David Madore's WebLog: gay themes

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(jeudi)

Pour la défense du film Stonewall

Cette entrée n'a rien de particulièrement zeitgemäß, mais le fait d'avoir écrit la précédente m'a donné envie de dire un mot à ce sujet.

Roland Emmerich est un réalisateur plutôt connu pour ses films catastrophe (Independence Day, Godzilla, The Day after Tomorrow, 2012, etc.), à gros budgets et plus ou moins nanaresques. Dans cette liste, Stonewall, semble incongru : il raconte, à travers la vie d'un jeune homme gay chassé de chez lui par ses parents, l'histoire des émeutes du 28 juin 1969 (soit juste après l'enterrement de Judy Garland) au bar homo de ce nom sur Christopher Street, Greenwich Village, New York, et qui sont à l'origine de la Gay Pride (les pays germanophones disent d'ailleurs Christopher Street Day).

Une autre chose incongrue est que ce film a une note sur IMDB très nettement inférieure aux autres que du même réalisateur que j'ai nommés ci-dessus : aurait-il réussi à faire un nanar encore plus intergalactique que Independence Day ? le film nous fait-il nous découvrir que le Stonewall était un repaire d'extra-terrestres et que les homos se sont ralliés pour empêcher la Terre d'être envahie ? pas vraiment. Manifestement, il y a eu une campagne virale pour donner à ce film la note la plus basse — ce genre de campagne est la raison pour laquelle les notes et les sondages sur Internet ne valent à peu près rien, mais passons ; et la campagne en question ne vient pas des fans habituels des films d'Emmerich qui se seraient agacés qu'il fît un film pour pédés, non, ce sont essentiellement des militants et sympathisants LGBT qui ont détesté le film.

Quel est le problème ? Il y a beaucoup de points précis sur lesquels la vérité historique a été déformée (par exemple en laissant penser que la mort de Judy Garland avait plus d'importance qu'elle n'en avait, ou en résumant une réalité forcément un peu complexe). Certains reproches se contredisent un peu : par exemple, d'avoir minimisé le rôle des lesbiennes, des drag queens et transgenres (alors qu'elles et ils étaient plutôt les premiers à lancer les émeutes), mais en même temps d'avoir utilisé le personnage réel tout à fait masculin de Raymond Castro pour inspirer un personnage fictif (Ray) très efféminé ; ou encore, d'avoir essayé de rendre le film plus digeste pour les hétérosexuels en se focalisant sur des personnages bien « propres sur eux », mais en même temps de caricaturer les homos ou drag queens, et d'avoir noirci la Mattachine Society qui proposait justement aux homos de se fondre dans la masse et de ne pas faire de vagues et qui (selon le film) n'était pas terriblement heureuse des émeutes.

En fait, les reproches se concentrent surtout autour d'un point : une forme de whitewashing, en l'occurrence, d'avoir choisi de construire le film autour d'un personnage blanc, jeune homme, de classe moyenne, bon élève, cissexuel, pas du tout efféminé, « seulement » homosexuel, bref, tout ce qu'il faut pour le rendre relatable (je ne sais pas dire ça en français, tiens) par le public de spectateurs (très majoritairement hétérosexuels) que Hollywood vise principalement. En l'occurrence, ce héros (Danny Winters) est joué par Jeremy Irvine, qui est le poster-boy presque trop parfait d'un tel rôle, avec son visage de gendre idéal qui ne fera peur à personne. (Comme en plus il doit y avoir beaucoup de garçons homos qui mettraient bien sur leurs murs un poster du boy en question et qui rêvent qu'il puisse être homo, ça permet de gagner sur tous les terrains.) Soulignons bien que le personnage du Danny Winters en question est fictif : on ne reproche pas aux scénaristes, ici, d'avoir transformé un personnage réel ; mais comme ils lui font, tout à fait littéralement, jeter la première pierre qui déclenche les émeutes, on peut dire qu'on lui donne la place de la personne qui a vraiment jeté cette première pierre : certains l'ont identifiée comme étant la drag queen noire Marsha P. Johnson (qui apparaît effectivement dans le film, et n'est pas whitewashée)… sauf que les choses ne sont jamais simples, et en fait on n'en sait rien, il n'y a probablement pas eu de « première pierre » jetée, et pas une seule personne qui a déclenché les émeutes, fût-ce Judy Garland, Marsha P. Johnson ou Stormé DeLarverie.

Tous ces reproches sont justes, et ne sont pas sans importance, mais je crois qu'ils passent à côté de l'intérêt du film.

Car à mon avis le but — malgré le titre — n'est pas tant de raconter l'histoire des émeutes de Stonewall, ou en tout cas pas de le faire avec la précision d'un historien, c'est, à travers l'histoire personnelle du héros, de présenter un débat, ou un dilemme, qui se pose à (et parfois déchire) la communauté LGBT : veut-on revendiquer le droit à l'indifférence ou le droit à la différence ? veut-on se fondre dans la société ou se révolter contre elle ? veut-on réclamer l'étiquette normal ou arborer la fierté d'être anormaux ? Il va de soi que formulée dans des terme aussi simplistes et caricaturaux, cette question n'admet pas de réponse, et que toute tentative sérieuse pour y répondre doit commencer par examiner les termes de cette fausse alternative : mais la présentation caricaturale n'empêche pas que la problématique est réelle.

