David Madore's WebLog: Gratuitous Literary Fragments

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

Ce WebLog est bilingue, certaines entrées sont en anglais et d'autres sont en français. Quelques-unes ont une version dans chaque langue. À part ça, les entrées en français ne sont pas des traductions de celles en anglais ou vice versa. Bien sûr, si vous ne comprenez que le français, les entrées en français devraient être assez compréhensibles sans lire celles en anglais.

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(lundi)

Fragment littéraire gratuit #158 spécial élections (cinquante nuances de bleu-blanc-rouge)

Il la regarde entrer. L'angoisse lui serre déjà la gorge. Non par peur d'elle, bien sûr : il l'a déjà rencontrée, déjà affrontée et, dans sa tête, déjà vaincue ; elle ne l'intimide plus. Mais de la trahison qu'ils commettent l'un et l'autre à cet instant. L'anxiété est réciproque, mais pas plus que lui elle ne sera prête à l'admettre. Ils se regardent superbement, comme s'ils se provoquaient à consommer cette traîtrise — folie qui devient fierté, qui devient excitation.

Qu'ont ressenti Roméo et Juliette quand ils se sont déclaré leur amour ? Ont-ils savouré un instant le défi qu'ils lançaient au destin ? Ont-ils goûté à l'euphorie de celui qui brave l'interdit et brûle le tabou ?

Si un journaliste, malgré leurs précautions… Aucun mot n'est assez fort pour décrire le scandale qui s'ensuivrait. Le monde entier s'en émouvrait. L'Europe tremblerait. La France vacillerait.

La France, qu'ils adorent l'un et l'autre de façon si différente. Il semble qu'elle est là, dans cette pièce, elle les regarde, consternée. C'est une sorte de jeu à trois qui va se jouer : elle, lui, et la France. Chacun éprouve pour les deux autres un amour si profond et pourtant si insensé. Chacun aime les deux autres, mais le triangle est impossible. Absurde. Et en même temps si drôle.

Il ferme les yeux et pense à la France.

Il ferme les yeux et ne pense plus qu'à elle.

Il l'imagine sous les traits de Jeanne d'Arc. Il l'imagine en Marianne, dont le prénom est si proche de celui qu'elle a adopté. Il l'imagine comme la Liberté du tableau de Delacroix. Le voit-elle dans le même temps, comme un Gavroche, à cause de son âge ?

Dans quelques jours, l'un d'entre eux sera président. Ce soir, ils ne seront qu'amants.

(Friday)

Gratuitous Literary Fragment #157 (The Empire harks back)

Chilon shook his head. There he goes again with this Emperor business. Do you really have to believe in such fairy tales?

Chatter on the subject was something of a ritual. But because of Miranda's presence, today's recurrence took a slightly different turn.

You see, Chilon explained, Halcyon fantasizes about a mythical being who supposedly rules over the entire Universe.

Oh, he isn't mythical at all! Halcyon protested. He's a man just like you and I. Only he lives in a distant galaxy.

You think there are human beings on other planets? Miranda asked. What do you make of the Earth myth, then? Is it related?

I don't know about the Earth story, but I'm sure we came from another planet. We can't possibly have originated on this one. And if humans arrived here, they must have settled on other places…

Maybe. Chilon sounded doubtful. But if so, we've lost the ability to travel across space. We're stranded. And the only ruler whose word matters here is the Aedile, not some hypothetical overlord of all the galaxies.

Our Aedile is only one of many, and he answers to a greater ruler, and himself to another, and so on, each more powerful than the last, until we reach the Prime Prefect, and above him the Minister of the Provinces who reports directly to His Majesty the Emperor.

There goes his mythology, said Chilon, addressing Miranda. It's quite elaborate, really. Very inventive. He even has a name for each one of the intermediate ranks of rulership, there are something like twenty of them: procurators and viceroys and governors and I forget what else. Be thankful he didn't get into that! What he can't tell you is where he got the specifics. Even if I were to believe in a grand human civilization spanning the entire Universe, why couldn't it be a Republic?

Miranda ignored Chilon's comments. If these rulers exist, she asked, how come we never get to hear from them? Or even about them?

I don't know. But I think the Aedile is deliberately keeping us in the dark. Surely he's depriving us of our rights as subjects of the Empire!

And the proof? Chilon demanded. You have exactly none.

There's the Great Seal, for one. This was Halcyon's master argument.

The Seal doesn't prove anything. Even if it's authentic, we're not even sure what the words mean. Besides, that thing is ancient.

Here's a thought, said Miranda. What if your theory was right, but a long time ago? Maybe the Empire once stood, but then died out?

Halcyon looked distinctly unhappy at the suggestion. The Empire can't die out, he protested. That's impossible.

Or maybe they've forgotten all about us, we're the most obscure backwater of the Universe, and our planet's very existence is lost from the archives.

Halcyon looked even more distressed now. Well, if that's so, then I'll find a way to make contact again, and we can leave this pile of dirt.

Halcyon's theories, of course, were wrong in almost every respect; but the most important way in which he erred was in failing to understand how the pile of dirt they were standing on was, in a very real sense, the capital of the Universe.

[I already wrote about my fascination with Asimov and galactic empires, so I am, obviously, making fun of myself here. That being said, I think I would be curious to read the rest of a novel of which this were a part!]

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #156 (un rêve)

J'attends une audience avec le Premier ministre qui doit me parler d'un roman d'Umberto Eco, mais il est en retard. Pendant que j'attends, je visite le musée du Vatican : le palais est labyrinthique et je ne sais plus bien où je suis. Les tableaux sur les murs me font penser à de Chirico. Je me rends compte qu'il y a un message caché dans les premières lettres des titres. C'est le signe qu'une révolution se prépare. La clé du message est certainement dans la Tempête de Shakespeare. Il faut absolument que je prévienne quelqu'un. Les douze dieux olympiens sont dans l'un des tableaux. Je demande à Hermès s'il a la clé, vu qu'il est le dieu des portes, mais les dieux commencent à m'attaquer et je comprends que ce sont eux les révolutionnaires. Je me mets à voler, et je vois d'en haut que les dieux ne sont en fait que des automates. Nous sommes tous sur un gigantesque système d'engrenages. Je me réveille.

Ceci n'est pas un rêve que j'ai fait mais une tentative pour imiter le style des rêves que je fais, ou du moins le style des compte-rendus des rêves que j'ai jugés assez intéressants pour être notés en me réveillant (il faut d'ailleurs que je me croie moi-même sur parole sur le fait que j'ai rêvé ces choses-là, vu que je n'en ai, pour la plupart de celles que j'ai écrites, plus le moindre souvenir). Et en fait, l'exercice est assez difficile : il faut sans arrêt se forcer à ne pas suivre une idée, parce que les rêves n'arrêtent pas de casser le fil de la continuité, ou en tout cas de la continuité apparente.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #155 (les deux jardins)

L'organisation de la demeure est déterminée par la disposition des deux jardins qu'elle sépare. Le plan général, qui rappelle le symbole taoiste du yin et du yang, fait en sorte que, selon qu'on se tient à tel ou tel endroit, l'un ou l'autre côté donne l'impression d'être un jardin intérieur tandis que l'autre paraît nous entourer. Cette impression est accentuée par la présence de cloisons seulement face convexe, si bien que le jardin désigné comme « extérieur » n'est visible qu'à travers des fenêtres et que l'autre se situe dans la continuité de l'espace du bâtiment lui-même.

Le premier jardin, qu'entourent partiellement les salons et espaces de vie de la maison, et qui se prolonge sur le monde extérieur, porte le nom de « jardin diurne », tandis que l'autre, placé au milieu des chambres à coucher et qui finit sur le lac, est le « jardin nocturne », où l'insomniaque D… passait de longues heures à attendre de retrouver le sommeil.

Le jardin diurne est principalement un parc floral ; il est bordé d'une rangée de cyprès, et parsemé de quelques autres arbres qui apportent une ombre bienvenue les jours de grande chaleur. Une grande fontaine constituant l'« œil » du jardin fait contrepoint aux canaux de l'autre côté. Les essences plantées en massifs ont surtout été choisies pour leurs couleurs et leur odeur, comme telle rose bulgare au parfum enivrant : le jardin diurne, selon les mots de l'architecte, est conçu avant tout pour la vue et l'odorat.

Le jardin nocturne, au contraire, est un jardin pour l'ouïe et le toucher. Le moindre souffle de vent fait bruisser les hautes herbes, clapoter le lac sur ses berges, et s'entrechoquer les clochettes au tintement cristallin d'un carillon suspendu aux branches d'un arbuste. Pour vraiment apprécier le jardin nocturne, il faut s'y promener pieds nus, sentir la texture des allées de mousse, caresser les tiges des roseaux, tremper ses mains dans les ruisselets d'eau, s'asseoir dans l'herbe.

Mais la vue n'y est pas oubliée pour autant : symétriquement à la fontaine du jardin diurne, il y a un tertre au sommet duquel un banc permet à l'insomniaque de se détendre en observant les jeux d'ombre et de lumière dans le jardin — ou bien lever la tête et regarder la Lune jouer à travers les nuages.

Je m'étais pris, l'autre jour, en feuilletant des livres sur les œuvres de Frank Lloyd Wright et Mies van der Rohe, à essayer d'imaginer ce que pourrait être ma maison idéale : je ne suis ni architecte ni jardinier-paysagiste, mais si j'étais assez riche, je crois que je dirais à quelqu'un d'essayer de la réaliser en s'inspirant de ce que je viens de décrire. L'idée du jardin nocturne m'est venue pendant une longue insomnie. La fleur au parfum enivrant, la clochette au tintement cristallin, et la Lune dans le ciel qui joue à travers les nuages, sont une référence à cette ancienne entrée sur le zen. Ainsi, bien sûr, que le cyprès dans le jardin. L'image du tableau de Magritte L'Empire des lumières m'a aussi inspiré.

Il faut peut-être considérer ce fragment comme un pendant au #141 un peu comme le Domaine d'Arnheim de Poe est le pendant de la Philosophie de l'Ameublement.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #154 (le 31½ décembre 2016)

Où suis-je ? j'ai demandé.

La bonne question est plutôt : quand suis-je ? Vous êtes le 31½ décembre 2016.

Nous sommes les Contrôleurs du Temps, a expliqué une autre voix. Chaque année, après le dernier jour de votre calendrier, nous accordons à l'humanité une faveur spéciale, et cette année c'est vous qui avez été choisi pour l'exercer.

La faveur en question, a repris la première voix, consiste à décider de valider ou de rejouer l'année qui vient de s'écouler. Si vous la validez, cette année sera définitivement enregistrée, telle que vous l'avez vécue, dans les Grands Livres de l'Éternité. Si au contraire vous décidez de la rejouer, tous les événements qui se sont déroulés depuis le 1er janvier 2016 seront rétroactivement annulés, et une nouvelle année 2016 aura lieu à partir du même point de départ mais avec ses nouveaux événements dus au hasard et dont ni vous ni nous ne pouvons dire ce qu'elle donnera. Dans tous les cas, vous ne vous souviendrez de rien, ni de ce choix ni, si vous choisissez de rejouer l'année, de ce qu'avait pu être la version précédente, dont il ne subsistera aucune trace.

Ajoutons encore, précisa le second Contrôleur du Temps, que le choix de rejouer l'année ne peut s'exercer qu'une seule fois pour une année donnée : si vous validez l'année écoulée, ce sera elle qui sera 2016, sinon, ce sera celle qui aura lieu, mais il n'y aura pas de troisième chance. Réfléchissez donc bien ! Vous avez 24 heures pour vous décider.

J'ai pris le temps de me remémorer l'année passée et de consulter les archives précises que les Contrôleurs du Temps ont mis à ma disposition. Rien de bien remarquable, ni en bien ni en mal : je sais que beaucoup de gens se sont plaint que cette année était calamiteuse, mais à part la mort de quelques célébrités, et il y en a forcément, rien ne justifiait de tout effacer. Rien sauf une seule chose, une mort à laquelle je ne pouvais décidément pas me résigner : l'assassinat, à quelques semaines de son investiture, de celle qui aurait été la première femme présidente des États-Unis. Ma décision était prise : il y aurait une nouvelle année 2016, et puisse-t-elle nous éviter ce malheur, même si je dois n'en rien savoir !

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #153 (si c'est un homme)

Je dédie cette petite fiction à tous ceux et celles à qui la société rend les choses plus difficiles qu'elles n'ont besoin de l'être sous prétexte qu'ils ou elles ne rentrent pas bien dans les petites cases binaires dans lesquelles on veut ranger les gens :

J'avais quinze ans quand j'ai expliqué à mes parents que j'étais un garçon. J'avais espéré qu'ils comprendraient tout seuls. À force de m'entendre me faire appeler garçon manqué. De voir comment je m'habillais. Que j'insiste pour couper mon prénom. Je dois dire, ils n'ont jamais chercher à m'imposer ce que je ne voulais pas : depuis l'école maternelle, je refusais de porter des jupes, ils ne m'ont pas forcé, ni pour les fêtes ni pour l'enterrement de mamie. Mais mon père espérait quand même que cette phase me passerait, que je serais sa petite princesse. Alors j'ai dû leur dire. J'ai cru que je n'y arriverais pas, j'ai pas dormi de la nuit, j'avais une énorme boule dans le ventre, j'ai pas su les regarder dans les yeux, mais j'ai fini par arriver à articuler, papa, maman, voilà, je voulais vous dire, je suis un garçon. Leur réaction était réglo : on te soutient, Lé, tu seras toujours notre enfant, on t'aimera toujours, tout ça tout ça. Grand soulagement. Mais je sentais bien que ma mère retenait ses larmes. Après coup, j'ai su qu'ils pensaient que j'allais leur annoncer que j'étais enceinte.

Quand j'y repense, j'ai eu de la chance. Mes parents étaient super gênés lorsqu'on abordait le sujet, et moi aussi avec eux d'ailleurs, mais c'était vrai qu'ils me soutenaient. Ils avaient du mal à me parler au masculin, mais ils essayaient. Je suis allé voir un psy : au début je n'aimais pas l'idée, mais il m'a expliqué qu'il n'était pas là pour me juger ou pour me faire dire que j'étais une fille, il était plutôt sympa et je pouvais lui parler vraiment. D'un autre côté, ce qui se passait au bahut ne l'intéressait visiblement pas des masses. Et au collège, puis au lycée, tous ceux à qui j'ai voulu parler, médecin scolaire, assistante sociale, conseillers d'éducation, se renvoyaient la balle et la renvoyaient à mon psy dès que le mot transsexuel était prononcé.

Au moins j'ai pu me faire prescrire un truc pour arrêter presque complètement mes règles. Ça c'est ce que je détestais le plus. Une humiliation mensuelle imposée par ce corps dont je ne voulais pas et qui me rappelait sa féminité. J'en pleurais à chaque fois. Un jour, un petit con macho que j'avais agacé m'a demandé si j'avais mes règles, j'ai bien failli l'envoyer à l'hosto, et j'ai eu des emmerdes à cause de ça. Mais pour le reste, mon corps était plutôt androgyne. Avec ma poitrine plate (heureusement !) sans besoin de la bander, avec mes cheveux courts, avec des fringues assez larges, je pouvais facilement passer comme un garçon tant que j'ouvrais pas la bouche.

J'aurais voulu pouvoir être Léo au lycée, mais il y avait trop de gens qui me connaissaient déjà et qui m'auraient trahi, et c'était pas possible de changer d'endroit. Alors je suis resté , ni fille ni complètement garçon. J'y avais régulièrement droit : eh, t'es un mec ou une meuf ? ; je répondais toujours : tu préfères quoi ? — c'était une façon de savoir tout de suite qui était ami ou ennemi. Une seule fois quelqu'un m'a répondu, et toi, tu préfères quoi ?, même là j'ai pas osé lui dire vraiment, mais j'ai retenu que ce Florian était un mec bien. Sinon, y'avait Chloé, ma seule vraie amie pendant ces années, à qui je suis passé le plus près de dire la vérité. Elle elle m'a dit qu'elle pensait qu'elle était bi, on a commencé à faire des choses ensemble, mais ça n'a pas marché. Elle m'a reproché de ne pas savoir ce que je voulais, ce qui était vrai. Et nous nous sommes disputés. Puis réconciliés, mais c'était plus pareil. Je me suis mis à réfléchir plus fort à ce que je voulais.

Et à dix-sept ans, nouveau coming out à mes parents : au fait, je préfère les garçons. Eux, ils ne comprenaient plus rien. Alors finalement tu es un garçon ou une fille ? Je voyais bien mon père penser, même s'il a pas osé le dire à haute voix : mais à quoi ça te sert d'être un homme si c'est pour préférer les hommes ? Ben oui papa, c'est comme ça : je suis pas lesbienne, je suis gay.

À la fac, je me suis fait appeler Léo. Enfin la liberté ! Les enseignants, qui devaient forcément savoir que j'étais Léa sur le papier, étaient plutôt cool avec ça, de toute façon ils nous parlaient peu et nous connaissaient à peine. Plusieurs fois un autre étudiant m'a démasqué, mais la fac était grande, c'était plus facile qu'au lycée d'éviter les chieurs. J'avais appris à mieux déguiser ma voix, aussi. Être un homme, je m'en suis rendu compte, apportait des avantages dont j'avais même pas conscience : les gens me traitaient différemment, c'était subtil, mais une fille qui veut faire de l'info on lui fait des remarques (c'est bien, mais ce sera dur, vous êtes sûre que c'est pour vous ?) qu'on ne fait pas à un garçon. Évidemment, c'était pas les mêmes gens, j'étais à la fac et plus au lycée, mais la différence se sentait. Mais j'ai aussi découvert qu'il y a des choses que je n'avais plus droit de dire : un jour j'ai fait une remarque sur le joli petit cul du chargé de TD de maths, et ça a provoqué un grand silence, et au moins un type a changé d'attitude vis-à-vis de moi après ça. Leçon retenue : les mecs n'ont pas le droit de parler des mecs comme les filles.

J'ai pensé que maintenant que j'étais majeur je pourrais sans problème me faire prescrire un traitement hormonal. Mais après avoir essayé chez trois endocrinos (une vieille peau qui m'a regardé avec horreur dès que je lui ai dit être trans, un mandarin des hôpitaux qui m'a fait attendre six mois pour me voir et qui m'a à peine écouté, et un petit jeune qui avait l'air complètement dépassé par les événements), le mieux que j'ai obtenu était : revenez après encore deux ans de suivi psychiatrique.

Bon, j'ai quand même fini par faire valoir que j'étais suivi depuis longtemps, et par avoir ma testostérone un peu avant les deux ans. J'ai eu des problèmes d'humeur au début : des phases euphoriques dans les jours suivant l'injection et une énorme fatigue dans les jours qui la précédaient, mais ça s'est stabilisé. J'ai eu mes premiers poils au menton, et j'étais heureux comme un prince. Je me suis mis à faire du sport beaucoup plus souvent, en espérant être devenu beaucoup plus fort, ce qui n'était pas le cas, bien sûr, mais à force de persévérer j'ai quand même bien progressé.

En fin de licence, j'ai rencontré un mec un peu plus vieux, sur un terrain de sport de la fac. Très vite nous avons commencé à sortir ensemble. J'ai voulu aller trop vite, sans doute. Mais j'étais émotionnellement affamé, je voulais à tout prix avoir un copain : alors quand il s'est ramené avec son visage de Zac Efron sur un corps de gymnaste, et qu'il s'est mis à me draguer, mon cœur a fondu aussi vite que de la neige au Sahara. Comme un con, j'ai pas osé lui dire tout de suite que j'avais un vagin. Je voulais croire au grand amour. Je voulais croire que ça n'aurait pas d'importance (pragmatiquement, je me disais, j'ai une bouche et un cul, c'est ce qui compte). Peut-être que je croyais qu'un homo serait forcément ouvert d'esprit. Et ce qui devait arriver arriva : quand il a commencé à vouloir aller plus loin que les dîners en tête à tête, les câlins tout habillés et les pelles, j'ai dû lui parler de mon anatomie, et il est presque parti en courant. Immédiatement après, il m'a envoyé un SMS pour me larguer : dsl je pense pas pouvoir sortir avec 1 trans. Quarante-quatre caractères (je les ai comptés). Il a même pas eu le courage de décrocher quand je l'ai appelé pour en parler, et quand je l'ai recroisé il a fait semblant de pas m'avoir vu.

Je pense notamment aux femmes trans (i.e., « MtF »), qui sont en ce moment dans certains états des États-Unis ciblées par le nouveau dada des puritains : celui de les obliger à utiliser les toilettes des hommes (en se basant sur l'argument aussi absurde qu'abject : ah, mais si on permet à n'importe qui de fréquenter les toilettes pour femmes, n'importe quel prédateur sexuel pourra se faire passer pour trans et aller agresser les petites filles). Mais j'ai préféré raconter l'histoire d'un homme trans (i.e., « FtM »), gay qui plus est, (a) histoire de rappeler que ça existe, et (b) parce que ça m'aide à mettre un peu plus d'empathie, donc de ressenti personnel, dans cette histoire.

(Friday)

Gratuitous Literary Fragment #152 (a council of wizards)

I was the last to arrive and, as our host ushered me in his office and announced we may now begin, with just a shade of impatience in his voice, I considered the three men and three women who were to be my co-conspirators of sorts. Lord Ardemond was known to me, of course, as well as the elderly lady seated at his right, whom I recognized as our Dean of Magic, Anastasia Aldert. As I took my place I was rapidly introduced to Aron Azoulay, experimental wizard from the University of Tel-Aviv, a big burly man with an enormous black beard; Adelheid Aloysius, mathematician from Göttingen, a tall woman with slender features; Anatole Auber, theoretical mage from the École Normale Supérieure of Paris, whose rotund and dark-skinned face looked so boyish that almost I mistook him for a child; and Ambrosia Allegri, enchantress from the Alma Mater Studiorum, elegant and intimidating.

You will all be wondering to what end I gathered you here in connection with the recent events. Let me cut to the chase so we can get the disbelief out of the way as soon as possible: I need your help in investigating what I believe may be a case of physics.

The last word obviously caused the stir that Lord Ardemond was expecting. The Israeli wizard laughed incredulously. The German mathematician raised her eyebrows in a calculated air of disapproval, but said nothing. The French mage raised his hand in what I assumed was an expression of protest. The Italian enchantress quoted Shakespeare, though I couldn't understand the relevance of the line: We are such stuff as dreams are made on; and our little life is rounded with a sleep. Dame Albert did not react, but I assume she had heard the speech beforehand. As for myself, I imagine my dubiousness showed in how I looked at each of them in turn. Ardemond made a conciliatory gesture.

I understand your puzzlement, he said, but I assure you, I would not waste your time with a sorry joke. I speak of physics in earnest.

Auber: I don't know why I have to say this, Lord Ardemond, but we are all thinking the same: there is no such thing as physics. Outside of children's books and cheap illusions, that is.

Allegri: Isaac Newton believed in the stuff, though.

Myself: Isaac Newton also thought he was a theologian beyond compare. Who knows, in a different world, he could have become the Primate of All England. So yes, the great alchemist may have dabbled in physics, but the fact that he was a genius in one domain does not make him a master of all.

Azoulay: During the Cold War, the United States and the Soviet Union probably had teams of magicians trying to come up with random stuff to get an edge over the other's stockpile of Armageddon spells, but it seems nothing came out of it except more destructive spells.

Aloysius: At the risk of stating the obvious, the very idea of physics does not even make any sense. The world obeys precise mathematical rules, as we all know. Magic leaves no room for anything else: what follows those rules is known, what is outside them is nonexistent.

Allegri: With due respect, the reproduction of rabbits does not follow any known rules, but rabbits persist in trying to multiply even when we do not conjure them into existence.

Aldert: Not to quibble, but the reproduction of rabbits would, I believe, be the province of biology, not physics.

Azoulay: You can call these fictional fields however you like, that doesn't make them any more real. I believe role-playing games like Advanced Poisons & Pythons have a discipline called chemistry as well, full of whimsical names for substances like praseodymium or thulium.

Auber: A good point. We have a perfectly good understanding of how the eight elements (Spirit, Life, Macrocosm, Fire, Air, Water, Earth and Time) relate to each other, and how they combine to make all the universe. This is not to say that, say, sulfur and mercury don't exist — of course they do — but it doesn't make sense to try to coerce them into being elements as the ancients might have thought, and as keeps popping up in so-called chemistry. There is simply no room for more elements or for a different way of arranging them: this would ruin all the beautiful symmetry of the eight that exist. Anyone who understands E8 cannot believe in chemistry.

Aldert: Physics could conceivably have its own set of rules, perhaps equally symmetric and mathematically elegant. One could even imagine those of physics and magic to be each interpretable in the other.

Aloysius: One is reminded of the famous quip by Arthur C. Clarke, any sufficiently advanced magic is indistinguishable from technology, I think it goes.

Azoulay: Indeed, who would have thought, a mere half-century ago, that we would be sending words, images and even spells across the planet almost instantly using the World Wide Weave? But why are we having this conversation?

Lord Ardemond let out an audible sigh.

Je reconnais que je rejoue-là un peu la même chose que dans ce fragment précédent (et puis toujours celui-ci), en même temps qu'il s'agit d'une sorte de continuation de celui-là et d'une exploration de ces thèmes : bref, j'aurais besoin de me renouveler. D'un autre côté, c'est amusant à écrire, et je n'exclus pas de reprendre ces idées sous la forme d'un texte un peu plus long et plus construit. Sinon, les noms des personnages sont une référence à un de mes premiers fragments.

(Monday)

Gratuitous Literary Fragment #151 (executive)

The summon to the palace had been predictably unpleasant.

The interview before the monarch was as devoid of substance as it was ornate in ritual. After the High Chamberlain (or some similarly sounding official rank) had proclaimed the imperial edict elevating me to my new office and its ancillary titles, the tokens associated with these were conferred upon me in an almost sacerdotal ceremony. The Empress herself sat motionless and said very little, only to acquiesce in reply to a few of the High Chamberlain's forewritten questions as to whether I should receive this-or-that privilege whose meaning escaped me. As for me, there was nothing I was expected to do, except kneel or stand as commanded: my own consent in the matter was apparently irrelevant.

With the liturgy out of the way, I was left to be processed (I can find no better term) by underlings. The Empress's chief of staff gave me a list of names that I was asked to “consider” as part of the nominations I would soon deal out: the carefully chosen wording made it sound like a request, the just as carefully chosen tone of voice betrayed more of an order.

Within a short time, I found myself seated in the great council chamber of the Capitoline Tower (whose panoramic view over the imperial sector alone justified each intrigue ever used to rise to the position), next to the two dozen men and women who were to help me in fulfilling the task I had been appointed to. Whether they were old friends or allies to whom I owed a favour, experts whose capacities were too precious to be left unused, or part of the “recommendations” I had been handed, I felt I had had very little choice in selecting these equals among whom I was now first.

A wave of panic washed over me. I felt like an impostor as I recited: Her Majesty's government is now in session.

And this is how I began my tenure as the longest serving Prime Minister in history.

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #150 (dans un bureau)

Je m'assieds dans le bureau où David m'a demandé de l'attendre, et pour passer le temps je feuillette quelques uns des livres qui s'y trouvent amoncelés, sans ordre apparent, sur plusieurs tables.

Le premier volume que je ramasse est un épais volume en papier chiffon à la reliure en cuir, imprimé dans une élégante police didone : la première page m'apprend qu'il s'agit d'un mémoire (peut-être une thèse, je ne comprends pas bien) publié en 1877 à l'université de Leeds par un certain J. Moriarty, et dont le titre est On the Determination of Orbital Elements from Observations of an Asteroid. L'intérieur est rempli de formules faisant surtout intervenir toutes sortes de variations sur les lettres L, ϖ, Ω, a, e et ι. Vite découragé, je repose le livre à côté d'une autre thèse (consacrée semble-t-il au groupe de Weyl de E8, mais je ne cherche pas plus loin).

Je me saisis ensuite d'un mince volume daté de 1864, et dont l'auteur se nomme Hugo Vernier : il s'agit d'un récit plus ou moins poétique dans lequel les quelques pages que j'ai parcourues en diagonale racontent la traversée d'un lac forcément brumeux par le héros conduit par un passeur forcément énigmatique. Je trouve ça franchement mauvais, comme une sorte de sous-Verhaeren au style particulièrement ampoulé, et je repose l'ouvrage en me disant que la postérité a bien fait d'oublier cet écrivain. En dessous se trouve l'édition Loeb de la Poétique d'Aristote ; mais le livre a été sali dans sa seconde moitié par une quelconque cochonnerie poisseuse qui empêche qu'on en tourne les pages, et je n'insiste pas.

Je prends ensuite un petit roman intitulé Dans un réseau de lignes entrelacées (c'est du moins le titre de cette traduction française, dont la couverture est illustrée d'un dessin de téléphone) de Silas Flannery. Cette fois, la lecture de quelques pages me donne envie de continuer, mais je décide d'ignorer cette impulsion (je pourrai toujours l'emprunter à la bibliothèque ou bien le commander) et je reprends mon dérangement des autres volumes du voisinage. Je tombe sur un livre dont la couverture annonce Budai Ferenc — Magyar Epepe Nagyszótár ; vu que je ne parle pas un mot de hongrois, je ne vais pas plus loin que conjecturer que les deux premiers mots sont le nom de l'auteur et les trois suivants le titre ; et comme en dessous il y a des caractères, rappelant vaguement des runes, dont je ne n'identifie même pas l'alphabet ni encore moins la langue, je n'essaie même pas d'ouvrir.

Ici se trouve un fameux texte de vulgarisation scientifique, Copper, Silver, Gold, dont les chapitres sont une alternance entre des discussions de fond et des dialogues humoristiques mettant en scène, de façon originale, une Girafe, un Éléphant, et un Babouin. Si je le connais bien, en revanche, le suivant qui se présente à ma main, un volume relié de toile, très lourd et aux pages incroyablement fines, m'est totalement inconnu : la couverture porte seulement les mots Holy Writ et Bombay, sans aucune date ; à l'intérieur, d'autres caractères que je n'identifie pas ; mais le plus surprenant, c'est la numérotation des pages, qui est en chiffre arabes parfois accompagnés de symboles et semble ne procéder d'aucune logique. Je trouve que ce livre a quelque chose d'inexplicablement effrayant, si bien que je le repose et m'intéresse à autre chose.

Au mur est suspendu une reproduction d'un tableau de Vermeer, Jésus et les Docteurs (je crois que l'original est à Amsterdam) : il représente le Christ, vêtu de bleu, montrant un passage des écritures et étonnant les rabbins du Temple — épisode bien connu par l'évangile de Thomas. À côté de cette toile, une chaîne compacte qui trahit que la dernière musique que David a écoutée est le septuor en ré majeur de Maurice Vinteuil.

David ne réapparaît toujours pas : ma curiosité me pousse à m'intéresser aux papiers sur son plan de travail. Un dossier ouvert en évidence comporte, manuscrits sur autant de feuilles volantes, un certain nombre de courts textes de fiction, dont je n'arrive pas à déterminer s'ils sont des fragments d'œuvres plus larges ou des textes autonomes. Je prends la peine de lire plus attentivement le #150 qui était au sommet de la pile quand je suis arrivé. (Était-il fini ou bien David travaillait-il encore dessus ? La nature même du texte ne permet pas de le déterminer.) Il y est question de quelqu'un (le narrateur) qui découvre et parcourt rapidement une pièce intitulée La Tempête d'un dénommé William Shakespeare. Ce nom me dit vaguement quelque chose : une consultation de Wikipédia m'apprend qu'il s'agit d'un personnage de fiction, dramaturge inventé par Sir Francis Bacon, et dont David s'emploie manifestement à imaginer ce qu'il aurait pu écrire. La mise en abyme me semble un peu gratuite et compliquée, et au final je ne trouve pas le passage très intéressant.

Bon, ce texte autocaricatural est manifestement une sorte de petit jeu, plutôt facile, mais dont j'espère qu'il amusera mes lecteurs : en tout cas, il a été amusant à écrire.

« Solution » () : Dans ce monde imaginaire où existent apparemment quantités d'œuvres qui dans le nôtre sont imaginaires, perdues ou fausses, on pouvait notamment jouer à reconnaître (et les commentaires montrent que mes lecteurs ont effectivement reconnu) :

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #149 (trois moments)

La première scène se situe la veille de Noël 1557 au monastère de Yuste en Estrémadure, où Titien est en secret venu rendre visite à l'empereur abdiqué. Charles Quint, mi-assis mi-allongé, fiévreux et presque défiguré par la douleur, a les yeux fixés sur une immense horloge. Les notes d'un orgue résonnent confusément entre les murs. Sur la table, une carte du monde sur laquelle une bible a été posée de façon que la tranche du livre soit exactement alignée sur le méridien défini par le traité de Tordesillas. Le peintre contemple intensément cette image, gravant dans sa mémoire une toile qu'il ne peindra jamais.

La seconde scène a lieu le 28 juin 1915 à Göttingen, dans le bureau du grand Felix Klein. Les événements turbulents du monde extérieur ne paraissent avoir aucune prise dans cet espace feutré où le temps semble s'être arrêté. Le professeur émérite pose un regard interrogateur sur ce brillant jeune homme tout juste arrivé de Berlin pour donner une série de cours ; Klein a un air de vieux chat, il est impossible de savoir ce qu'il pense. Albert Einstein — le jeune professeur de Berlin — montre à David Hilbert, qui l'a invité ici, une lettre qu'il a reçue de Padoue quelques mois plus tôt.

La troisième scène se déroule le 25 juin 2004 à Paris, dans un petit appartement du sixième arrondissement. Umberto Eco vient d'y rentrer et pose sur l'étagère le livre qu'il a lu en chemin depuis Bologne, d'où il arrive : un roman sur lequel on ne cesse de lui demander son avis sous prétexte qu'il s'agirait d'un mauvais pastiche du Pendule de Foucault. Eco jette un regard sur l'église Saint-Sulpice par la fenêtre et place le Da Vinci Code à côté d'un exemplaire de Là-bas de Huysmans. Puis il murmure : Et si ce Dan Brown était lui-même un personnage de fiction ?

Bon, je dois admettre que mes textes en viennent parfois à ressembler à des caricatures d'eux-mêmes, et que le grand Felix Klein c'est un peu facile comme blague. Néanmoins, mon lecteur s'amusera peut-être à essayer de retrouver ce qui est vrai et ce qui est inventé là-dedans, parce que je n'en ai moi-même pas une idée totalement claire (c'est bien ça qui est intéressant, non ?).

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #148 (le souvenir du passé)

C'était le 9 novembre 2014. L'Europe fatiguée essayait de se souvenir des événements survenus vingt-cinq ans plus tôt, en même temps que les autres 9 novembre d'un siècle sanglant se bousculaient dans sa mémoire comme la chronologie dérangée d'une histoire qui bégaye. L'Europe avait la gueule de bois d'avoir trop fait la fête à la porte de Brandebourg sur l'air de Wind of Change des Scorpions, et cherchait maintenant à se rappeler ce qu'elle célébrait au juste.

Мир стоит на грани новой холодной войныLe monde est au bord d'une nouvelle guerre froide — avait averti le vieil ours Gorbatchev, l'air de dire : c'est moi qui ai fait tomber les dominos une première fois, ne comptez pas sur moi pour recommencer si vous les remettez en place.

Hegel a remarqué quelque part que tous les grands faits et personnages de l'Histoire du monde apparaissent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter, nous prévient Marx : la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce.

Tout le monde se demande donc qui sera le dindon de la farce, — qui sera condamné à répéter le passé.

J'aurais voulu écrire ce fragment en allemand, mais je me suis rendu compte que ça me prendrait décidément trop de temps. Si quelqu'un veut faire l'effort de le traduire, qu'il ne se prive pas. Je vous donne au moins le troisième paragraphe, puisque c'est tiré du pamphlet de Marx de 1852 consacré au XVIII brumaire de Louis Napoléon Bonaparte : Hegel bemerkte irgendwo, dass alle großen weltgeschichtlichen Tatsachen und Personen sich sozusagen zweimal ereignen. Er hat vergessen, {warnt uns Marx vor,} hinzuzufügen: das eine Mal als Tragödie, das andere Mal als Farce.

(Monday)

Gratuitous Literary Fragment #147 (referee report)

To whom it may concern:

This is a referee report on the thesis titled The Character Table of the Weyl Group of E8: Applications to the Arcane Arts, a dissertation submitted by M. Parry Hotter in partial fulfillment of the degree of Magiæ Doctor at the University of Hogsbridge.

Context: To put this study in its proper historical perspective, which M. Hotter himself does at length in the first chapter of the thesis under review, would require more space than can be afforded here. As the author aptly recalls, the E8 perspective on the arcane arts can be traced back to the unification, proposed by Leibniz in 1710, of six of the seven classical schools of magic (Earth, Water, Air, Fire, Macrocosm, Life and Spirit, arranged linearly by Paracelsus) with six of the seven oriental phases (Earth, Water, Wind, Fire, Heaven, Change and Unchange, with Change and Unchange branching from Heaven), by equating Heaven with Macrocosm and Change with Life (and renaming Unchange as Time). The asymetrical nature of the resulting diagram — which we now know as the Dynkin diagram of E8 — prompted a number of attempts to identify at least one more house — attempts that we presently understand to be misguided.

But it is in the year 1918, which saw the publication of Hermann Weyl's now classic Earth, Water, Air, Fire, Space, Time, Life and Spirit, that the 240 directions of the mysticohedron were put upon a firm theoretical footing. This represents a considerable paradigm shift, whose practical consequences were slow to come to fruition (starting with the startling realization of where the level grades, 1, 248, 3 875, 27 000, 30 380, 147 250, 779 247… appear). And as examined in more detail in Aldus Bumblebore's The Eight Elements (or: What's so Special about the Number 696 729 600?), it was only considerably recently that any attention was given to the profond interconnection between the largest exceptional Weyl group and the transmutations of magic.

As explained in the abstract, M. Hotter's work consists of two main parts. The first explores applications of the « pure » character theory of W(E8) beyond the mere, and previously known, identification of the 112 representations (lines of the character table) and conjugacy classes (columns) with the arcane circles and astral configurations. The second, and much deeper, part of this thesis, develops an invariant theory for E8 that is analogous to the classical Schur-Weyl duality between representations of the linear group and those of the symmetric group, and then applies this duality to obtain esoterica. Eight specific and illustrative examples are given in an appendix. We now review each of the chapters in greater detail.


Some commentary: (Generally I don't discuss the references in my texts but I've made exceptions before.)

I've often said that E8 (and the cohort of related objects) is so deeply fascinating and profoundly beautiful (see here and there) that if the Universe has any sense of æsthetics, it really should involve E8 in some way (some people have indeed tried to find it, but with dubious success: it is possible that the Universe we live in does not have the same notion of æsthetics as mathematicians). At any rate, in a world in which magic is real and wizards who (after their elementary and high school years spent doing more applied work like fighting supervillain wizards) go to university and write doctoral theses in pure and theoretical magic, I cannot conceive the mathematical foundations of magic to be anything but E8 (OK, maybe I'll take the largest Mathieu group as an acceptable substitute). Of course, in my vision of magic, the head magician does not look so much like this as like that (seriously, if anyone is a real world magician, it's John Conway). Anyway.

So if magic is to be built on E8, then the system at the root of all arcana is represented by the following diagram:

—and there should definitely be some labels attached here. (They would actually be of some use to real world mathematicians because nobody can agree on how to number the vertices of this diagram. Unfortunately, Conway, the great inventor of witty names, did not do his job here.) So I propose to name the seven on the bottom line, from left to right: Spirit, Life, Macrocosm, Fire, Air, Water and Earth, and the top one, Time. There isn't much rationale to my suggestion that the Europeans and Chinese(?) should have discovered the A7 (i.e., all but the top node) and D7 (i.e., all but the leftmode node) subdiagrams of the above, but it is true that Leibniz was fascinated by the Yi Jing and popularized it in Europe. (It seemed right to make Leibniz play a role here when I had had fun with Newton in a previous fragment.)

More importantly, Hermann Weyl, something of a magician himself, to whom we owe much of the theory of representations of compact Lie groups (and in particular the formula which allows to compute the sequence I mention), wrote a book called Space, Time, Matter, one of the first expositions of Einstein's theory of general relativity (and indeed one of the books — found in my father's library — through which I myself learned the subject): in an alternate universe, it would certainly have been a book on magic.

Incidentally, I wish someone would tell me how one can construct some kind of analogue of Schur-Weyl duality for the exceptional groups (or in any way relate the representations of E8 to those of W(E8)).

(Friday)

Gratuitous Literary Fragment #146 (nothing but a pack of cards!)

Upon returning home, I take my deck to contemplate the meaning of my latest victory. Of all my victories: all twenty-one of them. From the first one I was destined to achieve: the High Priestess.

The easiest of the lot: Temperance. That hadn't seemed like a test at all, but I think it motivated me to go further.

The one which made me most satisfied: the Star. I could remain forever in awe of the gem's brilliance, and the whole event was a thing of beauty. I can truly say that I am proud to have conquered the Star—more than the Sun or the Moon.

The one I felt sorry for: the Hermit. It was unfair to the old man who had, after all, done nothing wrong of himself—at least not willingly. Also: the Lovers and their sad story.

The most subtle: the Magician. I almost fell for that one's tricks, almost took the bargain he offered me. (I wonder what would have happened if I had. Better not dwell upon such things.)

The most bizarre: the Hanged Man. Expect the unexpected, the Hierophant had told me. And I expected something to be upside-down, but certainly not that way.

The most terrifying: the Devil, of course. I don't think the nightmares he brought me will ever end. It is the Devil who taught me that victory comes for a price and that paying that price does not grant peace.

But the most unsettling is still the Tower. The sixteenth Arcanum seems to have been following me all my life: in hindsight, the clues to the Tower were obvious and were everywhere. I try to avoid reflecting on what I did there.

The hardest, however, was Judgment, by far. But then, in a sense, I failed that one, so should I list it as a a victory, even if it counts as one?

And now: Death, in the form of a handsome young man. Surprisingly easy, indeed, for the dreaded Unnamed Aracanum.

And the only one missing. I look at the final card.

I am suddenly struck by realization. I remember the sentence the World had spoken: I am All and you are Naught. The Emperor's remark about jest. And the parting words of Death: You Fool!

The Fool!

Fool that I am!

I fall to the floor.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #145 (au café)

Florian commande une pression. Toi, un café. Le silence s'installe : le passage du serveur a tué la conversation superficielle. Merde, tu ne sais plus quoi dire. Dans trente secondes exactement, ce silence va devenir gênant. Un compte à rebours commence dans ta tête. 29… 28… 27…

Tu es en train de passer en revue différentes répliques pour rompre la glace, toutes aussi nulles les unes que les autres (plus que dix secondes !), quand Florian se met à sourire. C'est un cliché trop usé de dire qu'un sourire « illumine » un visage — au diable le cliché !

Kurt Cobain. Voilà à qui il te fait penser, soudainement, avec ses cheveux mi-longs qu'il écarte de son visage d'un geste machinal, sa barbe éternellement naissante, ses yeux clairs timides, ses sourcils tendrement expressifs, son regard maladroit et son look débraillé. Kurt Cobain et son sourire un peu enfantin. Tu espères que ce n'est pas de mauvais augure. (Il n'a pas encore 27 ans.)

Il a dit quelque chose. Ou étaient-ce tes propres pensées ? Non, il a dit quelque chose. Tu reviens en arrière de cinq secondes dans le temps :

Il est très sexy, n'est-ce pas ? Tu te retournes. C'est du serveur que Florian parle. Et c'est vrai. Occupé à prendre la commande d'une autre table. Il pourrait être mannequin, celui-là. Dans une pub pour un parfum de Calvin Klein. Il a peut-être été recruté pour son physique. Ou peut-être pas. Jolie paire de fesses, en tout cas, quand il se dirige vers le bar.

La remarque te désarçonne. Homo ? Non, il a eu une copine quand il était lycéen. Puis une autre. Puis encore une autre. Il faisait peut-être semblant. C'est idiot, ça, il pourrait être bi. Pourquoi oublie-t-on toujours que les bi existent ? Et puis, pourquoi un mec hétéro ne pourrait pas faire une remarque sur la beauté d'un autre mec ? Tu secoues la tête comme pour en chasser tant de préjugés et tant de bêtise. Mais pourquoi Florian a-t-il dit ça ? pour faire conversation ? pour te tester ? pour envoyer un message ?

Il a une manière particulière de parler, aussi. Comme une trace d'accent. Encore une remarque idiote : tout le monde a un accent, il n'y a que les Français — certains Français — pour s'imaginer qu'ils n'en ont « aucun », ils ont l'accent d'Orléans, c'est tout. Celui de Florian pourrait être alsacien. Pour quelle raison aurait-il un accent alsacien ? Idée saugrenue. C'est sans doute juste une façon de parler. Tu essaies de te rappeler s'il l'a toujours eue ; tu ne sais plus bien.

La question n'était pas que rhétorique. Apparemment il attend une réponse. Tu acquiesces vaguement. Pas sûr que ça suffise.

Sa sœur (Sophie, pas Sandra) était comme ça. (Est comme ça, vraisemblablement.) Elle te posait souvent des questions incongrues sur tout ou n'importe quoi qui venait à passer sous ses yeux ou dans sa tête, et elle attendait une réponse : gare à qui n'aurait pas d'avis ! Elle serait mieux en rouge, cette voiture, tu ne trouves pas ? (Pourquoi précisément cette voiture parmi toutes celles qu'on a pu voir aujourd'hui ?) Qu'est-ce que tu penses de cette façade, elle est hideuse ? Je suis sûr que ce type est trader, tu ne crois pas ? Qui a le plus de classe, entre Morgan Freeman et Sean Connery ? (La conversation ne tournait pas du tout autour du cinéma.) C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar : tu ne trouves pas que c'est une façon extraordinaire de débuter un roman ? (Idem, Flaubert était arrivé là comme un cheveu sur la soupe.) Tu serais plutôt LSD ou plutôt ecstasy ? Et le plus bizarre : Si Newton avait été archevêque de Cantorbéry, l'histoire du monde aurait-elle été différente ? (Il n'y a que Sophie pour se demander ça. C'était peut-être venu juste après la question sur les drogues, d'ailleurs. Newton n'avait pas plus de raison d'être archevêque que Michelange d'être pape ?)

Il a un mignon petit cul. Lequel de vous a dit ça ? En tout cas, c'est Florian qui en rigole.

Alors, homo ou pas ? Tu te dis que tu te poses trop souvent cette question. Surtout s'agissant de jolis garçons. (Le serveur aux belles fesses, gay ou pas gay ? Et Kurt Cobain, d'ailleurs ? Ce n'est pas lui qui taguait God is Gay sur les murs de sa ville natale ? Lui-même était bi, sans aucun doute.)

Tu te rappelles tout d'un coup la scène à Chamonix où, rentrant à l'improviste, tu avais trouvé Florian allongé nu sur son lit (la porte même pas fermée), en train de se branler. Il n'avait pas tiqué : ah, c'est toi ? salut ! déjà de retour ? (pas embarrassé une seule seconde ; toi tu avais quand même tenu à fermer la porte pendant qu'il finissait le boulot). Comment avais-tu pu oublier ça ? Remarque, ça ne te dit pas à quoi il pensait à ce moment-là.

Bon, trêve de divagation, de toute façon tu ne vas pas coucher avec lui. (Si ?)

