tout petit peu plus explicite pour faire comprendre que Voleur de Feu était homo, mais il ne faut pas la rater : Voleur de Feu, pendant ce temps, menait la vie de bohème. On lui donnait une maîtresse ou deux — mais certains, plus perspicaces, non des maîtresses… (Et déjà, j'avais beaucoup hésité à en écrire autant, de peur que quelqu'un comprenne ce que j'avais voulu dire dans ces points de suspension.)

2. Coming out

La situation a duré sans changement jusqu'à la fin de la prépa. Pourtant, ce qui aurait pu me faire bouger, c'est que, mon prof de maths en sup Stéphane Hoguet, qui était lui-même homo, est décédé du SIDA pendant l'année, j'en ai parlé ici : je n'arrive plus à me rappeler ce que j'ai pensé, ou pour commencé, ce que j'ai compris, à l'époque. Il y avait (avant son décès) des rumeurs dans la classe concernant la sexualité de notre prof, mais je ne sais plus ce que j'en faisais. Je ne crois pas avoir envisagé de m'ouvrir à lui : peut-être que ça vaut mieux. Pourtant, il aurait été le premier homme gay (du moins, à ma connaissance) auquel j'aurais pu parler. D'autre part, il venait contredire le stéréotype de l'homo efféminé à cause duquel j'avais tant de mal à me construire moi-même : il s'habillait, en fait, comme ce que le milieu gay français des années '90 appelait les clones : cheveux très courts, blouson bombers, jeans et Doc Martens (le terme vient de l'anglais, mais le look était un peu différent). Quand il est mort, évidemment, cette ouverture s'est refermée ; et ça n'aidait pas non plus que les parents (très religieux) de Stéphane Hoguet soient dans le déni complet concernant la sexualité de leur fils : il y a eu une messe en sa mémoire à la chapelle du lycée et un silence complet sur quelle avait pu être vraiment sa vie.[#2.1]

Mais quand je suis arrivé à l'ENS en 1996, et plus encore l'année suivante, j'ai voulu commencer un nouveau chapitre de ma vie et trouver des libertés que je ne m'étais jamais données. À l'été 1997 (le jour de mes 21 ans), je me suis complètement rasé le crane : ce n'était pas vraiment (ou en tout cas, pas uniquement !) un fantasme sexuel, plutôt une revendication de mon droit à le faire, une expérience pour savoir comment les gens réagiraient, et un défi à moi-même — une fois que c'était fait, je ne pouvais plus le cacher, je me forçais à l'assumer.

Je n'en pouvais plus de garder le silence sur mon orientation sexuelle : ce silence me rongeait de l'intérieur ; j'en faisais des cauchemars, où en fait, le traumatisme n'était pas qu'on devine que j'étais homo, mais plutôt que je n'en pouvais plus qu'on ne le devine pas. Je rêvais qu'on (n'importe qui !) me pose la question comme si c'était ce qu'il me manquait pour que je puisse enfin parler.

Il y a aussi que la société française dans son ensemble s'est mise à parler d'homosexualité : suite à la victoire de la « gauche plurielle » aux législatives de 1997, des députés ont mis sur la table un projet de contrat d'union civile pour les couples de même sexe, qui après un échec à l'assemblée a réapparu sous forme du PACS. Le débat politique et sociétal a été fastidieux et des propos honteux ont été tenus (notamment par une certaine Madame Boutin à l'Assemblée, mais elle était loin d'être la seule). C'était vraiment plus dur qu'une quinzaine d'années plus tard pour l'égalité du mariage (en 2013 les homophobes cherchaient au moins à feutrer leurs propos). Mais le mérite de ce débat est que le sujet est sorti du silence. La télé s'est mise à en parler : Bertrand Delanoë a fait son coming out en novembre 1998 (je l'ai regardé, et ça m'a un peu secoué, même si je n'avais guère idée de qui il était) ; il y a eu des reportages et des fictions sur l'homosexualité (parfois un peu racoleuses, mais quel progrès par rapport au silence d'avant !) ; bref, tout a changé.

Mais si rester muet m'était devenu insupportable, parler n'était pas pour autant facile. Quand on s'est emmuré dans un secret, il devient vraiment difficile de s'en défaire. J'ai fini par le faire dans un mail à un de mes meilleurs amis à l'époque, Péter H. (daté du ) :

Il faut que je te dise quelque chose. Quelque chose qui, finalement, ne regarde que moi, et qui n'a certainement pas beaucoup d'importance. Mais à force de me répéter cet argument, j'en ai fait un secret. Bêtement. Ç'en est un depuis dix ans et j'en ai assez qu'il en soit ainsi parce qu'il n'y a aucune raison à cela, en tout cas plus maintenant.

Alors voilà. Je suis homosexuel.

C'est un peu la solution de facilité de te le dire par e-mail interposé. Mais je t'assure que ça n'a pas été facile. Ça fait des semaines que je tergiverse, et d'ailleurs je m'en veux d'avoir tant hésité. J'aurais aimé le dire de façon désinvolte, dans un à propos, mais c'était trop dur. C'est con n'est-ce pas ? […]

Je me demande si tu t'en doutais. D'un côté le contraire me semble improbable, parce que tu me connais quand même si bien. Mais d'autre part personne ne m'a jamais posé la question en face - une question que finalement j'espérais parce qu'elle m'aurait facilité la vie.

En fait, le déclencheur a été que j'étais engagé dans une conversation par mail avec un certain Pierre L., un Français expatrié à San Francisco, un peu plus âgé que moi, qui avait lui aussi grandi à Orsay et été dans le même collège et lycée que moi (avant de partir vivre aux États-Unis) ; Pierre me venait de me dire qu'il était homo et me raconter comment il avait été victime de harcèlement au collège à ce sujet : du coup, je voulais vraiment lui en parler, et pour ça je devais briser le silence à mon sujet, mais par principe je ne voulais pas le faire que pour une seule personne.

La réponse de Péter s'est un peu fait attendre (je crois que je n'ai jamais autant stressé en consultant mon mail), mais elle était intéressante, alors je vais en recopier quelques bouts ; je dois préciser, puisque je vais en reparler un peu, que Catherine D. était une de nos camarades de promotion à l'ENS, qui avait fait son coming out auparavant, en même temps qu'elle collait un râteau à Péter (je ne sais pas si je savais tout ça ou si je l'ai compris après), et ils étaient restés amis :

Je ne suis pas surpris. Parce que je m'en doutais depuis tres longtemps. Au moins depuis ce que je sais que Catherine l'est. Avant je ne croyais pas trop en rencontrer dans la vie, meme si on le savait sur Hoguet.