Et je trouve que Stonewall pose cette question avec une certaine finesse : Danny Winters est partagé entre le camp, incarné par la Mattachine Society, des homos blancs, financièrement aisés et « bien propres sur eux » qui cherchent à se fondre dans la masse et espèrent faire évoluer la société en ne faisant peur à personne, et celui, incarné par les garçons et filles de la rue obligés de se prostituer, qui sont les véritables héros des émeutes de Stonewall ; c'est justement parce qu'il est blanc, cissexuel, etc., que Danny doit faire ce choix, et que le choix en question est douloureusement intéressant : un de ses amis lui dit justement, moi, je n'ai pas le choix — Danny doit accepter de risquer sa place potentiellement privilégiée dans la société, et possiblement sa bourse pour Columbia, s'il choisit de rejoindre les révoltés. La scène où il jette la première pierre incarne ce dilemme : l'instant avant, la drag-queen noire Marsha lui demande how can it get worse? […] a society hating and oppressing us for being gay, and you still wanna be polite? cause it's going to take away your precious fuckin' scholarship if you get arrested? cone on! ; puis un membre de la Mattachine Society tente de le décourager de jeter la pierre : no, that's not the way, Danny. Tout ça n'est peut-être pas historiquement correct, mais le développement du personnage est intéressant.

Et dans l'ensemble, je trouve que Stonewall montre une subtilité que les films-catastrophe bourrins de Roland Emmerich ne me laissaient pas du tout présager. Les personnages ont une réelle profondeur, les acteurs jouent plutôt bien. La diversité de la communauté LGBT est peut-être insuffisamment représentée, mais il est injuste de nier qu'il y ait un certain effort pour l'honorer. Le scénario est assez convenu, mais il marche plutôt bien. Ce n'est le film de la décennie, probablement pas même le film LGBT de l'année, mais ce n'est pas un nanar, et il ne méritait pas le procès qu'on lui a fait.

Évidemment, le dilemme que j'évoquais ci-dessus se pose aussi au niveau méta : doit-on souhaiter que l'industrie du cinéma « mainstream » fasse des films abordant des thèmes LGBT à destination d'un public majoritairement hétérosexuel ? ou préférer que le cinéma LGBT reste totalement différent (pour être plus libre, par exemple), et ne vise que les spectateurs de cette population ? Je crois qu'il ne faut pas sous-estimer l'importance de Brokeback Mountain, qui reste quasiment le seul film « mainstream » (disons, avec des acteurs vraiment célèbres) centré autour d'une histoire d'amour homo. (Il est vrai qu'Ang Lee avait auparavant commis le magnifique 喜宴 / Garçon d'Honneur / The Wedding Banquet, mais il était beaucoup moins connu à l'époque.) J'imagine que Roland Emmerich, dont je crois comprendre qu'il est lui-même homo, a dû se poser la question, et j'imagine que ça a été un peu un dilemme pour lui, qu'il a pensé prendre un risque : je trouve vraiment dommage que la réaction ait été de lui faire un procès plutôt que de dire qu'il aurait pu faire mieux.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #153 (si c'est un homme)

Je dédie cette petite fiction à tous ceux et celles à qui la société rend les choses plus difficiles qu'elles n'ont besoin de l'être sous prétexte qu'ils ou elles ne rentrent pas bien dans les petites cases binaires dans lesquelles on veut ranger les gens :

J'avais quinze ans quand j'ai expliqué à mes parents que j'étais un garçon. J'avais espéré qu'ils comprendraient tout seuls. À force de m'entendre me faire appeler garçon manqué. De voir comment je m'habillais. Que j'insiste pour couper mon prénom. Je dois dire, ils n'ont jamais chercher à m'imposer ce que je ne voulais pas : depuis l'école maternelle, je refusais de porter des jupes, ils ne m'ont pas forcé, ni pour les fêtes ni pour l'enterrement de mamie. Mais mon père espérait quand même que cette phase me passerait, que je serais sa petite princesse. Alors j'ai dû leur dire. J'ai cru que je n'y arriverais pas, j'ai pas dormi de la nuit, j'avais une énorme boule dans le ventre, j'ai pas su les regarder dans les yeux, mais j'ai fini par arriver à articuler, papa, maman, voilà, je voulais vous dire, je suis un garçon. Leur réaction était réglo : on te soutient, Lé, tu seras toujours notre enfant, on t'aimera toujours, tout ça tout ça. Grand soulagement. Mais je sentais bien que ma mère retenait ses larmes. Après coup, j'ai su qu'ils pensaient que j'allais leur annoncer que j'étais enceinte.

Quand j'y repense, j'ai eu de la chance. Mes parents étaient super gênés lorsqu'on abordait le sujet, et moi aussi avec eux d'ailleurs, mais c'était vrai qu'ils me soutenaient. Ils avaient du mal à me parler au masculin, mais ils essayaient. Je suis allé voir un psy : au début je n'aimais pas l'idée, mais il m'a expliqué qu'il n'était pas là pour me juger ou pour me faire dire que j'étais une fille, il était plutôt sympa et je pouvais lui parler vraiment. D'un autre côté, ce qui se passait au bahut ne l'intéressait visiblement pas des masses. Et au collège, puis au lycée, tous ceux à qui j'ai voulu parler, médecin scolaire, assistante sociale, conseillers d'éducation, se renvoyaient la balle et la renvoyaient à mon psy dès que le mot transsexuel était prononcé.

Au moins j'ai pu me faire prescrire un truc pour arrêter presque complètement mes règles. Ça c'est ce que je détestais le plus. Une humiliation mensuelle imposée par ce corps dont je ne voulais pas et qui me rappelait sa féminité. J'en pleurais à chaque fois. Un jour, un petit con macho que j'avais agacé m'a demandé si j'avais mes règles, j'ai bien failli l'envoyer à l'hosto, et j'ai eu des emmerdes à cause de ça. Mais pour le reste, mon corps était plutôt androgyne. Avec ma poitrine plate (heureusement !) sans besoin de la bander, avec mes cheveux courts, avec des fringues assez larges, je pouvais facilement passer comme un garçon tant que j'ouvrais pas la bouche.

