David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #17

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(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #17

Une voix me tire de ma rêverie : Docteur Huyghens, je suppose ? Je regarde celui qui vient de m'interpeller. Il ajoute : Je suis ravi que vous ayez accepté mon rendez-vous.

Voici donc à quoi ressemble mon mystérieux correspondant ! J'avoue que je vous imaginais différent… je m'attendais à quelqu'un de plus âgé. En tout cas pas à un si bel homme.

La flatterie ne vous mènera nulle part, mais continuez d'essayer.

Volontiers : j'imagine que c'est votre érudition qui me causait cette impression, celle d'un vieillard empli de sagesse. Et donner rendez-vous dans une bibliothèque !

Essayez de garder votre ironie à un niveau tel que je pourrais feindre de ne pas l'entendre. Mais les bibliothèques me fascinent, justement, parce qu'elles me font voir l'étendue de mon ignorance. Tout ça — il montre tout ça d'un geste théâtral, englobant de son geste des étagères chargées de livres, — tout ce savoir à une minuscule partie duquel seulement une vie entière peut suffire à donner accès ! Ces connaissances (quelque vingt millions de titres, je crois) enregistrées dans toutes les langues du monde — voilà quel est le poids de mes lacunes. Puis, sur le ton de la confidence : Érudition ? Vous vous moquez. Même parmi les classiques, ces livres qu'un plaisant définissait comme des œuvres que tout le monde veut avoir lues mais que personne ne veut lire, mon ignorance est encyclopédique, et ceux-là que j'ai lus c'était souvent, justement, pour les avoir lus et non pour eux-mêmes. Mais les bibliothèques ne m'émerveillent que d'autant plus : car tous ces livres non seulement ont été lus, mais même ont été écrits, et il a donc fallu que chacun, même le plus rébarbatif, trouvât quelqu'un qui se dévouât à l'écrire. (Je trouve l'idée saugrenue mais amusante des livres qui attendent, dans les limbes, qu'on daigne les écrire.)

Il prend une chaise et s'assoit tout près de moi, continue : J'ai eu la prétention, parfois, de vouloir écrire un roman. Je m'en sais maintenant incapable, peu importe. Mais je sais comment il aurait commencé. Dans une bibliothèque. Une jeune femme est en train de lire Borges. Ou Calvino, peut-être — ou Eco. Un livre qui parle de livres, et de bibliothèques, en tout cas. Dans une bibliothèque. Un livre qu'elle ne connaissait pas en entrant qu'elle a trouvé au hasard, comme attirée par lui. Elle n'a rien d'une érudite, pour reprendre votre expression, c'est juste ce livre-là qui lui a plu. Elle n'est même pas le principal personnage du roman, et le roman ne parle pas de livres — je n'oserais pas, je laisse ça à d'autres. Mais il commence dans une bibliothèque. Ça, oui, il le faut. Comme un hommage.

Je souris. Ce n'est pas un mauvais début.

Vous vous moquez encore. N'importe ! Vous avez sans doute vu ce film de Wim Wenders, Les Ailes du désir : comme j'ai aimé ces scènes dans la bibliothèque, où les anges écoutent les hommes qui lisent. Il y a dans cette communion avec le savoir — qui sait ce que cette dame, là-bas, est en train de regarder dans cet énorme volume qu'elle consulte ? — quelque chose de profondément spirituel en même temps qu'immanent.

Je souris encore. Je trouve très touchante votre façon de voir les choses. Je souris, mais c'est affectueusement. Cependant, je pense qu'il y avait une raison à notre rencontre…

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