La remarque a décoincé la conversation. Qui part dans une direction inattendue : Call of Duty (le jeu — enfin, les jeux), qu'il mentionne de manière aussi incongrue que les fesses du serveur, et dont il s'avère être fan (le jeu, pas les fesses), encore plus que toi. Il est en train de mimer un tir quand le serveur (toujours le même) revient avec la bière et l'expresso. Vous trinquez. On ne trinque pas avec un café, mais vous trinquez.

Les verres vidés, Florian se sent assez à l'aise pour poser la question qui, visiblement, le démange : Excuse-moi si je suis maladroit… ça t'embête si je te pose quelques questions indiscrètes sur ta transition ?

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #144 (une mission)

Je scrutai des yeux les quatre autres, cherchant à deviner ce que pouvait avoir en commun cette mystérieuse compagnie. La femme en cuir noir me fixait avec une intensité qui me mettait mal à l'aise. Le rouquin malingre et le beau gosse musclé échangeaient des sourires dont je ne devinais pas le sens. Mais ce que je ne devinais surtout pas, c'était…

Pourquoi je vous ai réunis ici : compléta notre mécène, qui venait d'entrer, en lisant apparemment dans mes pensées, voilà ce que vous vous demandez certainement. Afin de ne pas perdre un temps précieux dont nous ne disposons pas, je vais vous lire immédiatement le courrier que j'ai reçu ce matin du Sanctuaire :

Argyre ! Tu es en cette heure la seule personne à qui je puisse fier cette mission, aussi sont-ce tes épaules que je vais charger de mon fardeau : c'est à toi qu'il incombera d'éviter une guerre.

Sache sans plus attendre la terrible nouvelle : Ce que je gardais a été volé. J'ignore pourquoi ou comment l'impossible s'est produit malgré ma vigilance, mais au-delà de ma honte je sais ceci : c'est que ce vol provoquera une guerre, aussi fatalement que le coucher du soleil fait venir la nuit. Car je pressens que chacune des huit Nations accusera les autres d'avoir organisé ce crime, et Ce qui a été un instrument de paix deviendra, en disparaissant, la cause ou le prétexte de tous les conflits.

Pour retarder ce qui peut l'être, je tâcherai d'abord de dissimuler le vol en interdisant l'accès au Sanctuaire ; ensuite, quand il sera malgré tout découvert, je m'arrangerai pour qu'on m'en croie coupable et qu'on m'y trouve des motifs personnels moins susceptibles de déchirer les Nations. J'espère en attirant sur moi le malheur éviter qu'il frappe trop durement des innocents : je dois bien cela à la charge où j'ai failli.

Toi, pendant ce temps, je te supplie de tout mettre en œuvre pour découvrir la vérité. Tu m'as déjà montré par le passé que tu étais capable d'accomplir des miracles ou de recruter ceux qui savent en faire. Je te demande donc un miracle. Fais-le au nom de notre amitié ancienne ; mais ne le fais pas pour moi, fais-le pour l'idéal en lequel j'ai cru et pour défendre lequel je me condamne aujourd'hui. Je joins à cette lettre une description des circonstances matérielles du vol, y compris les secrets du Sanctuaire, mais tu verras qu'il y a bien peu de choses à dire. Je joins aussi un pouvoir, dans l'usage duquel je n'ai pas besoin de te recommander la parcimonie, car il pourrait compromettre ta mission, et te compromettre toi-même quand ma perte sera consommée. Fais pour le mieux.

Bien à toi,

— Chryse

Vous avez chacun, à votre façon, continua Argyre, une dette envers moi. Vous avez surtout des talents que je ne trouverais nulle part ailleurs, quand bien même je disposerais d'une année pour chercher. Et enfin, vous avez ma confiance. Je pense que je n'ai pas besoin de vous faire de plus longs discours : faites un miracle et empêchez une guerre.

J'avoue que cette scène est plus ou moins l'ouverture (la présentation de la quête) que je comptais donner à un scénario de jeu de rôle dont j'avais très vaguement eu l'idée il y a longtemps, et qui n'était resté qu'au stade d'idée très vague. Ce scénario s'inspire lui-même du principe d'une histoire que j'ai écrite quand j'étais au lycée et qui, c'est le moins qu'on puisse dire, n'est pas un chef d'œuvre (mais bon, si vous voulez absolument lire un texte complet autour de ce fragment, c'est ce que j'ai de mieux à proposer). J'ai fait attention à écrire le fragment ci-dessus de manière à impliquer le moins de choses possible, ni sur le cadre général ni sur le sexe des personnages.

Je remarque a posteriori que, de façon plus ou moins involontaire, ce fragment se connecte assez bien avec celui-ci et surtout celui-là (d'une manière qui donne à chacun des deux un rebondissement qui me plaît bien). Peut-être qu'il faut considérer mes fragments comme des pièces d'un puzzle qu'on doit essayer de recoller les uns aux autres de toutes sortes de manières jusqu'à ce qu'émerge tout fasse sens.

(Wednesday)

Gratuitous Literary Fragment #143 (fragments of Reality)

I skimmed over Ehu's draft brief, whose synopsis read as follows:

Isaac Newton (4 January 1643 – 23 March 1731), English theologian and archbishop of Canterbury (1691–1705).

Born on Christmas day 1642 (according to the Julian calendar then in use in England) at Woolsthorpe Manor in Lincolnshire. Admitted as a scholar to Trinity College, Cambridge, in 1661, where he took the degree of Bachelor of Divinity in 1665, shortly before the College was temporarily dismissed because of the Great Plague. He wrote his dissertation on the dual nature of Christ in his home in Woolsthorpe before returning to Cambridge, and was created Doctor of Divinity in 1668 and made a fellow of Trinity College. In 1673 he was appointed Lady Margaret's Professor of Divinity and ordained an Anglican priest. Elected fellow of the Royal Society in 1675. His rebuttals of Catholic beliefs on transubstantiation and his later Discourse against Papists (1678) gained him some support in the Cavalier Parliament and in some circles at court. He was appointed bishop of Lincoln in 1680. He fell sharply out of favour, however, with James II's accession. In 1688, he was one of the eight bishops, headed by then archbishop of Canterbury William Sancroft, who having signed a petition opposing the king's Declaration of Indulgence were committed to the Tower, tried for seditious libel but found not guilty. Following the Glorious Revolution, when Sancroft refused to take the oath to the new king and queen and had to resign, Newton was named as his successor on 11 April 1691.

Newton's tenure as primate of All England was marked by attempts to reintegrate the Presbyterians into the Established Church. While he initially advised the king to seek reconciliation with the Nonconformists, Newton's attitude towards religious dissent gradually shifted as he became less tolerant. His various sermons and dissertations, such as the Investigations on the nature of the Holy Trinity, On the nature of the Sacraments and Sermon on Grace were widely well received. In 1695, while William III left England to pursue his campaigns against France in the Low Countries, Newton was one of the seven Lord Justices appointed to administer the kingdom in the king's absence.

Newton is well known for his long and bitter theological disputes with Leibniz concerning the origin of Evil, and for a more polite debate with John Locke on the subject of religious tolerance. He also had a keen interest in science: he corresponded with Christiaan Huyghens until the latter's death, and spoke highly of Robert Hooke concerning Hooke's discovery of the inverse square law of gravitation. He also formed a lasting friendship with the first Astronomer Royal, John Flamsteed. However, he firmly condemned mechanism and the interpretation of Huyghen and Hooke's laws of motion as implying that the universe be a mere machine. In 1691, he opposed Edmond Halley's candidacy as Savilian Professor of Astronomy at Oxford because of Halley's admitted atheist tendencies, and supported David Gregory instead.

In 1702, Newton crowned William's successor, Queen Anne, and his initial entente with the new sovereign was rapidly marred by disputes over the Occasional Conformity Bill and by disagreements with Anne's advisor Sarah Churchill. At the same time, Newton's theological views drifted away from Anglican orthodoxy, as he began to question the full divinity of Christ. Realising that he could not hold onto his post without scandal, and weakened by his conflict with Whig politicians Halifax and Somers, he was persuaded by Archbishop of York John Sharp to resign on 3 March 1705. Shortly afterwards, he was made a peer as baron Newton, so he could remain sitting in the House of Lords, where he was not particularly active however.

Newton spent most of his later years in London and later Winchester, writing religious tracts or commentaries on the Bible, sometimes of eschatological nature, many of which, such as the Observations upon the Prophecies of Daniel and the Apocalypse of St. John, were published only posthumously. He suffered from attacks of gout and occasional kidney stones, but eventually died of pneumonia on 23 March 1731. He is buried in Lincoln Cathedral.

Interesting, I assured. I can say with confidence that we will consider your analysis very carefully and take into account your most interesting suggestions. However, I continued cautiously, the Council has already determined that we should work mostly along the lines of Ara's previous draft.

I expected Ehu's reaction to be one of fury, but it was considerably milder.

I will, naturally, submit to the final decision. But allow me to say that, to me, your Newton seems only like a boy playing on the seashore, and diverting himself in now and then finding a smoother pebble or a prettier shell than ordinary, whilst the great ocean of truth lay all undiscovered before him.

(Sunday)

Gratuitous Literary Fragment #142 (the Colours of Darkness)

A counterpoint to this fragment:

As I was gazing at our galaxy, I heard some music. I thought I must have left the car stereo playing, but the ignition was off. Nor was there another soul around—probably many kilometres around—in this desert. I tried covering my ears and the melody didn't stop: then I realised it was coming from inside my head. My brain was filling the sound of utter silence with something.

And that something, for some reason, was Iz Kamakawiwoʻole's all too famous medley on Over the Rainbow and What a Wonderful World. A message from my subconscious perhaps?

The Milky Way stretched magnificently from eastern to western horizon, culminating in the Southern Cross, which was about as high in the sky as it would ever get. Facing it in the northern side of the heavens, Arcturus, Mars and Saturn formed a huge triangle. Inspired by my mental music, I pictured lines connecting one twinkling star to another. Their colours, it seemed, became more vivid. Even fainter stars appeared wherever I looked, and even more lines.

Curiouser and curiouser! I murmured.

The tune changed, and I was listening to Beethoven's Seventh (second movement, Allegretto in A minor). Whatever the message, it was not any more obvious. The lines in the sky, however, were now visible as a huge geometric pattern of sublime symmetry. I thought I could see them move, perceive the lofty celestial clockwork of the macrocosm, the primum mobile hidden behind the firmament.

I was struck by the sudden understanding that it all made sense—from my own existence to the farthest galaxies and the smallest particles: the why of it all, the how, whence and whither were laid bare before my eyes. I beheld the entire tapestry whose threads made up reality. And I was amazed by its elegance and simplicity. How evident it all was! How could I have missed…?

And then it was gone—as were the music and the lines in the sky. Just like that, I was back in the Australian wilderness. Even as my mind groped for it, the blazing clarity of my epiphany faded like the details in a dream, leaving only a vague feeling of fulfilment and serenity mingled with the aching loss of that brief enlightenment. Whatever I had found for one moment, I would now strive to regain.

I rode away. Smiling.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #141 (l'incongruité de l'ameublement)

Le salon dans lequel on me fait entrer est grand, et bien éclairé par une rangée de portes-fenêtres qui donnent vers le jardin que j'ai pu apercevoir du dehors. Le sol est en carreaux de terre cuite, recouvert en plusieurs endroits par des tapis beiges sans prétention ; les murs, blancs. Un peu maladroitement placée dans le mur extérieur, côté jardin, une large cheminée — qui n'a pas dû servir depuis longtemps —, fait face à une table ronde en pin autour de laquelle il n'y a rien pour s'asseoir. À droite de la cheminée, un grand tableau noir d'école. Contre le mur opposé au jardin, un canapé en cuir trois places couleur caramel, plutôt usé, devant lequel se trouve une petite table basse rectangulaire en verre et, en vis-à-vis, deux fauteuils dans le même style que le canapé ; un troisième fauteuil, noir, accompagné d'un repose-pied, est tourné vers la porte-fenêtre la plus à gauche, comme s'il boudait ses congénères. Un chat gris un peu obèse fait la sieste dessus. Un tabouret à côté de ce fauteuil sert visiblement plus de table ou de desserte que de siège. Dans le coin diamétralement opposé à la cheminée, un piano demi-queue, ouvert. Outre la double porte par laquelle je suis entré, une autre, derrière le fauteuil en cuir noir, mène à la salle à manger, tandis qu'une porte simple plus discrète — actuellement fermée — débouche derrière le piano. Plusieurs halogènes, naturellement éteints à cette heure, ne sont pas les seuls éclairages artificiels : un plafonnier style art déco au milieu de la pièce pend au-dessus des fauteuils, et quelques rangées de LEDs blanches, allumées en permanence ou qu'on a oublié d'éteindre, s'insèrent dans des arêtes des murs. Ce n'est qu'après un moment que je me prends conscience de l'absence de télévision ou de toute forme de matériel hi-fi qu'on a tendance à tenir pour acquis dans un tel endroit ; il n'y a pas non plus ici de bibliothèque.

Jugeant les fauteuils et le canapé d'apparence trop dangereusement moelleuse, je préfère rester debout et continuer d'examiner ce salon avec ce que j'aimerais être l'attention d'un détective. Quelques photos sont posées sur le manteau de la cheminée : celle d'un garçon d'environ huit ans (mais la photo semble assez vieille), une autre d'une dame âgée prise dans le jardin de cette maison, et une troisième qui représente l'alignement de Stonehenge. Également sur le rebord de la cheminée, un pistolet jouet jaune vif de la marque Nerf, posé au-dessus d'une édition en livre de poche de l'Oncle Vania de Tchékhov (en traduction française). Sur le tableau noir, dont la rigole est abondamment fournie en craies de différentes couleurs, quelqu'un a seulement écrit la phrase suivante : Das Gelegentlich-Pferdliche stoßt uns hinab! (c'est-à-dire quelque chose comme l'occasionnellement-chevalin nous repousse vers le bas, mais je ne comprends pas du tout). Sur la table ronde, il n'y a que deux choses : un bouquet de tulipes qui n'a rien d'étonnant, mais surtout un objet dont je ne pensais même pas qu'il en existât dans la réalité (et un instant je l'ai même pris pour une théière), à savoir une lampe à huile exactement telle qu'on imagine toujours la lampe d'Aladin ; comme, je suppose, tous les visiteurs qui passent par là, je ne résiste pas à la tentation de la frotter pour voir si un génie n'en sortirait pas.

Au-dessus du canapé est accroché au mur une reproduction de l'Empire des lumières de Magritte (il doit faire deux mètres de haut et touche le plafond) ; on a ajouté au cadre la légende suivante : C'est ici le combat du jour et de la nuit. Sur la table basse sont posés quelques livres, magazines, et une enveloppe. L'enveloppe est vide ; elle porte l'en-tête Messrs Black, Schwarz, Nigro & Fekete Solicitors (je me demande ce que c'est que cette blague) et un timbre du Royaume-Uni. Les livres : le roman Tales of the City d'Armistead Maupin, le recueil de nouvelles Il Colombre de Dino Buzzati, et l'essai Le Hasard et la Nécessité de Jacques Monod. Les revues : les derniers numéros de Têtu, Marianne, The Guardian Weekly et Paris-Berlin.

Je continue mon parcours en caressant le chat, qui semble royalement indifférent à ma présence ou à mes tentatives pour l'amadouer. Sur le tabouret adjacent, trois sphères exactement de la même taille sont posées sur un support fait exprès : l'une est en cristal de plomb, la deuxième en métal poli parfaitement réfléchissant (probablement du silicium), la troisième en bois de hêtre. Puis je me dirige vers le piano (un Yamaha). Sur le pupitre, la partition des Variations Goldberg (Aria mit verschiedenen Veränderungen für Cembalo mit 2 Manualen, BWV 988), ouverte à la toute première page ; je ne vois pas de rangement pour d'autres partitions. Posé sur un bord du clavier, une petite sculpture en jade représentant un dragon ; de l'autre, un tome de l'édition Budé (Les Belles Lettres) de l'Énéide, livres V à VIII. Sur le mur qui sépare le salon de la salle à manger, des copies de qualité remarquable de l'Astronome et du Géographe de Vermeer.

Ayant examiné de la sorte tout ce qu'il y avait à voir dans la pièce, je consens à m'asseoir et entreprends de me construire une image mentale de l'occupant des lieux. Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es pensé-je en feuilletant les livres devant moi.

Aussi, quand j'ai vu entrer celui à qui il ne manquait rien dans la panoplie du metalleux, du pentagramme sur le tee-shirt aux rangers aux pieds en passant par les bracelets à pointes, et portant sous le bras un fac simile de l'édition de 1499 de l'Hypnerotomachia Poliphili, j'ai prestement congédié mes préjugés à son sujet, et j'ai décidé que ce garçon me plaisait.

Je ne vais pas expliquer — ni même lister — toutes les références, j'ai déjà joué à ce petit jeu, et on va trouver que j'abuse (mais je n'y peux rien, mes rêves et mes associations d'idées viennent comme ils peuvent, et là ça faisait trop longtemps que je leur avais résisté), mais il faut au moins que je signale une nouvelle de Poe, assez peu connue, qui explique le titre que j'ai donné à ce fragment.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #140 (à l'heure des choix)

Un vendeur de fleurs est entré dans le restaurant au moment où nous nous sommes assises. Opale a pris deux roses, une blanche et une rouge et me les a tendues, une dans chaque main, en me disant :

— Alors, qu'est-ce que ce sera, York ou Lancastre ?

— C'est un test ? ai-je demandé. Je suis obligée de choisir mon camp ?

— Bien sûr que c'est un test, a répondu Opale en riant. Rien de plus important que de décider de quel côté on veut être. Athènes ou Sparte ? Hannibal ou Scipion ? Marc-Antoine ou Octave ? Attila ou Aetius ? Grégoire VII ou Henri IV ? Saladin ou Lusignan ?…

— Et il faut forcément opter pour le vainqueur ? ai-je interrompu.

— C'est précisément la question. Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni : la cause victorieuse a plu aux dieux, mais la vaincue à Caton.

Opale est restée un moment pensive, puis a ajouté :

— Cela me rappelle aussi une histoire à propos de Talleyrand. (Anecdote d'authenticité douteuse, et que ma mémoire déforme sans doute, mais peu importe.) Ça se passe l'après-midi du 28 juillet 1830, le vieil homme écoute de chez lui le brouhaha de la révolution, et voilà qu'une sonnerie se fait entendre. “Ah,” dit Talleyrand, “on bat le tocsin. C'est que nous triomphons.” Un ami lui demande : “Nous triomphons ? Mais qui est au juste ce ‘nous’ ?” “Ça,” répond Talleyrand, “nous le saurons demain.”

J'ai pris les deux fleurs à la fois, et je les ai rassemblées.

— Alors je choisis la rose Tudor, la rose de l'union.

— Bravo, m'a répondu Opale en souriant, je pense que tu as passé le test.

Puis elle est redevenue plus sérieuse :

— Trêve de préliminaires. La proposition que je veux te faire va te sembler étrange, et sans doute inquiétante, une fois que tu auras été convaincue qu'elle est vraie. Il s'agit de rejoindre une société secrète dont je ne peux te révéler que très peu sur sa nature à moins que tu acceptes, justement, d'en faire partie. Je l'appellerai simplement le “Conseil”. Il ne s'agit ni d'un culte ni d'une organisation politique. On pourrait dire qu'il s'agit d'un complot, même si c'est bien plus que cela, et toutes les théories dans ce sens se méprennent à la fois sur notre puissance et sur nos intentions : mais je ne peux pas en expliquer plus pour le moment. Je peux seulement t'assurer que nous nous cachons derrière les plus graves catastrophes de l'histoire de l'humanité : ce sont en effet les signes de chacun de nos échecs.

— Je suis censée te croire ? Ou je dois attendre la chute de la blague ?

Opale rit de nouveau.

— Peut-être que c'est un nouveau test…

[Ajout () : les trois derniers paragraphes.]

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #139 (héritage)

Je ne le connais pas : je suis sûr que je ne l'ai jamais vu ; pourtant, sa tête me dit quand même quelque chose. Il doit avoir un peu moins de vingt ans ; grand, plutôt longiligne, cheveux châtains mi-longs, barbe de trois jours ; il est habillé tout en noir, sur son hoodie le dessin d'un dragon, il porte un pendentif en acier en forme de dent. Un piercing à l'oreille droite. Son visage semble fatigué, comme s'il avait vieilli prématurément.

Je m'aperçois qu'il tremble.

Je lui demande ce qu'il veut. J'essaie de ne pas trop montrer qu'il me dérange. Il voudrait me parler. C'est compliqué. C'est bizarre. De préférence pas ici sur le pas de la porte.

Je n'ai pas voulu le faire entrer (je ne tenais pas à ce qu'il voie mon attirail), alors, même si ça m'embêtait, je l'ai emmené dehors, dans un parc un peu calme. On s'est assis sur un banc.

Donc, tu voulais me parler ? Je masque mon impatience. Je peux bien lui consacrer quelques minutes. Peut-être que tu devrais commencer par te présenter ? Zut, j'ai été sec.

Il reste silencieux. Il tremble de plus en plus. Je lui demande s'il va bien. Il finit par éclater :

Voilà : vous êtes mon père.

Première réaction, je n'ai pas dû bien comprendre. Je réécoute mentalement ce que j'ai entendu : oui, il a bien dit ce que j'ai cru. Deuxième réaction, c'est une blague, je suis dans un truc genre caméra cachée. Je m'apprête à lui répondre que le texte c'est je suis ton père, et que même s'il a la tenue de la bonne couleur, il manque le masque sur le visage et la respiration de…

Merde, il est en train de pleurer. Il essaie de le cacher, mais ses yeux sont rouges et il tremble encore plus. Je fais quoi, moi ?

Écoute, je ne sais pas ce qui te fait penser ça, mais ce n'est pas possible. (J'essaie de prendre une voix neutre, d'éviter toute moquerie.) Tu sais, pour avoir un enfant, il faut, euh, il faut faire quelque chose, et je suis quand même bien placé pour savoir que je n'ai pas couché avec une femme. (Je ne peux pas m'empêcher de penser : si c'était une caméra cachée, ils doivent s'amuser.) Puis une évidence me frappe : D'ailleurs, vu l'âge que tu dois avoir, je suis de toute façon trop jeune pour être ton père. Quand tu es né, je n'avais rien fait avec personne. (Enfin, sauf avec moi-même.) Je n'avais peut-être pas besoin d'ajouter ça.

Il dit un truc dans un sanglot. Je ne comprends pas. Il répète. C'est un nom. Une fille qui était dans ma classe au collège. Sa mère.

D'accord, j'ai peut-être rencontré sa mère, mais je l'ai à peine connue, et certainement pas au sens biblique. Je lui explique qu'il doit s'être trompé. Peut-être quelqu'un d'autre dans la même classe ?

Je peux peut-être l'aider à enquêter ? (Merde, pourquoi j'ai dit ça ? Et si c'était une arnaque sophistiquée ? Non, il a l'air trop sincère.)

En fait, je me rends compte qu'il m'attendrit, ce gamin. Il est là en train de me raconter un truc complètement cinglé, je ne sais pas comment il s'est mis ça dans la tête, mais sa crise de nerfs est touchante. En même temps, je ne sais pas comment réagir. J'ai envie de le prendre dans mes bras. Je me retiens : on ne sait pas comment ça pourrait être interprété, comme un aveu, comme une avance.

Donc je reste comme un con à le regarder pleurer.

Elle est morte. Il parle de sa mère. Il y a quelques semaines. D'une leucémie. Apparemment elle m'a désigné formellement comme le père.

Peut-être, mais je ne le suis pas. Qu'elle se soit trompée de bonne foi ou que ce soit un plan étrange pour me faire adopter le gamin, je suis maladroit face à un adolescent endeuillé, toujours est-il que je ne suis pas son père.

Et voilà qu'il me sort le test ADN. Il m'explique qu'il voulait être sûr, alors il m'a espionné de loin, il a récupéré des cheveux que j'avais perdus, il les a envoyés à une boîte américaine trouvée par Internet, qui fait des tests de paternité très vite et sans formalités.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #138 (les Qriqrx et l'immortalité)

Voici qui me donne l'occasion entre autres de vérifier que je n'ai pas cassé le système qui produit la version PDF de mes fragments, et que le système de catégories de mon nouveau moteur de blog fonctionne.

Comme on vit dans un Univers où il est impossible de rien inventer, je suppose que l'idée que j'expose ci-dessous a déjà été exploitée, soit dans la réalité (les anthropologues nous apprennent qu'il y a plus de choses sur terre qu'il n'en est rêvé dans notre philosophie), soit dans une œuvre de fiction dont je suis sûr qu'un commentateur va me sortir l'auteur. Quoi qu'il en soit, je me suis amusé à écrire ceci :

Mais la caractéristique la plus frappante des Qriqrx, et celle qui leur a valu leur célébrité, est assurément leur conception de la vie et de l'immortalité. Les Qriqrx se disent éternels parce qu'ils pratiquent la réincarnation. Il n'est pas suffisant d'affirmer qu'ils croient à la réincarnation, à la façon des hindous : ils la pratiquent activement, c'est-à-dire que, pour les Qriqrx, il ne s'agit pas d'une loi cosmique plus ou moins métaphysique mais d'une invention humaine tangible, par laquelle la mort a été vaincue.

La réincarnation est choisie, c'est-à-dire qu'au moment de l'adolescence (soit vers l'âge de 15 ans), le jeune Qriqrx se voit attribué par les sages, de concert avec la famille de l'intéressé, en tenant compte de la personnalité de ce dernier, un mort en « attente de réincarnation ». L'adolescent va passer trois ans à découvrir et à devenir celui qu'il sera, pour finalement le réincarner formellement lors d'une cérémonie de passage à l'âge adulte — ou plutôt une cérémonie de passage à l'immortalité, au cours de laquelle il reçoit son nom éternel.

Le réincarneur est considéré comme en tout point le même individu que le réincarné : il reçoit tout de lui — biens et dettes, amis, statut social, conjoint. Le lien avec son enfance n'est pas pour autant coupé : le nom d'enfance, ou nom éphémère, qui identifie la réincarnation de l'individu, est accolé au nom éternel, et les deux existences (celle, infinie, de l'éternel qui se réincarne et celle, brève, de l'adolescent qui le devient) sont considérées comme s'ajoutant l'une à l'autre. Les parents du réincarneur sont vus comme des alliés, mais comme des alliés parmi d'autres, puisque le Qriqrx éternel s'allie à des parents à chaque fois qu'il se réincarne, et il garde normalement des contacts avec six ou sept successions de parents (et, symétriquement, d'enfants). La relation de parent, ou d'ancien parent, à enfant adulte est une relation d'égal à égal, puisque l'âge n'a pas de sens entre individus éternels. On acquiert de nouveaux parents comme on acquiert de nouveaux enfants, et il est considéré comme un honneur d'être le père ou la mère d'un héros ou d'un sage. Il n'est pas particulièrement surprenant de devenir, par exemple, le père de son père (c'est-à-dire, qu'un individu se réincarne dans son petit-fils).

Le réincarné peut être mort postérieurement à la naissance du réincarneur (mais toujours avant l'âge de 15 ans de ce dernier) : les Qriqrx n'y voient pas de paradoxe ; il arrive même, quoique cela soit inhabituel, qu'un mourant choisisse lui-même un enfant dans lequel se réincarner (ce choix n'est cependant pas forcément accepté par les sages). Une femme peut se réincarner en homme et vice versa : le sexe, comme l'âge, est envisagé comme une propriété éphémère de l'individu ; le tempérament, au contraire, est essentiel, et il importe que ceux du réincarneur et du réincarné soient aussi compatibles que possible.

La tribu prend collectivement garde que sa population ne varie pas trop. Si elle diminue, cela signifie que la liste des morts en attente de réincarnation s'allonge : cela est gênant, car ces personnes sont alors absentes, leur fonction sociale vacante et leurs biens séquestrés (même si une gérance ou un usufruit temporaire peut en être attribué). À l'inverse, si la population augmente, cela signifie qu'il faut attendre plus longtemps avant de pouvoir devenir éternel. Les Qriqrx qui meurent avant d'avoir atteint l'âge adulte sont considérés comme des existences imparfaites ou des « faux réveils » : si un réincarné avait déjà été attribué, alors il s'agit d'une existence imparfaite de ce Qriqrx éternel connu, tandis que pour un enfant plus jeune on ignore jusqu'au nom de celui dont il est existence imparfaite.

On l'a signalé, la réincarnation n'est pas pour les Qriqrx une opération de magie ou une croyance religieuse : il s'agit d'un acte social, comme le mariage ou le divorce. Le réincarneur a pour mission de devenir celui qu'il réincarne, mission qu'il accomplit en apprenant tout ce qu'il le peut de celui qu'il va devenir, notamment en conversant avec son conjoint (qui sera le sien), ses amis, ses enfants, ses parents et anciens parents (qui souvent ont eux-mêmes été réincarnés), en apprenant son métier, en se familiarisant avec ses biens, etc.

Le résultat de cette organisation est que la mort est vue comme une période d'absence, assurément désagréable, mais néanmoins temporaire, et qui ne fait pas obstacle à ce qu'on puisse prendre des engagements pour l'avenir. Le Qriqrx a la certitude qu'il sera là dans cent ans, dans mille ans et au-delà, et même s'il finira par oublier son existence présente, il sait qu'il s'inscrit dans une chaîne infinie de réincarnations qui forment le même individu éternel. À l'inverse, notre culture lui semble incompréhensible, dans laquelle nous laissons les individus vivre sans passé et mourir définitivement.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #137 (morceaux de puzzle)

J'ai fini par trouver mon bonheur chez une sorte de brocanteur de la rue Simon Crubellier dans le 17e. Après y être retourné plusieurs jours de suite pour constituer mon butin, j'en fais l'inventaire :

‣ Une édition de 1856 des Mille et une nuits (Contes arabes traduits par Galland, dit encore la couverture), ornée de gravures en pleine page. Le livre est très abîmé et fragile, le papier se désagrège quasiment dès qu'on le touche.

‣ Une affiche de propagande soviétique de l'époque stalinienne, en excellent état, représentant un ouvrier et une kolkhozienne dressés devant un soleil radieux et regardant fièrement au loin. Elle porte l'inscription : Для нас всё так же солнце станет сиять огнём своих лучей (ce qui signifie en gros : Pour nous, le soleil brillera toujours).

‣ Un enregistrement sur 78 tours de la sonate en la majeur de Franck, jouée par Jacques Thibaud et Alfred Cortot. Le disque est cassé en trois morceaux.

‣ Une croûte censée représenter la bataille d'Actium. Ou du moins c'est le titre qui est écrit sur le cadre : en fait, on voit un rassemblement confus de galères dont on ne comprend pas bien ce qu'elles font. (Le nom du peintre, Hippolyte Bernardin, ne me dit rien du tout.)

‣ Un jeu de tarot divinatoire, malheureusement réduit à 76 cartes : il manque la Maison-Dieu et le huit de coupes. Les cartes sont illustrées par des phrases en hébreu.

‣ Une série de poupées russes. Il y en a neuf de la plus grande à la plus petite ; la cinquième est un peu cassée (la partie supérieure est fendue).

‣ Une traduction allemande (I Ging, Buch der Wandlungen) d'un célèbre oracle chinois, dans une édition fort mal imprimée. À la page de l'hexagramme 11 (la paix), j'y ai trouvé un marque-page, portant le nom du libraire Shakespeare and co (je me demande comment il s'est retrouvé là).

‣ Un puzzle (difficile !) apparemment fait à la main et qui dépeint, si j'en crois la boîte, le port de Zanzibar.

Je suis assez fier de mes trouvailles. Maintenant, il s'agit d'inventer une histoire cohérente pour rassembler toutes ces breloques. Je m'y reprends à plusieurs fois avant de m'estimer satisfait.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #136 (Jäger)

C'est un mec grand, la quarantaine, complètement chauve, sourcils blonds et yeux bleus, piercing dans le septum, barbe de trois jours autour de la bouche. Il porte un tee-shirt noir serré, sans doute choisi pour mettre en valeur sa musculature impressionnante, mais qui révèle aussi qu'il a du bide — tee-shirt avec un logo formé de runes ᛏ et ᛋ superposées. Des mitaines en cuir noir aux mains. Treillis camouflage. Doc Martens aux pieds. Il me déplaît spontanément. Il parle d'une voix agressive même en se voulant amical.

— Salut, je peux te payer à boire ?

J'essaie de communiquer du regard qu'il m'emmerde, sans pour autant avoir l'air hostile : que son offre ne m'intéresse pas parce que je me doute qu'elle cache quelque chose. Je ne sais pas dire tout ça avec les yeux, alors j'essaie avec la bouche :

— C'est sympa, mais j'ai déjà ce qu'il me faut.

Je n'ai pas dû penser laisse-moi tranquille assez fort, ou mes compétences en télépathie ne sont plus ce qu'elles étaient. Le mec s'accroche, il insiste pour faire conversation : mes réponses sont brèves et agacées, mais je réponds malgré moi. Oui, je suis très blond, merci. Non, je ne suis pas Norvégien. Ni Suédois, Finlandais, Danois, ni même Allemand. Non, je n'ai pas l'habitude de venir ici. Non, je ne veux vraiment pas une bière, d'ailleurs je ne bois pas d'alcool. Oui, c'est comme ça. Non, je ne suis plus étudiant, j'ai trente-cinq ans même si je ne les fais pas. Oui, je suis vraiment blond aux yeux bleus, je ne suis pas décoloré et je n'ai pas des lentilles de couleur. (Apparemment l'autre est immunisé contre le sarcasme.) Non je ne veux pas non plus un Red Bull, je n'ai plus soif. J'attends quelqu'un.

Quand il attaque une fois de plus sur la couleur de mes cheveux, je n'en peux plus, même mon tempérament à toujours fuir la confrontation ne me retient plus :

— Écoute, je ne sais pas si tu cherche à me recruter pour un groupe néonazi ou à baiser avec moi dans la communion du sang aryen, mais dans les deux cas ça me dégoûte.

Je pars me poser ailleurs, et ce chieur me suit. Il m'attrape le bras, le serre, et me souffle à l'oreille sur un ton menaçant :

— Les deux. J'aime qu'on me résiste. Mais tu ne tiendras pas longtemps.

Pourquoi je lui ai répondu ? J'aurais dû m'en aller — ah non, je pensais attendre Erwan. J'aurais dû l'ignorer, alors. Ou lui rire au nez, faire un scandale, lui foutre une baffe. Mauvaise idée, la baffe, peut-être. Mais je n'aurais pas dû le suivre sur le terrain où il m'entraînait. Quel con je suis. Me voilà en train de jouer au jeu qu'il a choisi, de répondre à son défi, de me mesurer à sa volonté. Quand je dis non, je ne coucherai pas avec toi, ça veut dire oui, parce que je vais perdre : il le sait, et je le comprends trop tard.

Il ne faut pas longtemps pour que nous sortions ensemble du bar, je lui emboîte le pas d'un air mi-soumis mi-furieux — ou du moins je le crois — cherchant à me raconter à moi-même que je ne suis pas complètement consentant pour ce qui va arriver — je me sens sale.

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #135 (hommage à Italo Calvino)

Hommage à un génial auteur de fragments de livres :

Les voyageurs viennent de loin, puissant Kublai, pour visiter Isabella, la ville réputée pour ses merveilles. Dans ses jardins pousse l'arbre où le Phénix fait son nid. Son musée expose la couronne de l'Empereur du Ciel. Sa bibliothèque renferme le livre de toutes les Sagesses. Les temples du Soleil Levant et de la Lune Couchante possèdent un fragment de ces astres. Et au centre de la grand-place d'Isabella se trouve le plus extraordinaire prodige de tous, mais la rumeur refuse de dire de quoi il s'agit.

Le voyageur venu de loin pour visiter Isabella s'installe à l'auberge pour se reposer de son voyage, et bavarde avec d'autres clients. Eux aussi sont arrivés pour voir ces choses si renommées, et ils discutent entre eux de ce qu'ils en ont entendu. Les voilà bientôt amis.

On parle facilement, à Isabella. Les habitants ont l'hospitalité et la conversation généreuses, l'amitié vient facilement avec eux, ils aiment décrire leur ville. Bientôt notre voyageur fait la connaissance de la fille de l'aubergiste ou du vieillard qui habite en face, bientôt il partage avec eux ses repas et discute des merveilles d'Isabella, celles qu'il verra quand il en aura le temps, et de celles qu'il a vues dans d'autres voyages dont il fait le récit.

Quand vient le moment de partir, le voyageur s'aperçoit qu'il n'a pas trouvé le temps de visiter les jardins, le musée, la bibliothèque, les temples ni la grand-place. De retour chez lui, il en fera une description brodant sur ce qu'on lui aura dit, ajoutant des détails que son imagination fournit pour rendre l'image plus vivante. Son neveu, désireux de savoir ce qui se trouve sur la grand-place et qu'on refuse de lui révéler, ira probablement à son tour jusqu'à Isabella.

Qui sait si existent vraiment l'arbre du Phénix, la couronne du Ciel, le livre des Sagesses, les orbes du Soleil et de la Lune et le secret de la grand-place, ou s'ils ont été inventés par des générations de voyageurs ? La richesse de la ville est plutôt dans les paroles de ses habitants et dans les légendes qu'elle a engendrées.

Peut-être n'y a-t-il pas du tout sur Terre de ville appelée Isabella, seulement des contes à son sujet. La vraie Isabella serait alors cet endroit commun que se créent les hommes de tous les pays quand ils se rencontrent, se lient d'amitié et se racontent les merveilles qu'ils ont vues pendant leurs voyages.

Si vous ne connaissez pas ce merveilleux petit livre, je ne peux que vous encourager à le découvrir, ne serait-ce que parce qu'il contient le plus joli petit kōan zen que je connaisse, et aussi pour le tout dernier paragraphe.

(Et j'espère ne pas avoir réinventé une idée qui y figurait déjà.)

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #134 (sur la corniche)

J'arrive un peu en avance ; j'attends en admirant la vue. Je comprends pourquoi ils viennent ici, entre terre et mer.

La clameur enfle. La ville s'anime peu à peu. Les commerçants ouvrent boutique. Les rues s'emplissent. Les derniers noctambules finissent de rentrer, les flâneurs et les coursiers les remplacent. Deux amoureux se donnent la main. Un chat miaule. Une mouette passe. L'odeur d'embruns semble s'intensifier.

Fidèles à leur habitude, ponctuels, l'enfant et le vieillard apparaissent sur la corniche. Ma présence ici les surprend : je sens leur inquiétude. Je m'approche, esquisse un signe amical.

— Que nous voulez-vous ?

J'observe attentivement l'enfant. Je fixe la chaîne qu'il porte au cou. Elle pourrait passer inaperçue. Je souris. Je ne me suis pas trompé.

— Je sais qui vous êtes…

Pour le prouver, j'ajoute en murmurant : …votre Majesté.

Le vieil homme tourne vivement la tête vers l'escalier. Il calcule — je le devine — qu'il n'arrivera pas à fuir. Il avance d'un demi-pas, place sa main sur l'épaule de l'enfant. Il réitère sa question.

— Je voudrais vous aider. Je voudrais vous proposer ceci.

Je montre la Clé.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #133 (la nouvelle)

Lequel des cinq lieutenants la répéta en premier, on ne le sait pas, mais dans l'heure le camp connaissait la nouvelle. Puis celle-ci se répandit à tout le pays.

La métaphore consacrée est celle d'une traînée de poudre, mais cette comparaison ne rend compte ni de l'empressement joyeux avec lequel l'information sautait de bouche à oreille, ni de la surprise de celui qui la recevait et qui, aussitôt, se faisait un devoir de l'annoncer à tous ses amis. On en parla jusque sur les berges du Lac des soupirs, au-delà du Désert rouge, sur les pentes des Montagnes Mères, dans les forêts éternelles et à travers les ports de la côte. Et l'endroit où la nouvelle arriva en dernier fut au cœur même de Janna, dans les alcôves les plus hautes de son palais, car la distance du pouvoir peut être un obstacle plus sérieux que mille lieues de terrain, et il est faux que les souverains sont toujours les mieux informés de leur empire ou de ce qui les concerne. Enfin toutefois, non par un message du Premier ministre mais par la voix d'une confidente, cela se dit jusque dans la chambre de la princesse ; et on peut facilement deviner avec quel sourire Leïla reçut la nouvelle et feignit d'en être étonnée :

— Le général Shams est une femme !

— La promesse de mariage ne peut pas être annulée !

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #132 (une voix dans le noir)

La porte se ferme. Je sais immédiatement que je ne suis pas seul.

— Il y a quelqu'un ?

La voix qui me répond de l'obscurité est douce. Hypnotique.

— Bonsoir, David. J'attendais ce moment depuis longtemps.

— Qui êtes-vous ?

— Je crois que tu le sais très bien. Je suis le visiteur du soir.

— Devrais-je avoir peur ?

— La peur est la fille de l'espoir et de l'ignorance. Tu as répudié l'un et chassé l'autre. Non, tu n'auras pas peur. Pas cette fois-ci. Car tu es résigné à ton destin.

La voix s'approche, et vient dans la lumière. Je détourne la tête : je n'ai pas peur, il a raison à ce sujet, mais je n'ai pas pour autant la force ou l'audace de le dévisager.

— Regarde-moi, David. Il le faut. Je t'aime fort, tu sais ?

Je ferme les yeux. Je sens son souffle. Je sens sa main sur ma nuque. Je ferme les yeux encore plus fort. Je me prépare à l'inévitable.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #131 (divagations métaphysiques redux)

— Je vais essayer, mais ce n'est pas facile ! Alors, postulat numéro 1 : il existe une identité de notre conscience, qui est hors de ce monde.

— Ça part mal, pour ce qui est de l'approche scientifique… Le fantasme du dualisme, depuis qu'il a quitté la glande pinéale, on l'a cherché un peu partout, sans jamais le trouver : aucune expérience ne laisse ne serait-ce qu'un commencement de début de raison de penser que la conscience se loge ailleurs que dans le cerveau, ou que les lois de la physique seraient différentes dans celui-ci, ou qu'il existe une « âme », un ghost in the machine.

— D'accord : je me suis mal exprimé. Il n'y a pas de fantôme qui contrôle nos actions à travers notre cerveau, nous sommes d'accord sur ce point. La thèse serait plutôt qu'il existe un fantôme qui les observe, et qui observe ce monde à travers notre cerveau. Une sorte d'aperception transcendentale qui relie notre expérience du monde.

— Alors ce n'est pas un concept détectable ni vérifiable, et c'est à peine s'il est définissable. Quel intérêt ?

— L'intérêt est de se demander pourquoi le monde est tel qu'il est. Le fantôme n'est pas plus détectable que ne l'est le lecteur d'un roman pour un personnage de ce dernier, mais il peut pourtant faire des déductions à son sujet : si je suis un héros de roman policier, je peux en déduire que mon lecteur aime probablement les romans policiers.

— On doit pouvoir en déduire que ton lecteur aime la philosophie absconse ! Ou plutôt, vu l'éclectisme de notre Univers, qu'il aime tout et n'importe quoi, et si possible changer de sujet sans raison, peut-être des fragments de littérature gratuite et inutile. Toujours est-il que ce fantôme devrait passer au filtre du rasoir d'Ockham : si nous ressentons une unité de la conscience, c'est parce que le cerveau a besoin de cette illusion pour maintenir l'intégrité de nos perceptions ou la cohérence de nos raisonnements, ou, probablement, l'intériorisation de la préservation de soi, toutes choses favorisées par l'évolution naturelle d'un être intelligent. Pas besoin de faire intervenir le surnaturel.

— C'est une raison interne parfaitement valable, et nul doute qu'elle soit vraie : le cerveau a été sélectionné pour être conscient, parce que c'est soit une conséquence inévitable de la représentation de soi, soit le moyen le plus simple pour l'atteindre. Mais le fantôme que j'évoque ne pouvait percevoir le monde à travers lui qu'à cette condition. Son rôle n'est pas d'expliquer pourquoi nous sommes conscients mais de qui nous sommes conscients : pourquoi le monde est tel qu'il est, pourquoi je suis qui je suis. De tous les mondes possibles, mathématiquement possibles, réalisant les contraintes des lois de la physique ou peut-être d'autres lois de la physique, pourquoi est-ce celui-ci que nous appelons « réalité » ? Et pourquoi ici et maintenant ce que nous appelons le présent ?

— Je ne suis pas sûr que la question ait un sens. Dans la mesure où elle en a un, je ne suis pas sûr qu'elle mérite une réponse, et même si elle en mérite une, je ne suis pas sûr qu'elle en admette une. Et même si elle a un sens, mérite et admet une réponse, je ne suis pas sûr que la réponse aille plus profondément ou soit plus intéressante que : L'Univers est tel qu'il est, et c'est tout. À la rigueur, qu'on explique que l'Univers ne pourrait pas être trop différent, sans quoi nous ne serions pas là pour nous poser la question…

— Voilà ! c'est exactement ça. Il fallait un Univers où existassent des êtres conscients pour que nos fantômes pussent l'observer.

— Tu pousses plus loin que je ne l'ai dit, et quand bien même j'admets tout cela, tu n'expliques toujours rien. Ces fantômes eux-mêmes, on va se demander où ils vivent, ou pourquoi ou comment ils sont conscients…

— C'est justement là que j'en viens à un nouveau postulat. Le monde que nous observons, que j'ai comparé à un livre, mais qui devrait plutôt être comparé à un programme dans un ordinateur (un programme sans interaction, qui suit ses propres règles et où le programmeur ne fait qu'observer ce qui se passe), est une expérience menée depuis un monde supérieur. Nous sommes le résultat de cette expérience : notre existence ou notre conscience en est le but, et nous sommes à la fois les fantômes qui observons ce monde, et ce qu'ils en voient.

— Ouhlà ! Très beau délire pour donner la réponse à la vie, l'Univers, et tout le reste.

— Bon, tu me demandes de t'expliquer, je le fais. Tu veux que je continue, oui ou non ?

— Pardon. C'est amusant, continue. Mais j'ai du mal à imaginer qu'on puisse croire à quelque chose comme ça. L'Univers, une sorte expérience de pensée de fantômes qui vivent dans un monde supérieur ? Et puis quoi encore ? Je suppose qu'ils ont contrôlé l'apparition de l'homme par intelligent design ?

— Excuse-moi si je vais paraître direct, mais il y a des millions de gens qui croient que le créateur de l'Univers se fait manger par ses adorateurs sous l'apparence de petits morceaux de pain circulaire : à moins de penser que c'est leur nombre qui leur donne raison, je ne vois pas ce qu'il y a de ridicule à croire quelque chose de métaphysiquement plus vague, et qui ne postule même pas l'existence d'un Dieu. Non, les fantômes dont je parle ne contrôlent pas l'évolution : ce serait plutôt qu'ils auraient cherché, à travers les milliards de planètes dans un nombre incalculable d'Univers possibles, celles qui leur convenaient. Il y a tout de même peut-être quelque chose dans l'idée que Dieu a créé l'homme à Son image, mais ce serait plutôt qu'il a choisi ou préféré celui qui Lui ressemble.

— Tu as prononcé le mot D***, je devrais dire que tu as perdu. Mais continue : tout ceci ne fait-il que remonter le problème d'un niveau ? D'ailleurs, si nous sommes ces fantômes-dieux, pourquoi ne sommes-nous pas parfaitement conscients de tout cela ?

— Le problème est bien le même un niveau plus haut, c'est là toute la beauté de la chose. Nous vivons dans le monde de niveau zéro. Les fantômes qui nous observent et que nous sommes vivent dans le monde de niveau un. Mais ce monde-là lui-même est observé par des fantômes qui vivent dans le monde de niveau deux… et ainsi de suite.