J'aurais voulu pouvoir être Léo au lycée, mais il y avait trop de gens qui me connaissaient déjà et qui m'auraient trahi, et c'était pas possible de changer d'endroit. Alors je suis resté , ni fille ni complètement garçon. J'y avais régulièrement droit : eh, t'es un mec ou une meuf ? ; je répondais toujours : tu préfères quoi ? — c'était une façon de savoir tout de suite qui était ami ou ennemi. Une seule fois quelqu'un m'a répondu, et toi, tu préfères quoi ?, même là j'ai pas osé lui dire vraiment, mais j'ai retenu que ce Florian était un mec bien. Sinon, y'avait Chloé, ma seule vraie amie pendant ces années, à qui je suis passé le plus près de dire la vérité. Elle elle m'a dit qu'elle pensait qu'elle était bi, on a commencé à faire des choses ensemble, mais ça n'a pas marché. Elle m'a reproché de ne pas savoir ce que je voulais, ce qui était vrai. Et nous nous sommes disputés. Puis réconciliés, mais c'était plus pareil. Je me suis mis à réfléchir plus fort à ce que je voulais.

Et à dix-sept ans, nouveau coming out à mes parents : au fait, je préfère les garçons. Eux, ils ne comprenaient plus rien. Alors finalement tu es un garçon ou une fille ? Je voyais bien mon père penser, même s'il a pas osé le dire à haute voix : mais à quoi ça te sert d'être un homme si c'est pour préférer les hommes ? Ben oui papa, c'est comme ça : je suis pas lesbienne, je suis gay.

À la fac, je me suis fait appeler Léo. Enfin la liberté ! Les enseignants, qui devaient forcément savoir que j'étais Léa sur le papier, étaient plutôt cool avec ça, de toute façon ils nous parlaient peu et nous connaissaient à peine. Plusieurs fois un autre étudiant m'a démasqué, mais la fac était grande, c'était plus facile qu'au lycée d'éviter les chieurs. J'avais appris à mieux déguiser ma voix, aussi. Être un homme, je m'en suis rendu compte, apportait des avantages dont j'avais même pas conscience : les gens me traitaient différemment, c'était subtil, mais une fille qui veut faire de l'info on lui fait des remarques (c'est bien, mais ce sera dur, vous êtes sûre que c'est pour vous ?) qu'on ne fait pas à un garçon. Évidemment, c'était pas les mêmes gens, j'étais à la fac et plus au lycée, mais la différence se sentait. Mais j'ai aussi découvert qu'il y a des choses que je n'avais plus droit de dire : un jour j'ai fait une remarque sur le joli petit cul du chargé de TD de maths, et ça a provoqué un grand silence, et au moins un type a changé d'attitude vis-à-vis de moi après ça. Leçon retenue : les mecs n'ont pas le droit de parler des mecs comme les filles.

J'ai pensé que maintenant que j'étais majeur je pourrais sans problème me faire prescrire un traitement hormonal. Mais après avoir essayé chez trois endocrinos (une vieille peau qui m'a regardé avec horreur dès que je lui ai dit être trans, un mandarin des hôpitaux qui m'a fait attendre six mois pour me voir et qui m'a à peine écouté, et un petit jeune qui avait l'air complètement dépassé par les événements), le mieux que j'ai obtenu était : revenez après encore deux ans de suivi psychiatrique.

Bon, j'ai quand même fini par faire valoir que j'étais suivi depuis longtemps, et par avoir ma testostérone un peu avant les deux ans. J'ai eu des problèmes d'humeur au début : des phases euphoriques dans les jours suivant l'injection et une énorme fatigue dans les jours qui la précédaient, mais ça s'est stabilisé. J'ai eu mes premiers poils au menton, et j'étais heureux comme un prince. Je me suis mis à faire du sport beaucoup plus souvent, en espérant être devenu beaucoup plus fort, ce qui n'était pas le cas, bien sûr, mais à force de persévérer j'ai quand même bien progressé.

En fin de licence, j'ai rencontré un mec un peu plus vieux, sur un terrain de sport de la fac. Très vite nous avons commencé à sortir ensemble. J'ai voulu aller trop vite, sans doute. Mais j'étais émotionnellement affamé, je voulais à tout prix avoir un copain : alors quand il s'est ramené avec son visage de Zac Efron sur un corps de gymnaste, et qu'il s'est mis à me draguer, mon cœur a fondu aussi vite que de la neige au Sahara. Comme un con, j'ai pas osé lui dire tout de suite que j'avais un vagin. Je voulais croire au grand amour. Je voulais croire que ça n'aurait pas d'importance (pragmatiquement, je me disais, j'ai une bouche et un cul, c'est ce qui compte). Peut-être que je croyais qu'un homo serait forcément ouvert d'esprit. Et ce qui devait arriver arriva : quand il a commencé à vouloir aller plus loin que les dîners en tête à tête, les câlins tout habillés et les pelles, j'ai dû lui parler de mon anatomie, et il est presque parti en courant. Immédiatement après, il m'a envoyé un SMS pour me larguer : dsl je pense pas pouvoir sortir avec 1 trans. Quarante-quatre caractères (je les ai comptés). Il a même pas eu le courage de décrocher quand je l'ai appelé pour en parler, et quand je l'ai recroisé il a fait semblant de pas m'avoir vu.