Et a vrai dire j'en ai parle aussi a des gens avec qui je partage mes pensees. Je pense qu'a une epoque j'ai parle de mes doutes a Benoit (j'espere que cela ne te fache pas) au moins une fois par mois. J'ai demande explicitement a Catherine s'il y avait une facon de trancher la question, et j'ai demande son conseil s'il fallait poser la question ou non. Elle a dit qu'il ne fallait pas brusquer les gens. Comme elle etait mieux placee pour savoir ...

En tout cas ce n'etait pas difficile a remarquer, puisque tu n'as jamais parle de filles. Mieux, tu etais trop parfait, n'ayant pas du tout l'air d'etre frustre par la question des filles, contrairement a d'autres, qui ne pouvaient pas s'empecher de se plaindre de leur solitude, de leur manque. Ce comportement n'a pas beaucoup d'autres explications. De Catherine j'ai longtemps cru qu'elle etait frigide, traumatisee dans sa jeunesse ou autre. Mais j'ai du m'en rendre compte que l'amour est bien plus fondamental que la sexualite, et qu'il peut y avoir des gens avec un "defaut" de sexualite, mais pas avec "defaut" d'amour (ou bien ce dernier est encore bien plus rare).

[…]

Et puis tout cela n'est pas si essentiel. L'essentiel est de se trouver qqn au moins une fois dans la vie, et il y a plein de temps. Sauf si tu as deja trouve.

Allez, c'est deja dix fois trop long pour dire: je m'en doutais et ca ne change pas grande chose, n'est-ce pas.

(Il y avait plein d'autres choses intéressantes dans ce mail, d'ailleurs, mais je ne peux pas, même longtemps après, dévoiler la vie privée d'autres gens que moi.)

Indiscutablement, c'était un soulagement. Mais, pour moi, écrire reste beaucoup plus facile que parler. J'ai voulu me forcer à faire un coming out de vive voix : j'ai demandé à mon plus ancien ami d'enfance, Laurent P. (nous nous connaissons depuis l'âge de six ans) de passer me voir (le , donc deux semaines après mon mail à Péter), et je lui ai dit… j'aimerais dire les yeux dans les yeux, mais pas vraiment, parce que je me rappelle que j'ai éprouvé le besoin impérieux de m'écarter vers la fenêtre et de regarder dehors au moment où je parlais. Soyons clairs : je n'avais pas le moindre début de commencement de crainte que Laurent ne m'accepterait pas complètement, pourtant les mots je suis homosexuel ont été les plus difficiles à prononcer de ma vie. Là aussi, j'ai été soulagé de l'avoir dit, mais c'était vraiment trop dur. Laurent a bien sûr très bien réagi, même si contrairement à Péter, il m'a dit qu'il ne s'y attendait pas. À un certain niveau, ça m'embêtait, parce que si même quelqu'un qui me connaissait autant que lui n'avait rien soupçonné, je ne pouvais pas m'attendre à ce que les gens comprissent « tout seuls ».

J'ai fait encore une ou deux fois des annonces par mail à des amis, et puis j'ai décidé que c'était trop usant émotionnellement et nerveusement et que ce n'était pas à moi de me soumettre à cette épreuve pour détromper les gens qui faisaient des hypothèses erronées sur mes préférences sexuelles. Que ce n'était pas à moi de souffrir parce que la société avait décidé que l'hétérosexualité était l'hypothèse par défaut qu'on fait sur les gens. J'ai donc changé d'approche et adopté la stratégie : faisons comme si ce n'était plus un secret et ça cessera d'en être un.

J'ai donc précisé clairement à mes amis à qui je l'avais dit que je ne leur demandais pas de garder le silence, j'ai fait sur un forum de discussion à l'ENS des remarques sur les blonds dans une discussion sur les blondes (ou quelque chose comme ça), j'ai veillé à ne pas cacher, ou en tout cas je n'ai pas veillé à cacher, les numéros de Têtu dans ma chambre, et tôt ou tard tout le monde le savait effectivement. C'était peut-être une approche un peu lâche, et pas très sympa envers, par exemple, mes parents, mais celui qui a envie de me jeter la pierre peut se la mettre où je pense[#2.2], sa pierre.

En fait, il m'a fallu encore des années pour assumer vraiment publiquement[#2.3] mon orientation sexuelle, et tenir ce blog, entre autres, m'y a aidé.

[#2.1] Ce n'est que bien des années plus tard, après que j'ai écrit l'entrée de mon blog liée au début du paragraphe, que j'ai discuté avec le mathématicien François Loeser, qui connaissait bien Stéphane Hoguet, et qui a pu m'en dire un peu plus sur un prof que je n'ai jamais vraiment pu connaître.

[#2.2] C'est-à-dire, au sommet de la montagne sysiphienne du coming out éternellement répété. Si vous aviez pensé à autre chose, vous avez l'esprit mal tourné.

[#2.3] Après, on peut se demander où mettre le curseur. Je n'ai pas forcément envie de détromper tout le monde qui fait l'hypothèse par défaut que je suis hétéro : en fait, j'ai une telle aversion pour l'embarras social que je n'aime pas y mettre les autres, et juste ça peut être une raison de ne rien dire. Par ailleurs, je ne peux pas non plus en vouloir à quelqu'un qui fait ce genre d'hypothèse statistiquement plausible, parce que j'en fais moi-même plein sur plein de gens.

3. Brave New World

Fin 1998, j'avais fait mon coming out à quelques amis, donc, mais jamais vraiment rencontré d'autre mec homo — je veux dire, personne dont je le sache et avec qui je puisse en parler de vive voix.

Catherine D. (une camarade de l'ENS, cf. plus haut) m'a un peu pris sous son aile. Elle et Péter ont essayé de me maquer avec Nicolas B., un autre normalien de notre promo pour qui j'avais le béguin et dont nous étions tous les trois convaincus qu'il devait être homo (ou plutôt, Catherine et Péter en étaient convaincus ; pour moi c'était plus un rêve qu'une conviction) : mais soit il ne l'était pas soit l'approche, disons, pas totalement subtile[#3.1] adoptée par mes sympathiques wingmen improvisés, lui a fait peur, toujours est-il que ça n'a rien donné.