— …Ou comment repousser à l'infini la solution des problèmes qu'on ne sait pas résoudre. À quoi ils ressemblent, ces mondes empilés ?

— Ils ne ressemblent à rien. Ou plutôt, le monde de niveau un nous est déjà incompréhensible parce qu'il est formé, justement, d'une sorte de collection ou un enchaînement de mondes de niveau zéro. Toute notre existence ici n'est qu'un minuscule fragment de notre existence dans le monde d'au-dessus, qui lui-même, et ainsi de suite. Voilà pourquoi nous ne sommes pas directement conscients des mondes d'au-dessus.

— Je suis scié par un tel niveau de mysticisme… Je suppose que tout ceci implique une croyance en une forme de métempsycose ?

— C'est une description possible, mais il faudrait plutôt la présenter comme une infinités de réveils successifs vers des mondes de plus en plus riches et complexes.

— Des paradis emboîtés, donc ? Avec des jardins délicieux, du nectar et de l'ambroisie ?

— De nouveau, tu te moques. Mais tu sais très bien que ce n'est pas ça l'idée. Le niveau zéro est caractérisé par la thèse de Church-Turing.

— La… thèse de Church-Turing ? Tu as trouvé une interprétation religieuse de la thèse de Church-Turing ? Dis-moi que c'est une blague !

— La thèse de Church-Turing exprime l'idée (qu'il est peut-être abusif d'attribuer sous cette forme à Alonzo Church ou Alan Turing) que tout calcul qui, dans cet Univers, peut être mené par un moyen physique quelconque, est réalisable par une certaine abstraction mathématique des calculs mécaniques et codifiée sous la forme de machine de Turing, ou de lambda-calcul.

— Je sais bien. Quel rapport avec la philosophie mystique dont on parlait ?

— Tout : la première chose qu'une machine de Turing (donc un ordinateur de cet Univers physique) ne peut pas faire, c'est décider du résultat du calcul d'une autre machine de Turing si celui-ci est continué jusqu'à l'infini, à commencer par savoir si le calcul va terminer, ce qu'on appelle le problème de l'arrêt. Le niveau un des Univers transcende le niveau zéro exactement de la façon dont le problème de l'arrêt transcende les machines de Turing : dans le monde de niveau un, il est possible de connaître le résultat d'un calcul infini dans un Univers tel que celui-ci, et cela est possible justement en le menant puisque le monde de niveau un est formé de mondes de niveau zéro. L'opération mathématique en question porte le nom de saut de Turing.

— J'ai peur de deviner ce qui va suivre… L'infinité de mondes dont tu parlais ne s'arrête pas là ?

— Précisément. Le saut de Turing peut être transfiniment itéré. Le monde de niveau omega serait constitué de l'emboîtement de tous les mondes de niveau 0, 1, 2, 3 et ainsi de suite, et il est, techniquement, le monde dans lequel tout problème arithmétique devient immédiatement décidable, mais la chaîne ne s'arrête pas là. Il existe un monde omega plus un, puis omega plus deux, et après tout ceux-là un omega fois deux, puis omega fois deux plus un… Après omega, omega fois deux, omega fois trois et ainsi de suite vient omega carré…

— Quousque tandem ?

— Au moins jusqu'à l'ordinal de Church-Kleene, qui permet de décider toutes les questions hyperarithmétiques ; il s'agirait du niveau à partir duquel on ne peut même plus décrire ou représenter la numérotation des niveaux dans cet Univers-ci. Mais il n'y a pas de raison de ne pas aller beaucoup plus loin : mathématiquement, on sait que le saut de Turing se prolonge au moins jusqu'à l'ordinal de l'analyse ramifiée, qui représente le monde auquel on obtient une réponse à toute question d'analyse classique, et même jusqu'au plus petit ordinal indénombrable dans l'univers constructible. Bon, j'ai gagné mon pari, à ce stade-là ?

— Haut la main.

Finalement, j'aime bien ce mode d'écriture sous forme de dialogues pour présenter des idées que je trouve amusantes ou provocatrices (dialogue sur deux systèmes du monde ? à vous de décider qui est Simplicio et qui est Salviati). Et puis j'aime bien l'eschatologie. Quant au pari dont il est question, on peut imaginer qu'il s'agisse d'inventer une religion qui repose sur la science au lieu d'avoir du mal à ne pas la contredire (même si sur ce sujet-là j'en ai déjà dit assez).

Si vous voulez en savoir plus sur la partie mathématique (qui n'a rien de pipo, elle), j'avais gribouillé quelques explications sur la calculabilité supérieure il y a quelque temps, et il y a l'excellent livre de Peter Hinman, Recursion-Theoretic Hierarchies (mais pour la description précise de l'itération transfinie maximale du saut de Turing, il faut aller voir dans des articles de recherche assez pointus, notamment les suivants : George Boolos & Hilary Putnam, “Degrees of Unsolvability of Constructible Sets of Integers”, J. Symbolic Logic 33 (1968), 497–513 ; Carl G. Josckusch Jr. & Stephen G. Simpson, “A Degree-Theoretic Definition of the Ramified Analytical Hierarchy”, Ann. Math. Logic 10 (1975), 1–32 ; Harold T. Hodes, “Jumping through the Transfinite: the Master Code Hierarchy of Turing Degrees”, J. Symbolic Logic 45 (1980), 204–220).

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #130 (au club)

Franck aimait l'ambiance dans laquelle se déroulait ce rituel absurde. La salle sans fenêtres éclairée de néons alternativement blancs et roses. La musique : Radio FG (autrefois Fréquence Gaie, maintenant Fucking Good Music) proclame I've got the power!, mais au bout des écouteurs qu'on remarque accrochés à de nombreuses oreilles on devine un iPod qui doit jouer autre chose. De temps en temps couvre la musique le cri presque bestial de celui qui a dû réussir un exploit. L'odeur, aussi : la transpiration des corps de cette clientèle surtout masculine, écœurante au début, mais qu'on s'étonne d'oublier aussi vite. Des écrans affichent des dépêches AFP souvent vieilles de deux ou trois jours. Les gens font semblant de s'ignorer : un quinquagénaire se concentre sur sa lecture de La Tribune, un sportif rythme ses mouvements d'après la musique, trois jeunes se reposent en se racontant leur journée, tous paraissent indifférent à ce qui les entoure ; en vérité, Franck le sait bien, des coup d'œils furtifs s'échangent, pour apprécier le physique d'un autre, ou pour jauger son niveau à l'échelle impitoyable du curseur placé sur le tas de fonte.

(Friday)

Gratuitous Literary Fragment #129 (three roses)

Three roses were marked on the Sigil. Three roses I was to seek.

The first grew on the lonely grave of Hölderlin overlooking the Neckar. Its scent has the sweetness of Erato's kiss mingled with the sorrow of unrequited love. Water and Earth are its elements. Many a soldier died while defending its purity; many a young girl saw its hue in a dream; and many a thumb was pricked on its thorn. This is the rose of happy days and forlorn hopes at once; it is the rose that lives beyond the night. Cherish it, the Oracle told me, for this rose is your ally.

The second was a present from the emperor of China to a foreign ambassador. Its colour is the dazzling brightness of the sun seen by the eyes of Leonardo. Air and Fire are its elements. It has but a single thorn, and that thorn is poisonous as a serpent's tooth. This is the rose of wisdom and folly; it is the rose that dies in flames. Respect it, the Oracle told me, for this rose is your master.

The third was lit by seven stars and surrounded by seven stones on a clear spring night. It has no thorns, for it needs no thorn. It is watered by tears and blood, and Evil cannot touch it: only a butterfly has drunk from it. No man has ever seen it, yet all know of it, for it is the rose of Time. Fear it, the Oracle told me, for this rose is your doom.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #128 (un retour)

Là-haut, sur la colline !Regardez !Ce n'est pas possible ? Ce sont eux… Ce sont vraiment eux !

Le cri des lamentations était remplacé par les exclamations, courant d'homme en homme, attirant l'attention sur les deux personnages qui venaient d'apparaître. Ceux-ci marquèrent une pause, comme pour prendre la mesure de la situation.

Éclairé de face à la fois par les flammes de l'incendie et par le rougeoiement de l'aurore, et de dos par la pleine lune qui se couchait derrière ses cheveux blancs, le vieillard avait la figure sévère et bienveillante d'un dieu tutélaire. Il attrapa et leva lentement en l'air la main de la jeune fille qui l'accompagnait. Le diadème au front de celle-ci ne laissait aucun doute sur leur identité.

Ardemond est revenu !Ce sont Invar et Ardemond !La princesse est de retour !

Quelques minutes plus tard, alors que je renouvelais mon serment, le magicien murmura à mon oreille, mystérieux comme à son habitude :

Trois promesses, un féal, un félon, une princesse et un esclave. Les pièces sont joliment disposées, n'est-ce pas ? Vous me pardonnerez, j'espère, mon arrivée peut-être bien théâtrale, mais le monde entier est une scène, et un peu de théâtre bien placé peut faire plus que beaucoup de magie. Il est temps, maintenant, que vous montriez votre courage.

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #127 (journal d'un fou)

11 janvier. • Nouvelle rencontre avec le Dr Taub, et toujours la même question : pensez-vous que ces choses que vous racontez vous soient vraiment arrivées ? — et toujours la même réponse : dans cet univers, non, elles sont le fruit de mon imagination ; dans cet univers. Je le répéterai autant de fois qu'il le faudra, et peu importe qu'elle me croie fou : oui, je suis fou, mais je préfère le rôle de ce fou que l'on soigne plutôt que celui du souverain déchu que l'usurpateur m'a condamné à être.

14 janvier. • Tenter d'expliquer la damnatio memoriæ qui est mon supplice. Comment le pourrais-je ? Ces hommes ignorent tout de l'Empire sur lequel j'ai régné et dont je suis à jamais banni. Dans cet univers, l'Alliance cycladéenne n'a pas eu lieu. L'humanité tout entière réduite à quelques milliards d'individus et confinée à une seule planète ! — ma prison désormais. Je sais assez à son sujet : ce corps où ma conscience est exilée a appris ce qu'il me fallait sur ce monde et sur sa pitoyable petite histoire, ses querelles insignifiantes de tribus primitives. Ils ne me comprendront pas, eux qui méconnaissent leur Empereur.

18 janvier. • Le Dr Taub veut que je lui parle de l'usurpateur. Elle pense que c'est là la clé de ma psychose. Comment donner la mesure de cette trahison ? L'usurpateur m'a tout volé. J'ai connu les délices de la Planète dorée, me voici dans ce taudis où je ne suis plus personne. Ils m'ont aussi retiré Aquila… Aquila, mon amour, à qui on ne m'a pas même permis de faire un adieu, te reverrai-je jamais ? S'ils te réservent le même sort, puis-je espérer te retrouver ici ? Ou ton tombeau sera-t-il différent du mien ? Qui me le dira ?

Dans le même temps qu'ils me privaient de mon empire, ils privaient mes sujets de leur souverain. J'ai sans doute commis des erreurs, je n'ai pas été parfait (une affirmation qui est permise dans ce monde !), mais mon peuple ne méritait pas le joug cruel qui va s'abattre sur lui. Comment ma damnatio leur apparaît-elle ? Sans doute ce qui reste de mon corps là-bas (si on ne l'achève pas) est-il aussi une sorte de fou : un pantin que plus aucun esprit n'anime. Je poserai cette question au médecin, peut-être est-elle capable de m'éclairer.

21 janvier. • Et si Dr Taub était un allié de l'usurpateur ?…

Inspiré entre autres choses (toutes mes excuses à Gogol et aux romains, notamment) d'une étrange histoire, censément vraie : The Jet-Propelled Couch (2e partie ici, quelques précisions là).

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #126 (une rencontre)

Moi c'était il y a quelques années, au cours d'une réception où je m'étais retrouvé un peu par hasard, chez des amis d'amis d'amis. En fait, une connaissance d'un de mes copains d'enfance avait reçu le prix d'économie de la banque de Suède (qu'on classe avec les Nobel), ces gens organisaient une fête en son honneur, et je m'étais retrouvé là sans vraiment être invité. Sans être complètement un intrus non plus, d'ailleurs l'entrée était filtrée. Mais je ne me sentais pas à ma place : je me sentais miteux, il y avait même des gens qui avaient leurs gardes du corps avec eux, et je crois que j'étais moins bien habillé que les gardes du corps.

Bref, je picorais des petits fours à l'écart de la foule en cherchant parmi les invités quelqu'un que je pourrais connaître, et je vois ce bonhomme. L'air un peu seul, dont la tête me disait quelque chose mais je n'arrivais pas à me rappeler pourquoi. Je lui fais part de mes préférences parmi les canapés, et nous engageons la conversation. En français, même si la plupart des gens autour de nous parlaient anglais, mais il s'avère que le type maîtrisait impeccablement le français, avec un délicieux accent allemand. Nous échangeons des banalités, puis pour essayer de retrouver pourquoi je crois le connaître, plutôt que de risquer un impair en demandant son nom, je lui demande ce qu'il fait, il me répond qu'il s'occupe de paperasse, beaucoup de paperasse, et qu'il est comment dit-on en français ? une sorte de notaire. Nous parlons de Berlin, où il est obligé d'habiter en ce moment, de Strasbourg qu'il semble très bien connaître, et fil en aiguille, de toutes sortes de choses, d'urbanisme, d'art, et aussi un peu d'informatique, jusqu'à des anecdotes de fac. Il m'a paru très cultivé, son jugement très fin, et j'ai apprécié son côté espiègle.

Puis voilà qu'un brouhaha se rapproche de nous. Mon bonhomme reconnaît quelqu'un et me dit : Ah, je vois que mes geôliers ont retrouvé ma trace. Je vais devoir céder : contre la stupidité, les dieux eux-mêmes combattent en vain. Ich muß untergehn: mit der Dummheit kämpfen Götter selbst vergebens. Pardonnez-moi pour le cliché. Et il rejoint le groupe qui allait à sa rencontre, part dans une discussion assez vive en allemand à laquelle je ne comprends pas grand-chose ; mais visiblement on lui montre du respect. Ce n'est qu'en les voyant s'éloigner que j'ai enfin identifié ce visage déjà souvent vu à la télé : et mon copain, plié de rire, m'a confirmé que ce n'était pas un sosie, et que celui à qui j'ai raconté mes souvenirs de jeunesse était le chancelier fédéral d'Allemagne.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #125 (une photo de vacances)

L'année du bac. Flashback sur un âge ruisselant d'insouciance, d'exubérance et de testostérone. La photo me montre en short de bain, exhibant fièrement mes abdos bronzés et mes boucles blondes dégoulinant d'eau iodée. À côté de moi, Mathieu, en combinaison de surf, tient sa planche d'une main plantée dans le sable et passe l'autre bras autour de mon cou dans une accolade virile. Est-ce que nous avons conscience, à ce moment-là, de l'intensité érotique de notre pose, presque caricaturale ? Moi sûrement pas, j'étais puceau, j'essayais encore de me faire croire que je matais les filles. Mathieu… J'ai appris après qu'il avait déjà l'expérience qui me manquait. Mais il sortait avec la beauté canon du lycée, personne n'aurait pensé un seul instant qu'il était bi. Putain d'innocence ! Au dos du cliché, j'ai écrit : Fhloston Paradise (Lacanau, été 1997) ; je ne sais plus ce que ça veut dire.

(Friday)

Gratuitous Literary Fragment #124 (the Trinity)

What the Christian Trinity means is fairly evident to anyone—anyone except Christians, that is. It is the divine family: a family comprising the Father, the Son and, plainly, the Mother. The all-male clergy mustn't have liked the idea of worshipping a goddess, and indeed now the very word sounds pagan; so about the time when they were busy making up the Nicene creed and kicking Arius and other heretics out of the Church, they managed to seemingly remove the Mother-of-God from the divine Trinity and replace Her with a placeholder, the Holy Ghost. Nobody knows what that Holy Spirit is supposed to be: obviously, as a hypostase, it was just fabricated from a few vague references in the Gospels where the phrase is used as a propitiatory saying when baptising (the blasphemy against the Holy Ghost shall not be forgiven unto men). The real third member of the Trinity, in fact, the most important member of the Trinity, is the Mother. No religion is originally without a female deity. Already the Jews had been deft in suppressing or disguising references to the mother-goddess Asherah, consort of El, in the Torah, though Genesis 1:27 still says that Elohim (אֱלוֹהִים—grammatically plural) created man and woman in their image. Some Protestant branches adore only Jesus and were thus quite successful in extinguishing mariolatry; the Eastern Orthodox churches followed a similar route. But the Catholics? For them, the removal was only seemingly achieved. For they don't pray to the Father—they don't even so much pray to the Son: they pray to the Mother-of-God, and visiting any staunchly Catholic country makes it completely obvious who the third and highest part of the Trinity is: just count the number of Santa Maria this and that. But those are only the dominant sects. Many more must have worshipped the Trinity as it originally stood. In fact, the point is made black on white in the Qur'an (sura 5 verse 116, يٰعِيسَى ٱبْنَ مَرْيَمَءَ أَنْتَ قُلْتَ لِلنَّاسِ ٱتَّخِذُونِي وَأُمِّيَ إِلٰهَيْنِ مِنْ دُونِ ٱللّٰهِ): Christians are accused of being tritheistic because the have put two other Gods beside Allah—Jesus and his Mother. The Qur'an may be mistaken about many things, but on this count it is clearly right.

Je reconnais avoir totalement plagié, en écrivant ça, la thèse que quelqu'un, que je ne dénoncerai pas, m'a tenue récemment (et presque ses paroles, d'ailleurs), même si j'ai complété avec une explication que quelqu'un d'autre m'a faite sur un sujet proche. Dans l'ensemble, considérez que toutes les idées intéressantes ne sont pas de moi et que toutes les erreurs, par contre, ont été ajoutées par moi. (Je trouve l'idée intéressante, même si je ne suis pas complètement convaincu qu'elle soit historiquement si correcte.)

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #123 (Pygmalion écrivain)

Je caressai son front (si parfait !) en jouant avec une mèche de ses cheveux (si blonds !). Après une dernière hésitation, je finis par me lancer :

— Il faut que je te fasse un aveu ; et il ne sera pas plus facile pour moi à dire que pour toi à entendre. Je n'aurais peut-être pas dû faire l'amour avec toi.

La façon dont il me regarda, le sourire à la fois tendre et espiègle qu'il m'envoya, tout cela n'aidait pas mon sentiment de culpabilité.

— Si tu penses que ce que nous avons fait est mal…

— Non ! Bien sûr que non, en tout cas pas comme ça, et certainement pas de ta part. Ce qui m'embête, c'est que tu n'étais pas vraiment libre de ton choix. J'ai un peu l'impression de t'avoir violé.

— Hein ? Violé ? Tu sais, c'est loin d'être la première fois que je couche avec un garçon, et en l'occurrence c'est moi qui suis venu vers toi ! Comment peux-tu dire ça ?

Je sais qu'il allait ajouter un compliment sur mes prouesses au lit, mais que, pris d'une légère pudeur qui ne lui ressemblait pas, il se contenta de le penser.

J'étais pour ma part plus qu'un peu embarrassé par ce que j'allais lui révéler, mais je lui devais la vérité :

— Tu n'étais pas libre de ton choix, car… tu es un personnage de fiction et je suis ton auteur.

— Je dois prendre ça au sens propre ? Parce que, pardonne-moi, tout ceci m'a l'air bien réel, et d'ailleurs je ne te vois pas une plume à la main.

— Tout ce que tu vois autour de toi, le monde dans lequel je vis : tout cela est une fiction que j'écris. Il est normal qu'il te semble réel, car tu es aussi mon invention. Ma créature. Et si tu me vois, c'est parce que j'ai choisi de m'inclure aussi dans la fiction, écrite à la première personne. Mais, autre part, je suis en ce moment même en train de l'écrire. Si tant est que en ce moment même ait un sens, du moins : ce n'est qu'au prix d'un effort d'imagination que je te vois devant moi.

Il ne parut pas spécialement ni choqué ni incrédule. Plutôt un peu moqueur, en fait.

— Oh… Et je suppose que c'est un grand honneur pour moi d'avoir pu connaître le créateur de mon Univers ?

Je soupirai.

— Je t'ai fait à l'image de tous mes fantasmes. Fatalement, j'ai voulu te rencontrer. J'ai décidé que tu me désirerais : il m'a suffi de l'écrire.

Il se tourna plus vers moi et m'embrassa profondément. Puis, gouailleur :

— J'ai l'impression de l'avoir choisi, alors quel est le problème ? Si tout ce que je fais, tout jusqu'à mes pensées ou mes désirs, est un choix de ta part, alors je ne peux pas être libre à tes yeux ; je n'ai pas d'autre volonté que la tienne : en quoi est-ce différent si tu me fais choisir de t'embrasser le soir ou de me lever le matin ? Il est écrit qu'on ne doit pas tenter Dieu, mais n'y a pas de mal à coucher avec Lui si Dieu est joli garçon et qu'Il est consentant.

— Ne parle pas ainsi : c'est mon propre désir qui me fait placer ces propos dans ta bouche ! Toutes tes actions sont dictées par ma plume, c'est vrai, mais tu as pourtant une vraie personnalité, qui n'est pas la mienne : qui s'est presque imposée à moi, et que je ne veux pas trahir. Je t'ai créé pour plus que ça. Je veux être sûr que tu aies agi et fait tes choix selon cette personnalité, sinon je n'aurai pas été honnête avec toi ni avec moi-même, et mes lecteurs ne me le pardonneront pas.

— Ah, parce qu'il y a des lecteurs, aussi ?

— Ils sont sans doute peu nombreux, mais moi-même ne peux pas le savoir.

L'idée semblait l'amuser considérablement.

— Et ils ont assisté à nos ébats ?

— Non, j'ai coupé juste au moment de l'aveu que je devais te faire. C'est de cela seulement que je voulais qu'ils fussent témoins.

— Tu as coupé ? Très bien. Très astucieux. Peux-tu couper de nouveau ? Je ne veux pas qu'ils voient ce qui va suivre…

Alors, à votre avis, est-il ou non immoral de coucher avec les personnages de fiction qu'on a créés ?

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #122 (correspondances)

Ce qui me frappait le plus dans sa conversation était sa manie de mettre en avant avec un aplomb inébranlable les analogies les plus incongrues. Il était capable de dresser des parallèles — il préférait parler de correspondances — entre les choses les plus étonnantes, et de les défendre avec un sérieux, que je savais complètement feint, d'autant plus obstiné que son exemple s'y prêtait mal. Un des termes de la comparaison était souvent religieux ou ésotérique, ce qui était cocasse quand on savait Damien viscéralement athée et matérialiste : il m'avait ainsi expliqué sans un sourire que la sécurité informatique suivait des règles formellement équivalentes à celles de la cacherout alimentaire juive (je n'arrive malheureusement plus à retrouver quel était son argument). Après que j'avais soutenu ma thèse, il m'avait félicité pour mon ordination : et quand j'ai demandé ingénument si le choix de ce terme était réfléchi, il m'avait longuement détaillé pourquoi il voyait dans la collation des grades universitaires un reflet des sacrements catholiques, et dans la généalogie doctorale et académique — c'est-à-dire la recherche des lignées d'élève à professeur qu'on tente de faire remonter à des ancêtres illustres — une démarche de justification par filiation complètement identique à celle de l'Église qui fait valoir sa succession apostolique. Encore une autre fois, il m'avait expliqué pourquoi la hiérarchie positiviste des sciences (Damien avait les œuvres complètes de Comte en bonne place dans sa bibliothèque) était en fait, ironiquement, une traduction de la disposition kabbalistique des séphirots sur l'arbre de vie — les mathématiques jouant le rôle de Kheter, l'astronomie celui de Hokhmah et ainsi de suite jusqu'à la sociologie qui prenait la place de Malkhut. Si jamais j'osais me plaindre que son talent pour trouver les correspondances les plus invraisemblables s'aventurait un peu trop loin, il me rétorquait que Poncelet n'aurait jamais inventé la géométrie projective s'il avait refusé que les points et les droites pussent jouer des rôles analogues, ni de Broglie la dualité onde-corpuscule s'il avait eu des réticences semblables. Et il ne rechignait pour sa part pas à faire des comparaisons entre comparaisons afin d'avoir toujours, comme il aimait le revendiquer, un méta d'avance.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #121 (couleurs)

La fenêtre panoramique, au centre, s'ouvre sur un balcon, derrière lequel on voit se dérouler le paysage : vert sombre les jardins qui entourent la base de la tour, grise la ville dont elle marque le milieu et, au-delà du port, une mer impossiblement turquoise sous un ciel légèrement ocre. Sur la gauche, devant le mur beige, le magicien Hexar, vieillard à la barbe argentée, de bleu drapé, regarde en direction de l'Empereur, sans qu'on sache exactement si c'est le souverain ou le jeune homme qui retient son attention. À l'opposé, un soldat du palais, au garde-à-vous, sur sa tunique amarante le blason sable et or de la maison. Devant l'ouverture, l'Empereur, seul personnage assis, vêtu de pourpre ; il regarde dehors, si bien qu'on ne voit pas son visage, seulement ses mèches noires descendant sur sa nuque blanche. Entre le monarque et le garde, le favori, qui doit avoir vingt ans ; il n'a sur lui qu'un pagne cyan, qui tranche avec sa peau caramel. À moitié cachés par des cheveux châtain clair, ses yeux céladon fixés sur son amant laissent échapper une larme. Transparente.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #120

Je ne pus m'empêcher de sourire légèrement en admirant le mouvement d'Invar quand elle me tendit l'aquarelle. C'était dans cette grâce incongrue et presque effrontée avec laquelle elle exécutait les gestes les plus anodins que je croyais la voir se trahir : était-il concevable qu'on ne perçût pas combien la majesté naturelle de toutes ses manières dénonçait le mensonge du masque qu'elle affectait ? À quel point ma connaissance de son secret influençait-elle mon regard ? Je devais me rendre à l'évidence : personne n'avait remarqué ce qui me paraissait criant, et ce n'était pas ainsi que j'avais moi-même appris la vérité. Après tout, l'étrangeté de son nom avait pu m'évoquer un alliage de métaux.

Le tableau portait uniquement l'indication du nom et des dates de l'artiste : Franklin Carmichael (1890–1945). Aucun titre n'était précisé. La solitude de ce lac, et le feuillage rouge et or qui l'entouraient, me rappelèrent confusément une image d'un rêve que j'avais fait autrefois.

Le lac du vieux castor, commenta Invar, ou peut-être posait-t-elle une question.

Encore un mystère ?

Non, plutôt une réponse, mais dont il s'agit encore de trouver la question.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #119 (le songe de Labrunie)

La nuit est avancée : l'Auteur est las. La voilà qui approche, cette heure où l'inspiration va frapper, impitoyable ; où les mots s'arracheront de sa plume en lui volant son âme. Les livres attendent leur tour : le moment où la synesthésie passagère de l'écrivain leur prêtera une voix, une odeur de sang et de sueur, et la faculté d'invoquer les spectres. Sur une feuille accrochée au mur, un sceau de Salomon, au centre duquel figure le mot liminaire du dernier évangile selon Jean : λόγος. Que signifie ce mot ? L'esprit ? La force ? Non, il est écrit : au commencement était l'action. Au moment où l'Auteur murmure cela, le premier fantôme paraît — c'est le caliphe Hakem, qui emprunte les traits de de Quincey et le costume des Turcs ; il fume un houka d'où se dégage une fumée verte, rouge, jaune, bleue et blanche. Les volutes perdent leur couleur et se transforment en une mer de nuages, noyant le fumeur. Sur une montagne dominant ce brouillard, l'Auteur voit soudain la figure de Lord Byron, tenant ouvert le Paradis perdu de Milton ; apercevant l'Auteur, il lit à haute voix : Il vaut mieux régner en Enfer que servir au Paradis. Ici, au moins, nous serons libres ! Lorsqu'il prononce ces mots en disparaissant, les pages du livre s'envolent, et sept d'entre elles prennent des formes d'hommes : l'Auteur sait aussitôt qu'ils sont Homère, Virgile, Ossian, Wolfram von Eschenbach, Dante, le Tasse et Edmund Spenser. Un chariot et des chevaux de feu apparaissent et les emportent dans une tempête. Le visage d'Albrecht Dürer, riant, gigantesque, se matérialise un instant. Puis une femme à l'apparence maladive : il s'agit de Mignon, qui chante doucement le pays où les citronniers fleurissent. Enfin, l'Auteur voit son propre reflet devant lui, mais il sait qu'il s'agit là de Prospero, qu'il entend faire ses adieux à la magie et implorer l'indulgence du spectateur.

Les visions se dissipent. L'Auteur peut enfin lire les vers que sa main a tracés ; il a écrit :

Je suis le ténébreux, — le veuf, — l'inconsolé…

Je dois présenter mes excuses à ceux qui trouveront que c'est inutilement savant ; mais comme il s'agit d'une sorte de glose sur un poème (et un de mes poèmes préférés, d'ailleurs) qui est lui-même passablement hermétique et dont l'auteur n'avait plus toute sa lucidité, il n'est pas surprenant que quand j'essaie d'imaginer quelles visions ont pu en créer l'inspiration, ce soit un peu tortueux. (Je dis bien imaginer car je ne prétends même pas être vraisemblable : j'ai très bien pu commettre des anachronismes[#] ridicules.) Même si c'est parfaitement déplacé de commenter ses propres textes, j'essaierai peut-être d'expliquer plus tard quelques uns des choix que j'ai faits. En tout cas, il m'arrive de ressentir l'inspiration un peu comme ce que je viens de décrire (mais de façon moins graphique, évidemment : je ne prends pas de drogues), c'est-à-dire comme une cohorte d'auteurs, de personnages ou d'idées qui se pressent dans mon esprit pour me persuader d'écrire ceci ou cela.

Mise à jour : une tentative d'explication est ici.

[#] J'ai hésité — mais finalement renoncé — à en commettre un exprès : car je regrette profondément que Nerval soit mort juste un chouïa trop tôt pour avoir pu connaître les Rubáiyát d'Omar Khayyám telles que traduits — ou faudrait-il plutôt dire, composés — par Edward FitzGerald. Je suis sûr qu'il les aurait immensément aimés.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #118 (grammaire)

Je crois que vous ne voulez vraiment pas rencontrer cette langue en vrai :

§339. La forme d'un verbe est déterminée par son mode, son temps, son aspect et sa voix.

Les modes verbaux à flexion interne (ou finitifs) sont : l'indicatif, le subjonctif, le métajonctif, l'orthojonctif, l'optatif et l'impératif (sur leur emploi, cf. §828–852). Les modes verbaux à flexion quasi-nominale sont : l'indéfinitif, le définitif et le participe (sur leur emploi, cf. §853–867) : les deux premiers sont souvent, et parfois aussi par abus de langage le troisième, regroupés sous le nom de modes infinitifs. Les temps simples sont (à l'indicatif) : l'éternel, le présent, le prétérit et le futur. Les aspects verbaux sont (à l'indicatif prétérit) : l'aoriste, l'inchoactif, l'imparfait et le parfait. (Sur l'emploi des temps et aspects, cf. §898–914.) Les voix verbales sont : l'actif, l'objectif et le subjectif (sur le sens des voies verbales, cf. §784–789).

Toutes les combinaisons ne sont cependant pas possibles : le mode optatif n'a pas de prétérit, et le mode impératif n'a pas de futur ; le mode indéfinitif entraîne nécessairement l'aspect aoriste ; l'aspect inchoactif n'existe qu'aux temps présent et prétérit, et le temps éternel qu'aux aspects aoriste et imparfait.

§340. Chacun des mode, temps et aspect du verbe est marqué par un flexème particulier, qui sont normalement adjoints dans cet ordre sauf pour le flexème *u0[3] du métajonctif qui est adjoint en dernier (cf. §347–351). Les voix verbales sont ensuite marquées dans les modes finitifs par un jeu de flexèmes (§390–398) dépendant du sujet principal aux voix active et subjective, et de l'objet principal à la voix objective.

Il existe en outre, à l'indicatif, des temps dits composés (cf. §378–382), qui sont le plus-que-prétérit (aux aspects imparfait et parfait), le futur antérieur, et le conditionnel (ou futur postérieur), formés respectivement par l'adjonction de deux flexèmes *ne[2] du prétérit, d'un flexème du prétérit puis d'un flexème *s[3] du futur, ou inversement d'un flexème du futur puis d'un flexème du prétérit.

§341. Les paradigmes grammaticaux sont généralement donnés sur le verbe *tis[2]gar[3] (faire, accomplir).

Ainsi on a à l'indicatif : éternel aoriste tiset gar (il fait), présent aoriste tisgar i (il fait), prétérit aoriste tisne gar (il fit), futur aoriste tisgars (il fera), présent inchoactif tisgarəŋ (il commence à faire), prétérit inchoactif tisneŋ gar (il commençait à faire), éternel imparfait tisja gar (il fait pour toujours), présent imparfait tisjasu gar (il est en train de faire), prétérit imparfait tisneja gar (il faisait), futur imparfait tisjas gar (il sera en train de faire), présent parfait ekkar tis (il a fait), prétérit parfait ekne tis-gar (il avait fait), futur parfait ekkars tis (il fera).

Au subjonctif (flexème *j/*jə[4], cf. §342–344) : éternel aoriste tiseč gar, présent aoriste tisgarji, prétérit aoriste tisnej gar, futur aoriste tisgars jə, présent inchoactif tisgarəŋ jə, prétérit inchoactif tisneŋ garjə, éternel imparfait tisjaj gar, présent imparfait tisjasu gar-jə, prétérit imparfait tisneja garjə, futur imparfait tisjas gar-jə, présent parfait ekkarjə tis, prétérit parfait eknej tis-gar, futur parfait ekkars tis-jə.

Au métajonctif (flexème *t/*ti[3], cf. §345–346) : éternel aoriste tisetti gar, présent aoriste tisgart i, prétérit aoriste tisnet gar, futur aoriste tisgarts, présent inchoactif tisgartəŋ, prétérit inchoactif tisnetəŋ gar, éternel imparfait tisjat gar, présent imparfait tisjatsu gar, prétérit imparfait tisneja gart, futur imparfait tisjats gar, présent parfait ekkart tis, prétérit parfait eknet tis-gar, futur parfait ekkarts tis.

À l'orthojonctif (flexème *u0[3] post-adjoint, cf. §347–351) : éternel aoriste tisetu gar, présent aoriste tisgaru i, prétérit aoriste tisneu gar, futur aoriste tisgarsu, présent inchoactif tisgarəŋu, prétérit inchoactif tisneŋu gar, éternel imparfait tisjau gar, présent imparfait tisjasuu gar, prétérit imparfait tisnejau gar, futur imparfait tisjasu gar, présent parfait ekkaru tis, prétérit parfait ekneu tis-gar, futur parfait ekkarsu tis.

À l'optatif (flexème *e[3], cf. §352–354) : éternel aoriste tisete gar, présent aoriste tisgare i, futur aoriste tisgares, présent inchoactif tisgareŋ, éternel imparfait tisjaa gar, présent imparfait tisjaasu gar, futur imparfait tisjaas gar, présent parfait ekkare tis, futur parfait ekkares tis.

À l'impératif (flexème *an[1], cf. §355–359) : éternel aoriste anet tisgar, présent aoriste aŋgar tis, prétérit aoriste anne tisgar, présent inchoactif aŋgarəŋ tis, prétérit inchoactif anneŋ tisgar, éternel imparfait añja tisgar, présent imparfait añjasu tisgar, prétérit imparfait anneja tisgar, présent parfait anek tisgar, prétérit parfait anek tisne-gar.

(Pour les modes infinitifs et participe, cf. §403–410.

§342. L'indicatif n'est pas marqué par un flexème particulier : *tis[2]gar[3] (faire, accomplir) → tisgar i (il fait, présent aoriste). Les verbes dits éthiques (dont le mode naturel est l'optatif) et prennent cependant flexème *pa2[4] : ainsi, *deʒ[3] (avoir pour but) → deʒpa i (il a pour but, présent aoriste), nepa deʒ (il eut pour but, prétérit aoriste).

Le défi, ensuite, ce serait de reconstituer, à partir de ça, les règles d'ordonnement des flexèmes (celles qui constituent les §35ss).

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #117 (persuasion)

— Vous avez insisté pour me voir, aussi vous ai-je reçu : mais vous connaissez déjà quelle sera ma réponse. Le personnage que vous me demandez d'être n'existe plus ; et cela, vous le savez.

Ce furent les premières paroles qu'il m'adressa après le long silence qui suivit un échange de politesses et de formalités. Il ajouta encore :

— Celui que j'ai été, je ne le suis plus. J'ai beau savoir que c'est bien moi qui ai fait les choses qu'on met sur mon compte, je ne reconnais pas comme miennes les actions de ce héros. Car ce n'est pas tant moi qui ai été lui que lui qui a été moi : moi qui ne suis que cette carcasse qu'ont animée un instant les dieux de l'Histoire pour faire avancer leurs desseins, vous me demandez plus que je n'ai à vous offrir. Ce n'est pas ce corps que vous cherchez, c'est l'âme qui l'habitait : or cette âme, elle pourrait aussi bien être en vous car elle m'a été reprise.

L'idée que la postérité a choisi de retenir de cette conversation provient des mémoires de mon interlocuteur et, plus que de ces mémoires eux-mêmes, de l'adaptation cinématographique qui en a été tirée et dont chacun connaît le succès. Elle me montre sous les traits d'un prêcheur déterminé à persuader et sûr de la réponse qu'il obtiendra finalement : peut-être même est-ce le souvenir que l'autre en a sincèrement gardé. Mais je dois à regret m'élever contre cette gloire que je ne mérite pas : le jeune homme que j'étais alors, tout intimidé par qui était assis en face de lui, n'avait pas plus la fougue de l'acteur qui joue mon rôle que je n'avais sa beauté ravageuse. Si j'ai convaincu, c'est presque par hasard, c'est presque malgré moi. Non, je dois respectueusement contredire le récit que fait notre héros de ma première rencontre avec lui : jamais je ne lui ai dit — jamais je n'aurais pu lui dire — jamais je n'aurais eu l'audace de lui faire cette réponse : Et cette âme, Monsieur, je suis venu pour tâcher de vous la retrouver.

Au lieu de ça, j'ai baissé la tête vers la tasse de thé qu'il m'avait servie, et je crois que j'ai dit : J'ai peur. Je ne veux pas mourir.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #116 (Tristan)

Ceci est le résumé du film que je vendrais mon âme au diable pour voir un jour (malheureusement, j'imagine que j'en serais le seul spectateur) :

La première histoire se passe en France, à peu près de nos jours. Le héros est un dénommé Tristan Gavient, il a dix-huit ans au début et il vient de passer le bac : il est sur le point d'entrer en prépa et déménager de Lyon à Paris. Pendant l'été, il commence, sous le pseudonyme de Cidrolin, un roman dont l'écriture va lui prendre les trois ans qui suivent. Ces trois ans, en même temps que son parcours scolaire, c'est sa découverte de Paris, et surtout de sa sexualité. Emblématiquement, dans la première scène il fait son coming out auprès de sa mère ; il a d'abord une vision très « fleur bleue » de l'amour, il s'imagine qu'il va rancontrer son prince charmant, mais au fur et à mesure que le temps passe, il évolue et le roman qu'il écrit évolue avec lui.

La seconde histoire a lieu dans un monde fantastique : on y suit deux personnages principaux. L'un s'appelle Stéphane, duc de Lyash-Balder, et il est le prince héritier, forcément beau et fort, d'un empire qui a des côtés un peu féeriques. L'autre, qui n'apparaît pas immédiatement, s'appelle Pheŋg, et il est, ou plutôt il devient, un archimage extrêmement puissant, et d'autant plus assoiffé de pouvoir. Au commencement, Pheŋg est bon, mais au fur et à mesure que son pouvoir augmente il devient mauvais, il menace l'empire sur lequel règne le père de Stéphane. Puis, comme le personnage de Pheŋg gagne en profondeur et en subtilité et cesse d'être entièrement noir ou blanc, la situation se complique immensément, elle se mêle à des intrigues politiques et les rapports entre les deux personnages deviennent ambigus.

Les deux trames sont liées par un cercle vicieux (et d'ailleurs on voit régulièrement apparaître des allusions aux cercles vicieux, comme cette gravure d'Escher représentant deux mains qui se dessinent mutuellement). La seconde histoire est celle du roman qu'écrit Tristan dans la première. Mais à l'inverse, quand Pheŋg décide que, pour accroître ses pouvoirs, il lui faut pratiquer l'invocation, il entre en communication avec un autre monde où, comme la magie n'existe pas, il doit prendre la forme d'un personnage de fiction. Chacun de Tristan, de Pheŋg et de Stéphane apparaît dans les rêves des deux autres. Un pacte est conclu entre l'archimage et l'étudiant, dont les termes ne sont pas révélés. Ce qui est sûr, c'est que les scènes où Pheŋg est sur le point de vaincre l'empire alternent avec les moments de la vie de Tristan où il a ses expériences les plus dures. C'est complètement transparent quand on voit en parallèle le sac de Lyash-Balder sous les yeux d'un Pheŋg transpercé de remords, et une séance de SM à laquelle Tristan participe par dégoût presque autant que par défi.

Enfin, le concours que passe Tristan pour la deuxième fois et un meurtre qui a lieu au palais impérial amènent un dénouement où la réalité et la fiction s'entrecroisent plusieurs fois autour du personnage de Stéphane, avant la résolution finale de plusieurs énigmes.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #115 (un aveu)

Comment on dit, déjà, au cinéma ? Inspiré de faits réels, c'est ça. Mais je ne vous dirai pas ce qui est inspiré et ce qui est inventé. ☺

On nous a apporté nos cafés. Il avait toujours pas l'air de se décider à desserrer les dents, alors je l'ai poussé : Donc, Hafid, tu voulais me parler ?

Il était venu me voir à la fin du cours et avait demandé à me dire quelque chose. Non, pas ici au bahut. Dehors je préfère. Si vous voulez bien. Ça m'a surpris. Pas le genre à faire des confidences, Hafid : et de toute façon il m'avait pris en grippe dès octobre (j'avais dit un truc qui l'avait vexé, il s'était senti ridiculisé devant la classe). En chemin jusqu'au café, il a pas prononcé un mot.

C'est le mec à la fierté vissée au corps. Il porte sa tenue de racaille comme un uniforme, de la casquette aux baskets, chaque accessoire est positionné au micromètre — un cadet de West Point serait pas plus soigneux. Ses potes l'aiment bien, savent qu'ils peuvent compter sur sa fidélité, mais qu'il ne faut pas froisser son sens sourcilleux du respect. En classe, il est pas trop pénible, il se tient assez à carreau, il serait bon élève s'il ne faisait pas un effort pour rester médiocre (sauf en maths et en sport, où il est excellent). Dehors, c'est plus compliqué : je sais que son bushido l'a entraîné dans des ennuis parce qu'il devait venger son petit frère de quelque chose… Par contre, je suis sûr qu'il ne deale pas, et même il ne boit pas, il se contente pas de ne pas manger de porc. Il porte toujours au cou un pendentif sur lequel est calligraphié : وتواصوا بالحقّ (et ils s'exhortent à la vérité, sourate 103).

Il remuait sur sa chaise comme si ça le démangeait. J'ai dû le presser encore un peu pour qu'il accouche. Finalement, les yeux plongés dans son café, il a murmuré :

Je crois que je suis pédé.

Immédiatement après, il me suppliait de garder le secret. Si mon grand frère découvre ça, il me tue : je vous jure, il me tue direct.

J'ai été pris de court, moins par la confession qu'il venait de me faire que par sa réaction. Il était à la fois terrifié et résigné. Il se voyait humilié dans sa virilité, détruit dans son image de lui-même, et en même temps il n'avait pas d'illusion que ça lui passerait.

J'ai fini par savoir qu'il avait couché mercredi avec un autre garçon de la classe. Il ne m'a pas dit qui, il s'est retenu de justesse de prononcer le nom, mais j'ai décidé que c'était Bastien : j'avais remarqué jeudi que quand Kévin et Bakary avaient charrié l'aspirant goth (comme à peu près chaque jour en fait) en le traitant de tapette, Hafid était intervenu et s'était engueulé méchamment avec les moqueurs et aussi le moqué, pourtant c'est pas son caractère. J'ai compris que Hafid détestait l'autre pour ce désir qu'il lui avait fait découvrir, se détestait lui-même encore plus pour s'être laissé donner le rôle qu'il considérait comme féminin et y avoir pris du plaisir, et en même temps il se rendait compte de sa propre bêtise à penser ça.

Puis il m'a expliqué qu'il croyait que seul Dieu connaissait la raison de cette épreuve (c'est le mot qu'il a utilisé, et il a insisté : pas une faute, mais une épreuve), mais qu'il fallait qu'il la subisse quand même. Qu'il ne pourrait jamais en parler à ses parents, ça les tuerait. Que peut-être il devrait même se marier. Qu'il vivrait en cachette. Ça faisait beaucoup de conclusions à partir d'une seule nuit : il avait dû y réfléchir avant.

Moi je n'ai sorti que des platitudes. Je me suis senti con : ce gamin me fait des confidences qui lui coûtaient autant à sortir de sa poitrine que s'il s'en arrachait les entrailles, et je ne trouve pas mieux à lui dire que il faut que tu arrives à t'assumer et tu dois réussir à être fort. J'ai été moins mauvais quand je lui ai dit qu'il n'était pas moins masculin pour autant (là, il m'a regardé comme un cancéreux à qui on annonce qu'il est guéri). Enfin, je lui ai promis de lui trouver pour lundi des contacts d'associations de jeunes homos — l'idée a eu l'air de lui faire peur, mais il a hoché la tête.

Je lui ai aussi demandé pourquoi il s'était confié à moi : il a vaguement fait référence à la façon dont j'avais évoqué Oscar Wilde, et finalement, vachement embarrassé, il m'a dit qu'il y avait des rumeurs sur mon compte… J'ai rigolé et je l'ai détrompé. Puis on s'est quittés.

Je n'ai rien su de plus. Je lui ai donné quelques adresses la semaine suivante, il les a acceptées en me remerciant discrètement, mais à part le fait qu'il s'est mis à éviter Bastien très soigneusement (évitement peut-être réciproque d'ailleurs) j'aurais pu rêver tout ça. Hafid est resté semblable à lui-même, parlant des meufs avec ses potes sur exactement le même ton. Il est passé en première S surtout grâce à son niveau en maths, et je ne sais pas ce qu'il est devenu.

Peut-être pour faire le pendant de cet autre fragment ?

Pfff… J'ai un mal incroyable à écrire sur un ton familier (et je pense que ça se voit, et que ça fait artificiel) : je dois sans arrêt me retenir d'utiliser le passé simple.

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #114 (la prophétie)

Je profite de l'absence de mon poussinet pour céder à quelques idées de fragments qui me trottent dans la tête…

Le globe vola en éclats. Vous êtes vaincu, Euryn ! proclama celui qui l'avait brisé.

Une seconde passa, et Auxen compris que quelque chose n'allait pas comme prévu. Il s'était attendu à ce qu'une violente secousse fît trembler le palais, ou à ce que son propriétaire s'écroulât. Au lieu de cela, Euryn restait impassible et continuait de le fixer des yeux. Puis il parla :

Vaincu ? Je ne crois pas. À moins que je me coupe le pied en marchant sur le verre… Vous avez eu raison de me débarrasser de cet orbe, il était plus encombrant que décoratif.