Je pense notamment aux femmes trans (i.e., « MtF »), qui sont en ce moment dans certains états des États-Unis ciblées par le nouveau dada des puritains : celui de les obliger à utiliser les toilettes des hommes (en se basant sur l'argument aussi absurde qu'abject : ah, mais si on permet à n'importe qui de fréquenter les toilettes pour femmes, n'importe quel prédateur sexuel pourra se faire passer pour trans et aller agresser les petites filles). Mais j'ai préféré raconter l'histoire d'un homme trans (i.e., « FtM »), gay qui plus est, (a) histoire de rappeler que ça existe, et (b) parce que ça m'aide à mettre un peu plus d'empathie, donc de ressenti personnel, dans cette histoire.

(mercredi)

Quelques pensées à deux zorkmids sur l'homosexualité, la masculinité et la tolérance

[Ce qui suit est plus un rant partant dans tous les sens — et par ailleurs écrit sur un bon nombre de jours, ce qui explique le manque de cohérence — qu'une réflexion construite. À la limite, on peut lire dans n'importe quel ordre les paragraphes ci-dessous, ce sont juste des idées que je lance un peu au hasard parce que je veux les dumper quelque part, et tant pis s'il y a beaucoup de platitudes et d'enfonçages de portes ouvertes-ou-qui-devraient-l'être.]

Comme il n'aura pas échappé au lecteur qui serait tombé sur une des entrées de ce blog (soit environ 90% d'entre elles) où je trouve moyen de le rappeler, je suis homo. Si je le signale souvent, je dois signaler encore plus souvent que je suis un garçon, parce que la grammaire française l'impose dans presque chaque adjectif ou chaque participe passé qui se rapporte à moi. (Par exemple à chaque fois que j'écris je suis allé, ce qui est passablement fréquent. Il m'est arrivé de vouloir écrire des textes qui ne révèlent pas le genre du narrateur, et généralement j'ai préféré l'anglais pour ça, qui est un peu moins lourdement insistant à ce sujet. Quand on y pense, c'est quand même une connerie linguistique invraisemblable que la grammaire dépende du genre des individus : autant que ce le serait de varier des éléments du discours selon la couleur des cheveux ou de la peau.)

Je m'attarde un peu sur cette affirmation que la grammaire me force à répéter régulièrement : je suis un garçon. En fait, ce qui est important n'est pas un énoncé sur le caryotype XY de mes cellules : le genre qui importe vraiment n'est pas le sexe biologique, c'est la construction sociale qui pour la plupart des individus (cissexuels, par opposition à transsexuels) le reflète. Et je pense que c'est vraiment ce qui importe pour l'attirance que je peux ressentir pour les garçons : je m'imagine beaucoup plus facilement ressentir du désir pour un garçon transsexuel (=FtM) que pour une fille transsexuelle (=MtF), de même que je ressens plus facilement de l'empathie pour un garçon transsexuel que pour une fille transsexuelle.

Maintenant, si le genre est une construction sociale reflétant approximativement un phénomène biologique, on est embarrassé pour se demander ce qu'il veut dire au juste. Surtout quand, comme c'est mon cas, on croit fondamentalement à l'égalité entre hommes et femmes (au sens, par exemple, où c'est de la connerie en barres de prétendre que les hommes, resp. les femmes, seraient plus « fait(e)s » pour certains métiers, plus doué(e)s pour certaines tâches, plus compétent(e)s dans certains domaines). On se retrouve rapidement à dire n'importe quoi : que le masculin et le féminin n'existent pas, ou que tout le monde est les deux à la fois (si tout le monde est quelque chose, ça s'appelle humain, pas masculin ou féminin). Ou alors à tomber dans des platitudes ou des définitions circulaires (la masculinité est l'ensemble des traits communs aux individus de genre masculin, et le genre masculin est celui qui relève de la masculinité).

Mais si je ne sais pas définir quelque chose, je cherche un critère opérationnel pour le reconnaître en pratique, qui nous apprenne plus que les accords grammaticaux que la personne fait sur elle-même en français. Voici ce qui pourrait être une tentative naïve, complètement débile en vérité, mais qui doit fonctionner assez bien en pratique (étant entendu qu'on se concentre sur une civilisation donnée dans l'espace et le temps). Vous avez été salement amoché suite à un accident — en fait, à la façon de Robocop, il ne reste quasiment que votre cerveau — mais ne vous inquiétez pas, grâce à une technique médicale révolutionnaire, on va pouvoir vous reconstruire un nouveau corps : il se trouve qu'on a deux modèles sous la main, l'un qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Channing Tatum, l'autre à Mila Kunis : lequel préférez-vous ? Il y aura évidemment des gens pour faire les malins (il y en a toujours — encore qu'il y en aurait sans doute beaucoup moins si la question se posait vraiment plutôt qu'être une Gedankenexperiment), mais globalement je pense que cette question révèle quelque chose : il s'agit avant tout de l'apparence que nous voulons avoir, de la manière dont nous nous percevons et voulons être perçus — notre apparence idéale, disons, et le canon plastique duquel elle est la plus proche. Il y a certainement d'autres choses dans le genre social que l'apparence, mais on aurait bien tort de penser qu'il s'agit de quelque chose de trivial : si un transsexuel cherche par exemple à cacher ses seins, ce n'est pas futile ou frivole, cette question d'apparence fait partie de la notion de genre social. Inversement, je ne crois pas du tout à l'idée qu'il existe des caractères (des traits de personnalité) spécifiquement masculins ou féminins.

