David Madore's WebLog: Une petite histoire du ʔalif et du ʕayn

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(jeudi)

Une petite histoire du ʔalif et du ʕayn

Pour changer un peu des maths (et de la physique), j'ai envie — sans avoir la prétention de faire de la linguistique sérieuse — de parler de deux lettres/sons qui n'ont pas d'équivalent en français ou en anglais (on peut arguër que le premier en a en allemand), mais qui font partie du répertoire normal de langues sémitiques comme l'arabe ; deux sons que les francophones ont souvent du mal à identifier ou à distinguer, et même quand ils en ont entendu parler ils ont tendance à les confondre. Je vais les appeler le ʔalif et le ʕayn, même si je ne veux pas seulement parler des lettres arabes portant ces noms (d'ailleurs, le ʔalif dont je parle correspond plutôt à la hamzaẗ arabe, comme je vais le dire) : les noms phonétiques précis sont occlusive laryngale sourde (ʔ) et constrictive/spirante pharyngale sonore (ʕ), mais c'est un peu long à dire, pas forcément tellement plus parlant pour le profane, et peut-être trop distinctif (je ne veux pas vraiment distinguer la variante du ʕayn qui est une vraie constrictive de celle qui est une spirante). Pour ceux qui auraient des polices de caractères peu complètes, le caractère ‘ʔ’ est une sorte de point d'interrogation sans le point, tandis que le ‘ʕ’ est son symétrique gauche-droite (i.e., symétrique par rapport à un axe vertical). Je vais expliquer plus bas d'où viennent ces caractères.

Ces sons sont à la fois très différents et étrangement semblables. Techniquement, bien qu'il s'agisse de deux consonnes, ils sont différents sur toutes les dimensions phonétiques (occlusive contre constrictive, laryngale contre pharyngale, sourde contre sonore), donc il ne devrait y avoir aucun risque de confusion. Pourtant, il faut reconnaître qu'il y a une certaine similarité, ou du moins un certain parallélisme entre eux : les deux peuvent être perçus par ceux qui ignorent leur existence comme une sorte de hiatus entre deux voyelles, ils ont été comparés (à mon avis à tort) aux esprits doux et rude du grec, et les Arabes ont eux-mêmes vu une certaine similitude puisqu'ils écrivent le son ʔ (ayant réemployé pour autre chose la lettre ʔalif qui le marquait historiquement) avec une lettre, la hamzaẗ, qui est graphiquement dérivée du ʕayn.

Le son ʔ, souvent appelé coup de glotte, peut être décrit tout simplement comme une interruption de la voix. Il est donc très facile à articuler, puisqu'il s'agit juste de séparer deux voyelles par du silence, la principale difficulté étant de se rendre compte qu'il s'agit bien d'une « consonne comme une autre ». Pour le prononcer, le mieux est sans doute de dire une voyelle de façon prolongée (le ‘a’ étant probablement le mieux), et d'interrompre cette voyelle — en interrompant le flux d'air — un peu soudainement, avant de la reprendre, le tout sans jamais fermer la bouche. L'interruption se fait en fermant les cordes vocales, situées au niveau de la partie du larynx appelée glotte (à ne pas confondre avec la luette, le truc qui pendouille au fond de la gorge, et qui n'a rien à voir, mais qui est parfois par erreur appelée glotte) : c'est pour cette raison qu'on parle de consonne laryngale, ou glottale. Pour ceux qui veulent un enregistrement (mais ce n'est sans doute pas très éclairant), Wikipédia a ça. Certains trouveront peut-être bizarre de qualifier cette interruption de « consonne », mais le principe même d'une consonne occlusive (ou au moins les occlusives sourdes : ‘p’, ‘t’, ‘k’, etc.) est justement d'arrêter brièvement le son et le flux d'air de la voix : ce qui distingue ces consonnes les unes des autres est la manière dont l'interruption se fait (l'« attaque » de la consonne) et la manière dont elle cesse (la « libération » de la consonne), seule la dernière partie étant audible en début de mot/phrase et seule la première étant audible en fin de mot/phrase ; le coup de glotte se caractérise par le fait que l'attaque est faite par une fermeture, et la libération par une réouverture, soudaines des cordes vocales.