Vous m'avez piégé ! Vous ne chancelez pas. Ce n'était donc qu'une copie. Pourtant…

Non, cher Auxen, ce n'était pas une copie, c'était bien l'objet que vous croyiez détruire. Mais, oui, je vous ai en effet piégé, et plus profondément que vous ne l'imaginez. Pardonnez-moi, je vais maintenant faire ce qu'un maître maléfique est censé faire dans ces circonstances, à savoir abattre mes cartes au lieu de vous tuer. (Car à quoi servirait-il de triompher si personne ne peut l'admirer ?)

Pendant qu'Euryn expliquait cela, ses hommes se positionnaient silencieusement devant chacune des issues de la salle. Auxen en prit note, mais ne réagit pas.

Voilà : j'ai créé l'artefact que vous venez de réduire en morceaux. Et quand je dis que je l'ai créé, je ne me suis pas contenté de le fabriquer, j'ai aussi inventé — comment dirons-nous ? — le contexte dans lequel l'insérer. Quelques légendes, deux-trois histoires auxquelles j'ai donné, croyez-moi ce ne fut pas facile, cette patine qui fait accroire qu'elles remontent au fond des âges. Mais surtout, cette prophétie…

Auxen ne put retenir un cri.

Je savais d'Invar qu'elle apprécierait : un poème d'apparence très ancienne qui prédit dans un langage obscur mais néanmoins facilement décodable un avenir radieux — un bibelot censément magique donc magiquement lié à mon pouvoir, dont la destruction assurerait ma perte — toutes choses auxquelles on voudrait tant croire, n'est-ce pas ? Je ne connais pas de plus puissant stimulant de la crédulité que le désir de croire. Si ce n'est, évidemment, la certitude bienheureuse que dès qu'il est question de magie tout ce qui porte le nom de prophétie est nécessairement authentique et se réalisera à coup sûr.

Euryn ramassa un fragment du globe et le fit miroiter à la lumière.

Étrange, n'est-ce pas ? Être ainsi aveuglé : vous eussiez pu me vaincre sans doute par des moyens plus banals, en rassemblant une armée comme la princesse en avait les moyens ; au lieu de cela, vous avez concentré tous vos efforts sur une banale sphère de verre, persuadés que tout autre chemin était vain. À tel point que vous êtes venu jusqu'ici sans même assurer votre retour.

Un piège remarquable en effet, fit une nouvelle voix, et je ne peux qu'applaudir un tel génie — puisque c'est ce que vous cherchez manifestement. Néanmoins, si vous me permettez de le dire, vous vous êtes vous-même piégé, Euryn, autant que vous piégiez notre chère Invar.

Euryn et Auxen se retournèrent pour savoir qui avait parlé ainsi dans leur dos, et s'exclamèrent simultanément, en identifiant le vieillard qui souriait d'un air bienveillant :

Ardemond !

⁂ C'est ainsi que le volume se finissait. Ce qu'Ardemond avait voulu dire, on ne le saurait jamais : la fin était promise pour le volume suivant de la saga, censé résoudre toutes ces questions laissés éparses (à commencer par l'identité véritable d'Euryn et les circonstances de la naissance d'Invar), mais le volume suivant ne viendrait pas puisque l'écrivaine était décédée, à la consternation de ses fans.

Contrairement à d'autres plus prévoyants, elle n'avait pas anticipé sa mort en confiant à son éditeur le nom d'un successeur auquel elle aurait légué tous ses papiers. De papiers, en fait, il n'y avait pas : son fils avait d'abord déclaré à la presse qu'il ferait publier les notes de sa mère (il aurait certainement eu intérêt à jouer ainsi les Christopher Tolkien, vu combien les livres s'étaient vendus), mais rien n'était venu. Elle avait tout soit caché soit emporté avec elle dans la tombe.

Les personnes bien informées surent cependant que deux phrases griffonnées par Mme Bawling furent retrouvées dans son agenda, qui dussent avoir un rapport avec la saga. La première était : Auxen est à la fois Prométhée et Lord Byron, et elle conduisit à beaucoup de spéculation quant à ce que la romancière voulait donner à son personnage du voleur du feu du ciel ou du poète et héros romantique anglais. La seconde phrase affirmait : C'est David qui sauvera la princesse Invar. Celle-ci était encore plus mystérieuse étant donné qu'aucun personnage du nom de David n'existait dans le cycle (et la consonance ne laissait pas penser qu'elle eût l'intention d'en ajouter un) : on songea donc au roi biblique ou au peintre français, mais on ne sut que conclure.

Je pensai pour ma part que cette apparition inexpliquée de mon prénom était un oracle, et je croyais à la réalisation des prophéties. Puisque Invar devait être sauvée et puisque mon nom était invoqué, je ferais le travail.

Aussi écrivis-je le dernier tome de la série que Mme Bawling avait commencé, reliant patiemment tous les fils qu'elle avait laissés épars, donnant à Auxen les rôles qu'elle lui avait prescrits (et je pense avoir assez habilement réussi en cela), et sauvant finalement la princesse (quoique de façon inattendue). Je le fis pour moi et non pour la gloire, car je n'imaginais pas obtenir un jour l'autorisation de le publier : je savais les héritiers terriblement jaloux de leurs droits sur l'œuvre. Cela advint pourtant : une réforme inespérée du copyright me permit de révéler la fin de l'histoire, qui fut un succès.

Je signais des dédicaces dans une librairie à Londres quand j'entendis une voix, à la fois étrangère et familière :

Une fin remarquable en effet, et je ne peux qu'applaudir votre génie — puisque c'est ce que vous cherchez manifestement. Néanmoins, si vous me permettez de le dire, vous vous êtes vous-même piégé, David, en réalisant cette prophétie.

Je me retournai pour savoir qui avait parlé ainsi dans mon dos, et m'exclamai, en identifiant le vieillard qui souriait d'un air bienveillant :

Ardemond !

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #113 (divagations métaphysiques)

— Ce que nous appelons la réalité n'est qu'un minuscule fragment de la Réalité.

J'admirai mentalement la capacité de mon interlocuteur à signifier, par la modulation presque révérente de sa voix, la majuscule dont il gratifiait le dernier mot. Je me gardai bien de commenter et le laissai continuer :

— Regardez ici. Dans le monde physique brut, vous avez là des milliards d'atomes : personne ne peut décrire leur état exact, ils sont trop nombreux. Ils représentent trop d'information. Mais nous avons créé une catégorie mentale : là où se trouvent ces milliards d'atomes, nous voyons une pomme. Nous n'avons pas créé l'objet matériel, analytique, qui est la pomme (l'Urstoff de la pomme si vous voulez), mais nous avons créé la catégorie synthétique qui l'unifie. Il en va de même de tous les motifs dont nous peuplons notre univers mental. De l'immensité de la Réalité nous ne conservons qu'une forme simplifiée : la pomme, le pommier. Qui obéissent à des lois simplifiées : la pomme tombe, le pommier lui donne naissance.

Comme pour illustrer son propos, il souleva légèrement le fruit et le reposa sur le livre qui lui servait de support (l'Apocalypse révélée de Swedenborg). Il joua encore un instant avec, puis se décida à revenir à sa leçon :

— On peut très bien imaginer que dans l'espace physique où nous voyons des cellules, des pommes, des nuages et des galaxies on puisse interpréter les mêmes atomes pour y voir tout autre chose. Cet autre univers serait pourtant le même : mais qui sait comment les atomes de la pomme s'y liraient ? Peut-être se regrouperaient-ils autrement ou selon d'autres critères que leur emplacement. Comme dans ces illusions d'optique où l'on peut voir un chandelier ou deux visages qui se font face : plusieurs réalités, plusieurs lectures de la Réalité, pourraient occuper le même volume sans se déranger.

Je pensai que je pourrais lui faire abréger son discours en lui montrant que je comprenais cette idée qu'il prenait pour révolutionnaire. J'évoquai (non sans quelque honte) les mânes de Quine :

— Ou comme il se pourrait, dis-je donc, que dans une tout autre langue notre conversation ait aussi un sens, et un sens qui ne serait pas du tout le même que celui que nous croyons lui donner : ainsi y parlerions-nous de la Lune dans le ciel qui joue à travers les nuages, d'une fleur au parfum enivrant ou d'une clochette au tintement cristallin…

— Précisément. Et déjà nos catégories mentales deviennent dangereusement malléables lorsque nous parlons non plus de choses matérielles mais d'idées ou de sentiments : lesquels se reflètent indiscutablement dans les atomes du monde physique qui constitue notre cerveau mais de façon considérablement plus sophistiquée quand nous disons Anne est triste que quand il s'agit de la pomme tombe. Pouvons-nous être sûrs de comprendre la même chose quand nous prononçons le mot triste ? Ou ne sommes-nous pas déjà en présence d'une multiplicité d'interprétations, alors même que le tissu de nos idées est en interaction, par notre comportement, avec les objets que nous avons dégagés ?

Je croyais savoir que la meilleure façon d'abréger l'étalage du relativisme était de surenchérir :

— Peut-être, d'ailleurs, ne parlons-nous effectivement pas du tout la même langue, vous et moi, et peut-être ce que j'appelle une pomme n'est pas du tout ce que vous appelez une pomme.

— Nous nous comprenons bien. Mais je ne prétends pas seulement que le mot puisse recouvrir plusieurs concepts différents, je prétends aussi que la même matérialité physique peut se décoder pour donner différents objets exotériques selon la façon dont nous agençons les barrières mentales qui découpent la Réalité en morceaux intelligibles par nous.

Il s'interrompit le temps de boire un peu d'eau, puis s'exclama d'un ton quasi exalté :

— Or ces barrières mentales nous retiennent aussi prisonniers !

Sentant fondre sur moi un ramassis confus de platitudes allant du mythe de la caverne au bouddhisme zen, je préférai désamorcer moi-même ces sujets :

— Oui, comme les trop célèbres prisonniers de Platon qui ne voient des objet réels que les ombres. Ou comme les moines que Jōshū tente d'amener à l'Éveil spirituel en les forçant à penser autrement que dans le cadre de leurs barrières mentales habituelles.

— Comme, surtout, les gnostiques…

Je n'avais pas pensé à le devancer à propos des gnostiques. Il me fallut donc l'entendre m'expliquer :

— Comme, surtout, les gnostiques qui voyaient le monde matériel comme une prison, un simulacre pour nos sens, créé par le démiurge, et dont on peut chercher à se délivrer par la connaissance spirituelle, c'est-à-dire la rédemption de notre part divine. Pardonnez-moi si je simplifie de façon caricaturale !

— Simplifiez, simplifiez ! répondis-je (espérant en entendre le moins possible au sujet des gnostiques). Nous nous comprenons.

— Et bien sûr, le Serpent de la Genèse, vénéré par les ophites, qui promet à l'Homme la divinité par la Connaissance. Bref, le thème est récurrent, et toutes les religions voient à leur façon cette idée de recherche d'une Vérité supérieure, et surtout de la limitation de l'homme par les œillères qu'il s'impose lui-même. Toutes les sciences, toutes les religions et même les différentes formes d'art représentent des œillères différentes, mais toutes constituent des tentatives pour concevoir la Réalité de façon moins fractionnaire.

C'est ainsi que Madame Blavatsky fit dans le discours de mon hiérophante une irruption aussi fracassante que le gigantesque portrait d'elle au-dessus du bureau le laissait présager.

Je m'emparai la pomme et je la mangeai.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #112 (l'Épreuve)

Je ne suis pas content de ce fragment (le début est poussif… mais poussif… dans son accumulation de clichés), dont j'avais d'ailleurs déjà étudié l'idée avec peut-être plus de bonheur, mais je le sauve tout de même in extremis de l'effacement pour des raisons que je n[e m?]'explique pas complètement :

Pheŋg franchit le seuil la peur au ventre. La pièce où il venait de pénétrer était circulaire, ses murs faits de pierre noire et sans ornement, à peine éclairée par une douzaine de torches régulièrement espacées, sauf pour la partie centrale qui recevait directement la lumière du soleil à travers une ouverture, également circulaire, pratiquée dans le plafond. Assis en tailleur à même le sol, au milieu de la salle, un enfant d'une dizaine d'années, les yeux bandés, s'adressa à celui qui venait d'entrer :

— Bienvenue, Pheŋg. Comme tu t'en doutes, je suis le Gardien. Avant toute autre chose, je dois te rappeler que l'épreuve que tu vas subir, ainsi que ce que je te dirai et jusqu'à mon apparence, s'effacera de ta mémoire dès que tu quitteras cet endroit. Je dois aussi te prévenir que certains de ceux qui se sont présentés à moi pour la raison qui t'amène ne sont jamais ressortis. Je dois te demander de me le dire librement : es-tu prêt ? Il n'y a pas de honte à renoncer, et tu le sauras encore si tu pars maintenant.

— Je suis prêt, Gardien. Dis-moi ce que je dois faire.

— Pour commencer, tu dois bien m'écouter et bien comprendre ce que je vais t'expliquer. Tu es magicien, mais tu ne sais pas ce qu'est un magicien. Je vais te dire ceci. Tout ce que tu connais du monde, tout ce que tu vois autour de toi, tout cela fait partie d'une œuvre que nous appelons la réalité. Je suis, moi, le Gardien de cette réalité. Le magicien est celui qui la modifie pour la plier à ses désirs. Son pouvoir provient de l'étendue de son intelligence, de la richesse de son imagination et de la force de sa volonté : c'est cela que nous allons mesurer aujourd'hui. Mais tu dois te convaincre qu'il n'y a pas d'autre limitation à ta puissance que celles que tu t'imposeras. Oublie ta peur, qui te conseillera mal. Oublie même l'enseignement que tu as reçu si tu crois qu'il te bride, et laisse uniquement ton art s'exprimer : sois le maître de la réalité. Bref, combats-moi et vaincs-moi.

Pheŋg s'attendait à recevoir cet ordre et avait préparé son incantation : il matérialisa la foudre et la jeta sur cet étrange enfant. Le Gardien, cependant, la reçut sans paraître affecté : la pièce trembla, il sembla à Pheŋg que ses murs changèrent un peu de couleur, mais le garçon ne bougea pas. Ensuite, le mage prononça une invocation qui créa sur son épaule un oiseau de colère, qui fondit sur le Gardien. Celui-ci vainquit la créature d'un simple mouvement de main ; les murs devinrent distinctement plus clairs à ce moment.

Le duel dura passablement longtemps, Pheŋg épuisant les sorts les plus puissants qu'il connaissait, puis tentant d'en inventer de nouveaux — ce qu'il n'aurait pas tenté, en d'autres circonstances, dans un temps si court — et qui eurent plus de succès. Le Gardien était inatteignable, mais il semblait vieillir à mesure que le magicien concentrait ses efforts, et les murs qui les entouraient passèrent progressivement du noir au blanc, puis muèrent en une sorte de cristal lumineux.

Après ce qui lui sembla une éternité, Pheŋg n'en put plus. Le Gardien était maintenant un vieillard ; son bandeau, tombé, avait laissé voir des yeux totalement blancs et dépourvus de pupille ; le ciel paraissait presque sombre par contraste à l'éclat des parois. Le mage gémit :

— Tu es invincible ! Je ne peux pas lutter.

À peine eut-il prononcé ces mots que les murs reprirent leur couleur jais et que le Gardien redevint un enfant.

— J'ai échoué, conclut Pheŋg.

— Tu peux sortir. Tu seras archimage.

— Je ne comprends pas. Avoir échoué l'épreuve me donne le rang d'archimage ? Ne vas-tu pas me tuer ?

— C'est toi-même qui as choisi de ne pas me vaincre, et c'est toi-même qui parles d'échec. Pour ma part, je n'ai rien suggéré de la sorte, et je n'ai jamais tué quiconque.

— Ceux qui ne sont jamais revenus, pourtant…

— Ceux qui ne sont jamais revenus sont ceux qui sont parvenus à me vaincre. N'as-tu toujours pas compris le sens de cette épreuve ?

— Tu l'as dit toi-même, il s'agit de savoir qui peut être mage…

— Et c'est parce que tu ne m'as pas vaincu que tu peux être magicien. Le magicien modifie la réalité dont je suis le Gardien, mais il ne la dépasse pas. Celui qui s'en affranchit, celui qui me vainc complètement, celui-là n'est plus magicien — il n'est plus de ce monde — il a entamé sa propre œuvre et il en est le seul maître. Tu as choisi, toi, de rester ici, tu as choisi de ne pas t'apercevoir que tu pouvais triompher de moi sans effort. Tu seras archimage. Mais tu ne seras pas dieu.

Pheŋg poussa un cri et tomba inconscient.

Un moment plus tard, il se réveilla devant le seuil. De sa confrontation avec le Gardien ne subsistait qu'une grande fatigue et un unique souvenir : il serait archimage. Il était archimage.

Archimage. Il avait réussi.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #111 (le prince et le rebelle)

Tu es entré. J'ai tout de suite su que c'était toi : il n'est pas nécessaire de présenter le lion à l'agneau pour qu'il le reconnaisse. L'air avait ce parfum âcre que seul le guerrier peut sentir la veille de la bataille et qui précède la mort ou la transfiguration. Tu es entré comme si tu avais toujours vécu ici. J'ai senti mon cœur battre.

Votre Altesse, je t'ai appelé, réprimant tout juste l'envie de me jeter à tes pieds : car, malgré tout ce que j'ai pu faire, les leçons de l'enfance ne seraient jamais totalement oubliées. Votre Altesse. Je n'osais pas espérer que vous accepteriez…

D'une voix dont j'ai cru discerner la majesté dans l'équanimité, tu m'as fait cette réponse énigmatique :

J'ai suffisamment lancé de défis au Destin pour ne pas refuser d'en relever un quand c'est Lui qui prend l'initiative. Me voici.

Puis-je considérer que j'ai votre serment, Prince ?

Si tel n'avait pas été le cas, ce n'est pas moi qui aurais franchi ce seuil, Voleur de Feu, et tu le sais. N'insultons pas le peu de temps que nous avons devant nous en lui jetant des paroles inutiles. Tutoie-moi : demain nous serons ennemis — cette nuit nous nous devons la vérité.

Je me suis avancé vers l'oriel qui domine la vallée blanche, où tu m'as rejoint, pour contempler le paysage éclairé par la lune.

Tu as raison, Seigneur, ai-je convenu. Puisqu'on ne manquera pas de nous accuser l'un et l'autre de trahison si cette rencontre vient à se savoir, il n'y a que nous-mêmes qui puissions juger l'honnêteté de notre démarche. Nous sommes nus devant nous-mêmes.

Tu as regardé la vallée, puis, me la désignant d'un geste ample, tu as dit sombrement : Et voici pourquoi nous devons nous haïr.

C'est en t'écoutant prononcer ces mots que j'ai su que je t'aimais.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #110 (une mythologie)

Le panthéon ordique est présidé par la trinité majeure formée des dieux Wergiur et Kendoriun et de la déesse Volyźiar. Wergiur est généralement dépeint comme un adolescent musclé, Kendoriun comme un vieillard barbu, et Volyźiar comme une femme d'une très grande beauté, mais les théologiens s'accordent pour dire que ce n'est pas là leur figure réelle (ou en tout cas pas leur forme naturelle), seulement la façon dont on rappelle leur attribution. D'ailleurs, dans les représentations de la période préclassique, il arrive que Wergiur ou Kendoriun apparaissent sous des traits féminins, et dans les fresques à Galgoliër qui décrivent la Création, aucune divinité n'est anthropomorphe (ce sont des sphères colorées). La couleur d'un dieu, en revanche, semble une caractéristique permanente : celle associée à Wergiur est le rouge du sang, celle de Kendoriun le bleu du ciel et celle de Volyźiar le vert des jeunes pousses. Leur fonction est très largement la puissance, la connaissance et la volonté respectivement : Wergiur gouverne la force physique, mais également la réussite dans une compréhension assez étendue, Kendoriun est le dieu de la sagesse, de l'intelligence et de la justice ainsi que le scribe divin, et Volyźiar est la source des sentiments et de la beauté et la déesse de la paix (dans cette dernière attribution, elle s'oppose éventuellement à Wergiur).

Cette trinité cardinale est à la tête d'un grand nombre de divinités mineures, trop nombreuses pour être citées, généralement organisées comme faisant partie de la suite d'une des trois majeures : pourtant, cette dépendance n'est pas hiérarchique, d'ailleurs le canon précise clairement qu'aucun dieu n'a de pouvoir sur un autre. Il faut souligner que les dieux ordiques ne sont pas des créatures magiques et n'interviennent pas directement dans le monde matériel (même si cela est moins clair quand il s'agit de Wergiur ou dans la Création) : ils inspirent seulement aux hommes leurs actions, et s'ils vivent eux-mêmes des aventures qui sont parallèles à celles de l'humanité ce n'est pas qu'ils agissent mais qu'il y a une correspondance spirituelle entre le monde des dieux et celui des hommes, mondes cependant bien distincts.

Au-dessus de ces dieux pour ainsi dire « ordinaires », on trouve le Seigneur de l'Ordre, dieu de la nécessité, et le Maître du Chaos, dieu du hasard, qui sont associés aux couleurs blanche et noire. Il serait tentant de les présenter comme le dieu du bien et le dieu du mal, mais cette interprétation est incorrecte car aucune divinité ordique n'est maléfique, et en tout cas ces dieux ne sont jamais ennemis. Ils semblent placés sur un plan différent des autres dieux, dont le Seigneur de l'Ordre est parfois qualifié de père (il n'est pas clair si le Maître du Chaos a des enfants ni ce qu'ils seraient), ils n'ont pas de nom propre, sont de tout point de vue encore moins humains que les divinités inférieures, et ne faisaient d'objet d'aucun culte. Un mythe de la Création les présente comme ayant fabriqué le monde, étant eux-mêmes enfants d'un dieu créateur encore plus distant ; un théologien épiclassique suggère en fait une infinité de dieux de plus en plus élevés et de plus en plus incompréhensibles pour les hommes.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #109 (trahison ?)

Aujourd'hui on a deux fragments pour le prix d'un.

Un instant, Gilles se laisse faire. Un seul instant, avant de me rejeter violemment.

— T'es un putain de pédé !

C'est plus une explosion qu'une phrase : il prononce les premiers mots doucement, puis de plus en plus vite et de plus en plus fort. Hurlant, il répète encore : T'es qu'un putain de pédé ! Et se tait soudainement, les yeux dilatés, les narines écartées. Il me fait penser à un taureau prêt à ruer. Au loin, un passant s'arrête une seconde, puis presse le pas.

Je recule un peu, juste un peu. Je n'ai pas peur, je suis seulement curieux de savoir ce qu'il va faire. Je lui jette un regard qui doit passer pour narquois. Peut-être que je hoche la tête, je ne sais pas.

Il est vraiment beau, le con.

— T'étais qu'un pédé. Putain, Stéphane ! Putain, mais c'est pas vrai… Dis-moi qu'c'est pas vrai.

Il n'a pas rué. Il ne m'a pas frappé. Est-ce qu'il y a de la tristesse dans sa voix maintenant ? Peut-être pas. Mais ce n'est déjà plus la rage de la surprise. Plutôt la colère qu'il ressent face à ce qu'il doit considérer comme une trahison. Il pense que je suis passé de l'autre côté — celui des fiotes, des tapettes.

— Et moi je t'aimais, bordel. Je t'aimais comme un frère. Tu peux pas comprendre ça, hein ? Toi tu pensais qu'à me sucer…

Le reproche est d'autant plus injuste qu'il mêle vérité et erreur. Pourtant, il ne m'atteint pas. Puis Gilles me tombe dessus, me plaque à terre.

— Moi j'aurais donné ma vie pour toi. Je te croyais ami. Et toi tu voulais juste me baiser.

Toujours pas de coups. Puis un seul, sans énergie. Est-ce qu'il se retient ? Ou est-ce qu'au contraire il cherche à se convaincre de me frapper ? Est-ce qu'il croit être physiquement plus fort que moi, maintenant que je suis « devenu » pédé ? Il répète plusieurs fois sa dernière phrase, en variant légèrement le ton. Comme un acteur qui cherche à entrer dans son rôle, n'y arrive pas. Je me dis qu'il sait très bien que c'est faux.

Il me garde longtemps à terre. Je me demande s'il se rend compte que la situation pourrait passer pour érotique. Je finis par en avoir marre : je me dégage. Je lui fous une baffe :

— Maintenant ça suffit, merde. Oui, je suis un putain de pédé, comme tu dis. La différence entre nous deux, c'est que j'ose dire en face ce que je suis.

Cette fois c'est lui qui recule. D'abord d'un mètre, comme si un serpent l'avait mordu. Puis, sans un mot de plus, il part en courant.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #108 (§109–118)

Voici un fragment que je pourrais qualifier de particulièrement gratuit…

§109. La cour intérieure renferme un jardin. Au centre de celui-ci se trouve une statue, représentant une jeune femme nue, surplombant une fontaine ; trois coins de la cour sont ornés de massifs de fleurs, le quatrième (le coin nord-ouest) est plutôt un sous-bois à l'ombre d'un assez grand pommier. Si vous voulez vous approcher de la fontaine, rendez-vous au §106 ; si vous voulez regarder les bosquets de plus près, rendez-vous au §263 ; si c'est le pommier qui vous intéresse, allez au §616. Sinon, des portes permettent quitter la cour : au nord au §730, au sud au §600, à l'est au §695, ou à l'ouest au §524.

§110. Vous prononcez le premier mot qui vous vienne à l'esprit. Jetez quatre dés : si la somme est inférieure ou égale à votre Chance, rendez-vous au §538 ; si elle est supérieure, rendez-vous au §771.

§111. Lorsque vous reprenez connaissance, vous vous rendez compte que vos cou, poignets et chevilles sont enchaînés ; vous êtes attaché au mur d'une pièce presque entièrement vide, aux murs nus, sans aucune autre ouverture qu'une porte fermée devant laquelle se trouve une chaise, seul objet de la pièce. Assis sur la chaise, vous faisant face, Kerenbor vous regarde fixement. Toutes vos possessions ont disparu et vos vêtements sont réduits à un cache-sexe. Voyant que vous avez ouvert les yeux, Kerenbor se lève et s'approche de vous. Alors, on fait moins le malin maintenant ? vous demande-t-il d'une voix moqueuse. Préférez-vous garder le silence pour l'instant (rendez-vous au §737), adopter une attitude soumise (rendez-vous au §782) ou bien le provoquer (rendez-vous au §124) ? Enfin, si vous possédez la compétence de Domination mentale, vous pouvez tenter de l'utiliser à présent : rendez-vous au §289.

§112. Le Gardien sourit. Mauvaise réponse, vous annonce-t-il : crois-tu vraiment que nous resterions ici si ton idée était juste ? Puis, sans hésitation, il vous transperce le cœur. Vous êtes mort.

§113. Le serpent vous attaque (PV 20 ; PA 12 ; PD 18, Habileté −2). Si vous parvenez à le tuer sans être touché, rendez-vous au §346. Si vous le tuez mais que vous avez été touché, rendez-vous au §197 pour connaître les effets de son venin (notez le numéro du paragraphe actuel pour pouvoir y revenir).

§114. Le coffret contient une gemme grosse comme un œuf de caille, de couleur très légèrement bleutée, que vous identifiez immédiatement comme la Larme du ciel. Si vous avez fait une promesse à Kerenbor à Elenbrion, rendez-vous au §788 si vous comptez tenir cette promesse (ou si vous n'avez pas le choix) ou bien au §450 si vous ne la tiendrez pas ; si vous n'avez pas fait de promesse, allez au §738.

§115. Vous vous arrêtez, en proie à un vertige : la plaine est interrompue par une ravine si étroite qu'elle est presque invisible de quelque distance, et pourtant profonde d'au moins cent pieds. Au fond coule un ruisseau difficile à voir dans l'obscurité de la gorge mais dont le son laisse penser qu'il est de quelque importance. Sauter au-dessus de la ravine ne pose pas de difficulté et vous pouvez continuer votre chemin vers l'est au §301 ou vers l'ouest au §385, ou bien longer le cours d'eau vers le nord au §696 ou vers le sud au §743. Enfin, vous pouvez tenter de descendre dans le cañon ; si vous le souhaitez, jetez quatre dés : si la somme est inférieure ou égale à votre Agilité ou si vous possédez la compétence d'Escalade, rendez-vous au §471 ; si elle est supérieure, rendez-vous au §629.

§116. Vous montrez l'anneau à Alnaéra, qui bondit. Il porte le sceau impérial ! s'exclame-t-elle : Où l'avez-vous trouvé ? Allez-vous lui répondre que vous l'avez trouvé par hasard (allez au §145), ou que vous l'avez volé (allez au §358), ou bien préférez-vous lui dire la vérité (allez au §312) ?

§117. Le garde vous salue et vous laisse passer. Vous voici dans Elenbrion : choisissez votre destination sur le plan en annexe et rendez-vous au paragraphe indiqué.

§118. Le couloir dans lequel vous vous trouvez comporte trois portes latérales. Une première, vers le nord, est marquée d'un dessin stylisé représentant une araignée : vous pouvez tenter de l'ouvrir au §763 ; la seconde, à une quinzaine de pas de la première, est de même ornée d'un serpent : vous pouvez tenter de l'ouvrir au §537. L'unique porte menant vers le sud, située à peu près à même distance de celles menant au nord, ne porte aucun symbole mais semble de facture plus riche que les deux autres : si vous voulez l'ouvrir, rendez-vous au §167. Enfin, vous pouvez continuer le couloir vers l'ouest au §16, ou vers l'est au §600.

…En quelque sorte un hommage à des livres qu'on peut lire comme des recueils de fragments, les Livres dont vous êtes le héros. Quand j'étais jeune, je trouvais plus amusant de les lire linéairement que d'y jouer vraiment (enfin, quand je dis linéairement, j'allais quand même regarder vers quoi pointaient les numéros auxquels on était renvoyé, parfois à une profondeur deux ou trois, mais quand j'avais fini je revenais au paragraphe pour passer simplement au suivant).

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #107 (la Contradiction)

Au mur figurait l'inscription énigmatique suivante :

…945497946690011303871870040893554688 = 2∞−1

(Les chiffres sur la gauche devenaient de plus en plus petits et rapidement illisibles.)

L'homme resta silencieux pendant qu'Ack et Bel s'assirent dans les chaises qu'il leur désigna. Il ne parla qu'après les avoir longuement dévisagé comme s'il cherchait à lire dans leur visage la clé d'un mystère ancien.

Venons-en au fait, Messieurs, car la menace est terrible. Vous avez combattu des ennemis terrifiants qui mettaient en danger la reine, le royaume ou l'humanité tout entière… L'agent Bel voulut protester mais l'homme ne lui en laissa pas le temps. Vous et vos collègues avec combattu des ennemis terrifiants, mais aucun tel que celui-ci.

Voyant que l'autre attendait une question, Ack demanda poliment : Que compte-t-il faire ? Expliquez-nous donc.

Il ne veut pas seulement devenir maître du monde, ou de l'univers tout entier, mais de tous les univers possibles. Notre savant fou n'est pas un vulgaire biologiste qui menacerait de dominer l'humanité, ni un chimiste prêt à faire sauter la Terre ; ni même un physicien qui aurait découvert comment repolariser le vide et transformer ainsi le cosmos en une mer de bébé-univers. Non, il est bien plus dangereux que tout ça !

Venez-en au fait, je vous en prie. Que projette-t-il ?

Notre mathématicien s'apprête à modifier la logique même du monde. Son pouvoir serait alors sans limites.

Vous voulez dire, si je comprends bien, demanda 006, cachant avec peine son incrédulité, qu'il veut devenir une sorte de dieu ?

Au moins un dieu, oui : un dieu absolument omnipotent. Je ne parle pas seulement de voyager dans le temps, de vaincre la mort ou de ce genre de choses. Bien plus que ça. Car le Dieu chrétien lui-même, si on en croit Thomas d'Aquin, ne peut pas faire ce qui est logiquement impossible — ea vero quæ contradictionem implicant sub divina omnipotentia non continentur (Somme théologique, première partie, question XXV). Néanmoins, Descartes, dans sa première Méditation

Toutes passionnantes que sont ces considérations théologiques, interrompit 007, elles ne sont pas ce qui nous amène aujourd'hui. Est-il possible que notre savant fou atteigne son but ?

Non, bien sûr : c'est logiquement impossible. Mais son but est précisément d'y arriver bien que ce soit logiquement impossible, puisqu'il cherche à s'affranchir de la logique. Après une pause : Notre avis est que l'arme qu'il construit — la Contradiction — amènera une destruction complète dans laquelle périront non seulement l'univers et tout ce qu'il contient, mais aussi l'idée de l'univers, les triangles équilatéraux et le nombre 42.

Si je comprends, vous dites que c'est impossible mais qu'il y a tout de même un risque qu'il y parvienne. Comment va-t-il s'y prendre ?

L'homme plaça sur la table devant lui un jeu de cartes, le coupa, en retourna la première carte et la montra aux agents secrets : elle représentait un vieil homme s'appuyant sur un bâton et tenant dans l'autre main un objet qui pouvait être une lanterne ou un sablier ; au-dessus de la carte, le chiffre IX. Le neuvième arcane majeur.

En 1873, expliqua-t-il, Charles Hermite — le mathématicien — déposa un pli cacheté à l'Académie des sciences, contenant un lemme essentiel pour atteindre la Contradiction. Ce pli a été détruit sans être ouvert à la mort de Hermite, suivant des instructions qu'il avait laissées dans son testament. Mais nous savons aussi que, profondément troublé par le résultat qu'il avait découvert, il l'avait communiqué à son élève Jules Tannery ; et que celui-ci laissa à sa mort une copie de la démonstration au jeune Albert Châtelet. La piste se perd alors.

Ce papier est ce que cherche notre savant ?

Ce papier est ce qu'il vous faut détruire, ainsi que toute trace, tout souvenir, de ce lemme. Car réunir cette démonstration avec les résultats que notre ennemi possède déjà, cela lui donnerait la Contradiction. La logique du monde dépend de vous, Messieurs !

(Tuesday)

Gratuitous Literary Fragment #106 (fantasy)

It's not about magic, in fact. It's not at all about magic. He let go of the jade figurine and went on to fidget with a thick, leather-bound volume that I recognized as a blackletter King James bible. I watched his fingers with some fascination, perhaps giving them more attention than I did to his words. Not at all about magic. I briefly wondered whether he was referring to the book in his hands.

You see, he went on, it's about Good and Evil. Good and Evil are the hallmark of fantasy, not magic. Magic is dispensable. And even insofar as it is not, it is implied by the Manichaean doctrine, which is what this is all about. Whether in the guise of Aslan versus the White Queen or Gandalf versus Sauron, we are witnessing the eon-old fight of Ahura Mazdā and Aŋra Mainiuu, the embodiments of Light and Darkness.

Not all fantasy works are so blatantly dualistic, I objected, and not all dualistic fiction is fantasy.

They are! It is. No matter how they disguise the premise or jiggle with it, it remains a premise. There is no such thing as Good and Evil in the world about us—the real world—the one we live in. There are cowards and fanatics, weak-minded people, and there are those who have ideals—and who might disagree about ideals. There are human failings and there are human virtues, but there is no obvious line between the two, and certainly no such thing as a good man or an evil one. No matter what Christianity would have you believe, or various debased forms of Humanism. Good and Evil are not in the world, they are in how we see it, and that is also where magic lies.

Would you describe Oliver Twist as fantasy, then? How about Les Misérables?

I might, but you're barking up the wrong tree there, dear. Moralism or social criticism are not at all the same as dualism. First, there is a world of difference between portraying Good and Evil locked in the ritual war that is the prime motive of the fantasy-world, and using said fantasy-world as a metaphor because you're trying to make a point that pertains to the real world. Id est, it's not because the author adheres to the view of some characters as good and others evil that they actually are so. Second, it's not because the categories are distinct that authors are forbidden to borrow from both. And so they do. To illustrate this…

But I wasn't really listening any more. As I dreamily stared at the painting of Saint George, the drone of Alwin's words seemed to fade in the distance.

Then something quite extraordinary happened.

Update (2008-01-07): Ska wrote this response to my fragment.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #105 (dénouement)

Les dénouements sont toujours ce que j'ai préféré écrire : le plaisir de révéler de la façon la plus frappante possible le secret de l'intrigue qu'on a passé des pages et des pages à nouer est ce qui m'a le plus motivé à écrire, et ce qui explique que j'aie généralement donné dans le genre plus ou moins policier. Alors, s'il s'agit d'écrire des fragments, pourquoi se priver ? (Et si je peux en profiter pour glisser quelques énigmatiques références à divers fragments antérieurs, je ne vais pas non plus me priver…)

Qui est-ce ? Comment le connaîtrais-je ?

Tu observes le sourire mystérieux du vice-président du Conseil, te demandant ce qu'il recèle.

Profite de cette pause qui t'est offerte pour méditer sur le sens de cette confrontation. La force du dénouement qui suit peut se mesurer — qu'il me soit permis de le penser — à son économie. Les rebondissements qui ont conduit ton enquête jusque ici, les fils de l'énigme que tu cherches à saisir, les secrets du Conseil dont tu es encore loin de deviner le véritable rôle, et, planant au-dessus de tout ça, la figure du Libérateur, tout cela va trouver sa résolution d'un seul coup, comme le nœud gordien par l'épée d'Alexandre, dans la double révélation qui va t'être faite.

Ardemond attend. Tu le regardes attentivement. Sa figure aristocratique te semble soudainement familière. Tu cherches à te rappeler où tu as vu ce front austère, ces sourcils chenus, ces yeux si bleus, ce sourire à la fois bienveillant et impénétrable… Tu réfléchis à la piste qui a mené à cet endroit, aux indices que tu as découverts et suivis. Voilà qu'on s'approche, qu'on murmure quelque chose à l'oreille d'Ardemond : il va parler et, au même instant, tu comprends tout.

Tu le connais, car c'est ton amant. Mais suis-moi maintenant, car l'agonie de l'Empereur vient de se finir : or il n'a pas de plus proche héritier que toi.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #104 (éloge de l'erreur)

La réalité, quant à elle, appartient à la science : et encore, chaque scientifique n'en appréhendera jamais que l'étroite partie que sa discipline lui permet d'atteindre. Je ne parle pas uniquement des sciences exactes : pour prendre un exemple dans les sciences humaines, il est certain que la perception que nos sociétés ont de leur histoire est à peu près aussi éloignée de la réalité qu'est approximative la compréhension de la mécanique quantique — ou du fonctionnement d'un ordinateur — par l'homme politique moyen.

En fait, notre regard sur le passé n'est guère plus correct que sur l'avenir : sur la base de quelques éléments réels nous construisons nos mythes et nos images, qui à leur tour ont leur histoire méritant d'être retracée, et dont les créateurs — peintres, écrivains et cinéastes — peuvent eux-mêmes être incorporés dans d'autres mythes et images. Quelle est notre vision, disons, du Moyen-Âge ? C'est essentiellement celle que nous ont laissée les Romantiques, puis encore un peu retouchée par le cinéma, et elle ressemble à peu près autant à l'original que les fantaisies de Viollet-le-Duc ressemblent à de l'art gothique. Nous rêvons le Moyen-Âge à travers des romans comme Ivanhoé (dont l'influence est telle qu'il a accidentellement créé le prénom Cédric) ; les idées qu'en avait le XVIIIe siècle étaient différentes, mais elles n'étaient sans doute pas plus justes.

On pourrait multiplier les exemples à l'infini. Anecdotiquement, nous imaginons tel ou tel personnage d'après un portrait devenu célèbre qu'en a dressé un artiste qui ne l'a jamais vu ; plus sérieusement, nous jugeons le personnage selon des critères qui n'avaient pas de sens à son époque : nous tentons d'utiliser le bien et le mal de notre temps alors que l'Histoire n'est pas une question de bien et de mal. Nous plaquons un regard qui en dit plus sur notre ignorance, nos préjugés moraux et notre pensée actuels que sur la réalité du passé. Il en va de même d'autres disciplines de la connaissance.

Mais est-ce grave ? La réalité historique a certainement une pertinence — elle en a au moins pour l'historien, par définition — mais c'est notre culture contemporaine qui nous concerne le plus immédiatement : et cette culture est une culture de l'erreur. Je dis cela sans porter de jugement de valeur, car l'erreur peut être une source de création autant que la vérité. Peu importe, donc, que le Christophe Colomb réel n'ait pas eu les traits que del Piombo nous a fixés à l'esprit, si nous voulons le voir ainsi ! Il pourrait même être parti démontrer que la Terre était ronde quand tout le monde pensait qu'elle était plate, si nous tenons à cette légende. Il n'est même pas absurde que Pierre Ménard puisse être l'auteur de Don Quichotte, si nous voulons le lire de la sorte : Ernst Zwirner n'a-t-il pas réussi à être l'architecte de la cathédrale de Cologne ?

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #103 (un mourant)

Tout était silencieux.

Seule l'avancée infatigable du grand chronomètre et le va-et-vient, plus régulier encore, des gardes aux portes, témoignaient que le temps ne s'était pas arrêté. Les visages serrés de ceux qui scrutaient l'horloge s'étaient figés dans l'attente du dénouement inévitable : et si l'expression de la tristesse et du deuil qu'ils cherchaient à y peindre était visiblement feinte, celle de l'anxiété s'imposait naturellement.

À l'heure exacte, les soldats s'immobilisèrent au garde-à-vous et quelque chose entra dans la salle. Précédée de pas moins de trois ministres d'État, vêtus de noir, la litière exhalait cette gravité qui tenait l'endroit médusé.

La créature allongée sur la couche avait autant la forme humaine que l'allégorie de la Mort. Il était parfaitement évident que l'acharnement de la médecine ne pouvait plus atteindre cet homme, ni la douleur elle-même. Pourtant, sous cette peau d'un gris craquelé, derrière des yeux vitreux où l'on devinait à peine une étincelle de conscience, dans ces membres réduits à leurs os, un pouls battait encore, poussant un sang mince comme de l'eau dans des vaisseaux de verre : pouls dont la courbe se traçait en permanence sur un appareil fixé au bord du lit. Tous les yeux étaient sur cette courbe.

Tout était silencieux.

Il y a quelque chose de délicieusement reposant dans le ronronnement forcé du style ampoulé… J'avais déjà décrit cette scène il y a un certain nombre d'années, donc voilà si on voudra un fragment de récupération, mais j'en ai un peu changé le ton (les gens très doués avec Google pourront peut-être même retrouver trace de l'original).

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment #102 (Manifesto)

Belief in the existence of God is hardly the issue: for that creed alone, if we perceive Him in the form of a non-anthropomorphic deity not caring about our destinies, would be irrelevant and inessential. Indeed, the Universe fits a broad enough definition of God and, as such, this notion is not worthy of further debate. But religion is not truly about the existence of God.

The question that matters is whether, in fact, our system of values is somehow enshrined in Creation—whether the meaning of our lives is dictated by some Higher principle—whether we are accountable in it to anybody but ourselves—and whether we have a special place in some greater Scheme of things.

To answer yes is tempting, for the opposite makes life seem desolate and meaningless. It would be so much simpler for me to tell you: be fortified, for you are part of His grand plan, and He will not abandon His children. How much easier to believe that all that happens was meant to happen, than to admit the blind drive of chance and necessity. But recourse to such comforting lies does not become us. So I speak to you as adults, willing to face reality rather than seek refuge in convenient fables.

The barren truth is that the Universe is ten billion years old and at least a hundred sextillion miles across: it does not—it cannot—feel anything for us who evolved by chance on an insignificant speck of dust. Nobody is gazing at us from beyond the cosmic shores; in a few centuries our species might be gone from the planet and nobody will mourn for us: our existence matters to no one but ourselves. We have not the power to destroy the Earth, but we have that to destroy ourselves, which is more than enough. On the individual level, very few here will be remembered past a century, and we shall not care if we are because we shall be dead. Our mind, our precious consciousness with it, the intelligence we boast, is a clumsy chemical hack that randomly appeared and was preserved simply because it turned out to be somewhat expeditious to the task of replicating our genes; there is no ghost in the machine. Such is the barren truth.

Into this Universe, and Why not knowing
Nor Whence, like Water willy-nilly flowing;
 And out of it, as Wind along the Waste,
I know not Whither, willy-nilly blowing.

But how should this imply that our lives are devoid of meaning?

Quite the contrary, the non-existence of God is Man's vantage, because it portends our freedom. The notion of Justice, that of Good and Evil, are not engraved in the fabric of the world, they are not a boon bestowed upon us by the hand of Heaven: this is not to say that Justice is impossible, merely that the task of securing it and defending it rests squarely upon our shoulders—with no other arbiter as to our success or failure than our fellow men. The concepts of Goodness and Beauty are human inventions: but do not cry over the loss of their supposedly divine essence being replaced by a loose consensus on what is deemed right and pleasant; rather, rejoice that you have taken part in this accomplishment. Take pride in the achievements of science and art. For only Man can be the measure of Man's greatness, and rightfully confer upon himself the meritorious titles of Homo sapiens and Homo faber. There is no one to save us but ourselves.

Insofar as you have no control over it, be aware that your destiny is governed mostly by chance: such is the tide in the affairs of men which takes some to fortune and others to misery. You may laugh or cry at the cruelness of fate, but do not fool yourself in seeking purpose where purpose there is none. Chance does not hand out punishment nor reward. Inevitably you will die, though it will not seem to make any sense; after that there will be no salvation and no damnation, because there will be no after that: find solace and humility in this thought, not dread, and let it remind you not to take yourself too seriously.

You alone have the power to decide the meaning of your life. What you do with this power, which ideals you may value, whither you choose to soar or fall, is up to you. You may face or defy human justice but, in the end, the final Judge to which you are answerable is your own conscience and your sense of ethics. Do not cast away lightly, however, the values which your fellow men have held in respect: keep in mind that reason and good will are better advisers than passion; respect and understanding more productive than enmity; and forgiveness and compassion sweeter than hatred.

You may also elect to follow the rule of some God, and I will respect that God and His sacred writings as I try to respect human creations: but you will be happier if you remember that you created Him and not He you. You will be happier if you remember that the only fetters you bear are those you wrought yourself. Do not attempt to lay them at your brother's feet.

Now go in peace.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #101 (la Question)

Comment pourrais-je m'amuser à chercher le secret des étoiles, ayant la mort et la servitude toujours présentes aux yeux ? Anaximène aurait posé cette question à Pythagore, si l'on en croit Montaigne. Peu importent les protagonistes, on peut en trouver d'autres : j'imagine Aristote et Platon dialoguant ainsi au centre de L'École d'Athènes de Raphaël, l'un montrant la terre, l'autre le ciel ; j'imagine Francis Bacon Verulam songeant en lui-même à l'avenir de l'humanité, j'imagine Anatole France croisant Henri Poincaré, j'imagine Albert Einstein et Linus Pauling interrogeant leur conscience. Cette question doit être — et a été — sans cesse répétée, car c'est la plus grave de toutes : c'est la question par laquelle l'Homme doit choisir son destin, ce qu'il veut être, ce qu'il doit être, et la place qu'il prétend conquérir dans l'indifférence glacée de l'Univers.

Or il n'est sans doute pas de meilleur endroit au monde pour réitérer cette interrogation. Ces murs, ces vénérables murs, quels mystères n'ont-ils pas entendus débattus ? Et quel lieu aussi bien que celui-ci pourrait prétendre incarner le refus de la guerre et du despotisme ? Vous êtes les héritiers d'une tradition en laquelle l'entendement de l'Homme n'a pas à rougir de se voir représenté. Et c'est à ce titre que je me sens honoré de m'adresser aujourd'hui à vous pour ouvrir un travail peu commun.