Corollaire 1 : comme l'apparence s'étend du corps nu aux vêtements, notre tenue vestimentaire fait partie de ce qu'on pourrait appeler le « genre étendu » (qui a un peu plus d'options que le binaire masculin/féminin). Pour cette raison, je trouve extrêmement importante la liberté de s'habiller comme on veut. (Ce qui n'entre pas en contradiction avec des critiques qu'on peut formuler contre la société, les prescripteurs de mode, les vendeurs de vêtement, etc., pour tout ce qui n'est pas une décision personnelle de s'habiller comme ceci ou cela.) Notamment, tout dress code qui ne serait pas strictement nécessaire à un emploi (pour des raisons de sécurité, par exemple) est à mes yeux à peu près aussi inacceptable que si on demandait aux hommes de cet emploi de se déguiser en femmes ou vice versa. Penser aussi aux tatouages ou autres modifications corporelles (mon poussinet a eu plus de difficulté à révéler à sa famille un tatouage couvrant une partie importante de son corps qu'à annoncer qu'il préférait les garçons — mais je reviens ci-dessous sur la tolérance).

Corollaire 2 : les organes sexuels primaires n'étant pas apparents (dans notre société où il est bien vu de porter des vêtements, cf. le corollaire 1), ils ne sont pas ce qu'il y a de plus important pour définir le genre. (Exemple explicite : ce monsieur [attention, ce lien est possiblement NSFW, selon vos réglages de recherche Google images], qui se trouve avoir un vagin — on le sait parce qu'il est acteur porno —, non seulement s'identifie à un homme mais sera clairement catégorisé comme tel par n'importe qui qui voit sa photo.)

Remarque : écartés les gens qui font juste les malins, il y aura certainement des gens pour qui le choix entre avoir le corps de Channing Tatum ou de Mila Kunis ne serait pas évident, pour plein de raisons. Par exemple parce que, indépendamment de leur identification de genre, ils ne s'identifient pas à un acteur (resp. une actrice) américain(e) blanc(he) et trentenaire. Peut-être qu'ils auraient préféré un choix entre Will Smith et Halle Berry. Ou entre Sean Connery et Helen Miren. (Je vous laisse imaginer plein d'autres variations sur ce thème. On pourrait évidemment laisser le choix entre bien plus que deux options, mais plus le choix laissé est large, plus l'interprétation de la réponse est sujette à caution : si on présuppose que tout un tas de modèles définissent le masculin, resp. féminin, on met la réponse dans la question.) Et il aura bien sûr aussi des gens qui auraient vraiment du mal à décider, soit parce qu'ils préféreraient s'incarner dans un corps ni trop masculin ni trop féminin, soit parce que les deux leur plaisent également : loin de moi l'idée de suggérer que le genre est forcément binaire, et d'ailleurs je vais revenir dessus. (Néanmoins, pour la plupart des gens, il l'est, et c'est un fait qu'on ne peut pas ignorer.) Et puis, il y a sans doute des gens dont l'apparence idéale est celle d'un elfe androgyne, un lion, un chêne, une sphère irisée, ou que sais-je encore : à part regarder si le lion a une crinière, ça ne nous apprendra pas grand-chose sur leur genre, à part que masculin et féminin n'est pas le fin mot de l'histoire.

Maintenant, si j'imagine de définir (au moins opérationnellement !) le genre à travers la question à quoi voudrais-je ressembler ?, c'est aussi pour amener la remarque suivant, qui me ramène à l'homosexualité. Personnellement, je ne fais aucune différence entre le fait de vouloir ressembler physiquement à X et le fait d'être physiquement attiré par X. Si je trouve qu'un corps me fait envie, c'est à la fois l'envie de l'avoir comme mon corps et l'envie de l'avoir dans mon lit : ce n'est pas seulement que ces désirs vont toujours ensemble, je n'arrive même pas à imaginer la différence. (Attention, je ne dis pas que je suis attiré par les garçons qui me ressemblent : je suis attiré par ceux à qui je voudrais ressembler. Il se trouve que j'ai des goûts franchement éclectiques.)

J'écris personnellement ci-dessus, parce qu'il semble (de quelques discussions statistiquement pas du tout significatives que j'ai eues sur la question) que même chez les homos cette identification totale entre, pour faire court, désirer avoir et désirer être, n'est pas si fréquente. En un certain sens, c'est dommage, parce que ça aurait fait une définition intéressante de l'homosexualité (les hétéros, et aussi les bisexuels à moins qu'ils soient aussi bigenre, doivent bien savoir ce que ça fait d'éprouver de l'attirance pour un corps qu'ils n'ont pas envie d'être). Que mes lecteurs, surtout homos, n'hésitent pas à me faire part en commentaire de leur perception en la matière.

[Barbare armé d'une hache]

Image : (Babarbian Warrior J-11 par Marcus J. Ranum,
DeviantArt, CC BY 3.0)

Pour continuer dans mon histoire personnelle, donc, quand j'étais un jeune ado et que j'ai commencé à regarder avec fascination certaines photos d'hommes (acteurs, chanteurs, sportifs, militaires en treillis…) que je trouvais dans les magazines auxquels j'étais abonné (c'était avant le Web !), j'ai commencé par analyser ça comme une admiration physique et un désir de leur ressembler — ce qui était vrai — et il m'a fallu prendre conscience que c'était aussi, et en même temps du désir tout court. Ceci pourra expliquer, par exemple, mon commentaire récent sur l'ado geek homo encore mal assumé qui rêve de pouvoir s'incarner en barbare musclé armé d'une grosse épée (ou autre arme totalement masculine). Ou pourquoi je fais de la muscu.

Je vais éviter de raconter une fois de plus, même si le radotage fait partie du savoir-blogguer, que j'ai aussi eu du mal à m'identifier comme homo parce que la société me renvoyait (surtout à l'époque) cette idée de l'homosexuel masculin comme forcément efféminé, ce que je ne me sentais pas du tout (puisque je rêvais de ressembler, justement, à ces icônes de masculinité devant lesquelles je me branlais) : pour ceux qui ont réussi à échapper à mes N répétitions de cette histoire, vous pouvez par exemple lire ici ce que j'en écrivais il y a quatre-cinq ans. Mais il est sans doute pertinent de la reconsidérer à la lumière de ce que je raconte ici.