Puis Catherine m'a persuadé d'aller voir une association de jeunes homos : le MAG ; elle est venue avec moi (le [#3.2]), parce que sinon je n'aurais jamais osé en pousser la porte ; et même comme ça j'ai dû passer toute la soirée à jouer l'invisible dans mon coin sans parler à personne. Puis je n'ai pas osé y retourner avant deux mois (le ). Ce qui m'a quand même motivé à le faire, c'est que j'ai eu quelques échanges (d'abord sur Usenet sur fr.soc.homosexualite, puis par mail, et enfin de vive voix) avec un garçon qui était en gros la même situation que moi, et je lui ai à mon tour conseillé d'aller au MAG et proposé que nous y allions ensemble : en fait, lui ne s'est pas pointé, mais du coup, moi, si. Après, j'ai appris que c'était un grand classique des gens qui venaient pour la première fois à ce genre d'association, que de faire cinq ou six fois le tour du pâté de maison avant d'arriver peut-être à trouver le courage d'entrer. Mais une fois que j'avais franchi cette barrière psychologique, j'ai trouvé que c'était sympa, et je suis revenu à l'association régulièrement jusque vers fin 2000, et encore de temps en temps après.

Le MAG se réunissait le jeudi (à 19h, je crois) au Centre Gai et Lesbien de Paris, qui était à ce moment-là situé rue Keller (près de Bastille). Ensuite (vers 20h30 je pense), nous allions tous en groupe en métro ligne 1 jusqu'au Carousel du Louvre[#3.3], où nous allions manger au restaurant qui se trouvait là[#3.4]. Enfin, après le repas, nous marchions jusqu'au Marais pour prendre un verre dans un bar ; sauf qu'en fait, comme beaucoup d'entre nous étaient des étudiants fauchés, nous allions surtout dans le Marais pour nous installer devant un bar et bavarder[#3.5] (et ça ne plaisait pas forcément à l'établissement, mais bon, il ne pouvait pas faire grand-chose). Plus tard, le MAG a loué un local du côté de Nation pour avoir une adresse plus permanente, où nous pouvions nous poser au lieu d'aller stationner devant un bar du Marais, mais je trouvais que la sauce prenait moins bien, et de toute façon j'avais plus ou moins arrêté de venir.

Une chose que j'ai appris sur moi-même en fréquentant cette association (et d'autres), c'est que je suis un social timide. Ou peut-être un extraverti introverti, je ne sais pas bien. Ce que je veux dire, c'est que j'aime bien la compagnie et surtout la conversation de mes congénères (je parle du genre Homo, bien sûr 😉). Même si je suis très timide et que je ne dis pas grand-chose, j'aime bien écouter (et ce n'est pas seulement par timidité que je ne dis rien, mais aussi, justement, parce que j'aime bien écouter). Mais une autre chose que j'ai apprise, c'est que j'ai une aura de répulsion-invisibilité.

Si certains se demandent (sur le même ton que qu'est-ce qu'elles font, au juste, les lesbiennes, ensemble ?) ce qui se passe, au juste dans une association de jeunes homos (ou en tout cas, ce qui se passait à l'époque dans cette association-là), la réponse est surtout qu'on y bavardait : de tout et de rien ; forcément, il y a des militants qui parlent politique, il y a ceux qui parlent de leurs amours ou de leur coming out ou d'autres choses de ce genre, et il circule beaucoup de ragots sur qui couche avec qui, mais, dans mon souvenir, l'essentiel de la conversation n'aurait pas spécialement permis à un passant de deviner ce qui rassemblait ces jeunes. Évidemment, ça couchait aussi beaucoup (il fallait bien que les ragots portassent sur quelque chose), mais en coulisses ; et, si j'ose dire, je n'ai jamais trouvé le chemin des coulisses. Il paraît que c'était un exploit, même, d'avoir passé plus d'un an à venir régulièrement au MAG et d'être toujours aussi puceau à la fin qu'au début, mais je ne m'étais pas fait draguer par qui que ce soit. Soit c'est que j'étais incroyablement hideux, mais je ne crois pas que ce soit le cas ni même que ça aurait suffi, soit j'ai vraiment une aura surpuissante.

L'explication n'est pas que je restais dans mon coin à écouter sans parler : je suis timide, mais pas si timide. Ce qui est vrai, c'est que j'ai tendance à parler des choses que je connais et à me taire sur les choses dont je ne peux pas parler[#3.6]. Grave erreur, parce que j'ai compris bien plus tard que ça voulait dire que je devenais (et que je suis toujours assez, j'en ai peur) le mec chiant qui attend que quelqu'un dise quelque chose de légèrement erroné pour le corriger. Un certain Laurent T., dont je vais être amené à reparler plus bas, m'a même décrit un jour comme une sorte d'oiseau de proie qui tournoie loin au-dessus de la conversation, et qui attend le moment propice pour foncer sur sa victime : l'image m'est vraiment restée à l'esprit, et depuis je m'efforce, au minimum, de donner plus de signes aux gens que j'écoute pour montrer que ce qu'ils disent m'intéresse, d'appuyer quand je suis d'accord, de me taire plus souvent quand je pourrais apporter des corrections, ou, si je trouve vraiment indispensable de les faire, de trouver une façon de les formuler qui ne puisse pas passer pour une attaque. Mais il y a d'autres aspects à mon aura : il y a la nature de mes centres d'intérêt, disons pour faire court que je suis geek, que ça en rebute certains, et que depuis la fin du lycée j'avais un peu perdu l'habitude de fréquenter des gens qui ne le sont pas du tout ; globalement, quand il était question de ragots, je me taisais, n'ayant rien à raconter moi-même, et ça pouvait donner l'impression que je ne m'y intéressais pas du tout ; et enfin, certains me trouvent carrément intimidant (ce que j'ai toujours du mal à comprendre, mais la comparaison avec l'oiseau de proie parlait aussi de ça).