Comment pourrais-je m'amuser à chercher le secret des étoiles, ayant la mort et la servitude toujours présentes aux yeux ? À cela, le mathématicien Jacobi fit une réponse superbe : Pour l'honneur de l'esprit humain. C'est à vous maintenant qu'il appartient d'en décider.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #100

Qui peux-tu être ? Es-tu Siona Ishgur-Sal, général-en-chef des troupes impériales dans la si meurtrière bataille de Tuqnil — dont Je suis responsable ? Ou bien Marc, dont J'ai brisé la vie ? Alexandre le névrosé ? Gonhirn, le plus grand des héros ? Es-tu celui dont J'ai ouvert les yeux à la Vérité ? Quentin, l'idéaliste qui a vieilli ? Stéphane, à qui J'ai apporté le bonheur ? Es-tu l'esclave qui ploie devant son maître ? L'alchimiste à qui J'ai révélé l'Œuvre ? Brian, nommé en signe de paix ? Le Magicien, le Gardien ou le Général ? Le Dragon ou le Dieu de Vie ? Ou es-tu le Libérateur, décidé à affranchir tous ceux que J'ai créés ? Peut-être enfin es-tu Moi-même, depuis le fond de Mon abyme ?

Tu es venu jusqu'à Moi. Dans cette chambre, ce soir, dans cette chambre où Je croyais être seul, cette chambre où tout se joue, où J'écris ces phrases, tu es entré et tu Me regardes. Tu ne Me quittes pas des yeux. Seul. Seul avec Mes créatures. Tes yeux hurlent la vengeance.

Un instant, Je M'imagine M'agenouillant à tes pieds : te suppliant de Me pardonner, au nom de vous tous, pour ce que Je vous ai fait subir. Mes enfants ! pouvez-vous seulement deviner que Je vous aime autant que tu Me hais ? M'accorderais-tu ton pardon ?

Comprends-tu seulement Mon besoin de créer ? Démiurge de pacotille, qui rêve de mondes infinis, Je n'en accomplis que des fragments. Ressens-tu Ma honte devant ce qui est imparfait ? Sais-tu combien Je souffre des limites qui vous retiennent ?

Non. Tu ne peux pas M'entendre.

Tapi dans l'ombre où vivent les cauchemars et les remords, tu t'approches de Moi. Je frissonne. Je compte jusqu'à trois. Tu lèves la main sur Moi. Je fais ce que Je dois : J'écris trois mots en retenant Mon souffle. Trois mots :

Tu es mort.

J'essuie une larme.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #99 (Œdipe et le Sphinx)

Ἰοὺ ἰού· τὰ πάντʼ ἂν ἐξήκοι σαφῆ.

(Sophocle, Œdipe roi)

Lorsque tu reprends connaissance, c'est dans un lit d'hôpital, aux Quinze-Vingts. Les médecins expliquent que ton œil gauche peut encore, avec un peu de chance, être sauvé. Ces jours passés dans l'obscurité sont l'occasion de faire la lumière sur le passé, et tu comprends enfin combien tu as été aveugle.

Obsédé par le mystère de ta naissance, tu as toi-même construit la machination dont tu es tombé victime : la prophétie à laquelle tu t'es obstiné à croire ne s'est réalisée parce que parce que tu en as tiré le fil. Dans ton combat avec Loïc. Dans ton amour pour Julie.

Le mythe d'Œdipe. Cette fascination absurde, qui t'a poussé à donner au projet le nom de Sphinx, a fourni à tes ennemis l'arme pour t'attaquer. Seul l'aveuglement provoqué par cette idée pouvait t'empêcher de prendre conscience de l'évidence : persuadé de lire dans l'histoire du roi de Thèbes ta propre vie, tu t'es entêté à t'imaginer que Loïc pouvait être ton père. Que Julie serait ta mère. Jusqu'à te mutiler dans un mouvement de folie. Jusqu'à livrer le secret du Sphinx.

Le secret du Sphinx

Il te reste une chance de le sauver : au moment même où on t'annonce que tu n'as pas perdu la vue, tu te rends compte que tu pourrais prendre les autres à leur propre piège.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #98 (au restaurant indien)

Nous nous voyons tous les deux ou trois mois, toujours dans le même cadre, un petit restaurant indien près de la rue Mouffetard. Ce n'est pas que nous soyons grands amateurs de cuisine indienne, mais c'est devenu une sorte de rituel, et, à force, nous connaissons bien le patron. Philippe et moi prenons un biryani d'agneau et un lassi (lui à la mangue — moi à la rose), et nous bavardons — c'est-à-dire que je l'écoute parler. Il agite son couteau (qui fait un léger gling-gling) et m'explique gravement que la gauche antilibérale doit s'unir pour devenir enfin un poids politique dans ce pays, qu'il faut faire quelque chose contre les OGM, que la publicité est un fléau dangereux car elle nous empêche de penser par nous-mêmes, ou que sais-je encore. Je l'écoute fasciné : pas par ses idées, dont je suis blasé, mais par la force de sa conviction. J'admire Étienne pour la finesse de ses jugements et pour l'étendue de sa culture historique et politique, mais jamais il ne m'impressionnera comme Philippe qui me parle de la Palestine avec la même énergie que celle avec laquelle il engloutit son biryani. Étienne ne mange pas de biryanis.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #97 (le deux décembre)

C'était le deux décembre (je m'en souviens précisément puisque tu as fait une remarque à ce sujet alors que nous marchions sur le pont d'Austerlitz). Il faisait beau et très froid pour la saison, un soleil d'hiver comme tu les appréciais. Tu portais ta chapka noire, celle que je t'avais offerte en revenant de Moscou ; et aussi un anorak rouge vif, dont tu gardais le col fermé pour te protéger du vent glacial. Je te revois frappant dans tes mains plus pour en entendre le son que pour te réchauffer. Tu aimais frapper dans tes mains. Je te revois courant et riant.

Il est de ces souvenirs dont la netteté même font presque douter de leur réalité : ai-je vraiment pu te voir ainsi ? ta forme rouge imprimée sur le ciel bleu, me montrant Notre-Dame comme si tu la découvrais. J'ai d'autres images de toi, bien sûr, mais c'est celle-là que je préfère, car elle a la fraîcheur et la simplicité d'un haïku. Quatre semaines plus tard, tu devais disparaître de ma vie aussi soudainement que tu y avais apparu, ne laissant derrière toi que cette lettre que je n'ai jamais pu lire.

J'ai aujourd'hui les réponses aux questions que tu m'avais posées. Tu n'es plus là pour les écouter, mais je comprends à présent que c'est sans importance, car c'est à moi que ces réponses s'adressent. Et je voudrais te remercier. Pour toi. Pour ce deux décembre. Pour ces questions.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #96 (une galerie de portraits)

Les figures sur le mur de droite étaient facilement identifiables car, même s'il s'agissait de reproductions de vrais tableaux ou photographies, le choix des personnes représentées, par ordre chronologique, était digne de l'image d'Épinal : d'abord, en portrait, Marco Polo, Christophe Colomb et Ferdinand Magellan, puis le capitaine Cook ; plus loin une vision assez fantaisiste de la fameuse rencontre entre Stanley et Livingstone ; ensuite, encore en portrait, Robert Peary en uniforme, puis la figure sévère de Roald Amundsen ; Charles Lindbergh posant devant le Spirit of St. Louis ; Edmund Hillary et Tenzing Norgay marchant fièrement sur le toit du monde ; Yuri Gagarine dans son scaphandre dont le casque soulignait la jeunesse de ses traits ; enfin, l'image officielle de l'équipage d'Apollo 11.

Les personnages dépeints sur l'autre mur, légèrement plus nombreux, étaient moins reconnaissables, à l'exception d'un buste de Voltaire (le seul à être représenté de cette façon), souriant malicieusement, d'un portrait de Jefferson, et d'une photographie de Bertrand Russell, inimitable avec sa pipe et son air de vieux sage. Au prix de considérables efforts de mémoire, je finis par retrouver aussi, et non sans une certaine satisfaction, les noms de Frederick Douglass, Ernest Renan et René Cassin. Mais les dix autres (quatre femmes et six hommes) devaient m'être inconnus, au moins de visage. Également mystérieux à mes yeux était le dessein qui avait présidé à ce choix : ainsi, ni Gandhi ni Martin Luther King n'avaient-ils été admis sur ce mur, et c'était probablement pour une raison. Or ceux qui avaient arrangé cette étrange exposition n'avaient pas pris le soin de l'expliquer, pas plus qu'ils n'avaient indiqué quel était le rapport entre les deux séries, celle des grands explorateurs et celle qui m'intriguait plus.

Il va de soi que j'ai envie de demander à mes lecteurs de compléter la deuxième série (en les laissant réfléchir si c'est ma paresse d'écrivain qui m'a fait l'arrêter avant la fin).

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #95 (Biactol Boy)

Je me demande un moment dans quelle case je vais le classer… Mais oui, c'est évident : c'est un Biactol Boy : il a vaincu son acné dont il ne reste maintenant que quelques traces qui disparaîtront sans mal mais qu'il exhibe pour l'instant presque comme des cicatrices de guerre ; il sent à vingt mètres les phéromones qui disent jeune mâle bourré de testostérone : il est beau, ou plutôt, il le deviendra, il le sait, mais il ne sait pas encore comment ; le regard fier et en même temps blasé qu'il cherche à se donner ne cache pas la timidité enfantine qui continue de le marquer. Il rayonne d'amour pour son survêtement Umbro et pour sa copine dont il serre la main avec la maladresse de la relation toute neuve. Un spécimen parfait. Mais comment l'aborder ?

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #94 (à mon tour)

C'est ici que tout avait commencé, sous le regard moqueur et bienveillant d'Auguste Comte : il est juste et bon que je me retrouve au même endroit, devant cette statue, maintenant que ta mort a scellé mon propre destin. Tu m'as manipulé, Libérateur, je ne le comprends qu'à présent, quand il est trop tard. Pris dans le dédale des façades que tu as dressées pour moi, façonné comme tu l'as voulu, j'ai été ton objet, je ne peux désormais que porter jusqu'au bout le rôle que tu m'as assigné. Ma gloire et ma honte.

À mon tour d'être le Libérateur.

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment #93 (the Emperor and the General)

—General Nai, you were described to me as my one loyal officer. I distrust my advisors, but I have learned to recognize their lies, and the hatred in their voice when they spoke of you as such marked their words as true. So I have had the phenomenon brought before my eyes to see: my one loyal officer. You may rise, General.

—At your orders, Sire.

—You see, General Nai, I would like to understand your motivations. Perhaps there is something in it for me to learn. What drives a woman like you?

—Some people call it courage, Sire; others call it honor. I think I prefer the word wont. It has been said, by wiser men than I, that fear and wont are the two forces that hold your empire together.

—Are you aware, woman, that I could have you executed on the spot for your insolence? It has been done before, to greater men than you.

—I would rather be executed for my insolence, Sire, than for my lies as your advisors should be, whom you mentioned earlier. But you asked me a question and I gave you an answer. Fear is not what drives me: fear is what keeps me alive on the battlefield, I do not require it before my sovereign. It matters little to me whether I am slain tomorrow while defending your crown or today because of your whim: but I believe an intelligent man like you will not suffer his one loyal officer to be executed because he found her to be insolent.

—Well spoken. But I still do not believe you. Nobody would risk her life out of the simple habit of doing so. Wont does not make men loyal: nor does it foster courage.

—Does it not, Sire? Tell me, are you not seated on a very throne of custom and tradition?

—Enough of this. Rather tell me this: if it is not fear or honor that keep you loyal to me, why did you not seize my crown when you had a chance?

—Who says I yearn for it? In my profession, Sire, friends are on one side of the field and foes are on the other: I would not have it otherwise. All my lieutenants are loyal, not one, and I would not treat my loyal lieutenant, were there but one, as an enemy; nor need I fear my advisors' lies. I do not envy your Majesty.

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #92 (les paroles des prophètes sont écrites sur les murs du métro)

— Les paroles des prophètes sont écrites sur les murs du métro ?

— Oui. C'est une citation d'une chanson de Simon et Garfunkel.

— Je sais… Mais ça pourrait vouloir dire n'importe quoi ! Quels prophètes ? Quelles paroles, d'abord ?

— Je n'en sais pas plus que toi…

— Oh, je peux imaginer plein de choses. Comme les panneaux publicitaires : ce sont eux les prophètes des temps modernes, qui nous promettent chaque jour un brave new world — en prophéties contradictoires et confuses, parfois aussi caricaturales que la scène dans La Vie de Brian — mais qui disent finalement toujours la même chose qu'aux temps les plus anciens. Compté (confiez-nous votre argent), pesé (maigrissez facilement avec notre produit miracle) et divisé (la concurrence est partout) : les paroles écrites sur le mur n'ont guère changé depuis Daniel (et on continue notre festin pendant qu'elles s'inscrivent).

— Pas mal trouvé.

— Bof… Ce ne sont pas vraiment eux, les murs du métro, après tout. Le métro lui-même, nous parle-t-il ? Il nous dit Bonne Nouvelle, peut-être, ou Bienvenüe, voire, dans un splendide élan d'auto-référencement, Quai de la Gare… mais bon, ce n'est pas très original comme message ni très profond comme prophétie. Ou quelque chose qui est écrit partout ? Sortie, par exemple : en voilà un message qu'il est parlant, et qui pend à notre nez tous les jours sans qu'on le lise vraiment.

— Je ne suis pas sûr d'avoir compris, là. Sortie de quoi ?

— Aucune importance. Ou les graffitis, peut-être ? Il doit y en avoir qui disent tout ce qu'on veut, y compris certainement les paroles des prophètes : Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit enfant les conduira, et le tarif d'entrée au zoo ne coûtera presque rien. Il y a tout à parier, d'ailleurs, qu'un petit malin a déjà trouvé l'idée de taguer ça quelque part : Les paroles des prophètes sont écrites sur les murs du métro.

— J'ai plutôt l'impression que les graffitis disent des choses comme : Merde à la société de consommation. J'en ai rarement vu qui citaient Ésaïe.

— Il faut savoir lire entre les lignes, mon cher. Je suis sûr que dans leur esprit Ésaïe disait quelque chose de pas très différent de Merde à la société de consommation. Sinon, on peut aussi jouer à l'ésotérisme facile : je suis sûr que les galeries du métro suivent des lignes de géomancie et participent à une gigantesque figure magique dont le tracé est reproduit à l'infini sur les murs, un signe du macrocosme que nous nous obstinons à ignorer.

— Tu dis vraiment trop de bêtises. Bon, il arrive quand, le métro en question ?

Je tends la main vers l'indicateur SIEL :

— Tu n'as qu'à demander au prophète : là, contre le mur…

— Un peu trop facile, tu ne trouves pas ?

— Si. Mais tellement pratique.

Un peu facile, en effet. Voici ce que la même phrase a inspiré à d'autres.

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #91 (les sphères)

Kanayama laisse enfin ses doigts former la trente-deuxième sphère. Celle-ci est identique à la première et pourtant si différente : après les motifs compliqués, les arabesques entrelacées, les symétries savantes des précédentes, elle paraît à la fois simple et riche. Des paillettes mordorées, flottant dans une mer bleu sombre, translucide, attirent le regard qui glisse sur l'opalescence à peine discernable du bord : spectacle apaisant, où aucun point saillant n'accroche à la vue. L'artiste place cette dernière création à côté des autres, point final de la série dont l'équilibre parfait est enfin révélé. À côté de moi, un autre spectateur sourit comme soulagé. Le nom de l'œuvre est alors révélé :

— Jean-Sébastien Bach, les Variations Goldberg.

Voilà, c'était ma petite contribution à la fête du jour. ☺

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #90 (à cinq heures du matin)

Cinq heures du matin. Premiers chants d'oiseaux. Asphalte encore un peu tiède et qui finit de se reposer. Bruit de pas au loin (un fêtard qui rentre chez lui ? un travailleur qui se lève tôt ?). Odeur du pain qu'on prépare dans les boulangeries. Et celle, âcre, des poubelles qu'on ramasse ; le son du camion qui broie les déchets. Premier métro. La ville me parle par phrases nominales, mais chacun de ses mots signifie : explore-moi ! — nous nous comprenons, nous nous connaissons si bien, elle et moi.

Les quatre géants me regardent, gardiens d'un savoir incommensurable ; ils ont pour nom : Temps, Lois, Nombres, Lettres. Ils me regardent, mais ils m'ignorent, pendant que je me faufile entre leurs jambes. À cette heure-ci, ils ne parlent pas aux mortels, ils pratiquent en silence le rituel des gardiens.

Je parviens au fleuve.

Le soleil se lève.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #89 (Da Wiki Code)

« Un secret pour lequel on tuerait ? Et comment donc ! Il n'y a pas si longtemps, un certain Camillo a été mis à mort pour avoir osé affirmer que la sainte eucharistie était identique à Notre Seigneur et qu'Il y était seulement spirituellement présent plutôt que de reconnaître que c'est vraiment Son corps. Que dire alors de ce que je vais vous révéler ? Car il s'agit d'un mensonge qui touche au fondement même de notre civilisation. Seules les plus hautes sphères du pouvoir en Italie savent la vérité — et sans doute pas toute la vérité — une vérité dont on ne reculerait devant rien pour préserver le secret.

« Mais venons-en au fait. Le texte qui vous a mené jusqu'à moi est un échantillon de ce que, aux dernier siècle avant notre ère, on appelait un “Wiki” : il s'agissait d'une forme de communication développée à cette époque, dont les détails m'échappent, mais le texte dont nous parlons est un fragment apparemment aléatoire d'un projet plus vaste qui semblait avoir pour but de rassembler toute la connaissance sous cette forme de “Wiki”. Ce fragment décrit une nourriture qui était consommée à l'époque, et qui n'aurait un intérêt qu'historique si la description ne m'avait frappé par son extrême ressemblance avec l'eucharistie. Mais comment pouvaient-ils connaître l'apparence de la divinité avant la Révélation ?

« De cet étonnement devait naître la vérité. Je ne vous dirai pas toutes les étapes de ma longue enquête pour l'établir. Et je ne vous dirai pas ma surprise lorsque j'ai enfin compris, vous allez l'éprouver directement. La vérité, c'est qu'avant notre ère on adorait d'autres dieux, qui pouvaient prendre la forme d'un homme barbu, d'une croix, d'un éléphant, ou peut-être d'un petit morceau de pain, je n'ai pas pu déméler tous les fils, mais cela importe peu : le fait est que les hommes, à l'époque, pouvaient croire à tout cela — et c'est en guise de plaisanterie que celui que nous appelons maintenant le Prophète Bobby a choisi de créer une nouvelle religion, inventée de toutes pièces, dont il ne pouvait deviner qu'elle s'imposerait, donnant à la divinité la forme qui lui semblait la plus absurde, celle d'un plat courant à l'époque, et imaginant ainsi la figure que notre civilisation révère : le Monstre en Spaghettis Volant… »

Bon, pour ceux qui ne connaissent pas, une explication s'impose peut-être.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #88

Une œuvre au mur attira mon attention. Il s'agissait d'une gravure réalisée dans une façon imitant un peu le style de Dürer. Elle représentait un squelette ricanant, debout dans une sorte de beffroi, qui sonnait la cloche d'une main tandis qu'il tenait l'autre en porte-voix. Au-dessous de l'illustration, une légende dans une police de type vieil anglais, sans doute censée traduire l'avertissement du squelette : Fools! your Reward is neither Here nor There. Je demandai à mon hôte la signification de ce tableau ; il m'expliqua que le dessin était d'un certain Edmund Sullivan, réalisé pour décorer une édition du début du XXe siècle des Rubáiyát d'Omar Khayyám dans leur célèbre traduction anglaise par Edward FitzGerald, et que le pentamètre en question était le dernier vers de la strophe illustrée : quelqu'un avait cru bon de faire de ces deux éléments un tableau indépendant, qui s'était trouvé chez un quelconque brocanteur.

Il me raconta encore qu'il avait lu ce poème pour la première fois cité en exergue à un conte moderne qu'il avait déniché, quand il était adolescent, chez son grand-père. Il s'agissait du court récit de la vie d'une religieuse très pieuse et très bonne qui était frappée sur son lit de mort — à l'instant même où on lui administrait l'extrême-onction — de la soudaine certitude de l'inexistence de Dieu. Elle décédait peu de temps après, comprenant qu'elle avait gâché sa vie en la vouant à une divinité imaginaire ; sur le fait qu'elle fût destinée aux flammes de l'enfer pour avoir perdu la foi en cet instant ultime ou au contraire au néant après cette terrible vision finale de la vérité, l'auteur ne prenait pas position, mais concluait en évoquant le sermon de la mère supérieure qui louait la très grande piété de la défunte. Marc m'avoua qu'il n'avait pas retenu l'auteur de cette fable et qu'il avait en vain cherché à retrouver la source ; il me demanda si je pouvais l'aider, mais je dû admettre mon ignorance.

S'agissant du premier paragraphe, on peut voir ici la page du livre dont l'illustration est tirée (et dont il existe des réimpressions modernes) : il y a un exemplaire de ce livre chez mes parents, c'est à travers lui que j'ai découvert les Rubáiyát, d'ailleurs ce poème précis est un des premiers du recueil que j'aie appris par cœur, et apparemment l'illustration m'a marqué puisque la description que j'en fais (sur la base de mon souvenir) colle assez bien avec ce qu'on voit. Pour le second paragraphe, je précise que je ne fais pas référence à un conte précis (l'idée que j'évoque est certainement banale, mais je n'ai pas spécialement lu une histoire de ce genre).

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #87 (libération)

L'arrivée de l'aube sembla à Marianne comme une obscénité. Pendant que les manifestations du désespoir s'étaient succédé dans la nuit, une partie de son esprit les observait avec un détachement presque médical : symptômes documentés (sanglots, hoquets, hurlements de douleur) d'une maladie bien ordinaire. Le vide qui avait suivi, l'obscurité sans lune troublée seulement par le rougeoiement des dernières braises, semblait ne pas devoir avoir de fin. Aussi la lumière glauque du point du jour apparut-elle comme un erreur de montage, une insulte inattendue, une grossière faute de goût.

Et se voyant, devant les cendres de sa vie antérieure, entièrement nue, elle eut la surprise de comprendre ceci : qu'elle était désormais libre.

(Monday)

Gratuitous Literary Fragment #86 (plots within plots)

I was ushered into the room, which was circular and topped by a spherical glass dome providing ample sunlight. A large mahogany table, equally circular, stood in the exact center, and twelve men were seated around it. Their faces were covered by masks such as my own, excepting four of them which were of a different hue: one white—whose wearer seemed to have some presiding role—one red, one green and one blue—whose distinguishing function, if they had one, I could not perceive—the other eight being in all respects identical to the one I had been given.

All turned toward me as I entered. I froze.

Ah, Professor La Salle! the white-masked councillor gestured as he spoke, pointing toward one of the empty seats around the table, directly across his. Your visit is a most welcome one indeed. Please be seated. Do make yourself at ease. I pray that our inauspicious number around this table does not forebode ill.

As I sat down, the man with the blue mask addressed me in turn. His voice was soft yet solemn, and stood in sharp contrast to the president's mellow tone.

Professor, so that we not waste our time bandying in vain, allow me to put cards on the table. The Council here knows what intent brings you to us: we have no interest in the information that you claim to hold, we know it to be fake and we also know what mission the Gháns vested in you. And another councillor (wearing a black mask, this one) added: This mission, then, is at an end: and it has failed.

Could you believe it? The terror I felt upon hearing those words was dominated by a feeling of relief: relief that this hated lie was through, relief that my mission was over, that I should no longer dread being exposed.

However, the Gháns need not be aware of this fact, added the president. And this is the gamble which we purport to take. This is where we request your help.

The person with the red mask spoke next:

Your family is being held hostage against your betrayal. Although we can promise no certainty of sucess, this offer may yet be your best chance to free them and take your revenge upon the Gháns.

Then the green mask stepped in, whose voice I perceived to be female:

Here is the choice we give you, then. If you agree to help this Council, we will provide you with—shall we say—a lure, for you to bring back to the Gháns.

A black mask: We will plant the grains of uncertainty and doubt in their very bosom: a forged proof of treachery among their own ranks should make their love of mistrust work to our advantage.

They might never know they have been deceived, said the red mask. But if they do, we will arrange to stage your death: if they think you gone, they will have no reason to keep holding to your own. Again, we can offer no certainty, but it appears that even the Gháns eschew needless killings: they strike only at that which hinders their cause.

The alternative… the green mask begun.

The alternative has been a subject of debate among us, but we came to an arrangement the president explained. From the whispers I heard I understood that the arrangement had been hard-won for the president. I tensed as he continued speaking. We could simply let you face the Ghán's wrath…

However, the green mask went on, we will extend our offer to display a semblance of your death even if you withhold your help to us.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #85

Nous nous étions vus trois semaines plus tôt : en égaux. La proximité temporelle de cette dernière réunion ne faisait que souligner, par contraste, combien la présente était embarrassante, pour chacun de nous trois. C'était sans aucun doute une bonne intention qui avait poussé Justin à nous inviter à célébrer avec lui : mais, même si nous étions contents pour lui, qu'avions-nous à célébrer, Quentin et moi ? Déjà la gêne était bien perceptible entre nous : Quentin cherchait à la cacher et Justin faisait mine de ne pas la remarquer, mais toute la conversation avait pris un tour évidemment artificiel. Le tutoiement me paraissait désormais impossible, et je ne pouvais pas me résoudre à vouvoyer un ami d'aussi longue date : somme toute, je parlai peu. Du reste, qu'avions-nous à nous dire ? Les félicitations paraissaient à la fois bien éculées et parfaitement insignifiantes eu égard à cette nouvelle dignité ; et toutes nos plaisanteries habituelles sur des sujets quotidiens ne pouvaient faire que nous rappeler que cet univers qui nous était familier serait bientôt du passé pour Justin. Notre amitié n'y résisterait pas — elle n'avait plus de sens — et nous le savions tous.

(Monday)

Gratuitous Literary Fragment #84 (the summons)

I stared at the message, then at him who had brought it, uncomprehending. Then the idea dawned upon me: the summons.

It would be inaccurate to say I had ceased to believe this moment would come to pass: rather, I had forgotten the very possibility; much as a man caught in a nightmare is oblivious of reality—and the shock I felt cannot be better described than as awakening, from the darkest dream, if not to real life at least to the memory of real life. An awakening as providential as the arm catching the hero in Poe's The Pit and the Pendulum precisely when he is about to fall to his death.

I was overwhelmed, with joy no doubt, but also, for the first time in years, with fear: for hope was restored in my heart, and fear so often goes with it. But it was a good kind of fear: the sort that makes you feel alive.

—So, are you with us?

—To the death!

There have been occasions when I have used those words without meaning. Now was not one of them.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #83 (¡ Oh noche que guiaste !)

La silhouette noire de Stéphane se découpe à peine sur le ciel, au bord des remparts, comme un grand oiseau prêt à s'envoler. Leïla s'approche de lui en silence ; elle reste un pas en retrait, comme n'osant pas aller plus loin. Il ne se retourne pas pour parler.

— Je ne vous avais pas entendue venir.

— Apparemment si. Je vous dérange ?

— Je ne trouvais pas le sommeil. J'aime venir ici pour être seul.

— Je vous laisse, alors… ?

— Non. Restez. Ce n'est pas ce que je voulais dire. J'aime votre forme blanche dans la nuit. J'ai besoin de blancheur en ce moment.

Leïla sourit de cette remarque. Dénouant son châle, elle s'avance pour l'accrocher aux épaules musclées comme un taurillon de Stéphane, cachant la lourde cape noir d'encre. Un instant sa main s'attarde en rencontrant les cheveux blonds, puis s'enfuit.

— J'attendais le lever du soleil, continue-t-il. Qui sait si nous en verrons un autre ?

— Vous pensez que nous nous sommes trompés ?

— Sentez-vous l'odeur des amandiers en fleur ?

— Je crois, oui. C'est la rosée qui la fait ressortir.

— J'aime cette odeur. Si nous nous sommes trompés ? Non, ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Hentō a un fils, le saviez-vous ?

— Oui. Je l'ai vu.

— C'est moi qui en suis le père.

Pour la première fois, Stéphane regarde Leïla en face. Yeux bleux et yeux noirs restent longtemps braqués les uns dans les autres. Enfin, elle se résout à le prendre dans ses bras : à sa surprise, Stéphane se laisse faire.

Le jour se lève.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #82 (la pluie)

(Lun. 3/8/92) L'orage menace : bientôt il fera si sombre que la blancheur du Vittoriano ne se verra presque plus. Je suis arrivé juste à temps… Voilà, les premières gouttes, les grondements du tonnerre : tout ça est si bien réglé, si rassurant… J'aime ces sons, j'aime la voix du ruissellement de l'eau tiède quand on est à l'abri. J'écris aujourd'hui depuis la terrasse couverte de ce café si spécial que j'ai déniché mercredi dernier. Cette fois, c'est Frank Sinatra qui fait la musique d'ambiance. Mezza voce : atmosphère cozy. Je suis le seul client. Le patron (enfin, je pense que c'est le patron, un quadragénaire bedonnant, caricature du Romain gentiment bourru) est mi-assoupi devant un téléviseur vieillot qui projette les images, sans le son, de la Rai Uno (on voit Borsellino et Falcone…). Ah, un autre vient de trouver refuge ici — c'est vrai qu'il pleut maintenant très fort. Je le décris un peu : cheveux blonds, très bouclés et assez longs, yeux bruns (je crois, j'ai peut-être mal vu), dans les vingt, vingt-deux ans. Beau, très beau, même : comme un rêve de Michel-Ange j'ai envie d'écrire ; il aurait pu servir de modèle pour le David. Il a un accent quand il commande un espresso. Anglais, peut-être ? Je vais me lever et tenter d'engager la conversation.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #81 (révélations)

Voici le genre de passages que j'aimais par-dessus tout écrire, il y a dix ou quinze ans — j'aurais très bien pu faire un roman juste pour y mettre cette page ! Bon, j'exagère un peu. Mon intérêt a décru, mais je continue à trouver que ça a son charme. (Quant à l'idée elle-même, elle s'inspire vaguement d'une ou deux idées que j'avais rassemblées pour un jeu de rôles que j'avais envisagé de « masteriser », mais qui ne s'était finalement jamais fait.)

Il n'y avait là personne. La pièce dans un coin de laquelle débouchait le corridor dérobé était la plus vaste et la plus luxueuse qu'Arian ait encore vu dans le palais de Lý. À gauche, une balustrade découvrait la même vue dégagée qu'il avait admirée depuis les toits ; et il devait être immédiatement en-dessous de la terrasse puisque, à droite, la pièce se finissait par l'espèce d'atrium au sol de marbre vert, entourant un carré d'herbe, dont il avait, la veille, remarqué l'ouverture. Une lourde table de chêne flanquée de deux rangées de fauteuils richement travaillés laissait comprendre qu'il devait s'agir d'une salle de réunion. Et à l'extrémité de la table, un pupitre.

Sur lequel se trouvait un livre.

Arian avait compris qu'il devait s'attendre à tout dans cet endroit féerique, mais il n'avait pas cru que le but de sa quête pût être ainsi à portée de main. Il s'approcha du pupitre comme s'il craignait un piège et, constatant qu'il s'agissait bien du Codex, s'inclina respectueusement et en effleura la surface avec dévotion.

— Un livre qui aura causé bien des soucis, n'est-ce pas ? Ne prenez pas peur, Arian, c'est moi qui vous ai envoyé la lettre qui vous a mené ici.

L'homme qui venait de parler ainsi émergea de l'ombre qui le cachait dans le coin de la pièce opposé à celui par lequel Arian était entré, et révéla donc son visage : celui d'un vieillard d'environ quatre-vingts ans, barbu et chauve, mais dont les traits n'étaient en rien usés par le temps, pas plus que le corps toujours robuste. Il était vêtu d'une robe amarante qui ne portait aucun signe.

— Qui êtes-vous ? Savez-vous qui a volé le Livre de Vie ?

— Qui suis-je ? Je ne saurais vous dire à quel point je suis heureux d'entendre cette question, jeune homme. Mais je crois que vous pouvez me reconnaître, car mon visage, vous l'avez déjà vu, surtout vous qui venez de Val : il est reproduit en cent mille exemplaires, il figure sur les pièces de monnaie que votre roi presse, il trône en majesté au centre de chacun de vos temples, et même si c'est tel que j'étais il y a soixante ans, je pense que vous savez…

Saisissant entre ses bras, pour le relever, Arian qui maintenant baisait le sol à ses pieds, il conclut :

— …que je suis celui qui a écrit ce livre.

Portant le garçon, plus qu'il le guidait, jusqu'à un siège, et s'asseyant lui-même en face, celui qui avait été le Dieu de Vie laissa passer un long moment de silence puis, voyant que l'autre ne retrouverait pas si rapidement l'usage de la parole, s'adressa de nouveau à lui :

— Je suis désolé du choc que vous cause manifestement ma vue. J'aurais voulu le prévenir mais ce n'était pas possible. Voilà plus d'un demi-siècle que je suis prisonnier entre ces murs, hôte du seigneur Lý, mon ami d'enfance, le seul en qui je puisse avoir confiance. Vous connaissez évidemment les circonstances dans lesquelles on a cru à ma mort : et vous comprenez maintenant que, lorsque j'ai voulu rectifier l'erreur qu'on avait faite à ce sujet, je n'ai qu'empiré la situation car on m'a vu ressuscité. Vous n'êtes pas au bout de vos surprises, j'en ai peur : êtes-vous prêt à entendre la suite ?

Blême, Arian fit un faible signe de tête affirmatif, et le vieil homme reprit :

— Ce livre, c'est moi qui l'ai écrit, mais c'est aussi moi qui l'ai volé. J'avoue que je suis assez fier de moi : et à quatre-vingt-deux ans, pénétrer dans le Grand Temple de Val pour y dérober l'objet le plus sacré, je crois que ça le mérite. Les hommes de Lý m'ont aidé jusqu'à un point, surtout pour m'éviter d'être reconnu, mais j'ai tenu à faire l'essentiel seul, afin de ne pas leur faire courir le risque des tortures raffinées que le Grand-Prêtre aurait réservées au voleur.

De nouveau, il attendit un moment avant de continuer. Puis, d'un ton grave :

— L'écrire était la plus grave erreur de ma vie et sans doute la plus grave erreur de toute l'Histoire. Je n'ose songer au nombre de morts qu'elle a causées. Mais je crois qu'il n'est jamais trop tard pour réparer ses erreurs, et je prétends maintenant le faire pour celle-ci. Et je compte sur vous pour m'y aider.

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment #80 (Dungeons and Dragons)

—All right, thou foul, stinking, dragon: thy time is up! I've come to slay thee and cut thee in little pieces.

—Oooooooooh, a beautiful, manly, warrior in shining armor! I knew someday my prince would come.

—Uh, perhaps I wasn't clear enough the first time: I've come to kill thee, not rescue thee. Thou art'nt a damsel in distress. And, in fact, I'm not a prince either: princes, seest thou, are more keen on staying safely in their castle (and on the front cover of tabloids) than on dispatching dragons; so they send underlings like me to do the dirty work. And, lastly, I don't like this sort of chit-chat before fights: so please cut it out.

—I'm sorry. It's just that I think conversation is an important part of foreplay.

I'm sorry… Foreplay?

—Oh, yes, that's always my favorite bit. I mean, if thou wert to start driving thy thick warhammer, thy broad sword, through every orifice in my body, without first allowing me to taste the bliss of foreplay, the caress of plate armor against dragonscale, the mingling smells of (unwashed) human adventurer and dragonbreath, the arousing sight of sweat on skin and leather, I would miss the best of the experience, wouldn't I? Then I would never lubricate properly, and…

Caress? Arousing? Lubricate? Look, dragon, I hate to say this, but I'm afraid we have a bad misunderstanding: I'm here to kill thee, not take part in some kind of pervert game of the sort which is certainly favored by princes and all the avant-garde élite but which I know nothing about, nor do I intend to.

—Oh yes, that's what the others also said. Isn't it part of the role-playing?

—What others?

—The other princes, naturally. Non-princes, that is. Humans. They came for the same reason thou didst.

—The people thou killedst, thou meanest? (Oh, to hell with this idiotic second person singular!) The people you killed, you mean? Verily I will avenge them!

—Killed? Certainly not: I think killing is unethical. They're in here: they live inside my cave, I feed them (a strict vegan diet, again, because I'm opposed to needless killings), and we get to play together as often as we wish. But it gets a bit boring after a time, since the only game they seem good at is the game of begging me to free them and let them return to their families. All role-playing, of course: the only reason I keep them chained is that I've been told it increases the pleasure of… Hey, why art thou running away? Come back! [In a different voice:] Ha, stupid adventurers! Willing to face a dragon, but can't abide the mere mention of lust? Well, my booty is safe.

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #79 (artefact)

Je m'empare de la chose, curieux de savoir ce qui va se passer. Au début, je ne remarque rien, si ce n'est que l'apparence en est un peu bizarre, plus que ce qu'il semblait de loin. Inquiétante, même : bien qu'elle n'ait aucune forme clairement définie, un peu comme dans ce test avec des taches d'encre sur le papier où l'on doit identifier des images, je me rends compte que je crois reconnaître un œil — ou une main desséchée. Soudain, j'ai l'impression qu'on m'observe, j'ai la sensation d'une présence dans mon dos : je me retourne, mais il n'y a rien, je regarde de nouveau la chose, et son apparence me semble maintenant vraiment effrayante, comme le mystère qu'elle recèle. Il y a quelque chose d'affreusement inhumain dans ces excroissances fractales, dans ces couleurs grises et dans cette texture rugueuse : plus je la scrute, plus j'ai le sentiment que d'un instant à l'autre je vais comprendre le secret de ce que j'observe et que ce secret est abominable. Or voilà qu'un son strident se fait entendre, qui vient d'un recoin obscur de la pièce : à ce moment précis, je sens s'ouvrir la porte de l'épouvante, libérant en moi les peurs les plus profondes, les peurs ancestrales — la peur du noir, la peur de l'inexpliqué et de l'inexplicable —, ces monstres qu'on croit vaincus par la civilisation mais qui ne sont que mal endormis dans une cachette dans les racines de notre inconscient, attendant leur heure et ne donnant qu'un pâle reflet de leur présence dans nos pires cauchemars. La chose que je tiens dans les mains, maintenant, est le centre de cette terreur, elle me brûle les mains comme un démon incarné. Enfin, je parviens à la lâcher, elle retombe lourdement sur son socle : et presque aussitôt le monde redevient sensé, je comprends que le son que j'ai entendu est celui d'un ventilateur qui s'est mis en route, je m'aperçois que la pièce n'est pas si mal éclairée que ça, et qu'il n'y a rien qui me menace.

— 4′25″, me dit alors François. Pas mal : la plupart des gens ne tiennent pas autant. C'est à peu près le temps au bout duquel les lapins meurent de trouille si on les laisse attachés.

En silence, il me tend un anxiolytique, que j'accepte volontiers. Pendant que je l'avale, j'ose de nouveau regarder ce qui m'a causé une telle émotion : je ne comprends pas, son apparence est certainement étrange, mais pas à ce point terrifiante. Je demande :

— Alors, qu'est-ce que c'est que cette chose ?

— Ça c'est ce que nous voudrions bien savoir, oui : comment ça peut stimuler comme ça le système limbique. Pour l'instant, personne n'en a la moindre idée. Au fait, je te conseille de dormir avec la lumière allumée, cette nuit.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #78 (théories du complot)

— C'est exactement ce que font les prestidigitateurs : ils attirent ton attention sur l'endroit où il n'y a rien à voir, en te faisant croire que c'est là qu'il se passe quelque chose d'important, et pendant que tu cherches à regarder par là, de façon discrète mais pas invisible, ils opèrent leur tour ailleurs. Les théories du complot, donc, c'est de la poudre qu'on jette aux yeux du peuple pour qu'il ne voie pas ce qui est visible en focalisant ses yeux où il n'y a rien d'intéressant.

— Tu veux dire qu'elles sont créées exprès ?

— Ça me semble évident. Prends les Protocoles des Sages de Sion, par exemple. C'était effectivement un complot, mais pas des Juifs : on sait que c'est un faux monté par la police secrète du tsar, et qui a servi à provoquer ou à justifier des pogroms. Pourquoi ? Sans doute parce qu'en 1903 la révolution commençait à gronder, et qu'il fallait en détourner le peuple en créant un ennemi imaginaire : les Juifs avaient bon dos pour ça. C'est peut-être la même chose qui avait été tentée lorsque, un peu plus d'un siècle plus tôt, on a commencé à raconter des histoires délirantes sur les Illuminés de Bavière, censés menacer le monde : en fait c'était une pauvre secte sans importance, et je suis sûr que la raison de les monter en épingle était qu'on pressentait la Révolution française.

— Et maintenant ?

— Maintenant on nous sert de la théorie du complot à toutes les sauces. Regarde l'évolution : dans les Caves du Vatican, c'est une escroquerie ; dans Le Pendule de Foucault, la théorie du complot devient réalité et prend de court ceux qui l'ont lancée : et voilà que cette fiction-là elle-même semble devenir réalité avec le Da Vinci Code. Qui, bizarrement, fait un tabac, en entretenant soigneusement la confusion sur la part de réalité et de fiction.

— Tu crois que Dan Brown est employé pour distraire les gens de ce qu'ils devraient vraiment voir ? Tu crois qu'une révolution se prépare ?

— Pour Dan Brown, je ne sais pas. Mais quand on nous fait croire à un complot islamiste je crois surtout qu'on veut attirer notre attention ailleurs que là où elle devrait se porter.

— C'est très habile, comme façon d'essayer de passer au niveau méta, mais malheureusement tu retombes là où tu étais : tes théories du complot sur les théories du complot elles ne dépassent pas ce que tu dénonces. Et elles ne sont même pas originales : c'est tristement banal, de se plaindre que les néoconservateurs américains exploitent l'épouvantail Ben Laden pour leurs propres intérêts ; et c'est plutôt là que s'incarne, actuellement, le mème de la théorie du complot.

— Et si je passe à un niveau méta de plus…

— …alors ce n'est plus du tout crédible. N'oublie pas, dans ta théorie, la vérité doit être visible : qui aurait intérêt à faire croire que les néoconservateurs sont derrière tout ? Personne, ça ne colle pas. On ne peut pas les présenter comme une menace secrète à l'ordre établi puisqu'ils sont l'ordre établi.

— On pourrait prétendre que la Chine…

— On pourrait prétendre que la Chine s'arrange pour disséminer des théories du complot selon lesquelles les Américains s'arrangent pour disséminer des théories du complot selon lesquelles l'Iran veut contrôler le monde ? Tu as fumé. Je ne dis pas que les théories du complot sont parfois elles-mêmes utilisées comme instrument de manipulation : mais elles n'ont pas besoin de ça pour naître — elles sont un épiphénomène des comportements humains comme, à la limite, la violence, qui peut certainement être instrumentalisée mais qui peut aussi naître d'interactions sans avoir été planifiée par qui que ce soit.

— Et pourquoi ?

— Parce que nous refusons de croire au hasard. Là, si tu veux une constante de la psychologie humaine, c'est bien ça : la certitude que tout ce qui arrive est forcément un signe, donc une intention. Prends quelqu'un qui a « réussi » dans la vie, qui est devenu très riche ou très puissant : il va publier ses mémoires pour expliquer comment il est arrivé là, quels sont ses secrets, et on va croire que c'est à cause de ça, parce qu'il avait des bonnes méthodes ou des bons secrets, qu'il a réussi. Même quelqu'un qui vit très vieux, on va lui demander le secret de sa longévité. Mais en réalité, il n'y a pas de secret, il y a juste des milliers ou des millions de gens au départ, qui essaient tous de réussir, et le hasard en choisit un, pas parmi les plus mauvais, certes, mais pas non plus le meilleur dans un sens précis, et au lieu de comprendre ça comme ça on cherche à trouver les raisons de son succès. Or cela n'existe pas. Et c'est exactement le même genre de raisonnement qui nous conduisent à croire aux théories du complot : si quelque chose arrive, il faut bien que ça ait été voulu, calculé, planifié.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #77 (des années plus tard)

Après cette semaine je me croyais préparé à tout : évidemment, je me trompais. J'aurais pu le deviner, la voiture parcourant la longue route menant à Ygnères, que la confrontation ne serait pas du tout celle que j'avais imaginée. Mais j'ai pris conscience que quelque chose clochait seulement quand les panneaux de signalisation nous ont indiqué que nous arrivions. Un arrangement végétal coloré témoignait pour l'indication ville fleurie, et au-dessous de la mention commune d'Europe figurait le nom d'un patelin italien auquel elle était jumelée.

La dissonance entre ce village pimpant et celui de mes souvenirs était telle que j'ai pensé à une erreur : l'endroit où je me dirigeais devait être un lieu brumeux et sinistre, aux vieilles pierres noires, rébarbatives et hostiles, à jamais maudit par la souffrance que j'y avais endurée — certainement pas un village comme tous les autres, ensoleillé et propre. Ou bien le feu du ciel avait-il accompli pour moi la vengeance que j'avais rêvée ? Ceux qui m'avaient tourmenté avaient-ils été précipités dans l'abîme pour qu'à la place laissée nette par l'oblitération de Sodome puisse apparaître cette ville nouvelle et fraîche ? Mais face à l'église j'ai dû admettre, oui, que j'étais bien à Ygnères.

L'ancienne mairie avait été transformée en syndicat d'initiative, et le chemin des vignes, devenu route communale, avait été goudronné. Puis nous sommes arrivés au manoir : de nouveau, mon espoir ou ma crainte que se manifestent devant moi les spectres du passé ont été déçus — rien d'effrayant à cet endroit. Une petite vieille est sortie à la rencontre de la voiture. En la voyant, quelque chose s'est agité dans ma mémoire, et soudain le déclic s'est fait : Marguerite !

— Qu'est-ce que… Philippe ? C'est pas possible ! Philippe, c'est bien toi ! Je ne pensais jamais te revoir.

Les digues ont rompu, et j'ai été noyé sous un flot d'images que j'avais cru oubliées…

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #76 (un discours)

Le discours, tout le monde le connaît, mais on ne sait souvent pas grand-chose des circonstances dans lesquelles il a été prononcé. J'étais moi-même à la Convention (dans un rôle officiel, mais mineur) et j'ai donc eu la chance d'y assister en personne. Somers — la plupart des gens l'ignorent — était un des représentants de la Nouvelle-Zélande ; jusqu'alors il n'était pratiquement pas intervenu, seulement pour quelques remarques très mineures. Arrive ce jour qui devait être consacré aux questions diverses : le vice-président Kim l'appelle à la tribune, on s'imaginait qu'il ferait une observation technique et fade. C'est l'apparence du personnage qui donnait cette impression : un petit bonhomme avec une bonne tête mais qui, à part ça, n'a vraiment l'air de rien. Il m'avait semblé plutôt timide ; désorienté aussi, comme s'il se demandait ce qu'il faisait là. Je me souviens qu'il a retourné ses notes dans tous les sens avant de commencer à parler : je me suis dit qu'il n'avait pas du tout préparé ce qu'il allait dire.

On raconte — et c'est d'ailleurs faux — que Lincoln a rédigé son discours de Gettysburg en quelques minutes, en gribouillant sur une enveloppe. En tout cas, personne ne s'attendait ce jour-là à vivre un moment historique. Nous étions dans le même état d'esprit.