On peut avancer deux théories simplistes évidentes (le mot théorie est trop grandiose — disons deux schémas caricaturaux) sur le « mécanisme » de l'homosexualité : (A) celle qui apparemment vient à l'esprit de l'hétéro qui découvre qu'il existe des hommes qui aiment les hommes (et qui plus tard découvrira qu'il existe aussi des femmes qui aiment les femmes, et des gens qui aiment les gens, et encore plein d'autres subtilités, mais n'anticipons pas), c'est que puisque ce sont normalement les femmes qui aiment les hommes, ces hommes-là doivent être un peu comme des femmes ; et (B) celle qui généraliserait mon expérience personnelle évoquée plus haut, à savoir la confusion totale entre désir(-d'avoir) et désir-d'être. Celui qui croit à l'explication (A) va certainement conclure que les homosexuels masculins sont plutôt efféminés, celui qui croit à la (B) va croire plutôt le contraire. (Voyez aussi ce qu'en dit l'humoriste australien et métalleux Steve Hughes.) Évidemment, ces deux théories sont idiotes, mais le fait est qu'il y a des gens qui raisonnent comme ceci ou comme cela, parce que les schémas faciles sont aussi tentants.

Maintenant, une idée que les gens ont énormément de mal à comprendre, c'est que ce que les (autres !) gens sont libre de vivre leur vie privée comme ils l'entendent. Ceci vaut aussi pour les homos eux-mêmes qui ne sont pas forcément les derniers à être homophobes (sans même parler de bi-phobie, transphobie, etc.) : je ne sais pas combien de fois j'ai entendu un mec homo se moquer d'un autre mec homo parce qu'il [le deuxième] était une grande folle ou quelque qualificatif équivalent servant à tourner en dérision son apparence efféminée. Voilà qui est bien triste : on a le droit de ne pas être attirés par les garçons efféminés (personnellement, ce n'est pas mon truc : comme je l'ai expliqué, je suis attiré par ce à quoi je veux ressembler), mais les moqueries sont lamentables, et d'autant plus qu'on est soi-même membre d'une (voire, la même !) minorité sexuelle. Maintenant, l'ironie, c'est que ce courant de « follophobie » dans le milieu homo a pu engendrer une contre-réaction qui tombe dans exactement le même travers, consistant à se moquer des garçons homos qui ne sont pas du tout efféminés comme n'assumant pas leur homosexualité ou singeant les hétéros, ce qui est également crétin. • Et une forme de contre-contre-réaction a été la création (sur Reddit, puis ça s'est exporté, même si je ne crois pas qu'un équivalent français ait encore été trouvé) du terme gaybro, expliqué ici en bref (même si certaines de ces définitions sentent un peu mauvais) et par exemple ici ou ou encore en plus de détails. On voit que la polémique(?) n'est pas de sitôt éteinte, ce qui est d'autant plus ridicule qu'elle ne pourrait pas exister si tout le monde acceptait ce postulat de bon sens que tout le monde est libre d'être, ou de chercher à être, aussi masculin ou féminin qu'il veut, indépendamment de son orientation sexuelle, et sans mériter de devenir objet de dérision. (Ça devrait vraiment être une porte ouverte. Hélas, il semblerait que ça ne le soit pas.)

Bien sûr, être homo n'immunise pas contre la connerie. Pour ceux qui auraient le moindre doute à ce sujet, je vous présente l'interview d'un membre d'un groupe de skinheads russes gays néonazis (le logo du groupe est carrément gratiné). Mais je souligne bien que parmi ces qualificatifs, celui qui fait de lui une ordure, c'est néonazi (outre le fait que, à la lecture de l'interview, il apparaît aussi clairement entre autres comme misogyne) ; parce que, en soi, les skinheads, il en existe d'extrême-droite, bien sûr, mais aussi d'extrême-gauche, d'autres apolitiques (et qui prétendent, peut-être avec raison, être les seuls vrais et authentiques ; remarquez, même s'ils n'ont pas une idéologie politique nauséabonde, ils ne sont pas forcément très fréquentables pour autant, voyez certains supporters de foot) ; et il en existe aussi quantité qui sont homos, pouvant intersecter l'une des catégories précédentes. (La couleur des lacets des rangers est réputée permettre de différencier ces catégories, mais je soupçonne que c'est surtout un mythe.) L'existence de cette dernière catégorie de skinheads, qui est d'ailleurs peut-être majoritaire dans certains pays, met mal à l'aise les autres catégories, les homos qui ne sont pas des skinheads, et sans doute beaucoup d'autres gens, et sans doute pas uniquement à cause de pratiques sexuelles en comparaison auxquelles Fifty Shades of Grey apparaît clairement comme la version familiale édulcorée du sadomasochisme ou du fétichisme (bon, je n'en sais rien, je n'ai pas lu/vu le livre/film, mais je soupçonne fortement que c'est très propre et gentillet ; j'ai néanmoins vu la critique par The Onion, qui comme d'habitude est hilarante).