Ceux qui connaissent l'allemand (et qui le prononcent soigneusement) savent que dans cette langue, un mot ou même une partie de mot composée commençant par une voyelle est prononcé articulé bien séparément de ce qui précède : cette séparation est justement un coup de glotte. Quand on prononce über alles, il ne faut donc surtout pas lier le ‘r’ de la préposition avec le pronom qui suit, mais bien dire ʔüber ʔalles. Certes, le cas des mots isolés commençant par une voyelle n'est pas forcément le plus convaincant (il y a un continuum entre une attaque « non glottale », comme en français, où le souffle d'air commence très légèrement avant que les cordes vocales entrent en vibration, et une attaque « glottale », comme en allemand, où les deux sont concomitants), mais si le coup de glotte est au milieu d'un mot, on peut plus facilement se convaincre qu'il s'agit bien d'un son autonome : penser au mot beachten, prononcé beʔachten, bien détaché, sans qu'il y ait transition graduelle d'une voyelle à l'autre.

Les exemples en anglais ou français sont plus difficiles à donner. En anglais, cependant, quand on prononce l'interjection uh-oh!, elle est généralement rendue comme ʔuh-ʔoh!, ou en alphabet phonétique correct, [ˈʔʌˈʔəʊ] — je ne sais pas vraiment ce qui explique la spécificité de cette interjection. Certains Anglais, notamment les Londoniens, et dans certains contextes les Américains aussi, ont tendance, surtout quand ils parlent vite, à remplacer certaines consonnes par des coups de glotte (par exemple, button est prononcé par certains avec un ‘ʔ’ à la place du ‘t’, et le ‘on’ étant par ailleurs transformé en un ‘n’ syllabique : [ˈbʌʔn̩]), mais c'est le genre de phénomène qui a tendance à passer complètement inaperçu, y compris de ceux qui le pratiquent. En français, je ne vois vraiment rien : les francophones ont tendance à tout articuler d'un seul souffle, sans aimer s'interrompre plus que nécessaire (on le voit aussi peut-être à l'inexistence des consonnes géminées, c'est-à-dire des consonnes « allongées » où l'intervalle de silence entre l'attaque et la libération est prolongé, comme les consonnes redoublées de l'italien). Même la ‘h’ dite « aspirée » en français, comme dans le hiatus non seulement n'est pas aspirée, mais n'est même pas prononcée du tout. Peut-être quand il y a hiatus entre deux voyelles identiques (à Alger) a-t-on tendance à les séparer par un léger coup de glotte, mais même dans ce cas il me semble qu'il est optionnel et/ou peu marqué. En revanche, dans d'autres langues, le ʔ peut être une consonne tout à fait normale : je vais reparler des langues sémitiques, mais pour l'anecdote on peut signaler que Hawaï devrait être prononcé Hawaiʔi (dans ce contexte de transcription des langues polynésiennes, le ‘ʔ’ est généralement noté par une apostrophe inversée, donc quelque chose comme Hawai`i — je trouve ça assez mauvais parce que ça encourage à la confusion avec le ‘ʕ’ dont je dois encore parler et qui est souvent aussi noté comme ça). On peut tout à fait géminer (i.e., redoubler) un ‘ʔ’, ce qui revient à faire une interruption plus longue.

Le son ʕ est peut-être plus subtil à décrire, et il y a aussi plus de variabilité possible (si on est soigneux, on peut distinguer une constrictive [=fricative] pharyngale sonore d'une spirante [=constrictive ouverte] pharyngale sonore, selon le niveau de resserrement du pharynx ; par ailleurs, j'ai lu des gens expliquant que, au moins dans certaines prononciations de l'arabe, la lettre ʕayn dont la prononciation « canonique » devrait sans doute être le son dont je parle ici, serait plutôt rendue comme un coup de glotte pharyngalisé, noté [ʔˤ], donc une sorte de mélange des deux sons dont je parle, ce qui commence à devenir franchement subtil ; de même, on confond souvent les pharyngales avec les épiglottales ou épiglotto-pharyngales, et j'avoue ne jamais avoir réussi à me convaincre de la différence). À nouveau, vous avez un enregistrement sur Wikipédia, mais je ne sais pas s'il permettra vraiment de comprendre comment le son fonctionne.