Ceci étant, je ne veux pas non plus laisser penser qu'on me fuyait (si tel avait été le cas, je ne serais pas revenu régulièrement) : il y avait plein de gens que je trouvais très sympas, et ça devait être un minimum réciproque ou alors ils étaient très bons acteurs. Ce n'est malheureusement pas le genre d'amitié qui dure (je n'ai gardé le contact avec essentiellement personne, sauf si on compte des liens sur un compte Facebook que je n'utilise jamais), mais à l'époque ça m'a fait du bien de fréquenter cette association.

Et le MAG n'est pas la seule où je suis allé : il y avait aussi des associations LGBT étudiantes[#3.7] : Dégel, celle de Jussieu, et HBO (Homos et Bis d'Orsay : rien à voir avec la chaîne de télé), celle de la fac d'Orsay où je faisais ma thèse. J'ai même brièvement été trésorier de HBO (au moment du passage à l'euro — l'horreur pour un trésorier), ainsi que webmaster. Le mode de fonctionnement était plus ou moins le même : à Dégel on se retrouvait dans un préfabriqué à Jussieu et on allait ensuite manger au Quick qui se trouvait alors sur la rue de Rivoli (en face de l'Hôtel de Ville) ; et à HBO on se retrouvait dans un bâtiment délabré de la fac d'Orsay, je veux dire, encore plus délabré que le reste, et on allait ensuite manger dans un restaurant quelconque au centre Ulis 2 ou à Orsay. Je me sentais un peu plus à l'aise dans les associations étudiantes, parce que c'était plus naturel d'y être geek. Mais enfin, je n'ai pas couché avec qui que ce soit là non plus, et ce n'était pas faute d'envie.

Parce qu'en fait, de mon point de vue, les choses n'avaient pas changé par rapport au lycée : au lycée, quand je craquais pour les beaux yeux d'un garçon, je gardais ça pour moi et je rêvais qu'une sorte de miracle allait se produire ; maintenant, je découvrais qu'il y avait aussi des jolis garçons qui étaient homos,

O, wonder!
How many goodly creatures are there here!
How beauteous mankind is! O brave new world
That has such people in't!

— mais ma stratégie de séduction était exactement la même, à savoir, garder ça pour moi, me dire que c'est forcément totalement évident, et rêver qu'une sorte de miracle se produise. Spoiler : ce n'est pas une stratégie très efficace, surtout quand on est doué pour l'invisibilité. J'ai pu m'en rendre compte tout de suite au MAG : un autre garçon venait lui aussi pour la première fois, disons qu'il avait un physique musclé et joli à regarder, j'ai passé beaucoup de temps à le regarder, celui de l'association qui était censé nous accueillir, c'est-à-dire nous présenter tout le monde et s'assurer que nous ne restions pas tout seuls dans notre coin, devait lui aussi trouver que le physique musclé était joli à regarder, toujours est-il qu'il n'a pas fait beaucoup d'efforts pour parler avec moi, et ils n'ont pas tardé à coucher ensemble, ces deux-là.

Bref, une autre chose que j'ai apprise pendant cette période, c'est le nombre de fois que mon cœur pouvait se faire briser à la petite cuiller. J'y viens.

[#3.1] Ça pouvait être, par exemple, de discuter du physique de l'équipe de France de foot, et d'insister pour que tout le monde donne son avis sur le physique de Bixente Lizarazu. Une autre fois, Catherine et Péter ont décidé d'aller au Queen [une boîte de nuit homo bien connue sur les Champs-Élysées] et ont insisté pour que Nicolas et moi venions avec eux : il a commencé par accepter, puis a trouvé une excuse pour se décommander.

[#3.2] Oui, bien sûr que vous vous foutez complètement de ce genre de précision, mais je note ça pour moi-même (je ne tenais pas de journal précis à l'époque, et ça n'a pas été si évident que ça de retrouver la date).

[#3.3] Le petit rituel était que quand nous arrivions à la station Palais-Royal Musée du Louvre, quelqu'un annonçait bien fort : Chers amis du MAG, jeunes gais et lesbiennes, on descend ! Il fallait regarder la tête que faisaient les autres voyageurs en regardant les jeunes gais et lesbiennes descendre en groupe, c'était parfois très amusant.

[#3.4] Universal Resto : le concept était plutôt sympa, un self-service avec une salle gigantesque mais tout un tas de comptoirs où on pouvait acheter des repas de styles variés (ici des burgers, là des pizzas, là des tartes salées et sucrées, là des crêpes, là de la cuisine française traditionnelle, là des plats chinois, etc.). Comme ça, chacun allait prendre un plateau dans le registre qui lui plaisait et nous nous retrouvions sur un même groupe de tables : parfait pour ce genre d'association. Malheureusement, la qualité du restaurant a fortement décliné après 2000 (je ne sais pas ce qu'il en est maintenant, je ne sais même pas s'il existe encore, mais la dernière fois que j'y suis allé, en 2008, c'était vraiment cher et pas bon).

[#3.5] J'ai des souvenirs émus de soirées passées à bavarder jusqu'à assez tard, sous la pluie, serrés sous les parapluies des quelques uns qui en avaient un. La scène était délicieusement surréaliste.

[#3.6] Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man… aïe ! pas taper !

[#3.7] Je crois comprendre qu'elles sont plus ou moins en voie de disparition, en tout cas sous la forme d'associations de « convivialité » (par opposition à : organiser des soirées ou des actions militantes, par exemple). Je suppose que quinze ou vingt ans plus tard, on ne trouve plus utile de juste se rassembler pour bavarder autour du simple point commun d'être homo. Maintenant, il y a des réseaux sociaux pour ça (et pour baiser, il y a Grindr) ; ou peut-être que le point commun apparaît suffisamment banal que l'association ne semble pas utile, je ne sais pas. Je n'ai pas envie de jouer au vieux grincheux qui dit c'était mieux âvant, donc je ne vais pas dire que c'est dommage.

4. Chagrins d'amour

Selon la logique que j'ai écrite plus haut, je devrais dire chagrins de béguin, mais c'est vraiment trop moche même si ça rime.

Leçon de mes années de lycée : environ 95% de la population masculine est hétéro, si tu as le béguin pour eux, ça fait mal. Leçon des années qui ont suivi : ce n'est pas parce qu'un mec est homo qu'il va automatiquement s'intéresser à toi.