Bon, je me suis un peu perdu dans les digressions et je ne sais plus bien où je voulais en venir en racontant ça, mais parmi les portes ouvertes que j'avais prévu d'abattre avec ma grosse hache bénie +2 de barbare musclé, il y avait certainement que la liberté de vivre sa vie privée comme ils l'entendent s'applique aussi, et en fait surtout à ceux dont la vie privée en question rentre dans ce qu'on peut appeler le ick factor. Concrètement, donc, ceux qui s'accordent des points de vertu parce qu'ils ont très bien réagi en apprenant que leur fils / frère / meilleur ami / quilibet était homo, ou parce qu'ils le sont eux-mêmes, devraient se demander s'ils réagiraient aussi bien s'ils apprenaient quelque chose d'un peu moins conventionnel : d'une certaine manière, de même que le vrai courage ne se démontre qu'en dépassant sa peur instinctive (et pas si on n'en ressent jamais), la vraie tolérance se démontre en dépassant sa répugnance instinctive. (Donc, si vous faites partie de la majorité des gens qui ne trouvent pas spécialement bandant, disons pour reprendre l'exemple de ci-dessus, de vous habiller en skinhead et de vous faire mettre un bras dans le cul jusqu'à l'épaule en étant attaché à un harnais, la question intéressante est comment vous prendriez le fait d'apprendre que c'est le cas de votre petit frère. Ou de votre petite sœur.)

Je finis par une remarque sur l'éclectisme de mes goûts. Comme je le disais, il y a énormément de types d'hommes que je trouve attirants — qu'il s'agisse du look vestimentaire, de la morphologie, du type ethnique… je ne peux absolument pas décrire mon homme idéal parce que, même s'il y a des combinaisons qui ne me plaisent clairement pas, celles que je trouve séduisantes ont assez peu de points communs, je ne peux vraiment pas dire que mon truc c'est les grands blonds aux cheveux longs et au look métalleux, ou les sportifs musclés petits et concentrés, ou quoi que ce soit de précis. (Du coup, les sites de rencontre homo avec recherches physiques multi-critères me sont passablement inutiles.) Si je devais donner des exemples de célébrités que je trouve sexy, il y aurait clairement un biais, mais ce biais n'est pas autant le mien qu'il l'est de la société dans laquelle je vis (par exemple, non seulement les acteurs hollywoodiens sont désespérément blancs mais en plus il y a un biais dans les rôles qu'on confie à ceux qui ne le sont pas et du coup dans le physique qu'on recherche : Morgan Freeman est ainsi cantonné à des rôles du genre vieux sage ou Dieu, ce qui est peut-être flatteur mais pas spécialement sexy). Maintenant, comme je disais plus haut que je ne fais pas la différence entre les hommes qui m'attirent et ceux à qui je voudrais ressembler, on en déduit que, contrairement à mon genre pour lequel j'ai une idée mentale claire et fixe, je n'en ai pas pour ce qui est, disons, de la couleur de ma peau. (Variante : dans mes rêves, j'ai clairement conscience d'être un homme — même si je ne saurais pas dire exactement comment cette conscience se manifeste — mais je n'ai pas spécialement conscience d'être grand ou petit, blanc ou noir, etc.) Est-ce que ceci explique pourquoi tout le monde considère que j'ai des « goûts de chiottes » ? je ne sais pas.

(samedi)

И радужному знамени всех стран мы будем всегда беззаветно верны!

Une initiative que je trouve très touchante et très belle : pour protester contre les lois russes homophobes (qui interdisent toute représentation publique favorable de l'homosexualité — pour plus de détails, voir le documentaire de Stephen Fry que je mentionnais récemment), sans pour autant être suspects de russophobie, environ 2000 Suédoises et Suédois se sont rassemblés dans le stade olympique de Stockholm paré de drapeaux arc-en-ciel pour chanter l'hymne national russe (qui est d'ailleurs, à mon avis, musicalement, le plus beau de tous les hymnes nationaux).

Tu vaux mieux que ça, éternelle Russie !

(Pour éviter à mes lecteurs qui ne seraient pas des « lecteurs idéaux souffrant d'une insomnie idéale » de chercher ce que signifie le titre de cette entrée : les deux derniers vers du dernier couplet de la version soviétique de l'hymne sont И красному знамени славной Отчизны мы будем всегда беззаветно верны!, c'est-à-dire quelque chose comme Et à l'étendard rouge [ou bien : beau] de notre célèbre Patrie nous serons toujours sans réserve fidèles ! — ce que je modifie en : Et à l'étendard arc-en-ciel de tous les pays [etc.] ; всех стран étant aussi une référence à la formule finale du Manifeste du parti communiste qui était aussi la devise de l'URSS.)

(dimanche)

Out in the Army de James Wharton

Je suis tombé sur le livre Out in the Army en errant chez Foyles le mois dernier, je l'ai acheté parce que ça m'intéressait d'avoir de la non-fiction (comment dire ça en français ?) britannique à lire, et bien que ce ne soit pas trop le genre de choses que je lis d'habitude, j'ai trouvé ce livre étonnamment captivant. C'est l'autobiographie de James Wharton, un jeune soldat britannique (du prestigieux régiment des Blues and Royals), ouvertement homo (et un des premiers ou des rares à l'être, qui s'est du coup retrouvé un peu malgré lui propulsé au rang d'emblème — par la presse ou par des Américains qui voulaient mettre un terme à la stupide politique du Don't Ask, Don't Tell). Il y raconte, avec une candeur que j'ai trouvée assez touchante, dix ans passées dans l'armée, entre la garde de la reine et le déploiement en Iraq ; l'acceptation de son homosexualité et la rencontre avec l'homme de sa vie ; mais aussi toutes sortes de scènes amusantes qu'il a pu vivre, ou des célébrités qu'il a été amené à croiser (comme quand le prince Harry, qui s'appelle apparemment lieutenant Wales dans l'armée, lui demande si c'est vrai qu'il est considéré comme une icône gay). Et aussi des passages moins drôles, comme quand il se fait tabasser par un membre homophobe de la même unité, ou quand il se lie d'amitié avec un soldat américain en Iraq qui finit par lui avouer qu'il est homo lui aussi mais qu'il doit le garder absolument secret pour ne pas être chassé de l'armée.