Cette fois-ci, il s'agit d'un son prononcé avec le pharynx, c'est-à-dire l'arrière de la gorge, en reculant l'arrière de la langue vers l'arrière de la gorge de façon à y restreindre le passage de l'air (on peut aussi le faire avec l'épiglotte, mais comme je le disais, la distinction ne me semble pas claire). Ce son n'est pas difficile à prononcer, mais il n'est pas vraiment facile à expliquer si je m'adresse à des francophones vu qu'il n'y a aucune sorte de consonne pharyngale en français : quand on dit un son prononcé avec l'arrière de la gorge, les gens ont tendance à émettre un râle inarticulé qui ressemble à une caricature de ce qu'ils imaginent être l'arabe, or le ʕayn est un son au contraire assez doux.

Il faut dire que ça n'aide pas que la phonétique parle de consonnes « sourdes » et « sonores » pour désigner celles qui sont articulées sans vibration des cordes vocales (comme ‘t’, ‘p’, ‘f’, ‘k’) et celles qui sont articulées avec (comme ‘d’, ‘b’, ‘v’, ‘g’), alors que les sourdes ont tendance à être prononcées plus fortes que les sonores, vu que le fait de faire vibrer les cordes vocales (pour prononcer une sonore) empêche que le flux d'air soit trop important (ce qui donne un son plus fort). C'est ainsi que le son ‘h’ le plus courant (celui de l'anglais et de l'allemand, entre autres langues ; il s'agit d'une laryngale) est sourd, mais que sa variante sonore (qui est plus courante en néerlandais, par exemple), ‘ɦ’, est relativement inaudible. La contrepartie sourde du ʕayn, c'est-à-dire le ‘ħ’ (ou « ‘h’ pharyngal »), est donc prononcée beaucoup plus forte, et c'est sans doute à ce son-là que les gens pensent quand on évoque une consonne pharyngale : c'est un son qui apparaît dans un certain nombre de mots arabes connus (comme halal ou le Hamas ; il est typiquement transcrit ‘ḥ’, mais je préfère ici le ‘ħ’ de l'alphabet phonétique). Ce ‘ħ’ (enregistrement ici) est approximativement quelque chose d'intermédiaire entre le ‘ch’ dur de l'allemand (dans Bach, par exemple, phonétiquement [x] ou plutôt [χ]) et le ‘h’ de l'anglais ou de l'allemand : en gros, il s'agit d'arriver à produire une turbulence comme pour le premier, mais sans l'aide du palais (ce qui se confirmera au fait qu'on arrive à le prononcer avec la bouche complètement ouverte, la luette étant bien visible dans un miroir). Je répète que si le ‘ħ’ et le ‘ʕ’ (ʕayn) ont le même lieu d'articulation (pharyngal), comme le ʕayn est « sonore », il est en fait beaucoup plus doux.