Je ne sais pas comment on apprend généralement les codes pour déclarer son intérêt (sexuel ou affectif) pour une autre personne. Ceux qui ne sont pas trop timides le font probablement au lycée (en-dehors des cours !) : je n'ai pas eu cette pratique, mais je ne suis évidemment pas le seul geek ou homo ou même les deux à la fois. Un copain hétéro[#4.1] me prétendait dur comme fer que c'était beaucoup plus facile pour les mecs homos que pour les mecs hétéros, au moins une fois franchie la barrière des statistiques, parce qu'on a à s'adresser à quelqu'un qui a plus ou moins le même vécu, les mêmes bases pour la communication, il n'y a pas un gouffre creusé par le sexisme à enjamber (s'il y en a un, on est tous les deux du même côté du gouffre). Je pourrais l'accuser de straightsplaining, mais j'ai vu suffisamment de copains homos accumuler les conquêtes sexuelles ou amoureuses et suffisamment de copains hétéros ne jamais réussir à sortir de la case du nice guy qu'il y a sans doute du vrai dans ce qu'il dit, enfin, je n'en sais rien, je suis terriblement mal placé pour juger.

Toujours est-il que, quelle que soit l'orientation sexuelle, l'approche de la séduction consistant à ne rien faire, ne rien dire, et attendre un miracle, ne fonctionne pas très efficacement, et je vous le dis avec l'assurance de quelqu'un qui a testé de façon répétée.

Je ne vais pas dresser un catalogue des garçons pour qui j'ai eu le béguin, ce serait très chiant, et d'ailleurs j'en serais bien incapable. Mais s'il y en a un que je peux donner en exemple de cas dont j'ai vraiment eu du mal à me remettre, c'est Laurent T.

Laurent T. (à ne pas confondre avec Laurent P., mon ami d'enfance) était thésard à la fac d'Orsay, aussi en maths[#4.2], mais un peu plus âgé que moi (il a soutenu sa thèse en 2001). Nous avons donné des TD dans le même DEUG (= deux premières années de l'Université, à l'époque) MIAS (= maths, info, et applications aux sciences), on racontait d'ailleurs que les étudiantes étaient folles de lui ; nous avons partagé le même bureau au bâtiment 430 de la fac ; et il était avant moi trésorier de l'association HBO (Homos et Bis d'Orsay, cf. ci-dessus). J'avais dû déjà le croiser une ou deux fois au MAG en 2000, mais j'ai surtout fait sa connaissance la première fois que je suis venu à HBO, le [#4.3], et nous sommes plusieurs à être allés prendre le thé chez lui après dîner.

C'est évidemment difficile de mettre le doigt sur ce qu'on peut trouver d'attirant chez quelqu'un, et c'est évidemment encore plus dur plus de quinze ans après les faits. Parfois c'est purement physique ou esthétique, et dans mon cas je suppose qu'il doit forcément y avoir au moins un peu de ça au début (sinon je serais pansexuel) ; mais on se remet beaucoup plus facilement d'une attirance purement physique si on n'est pas aussi touché à un niveau émotionnel. Ce Laurent-là me donnait une impression de maturité et de stabilité émotionnelle, ou quelque chose de ce genre : son appartement ne ressemblait pas à une piaule d'étudiant mais à celui d'un adulte raisonnablement bien organisé, et moi à 24 ans je cherchais encore à me considérer comme adulte (pas clair qu'à 42 ans j'aie beaucoup progressé, d'ailleurs) ; toujours est-il que je l'admirais comme on admire un aîné. Et je me disais qu'en tant que thésards matheux nous devions avoir au minimum quelques intérêts communs, ou en tout cas qu'il ne me considérerait pas comme un extra-terrestre. Peut-être même que je voyais ça comme une sorte de signe du destin (que nous nous retrouvions sur les mêmes enseignements, dans le même bureau, etc.) : c'est con, parce que le destin, en fait, il n'envoie pas de signes de ce genre.

Mais c'est là que joue la différence entre le béguin et l'amour qui se construit à deux : avoir le béguin, c'est tomber amoureux non pas d'une autre personne mais de l'image mentale qu'on se construit de cette personne, et cette image mentale tient beaucoup plus de la manière dont on projette sur la personne visée les désirs et les insécurités qu'on a soi-même, que de la réalité. L'image que je me suis faite de Laurent T. avait plus à voir avec moi, avec ce que je voulais qu'il fût, qu'avec lui : je ne saurais pas dire comment il était vraiment, parce que j'étais trop occupé à avoir le béguin pour le regarder vraiment. Ironiquement, lui-même avait à l'époque une image de lui-même (pas forcément beaucoup plus exacte que celle que je m'étais fabriquée, d'ailleurs) presque diamétralement opposée à la mienne : complexé par son physique (honnêtement, je pense qu'il n'y avait vraiment pas de quoi) et par son âge, mais en même temps par son manque de maturité, et atteint à un certain degré du syndrome d'imposteur au niveau mathématique (il faut dire que son directeur de thèse ne l'aidait vraiment pas à prendre confiance). Oooh, ça me ressemble. Et en sus de ça, et ça aussi j'ai eu beaucoup de mal à le comprendre, lui me trouvait très intimidant. Bref, ça ne pouvait pas, mais alors vraiment pas, marcher.

Si j'étais resté à l'admirer de loin comme je l'avais fait pour n autres garçons avant, je me serais pris une gifle moins violente parce que je serais juste passé à autre chose. Mais je lui ai fait savoir. Mon souvenir des événements est un peu flou : je crois qu'il a fait un soir une remarque (par ailleurs factuellement douteuse…) sur le fait que presque personne n'aimait les blonds aux yeux bleus comme lui, et j'ai dû lui envoyer un SMS qui disait quelque chose comme au fait, si, il y a des gens qui aiment les blonds aux yeux bleus comme toi : moi.

Il m'a mis un râteau, évidemment, mais gentiment. Enfin, la première fois c'était gentiment. Il m'a dit que ça ne marcherait pas entre nous, il m'a donné quelques conseils de garçon homo à garçon homo, et en gros c'était let's just be friends. Ça c'était le . En fait, ni lui ni moi n'avions envie de considérer l'autre comme un ami : moi j'aurais voulu plus, lui aurait voulu moins (il devait me considérer comme un croisement bizarre entre le gentil relou qui essayait de le suivre partout et le nerd pénible, cf. sa remarque sur l'oiseau de proie que je rapporte plus haut), donc ça n'a pas marché, mais les choses sont restées vaguement dans cet état pendant deux mois.

