David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #115 (un aveu)

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(mardi)

Fragment littéraire gratuit #115 (un aveu)

Comment on dit, déjà, au cinéma ? Inspiré de faits réels, c'est ça. Mais je ne vous dirai pas ce qui est inspiré et ce qui est inventé. ☺

On nous a apporté nos cafés. Il avait toujours pas l'air de se décider à desserrer les dents, alors je l'ai poussé : Donc, Hafid, tu voulais me parler ?

Il était venu me voir à la fin du cours et avait demandé à me dire quelque chose. Non, pas ici au bahut. Dehors je préfère. Si vous voulez bien. Ça m'a surpris. Pas le genre à faire des confidences, Hafid : et de toute façon il m'avait pris en grippe dès octobre (j'avais dit un truc qui l'avait vexé, il s'était senti ridiculisé devant la classe). En chemin jusqu'au café, il a pas prononcé un mot.

C'est le mec à la fierté vissée au corps. Il porte sa tenue de racaille comme un uniforme, de la casquette aux baskets, chaque accessoire est positionné au micromètre — un cadet de West Point serait pas plus soigneux. Ses potes l'aiment bien, savent qu'ils peuvent compter sur sa fidélité, mais qu'il ne faut pas froisser son sens sourcilleux du respect. En classe, il est pas trop pénible, il se tient assez à carreau, il serait bon élève s'il ne faisait pas un effort pour rester médiocre (sauf en maths et en sport, où il est excellent). Dehors, c'est plus compliqué : je sais que son bushido l'a entraîné dans des ennuis parce qu'il devait venger son petit frère de quelque chose… Par contre, je suis sûr qu'il ne deale pas, et même il ne boit pas, il se contente pas de ne pas manger de porc. Il porte toujours au cou un pendentif sur lequel est calligraphié : وتواصوا بالحقّ (et ils s'exhortent à la vérité, sourate 103).

Il remuait sur sa chaise comme si ça le démangeait. J'ai dû le presser encore un peu pour qu'il accouche. Finalement, les yeux plongés dans son café, il a murmuré :

Je crois que je suis pédé.

Immédiatement après, il me suppliait de garder le secret. Si mon grand frère découvre ça, il me tue : je vous jure, il me tue direct.

J'ai été pris de court, moins par la confession qu'il venait de me faire que par sa réaction. Il était à la fois terrifié et résigné. Il se voyait humilié dans sa virilité, détruit dans son image de lui-même, et en même temps il n'avait pas d'illusion que ça lui passerait.

J'ai fini par savoir qu'il avait couché mercredi avec un autre garçon de la classe. Il ne m'a pas dit qui, il s'est retenu de justesse de prononcer le nom, mais j'ai décidé que c'était Bastien : j'avais remarqué jeudi que quand Kévin et Bakary avaient charrié l'aspirant goth (comme à peu près chaque jour en fait) en le traitant de tapette, Hafid était intervenu et s'était engueulé méchamment avec les moqueurs et aussi le moqué, pourtant c'est pas son caractère. J'ai compris que Hafid détestait l'autre pour ce désir qu'il lui avait fait découvrir, se détestait lui-même encore plus pour s'être laissé donner le rôle qu'il considérait comme féminin et y avoir pris du plaisir, et en même temps il se rendait compte de sa propre bêtise à penser ça.

Puis il m'a expliqué qu'il croyait que seul Dieu connaissait la raison de cette épreuve (c'est le mot qu'il a utilisé, et il a insisté : pas une faute, mais une épreuve), mais qu'il fallait qu'il la subisse quand même. Qu'il ne pourrait jamais en parler à ses parents, ça les tuerait. Que peut-être il devrait même se marier. Qu'il vivrait en cachette. Ça faisait beaucoup de conclusions à partir d'une seule nuit : il avait dû y réfléchir avant.

Moi je n'ai sorti que des platitudes. Je me suis senti con : ce gamin me fait des confidences qui lui coûtaient autant à sortir de sa poitrine que s'il s'en arrachait les entrailles, et je ne trouve pas mieux à lui dire que il faut que tu arrives à t'assumer et tu dois réussir à être fort. J'ai été moins mauvais quand je lui ai dit qu'il n'était pas moins masculin pour autant (là, il m'a regardé comme un cancéreux à qui on annonce qu'il est guéri). Enfin, je lui ai promis de lui trouver pour lundi des contacts d'associations de jeunes homos — l'idée a eu l'air de lui faire peur, mais il a hoché la tête.

Je lui ai aussi demandé pourquoi il s'était confié à moi : il a vaguement fait référence à la façon dont j'avais évoqué Oscar Wilde, et finalement, vachement embarrassé, il m'a dit qu'il y avait des rumeurs sur mon compte… J'ai rigolé et je l'ai détrompé. Puis on s'est quittés.

Je n'ai rien su de plus. Je lui ai donné quelques adresses la semaine suivante, il les a acceptées en me remerciant discrètement, mais à part le fait qu'il s'est mis à éviter Bastien très soigneusement (évitement peut-être réciproque d'ailleurs) j'aurais pu rêver tout ça. Hafid est resté semblable à lui-même, parlant des meufs avec ses potes sur exactement le même ton. Il est passé en première S surtout grâce à son niveau en maths, et je ne sais pas ce qu'il est devenu.

Peut-être pour faire le pendant de cet autre fragment ?

Pfff… J'ai un mal incroyable à écrire sur un ton familier (et je pense que ça se voit, et que ça fait artificiel) : je dois sans arrêt me retenir d'utiliser le passé simple.

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