Pour prononcer le ʕayn, je propose plutôt aux francophones de penser à l'‘r’ française dans sa forme atténuée, peut-être dans le mot parti, et d'essayer de prononcer quelque chose d'intermédiaire entre elle et un simple allongement de la voyelle ‘a’. L'‘r’ française est uvulaire, c'est-à-dire que ce son est prononcé en approchant la langue de la luette (« le truc qui pend à l'arrière de la gorge »), soit pour produire un battement (mais cette ‘r’ « roulée » est une prononciation assez marginale et ce n'est pas celle qu'on recherche ici), soit pour produire un frottement, plus ou moins atténué. Il s'agit maintenant de prononcer le même genre de frottement atténué mais avec l'arrière de la langue, à peu près à l'emplacement où elle est déjà pour prononcer la voyelle ‘a’. Ce qui explique que certains analysent le [ʕ] comme un « [ɑ] consonne » à la manière dont le [w] est un « [u] (c'est-à-dire ‘ou’ français) consonne », le [j] (c'est-à-dire le ‘-ille’ français comme dans feuille) est un « [i] consonne », et le [ɥ] (comme le ‘u’ du mot français nuit prononcé par un non-Belge) est un « [y] (c'est-à-dire le ‘u’ français) consonne ». D'ailleurs, le mot arabe ʕīd (عيد), qui signifie fête, a été tranformé par les Français en Aïd, ce ‘a’ initial étant juste une façon de noter le ʕayn initial (et c'est vrai que c'est un peu difficile de prononcer ‘ʕi’ sans faire une sorte de ‘a’ quelque part, quand la langue passe de la position arrière nécessaire au ‘ʕ’ à la position avant nécessaire au ‘i’). Mais dans ma tête, le ʕayn fait surtout penser à une sorte de ‘r’-du-français un peu avalé (et je crois que ma mémoire les classe ensemble, si bien que j'ai tendance à mélanger le ‘ʕ’ et le ‘r’ même si dans une langue comme l'arabe il n'y a vraiment pas de ressemblance entre eux).

Ci-dessus j'ai seulement parlé des sons, il faut maintenant dire aussi quelque chose des lettres et de leur transcription. Dans les langues sémitiques, ou plus généralement chamito-sémitiques (=afro-asiatiques), a priori, à la fois le ‘ʔ’ et le ‘ʕ’ sont des lettres (consonnes) à part entière, ce qui explique que je les aie appelées ʔalif et ʕayn, d'après les noms arabes des lettres en principe correspondantes ; mais il y a des subtilités. En égyptien hiéroglyphique, le ʔalif est le hiéroglyphe 𓄿 (G1, vautour égyptien, plus exactement un percnoptère) ; pour éviter d'avoir à dessiner un vautour, les égyptologue utilisent une transcription spéciale, ‘ꜣ’ (en Unicode, U+A723 LATIN SMALL LETTER EGYPTOLOGICAL ALEF), une sorte de ‘3’ évoquant vaguement le dessin du vautour. Le ʕayn, lui, est 𓂝 (D36, bras — tiens, il n'a pas d'entrée sur Wikipédia, celui-là ?), qui a aussi sa transcription spéciale, ‘ꜥ’ (U+A725 LATIN SMALL LETTER EGYPTOLOGICAL AIN), une sorte d'angle pas très net vaguement comme un ‘r’ minuscule (je ne sais pas d'où vient ce symbole). Comme on ne connaît pas les voyelles de l'égyptien (seules les consonnes étaient notées), il est parfois tentant d'inférer un ‘a’ pour l'une ou l'autre de ces lettres : par exemple, le hiéroglyphe sans doute le plus célèbre, la croix ansée (en fait peut-être un nœud de sandale) ou symbole de la vie, très apprécié des occultistes, a la valeur phonétique ꜥnḫ, et on rend souvent ça par ankh. Maintenant, comme je n'aime pas trop les symboles ‘ꜣ’ et ‘ꜥ’, je vais préférer ‘ʔ’ et ‘ʕ’ (on n'est pas certain, bien sûr, que ces hiéroglyphes correspondent exactement aux sons que j'ai décrits ci-dessus, mais c'est au moins une hypothèse plausible ou une approximation).