Je ne saurais pas dire quelles émotions m'ont traversé pendant le temps même que Somers parlait, et encore moins comment l'assemblée s'est comportée. Ce qui est certain, c'est qu'après il y a eu un long silence, auquel l'orateur devait s'attendre puisqu'il a commencé à retourner à sa place. Alors les applaudissements ont commencé. Et un quart d'heure plus tard ils duraient encore.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #75 (abjuration)

— Raison ? Oui, c'est bien possible, je n'en sais rien. Mais ce que j'aimerais que tu comprennes, c'est qu'il y a des choses plus importantes que d'avoir raison. Alors voici le choix qui est devant toi : soit tu prends ta plume et recopies ce que je vais te dicter et qui devrait satisfaire tes accusateurs, soit tu t'obstines dans ta foutue Raison, et je ne réponds de rien. Pour la dernière fois : écriras-tu ?

Sans mot dire, G. se saisit du papier et fit signe qu'il était prêt. Une demi-heure plus tard, l'abjuration était signée. U. la relut et hocha la tête, satisfait.

— Cesse de sangloter, à présent : je comprends que ça puisse être douloureux, mais tu as fait la seule chose sensée, et sans doute même celle qui sert le mieux la Raison à laquelle tu tiens tant. Peut-être pas la plus sottement glorieuse, certes. Mais parfois le vrai courage c'est justement d'accepter de paraître lâche. Si tu y tiens, tu peux maintenant, pour la postérité et pour toi-même, murmurer, mais seulement murmurer : E pur si muove !Et pourtant elle tourne !

(Sunday)

Gratuitous Literary Fragment #74 (the Revolution)

It was the best of times, it was the worst of times, it was the age of wisdom, it was the age of foolishness, it was the epoch of belief, it was the epoch of incredulity, it was the season of Light, it was the season of Darkness, it was the spring of hope, it was the winter of despair, we had everything before us, we had nothing before us…

We met every Wednesday afternoon—for three years—in a café around Union Square (I think it's gone now) and we discussed strange plans. I don't think we ever quite made up our minds as to whether we were the Club of Rome or a group of conspirators: I believe we thought ourselves something of both, which, in retrospect, stands as a remarkably accurate assessment of what we ended up being. The idea of the Phase dawned upon us gradually, it was no sudden stroke of genius; so future historians can debate forever which of us had the thought first. Like so many of our age before us, we just argued about how we would make the world a far better place.

But of course, unlike them, we succeeded.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #73 (deux hommes)

Le cadre de science-fiction, apparemment, ne sert qu'à écarter les particularités de tel ou tel pays ou de telle ou telle époque : mais c'est véritablement de politique, et non de science-fiction, qu'il est question dans cette histoire de la lutte entre deux hommes.

L'un est le président en exercice de la Fédération. L'autre, son rival, un puissant sénateur qui semble avoir la majorité de ses pairs derrière lui. Entre les deux, des personnages secondaires : le « troisième homme », notamment, qui est maire de la capitale, ou encore l'ancien président, retiré de la politique et qui cherche à apparaître comme un sage, un arbitre. La lutte atteint son acmé lors des débats publics qui précèdent l'élection présidentielle finale : débats au cours desquels les coups de théâtre se succèdent, jusqu'au dénouement encore plus inattendu.

La vision présentée des affaires publiques n'est pas tendre : la corruption et le népotisme sont endémiques, la démagogie est poussée jusqu'aux calculs les plus cyniques et le populisme n'est jamais loin ; on voit les lois fondamentales soumises au jet de dé d'un marchandage mesquin, on voit les carrières les plus brillantes et les amitiées les plus fortes sacrifiées pour un bénéfice ridicule. Parmi les deux personnages principaux, c'est le sénateur qui apparaît comme le moins mauvais, car il défend au moins quelques idéaux qui nous semblent justes : mais on ne saura pas — jusqu'à l'extrême fin — s'il y croit lui-même ou s'il les adopte pour porter ses ambitions. Et les méthodes auxquelles il a recours ne sont pas globalement meilleures que celles du président. Quant aux organes de presse et aux divers groupes d'intérêt qui gravitent autour du pouvoir, aucun ne participe à un assainissement du terrain de la république.

Malgré ce tableau dans l'ensemble très noir, quelques notes heureuses émergent, inattendues. Ainsi lorsqu'un des politiciens, que tout pousse à prendre une décision facile et populaire, choisit d'ignorer cette facilité pour suivre ce qui lui semble bon, alors même que ce choix menace de lui coûter l'élection, peut-être de briser sa carrière. Ou lorsque l'autre renonce à une occasion rêvée, que le hasard lui présente, de détruire son adversaire. Et les deux ensemble, en plusieurs occasions, se montrent capables de s'entendre (quitte à faire des compromis) pour ce qu'ils estiment être le bien commun. Le plus étrange, cependant, ce n'est pas tant cette émergence d'une vertu, c'est qu'elle apparaît de façon imprévisible pour disparaître tout aussi inexplicablement.

Ajoutons à cela des morceaux d'une intelligence remarquable : la méthode employée par le sénateur pour faire cesser une rumeur mensongère qui le vise, par exemple, relève du pur génie.

(Sunday)

Gratuitous Literary Fragment #72 (Rising Path of Changes)

Partly rewritten (2006-02-07T22:30+0100)

The Rising Path of Changes is an eight-volume epic which tells not one story, but five, with each succession of five chapters pursuing the different plot lines invariably in the same order. The relation between them is not obvious: though they appear to be all set in the same fantasy world, we are given too few material details to ascertain how separated they are in space and time (and only the absence of familiar names betokens fantasy). The overall tone of the five narratives is varied: whereas one of them is very dark, others are of a much lighter stance, and at least one is meant to be funny. But whereas the stories may be physically and dramatically unconnected, there is a clear resonance between them, and it is apparent that the author is more concerned with this “inner harmony” than with anything else.

The formal structure of the work is heavily based on Chinese esoteric philosophy, and particularly the Yi Jing (I Ching or Book of Changes) and its later commentary the Tai Xuan Jing (variously translated as The Elemental Changes or Alternative I Ching). Thus each of the 145 chapters in the Rising Path of Changes bears, with some appropriateness, the name of one of the 64 hexagrams of the Yi Jing or one of the 81 tetragrams of the Tai Xuan Jing: response, the receptive earth, going to meet, return, law or model, the army, stove, approach, greatness, encounters, modesty, and so on—arranged in a (rather unconventional) order which suggests a path from Yin to Yang. The books are themselves named after the eight classical trigrams: Earth, Thunder, Water, Lake, Mountain, Fire, Wind and Heaven. And the five intertwined stories are probably related to the Chinese five elements. The actual contents, however, have little to do with the Yi Jing—which does not provide much, that is, beyond the titles.

So in effect the Rising Path of Changes is not an esoteric work: it is more accurately described as an exercise in storytelling—namely, how to make the constrained titles into a coherent set of stories. How to turn the Book of Changes from an oracle into a novel. A well met challenge.

Another description of an imaginary book… this time there is a real table of contents for it. I got my inspiration, of course, by reading the tables in Unicode and noticing that the English translations they use for the Yi Jing and Tai Xuan Jing elements make great titles.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #71 (Nouvel An)

Martine marche sans but dans les rues maintenant quasi désertes, débarrassées des derniers fêtards, éclairées seulement de la lumière blafarde des lampes à mercure. Quelle idée idiote ! Ses bottes projettent au loin des petits restes de neige fondue qui se transforme maintenant en gadoue sur les trottoirs. Mais quelle idée Bernard avait eue de proposer un Action ou Vérité à la Saint-Sylvestre ? Tout le monde était, bien sûr, ivre de champagne et de pailettes. Ils avaient chanté Ce n'est qu'un au revoir à tue-tête, puis Gaudeamus igitur, et quelques airs un peu osés, et Bernard avait eu cette idée. Elle aurait dû savoir que c'était dangereux. À chaque intersection, elle prend au hasard, sans chercher à se repérer dans ce quartier qu'elle connaît mal. Qui avait lancé les confidences sur la pente dangereuse qu'elles avaient prises ? Dominique, probablement. Un automobiliste double Martine, l'éclaboussant au passage en criant : Bonne année ! Elle s'écarte vers des ruelles plus sombres, où pas un chat ne rode. S'arrête brutalement devant un bas-relief surprenant : le dieu Janus Bifrons aux deux visages.

(Friday)

Gratuitous Literary Fragment #70 (the guardian and the general)

The scene is neatly divided in two. On the left, the second legion in marching formation, terrifying but orderly, spreading as far as the eye can see, all in hues of red and gold. On the right, the domed building and wild parklands of the Sanctuary, wild but majestic, resplendent with liveliness, flaring with greens and blues. Between them, the general-in-chief of the legion and the guardian of the Sanctuary stand face to face. Only their hair color tells them apart. Grim determination shows on the general's expression: he is ready to outrage the place if he must. The guardian's contenance, however, registers calm assurance. His last line, you shall not pass, is still on his lips. Both men are smiling.

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #69 (clichés dans le métro)

Partiellement réécrit (2005-12-28T02:30+0100)

Un mec assis de façon à monopoliser ostensiblement deux strapontins écoute la musique qui sort de son baladeur MP3 en tentant de prendre un air féroce ; tout son look, la capuche doublée de (fausse) fourure comme les chaînes qui pendent à son cou, se résume en un seul mot : wigger (comment dit-on ça en français ? je ne sais pas si le jargon urbain a forgé un terme). En face de lui, un archétype stupéfiant de la ménagère de moins de cinquante ans, capricieuse égérie de la société de consommation, lit un magazine dont la couverture est justement reprise par une publicité aux couleurs criardes qui pend du plafond : on y apprend que tout est fini entre deux stars du showbiz dont le même magazine nous révélait, deux mois plus tôt, qu'ils pensaient se marier. Trois touristes japonaises étudient le plan du réseau affiché à côté de la porte ; l'une d'elles tient dans son dos un guide dont la couverture porte l'inscription パリ en katakanas rouge vif au-dessus d'un dessin stylisé de la tour Eiffel (si c'est ça qu'elles veulent voir, elles sont parties dans la mauvaise direction). Derrière elles, un SDF endormi s'est allongé transversalement sur deux sièges : son odeur est telle que personne n'a voulu s'asseoir sur les deux places en vis-à-vis ni sur les strapontins dans son dos. À côté, l'autre groupe de quatre sièges est occupé par une famille française typique, le papa, la maman, le grand frère tout occupé par sa console de jeux, et la petite sœur qui s'exerce à lire le nom des stations et à les repérer sur le plan de la ligne : Corvisart (elle prononce le ‘t’ final), déclare-t-elle, plus que cinq gares et on descend. Sur un strapontin derrière la petite fille, une jeune femme téléphone à celui qui est peut-être son fiancé, et il y a de la dispute dans l'air. En face d'elle, un homme assez âgé semble perdu dans ses pensées : absent, il regarde dehors. À côté de lui, un couple plutôt jeune, également sur des strapontins, s'est assis de travers pour pouvoir se faire face, de part et d'autre de l'allée centrale, et ils se tiennent les deux mains. Sur la banquette derrière, un homme d'entre vingt et trente ans est perdu dans la consultation de l'Officiel des spectacles ; il a posé son sac sur la place voisine. À l'opposé du sac, une vieille femme terriblement ridée caresse le petit caniche qu'elle tient sur ses genoux. De l'autre côté, une femme petite et potelée, au visage souriant, tient un crayon au-dessus d'une page de mots croisés partiellement remplie, mais elle regarde, dehors, le quai qui s'éloigne. Une autre femme tient une grille de nombres sur laquelle elle semble, au contraire, terriblement concentrée : il s'agit de ces grilles qu'on doit remplir avec les chiffres de 1 à 9 selon diverses contraintes. Vers le milieu du wagon, un musicien aux traits vaguement amérindiens cherche à récolter de l'argent en chantant dans son ampli cabossé un vieux tube de Simon & Garfunkel. Il n'attire certainement pas l'attention des trois ados (un black, un blanc, un beur), genre skaters, qui rigolent très fort juste devant lui en évoquant je ne sais quelle connerie d'un de leurs profs. Sur le groupe de sièges adjacent, deux cinquantenaires en costard se font face, chacun un téléphone collé à l'oreille : un instant, l'espacement des répliques dans leur conversation est telle qu'ils semblent se parler l'un à l'autre, et le dialogue en est surréaliste. Un homme petit et maigre, aux cheveux grisonnants, lit un numéro de Science & Vie dont la couverture annonce des explications sur la structure de l'espace-temps. Un numéro de L'Équipe, tombé par terre dans l'allée centrale, titre sur une défaite à domicile du PSG. Côté quai, une jeune femme blonde à l'air sérieux est absorbée par la lecture de La Tempête de Shakespeare. Face à elle, un dandy arabe d'une trentaine d'années joue avec ses mains, manifestement tendu. Un homme à la peau noire et aux traits sévères — presque le sosie du Roi des Rois Hailé Sélassié Ier — contemple un livre d'art dont la couverture reproduit un des célèbres tableaux de Böcklin sur le thème de l'Île des morts. Au bout du wagon, un homme surveille ses valises et regarde sa montre d'un air inquiet. Un quadragénaire sur un strapontin tient un gros livre qui promet une prise en main facile du logiciel Firefox ; mais ses yeux sont tournés vers sa voisine, une jeune femme noire d'une beauté époustouflante dont les énormes boucles d'oreille balancent dès qu'elle bouge la tête.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #68 (un magicien)

Il m'a reçu en personne, dans le Jardin des secrets, sur un banc de bois. Il me revient maintenant de lui cette image, comme un vieux magicien bénin à barbe blanche, surgi d'un conte de fées de mon enfance, une tasse de thé vert à la main, sous les bougainvilliers qui recouvraient la treille. La tiédeur bienfaisante du printemps, le parfum apaisant des orangers en fleur, les jeux d'ombres et de lumières projetés par le soleil sous les arcades, l'arôme délicat de la boisson qu'il m'offrit, le murmure lointain d'une cascade : était-ce un rêve ? Je n'ai aucun souvenir des propos que nous aurions échangés. Ai-je simplement imaginé le Jardin des secrets, le banc de bois et la tasse de thé vert que me tendait, à l'ombre des bougainvilliers, le vieillard à barbe blanche apparemment surgi d'un conte de fées ?

Le lendemain, je pris ma décision, l'esprit serein.

(Thursday)

Gratuitous Literary Fragment #67 (improbable friends)

They were the strangest pair, Frank and Frank. I could never guess whether the two were mere friends or lovers—or perhaps something altogether different. Either way, their being together had always seemed supremely unlikely. I first met the elder during a short stay in Paris: by some odd coincidence we found ourselves sitting on the same bench in the jardin du Luxembourg and reading the same book, The Master and Margarita (in English, I must admit), so that got us talking. I learned that he was fresh out of Juilliard and touring Europe: he had just given a concert in the salle Pleyel after some time in Italy, and would be shortly on his way to the Concertgebouw in Amsterdam and then the Royal Albert Hall (no less). So quite naturally we arranged to meet again in London, and he met Frank in the meantime. That other Frank was a youngish street punk living with an old aunt somewhat north of Hackney (I suppose he was an orphan), and quite an adorable fellow once you got past the bright green mohawk and the unwashed smell. The two had exactly nothing in common. As much as Saint-Saëns and the Sex Pistols: I think that says it all.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #66 (et si…?)

L'œuvre se présente comme une sorte d'encyclopédie condensée, ou un livre d'Histoire synoptique ; mais sa particularité est de décrire une Histoire alternative, qui diverge de la nôtre à partir d'un certain point, en l'espèce trois quarts de millénaires après la fondation de Rome, et de la poursuivre sur une durée deux mille ans. L'auteur ne livre jamais la moindre explication : ni sur le principe même de son travail (que le lecteur doit deviner — ce qui n'est certes pas difficile en voyant que la liste des empereurs romains diffère après Tibère de la liste historique familière), ni sur les raisons de ses choix ou de ses conjectures, ni sur les thèses qu'il veut prouver (s'il y en a). Il se contente d'offrir un point de vue censément objectif sur le monde qu'il présente sans le moindre commentaire. C'est sans doute cela qui rend la lecture extrêmement troublante : reconnaître des éléments familiers (l'Histoire antique) mêlés à un contexte qui nous est profondément étranger, parfois à la limite de l'incompréhensible. Bien sûr, des éléments se retrouvent en commun entre l'Histoire vraie et l'Histoire inventée : grandes découvertes, guerres et révolutions ; mais l'auteur ne les souligne pas, puisqu'il ne parle jamais que de son monde fictif. La minutie avec laquelle on nous décrit, par exemple, une statue colossale dans un port du Nouveau-Monde, frappe l'imagination, tandis que la description des mœurs (à nos yeux !) à la fois rigoureuses (même archaïques) et paradoxalement dissolues de la société du bout de la chronologie nous laisse un indéfinissable sentiment de malaise.

Pour critiquer néanmoins cette brillante construction, il me paraît que l'Histoire présentée dans le livre reste trop proche de l'Histoire antique (et se développe trop lentement) ; qu'elle fait une part trop belle à la religion ; et qu'elle exagère les pages les plus sombres (des massacres peu concevables viennent gâcher le récit des derniers siècles). On sent que l'auteur n'est pas un historien, et qu'il se laisse emporter par sa propre fiction, jusqu'à des invraisemblances gênantes. Une des différences historiques les plus importantes, d'ailleurs, est une idée tout à fait saugrenue : celle qu'une secte née en Palestine très peu de temps après le point de divergence se serait développée au point de devenir une religion dominant l'Europe (et une bonne partie du monde). Or quand on voit que la philosophie stoïcienne elle-même n'a pas duré plus de mille ans, la proposition qu'une religion (née d'un gourou qui serait mort crucifié !) puisse résister aux changements de l'Histoire moderne est trop peu crédible.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #65 (la gentillesse)

Avant de rencontrer J***, je n'avais jamais imaginé que le qualificatif gentil pouvait être un compliment. On dit de quelqu'un qu'il est gentil quand il est légèrement demeuré, ou ennuyeux à mourir, ou cul-bénit, ou, en fait, qu'il a cette propriété exaspérante que de ne pas avoir de défaut facilement identifiable si bien qu'on en est réduit à le ridiculiser par une de ses qualités. On peut éventuellement dire en bonne part qu'untel est agréable ou aimable, certainement qu'il est jovial ou drôle, mais gentil me semblait définitivement relégué au registre du mépris condescendant (sauf peut-être pour parler d'un enfant sage). Et j'ai rencontré J*** et j'ai compris que la gentillesse pouvait véritablement être une qualité brillante, aussi formidable qu'elle est rare. Nous sommes tellement habitués à considérer le trait d'ironie — et jusqu'au sarcasme acerbe — comme synonymes de l'intelligence qu'il y a quelque chose de profondément désarmant à voir une personne dont la finesse d'esprit ne fait aucun doute mais qui ne la manifeste jamais en se moquant ni en se faisant valoir aux dépens d'autrui, au contraire, qui la met au service de la conciliation et d'une recherche de bonne entente entre tous. J'ai pris conscience alors que l'art de tenir des propos gentils qui soient intéressants ou drôles est autrement plus difficile que celui de dire des méchancetés, et que ceux qui ne savent que blesser le font par facilité, par paresse ou par frustration.

Je pense à une ou deux personnes réelles en écrivant ce fragment (qui fait pendant à un précédent ?). En fait, surtout à une personne en particulier, qui m'a vraiment fait prendre conscience du fait que gentil pouvait être un compliment. Mais comme c'est assez embarrassant tout de même, je préfère taire son nom (si on commence à répéter que j'ai dit d'un éminent prof de maths qu'il était gentil, on ne va pas comprendre ça correctement, et d'ailleurs il a d'autres qualités si bien que ce serait dommage de le réduire à ça, tout gentil qu'il est).

(Sunday)

Gratuitous Literary Fragment #64 (life of Brian)

I was born on that thoroughly unmomentous day in the summer of 1928 when fifteen nations sought to outlaw war forever: my father—who was a pacifist—read this as a sign and named me Brian. The irony of it, which became so painfully obvious on my eleventh birthday, has never ceased to pursue me. Blood, toil, tears, and sweat, the new Prime Minister soon offered us. A faithful promise indeed: both my parents died in the Blitz. Was this the love that asks no question, the love that stands the test, that lays upon the altar the dearest and the best? Still, some bitter years later, we were victorious: so on V-day along with all others I cheered the royal couple and Winston Churchill at Buckingham Palace, and along with all others I chanted God Save the King. We were victorious, I thought as the first A bomb exploded, but who exactly were we and what did this victory mean? So I resolved to find out. To find out whether anything in human history ever made the slightest bit of sense.

I watched as the Cold War broke out, and I travelled to various places. The death of George VI somehow triggered me to leave the country. I visited India in 1952, when Jawaharlal Nehru was at his peak. A year later, I went to Jerusalem, which was then Jordanian—to be admitted access I had to prove that I was in no way Jewish. And in '55, I was in Bandung to learn whether this was indeed the new centre of the world. Apparently it wasn't: so I settled in Berlin—I guess as part of an unconscious attempt to fight the evil memories of my childhood. Well, a couple of years later, as we know, a wall was built across it (although it wasn't much more than barbed wire at first, the iron curtain metaphor couldn't possibly ring truer), and we felt rather closed in during the Cuban missile crisis; then the American president came in person to Rudolph-Wilde-Platz and told us that all free men, wherever they may live, are citizens of Berlin: which I felt was something of a cheat because I had been in that city for seven years and I still dared not consider myself worthy of the title. Maybe that is the reason why I left, despite my admiration for Willy Brandt. Kennedy's assassination made me strangely desirous to visit the United States.

I moved to Boston in '64, and almost against my will found myself getting entangled with the rising student opposition against the Vietnam war and with civil rights activism: the youngsters found my past history oddly fascinating, and I became something of a guru in their eyes. The American authorities threatened to expel me from the country, but eventually they let me stay. I certainly had some interesting experiences during that time: Woodstock was among them, or Judy Garland's funeral in Manhattan; but I also met Professor Chomsky of MIT (who was—is—just my age). However, the conquest of the moon made me yearn for some more travelling and I decided to return to Europe. After some time in Rome, which wasn't the best place to be in at that time, I left for Paris in '73, where I learned in brief succession of the Chilean coup, the Kippur war, Pompidou's death, the Carnation Revolution, Chancellor Brandt's demise, the collapse of the Greek military dictatorship, and Nixon's resignation: events that I viewed with various degrees of happiness, but indeed it was a busy year and it is at that point that I came to the definite conclusion that there was no sense or logic in human affairs. Then I remained four years in London—except for a summer-long trip to Kenya and a short stay in Canada—and finally I went to live in San Francisco. I vowed never to set foot on British soil again so long as the Iron Lady ruled.

But then, for the next ten years, I completely lost my interest in politics, which even the Falklands War was unable to kindle. I had a motto at the time: The era of politics is dead; now we enter the era of policies. However, the policies of that time, in retrospect, do not seem to have taken the test of time as well as the world politics which I had dismissed as devoid of meaning. Then 1989 came, and two earthquakes rocked me. The first was a real seismic event along the San Andrea fault. The second, a month later, was the fall of the Berlin wall.

You are already acquainted with the rest of the story. You probably know better than I do the full list of cities that I visited in the last decade and a half, and of course I need not tell you what my self-prescribed mission was. But the time has come for me to succumb to old age's plea for rest. I will retire here in Barcelona: and I would like you to take my place.

(Tuesday)

Gratuitous Literary Fragment #63 (circles of power)

Three men ruled the Empire.

Or, as the usual belief went, only one of them did, the other two being mere puppets in his hands. Historians centuries later could never agree, however, as to which wielded the actual power.

Was it the Minister of the Provinces, the formidable Sir Ishgur-Sal, whose secret intelligence service, or so rumor had it, was everywhere and knew everything? The “Iron Minister” was a man before whom even the prime prefects trembled, a man who never smiled, a man whose name inspired terror throughout the Realms.

What about the Prime Minister, Lord Aden, the old and wise? Here was a shrewd politician, who had served three monarchs, who survived every coup in the troubled times of his youth, a gifted orator who could always coax the Senate into voting whatever bill needed to be voted and the Emperor into signing the bill into law. He was a man who smiled at all times. Certainly Lord Aden left ample proof of his adroitness at administering the Empire: but was that where the power lay?

Or was it perhaps with Quentin VI himself? To all appearances, the young monarch was a frivolous figure, entirely unconcerned with the well-being of his people, who cared only about the magnificent celebrations ordained in his palace. But some had speculated that the carefree semblance that he projected publicly was deliberately arranged so as to hide from his enemies (and perhaps his own ministers) the true manner in which the Empire was ruled: and certainly there were aspects to Quentin's reign which would seem oddly incongruous unless explained by such a theory.

However, the truth is at once simpler and stranger. For nothing of the relations—and the balance of power—between Quentin, Lord Aden and Sir Ishgur-Sal can make any kind of sense unless a very small fact is taken into account, which never made its way into the history books.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #62 (méchanceté ?)

— Regarde celle-là. Il y a une trentaine d'années, elle se serait engagée contre la guerre au Vietnam, elle déclarerait son admiration pour Germaine Greer, elle parlerait de faire un pèlerinage à Katmandou, elle aurait dans sa bibliothèque un Petit Livre rouge — et bien sûr elle ne verrait aucune contradiction dans tout ça. Et maintenant ? Elle s'est engagée contre la guerre en Iraq, elle mange bio et végétarien, elle fait de la céramique dans sa cuisine parce qu'elle est une artiste, et elle met en évidence sur sa table de chevet la Condition de l'homme moderne de Hannah Arendt parce qu'elle a lu dans Télérama que c'était une philosophe importante. Elle pratique le yoga et écoute de la musique New Age, se croit rebelle parce qu'elle a fait une licence de lettres modernes à l'époque où papa-maman la voyaient en école de commerce, et s'habille au Bon Marché en faisant croire qu'elle trouve ça dans des friperies. Pour apaiser sa culpabilité à l'idée d'être trop bourgeoise, elle fait des achats commerce équitable. Elle se dit sexuellement ouverte parce qu'elle a plein d'amis homos et qu'elle a entendu parler de SM ; elle disserte sur la littérature russe parce qu'elle a lu un Pouchkine, un Tolstoï et trois nouvelles de Tchékhov ; et elle s'imagine au courant de tout ce qui se passe dans le monde parce qu'elle achète le Courrier international.

— Vous êtes toujours désagréable, comme ça, avec les gens ?

— Toujours. La méchanceté est le privilège de la vieillesse comme l'arrogance est celui de la jeunesse. Je ne compte pas me laisser déposséder de mes droits chèrement acquis.

— Et sur moi, vous diriez quoi de méchant ?

— Sur toi je ne dis rien. Les anges sont hors de la portée des crapauds baveux comme moi. De tout point de vue. Mais les comme toi, la contemplation de votre corps est l'inspiration permanente de mon aigreur frustrée. Car c'est en regardant les étoiles qu'on dit et qu'on fait les plus vilaines choses : donc ne reste pas trop près de moi.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #61 (le destin)

Jeune, il avait vécu dangereusement : il semblait appeler la mort dans chacun des défis qu'il se lançait — mais la mort n'avait jamais répondu. Puis son attitude avait évolué : il traversa une période où, alors qu'il ne prenait plus guère de risque, il était régulièrement persuadé de vivre ses derniers jours. Aussi, quand il atteignit le seuil mordoré de la vieillesse, ce fut avec l'étonnement d'être toujours de ce monde. Et ce n'est qu'à ce moment-là, lui qui était mort mille fois (en possibilité ou en esprit), qu'il consentit à faire sa paix avec la vie. Ceux qui l'ont connu vieillard, peinant déjà à percer le brouillard de légende qui l'entourait, rapportent tous que dans son visage au front auguste, aux pommettes usées par le temps et à la bouche qui ne savait plus sourire, deux grands yeux d'enfant brillaient de joie de vivre.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #60 (un cadeau)

Tu entres, fatigué, dans ton appartement, et tu découvres avec surprise que tu n'y es pas seul : une jeune fille que tu n'as jamais vue t'attend sur la mezzanine du salon. Elle est jeune — à peine pubère — et d'une beauté qui te laisse même toi stupéfait : oui, c'est bien ainsi que tu peux imaginer la princesse d'un conte de fées, symbole de la pureté innocente et de la noblesse… Pourtant, le tissu léger et sans apprêt qui vêt cet enfant signale que sa condition est tout autre. Son attitude est celle de la soumission. Cherchant à ne pas trahir ta surprise, tu lui demandes sa raison d'être là. Elle te répond simplement qu'elle est un don que te fait le Prince : ta première impulsion est peut-être de craindre les Grecs et ceux qui font des présents, mais il te faut un temps pour comprendre ce que tu comprends — la monstruosité de ce « cadeau » et de l'usage qu'on attend que tu en fasses. Toujours en cherchant à dissimuler ton émotion, tu tentes de rassurer la jeune fille, tu lui donnes ta parole qu'elle n'a rien à craindre et que tu ne la toucheras pas. Cela ne semble pas l'affecter, elle se contente de t'affirmer mécaniquement son obéissance, tu te demandes même si elle n'est pas inquiète à la pensée de ne pas te plaire. Si un moment tu ressens de la fierté à l'idée que tu arraches cette enfant à un destin terrible, ensuite la certitude de ta vertu s'estompe à l'instant où tu te demandes quelle aurait été ta réaction si le Prince t'avait offert un garçon à la place. Or nul doute que son hospitalité le poussera à te faire cette proposition quand il apprendra tes goûts.

(Monday)

Gratuitous Literary Fragment #59 (paradoxes of time travel)

—But you said the past couldn't be changed!

—No, I didn't say that. What I said was, the past can be changed in precisely the same way that the future can: namely, to the extent to which you are ignorant. There is only one future, right? Whatever the appearance of choice you may have at a given instant, only one possibility actually happens: so to some all-knowing god the story of the Universe is complete, and there is no choice and no freedom. But you aren't such a god, and you think you have freedom. Look, it's like being a character in a fictional work, if you will: we readers know well what Hamlet's destiny is, but he believes that he is free—to be or not to be. First, it doesn't make sense to argue whether this is real freedom or merely the appearance of freedom. Second, there is no difference between the past and the future, except that you have memories of the past and none of the future.

—That doesn't really answer my question, does it?

—Doesn't it? Allow me to show you a bit of parlor magic, it might clarify things. Name a book that's in my library. Don't take it out yet: just name it. Then also name a card from an ordinary deck of 52, such as this one on the table—no, don't touch it either.

—I don't know… Alice in Wonderland, for example. And the queen of hearts, of course.

—That was a bit too obvious: you won't be impressed. Well, no matter. Remove the book from the shelf, open it on page 100, and tell me what you see.

—The queen of hearts. A real card, I mean. All right, so what's the trick?

—When you named the book and the card, I “firmly resolved” that I would enter the time machine within the next couple of days, go back to this very room a few minutes before we came in just now, take the queen of hearts from this deck (you can see now that it is missing from it), insert it in the book you named on page 100, and put the book back in place. So now you see it, because it was put there a few minutes ago. No mystery: the card was always there. And it doesn't make sense to ask whether the card was there because you named it or whether you named it because it was there: the fact is, both are true, so either fact implies the other. But in your ignorance of what card was in the book, you thought yourself free to choose any one whatsoever; of course it doesn't make sense to ask “what if” now.

—But “what if” I had opened the book before I chose the card? Or what if you decided, now, that you wouldn't go back…

—Ah, the famous “grandmother paradox”! What happens if little red riding hood tries to go back in time to kill her own grandmother before her mother was born? Well, we know this does not happen, because her grandmother was evidently alive when her mother was born. The reasons can be numerous: maybe she dies eaten by the wolf when trying to reach her grandmother's house to give her the poisoned cake and wine, maybe it turns out that she kills not her grandmother but the wolf who had taken the grandmother's place, or maybe she simply does not feel like going back in time and trying to kill an innocent woman, especially one who happens to be her very own grandmother! You see, it's a bit pointless to ask whether it can happen: it simply does not. History fits together, like a jigsaw puzzle, so there must be a way to make it fit, even if there is time travel comes in the picture. If I resolved to return to the past to insert the ace of clubs in War and Peace after we checked that it isn't there now maybe it would turn out that someone entered the room in the mean time and wanted to read War and Peace and put the card back in its place, or maybe there are two copies of War and Peace in my library and I forgot about it, or maybe I have a heart attack just before I try to go back to the past and the queen of hearts is a “coincidence”. Or something. But the possibility of the heart attack is sufficient to deter me from even trying to do something which would blatantly conflict with what we know: and basically this is the reason why I won't!

—So the past cannot be changed!

—How can you ask that? Didn't you “change” it yourself, by choosing the card which was inserted in the book? Let me show you another trick. Take this envelope. Now choose a word, or any phrase you will, and write it on paper. Now open the envelope. What does it say inside?

—It's the phrase I had chosen: “time travel”.

—You are so predictable, how can I ever impress you? Anyway, I had resolved that I would put in the envelope a paper with the same phrase you had written down and place it in the drawer by going back in time. But actually I had resolved a bit more than that. Observe the handwriting carefully: it is not mine, nor is it yours. I resolved that I would have the paper written with such a beautifully baroque handwriting, but now that I have the paper, I do not need to have it written, I will just put the very same piece of paper, which you took out of the envelope, back in the same place: so nobody has written it, the paper and the handwriting appeared out of nowhere—they were crafted in a time loop. But it had to be a pleasing baroque handwriting, because I had resolved that, should they be anything else, I would have someone write it for me in that style. So simply by wishing its existence, thanks to the time machine, I have made the paper come into being.

—This is just too weird! Now will you show me the machine?

—Is your mind swirling enough now? Because that's where it gets even better: there is no time machine.

—I was all a hoax, then? I can't say I didn't expect this…

—Not at all. The magic I showed you was very real. But we don't need a time machine at all: it is merely sufficient for a time machine to be possible. Consider the queen of hearts: I don't really need to go back in time to place it there, do I? We've seen it, so someone must have put it there, but it doesn't have to be me: someone else might have entered the library and used the card as a bookmark. The Universe exists, so there must be a way, as I said. But the card had to be there because, as long as time travel is possible (for me, that is!), my resolving that the card would be there no matter what was sufficient to make it be there: it had to be there because I was capable of making it so. And the same holds for the paper: it didn't appear out of nowhere, it must have been placed here by someone, but it had to be because otherwise I would have gone back in time to make it so!

—How could you, if you have no time machine?

—I do not have a time machine, but I could have one if I wished one: if I need a time machine here and now, I need merely resolve that, whenever and however I get one, I will return here and now to give me one: it doesn't need to be invented, it can be created in a time loop exactly like I suggested the paper had been. But the best part of it all is, of course, that I don't need a time machine, nor will I ever need one, because should any part of time displease me, I would go there and change it, so it cannot be so. So time is perfect. So I do not need the machine. So the machine does not exist for the very reason that it might exist.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #58 (pour une cause juste)

— La pensée de mourir ne me chagrinerait pas si seulement je n'avais pas vécu pour rien. Peut-être que toutes les vies sont vécues inutilement ? Mais j'ai cru consacrer ma vie à cet idéal dont je découvre au moment de m'en aller qu'il n'existait pas. Quel gâchis !

— Ne dis pas ça, Libérateur. Tu t'es trompé sur la nature du Conseil, c'est vrai. Qui n'aurait pas été trompé ? Mais l'idéal auquel tu as cru, s'il n'existait pas tel que tu l'imaginais, tu lui as donné vie, tu l'as rendu réel. Nous ne saurons jamais la vérité sur le Conseil, c'est possible : mais tu as donné au monde quelque chose de bien plus précieux. Tu nous as donné ta cause, et c'est pour cette cause que l'on s'est battu. Pas pour le Conseil. Ton idéal, Libérateur, tu l'as toi-même créé en lui apportant ta foi et ton bras. Et il sera continué après toi, car les graines que tu as semées ne mourront jamais. Tu peux partir en paix.

Je devais avoir trouvé les mots justes, car les yeux du Libérateur, où j'avais toujours cru voir brûler une flamme insatiable, s'emplirent, je crois, de sérénité et de soulagement, avant de s'éteindre définitivement. Hélène vérifia que le cœur avait cessé de battre et posa sa main sur mon épaule.

— Il a vécu. Tu ne crois pas, je suppose, à ce que tu lui as dit ?

— Non, je lui ai menti. Cela valait mieux : pourquoi lui aurais-je refusé l'obole de cette satisfaction finale ? Mais personne ne continuera son œuvre, car personne ne l'a jamais compris. Je ne sais pas si nous devons nous en lamenter ou nous en réjouir…

— Il se pourrait pourtant que tu aies été plus clairvoyant que tu le soupçonnes toi-même.

— Que veux-tu dire ?

(Thursday)

Gratuitous Literary Fragment #57 (the School of Athens)

What is wrong? How can I tell you what is wrong? It's this place—these people—it just goes too far. They aren't “great minds”, these guys… they're a bunch of freaks, is what they are. I'm sorry. I didn't mean to say it that way. Look: just consider the jokes they tell. Like reciting a couple of mantras from the Book of the Dead in ancient Egyptian—I'm not making this up—but deliberately misquoting them so as to produce a pun in Sanskrit! And that's not the worst part: the thing is, everyone gets it. And they think it's funny! Entertaining! For serious talk, they might choose to speak Anatolian, because the verb forms are better able to convey the intended nuance of meaning: the idea that somebody might not understand Hittite hasn't even crossed anyone's mind. No, listen: this guy is walking across the grounds humming something which turns out to be part of the viola score in some obscure symphony by Zdeněk Fibich. Absent-mindedly humming, of course: but it's absolutely true to pitch and the rhythm is perfect. And it's only in my lucky days that I've ever even heard the name of the composer. And then another guy walks by, picks up the tune, starts whistling the oboe part. Like that: they might run again into each other ten minutes later and they'll still be exactly in tune and synchro. They won't even notice what they've done unless I point it out. Enough: I won't mention the other things they do for distraction, because it's too scary, and I can't mention their less frivolous occupations because even if perchance they aren't speaking Mongolian or Amharic they might as well be for all I understand.

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #56 (a star is born)

C'est donc très soudainement que s'opéra pour lui la transformation (et encore plus soudainement la prise de conscience de celle-ci) qui chez d'autres a pu prendre des années : le coup de « baguette magique » de la fée du show-biz qui, selon des critères connus d'elle seule, transforme la citrouille d'un artiste peinant à survivre en carrosse d'une star adulée. Pouf ! du jour au lendemain, sa vie, son univers, étaient bouleversés. Mais, au final, ce qui le troublait le plus, ce n'était pas l'idée qu'il apparaîtrait désormais régulièrement (et dès cette semaine) en première page de la presse people, ni aucun de cette sorte de changements immédiatement liés à la célébrité (peut-être éphémère). C'était plutôt la pensée des milliers d'ados qui afficheraient sa photo en poster dans leur chambre, écouteraient ses disques en boucle et en apprendraient par cœur les paroles ineptes, copieraient soigneusement son look grunge éclectique et aléatoire, se branleraient — certains — en pensant à lui, et feraient généralement de lui leur totem dans leur révolte de gamins — contre maman, contre la société, contre le monde entier. À cette réflexion (bien en-deçà de la réalité, ainsi qu'on va le voir) il fut saisi d'une nausée : comme l'impression de corrompre la jeunesse.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #55 (Visita Interiorem Terræ Rectificando Invenies Operæ Lapidem)

L'alchimiste renifla le contenu du creuset et prit un air satisfait. Pas de doute, c'était bien là du soufre : pas la poudre jaune qui en tient habituellement lieu, mais la pure essence du soufre, rouge vif, pâteuse. Jamais la distillation n'avait été aussi parfaite. Il déposa cette substance à côté du mercure, prenant grand soin de ne pas les mélanger. Surtout pas si tôt ! Il manquait encore le troisième ingrédient, celui qui assurerait le mariage entre les deux principes. La terre… murmura-t-il.

La terre… répéta Matthieu. Dois-je vous en apporter, Maître ?

L'alchimiste se tourna vers son assistant et sourit. Oui… Oui, excellente idée. Oui, c'est toi qui vas me l'apporter. Son regard était tel que le garçon recula d'un pas. Non, reste ici ! Sais-tu ce qu'est la terre, et comment on se la procure ? Elle doit être vivante, tu le sais ? Et c'est toi qui vas me la fournir.

Puis avec un ricanement, il rajouta : M'espionner ! Tu as cru pouvoir m'espionner ! Oui, je le savais, Matthieu, je sais qui tu es et qui t'emploie : dès le début je savais tout. Ne bouge pas ! Ne fais pas un geste ! Tu es paralysé. D'une voix à la fois douce et terrible : Tu as fait un serment. Maintenant tu ne peux pas lui échapper. Il est trop tard. Tu voulais me voir à l'œuvre ? Tu vas être au cœur de l'Œuvre. Mais tu ne pourras pas en rapporter grand-chose.

Mathieu voulut répondre, marchander, implorer, mais il ne put prononcer un son. L'alchimiste étendit la main sur son front et articula lentement : לקחת כי־עפר אתה ואל־עפר תשוב׃

Quand le serviteur de l'abbé entra moins d'une heure plus tard, tout était accompli. Le vieillard, seul, balayait un reste de poussière sur le sol, tandis que sur la table une pierre rouge semblait briller de l'intérieur.

(Sunday)

Gratuitous Literary Fragment #54 (a discovery)

“Yet I think the ‘myths’ are making a very good attempt at being real. You'd better come see this…”

We all hurried to the ridge, and the caldera beyond it came into view, revealing an evidence that could not be disputed:

The Lost Twin Cities existed outside of legend.

However they had withstood the eons, the spire-topped—and unmistakable—temples of the Rising Sun and of the Setting Moon presently faced us squarely and testified of their own reality. Erected to the glory of an Empire long returned to dust, the proud structures, which none had beheld in a hundred centuries, now vindicated beliefs which we had mocked a minute earlier.

We stood in awed silence, pondering the impossible sight, and I felt our astonishment gradually give way to another feeling: the deeply rooted fear of the mighty past, the dread of an ancient curse that would fall on our heads should we desecrate this site by treading its holy ground. The sense, even, that our serendipitous encounter was not meant to happen, that in disturbing the ruins' eternal sleep we would violate some unspoken Law.

“Actually, we should turn back and forget we ever saw this.”

I admit that my primary source of inspiration here was The Forbidden Planet (definitely one of the best science-fiction movies from that period, and one which has aged rather well).

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #53 (devenir dieu)

(Parfois je me dis que je devrais renommer certains en fragments métaphysiques gratuits. ☺ En tout cas, voici une version un peu moins sinistre, en quelque sorte, d'un fragment antérieur…)

Devenir dieu ? Tu t'imagines que tu le souhaites, mais tu te trompes. As-tu lu cette nouvelle de Borges, L'Écriture du dieu ? Tu convoites le pouvoir infini parce que tu crois qu'il te permettra de réaliser tes désirs — mais tes désirs sont humains, ils ne sont pas ceux d'un dieu. Tes désirs sont nés, justement, de la limitation de tes pouvoirs, de l'imprécision de tes sens et de la faiblesse de ton entendement. Un dieu n'a pas de désirs parce que ce qu'il désire, par définition, est, donc n'est pas à désirer. Non, ce que tu souhaites en vérité, c'est être un monstre mi-humain, mi-divin, humain par sa volonté et divin dans ses facultés. Fort heureusement, une telle chose n'est pas permise.

Un sage demanda un jour quel serait son emploi de la puissance universelle. La réponse est évidente : donner à tous les hommes la totalité de ces pouvoirs, ainsi que la sagesse nécessaire pour s'en servir à bon escient. Mais la sagesse en question ne peut être que celle qui lui a fait répondre ainsi à cette question, et cette sagesse ne peut pas ne pas être accordée aux dieux. Si nous sommes des hommes, c'est justement que nous avons tous ces pouvoirs et que nous avons choisi de nous en priver, pour expérimenter une vie d'homme. Pour ressentir la joie et la tristesse, l'abondance et la privation, le plaisir et la souffrance : voilà pourquoi nous sommes venus. Il est ironique de constater que certaines philosophies des plus populaires ont cru bon de prêcher l'abolition des désirs, quand ils sont la raison même de notre présence ici ; ou que d'autres célèbrent l'Incarnation comme un miracle, nous qui la pratiquons en personne !

Regarde les étoiles ! Regarde-les bien ! Et dis-toi que tu es déjà un dieu, mais tu as fait le choix d'être bien plus que cela : de devenir un homme.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #52 (every bondman)

Ma résolution est prise, et je ne faiblirai pas : plus rien ne peut l'arrêter maintenant. Je retourne sans relâche dans ma pensée les paroles de Casca :

So every bondman in his own hand bears
The power to cancel his captivity.

Je serai Casca. Je serai Cassius. Je serai Brutus. Ce soir, je chasserai le tyran de ma vie, et je serai libre. Quel doux plaisir de pouvoir dévisager les étoiles et de leur dire : Je suis libre. Je suis seul architecte de mon propre destin. Astres, si je veux voler jusqu'à vous, personne ne me retiendra. Je voudrai leur crier ma joie d'être délié de mes chaînes. Je passerai la nuit dehors, avec le ciel pour seul toit, sans autre raison que de me prouver que j'ai le droit de le faire, que je ne rends plus de compte à quiconque.

Voici venir le tyran. Voici arrivé le moment de mon triomphe. Voici la fin de la masquarade. Tu vas trembler, toi qui as cru me soumettre à ta volonté ! Mon regard ne s'inclinera pas devant le tien ! Je m'approche…

Horreur — mes genoux fléchissent et je tombe à terre. Horreur — ma nuque se courbe et je baisse la tête. Horreur — je m'entends réciter le serment qui m'assujettit.

Seigneur, pardonne à ton esclave ce rêve fou que je répète chaque jour et que je ne réaliserai jamais. Seigneur, préserve-moi de cette liberté que je crains plus que tout.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #51 (que sont-ils devenus ?)

Bon, je reconnais que c'est facile, comme effet, et que je ne recule pas devant le cliché, mais voici en quelque sorte le pendant d'un fragment antérieur (alors, fier ?) :

J'ai un moment de vertige : en une seconde s'opère pour moi la transformation de l'adolescent introverti et mal aimé que j'avais laissé au terme du lycée en ce beau mâle maintenant debout devant mes yeux écarquillés qui refusent de croire au tour de passe-passe. Quoi de commun entre le Stéphane de ma jeunesse, préservé dans mon souvenir comme un insecte dans le formol, et l'étranger qui m'a ouvert la porte ? Il est impossible que derrière les épaisses lunettes d'hypermétrope, qui lui imposaient alors un air retardé, se soit caché le regard perçant de ces yeux outremer. Il n'y a rien de commun entre la tête hirsute d'autrefois et ces épais cheveux bruns bouclés portés avec élégance, pas plus qu'entre le corps chêtif et rabougri que j'ai connu et la musculature finement dessinée que je devine à présent. Et est-il concevable que, cessant seulement de se tenir recroquevillé sur lui-même, il se soit agrandi à ce point ? Le son de sa voix — quand il m'invite à entrer —, le sourire sur ses lèvres — et la blancheur de ses dents —, tout dément qu'il ait pu être ce que je me rappelle.

Pourtant, je dois accepter la vérité : les vingt années qui ont passé pour moi, ces vingt années qui nous séparent du milieu de l'époque regrettée et haïe à laquelle Mitterrand a donné son nom, elles ont aussi passé pour Stéphane, et en se réveillant de ce sommeil agité le vilain petit canard s'est transformé en cygne.