Puis, le , je lui ai écrit La Lettre.

Je n'en dirai pas plus sur ce qu'il y a dans La Lettre parce que je ne l'ai pas relue : en fait, je pense que La Lettre a le pouvoir magique que si quelqu'un, même moi, la lit maintenant, je meurs instantanément de honte. Mais si vous voulez imaginer un peu, vous prenez la déclaration d'amour la plus ridiculement romantique que vous pouvez imaginer, vous la déclinez avec le style ampoulé que vous me connaissez si vous suivez un peu ce blog[#4.4] (je crois qu'il y avait une citation de Montaigne à propos de La Boétie, par exemple), vous ajoutez une énorme dose de tone-deafness de la part de quelqu'un (moi) qui n'a rien compris de l'image qu'il pouvait avoir dans l'esprit de l'autre, et vous multipliez par le facteur d'amplification phénoménal d'un cœur désespérément en manque d'amour. Je crois avoir gardé une copie de La Lettre sur mon ordinateur, mais je n'ose pas la lire pour vérifier.

Donc, le surlendemain, une fois que Laurent T. a eu lu La Lettre (j'espère qu'il l'a détruite après !), je me suis pris un nouveau râteau. Beaucoup plus clair et moins gentiment formulé que le précédent, celui-là, et avec la consigne, ostensiblement dans mon intérêt, d'éviter dorénavant de le croiser (et de me trouver un nouveau bureau pendant que lui, de son côté, évitait l'association HBO). Je n'ai pas vraiment bien vécu cet épisode, comme le témoigne cette nouvelle que j'ai écrite juste après (précisons quand même que je n'ai jamais tenté de me suicider, et je ne pense pas avoir même sérieusement entretenu cette idée ; mais il est indéniable que cette nouvelle doit s'inspirer au moins partiellement de mon état d'esprit à l'époque). J'ai passé plusieurs jours à ne rien faire d'autre qu'emporter mes larmes sur de longues balades autour d'Orsay.

Mais bon, le temps guérit tout, et, au bout du compte, les choses sont revenues dans un semblant d'ordre : je n'ai pas totalement évité Laurent, il n'était pas hostile à mon égard, il a implicitement consenti à un modus vivendi où nous pouvions nous adresser la parole au moins quand le contraire aurait été socialement gênant ; mais il était clair que c'était du let's not even be friends, et il me l'a rappelé au moins une fois.

Je répète que je ne vais pas faire le tour de tous les garçons pour qui j'ai eu le béguin[#4.5]. Mais, à une certaine période, il y en a eu vraiment beaucoup[#4.6], et ce blog en garde d'ailleurs quelques traces. Est-ce que j'en ai appris quelque chose ? Je ne sais vraiment pas.

Il y a une maxime que je trouve détestable, c'est que ce qui ne te tue pas te rend plus fort. Je ne crois pas que les mille piquants dans les pieds, et manches dans la figure, de tous ce défilé de râteaux, m'aient rendu plus fort, émotionnellement ou autrement. Il est sans doute vrai qu'ils m'ont permis de moins souffrir à force de répétitions du même scénario. Et ils ont certainement contribué à faire de moi ce que je suis maintenant : est-ce une bonne chose ? je n'en sais rien, c'est compliqué de faire usage du droit d'inventaire sur mes propres névroses, et je ne sais pas si c'est vraiment utile.

Une chose que je peux au moins dire catégoriquement, c'est que la théorie parfois entendue selon laquelle la seule et unique façon de se débarrasser d'une crise de béguin est de ne plus du tout fréquenter la personne dont on est amoureux à sens unique, et de couper tous les liens avec elle, cette théorie est fausse. Il y a au moins deux de mes amis proches pour lesquels j'ai eu, par le passé, un béguin très fort, qui n'existe plus du tout : ils restent jolis garçons, ils ont une conversation fascinante et sont une compagnie agréable, mais voilà, le sortilège est rompu. Et même, je pense que le sortilège a été d'autant plus facilement rompu que le fait d'être en mesure de fréquenter la personne réelle a fini par dissoudre l'image mentale et fantasmée qui est à l'origine du béguin[#4.7]. Alors que quand la personne s'est éloignée et la réalité n'est plus disponible pour dissoudre l'illusion, il peut plus facilement demeurer une cicatrice émotionnelle (ce qui ne veut pas dire que le béguin peut renaître). Parfois je me suis demandé si je devais chercher à retrouver untel ou untel (par exemple Laurent T.) pour, en quelque sorte, apurer les comptes émotionnels ; mais j'ai peur que cette démarche soit mal comprise, voire qu'elle soit égoïste (« j'ai besoin de toi pour achever d'exorciser un fantôme de toi dont tu n'es nullement responsable »). Je ne dis pas que je donnerais le conseil général de continuer à fréquenter assidûment les personnes pour qui on a le béguin, dans l'espoir de se débarrasser de cette émotion, mais enfin, c'est possible.

Une autre chose que je dois dire, c'est que je n'ai pas de pierre à jeter à ceux qui m'ont collé des râteaux (hum, mes métaphores se mélangent, là, désolé !). Même s'il me semble que j'ai moins souvent été du côté du donneur que du receveur de râteau (mais peut-être que c'est un simple effet de perspective), ça m'est néanmoins arrivé : y compris de celui qui ne se rend compte de rien quand Untel/Unetelle soupire discrètement après lui et finit par comprendre des années après. La position d'objet de béguin n'est pas tellement plus enviable, ni aisée à gérer avec tact, que celle de béguineux(?). Et je sais qu'il m'est arrivé plus d'une fois de faire preuve d'un manque de tact peut-être à la limite de la cruauté : j'en suis désolé. Là aussi, il y aurait peut-être des comptes émotionnels à apurer, mais tant pis, je crois que quand l'eau a suffisamment coulé sous les ponts, ce n'est plus le moment d'essayer de la rattraper avec les mains.

[#4.1] Laurent B., à ne pas confondre ni avec le Laurent P. ni avec le Laurent T. dont il est question ailleurs dans cette autobiographie. Oui, je suis d'une génération où il y a beaucoup de Laurent.

[#4.2] Il faisait de l'Analyse — des choses comme l'équation de Schrödinger non-linéaire ou peut-être l'équation des plaques, enfin, je n'y connais rien.