En arabe, la lettre qui servait à l'origine (probablement !) à désigner le son ‘ʔ’, et par laquelle j'ai choisi de le désigner, ʔalif, a dévié vers un autre usage, celui d'allonger la voyelle ‘a’ (il faut préciser que l'arabe utiliser des consonnes pour marquer l'allongement des voyelles : la voyelle longue ‘ī’ est notée ‘{i}y’, la voyelle longue ‘ū’ est notée ‘{u}w’, et la voyelle longue ‘ā’ est notée par un ‘{a}’ suivi d'un ʔalif, justement ; dans tous les cas, j'écris la voyelle entre accolades parce que les voyelles ne sont normalement pas écrites en arabe, donc seule reste visible la consonne d'allongement). Il n'y a qu'en début de mot que le ʔalif a gardé son rôle de noter le son ‘ʔ’, i.e., le coup de glotte. Mais comme le coup de glotte reste en tant que consonne du langage, une autre lettre a été introduite pour le noter, la hamzaẗ, qui obéit à des règles orthographiques un peu compliquées (la hamzaẗ est généralement « portée » par une autre consonne, ‘y’, ‘w’ ou justement le ʔalif, et ce n'est que dans des cas spéciaux qu'elle peut apparaître en tant que lettre autonome) : du coup, ce n'est pas très clair si le caractère ‘ʔ’ (ou variante) doit servir à transcrire le ʔalif, la hamzaẗ, ou la combinaison des deux (la combinaison des deux est fréquente en début de mot, où le ʔalif historique a été orné d'une hamzaẗ — au-dessus ou en-dessous selon la voyelle — pour faire bon poids lorsqu'il s'agit de marquer les mots qui commencent par le son ‘ʔ’, c'est-à-dire « par une voyelle »). Pour compliquer les choses, le symbole de la hamzaẗ (ء) est dérivé de celui du ʕayn (ع).

Il n'y a jamais en arabe deux voyelles qui se suivent immédiatement. Lorsque la transcription le laisse croire, il peut s'agir d'une diphtongue (‘{a}y’ ou ‘{a}w’ donc en fait voyelle+consonne), ou bien qu'il y ait entre ces deux voyelles une consonne qui « ne se transcrit pas », donc justement la hamzaẗ pour le son ‘ʔ’ ou le ʕayn pour le son ‘ʕ’. Par exemple, le prénom Saïd est, en fait, Saʕīd (سعيد‎) ; et l'expression si Dieu le veut (إن شاء الله) est in šāʔa (ʔa)llāh. Il en va de même des voyelles qui semblent débuter un mot : si on n'a rien transcrit, c'est en fait que le mot commence par ʔalif+hamzaẗ ou bien par ʕayn. D'ailleurs, le mot arabe lui-même vient de ʕarabīy, le mot émir (commandant, prince) est ʔamīr, l'Iraq est ʕirāq et un imam est un ʔimām. Allez savoir, d'ailleurs, pourquoi ʕīd est devenu Aïd en français, mais ʕirāq est devenu Ira(q|k) et pas Aïrak selon la même logique. (Quant au mot Allah ou à l'article défini al-, il commence par ʔalif+hamzaẗ, avec la subtilité cependant que la hamzaẗ est ici « instable », c'est-à-dire que la voyelle tombera après un mot terminé par une voyelle — un peu comme l'élision de le en l' en français, mais à l'envers.)

À cause de ce fait qu'une « voyelle initiale » dans un mot arabe doit être précédée d'un ‘ʔ’ ou d'un ‘ʕ’ (analyse douteuse : ce sont juste des consonnes comme les autres), certains grammairiens ont voulu comparer ces situations aux « esprits » du grec ancien, qui marquent si un mot commençant par une voyelle commence vraiment par la voyelle (esprit doux, marqué par un ‘ʾ’ sur la voyelle) ou commence en fait par une aspiration, c'est-à-dire un [h] (esprit rude, marqué par un ‘ʿ’ sur la voyelle). La comparaison est très douteuse pour plusieurs raisons : les esprits du grec n'ont de sens que en début de mot, alors que la hamzaẗ et le ʕayn de l'arabe sont des consonnes tout à fait normales, et les sons ne sont pas les mêmes (on ne sait pas si l'esprit doux était prononcé comme un ‘ʔ’ ou pas prononcé du tout, mais l'esprit rude n'était très certainement pas un [ʕ], on est à peu près sûr que c'était un [h]). Néanmoins, à cause de cette analogie, on note parfois ‘ʾ’ (U+02BE MODIFIER LETTER RIGHT HALF RING) et ‘ʿ’ (U+02BF MODIFIER LETTER LEFT HALF RING) ce que j'ai noté respectivement ‘ʔ’ (U+0294 LATIN LETTER GLOTTAL STOP) et ‘ʕ’ (U+0295 LATIN LETTER PHARYNGEAL VOICED FRICATIVE). Là aussi, la confusion existe pour savoir si, en arabe, ‘ʾ’ doit servir à transcrire le ʔalif (ce qui est historiquement justifié), la hamzaẗ (ce qui est phonétiquement justifié), ou la combinaison des deux (et différents systèmes de transcription ont choisi différentes solutions). Je suppose, même si je n'en ai pas de confirmation claire, que les caractères ‘ʔ’ et ‘ʕ’ ont été inventés par les phonéticiens qui ont créé l'alphabet phonétique international sur la base des ‘ʾ’ et ‘ʿ’ eux-mêmes dérivés des dessins des esprits grecs.

