David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #16

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(lundi)

Fragment littéraire gratuit #16

L'artiste, nous dit-on, est celui qui fait commerce de ses névroses. Allons-y !

Alexandre reste longtemps à la fenêtre : les ciels enflammés du couchant laissent place à la clarté incertaine de la brune. L'éclairage urbain est encore éteint, tout est glauque dans les rues. Alexandre se détourne de la vue. La mélancolie monte de nouveau en lui. Il le sent. Il ne va pas l'arrêter, il ne fait rien pour : il s'abandonne à elle. Il se laisse envahir par cette impression de vide, d'inutilité, de futilité.

Nouveau regard sur la pièce. Ce n'est pas celle-ci qui a changé, c'est l'œil qui la scrute. Une ennemie : voilà ce qu'elle est. Partout de lâches offrandes à un bonheur qui en cet instant lui semble odieux. Il n'est pas heureux ! Il ne veut pas être heureux ! Il n'a pas le droit d'être heureux ! Il n'a aucune raison de l'être. L'œil balaie tous les objets dont il a décoré avec tendresse son foyer chéri. Haine. Rien de cela n'a de sens. Des bibelots formant une décoration sobre mais raffinée. À quoi bon ?

Son regard finit par se poser sur le chat. Quinze années de son existence sont là, sur la table basse, dans cette œuvre si parfaite. Il s'en approche. Non, ne fais pas ça ! hurle une voix en lui : il l'ignore. Il ne peut pas se satisfaire de cette chose. Il doit en faire le sacrifice pour justifier son malheur, pour faire taire cette partie de lui qui continue à sourire. Rage. Folie destructrice. Le chat vole en morceaux. Quinze ans rayés d'un trait.

Il se regarde dans le miroir. La transpiration perle à son front. Il hait ce visage. Il voudrait tant qu'une figure consolatrice parût pour lui dire quelques mots de réconfort — et pouvoir la gifler ensuite. Mais aucune figure ne viendra : il est seul chez lui, il n'a jamais été autrement que seul. Il hait ce visage, qui est sa seule compagnie.

Il voudrait se crever les yeux ; le courage lui manque. Toute sa rage ne parvient pas à vaincre la résistance qui défend son intégrité corporelle. Il cogne son poing contre les murs, se fait mal, s'arrête. Maudit sa lâcheté : même en cet instant, il tient trop à la vie. Vie vaine. Vie sans but.

Enfin, les sanglots percent. L'abcès est crevé. Alexandre hoquette, puis il hurle. Un fragment du visage du chat, tombé à terre, le regarde d'un seul œil. Comme un animal blessé à mort. Il pousse des cris inarticulés, balance la tête. Finit par s'effondrer sur le sol, terrassé par la douleur et la fatigue. Il s'endort dans un sommeil sans rêves. Fasse le ciel qu'il ne se réveille jamais.

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