[#4.3] Encore une précision complètement inutile, certes, mais en fait, pas complètement, parce que c'est la date d'une éclipse totale de lune : nous sommes sortis sur le parking du centre Ulis 2, après avoir mangé au Quick, pour regarder la lune, et après ça Laurent nous a invités chez lui.

[#4.4] Par exemple, si vous avez lu plus qu'une phrase de cette entrée-ci, vous devez avoir une vague idée de ce qu'est mon style ampoulé. Maintenant, imaginez que je me prenne vraiment au sérieux et vous aurez une idée des dégâts que ça peut faire.

[#4.5] Parfois plusieurs à la fois, d'ailleurs, et avec le plot twist hilarant quand deux d'entre eux finalement se mettent ensemble et que c'est plus ou moins grâce à moi. Ou cet autre rebondissement tout aussi sympathique quand un garçon (qui est d'ailleurs l'un des deux de la phrase précédente, mais je ne sais plus bien la chronologie de l'histoire) m'a dit oui, nous sommes restés une heure à nous rouler des pelles puis il devait filer faire un road trip quelque part, et quelque chose comme deux jours après être parti il m'a écrit quelque chose du style finalement non (j'ai cru que j'étais amoureux de toi mais c'était juste de l'admiration).

[#4.6] Dont un certain nombre d'hétéros, d'ailleurs, alors que j'aurais dû apprendre, à ce stade-là, à ne plus me faire d'illusions à ce sujet. J'étais peut-être tombé victime de cette théorie selon laquelle tout le monde est un peu bi, qui est peut-être intéressante en tant que théorie mais qui est dangereuse si on se met à y croire dans la pratique.

[#4.7] (J'en rajoute une couche.) La base d'une relation saine entre individus, je pense, est que les deux individus soient d'accord, avec une connaissance éclairée chacun de l'autre, sur les termes de cette relation, qu'elle soit d'amitié ou d'amour, de fraternité, de soumission ou domination ou d'autre chose, ou qu'elle défie toute étiquette préconçue. Le problème de ce que j'appelle le béguin n'est pas son intensité ni vraiment son caractère asymétrique, c'est qu'il est construit sur une illusion qui gomme les défauts voire toute la réalité, de la personne envers qui il s'exerce. A contrario, l'appréciation la plus honnête, en amitié comme en amour, est de savoir aimer l'autre avec ses défauts, peut-être même pour ses défauts s'ils font partie d'un tout (ce qui n'est pas pareil que d'aimer les défauts eux-mêmes !).

5. Et ils vécurent heureux…

J'aimerais pouvoir donner une leçon générale à partir de la manière dont j'ai rencontré mon poussinet, mais honnêtement, je ne sais pas ce qu'elle serait (à part une variante de la devise shadok : en essayant continuellement on finit par réussir ; donc : plus ça rate et plus on a de chances que ça marche).

S'il y a une chose que j'ai faite qui a pu servir à quelque chose, c'est, en m'affichant bien visiblement comme homo dans un petit (mais pas si petit que ça non plus) milieu geek à l'ENS, et surtout dans le forum de discussion autour duquel il gravitait, inciter ceux qui ne trouvaient pas évident de s'assumer comme tels ou de faire leur coming out, à me contacter. Ce n'était pas un plan calculé (cf. ce que j'ai écrit ci-dessus), mais, de fait, entre 2001 et 2006, il y a dû avoir cinq garçons qui m'ont écrit pour me dire quelque chose comme moi aussi je suis homo, est-ce que je pourrais te parler ? et me raconter quelque chose de parfois semblable (ou parfois non) à ce que j'ai raconté ci-dessus. Certains venaient tout juste d'en parler à leur meilleur ami, d'autres, même pas (enfin, au moins un autre — mes souvenirs sont un peu flous et ce n'est pas évident de retrouver les mails eux-mêmes) ; en tout cas, je suis assez honoré de leur confiance et d'avoir pu servir à quelque chose[#5.1] : par exemple, leur signaler l'existence des associations dont j'ai parlé plus haut, ou juste échanger nos histoires.

Là petite morale, là, c'est qu'encore en ~2005 et même dans un milieu aussi tolérant et favorisé que l'ENS il n'était pas forcément évident pour tout le monde de se déclarer ouvertement homo. (Bien sûr, ça l'était pour certains : les parcours individuels sont tellement variés qu'il est vain de vouloir énoncer des généralités.) Je ne sais pas ce qu'il en est maintenant, il y a sans doute encore eu des progrès, mais je ne me hasarderais pas à conclure que se dire homo ou bi, dans une grande école en France en 2019, soit toujours une évidence, et je ne parle même pas des personnes trans. Donc, quitte à enfoncer des portes ouvertes (mais ce n'est pas grave), un petit plaidoyer auprès des parents (ainsi que grands-parents et autres[#5.2]) d'enfants de tous âges mais surtout pré-ados, ados et jeunes adultes : rappelez-vous que vous avez peut-être beaucoup à apprendre sur eux, mais aussi qu'il ne suffit pas d'être tolérant (même si c'est déjà bien !), il faut le dire et le montrer, et essayer de fournir à vos enfants des figures modèles positives, ne serait-ce que lointaines ou fictionnelles, de toute la diversité sexuelle possible. (Tiens, j'ai soudainement envie de faire un lien vers ce petit fragment.) Si un de vos enfants, quel que soit son âge, découvre qu'il est homo, bi, trans, non-binaire, asexuel, attiré par le SM ou par les furries (et je ne dis pas ça pour rigoler, je suis vraiment sérieux) ou je ne sais quoi, le moindre petit mot que vous puissiez glisser montrant que ce ne posera aucun problème ne tombera pas dans l'oreille d'un sourd, et s'il n'est pas concerné, au pire, ça risquera de l'encourager à la tolérance. Si vous pensez que vous n'êtes pas concerné : c'est bien ça le problème. Je n'ai vraiment pas l'âme d'un militant, je ne demande pas ça comme une revendication politique mais comme basic human decency. Fin du message de service : merci d'avoir écouté. Je reviens à mon racontage de vie, qui est essentiellement fini.