Par ailleurs, il faut signaler que l'arabe a des consonnes dites « emphatiques », c'est-à-dire pharyngalisées : ṣ (ص), ḍ (ض), ṭ (ط), et le relativement rare ẓ (ظ), qui sont prononcés un peu mais pas exactement comme si la lettre non-emphatique correspondante était suivie d'un petit ʕayn. (Un peu à la manière dont le ‘gn’ français, ou ‘n’ « mouillé », est un peu comme un ‘n’ suivi d'un [j] et le ‘gli’ italien ou ‘l’ « mouillé » — dans famiglia par exemple — est un peu comme un ‘l’ suivi d'un [j] : en fait, cette « mouillure » est une palatalisation, ou articulation secondaire d'un [j] par rapprochement de la langue du palais, et la pharyngalisation est, de même, un rapprochement de l'arrière de la langue vers l'arrière de la gorge comme quand on prononce [ʕ].) En phonétique, on note ça [sˤ], [dˤ], etc. (avec un ‘ʕ’ en exposant). Je ne sais pas, d'ailleurs, si ces consonnes emphatiques viennent ou non d'une combinaison consonne + ʕayn.

Toujours est-il que je déteste les transcriptions qui font purement et simplement disparaître ces consonnes essentielles : je sais que j'ai déjà ranté à ce sujet, mais il me semble essentiel de ne pas massacrer les mots étrangers (surtout quand ils sont relativement peu acclimatés au français, c'est-à-dire pas encore totalement importés/naturalisés). Surtout que si on utilise la transcription par ‘ʾ’ et ‘ʿ’, les gens qui ignorent la langue vont de toute façon sauter ces signes et ne pas être gênés par eux (les ‘ʔ’ et ‘ʕ’ peuvent être plus gênants, je ne les utilise ici que parce que je ne parle pas que de l'arabe mais aussi de leur phonétique).

Quant à l'hébreu, il a bien les deux lettres ʔalif (enfin, en hébreu, ʔalef), א, et ʕayn (ʕayin), ע : apparemment, à l'époque biblique, elles pouvaient bien être prononcées [ʔ] et [ʕ], mais il y a une subtilité, c'est qu'elles représentent chacune la fusion de deux lettres proto-sémitiques (restées distinctes en arabe), à savoir les pharygo-laryngales que j'ai décrites, et des analogues uvulaires, [χ] (le ‘ch’ dur de l'allemand, dans Bach, par exemple, ou le ‘ẖ’/خ arabe) et [ʁ] (en gros le ‘r’ standard du français, ou le ‘ġ’/غ arabe), et donc les deux prononciations étaient possibles pour chacune des deux lettres ([ʔ] ou [χ] pour ʔalef, et [ʕ] ou [ʁ] pour ʕayin). La prononciation moderne de l'hébreu est relativement artificielle puisqu'elle résulte d'une synthèse de différentes traditions sur la façon de prononcer l'hébreu biblique, et comme les héritiers de certaines de ces traditions parlaient des langues très éloignées (par exemple le yiddish, qui est germanique), il n'est pas surprenant que la prononciation s'en soit ressentie : je crois comprendre que la plupart des locuteurs, au moins d'accent « non-oriental », de l'hébreu moderne prononcent ʔalef et ʕayin de la même façon — comme un coup de glotte, voire, pas du tout.

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