Une fois passée la première surprise, je ne m'étonne pas de découvrir un appartement meublé avec le même goût que sa tenue laissait soupçonner : un goût qui ne refuse pas un soupçon de fantaisie, un goût qui ne cherche pas à se faire trop parfait ni trop conventionnel (tiens, ce disque… écoute-t-il encore Renaud ?), mais un goût néanmoins sûr. Bref, il est devenu le gendre idéal, et c'est peut-être précisément pour cela que je ne suis pas surprise de l'entendre m'annoncer, en me montrant un superbe athlète — Adonis qui n'a sans doute pas encore franchi la barre maudite de la trentaine :

Nathalie, je te présente Sébastien, mon copain.

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment #50 (a poet)

Later on he started writing poetry. He was all giddy about it. Not that he mistook himself for a great artist, and he probably didn't entertain illusions about ever being one, but the sense of possibility drove him on. For once, I believe, he felt he was the master of something he could control, and this surely brought him more of the reassurance he needed than anything I might have done. I remember him coming to me one day with a verse he was unusually pleased of:

Do you despise the earth where cares abound?

I wondered whether I should reveal to him that he had merely misremembered a line by Wordsworth (and not one of the best), but the pleading look in his hazel puppy eyes decided me against it. The dead Poet Laureate would not suffer from the theft, and my own memory—I convinced myself—was uncertain: so I offered encouragement, to see Kevin's face light up. (I did feel somewhat guilty then; but after all, I was making him happy.)

In truth, a few of his poems were genuinely good (never the ones he identified as such, though): they provided a glimpse into a mind laden with doubt, yet spoke of hope for the future, in a manner that was truly moving in its very naïveté. I suppose Kevin's works might have enjoyed a small kind of success in a different time or in a different place. As it was, after his death, all of his papers were to be dumped by his heirs—distant cousins he had hardly known.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #49 (un sonnet)

Le livre, la chandelle et la néfaste cloche
Du sang du sacrifice attendent sur l'autel :
Anubis te regarde et son œil immortel
Scrute dans tes poumons la peur et le reproche.

Le Temps, sinistre oiseau dont le cri se rapproche,
A survolé son champ et compté le cheptel :
Un signe, un son, un seul, dont le sourire est tel,
Qu'il souligne et parfait l'étoile sur la roche,

Dissipe comme un coup de clairon de vermeil
La méphitique brume où règne le sommeil,
Le Dragon se réveille, et tu m'ouvres la rose :

Portés par un rayon de lune au goût amer,
Protecteurs de nos mots, rois des métamorphoses,
Lentement les dauphins s'éloignent dans la mer.

Petites modifications (2005-06-17) : Vers 1, terriblenéfaste ; vers 11, tu ouvrestu m'ouvres.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #48 (une confession)

Mon anecdote préférée — et sûrement apocryphe — au sujet de Voltaire rapporte que ce dernier était sur son lit de mort quand un prêtre lui a intimé d'abjurer le diable : Voltaire aurait répondu que ce n'était pas l'heure de se faire de nouveaux ennemis. Je n'ai pas moi-même une très grande sympathie pour ce Monsieur le Diable, et je regarderais à deux fois avant de commercer avec avec lui, mais je pense pouvoir dire qu'il est généralement plus compréhensif que son Éternel Ennemi, et nous sommes parvenus, lui et moi, à un gentleman's agreement : il me laisse à mes affaires et je ne regarde pas de trop près les siennes. À l'occasion, nous échangeons quelques bons services, sans aller plus loin.

On a écrit les pires horreurs sur mon compte, on m'a jeté les accusations les plus invraisemblables. Je les prends comme des compliments car si j'avais fait la moitié des choses qu'on a pu m'attribuer, j'aurais eu en cela un génie inventif à faire pâlir le cruel prince de Mongo. Mais je n'ai pas un tel talent, sauf peut-être pour susciter les passions les plus ineptes ; et je préfère sans doute inspirer la haine que l'indifférence. Pour le reste, je n'ai la prétention de n'être ni ange ni démon, et j'ai la faiblesse de croire que mes actes de lâcheté ou de cupidité sont en partie compensés par quelques bonnes actions dont je ne tiens pas à me vanter (elles nuiraient à mon image). Suivant le conseil d'Elbert Hubbard, je ne me justifie jamais : mes amis n'en ont pas besoin et mes ennemis ne me croiraient pas de toute manière.

L'Histoire me réhabilitera peut-être — ou elle m'oubliera — et je m'en soucie peu. Pour ma part, ce dont je tire la plus grande fierté, c'est d'avoir côtoyé ceux que j'ai côtoyés, des personnes dont les qualités — à la différence des miennes — ne sont pas feintes, et d'avoir eu le privilège de pouvoir en appeler certains mes amis. Voilà tout ce que j'ai à dire.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #47 (le Livre des livres)

Comment ne pas être prisonnier d'un genre ? Voilà la question que je me suis posée. Si on écrit, mettons, un roman d'aventures, le livre déplaira à ceux qui n'aiment pas — qui n'aiment jamais — les romans d'aventures. La même chose vaut pour une pièce de théâtre, une comédie sentimentale, un conte de fées… Je voulais faire un fiction qui ne soit limité à aucune catégorie, de la même manière que la vie réelle n'est aucunement limitée. Le Livre des livres a commencé sur cette idée. J'ai contemplé la manière dont ces problèmes, ou des problèmes semblables, avaient été abordés par Borges, par Calvino, par Perec ; j'ai relu l'Ulysse de Joyce, j'ai relu les Exercices de style de Queneau, et j'ai relu le Quatuor d'Alexandrie de Durell. Enfin, un jour que mes yeux sont tombés sur le premier verset de l'évangile de Jean, la solution m'est apparue, simple et lumineuse. Et j'ai écrit le Livre des livres. La première annonce que je dois vous faire, car vous l'ignorez encore, est que vous êtes à l'intérieur de mon livre.

(Thursday)

Gratuitous Literary Fragment #46 (George Lucas meets Isaac Asimov)

My previous fragment was a fanfic, I guess, and as I found it rather fun to write I'll try another one.

The Executive Council of the Second Foundation was in session: the psychologists gathered in the room reviewed the computation being displayed by the Prime Radiant, while the Third Speaker, who had performed most of the computational ‘dirty work’, commented on the part that was currently highlighted. (In fact, he did not ‘speak’ in the usual sense of the word, for the twelve minds knew each other so well and could feel each other's emotions with such accuracy that spoken communication was almost unnecessary, but, for the reader's convenience, we take the liberty to transcribe in words the ideas being expressed.)

‘As you can see from this section, the terms representing the influence of Coruscant become dominant beyond Phase Two. From the psychohistorical point of view, they cause no difficulty; however, since the principal series diverges, past the declaration of war, we had to resort to parabolic expansion and apply Palver's second theorem. Now we have merely substituted the contribution in the equation describing the Jedis' esteem: it follows from lemma 90 that the singularity cannot be cancelled by terms from this Phase.’

The Fifth Speaker summarized. ‘So we have a nexus: we cannot afford to risk the wrong branch, and we must perform computations on individuals. Risky. Very risky. Suppose you take over.’

The Eighth Speaker was indicated: he had earned a reputation by carrying out extremely difficult psychological—as opposed to purely psychohistorical—computations. ‘There is no doubt that Anakin Skywalker is the appropriate target. Proceeding as per First Speaker's plan, we have cooked up a prophecy to place him in the right spot. Now this expression represents the primary contributions of the individuals Palpatine, Kenobi, Amidala and a fourth whose name cannot be determined at the moment. Also note the interesting set of values indicating the possibility of grievous bodily harm, which, however, cancels neatly to all further levels. I have been able to solve the dependence equation, and the probability of success for the principal course is presently at 72%.’

‘But at what cost?’ the Second Speaker asked.

The Third Speaker said: ‘Well, to put it bluntly: Alderaan.’

‘You know well,’ the Fifth Speaker added, ‘that all other courses we considered were well out of safety bounds. The case of Alderaan is unfortunate—but unavoidable. It will not be prevented. Now there remains one further question to settle: who will proceed with the interventions required at points C, D and E in the plan? This is a delicate matter.’

The First Speaker rose from his seat. All the other psychologists' attention turned to him. The First Speaker expressed himself in full words, even though they were short. ‘Do this I will.’

‘Thank you, Yoda,’ the Fifth Speaker said. ‘After this, the phase space computations indicate that you must remain on the Dagobah system for all further actions.’ After a pause, he added, also in full words: ‘May the Plan and the Force be with you.’

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment #45 (user's manual)

One Ring / Anneau Unique / Een Ring / 魔戒一 /  
(Made in Mordor)

Thank you for choosing an appliance in the Rings of Power® range which is intended, for making you invisible and ruling Middle-Earth. Please read, carefully these instructions. Any use, which does not conform to these instructions will absolve Rings of Power® from any liability.

Description: (Please refer to illustration sheet.) (A) Ring. (B) Fiery letters (only visible when heated). (C) Hole for inserting finger. (D) Optional chain (not included).

Safety recommendations: Please read instructions carefully before use. Never leave the Ring within reach of children or hobbits without supervision. When heating Ring, to make fiery letters appear, care must be taken not to burn oneself with heat source (though Ring remains cool).

Use: Put Ring on finger by inserting finger in hole B. Ring adjusts automatically to finger size. To remove, gentle pull on Ring. To make fiery letters appear, heat ring in fire. For more advanced instructions (such as, to find them, to bring them all and in the darkness bind them), please refer to full user's manual, available from Rings of Power® editions (see enclosed catalog).

Notes: • Ring does not make user invisible from powers of darkness. • Ring does not protect from wearer's finger being cut off, bit off or otherwise severed; Ring will cease to operate, should this occur. • Attempts to dispose or destroy of Ring by any attempts are not covered by guarantee. • To heat ring (such as, for making fiery letters appear), please use normal heat source such as wood fire. Specially, throwing Ring in volcano is not under normal use. • Ring might not function normally when used by certain supernatural creatures living in forests. • Loss or theft is not covered by guarantee. • To rule them all and in the darkness bind them, Ring must be worn at all times: do not remove unless needed.

Cleaning: Gentle clean with a soft dry cloth. No detergents.

Environmental protection: Our Rings are 100% environment-friendly, made from recycled material.

Waste disposal: Should the Ring no longer be found agreeable, please contact us for disposal. Do not attempt to personal dispose or destroy. Rings of Power® shall not be held liable for grievous bodily harm resulting from attempts to dispose of ring in any manner.

Guarantee: Lifetime guarantee (only valid with official dealer stamp).

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #44

À ce moment-là, tu me demandes si j'ai peur. Ta voix semble si gentille, si douce. Je te réponds que oui. Peur ? Je suis tétanisé, oui ! Si j'enfreins une règle, que va-t-il se passer ? Ou si j'en oublie une ? Cette perspective me paralyse. Un instant, je me demande si je ne veux pas faire marche arrière, tout arrêter. Mais le désir est tellement fort. Puis je me rappelle : il est trop tard pour faire marche arrière, maintenant. Cette pensée me tranquillise presque : les dés sont jetés. Oui, j'ai peur. Je suis mort de trouille. Tu dis : C'est… bien. Toujours d'une voix gentille. Tu poses ta main sur ma tête. Sur mon crâne rasé. Je sursaute violemment au contact inattendu de la peau contre la peau. Je me force à me contrôler. Tu répètes : C'est… bien.

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #43 (rencontre)

Il n'y eut, bien sûr, pas de témoins à cette première rencontre, qui devait déterminer une hostilité durable, mais une hostilité empreinte d'un sincère respect mutuel, une hostilité qui parfois ressemblait étrangement à de l'amitié. Une relation, aussi, dont les répercussions portèrent à travers les siècles et dont les conséquences se lisent encore aujourd'hui. Il n'y eut pas de témoins à cette rencontre, mais je me plais à l'imaginer néanmoins telle qu'elle a pu se dérouler.

On venait de mener le Libérateur dans les appartements privés du Consul. Ce dernier était — tous les témoignages concordent sur ce point — un fin lettré, un hédoniste raffiné, et par ailleurs un homme conciliant, aucunement imbu de l'importance de sa fonction. Tout à l'inverse de la personnalité inflexible du Libérateur, lequel n'admettait comme connaissances que ce qu'il définissait comme la Loi. L'un et l'autre avaient cependant deux points communs qui ont été remarqués : l'âge (trente-neuf ans) et une honnêteté scrupuleuse aussi bien dans leurs propos que dans leurs actions.

Les appartements du Consul, donc, affichaient la splendeur élégante de la résidence d'un grand de cette époque. En y faisant référence, la première phrase que le Libérateur lui aurait adressée aurait été : Sais-tu combien ont souffert pour que tu puisses en profiter ? Et son hôte de rétorquer : Y renoncer maintenant ne leur retirerait pas cette souffrance. Tâchons au moins de ne pas la rendre inutile.

PS : Ce fragment fait peut-être suite à celui-ci, mais c'est, bien sûr, au lecteur d'en décider.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #42 (the meaning of life)

Je fais passer cela pour un fragment littéraire gratuit (parce que je n'ai pas le courage d'assumer ce que je dis ? 😉), profitant de l'occasion pour prendre le numéro quarante-deux de la série.

Le sens de la vie ne se vend pas ? Je crois au contraire qu'il n'y a rien qui se vende mieux. De tout temps il y a eu des gens pour prétendre qu'ils avaient Tout Compris, pour dire que le salut est dans la communication, les micro-circuits imprimés, le renouveau religieux, la forme physique, ou dans n'importe quelle autre sottise. Et pour essayer de vendre leur conception. Je ne dis pas qu'ils ont tort : ils peuvent très bien avoir trouvé le sens de la vie, leur vie ; mais comme il y a des milliards de vies différentes, il y a aussi des milliards de sens différents qu'on peut leur donner. Oh, ce n'est pas un mal d'en prendre un d'occasion — éprouvé par l'usage, si j'ose dire : il faut une certaine trempe, ou une folie certaine, pour se créer le sien — entreprise qui ne va pas sans risques ; et il est toujours plus simple de suivre le gourou-qui-sait-mieux-que-vous, même s'il s'appelle Brian.

Le plus sage serait peut-être de ne pas se poser la question, mais on vous fait avaler la question de force, plus encore que les réponses. Ça fait partie du package publicitaire, si j'ose dire : pour vous vendre le sens de la vie, il faut bien vous faire accepter l'idée qu'elle en a un, qu'elle doit en avoir un, ou en tout cas que vous devez (ou pouvez) lui en trouver un. Ensuite, il y a toutes les variations possibles sur ce thème : il y a ceux qui vous disent au contraire que la vie n'a pas de sens, que l'homme est tel Sisyphe condamné à porter son lourd rocher sans savoir pourquoi, mais qui le présentent comme si cela même était la réponse ultime — je pense que le marketing a du génie, pour arriver à faire passer l'absence de produit pour le produit lui-même ; il y a ceux qui vous disent que la réponse est dans la question, dans le fait de la chercher, ce qui n'est pas mal non plus ; ou au contraire dans le fait de ne pas chercher la réponse. Cela me rappelle cette vieille parabole zen où l'on dit en substance que la meilleure façon de trouver le bonheur n'est ni de chercher le bonheur ni de chercher à l'éviter, mais d'être heureux. À vrai dire, il ne doit pas y avoir une chose qui n'ait pas été proposée et son contraire comme un sens possible de la vie.

Quoi qu'il en soit, on ne peut imaginer commerce plus lucratif, même quand il ne prend pas une tournure aussi grossièrement commerciale (car le fait d'avoir de l'argent, et surtout de le dépenser, est le sens de la vie le plus galvaudé qui existe, sauf peut-être celui, exactement contraire, consistant à se détacher de l'argent et des biens matériels, et lui aussi récupéré de la même façon). La quête ultime, ou celle qu'on veut faire passer pour telle, est le fonds de commerce de toutes les idéologies, de toutes les religions, et même d'un bon nombre de nos loisirs. Pour ma part, mon sarcasme nonobstant, je regarde cela avec une certaine bienveillance. La chose que je ne supporte décidément pas, c'est le fait qu'on prétende savoir mieux que moi ce qui est bon pour moi.

(Thursday)

Gratuitous Literary Fragment #41 (ripples in the water)

ripples in the water moving without moving but in that distorted mirror whose face may appear and that troubled water which bridge might span ripples in the water unaware of deeper currents crossing dividing assembling interfering lines of destiny drawn by chance and necessity ripples in the water disturb not the sleep of the faithful guardian move on forever and ask not whither ripples in the water scions of the clear mountain streams i hear the murmur of the sea homage of the water ripples in the water mighty tapestry alive and endless soar and ebb at once flow here and there water everywhere ripples in the water

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #40 (une interrogation)

Mais était-ce de l'amour ?

Esther répéta la question plusieurs fois dans sa tête, en variant le ton : la réponse ne venait pas pour autant. Comment savoir ? Ce n'était pas un problème dont ses lectures l'avaient avertie, et jamais elle n'avait anticipé une difficulté à cet endroit. Elle avait toujours cru que les moyens seraient détournés mais que les fins seraient claires : qu'il pût en être autrement elle ne l'avait pas même envisagé. Pourtant…

Était-ce de l'amour ? Esther n'aimait pas l'introspection, elle préférait agir à l'intuition. Or ici il fallait bien s'examiner. Certainement elle trouvait dans la compagnie d'Alix un plaisir qu'elle recherchait et qui allait au-delà de l'amitié. Mais toute tendresse qui dépasse l'amitié devait-elle être cataloguée comme de l'amour ? Il n'y avait pas de désir sexuel, de cela du moins elle était sûre. Ou vraiment ? Se pouvait-il qu'elle le refoulât ? Fermant les yeux, Esther évoqua mentalement l'image d'Alix. Non, pas de désir : seulement une sorte de satisfaction sereine provoquée par la contemplation d'un physique parfait. Une présence rassurante, aussi. Une étreinte réconfortante ? Peut-être.

Finalement, la nécessité de savoir ne provenait que de la nécessité d'agir : s'il y avait moyen de demeurer dans la tranquillité de l'ignorance, elle s'y complairait volontiers.

Alix, pendant ce temps, dormait d'un sommeil paisible.

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #39 (potentialités)

Il est très difficile de se rappeler maintenant comment on a pu vivre ce moment-là, ce qu'était l'atmosphère si particulière de cette période. Tout était permis, même les espoirs les plus fous, et nous nous découvrions une liberté inimaginable jusqu'alors. En même temps, tout était nouveau aussi, nous avancions bravement sur un terrain inexploré. Nous étions les pères fondateurs, et toutes les portes nous étaient ouvertes. Il est facile, rétrospectivement, de parler de folie collective : mais si je mesure par le bonheur que j'ai ressenti alors, une joie de vivre qui me rappelait mon enfance et que je n'ai pas égalée depuis, j'en viens à me demander si cette folie n'est pas préférable à ce qu'on nous propose.

(Wednesday)

Gratuitous Literary Fragment #38 (compromise)

“I'm not sure you could have called me an ‘idealist’, but I certainly upheld some rather strong principles which I had faith in. I was not always of the greatest intellectual honesty in defending them, but I followed my instinct and my sense of morals, and I believed—with the most touching naïveté—that sincerity made up for everything. Well, times have changed… or rather, I have changed. I do not think anyone could meddle with politics and maintain the righteousness of my youthful self, but maturity probably had more to do with the loss of it than anything. I am not saying—mind you—that I have done or said anything I should be ashamed of. At least, not anything that would be ‘morally wrong’ in an objective sense. But I have had to learn the meaning of ‘compromise’. ‘Concession’. ‘Tact’. The adventurous youth craves not for such virtues as pragmatism and diplomacy: my elder self has come to respect and use them. I have become…” Quentin fumbled for a word. “…mellow. Lenient. Reasonable.” There was unveiled disgust in his voice.

He paused. Then in a sadder voice, he added: “On occasion, I can hear the former Quentin speak to me. And in those times, not all the certainty that I have done the right and sensible thing as best as I could judge can erase the sentiment that I have betrayed those values by which I swore.”

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #37 (le palais)

Le son des pas de Medeme sur le sol d'albâtre emplit l'espace. La réverbération du moindre frottement prend des proportions gigantesques lors de ses échos répétés sur des murs parfaitement lisses. Ou est-ce simplement l'idée de déranger un silence pesant qui amplifie chaque bruit ? Tout ici est intimidant, jusqu'au fait de marcher. Le palais semble avoir été construit sur une idée qu'annonce au visiteur chaque pilier, chaque porte et chaque poutre : Je suis grand, et tu n'es rien. Je suis la résidence des maîtres du monde, j'ai traversé les siècles et les siècles : toi tu n'es que poussière — qui ne mérites pas de toucher mon sol si blanc.

Rien en ces lieux n'est à la mesure de l'homme. La hauteur inconcevable des plafonds, la largeur du moindre corridor, toujours flanqué d'une double rangée de colonnes chacune épaisse comme une muraille indestructible, les seules dimensions titanesques de l'édifice, ne sont pas l'unique rappel de l'invraisemblable puissance qui l'habite. Le plan labyrinthique de l'ensemble ne peut avoir d'autre fin que de surprendre celui qui passe : il ne suffit pas que chaque salle soit tellement grande, il faut qu'elle débouche sur d'innombrables autres, il ne suffit pas que les murs montent tellement haut, il faut aussi qu'ils laissent saillir des balcons et s'étendre des ponts destinés à accroître la sensation de vertige. Et encore cet étalage absurde de splendeur et de magnificence n'est-il pas fait dans la grossièreté du plan qui, cherchant à étonner seulement par la taille, négligerait l'harmonie générale ou l'équilibre du tout. L'agencement est même trop parfait, on soupçonne jusqu'au rayon de soleil qui traverse le cristal du dôme pour frapper le portail monumental de n'être pas là par hasard tant il serait irrévérencieux d'imaginer que le savant architecte eût pu en avoir fait l'économie.

J'avoue avoir été influencé, en écrivant ça, par mes souvenirs de Saint Pierre de Rome : cette basilique a-t-elle un autre but que de rappeler la puissance du successeur de celui auquel le Christ est censé avoir dit, comme il est rappelé sur la base du dôme, en lettres de deux mètres de haut, tibi dabo claves regni cælorum ? J'ai également dû penser à la grande mosquée de Casablanca.

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment #36 (Evil at work)

“Do I believe in this? No, as a matter of fact, I do not—but this hardly matters if many enough think otherwise. For faith, and particularly collective faith, is often sufficient to cause its object to come ipso facto into being—in a manner of speaking. Let a man think himself accursed, and his curse will be real, as real as his own life. Let him think himself cured and he often will be. I do not believe in the supernatural, but I can hardly deny the verity of God: a God brought into existence by the very fact that millions of worshippers pray to Him daily and might be willing to give their own existence for His greater glory; I can but concede that God has made and unmade empires, caused and put a stop to wars—which is considerably more than most real people of flesh and blood have been able to do.

“And if you ask for my opinion, we may have something of a similar nature here: after all, what works for God might quite well work for the devil also. No, I think nothing of the old adage that the devil's greatest ruse is to make people disbelieve in his own existence: that would be his undoing; quite the contrary, the saying in question is part of the devil's plan, we might say. Yes, I trust we are witnessing a very ancient and very malignant evil at work here. Which I have full certainty will in the end prove to be quite explainable by the laws of nature as we presently know them, but it might turn out to be easier to make sense of things if we forget those laws for just a little while.”

(Tuesday)

Gratuitous Literary Fragment #35 (Truth)

Οἱ τοιοῦτοι οὐκ ἂν ἄλλο τι νομίζοιεν τὸ ἀληθὲς ἢ τὰς τῶν σκευαστῶν σκιάς. It is from Plato's Republic. It translates as: Such men would consider as true nothing other than the shadows of artificial objects. Just a reminder. Although one who has seen a glimpse of the Truth is not likely to forget.

Have you ever had a wish fulfilled and cursed yourself for wishing? Enlightenment is what I asked for, enlightenment is what I spent fruitless years of meditation striving to achieve, and enlightenment is exactly what the mocking goddesses of Fate granted me for my prayers. For three seconds I was given the power of seeing beyond the silver veil of what we call reality.

It is since that day that they call me mad.

There is no repose for me now, for there is no drawing away from what lies beyond the veil. I cannot tell you what it is I saw, as there are no words to describe Truth—words are what bind us inside the cave, words are the guardians of the familiar falsehood. Nor would I be so kind and so cruel to bestow upon you the power that was unleashed for me. You could call me God, as the serpent prophesied: ונפקחו עיניכם והייתם כאלהיםthen your eyes shall be opened, and ye shall be as gods. You would crawl on your knees before me if I chose so. But you shall not: there is but one desire in me now—to lose this knowledge and be a man again, bound by the familiar fetters that I have been foolish to cast away.

And this is the one thing I am unable to do.

(Tuesday)

Gratuitous Literary Fragment #34 (hackers)

—That door…

—That it?

—Yeah. Need you to hack it open.

—“Crack” it open.

—No, don't crack it! You can't break it, it…

But before Ralph could finish, the shorter hacker was pouring a stream of explanations as to the meaning of the verb “to hack”. Not that he hadn't been warned: “These guys are a couple of geniuses… genii… very intelligent folks, but you have to be careful about every word you use when you talk to them.” Besides that, another piece of advice had been that Ralph should not on any account allow them to start talking about something called ITS, which is exactly what the hacker was now rambling about, so, quickly, Ralph interrupted:

—Whatever. Get it open. But don't trigger the alarm, of course.

—Easy job.

In every movie Ralph had seen, it took the genius whiz-kid roughly half an hour to do the hacking bit. He asked:

—How long do you think it will take you?

—Uhm, half an hour, maybe?— the short hacker answered.

—Taking into account Hofstadter's law— the tall one added.

—Which is?

—“It always takes longer than you expect, even when you take into account Hofstadter's law.”

—So make it a fifteen minutes.

Ralph didn't even try to understand.

—I'll be back in half an hour— and he was.

The hackers were all excided about something.

—Any progress?— Ralph asked ingenuously.

—Yeah. Neat hack. Sam figured how to program the game of life on the LED display.

Ralph repressed an urge to smash both of their heads against something hard.

—Blast the display! What about the door? Can you open it?

—Oh, right. The door. Forgot about that.

The taller hacker simply depressed the latch and pushed the door open.

—So you picked the lock? Deactivated the alarm?

—Never was locked, just a bit stiff at the hinges. Never was an alarm either.

—What you see here is a smoke detector— the other added, helpfully.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #33 (Quiksilver et Homère)

On va encore m'accuser de faire commerce de mes fantasmes, parce que je parle de skaters… Ben oui. ☺

Un groupe de skaters, dont j'étais plus ou moins devenu le protecteur, avait élu point de rassemblement dans la cour de la résidence, où ils avaient une rampe pour s'exercer. La seule autre personne qui utilisait cet endroit autrement que pour aller d'un point A à un point B était un vieux monsieur d'autour je pense de quatre-vingts ans, un dénommé Lucien, qui venait chaque jour là sur un banc pour lire. Il était agrégé de lettres classiques, et les vicissitudes du sort l'avaient réduit à habiter un studio à peine salubre aux Peupliers.

Ils auraient pu se côtoyer sans se voir pendant une éternité. Mais un jour, Kévin, le plus jeune des skaters, s'est assis à côté de lui, et lui a adressé un sourire. Lucien a fait au garçon un compliment timide sur la figure qu'il venait de réaliser, Kévin lui a demandé ce que l'autre lisait, et la conversation s'est nouée. C'était un accident, une erreur du sort, cela n'aurait pas dû durer, chaque côté aurait dû trouver en l'autre le sommet de l'ennui, et pourtant, le miracle a eu lieu, et rapidement Lucien a été adopté par la bande.

Ils l'ont intéressé à leurs planches, à leurs codes et à leur langage, il leur a présenté Homère, dont il leur traduisait chaque jour un court extrait, et une langue qu'ils ont élue presque comme un code de reconnaissance. Vision incongrue que cette jeune faune urbaine qui mêlait çà et là un mot de grec ancien à sa façon de parler !

Quand Lucien est tombé malade, lui qui n'avait ni famille ni autre ami, ils ont été à ses côtés à l'hôpital, ils l'ont soutenu jusqu'au bout, et le vieil homme n'est pas mort dans la solitude qui lui semblait promise.

Eh bien je pense que cet épisode m'a redonné foi en la nature humaine. Si l'amitié arrive à nouer des liens au-delà de différences si importantes d'âge, de milieu et de culture, c'est que tout n'est pas vain, c'est qu'il restera toujours de l'espoir…

(Wednesday)

Gratuitous Literary Fragment #32 (behind the scenes)

—Well, naturally, when a physicist is doing an experiment we have to be extra careful to work things correctly. But most of the time the laws need to be applied only approximately. Up to the 1900's we didn't even implement relativity and quantum mechanics, you know. In fact, they weren't even invented: to tell the truth, quantum mechanics was just a dirty hack we worked when they started probing too deep into matter. We hoped they'd give up when they didn't understand anything, you know, but they went on digging. Now we thought of a better way to keep things beyond their reach: just push the problems away at energies they can't reach. That was a stroke of genius! But really, most of the time, we don't need careful computations, you know: just make the apples fall and so on.

—Nice.

—We live on low credits, you know, so we have to deal with it. We don't get nearly as much as the Mathematickers, down the hall. Now they have to be extra careful: if they make a single mistake, the whole edifice might fall apart, you know.

—Really?

—Really. They had some trouble with a chap a while back, you know. “Gödel” I believe the name was. Troublesome fellow. Had to work out a very special trap for him. Nearly caused us to have to Go Back And Correct—and that's against the Rules, you know. But it worked out fine in the end. But the Mathematickers can't fool around nearly so much as us Physickers.

—No, I guess not…

—Except when restaurant checks are involved, of course. Or computers. Computers are great fun for all of us. Everyone agrees that the Rules don't apply to them. I should tell you a story that happened with the number 458, by the way…

(Thursday)

Gratuitous Literary Fragment #31 (of cities and men)

Every city has a pulse. I do not refer to the mere flicker of the traffic lights which sends streams of engines flowing on asphaltic arteries, no: I mean something deeper, something subtler, both unseen and unheard. A basal ticking, below the ebb and flow of human affairs, one that might emanate from the very foundations of stone. I have wandered through cities in ruin, drenched in moonlight, deserted since eons and abandoned by all living things, yet I could feel the throb unending. Still maybe the heart of Troy and Carthage beats: the ashes are never so cold that they cannot be kindled.

People do not build cities: cities build themselves. Only our certainty that man is the measure of all things makes us blind to the fact: for the giant is larger than the measure of man, and we fail to see it—or to recognize it. We see but the pageant that is meant for our eyes. Perhaps it is better so.

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #30 (un duel)

François écoutait, fasciné. Les propos tenus entre les deux interlocuteurs semblaient légers, presque mondains, pas un mot n'était prononcé plus haut qu'un autre, et les formules de politesse ne manquaient pas : mais sous cette surface affable, le jeune homme devinait bien — plus qu'il ne la percevait directement — la violence inouïe du combat qui se déroulait. Car derrière les masques d'aménité se cachaient deux esprits engagés dans un duel impitoyable, celui de deux intelligences si différentes et pourtant si parfaitement équilibrées : Holmes et Moriarty n'auraient pas eu plus terrifiante confrontation. Telle phrase pouvait sembler anodine à l'oreille ingénue, comme le mouvement banal d'une tour au fond d'un échiquier paraît innocent au néophyte qui ne sait pas reconnaître les lourdes menaces qu'elle fait peser sur telle ou telle case ; à l'inverse, si à tel moment la joute oratoire semblait sur le point de remonter à la surface, c'était sans doute un échange de formalités presque sans lien avec la vraie bataille qui se livrait bien plus profondément. Mais si à un moment quelconque le professeur laissait son attention faiblir, ou si la comtesse hésitait avant de répondre, sa perte serait immédiatement consommée. Aucune menace physique ne semblait pouvoir s'imaginer dans le cadre de ce luxueux salon second empire, mais François tremblait en songeant à l'énormité de l'enjeu.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #29 (Les Miroirs et la Copulation)

Le titre du roman fait référence à une citation du Tlön de Borges, reproduite en exergue : les miroirs et la copulation sont abominables, parce qu'ils multiplient le nombre des hommes. Et c'est bien de reflets et de sexe qu'il est ici question — mais les reflets sont trompeurs et le sexe est stérile (la fertilité est raillée dans la répétition lancinante du vingt-huitième verset du chapitre un de la Genèse). Mortel, même.

La construction précise de l'œuvre s'oppose à la destruction qui y est présentée. Les personnages se répondent et se reflètent comme autant de regards sur le même anti-héros, Sean. La symbolique n'est jamais aussi évidente que dans une discussion que celui-ci tient avec une aventure d'une nuit, gothique qui se passionne pour les vampires : Tu sais pourquoi les vampires n'ont pas d'image dans un miroir ? On dit que c'est parce qu'ils n'ont pas d'âme. Moi je pense que c'est parce que leurs reflets, ce sont ceux qu'ils transforment en vampires, en leur suçant le sang. Il n'y a que comme ça qu'ils se reproduisent.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #28 (À l'auberge)

— J'en ai marre de cette foutue ville où il fait froid et moche.

— Je te connais, Tristan. Quand tu te plains du temps qu'il fait, c'est quelque chose d'autre qui ne va pas. Qu'est-ce qu'il y a cette fois-ci ?

— Rien. Enfin, si, tout, mais rien de précis. Gimerlund me sort par les narines. J'en ai assez de vivre dans ce trou du cul du monde où il ne se passe rien.

— Ah ! Je sais ce qui se passe : tu as dix-sept ans. Et tu as probablement baisé tout ce qu'il y a de baisable à Gimerlund. Enfin, tous le garçons.

— Fous-toi. Mais j'en ai ras-le-bol de jouer au chat et à la souris avec la garde : les poursuivre pour les mettre dans mon lit le soir et le matin être traqué. Marre aussi de ces marchands qui me font foutre au trou parce que j'ai chouré une babiole, mais s'ils savaient ce que j'ai fait avec leur fils…

Clémence grince des dents.

— C'est bon, j'ai compris. Et tu voudrais aller… ? À Lyash-Balder, je suppose ?

— Évidemment ! Et je te parie que si un jour j'y arrive, trois mois après j'aurai couché avec l'héritier du trône. Comment tu crois qu'il est arrivé à son poste, le gouverneur de Gimerlund ?

— Tiens, je ne te pensais pas ambitieux comme ça.

Tristan sort de sa manche une pièce à l'effigie du prince Stéphane et la montre à Clémence.

— Qui te parle d'ambition ? Regarde sa tête ! C'est lui que je veux, pas le pouvoir qu'il a. Et tout fils d'empereur qu'il est, je l'aurai. Et je ne le lâcherai pas.

— Aïe ! Tristan, mon Tristan, c'est pire que je croyais. Ce n'est pas l'ambition, ce n'est pas la bougeotte que tu as. Tu as dix-sept ans, Tristan, et tu veux ton prince charmant. Azan ait pitié de toi !

Le jeune homme haute les épaules et fait la tête boudeuse qu'il fait quand son amie le devine trop bien.

À ce moment précis, Azan ayant apparemment entendu la prière de Clémence, et le dieu de la fortune étant connu pour un certain sens de l'ironie, un homme entre dans l'auberge et annonce à qui veut l'entendre :

— Son altesse impériale le duc de Lyash-Balder, le prince Stéphane, héritier apparent de l'Empire, vient d'arriver à Gimerlund.

Le visage de Tristan s'illumine d'un sourire qui en dit long. Clémence secoue la tête et soupire :

— Et le pire, c'est qu'il serait bien foutu d'y arriver. Azan, je crois qu'il va vraiment avoir besoin de ta protection, mon Tristan.

Bon, d'accord, c'est facile, c'est banal (surtout que j'ai déjà exploré ce genre de thème), mais c'est rigolo à écrire alors j'aurais tort de me priver. En fait, j'avais vaguement pensé, à un moment, écrire soit une série récurrente soit une histoire un peu longue (plus qu'une nouvelle, quoi) mettant en scène trois personnages dont deux ont été présentés ci-dessus (Clémence, l'héroïne, son ami Tristan, et le petit frère de ce dernier, Dimitri), dans un monde de type heroic fantasy (pas pour y mettre de la magie — au contraire, il n'y en aurait pas eu du tout — mais juste parce que je ne peux pas trouver un endroit de l'espace-temps réel où pourraient se réaliser les situations que j'envisageais). Bref, ceci était juste un échantillon de ce à quoi vous avez échappé. ☺

Il semble que ce monde soit déjà apparu dans un fragment antérieur (encore que je ne me prive pas pour reprendre les mêmes noms dans des situations très différentes), mais rien ne dit quel est l'écart temporel entre ces deux fragments.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #27 (En l'année 1988)

Grâce à son Génération Mitterrand, le président de la République française avait été réélu et entamait une nouvelle période de cohabitation — avec un Premier ministre socialiste cette fois. On se demandait qui, de Bush ou de Dukakis, succéderait à Reagan. Mikhaïl Gorbatchev parlait de péréstroïka et de glastnost, et acceptait de lâcher l'Afghanistan. Il y avait deux Allemagnes et deux moitiés de Berlin. L'Iran et l'Iraq venaient à contrecœur de mettre un terme à un conflit où il n'y avait que des perdants. En Cisjordanie on entendait parler du Hamas et de l'Intifada. Une femme allait peut-être accéder au pouvoir au Pakistan. La planète tournait les yeux vers la capitale sud-coréenne où un Canadien pulvérisait le record du 100 mètres, devenant magiquement Jamaïcain lorsqu'il était accusé de dopage. La Pyramide du Louvre était toute neuve. La Dernière Tentation du Christ faisait scandale et L'Ours suscitait l'étonnement. Est-ce que tu viens pour les vacances ? et Pourvu qu'elles soient douces étaient sur toutes les lèvres. Le petit F. C. entrait à l'École normale supérieure. Les filles qui naissaient cette année-là s'appelaient Élodie ou Laura. Le mot Internet n'était connu que de rares spécialistes et leur servait à faire du FTP ; le Minitel se généralisait ; Mitterrand avait plaisanté à la télévision que le mot branché était dépassé et qu'on disait désormais câblé.

Diantre, l'exercice s'est révélé plus difficile que je le pensais, et me voilà plein d'admiration pour Hugo. J'aurais dû faire ça sérieusement et aller dépouiller des magazines de l'époque pour savoir ce qui « faisait » l'atmosphère. Tant pis.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #26 (Gonhirn et la Princesse)

Symbolisme ? Mysticisme ? Sagesse Zen incompréhensible ? Parabole presque transparente ? Ésotérisme à ¤0.02 ? À vous de juger, je n'en dirai pas plus :

La Princesse de la magie ne regarde pas même la pierre qu'on lui apporte, mais continue de fixer Gonhirn. Puis elle l'interroge :

— Dis-moi ceci, Héros. Lorsque tu as affronté le Seigneur des ténèbres en combat singulier, as-tu connu la peur ? Lorsque tu as fait face au Dragon-Monde, as-tu connu la peur ? Lorsque tu as dû te mesurer à la Chose Sans Nom, as-tu connu la peur ?

— Non, votre altesse : Gonhirn n'a pas connu la peur.

— Pourquoi donc ? Dis-moi ceci, Héros : pourquoi n'as-tu pas connu la peur ?

— Gonhirn n'a pas connu la peur, votre altesse, car il savait que le Seigneur des ténèbres n'était pas le plus redoutable ennemi de Gonhirn, pas plus que le Dragon-Monde ou la Chose Sans Nom. Il savait, votre altesse, que cet ennemi était encore devant lui. Il n'y a qu'une seule chose ou personne, votre altesse, qui puisse inspirer la peur à Gonhirn.

— Dis-moi donc ceci, Héros : quel est le plus redoutable ennemi de Gonhirn ?

— Le plus redoutable ennemi de Gornhirn, votre altesse, est Gonhirn lui-même ; et il est écrit dans la destinée de Gonhirn qu'un jour il l'affrontera.

— Connaîtras-tu la peur ce jour-là, Héros ? Dis-moi encore cela.

— Non, votre altesse, car ce jour-là, Gonhirn sera vaincu : cet ennemi sera vaincu.

— Si ce n'est pas ce jour-là que tu connaîtras la peur, alors quelle est la seule chose ou personne qui puisse t'inspirer la peur ? Tu dois me le dire, Héros.

Gonhirn baissa la tête.

— C'est vous, votre altesse. Seule la Princesse de la magie peut inspirer la peur à Gonhirn.

La princesse sourit.

— Fort bien. À mon tour de te dire quelque chose, Héros. Je vais te faire cette prévision. Quand le jour viendra (et il viendra) où Gonhirn affrontera Gonhirn, ce jour-là, tu triompheras de toi-même, et, ce jour-là, tu seras libéré.

— Vous me faites peur, votre altesse.

— C'est bien mon intention, Héros. À présent, embrasse-moi.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #25 (une vue)

J'ai envie de me faire plaisir, alors je vais décrire à nouveau une scène que j'ai déjà dû rédiger mille fois (avec des variations sans importance) parce que c'est une des scènes qui fonde véritablement l'imagination de ma jeunesse dont je cherche à retrouver un certain état d'esprit : place, donc, pour quelques lignes, au David Madore qui écrivait autrefois.

Le col est franchi, dit Tania. Tu peux ouvrir les yeux, maintenant.

Cédric retira son bandeau et son regard se posa pour la première fois sur l'adret des Montagnes Mères et sur les plaines dont elles marquent le terme. Du lieu où ils étaient, à la pointe de l'arche des montagnes, la visibilité était parfaite, et la vue, que rien ne venait bloquer, portait sur plus de trente lieues de terrain fertile et généreusement irrigué — le Premier Royaume. Au cœur de ce pays, juchée sur deux collines jumelles de part et d'autre du grand fleuve, la ville de Lyash-Balder : et les yeux du garçon se fixèrent sur la capitale impériale et royale avec l'immobilité de celui qui cherchait à en pénétrer les secrets par ce seul examen obstiné.

Au même instant, l'empereur sortait sur le balcon du palais qui dominait la ville, et il regarda vers le nord.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #24 (image du coucher de soleil)

J'ai une vision d'un coucher de soleil. Je ne sais pas si cet instant a réellement existé, s'il a été peint par Lorrain, ou s'il est le résultat du syncrétisme de différents crépuscules réels, mais il est, pour moi, le coucher du soleil — l'archétype auquel je pense quand j'entends ces mots.

Les adeptes du zen pensent que le langage nous empêche de percevoir l'unité profonde de l'existence. Mon coucher de soleil est le mien, je ne peux pas le partager avec d'autres. Mais à tout moment, dans l'obscurité de la nuit ou bien perdu dans la tempête quand ciel et mer se confondent, je peux évoquer la sérénité de l'instant par le pouvoir incantatoire de cette simple formule, coucher de soleil ; le Petit Prince lui-même ne peut pas dire mieux. C'est là la véritable magie du Verbe : il ne vaut que par ce que nous lui associons.

(Sunday)

Gratuitous Literary Fragment #23

It's been a long time since I wrote one in English. Here goes:

At this time, he taught Anglo-Saxon at Leeds. How he came to that position was something of a mystery to us all, since it was obvious that Old English had never been a passion of his: he performed his duties steadily and with competence—but without fervor. For his true loves were far from the harsh verses of Beowulf. The prints of Hiroshige or the chamber music of Brahms were known to move him greatly; but dearest of all to his heart were the short stories of Chekhov. Not that he revered Russian literature in general: he had once admitted, rather shame-facedly, that he never could persuade himself to read Dostoyevski's Crime and Punishment, and even in Pushkin's works he had gone no further than The Captain's Daughter, although his mastery of the language was more than adequate. But—he used to tell us—there has never been an observer of human nature such has Anton Pavlovich Chekhov. Michael was then fond of teasing him by observing that, to his eye, all of Chekhov's characters were similar; to which he would retort that, to his eye, all human beings were similar in the essential respects which Chekhov had, better than anyone, known how to capture. Half-serious conversation of this sort could go on for some time.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #22 (souvenir)

Ça faisait un moment que je n'avais pas écrit un de ces petits textes. Celui-ci est vraiment complètement gratuit et n'a aucun message subliminal caché.

Les souvenirs lui revenaient progressivement — ou peut-être l'imagination bouchait-elle les trous ? — jusqu'à former une image d'une netteté presque douloureuse. Toronto, lors du séjour qu'elle y avait fait en 1972. Un jour de la mi-octobre (soit deux ou trois semaines après cette inoubliable victoire au hockey des Canadiens sur les Soviétiques), en début d'après-midi ; temps nuageux mais guère froid. Le croisement des rues Queen et Bay, devant le bassin de l'hôtel de ville. Un homme jouait Over the Rainbow à l'accordéon. Une jeune fille (Sarah elle-même ? non, probablement quelqu'un qui lui ressemblait) contemplait l'eau, ou peut-être écoutait la musique, un sourire timide sur les lèvres et dans l'œil une larme de joie. Une mouette égarée du lac s'était posée sur le sommet d'une des arches du bassin, illustration grotesque de la chanson qu'on entendait.

Pourquoi ce tableau précis plutôt qu'un autre avait-il surgi de sa mémoire ? Elle ne le comprit pas, mais ne chercha pas à le savoir. L'instant suffisait à lui-même : ce moment d'insouciance, vécu trente ans auparavant, revenait éclairer le jour présent. Cela suffisait.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #21 (un triptyque)

À défaut de pouvoir trouver les livres que je voudrais lire, et n'étant pas capable de les écrire moi-même, je peux au moins les méta-écrire !

— Mon idée, c'est de faire trois parties, une sorte de thèse-antithèse-synthèse. Chacune se déroulant dans une grande capitale européenne : la première à Londres, la seconde à Rome et la troisième à Paris. Le roman s'ouvrirait sur l'abbaye de Westminster et se terminerait sur Notre-Dame. Chacune des trois parties aurait un personnage principal, qui n'apparaîtrait que dans un tiers du livre, et elle décrirait un an de sa vie : la même année vécue trois fois, à trois endroits et par trois personnes.

— Ce n'est pas spécialement original.

— Je n'ai aucune prétention à l'originalité. Entre ces trois personnages, donc, des points communs : ce sont trois garçons, ils ont le même âge, sont étudiants, et sont homosexuels. Mais aussi des différences de milieu : l'Anglais est d'origine tout à fait modeste, un personnage que Ken Loach pourrait aimer, il doit travailler comme serveur pour financer ses études, il veut à tout prix réussir, et il est très bon élève ; l'Italien est fils d'un homme d'affaires richissime et d'une sorte de Barbara Cartland méditerranéenne, il habite un grand appartement à deux pas de la piazza di Spagna, et sa vie est oisive et douce ; le Français est fils d'intellectuels…

— Décidément, tu ne recules devant aucun cliché !

— Tu est pénible, tu sais. Tu veux que je te raconte, oui, ou non ?

— Excuse-moi, je trouve juste que tu y vas un peu fort. Mais continue.

— Le seul lien connectant les trois personnages (même s'il y a d'autres liens deux à deux) c'est un ami américain, qui vit à New York — ou peut-être San Francisco —, dont on ne sait pas au juste les relations avec les héros, mais qui correspond avec chacun des trois, et qu'on ne connaît qu'à travers ces lettres ; on le devine plus âgé, mais on ne sait pas si on doit lui donner quarante ou soixante ans.

— Bon, et avec tout ça ? La matière, c'est quoi ?

— La description de la vie (et notamment de la vie gay) dans les trois villes en question. Ce sont elles les véritables héroïnes.

— Mais je rêve ! Tu n'as jamais mis les pieds à Rome, et tu n'as passé que quelques jours à Londres. Comment pourrais-tu décrire quoi que ce soit de la vie romaine ou londonienne ? Et je ne parle même pas de la vie branchée ?