Le poussinet, donc, fait partie de ces normaliens qui, comme moi, bien qu'ayant grandi dans un milieu (familial et social) généralement tolérant, a pourtant trouvé très difficile de parler du sujet, ou de s'assumer lui-même pleinement comme homo, et il en souffrait, ainsi que de la solitude et du manque de tendresse. Il en faisait des crises d'angoisse. Il s'est confié à moi[#5.3] (en juin 2006) ; nous en avons parlé, d'abord par mail, puis de vive voix. Je l'ai pris dans mes bras pour le réconforter (mais c'est tout, bande d'esprits mal tournés !). Puis je l'ai un peu poussé en direction d'un autre normalien homo[#5.4] : l'autre n'en a pas voulu, et finalement le poussinet et moi nous sommes trouvés l'un l'autre (en nous prenant par la main au cours d'une projection de Life of Brian, c'est romantiiiiique). La suite est une autre histoire, celle que je raconte au fil de l'eau sur ce blog. Mais si je dois, pour conclure, dire quelques mots de ma conception de l'amour par opposition au « béguin », je dois souligner que je n'ai pas eu un « coup de foudre » pour mon poussinet : nous avons appris à nous aimer mutuellement en accumulant les petits moments de bonheur vécus à deux ou les déceptions affrontées ensemble, en collectionnant les peluches comme les balades en forêt ou les séances de spooning[#5.5] au lit à se raconter nos petits tracas et nos grosses angoisses, bref, tout ce temps partagé et dans lequel on apprend à mieux se connaître et à faire équipe dans la vie.

[#5.1] Avant que je sois tenté de me trop donner un beau rôle : il y a au moins un de ces garçons (appelons-le Machin dans ce paragraphe) que j'ai poussé à faire son coming out en l'embarrassant involontairement : je ne sais pas ce qui m'a pris de faire du shipping comme ça, mais j'ai dit publiquement quelque chose comme oh, Machin et Truc, vous seriez vraiment adorable ensemble, et ce que je ne m'imaginais pas une seule seconde (bien que, peut-être, je l'espérasse), c'était que Machin était homo et qu'il avait désespérément le béguin pour Truc (lequel, malheureusement pour Machin, était hétéro, et a été tout surpris d'apprendre ce que Machin pouvait penser de lui). Bref, sans le vouloir, j'ai mis le pied dans le plat et retourné le couteau dans la plaie (zut, encore des métaphores toutes mélangées), et même si au final pour autant que je sache Machin et Truc vécurent heureux (juste pas ensemble) et que ma gaffe a peut-être même eu des conséquences fortuitement fastes, j'ai reçu une leçon en ce qui concerne le pouvoir des mots et le danger des intuitions.

[#5.2] Je laisse bien sûr en exercice au lecteur de remplir la signification du mot autre, et j'avoue que ce n'est pas forcément un exercice facile. Bien sûr il est toujours opportun de montrer qu'on est tolérant, mais encore faut-il que le contexte s'y prête. Vis-à-vis de mes propres étudiants, à qui je suis chargé d'enseigner des maths ou de l'info, je me vois mal trouver un prétexte bidon pour dire que je suis homo : s'ils ont la curiosité de chercher mon nom en ligne, ils le sauront vite, mais c'est tout (et je pense que, globalement, ils s'en foutent complètement). D'un autre côté, si un enseignant venait faire cours avec un tee-shirt some people are gay: get over it, même si moi je ne le ferais pas, j'espère qu'on ne lui chercherait pas des noises. S'agissant d'enseignants du secondaire ou du primaire, je ne me sens pas à même d'émettre un avis sauf sous forme de fiction. Je peux juste dire que, lycéen au début des années '90, ça m'aurait vraiment favorablement marqué d'apprendre qu'un de mes profs eût été homo — et la moindre référence au sujet ne passait pas inaperçue pour moi.

[#5.3] Il me connaissait via ce forum électronique[#5.3b], donc, fréquenté par des normaliens et d'anciens normaliens. (Le forum en question a été mis à la porte de l'ENS suite à des engueulades monumentales qui ont abouti à ce qu'un des participants des engueulades se plaigne auprès de la direction, principalement, de l'homophobie qui y régnait. C'était un coup particulièrement bas, mais efficace puisque la direction de l'ENS ne voulait surtout pas de vague et a mis tout le monde dehors — électroniquement, je veux dire.)

[#5.3b] Et aussi par la lecture de cette nouvelle. ☺️

[#5.4] Ce n'est pas que je ne le trouvais pas adorable, ce garçon mignon, drôle et plein d'énergie : mais j'aurais sans doute eu l'impression d'abuser de la situation. (Pour référence, le MAG avait, quand j'y suis allé, une sorte de code de conduite, — je ne sais pas si c'était formalisé —, selon lequel les accueillants qui souhaitaient la bienvenue aux nouveaux venus, c'est-à-dire leur présentaient un peu tout le monde et s'assuraient qu'ils ne restaient pas seuls dans notre coin, mais parfois aussi recueillaient les confidences de nouveaux qui découvraient A Brave New World, étaient instamment priés de ne pas les draguer. Code pas toujours très bien respecté, et j'ai écrit plus haut que quand j'ai moi-même été accueilli au MAG, l'autre nouveau du jour a vite été chopé par notre accueillant. Peut-être qu'il aurait mieux valu demander aux garçons d'accueillir les filles et vice versa. Mais au moins le principe était posé.) En plus de ça, en 2006, j'étais enseignant (agrégé-préparateur) à l'ENS alors que le (futur) poussinet y était élève ; comme il n'était pas de mes élèves (à ce moment-là il faisait de la physique, moi j'étais au département de maths), ce n'était pas un problème déontologique, mais des esprits chagrins auraient quand même pu s'en émouvoir. (Peut-être certains s'en sont-ils émus, d'ailleurs, sans que ça vînt à mes oreilles… nous avons passé beaucoup de temps en 2006–2007 à nous afficher clairement ensemble, ça devait se savoir que j'étais enseignant et que le poussinet était élève, je n'ai eu écho d'aucun jugement négatif, mais je ne sais pas ce que les gens qui nous voyaient pouvaient penser. Et je me demande d'ailleurs si ça se serait passé pareil si le poussinet avait été une fille.) Je dis ça aussi pour souligner une chose que je crois qu'il est important de garder en tête : c'est que même si nous voudrions voir des règles éthiques claires avec du blanc d'un côté et du noir de l'autre, quand on regardera d'assez près il y aura toujours beaucoup de nuances de gris.

[#5.5] Il n'y a pas de mot en français pour spooning ‽

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