— Est-ce que ce n'est pas le propre d'un artiste de pouvoir rapporter parfaitement les choses qu'il n'a jamais vues, qu'elles soient inventées ou réelles ? D'écrire un poème que chacun croira fait pour lui ? Tu ne voudrais pas que je dévoile les secrets de l'art, tout de même ? Ceci dit, tu n'as pas tort : pour éviter les erreurs factuelles les plus bêtes, il ne me suffira pas de lire Time Out, il va falloir voyager un peu. Je te propose donc que nous passions deux mois à Londres et deux à Rome…

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #20 (ces héros d'airain)

Oh, je comprends très bien ! J'ai su aussi ce que signifiait adorer, tu sais : j'ai eu moi-même mes héros, dont j'ai cru chaque action dictée par la morale la plus irréprochable, chaque résolution soutenue par le courage le plus inébranlable, et chaque parole déterminée par la sagesse la plus réfléchie. Je leur ai consacré l'autel de ma raison et dédié le sacrifice de mon cœur, et j'ai voulu imiter leur exemple en toute chose. Je me suis haï et méprisé car je n'arrivais qu'à être moi alors que je voulais être comme eux. J'en ai tiré une grande amertume, mais aussi une immense arrogance, car je portais en avant tout ce qui, en moi, me paraissait leur ressembler et car je méprisais tout ce qui n'allait pas dans le sens de la voie que je les voyais me montrer.

D'un ton méditatif, et comme pour lui-même, il ajouta :

Je me demande ce que penseraient certaines de mes idoles de jadis si elles savaient maintenant la vénération dans laquelle je les eus tenues. J'imagine que certains ne l'ont jamais soupçonné ; je pense d'ailleurs que dans un ou deux cas le rapport était réciproque — et réciproquement ignoré.

Puis, s'adressant de nouveau au garçon :

Enfin, un jour j'ai eu une révélation. J'ai vu un de mes monstres sacrés commettre un acte de faiblesse (peu importe ce dont il s'agit et je me le rappelle à peine moi-même) : un acte de faiblesse, peut-être pas de méchanceté, mais un acte humain. Et j'ai compris, ce jour-là, que ces dieux que j'adorais étaient des hommes, et que, comme tous les hommes, ils avaient leurs défauts et leurs imperfections : que, comme tous les hommes, ils connaissaient des moments d'égarement, des accès de colère, et des erreurs de jugement. Mais j'ai été heureux, car j'ai su, alors, que j'étais de la même farine qu'eux, donc que je pouvais être un des leurs ; j'ai su qu'ils se contredisaient parfois (eux-mêmes ou entre eux) et que si je n'étais pas de leur avis je pouvais cependant parfois avoir raison ; et surtout, j'ai su que je pouvais les admirer, désormais, comme des hommes et non comme des dieux.

(vendredi)

Encore un fragment littéraire gratuit (#19)

#19 — but who's counting?

Bon, et puis il faut que j'arrête de faire des fragments littéraires prétendument « gratuits » et qui, en fait, essaient insidieusement d'en venir quelque part. C'est foireux, et ça donne des résultats mauvais. Mes meilleurs (à mon avis) sont ceux qui sont écrits de façon véritablement gratuite. Mais bon, au point où j'en suis, voici celui-ci :

Le choc ne vint que plus tard : plusieurs heures après ; et ce ne fut pas un choc. Calmement, il pensa : le rêve de ma vie s'est accompli. Ce n'était pas une explosion de joie : le bonheur, assurément présent, avait plutôt la forme d'un courant soutenu, qui croissait lentement en intensité à mesure qu'il se pénétrait de la pensée de ce qui était arrivé ; mais ce n'était pas non plus une déception ou un rejet désabusé (comme s'il se fût rendu compte que ce n'était pas ce qu'il voulait) ; c'était encore moins une volonté de tout finir maintenant que le but de sa vie était atteint ; et enfin, il n'avait pas peur de ce qui viendrait ensuite ni n'éprouvait de sentiment de vide parce qu'on lui avait retiré sa raison de se battre en la remplissant. C'était juste un constat lucide : la chose qu'il avait le plus voulue, le souhait le plus ardent de tant d'années, cela était devenu vrai.

Il lui parut à l'esprit une métaphore, ou une parabole, un symbole un peu douteux qu'il avait dû lire dans quelque livre dont l'intérêt médiocre n'avait pas valu d'être retenu : une chenille qui s'aperçoit, en sortant d'un long sommeil, qu'elle est devenue papillon, que son rêve de pouvoir voler est réalité — mais elle sait aussitôt ce qu'elle doit faire ensuite, son nouvel état lui est immédiatement familier. De cette idée, il glissa vers une autre : il se souvint qu'on lui avait parlé de cette image, qu'avaient les Grecs, des divinités du destin, les trois Parques, ou Moirai, qui filent la vie des hommes et en tissent une tapisserie, le motif universel que nul homme ne peut voir mais qui est connu d'elles seules. Il aimait cette pensée, celle d'être un fil dans une immense œuvre d'art, un fil perdu dans la masse mais qui, ici, peut-être, affleurait à la surface.

Tout avait changé, mais il n'éprouvait ni joie excessive, ni nostalgie, ni regret, ni inquiétude. Il avait trouvé l'assurance d'aller de l'avant.

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #18 (un motif apparaît)

Léonard et Frédéric ne se connaissaient pas. Il y eut un déclic, semblable à l'impression qu'on peut avoir en regardant une image pendant longtemps avant de se rendre compte soudainement qu'on la voyait dans le mauvais sens, ou que ce qu'on prenait pour un creux était en fait un relief et que toute la perspective était inversée. De fait, toute la perspective était inversée. Léonard et Frédéric ne pouvaient pas se connaître. Étrange comme une observation aussi simple, aussi évidente, pouvait conduire à tout interpréter différemment, à tout remettre en question.

Sinéad sourit. Tout tombait sous le sens. Si elle eût été détective, si elle eût enquêté sur un crime, elle eût maintenant connu le nom du coupable. Mais la beauté de la chose était qu'il n'y avait ici, justement, aucune malice, aucune malveillance : tout pouvait (tout devait !) s'expliquer sans cela. Au pire un faux pas bien maladroit et aux conséquences inattendues. Chacun d'une myriade de faits épars s'expliquait maintenant : la lettre que Frédéric avait reçue aussi bien que la visite du vieux professeur.

Enfin, Sinéad avait trouvé la clé de sa tranquillité. Elle décrocha le téléphone et composa le numéro qu'elle avait si souvent renoncé à appeler.

Hum ! Je n'en suis vraiment pas content, de celui-là. Je le laisse néanmoins en l'état, parce qu'il contient (et servira peut-être à propager) un mème ou deux qui me plaisent bien. Mais j'aurais aimé réussir à rendre un peu cette sensation de déclic où tout semble se mettre en place, et la sensation heureuse que cela procure.

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #17

Une voix me tire de ma rêverie : Docteur Huyghens, je suppose ? Je regarde celui qui vient de m'interpeller. Il ajoute : Je suis ravi que vous ayez accepté mon rendez-vous.

Voici donc à quoi ressemble mon mystérieux correspondant ! J'avoue que je vous imaginais différent… je m'attendais à quelqu'un de plus âgé. En tout cas pas à un si bel homme.

La flatterie ne vous mènera nulle part, mais continuez d'essayer.

Volontiers : j'imagine que c'est votre érudition qui me causait cette impression, celle d'un vieillard empli de sagesse. Et donner rendez-vous dans une bibliothèque !

Essayez de garder votre ironie à un niveau tel que je pourrais feindre de ne pas l'entendre. Mais les bibliothèques me fascinent, justement, parce qu'elles me font voir l'étendue de mon ignorance. Tout ça — il montre tout ça d'un geste théâtral, englobant de son geste des étagères chargées de livres, — tout ce savoir à une minuscule partie duquel seulement une vie entière peut suffire à donner accès ! Ces connaissances (quelque vingt millions de titres, je crois) enregistrées dans toutes les langues du monde — voilà quel est le poids de mes lacunes. Puis, sur le ton de la confidence : Érudition ? Vous vous moquez. Même parmi les classiques, ces livres qu'un plaisant définissait comme des œuvres que tout le monde veut avoir lues mais que personne ne veut lire, mon ignorance est encyclopédique, et ceux-là que j'ai lus c'était souvent, justement, pour les avoir lus et non pour eux-mêmes. Mais les bibliothèques ne m'émerveillent que d'autant plus : car tous ces livres non seulement ont été lus, mais même ont été écrits, et il a donc fallu que chacun, même le plus rébarbatif, trouvât quelqu'un qui se dévouât à l'écrire. (Je trouve l'idée saugrenue mais amusante des livres qui attendent, dans les limbes, qu'on daigne les écrire.)

Il prend une chaise et s'assoit tout près de moi, continue : J'ai eu la prétention, parfois, de vouloir écrire un roman. Je m'en sais maintenant incapable, peu importe. Mais je sais comment il aurait commencé. Dans une bibliothèque. Une jeune femme est en train de lire Borges. Ou Calvino, peut-être — ou Eco. Un livre qui parle de livres, et de bibliothèques, en tout cas. Dans une bibliothèque. Un livre qu'elle ne connaissait pas en entrant qu'elle a trouvé au hasard, comme attirée par lui. Elle n'a rien d'une érudite, pour reprendre votre expression, c'est juste ce livre-là qui lui a plu. Elle n'est même pas le principal personnage du roman, et le roman ne parle pas de livres — je n'oserais pas, je laisse ça à d'autres. Mais il commence dans une bibliothèque. Ça, oui, il le faut. Comme un hommage.

Je souris. Ce n'est pas un mauvais début.

Vous vous moquez encore. N'importe ! Vous avez sans doute vu ce film de Wim Wenders, Les Ailes du désir : comme j'ai aimé ces scènes dans la bibliothèque, où les anges écoutent les hommes qui lisent. Il y a dans cette communion avec le savoir — qui sait ce que cette dame, là-bas, est en train de regarder dans cet énorme volume qu'elle consulte ? — quelque chose de profondément spirituel en même temps qu'immanent.

Je souris encore. Je trouve très touchante votre façon de voir les choses. Je souris, mais c'est affectueusement. Cependant, je pense qu'il y avait une raison à notre rencontre…

(lundi)

Fragment littéraire gratuit #16

L'artiste, nous dit-on, est celui qui fait commerce de ses névroses. Allons-y !

Alexandre reste longtemps à la fenêtre : les ciels enflammés du couchant laissent place à la clarté incertaine de la brune. L'éclairage urbain est encore éteint, tout est glauque dans les rues. Alexandre se détourne de la vue. La mélancolie monte de nouveau en lui. Il le sent. Il ne va pas l'arrêter, il ne fait rien pour : il s'abandonne à elle. Il se laisse envahir par cette impression de vide, d'inutilité, de futilité.

Nouveau regard sur la pièce. Ce n'est pas celle-ci qui a changé, c'est l'œil qui la scrute. Une ennemie : voilà ce qu'elle est. Partout de lâches offrandes à un bonheur qui en cet instant lui semble odieux. Il n'est pas heureux ! Il ne veut pas être heureux ! Il n'a pas le droit d'être heureux ! Il n'a aucune raison de l'être. L'œil balaie tous les objets dont il a décoré avec tendresse son foyer chéri. Haine. Rien de cela n'a de sens. Des bibelots formant une décoration sobre mais raffinée. À quoi bon ?

Son regard finit par se poser sur le chat. Quinze années de son existence sont là, sur la table basse, dans cette œuvre si parfaite. Il s'en approche. Non, ne fais pas ça ! hurle une voix en lui : il l'ignore. Il ne peut pas se satisfaire de cette chose. Il doit en faire le sacrifice pour justifier son malheur, pour faire taire cette partie de lui qui continue à sourire. Rage. Folie destructrice. Le chat vole en morceaux. Quinze ans rayés d'un trait.

Il se regarde dans le miroir. La transpiration perle à son front. Il hait ce visage. Il voudrait tant qu'une figure consolatrice parût pour lui dire quelques mots de réconfort — et pouvoir la gifler ensuite. Mais aucune figure ne viendra : il est seul chez lui, il n'a jamais été autrement que seul. Il hait ce visage, qui est sa seule compagnie.

Il voudrait se crever les yeux ; le courage lui manque. Toute sa rage ne parvient pas à vaincre la résistance qui défend son intégrité corporelle. Il cogne son poing contre les murs, se fait mal, s'arrête. Maudit sa lâcheté : même en cet instant, il tient trop à la vie. Vie vaine. Vie sans but.

Enfin, les sanglots percent. L'abcès est crevé. Alexandre hoquette, puis il hurle. Un fragment du visage du chat, tombé à terre, le regarde d'un seul œil. Comme un animal blessé à mort. Il pousse des cris inarticulés, balance la tête. Finit par s'effondrer sur le sol, terrassé par la douleur et la fatigue. Il s'endort dans un sommeil sans rêves. Fasse le ciel qu'il ne se réveille jamais.

(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #15 (d'une description d'un roman imaginaire)

L'œuvre est « oulipienne » dans sa construction, en ce sens qu'elle obéit à des règles formelles extrêmement précises et contraignantes. Mais le génie de l'auteur fait qu'il n'apparaît rien de cette structure rigide à une lecture naïve : la rédaction semble couler de source, l'aisance du romancier avec les règles qu'il s'est imposées les fait oublier, comme si la liberté la plus grande présidait à l'écriture.

La contrainte la plus particulière concerne l'organisation des personnages. Le roman en fait apparaître exactement douze, quatre femmes et huit hommes, — pour lesquels on a pu voir des correspondances avec les figures d'un jeu de cartes. Mais le livre est également divisé en cent trente-deux « passages » (de longueur variable, entre un paragraphe et douze pages), et chacun de ces passages met en scène (parfois de façon indirecte) précisément six personnes parmi les douze, toujours de manière différente. La contrainte est que pour n'importe quel ensemble de cinq personnages il y a un — et un seul — passage du livre qui fait intervenir ces cinq-là (ainsi qu'un sixième, comme on vient de le dire). Les mathématiciens nous apprennent que cette structure remarquable porte un nom : il s'agit des 132 hexades d'un système de Steiner d'indices (5,6,12).

Cette combinatoire ne concerne pas uniquement la présence des personnages, mais également le modèle de la narration. Lorsqu'on lit le roman tel qu'il est présenté, il semble que l'ordre des passages est naturel. Néanmoins, il n'est pas chronologique dans le déroulement de l'action, et il n'est pas le seul possible. En fait, si l'on permute les personnages de façon arbitraire mais en respectant chacune des hexades (les mathématiciens diront qu'il s'agit d'un élément du groupe de Mathieu sur douze objets), on obtient une façon de réordonner les passages et ce nouvel ordre a encore un sens.

On pourrait continuer encore longtemps la description des propriétés mathématiques de l'œuvre. Mais le prodigieux tour de force de l'écrivain, ce n'est pas tant d'avoir su les produire que d'avoir fait en sorte qu'elles ne se voient pas.

Bon, d'accord, c'est vraiment une idée saugrenue. Je pense que même les « PQR » (Perec, Queneau et autres Roubaud) ne seraient pas allés aussi loin que d'écrire un roman construit selon la structure du système de Steiner d'indices (5,6,12). Mais j'aimerais bien voir ce que cela pourrait donner. Le risque principal serait sans doute que les personnages seraient un peu trop interchangeables (cinq fois interchangeables, pour être précis !).

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #14

Imaginez un monde parallèle, dit-il en allumant son cigare, imaginez — cette expérience de pensée est, il me semble, due à Carl Sagan — que l'on n'aurait conservé d'un certain William Shakespeare, un contemporain de l'illustre Francis Bacon, dramaturge et poète dont l'essentiel des œuvres aurait brûlé dans le grand incendie de 1666, que deux pièces, Titus Andronicus et le Conte d'hiver. On aurait vaguement entendu des rumeurs d'autres qu'il aurait écrites, portant des titres tels que Le Roi Lear, MacBeth, Othello, Hamlet, Jules César ou encore La Tempête, mais on n'en saurait pas plus. Les plus grandes œuvres littéraires de la période élisabéthaine seraient le Doctor Faustus, Volpone ou dans un autre genre la Nouvelle Atlantide. Comment cela changerait-il notre vision du monde ? Quel serait notre réaction si nous retrouvions ensuite les pièces perdues et redonnions à Shakespeare la place de sa valeur ?

Où voulez-vous en venir ? demandai-je poliment.

Nulle part. Je construis une fiction. J'imagine. Pensez — cette fois je crois que c'est Marcel Pagnol qui évoque cet exemple — qu'il y a à peine un siècle on n'avait des œuvres de Ménandre, dont la renommée était cependant illustre, que quelques vers ; maintenant nous en possédons quelques pièces ou d'important fragments de quelques-unes, mais ce n'est guère par rapport à la centaine dont il est l'auteur, et ce ne sont sans doute pas les meilleures. Sophocle en a écrit à peu près autant, et nous n'avons plus que sept de ses tragédies. N'avez-vous pas rêvé, en fouillant dans une collection de manuscrits quelque part à Bagdad ou au Caire, de retrouver la clé du Nom de la Rose, le texte, ou au moins une traduction arabe quelconque, du second livre de la Poétique d'Aristote ?

Sans doute, répondis-je avec agacement. Encore que je crois que nous serions surtout déçus par ce que nous y lirions. Mais pouvez-vous me dire où ce discours nous mène ? Allez-vous me sortir de votre bibliothèque l'intégrale du théâtre perdu de Sophocle ? La preuve irréfutable que c'est Verulam qui a écrit les pièces de Shakespeare ? Le sens caché du manuscrit de Voynich ? Ou sinon, qu'essayez-vous de me dire ?

Ha ! Non, rien de la sorte, je vous rassure. Mais je vois que vous vous impatientez. Suivez-moi donc, je vais vous montrer quelque chose, et alors vous comprendrez pourquoi je vous dis tout cela.

Et voilà : le fragment s'arrête là. Dans un mouvement délicieusement méta, j'ai envie de dire que la suite a été perdue. 😉 Voici certainement un cas où j'aimerais moi-même beaucoup avoir la suite (encore que je doute qu'il soit vraiment possible d'imaginer une suite qui ne me déçoive pas). C'est un mème qui résonne très fortement en moi que celui qui est évoqué ci-dessus, obsédé comme je le suis par la préservation de l'information.

(jeudi) · Pleine Lune

Fragment littéraire gratuit #13

La situation qui suit (plus une courte nouvelle qu'un fragment, je suppose) me trotte dans la tête depuis un moment déjà. Je n'en suis pas content du tout (sur le plan littéraire, c'est vraiment nul), mais je veux m'en débarrasser. On devrait en tout cas s'abstenir d'en tirer des conclusions, par exemple, sur mon état d'esprit actuel.

Sans doute devrais-je aussi avertir que le texte qui suit est assez dur, et que certaines âmes sensibles devraient peut-être se retenir de le lire.

Ce fut l'odeur qui agressa d'abord Albin quand il entra. Les effluves nosocomiaux, relents de morbidité, nettement plus marqués dans cette chambre que dans les couloirs aseptisés voisins, le prirent à la gorge, et il dut se retenir de tourner les talons. Seulement après s'être forcé à inhaler plusieurs fois l'odeur de médicament put-il l'oublier et regarder ce qu'il voyait.

Marc, dont les draps du lit ne laissaient émerger que la tête, était le seul occupant de la pièce. Son visage ne portait pas de trace de l'accident. Ses yeux fixaient Albin avec une immobilité obsédante : le visiteur ne put supporter pendant longtemps de renvoyer ce regard, et il détourna la tête vers la fenêtre, qui donnait sur un parking.

Comment vas-tu, Marc ? demanda-t-il. Et aussitôt, il se mordit la lèvre : ce garçon ne pourrait plus jamais marcher ni probablement bouger ses bras, et il avait le culot de lui demander comment il allait. Un verre d'eau posé sur la table de chevet lui fit prendre conscience — Marc ne pourrait pas le porter sans aide à ses lèvres. Avant que l'autre puisse dire quelque chose, Albin ajouta : Tu veux que je t'apporte quelque chose ? Si je peux faire quoi que ce soit, surtout, n'hésite pas…

Marc ne réagit pas immédiatement. Pendant quelques secondes, Albin se sentit physiquement menacé par le regard braqué sur lui ; il eut un moment de recul. Puis il se demanda si on l'avait bien entendu ; le médecin avait pourtant assuré que Marc était en état de parler. Enfin, ce dernier répondit, sur un ton doux mais entièrement dénué d'expression, une voix qui ne ressemblait en rien à celle du Marc qu'on avait connu. Albin. Je voudrais te demander pardon. Pour avoir gâché ta fête.

Ce n'est pas grave, Marc… — encore une fois, Albin se mordit la langue. Comment pouvait-il être aussi maladroit ? Nous sommes tous désolés pour toi. Je n'avais jamais imaginé…

Que je serais fou au point de vouloir me tuer par amour pour toi ? Et, emplissant maintenant sa bouche d'ironie amère, Marc ajouta : Je ne recommencerai pas. Albin fut de nouveau pris de nausée.

Tu aurais dû me parler… commença-t-il.

J'aurais dû ? Oui, sans doute — et j'aurais aussi dû ne pas me jeter de la fenêtre du cinquième étage. Je suppose que tu vas me dire que tu aurais annulé ton mariage. Ou peut-être que tu vas me déclarer que tu m'aimes en retour. Ou me prédire une vie longue et heureuse ?

Albin, écœuré, jugea plus prudent de ne pas répondre. Un instant la pensée lui traversa l'esprit : proposer à Marc de l'aider à obtenir maintenant ce qu'il avait cru faire en sautant, le sauver d'une vie de tétraplégique. Mais aussitôt, la monstruosité de cette idée le frappa, et il n'osa pas l'exprimer, même par allusion.

Après un silence pesant, la conversation repartit, cette fois de façon presque anodine. Albin fut soulagé que son ami, qui lui faisait désormais peur, lui épargnât l'agressivité de son cynisme : ils bavardèrent pendant une demi-heure de sujets qui ne fâchent pas, et le visiteur oublia presque où il était et à qui il parlait. Quand Albin était sur le point de prendre congé, Marc lui dit enfin :

À présent, je voudrais que nous ne nous revoyions jamais. Je ne demande pas ça pour moi ; ma vie n'a plus d'importance, désormais — non, ne m'interromps pas. C'est à toi que je pense. Oublie-moi. Oublie ce qui s'est passé. Ne proteste pas : tu y arriveras très bien. Tu es fait pour le bonheur, Albin. Tu n'as jamais connu rien d'autre, et ma présence serait une horrible fausse note dans ton entourage. Tu ressentirais du malaise ou de la culpabilité, et je ne le veux pas. Tu n'as aucune raison de te sentir coupable : tout est ma faute. Mais accorde-moi cette chose : que ceci soit la dernière image que je garde de toi. Fuis la malchance.

Albin voulut argumenter, assurer que c'était le pire moment possible pour abandonner celui qui avait besoin de soutien, mais Marc ne daigna pas répondre. Finalement, le visiteur partit en promettant qu'il reviendrait.

Il ne tint pas promesse, et obéit à Marc en tout point. Lorsque ce dernier mourut, après vingt-deux ans de l'existence d'un légume, Albin n'en sut rien.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #12 (méta ?)

Deux heures plus tard, David n'a pas ajouté une phrase à son roman. À trois reprises, il en a commencé une mais l'a aussitôt effacée en grimaçant. Il joue avec les fonctions de son éditeur, s'amuse à remplacer “a” par “axa” et “e” par “ike” dans le texte et à lire le résultat à haute voix ; il insère en exergue une citation du Mahābhārata en sanskrit pour vérifier que les caractères indiens seront correctement gérés : l'ordinateur, docile, les affiche sans broncher. Puis l'auteur revient sur son travail déjà accompli, survole les premiers chapitres, hésitant entre l'admiration d'avoir été inspiré pour les produire et la frustration affligée devant la maladresse naïve de son écriture. Melpomène est une peu conciliante maîtresse. Comment les critiques — et les chiffres des ventes — ont-ils bien pu tellement encenser ses Fragments de livres imaginaires ? Comment a-t-on pu lui imposer cette si prestigieuse récompense qui fait désormais de lui la proie des éditeurs ? Sont-ils tous aveugles et incapables de repérer ses si grossiers artifices ?

Exaspéré, il s'éloigne de la console informatique et se rapproche de la baie vitrée qui domine la ville. C'est New York qui s'offre à sa vue, mais à travers elle d'autres villes se pressent à sa mémoire : Paris sans aucun doute, et aussi Londres, Rome, Toronto et San Francisco ; puis Tekir, la cité magique des histoires de son enfance, lieu imaginaire qui semble jouer à se cacher dans le paysage réel. David songe alors avec tristesse qu'il est de son devoir de faire mourir son héros, auquel il est pourtant désormais si attaché. Peut-être, pense-t-il, est-ce l'hésitation devant cette déplaisante mais inévitable besogne qui rend son progrès si fastidieux.

En tout cas, ce n'est pas cette nuit qu'il avancera. Avec un soupir, il se détache de la fenêtre et rejoint la chambre à coucher où son bien-aimé dort déjà depuis longtemps d'un sommeil lourd. David passe tendrement la main dans ces cheveux bouclés — c'est sa façon d'embrasser. Cette présence saura le réconforter.

(mardi) · Premier Quartier

Fragment littéraire gratuit (#11)

Des objets épars. Un tome ouvert au hasard — le livre VI de l'Énéide. Une orchidée fanée. Un papier sur lequel une main incertaine avait griffonné un numéro. Un dragon de jade. Une ampoule brisée. Une carte d'un jeu de tarot — le seizième arcane majeur — illustrée d'une phrase de la Genèse (ויפץ יהוה אתם משם). Un galet bien poli. Un plan de Paris — par ailleurs fort vieux. Un flacon de parfum vide mais dont se dégageait encore une odeur qui évoqua à Anatole une image baignée du soleil de son enfance.

Autant de fragments orphelins d'une existence fugace ; et chacun vibrait d'une histoire racontée de la voix des choses abandonnées qu'aucune oreille n'écoute. Entre ces pièces, le fil d'or que tresse Lachésis devait pourtant décrire les inépuisables arabesques que le Destin invente pour rassembler ces articles disparates. Anatole soupesa le dragon et le porta devant ses yeux.

Peux-tu me dire, toi, si je dois aujourd'hui renier ce serment que j'ai fait il y a vingt ans ? — Mais la figurine demeura muette, car elle ne s'exprimait que dans sa langue, celle qui répète toujours la même histoire, celle qu'aucun homme ne veut entendre car il n'y est question ni de bien ni de mal, ni de serment ni de trahison. Il sembla à Anatole qu'un oiseau dehors annonçait l'aube. Il reposa la statuette et quitta la pièce : les dieux du Hasard et de la Nécessité n'apprécient guère les offrandes.

Il fallait bien se résoudre.

(Monday) · New Moon

Gratuitous Literary Fragment (#10)

This one is really pour le plaisir. I'd be curious to know what could be imagined to fill in the blank before and after the fragment!

Left alone, Xiong was able to contemplate at his leisure the extent of his humiliation. Failure was a thought he had been able to cope with, death was a risk he had been willing to take—but this! Such a magnitude of dishonor was unheard-of: the heights of glory to which he had dreamt of soaring mocked him cruelly, now for all time beyond his reach—as was even his own modest former status. The lowliest pariah would not be his equal in indignity. And suicide being out of question as he was beholden for his life, Xiong would have to live the misery fully through.

As he plunged thus through the bowels of despair, Xiong was drawn back to reality by the sound of the door opening. He expected to see his former master storm in, or perhaps his father-in-law, or at any rate someone to whom he would have to apologize profusely, but the person who walked through the door, followed by a train of courtiers which betokened his importance, was unknown to Xiong, and somehow managed to rouse curiosity in the latter's dejected mind.

The man was elderly and corpulent, his face was red, but his visage spoke at once of aristocracy and benevolence. He came up to Xiong and said, point-blank:

Good morning. My name is Lar Simon, you may have heard of me as I am a Senator of this province (please—do remain seated). In fact, this is precisely the reason which brings me here. I know the following will sound improbable, and that is why I came to tell you in person, and I will have some explaining to do, but let me start with the good news. The Permanent Council met yesterday…

Lar had to repeat the next sentence five times before Xiong understood. Much as a person could be surprised in receiving an award for his paintings when he has never come near a canvas, this were nothing compared to Xiong's astonishment.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #9 (avant-propos d'un essai fictif)

Mes fragments littéraires gratuits ont tous plus ou moins en commun le fait qu'il s'agit de fragments de récits. Mais on peut imaginer des fragments d'autres choses. Voici une petite incursion dans cette direction.

Toute tentative de reconstitution historique est intrinsèquement hasardeuse, surtout lorsque les traditions, légendes et interpolations tentent de remplir les zones d'ombre du passé et en viennent à se fondre avec lui. S'agissant d'un personnage dont on ne peut pas écrire une phrase sans alimenter une polémique, les difficultés sont extrêmes. Que dire, dans ces conditions, de la vie du Libérateur lui-même ? Comment oser parler de lui ? Les plus sages ne s'y sont pas risqués ; prudence qu'un grand historien du siècle dernier (il s'agit d'Alix Weintag, qui s'exprime ainsi dans ses Mémoires) résume de la façon suivante : Il nous est tout simplement impossible de concevoir ce que pouvait être la vie dans les provinces sous le règne de Cléon VII, encore moins d'imaginer comment le nom de Jasper a pu désigner un endroit reculé, une région sous tutelle aux frontières de l'Empire, bref un lieu quasiment inconnu. Le Libérateur est le prisme au travers duquel nous voyons toute l'Histoire : mais nous ne pouvons pas examiner le prisme lui-même. Si tentant qu'il soit de chercher à savoir ce que sa propre vie a pu être, cela ne saurait être qu'extrapolation et fiction — laissons ce travail à l'écrivain et non à l'historien.

Fools rush in where angels fear to tread : nous espérons que ce n'est pas par cet adage que le présent travail sera jugé. L'auteur croit justement tenir sa légitimité du fait qu'il n'est pas historien, et que sa démarche n'est pas celle d'un historien et ne prétend pas l'être. Les plus prudents, donc, pourront lire notre tentative comme une pure fiction, et la juger pour sa valeur littéraire seulement.

Mais ce que nous souhaiterions avant tout, c'est que le point de vue exposé ici (et le débat enflammé que notre thèse engendrera inévitablement) incite les historiens, soit pour le confirmer soit pour l'infirmer, à braver leur peur du prisme, à opposer leur audace aux conseils du vieux Weintag, et à admettre enfin le Libérateur comme un sujet d'étude légitime.

Pour en arriver là, il nous faut donc remonter le temps. Nous sommes à la fin du dix-huitième millénaire, et la dynastie des Zerniens se tarit — elle n'en finit pas de se tarir.

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #8 (l'auteur devant un tableau imaginaire)

J'oublie quel penseur a exprimée cette idée (que je reformule bien maladroitement dans mes propres termes) que si les artistes mineurs nous sont parfois plus plaisants que les Grands c'est parce que ces derniers parlent directement à Dieu tandis que des œuvres de moindre importance sont à la portée de nos cœurs humains. Lisant la Divine Comédie, écoutant la messe en si de Bach, regardant le Saint Jean-Baptiste de Léonard, je me trouve comme Dante lui-même face à la conclusion ineffable de son poème : et la haute fantaisie ici perdit sa puissance. Alors, à l'instar de Faust qui ne pouvait embrasser le signe du Macrocosme, je me tourne vers une beauté plus terrestre, donc plus à la mesure de l'homme.

Le tableau que j'avais devant les yeux n'était, à en croire la plaque explicative du musée, d'aucun auteur identifié, mais il n'aurait pas dépareillé sous la signature d'un Alma-Tadema, d'un Burne-Jones ou d'un autre de ces peintres à deux noms que l'Angleterre victorienne semble avoir collectionnés et qui ne partageaient ni le génie visionnaire de Blake ni la puissance créatrice des prédécesseurs de Raphaël, mais qui servaient maintenant agréablement à illustrer des calendriers. Une tentative malhabile pour imiter le style de Poussin soulignait surtout le fait que l'artiste n'en avait pas le talent.

Pourtant, jamais le pinceau de Poussin n'avait libéré une force érotique telle que celle qui se dégageait de l'image de ce guerrier grec endormi. Je pensai surtout au tableau qui a valu l'essentiel de sa renommée posthume à Hippolyte Flandrin, mais avec la différence que ce qui, dans le fameux portrait du jeune homme nu assis au bord de la mer, est contenu, replié sur soi, était ici ouvert, dégagé, presque rayonnant. Le sommeil du personnage de la peinture n'avait rien de mystérieux ou de caché ; totalement détendu, il paraissait inviter le spectateur à se joindre à la félicité étalée là avec la plus grande simplicité. Grand frère, mon dieu tutélaire, semblait-t-il murmurer à mon intention, veille sur moi pendant que je dors. Protège ma jeunesse de ton regard bienveillant.

Afin d'éviter à mon lecteur (inculte ☺) d'avoir à invoquer l'omniscience des dieux du Web, voici une reproduction du tableau d'Hippolyte Flandrin que j'évoque. Je précise aussi que, malgré mes sarcasmes, je n'ai rien contre les préraphaélites : au contraire, ils conviennent tout à fait aux incultes comme moi qui ne savent pas toujours apprécier les impressionnistes à leur juste valeur ; je renvoie à ArtMagick pour toutes sortes de reproductions (notamment d'Alma-Tadema, de Burne-Jones et de toutes sortes d'autres ; j'ai pour ma part un faible pour l'illuminé John Martin).

Quant à l'idée exprimée par le premier paragraphe, elle n'est certainement pas de moi, et je l'ai retrouvée à diverses reprises et sous diverses formes : je me rappelle notamment avoir été frappé par un commentaire de George Orwell sur l'œuvre poétique de Rudyard Kipling qui en expliquait le succès et la force justement par le fait qu'il écrit de la good bad poetry.

Enfin, je laisse les docteurs en psychologie du David Madore deviner si le choix du thème de la peinture a été influencé par la dernière nouvelle lune.

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment (#7)

Basically, the point I'm trying to make is, is that…

I know what you're getting at, Zephira dear. All I'm saying is, angels have no sex, so there are no female angels. Period. I don't care what Betty Friedan says.

And I—replied Zephira, angered, don't care what pseudo-Dionysius…

Come now! Zaniel interrupted. We all know that none of us here has read any of the pseudo-Areopagite's works. Least of all Zebulon. Donning his most sarcastic smile, he added: Remind us, Zebulon: was it Ingrid Bergman who directed The Seventh Seal?

Zebulon flushed. Are you going to tease me forever just because of one tiny slip?

Would you rather have me mention the day you thought Tifereth and Malchut were cocktails? Zaniel and Zephira burst out laughing.

Oh, look who's here! Zita gestured toward the club's entrance.

Zohar was clothed in radiance. He was accompanied by three archangels; twelve platinum dragons were flying above his head; the Phoenix was perched on one of his shoulders and the Roc on the other; and the Midgard serpent, Jormungand, was buried in his hair. He was carrying the Leviathan under one arm and the beast of the Apocalypse under the other; Cerberus was sitting obediently at his foot, a major demon was tucked in his pocket, and he held Death on a leash.

Hi, Zohar! Zion waved genially to Zohar, who acknowledged their presence by a nod to the little group. Show-off! Zion muttered under his breath.

Exactly, agreed Zaniel. Show-off. I mean, is he really that desperate? Why, he'll just pick up yet another minor deity to sleep with, and then dump him—or her—the day after. I guess he always does.

What an asshole! Zebulon said. Oh, they say he even has group sex with incubi, sometimes.

In any case, Zephira added, they should have made him leave his… er… pets at the door. It's way too crowded in here.

Not to mention the stink of that dog, Cerberus. I can smell it from here. Zita sounded revolted.

Amen! Zeus joined the chorus. The Elysium isn't the place it used to be.

(dimanche)

Encore un fragment littéraire gratuit (#6)

Promis, après celui-ci, je me calme un peu et je parle d'autre chose. ☺

Jessica regarda autour d'elle avec le sentiment d'avoir pénétré le Saint des Saints. C'était donc ici qu'elle vivait.

Le séjour était spacieux et bien éclairé. Une grande baie vitrée dévoilait le Trocadéro, l'Arc de Triomphe — le panorama urbain rougeoyait à la lumière du soir. L'ameublement intérieur était sobre et géométrique, fonctionnel et élégant, vaguement intemporel. Les antiquaires ne devaient pas profiter de la fortune de Françoise Blanqui. Guère plus le marché de l'art : les quelques œuvres décorant les murs étaient des reproductions de classiques (ici de L'Arbre aux corbeaux de Friedrich et là d'une gravure par Dürer). Une pointe d'éclectisme dans le style d'ensemble aurait pu passer pour de la fantaisie, de l'ignorance ou même un soupçon de mauvais goût, si on l'avait trouvé ailleurs que chez une femme dont le jugement était aussi avéré, aussi universellement respecté et admiré que celle-ci. La bibliothèque semblait presque incongrue dans un immense appartement du 8e arrondissement : elle devait figurer au catalogue Ikea, et ne contenait presque que des poches (de nouveau, de grands classiques ; un marque-page dépassait de L'Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar, facétieusement glissée entre Virginia Woolf et Susan Sontag).

Jessica s'était assise au bord du grand canapé en cuir noir et n'osait se servir au bar, tout bienvenu qu'aurait été un remontant. L'impression de ne pas être à sa place la prenait à la gorge. Que faisait-elle ici ? Comment, même, pouvait-elle souiller cet endroit de sa présence ? Elle transpirait dans son blouson d'aviateur qu'elle n'arrivait pas à se décider à retirer — comme si se mettre à l'aise eût été une manière de s'accaparer le lieu — ce blouson qui lui semblait, à l'image d'elle-même et de ses cheveux ras, inconvenant ici.

Une éternité passa.

Jessica sauta au plafond en entendant un bruit. C'était elle. Et Françoise Blanqui fit son entrée. La vedette était très grande — beaucoup plus que ses apparitions à l'écran le laissaient croire. Elle était vêtue tout en noir, d'un tissu diaphane et ample, qui se confondait avec ses longs cheveux souples. D'un ton mondain, elle commença : Ah, bien, on vous a fait entrer. Veuillez m'excuser de ce retard, je… — puis s'interrompit.

Point d'orgue. Les deux femmes se dévisagèrent en silence. Jessica se sentait, face à sa déesse, comme une biche prise dans les feux d'une voiture. Devant elle, l'incarnation même de la beauté et de la féminité.

Enfin, Françoise Blanqui parla de nouveau, sur un tout autre ton. Allons droit au but. Je vous sais gré d'avoir répondu à ma requête. Petit silence. J'admire ce que vous faites, et j'admire ce que vous êtes. Passionnément. C'est pour cela que désirais vous rencontrer. Nouveau petit silence. Passionnément, Jessica.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #5

Sa voix se cassa enfin, et les murs anciens, indifférents aux chagrins humains, cessèrent de nous renvoyer ces sanglots entrecoupés de hoquets. Son regard se tourna sur moi, et je reculai sous la force du coup porté ; les yeux criaient le désespoir d'une voix plus claire encore que les hurlements qui s'étaient tus.

Non, supplia Camille. Puis : Loïc !

J'observais cette beauté sauvage transfigurée par la douleur. Le nom appelé semblait, lui, si serein, si pur, après cette éruption de tourments, comme s'il avait déjà rejoint d'autres rives. J'en cherchai un écho en mon propre cœur — mais rien n'y répondit.

Resterez-vous sans rien dire ? C'est votre fils qu'on va tuer ! C'est votre fils que j'aime !

Le vieux duc posa doucement sa main, consolatrice, sur l'épaule de Camille, mais elle fut reçue par une morsure emplie de rage : ce n'était pas pour la consolation que Camille ouvrait en cet instant son âme.

Laissez-moi. Ne ferez-vous enfin rien ?

Cette fois, le timbre résonnait comme un jugement.

D'une voix que je ne reconnus pas, je répondis :

Loïc est mort. Ne tardons plus.

Loïc était mort — et toute la saveur du monde avec lui.

Je n'en suis pas content. Le style est beaucoup trop visible et trop pesant alors que j'aurais voulu faire quelque chose d'épuré. Que l'art est difficile !

(Thursday)

Gratuitous Literary Fragment #4 (Science-Fiction)

Another story fragment for which you'll just have to invent a context—or not.

Kevin woke up to find a gun pointed at him.

Lionel! What the fuck are you…?

I'm not aiming at you, Lionel answered, I'm after that—creature at your side. Though if you make any movement to defend her I will be pointing this at both of you.

Patricia? But why…?

Is it possible, Kevin? asked Lionel. Is it possible that you actually have no idea? Can you be so utterly ignorant of who it is you have been sleeping with?

Kevin just looked blank.

Or perhaps, Lionel went on, you have never heard of the Iron General? Well, there she is.

You're kidding me. You must be kidding me. This is just too…

Too wild? Do I look like I'm joking? There she is, Kevin. Now please stand aside and let me shoot her.

Could it be true? Could it be? Patricia? The Iron General? This exquisite woman? In his bed! Inconceivable. Simply ludicrous. Yet Lionel was obviously serious as hell about this.

Ask her, Kevin. Just ask her! Was she or was she not made a senator by the Parimsah emperor out of gratitude for her loyal services? Did she or did she not retire at the age of thirty-five—the youngest senator in the history of the Empire, she who had been its youngest general—after killing twenty-five billion of ours? Is this woman not responsible for the massacre of Tuqnil? Go on! Ask her!

Now Kevin was beginning to grasp this. Please, Patricia, he said weakly, tell me that's not true.

It is, she answered. Not in the frail and timid voice Kevin had thought hers but steady and proud, she announced: I am Siona Patricia pa-Lehyll pa-Drusia Ishgur-Sal, Lady of Tyren, sometime general in His Majesty's army, dame of the Empire, and senator of Tuqnil. Then, more softly: I'm sorry, Kevin.

Sorry? Lionel roared. He spat. Sorry? Sorry for what? For the billions whom you killed at Tuqnil?

I'm sorry I was unable to tell Kevin the truth from the start. She spoke calmly. As for those who fell in battle, I always grieve for them—for all times and for all wars. But I did my job and what I thought was right, and I feel no shame at that.

Lionel was delirious with anger, yet he still did not shoot. Your job? What you thought right? This was no battle, Lady! Armed as we were—armed as you were—it was no battle, it was mass slaughter. It was genocide. I lost three brothers on Tuqnil.

Well, my condolences, then—there was a slight contempt in her voice. And I lost my father in the battle, or in the slaughter if you prefer the word. Now will you fire or not? This conversation gets us nowhere.

But why, Patricia? This time it was Kevin who spoke. Why do this to me? How can I go on, knowing that I slept with Ishgur-Sal, the Iron General?

My name, dear saint, is hateful to myself, because it is an enemy to thee; had I it written, I would tear the word, she quoted. Is it so difficult to understand? I love you, Kevin.

(Friday) · German Unification Anniversary

Another gratuitous literary fragment

For no reason at all, I felt like writing this:

Hebert stood erect and looked at the horizon all around him. This was the place. He felt a surge of pride. This was the place, he thought. This unremarkable patch of ground in the middle of nowhere was the place. He had spent half of his life looking for it, and the nearly mystical sense of fulfillment now all but overwhelmed him. Empires could crumble to dust, dynasties could be forgotten after eons, but this place was the seat of all power and for all time—a magic all the more potent for the fact that it was no magic.

But whither next?

A little old man was coming up the hill, walking at a leisurely pace. And Hebert knew that all his hopes and all his fears were at once coming true.

(jeudi)

Un autre fragment littéraire gratuit

Le passage suivant est inspiré de façon très lointaine par une scène réelle :

La tension commençait à monter. Olivier comprenait que les flics n'étaient pas prêts à le laisser partir avec un simple avertissement, et il ressentait comme une injustice d'avoir été pris alors que tout le monde faisait pareil. La conversation quittait le ton presque amical qu'elle avait eu, et les quatre gardiens de la paix faisaient maintenant cercle autour du jeune homme.

L'adolescente, qui ne devait pas avoir beaucoup plus de seize ans, s'approcha à ce moment-là. Olivier la prit d'abord pour une passante et crut qu'elle voulait demander son chemin aux policiers ; mais elle montra quelque chose au chef de ces derniers, et le regard de celui-ci changea immédiatement.

« Messieurs, » dit-elle enfin, d'un ton ferme qui n'avait rien en commun avec l'age qu'elle semblait avoir, « laissez-nous, je m'occupe de lui. » Puis, à Olivier : « Et vous, veuillez me suivre. »

Et hop : à vous d'inventer le contexte qui va avec !

(Friday)

Gratuitous literary fragments

When creating a novel, a writer often has a relatively small number of “key fragments” in mind which make up the essential structure of the story, and which it is eminently pleasurable to write; then there are parts which it is not so pleasant to write, and others which are positively boring for the writer (and sometimes, also, for the reader). No matter how good the book is, the writer can't be expected to have had fun all the time, to have enjoyed writing every line of it. (Of course, even the favorite parts may be a strain to write, but at least they are rewarding, whereas some parts aren't nearly so.)

Hence the question: why not write just such fragments, without any novel around them? A really well written fragment, perhaps even as short as a single sentence, should convey the impression that it belongs to a novel, that it has been taken out of a context that really existed before it was cut—and ultimately the reader's imagination should provide the context.

Much it is with some paintings, which so vividly rouse the beholder's imagination in creating a whole scene around them. Take Poussin's famous painting Les Bergers d'Arcadie for example: this gathering of shepherds around a tomb suggests that there is a story behind the scene we see, but it is up to us to invent it.

So my idea is to write very short fragments of prose, tableaux of a kind, which suggest that there is more to the story but don't reveal it.

Here's an example which might better explain the idea I have in mind (it's not very well written, my English is as bad as usual, and so on, but at least it should make clear where I'm getting at):

“The sea! The sea!” they exclaimed, rushing down the cliff as fast as the steep path would allow. “The sea!”—joyful as the Greeks led by Xenophon—“at last!”

And when they finally touched the deserted shore of the cove, nobody said a word. The young one cupped his hands, reached down and collected some water, careful not to let a single drop fall, carrying it as though it were liquid diamond—and then throwing it all in the air with a cry of glee.

The sun was beginning to set, coloring the autumn landscape with pinkish hues, and the ocean in front of them was woven with rivulets of molten gold. An overwhelming sensation of peace descended upon the little group. No longer were they running away—no longer were their enemies close on their heels. Now they had reached the end of the world, and the beginning of another journey. Ahead of them lay freedom: a freedom almost tangible, a freedom which they could discern on the horizon, a freedom that was their due after this dreadful flight.

A call sounded behind, drawing them from their rêverie. “Make haste: they are coming! This way, quick!” And they were on the run again.

What does this suggest? I don't know. I can't tell you who these people are who just arrived on the seashore—or who are those that seem to be running after them. I can't tell you how they intend to cross the sea, or whether they do. Nor do I know what holds this promise of a better life. I only have this little scene in mind, very colorful indeed, from which I could make a painting (if I knew how to paint!); you'll have to create the rest.

But my point is, this could be part of a novel. It could even be the beginning of one—or the end, for that matter. And I think I would rather like to read such a novel. Only it doesn't exist, which is sort of too bad.

More interestingly, I think the “gratuitous literary fragment”, as I call it, or perhaps more elegantly, “verbal tableau”, could be a form of art of its own, much like a kind of poetry. Frustrating as it would be, a book of mere fragments such as the above would be an interesting work.

I have written a couple more “gratuitous” fragments (not all in the same spirit, though).