(mardi)

Quel sens y a-t-il à « pardonner » Turing ?

La reine Élisabeth II, sur le conseil de son Lord Chancelier, a officiellement fait grâce à Alan Turing, plus de 60 ans après les faits, pour sa condamnation pour actes homosexuels (gross indecency) ; cette condamnation l'avait fait subir, pour ne pas aller en prison, un « traitement » hormonal, dont on peut légitimement penser qu'il l'a poussé au suicide. Un tel traitement est indigne en toute circonstance, mais y soumettre l'inventeur de l'informatique et le héros de guerre qu'était Turing avait quelque chose de remarquable dans la bassesse. (On se référera à sa célèbre biographie par Andrew Hodges pour les détails des mérites de Turing. J'avais pour ma part lu cette biographie — trouvée chez un ami — quand j'étais ado, et elle m'avait beaucoup ému, surtout que je n'avais aucune idée que Turing était homo et je venais à peine de comprendre que je l'étais moi-même.)

Je traduis pardon par grâce, parce qu'en France on parle du droit de grâce, mais il y a peut-être plusieurs concepts non équivalents (pardon, grâce, clémence…), et Wikipédia ne m'éclaire pas énormément sur ce qu'ils recouvrent exactement. Mais je n'aime guère le terme de pardon ou de grâce, parce que cela suggère qu'il y avait quelque chose à pardonner ou à gracier. Or c'est le Royaume-Uni, pas Turing, qui a à demander pardon. Ce qu'il a fait en 2009, par la voix de son Premier ministre Gordon Brown :

Thousands of people have come together to demand justice for Alan Turing and recognition of the appalling way he was treated. While Turing was dealt with under the law of the time and we can't put the clock back, his treatment was of course utterly unfair and I am pleased to have the chance to say how deeply sorry I and we all are for what happened to him.

Alan and the many thousands of other gay men who were convicted as he was convicted under homophobic laws were treated terribly. Over the years millions more lived in fear of conviction.

This recognition of Alan's status as one of Britain's most famous victims of homophobia is another step towards equality and long overdue.

But even more than that, Alan deserves recognition for his contribution to humankind… It is thanks to men and women who were totally committed to fighting fascism, people like Alan Turing, that the horrors of the Holocaust and of total war are part of Europe's history and not Europe's present

So on behalf of the British government, and all those who live freely thanks to Alan's work I am very proud to say: we're sorry, you deserved so much better.

— Même si ce n'est pas un acte juridique, je trouve ce texte beaucoup plus important, et beaucoup plus approprié, que la grâce royale (ou le pardon) dont il peut bénéficier aujourd'hui. À la limite, s'il fallait prendre un acte juridique, il m'aurait semblé plus approprié que ce fût un acte du Parlement (qui en a le pouvoir) effaçant rétroactivement toutes les condamnations pour homosexualité : effaçant, au sens qu'il n'y aurait pas à « pardonner » mais à réparer une erreur, et toutes, pas simplement celle de Turing, qui pour être plus héroïque n'était pas plus victime d'injustice que n'importe quel autre condamné.

Je ne sais pas bien quel est le sens juridique de ce genre d'actes posthumes. Pour ce qui est du droit français, il me semble qu'il est dans une ambivalence aberrante : l'action publique pour l'application de la peine s'éteint par la mort du prévenu (article 6 du Code de procédure pénale), ce qui va avec l'idée que la Justice est une affaire de vivants et pas de morts, néanmoins il existe une Cour de révision qui, s'il y a impossibilité de procéder à de nouveaux débats, notamment en cas […] de décès […], après l'avoir expressément constatée, statue au fond en présence des parties civiles, s'il y en a au procès, et des curateurs nommés par elle à la mémoire de chacun des morts ; en ce cas, elle annule seulement celles des condamnations qui lui paraissent non justifiées et décharge, s'il y a lieu, la mémoire des morts (article 625). Qu'est-ce que ça veut dire, au juste, décharger la mémoire des morts ? Est-ce purement symbolique ? Dans ce cas, ce n'est pas la fonction de la Justice de s'en occuper (en tout cas, pas plus que ceux qui seraient décédés avant d'avoir été poursuivis). Ou cela produit-il des effets juridiques positifs ? (Ou a contrario, une condamnation pénale continue-t-elle d'avoir des effets une fois que le condamné est décédé ?) Dans ce cas, je veux bien qu'on m'explique quels seraient ces effets, et pourquoi on considère qu'il est utile de les réévaluer si la personne a déjà été jugée mais pas si elle est décédée entre les faits et le jugement. Plus exactement, je ne comprends pas pour quelle raison on voudrait qu'il y eût une quelconque différence entre la situation où quelqu'un commet un crime et meurt d'une crise cardiaque cinq minutes avant que soit rendu un arrêt le condamnant définitivement et la situation où il meurt cinq minutes après : l'heure du décès n'a aucune importance sur les faits qu'il a commis, et ne devrait avoir aucune importance sur les effets juridiques — si elle en a, c'est un défaut du droit, qu'il faudrait corriger (soit en permettant de poursuivre pénalement les morts, si on considère que les effets d'une condamnation peuvent être importants de façon posthume, soit en supprimant tous ces effets ce qui me semble beaucoup plus sensé, mais alors il n'y a aucune raison de réviser les procès dont les condamnés seraient décédés). Si c'est purement pour le symbole, ça ne devrait pas être le boulot de la Justice, il y a des Historiens pour ça, on pourrait instaurer un comité spécial de la faculté d'Histoire qui aurait pour objet de réhabiliter solennellement les gens, de refaire le procès de Jeanne d'Arc ou de qui ils voudront. Bref, je déplore cette confusion des rôles que je vois aussi dans le « pardon » fait à Turing.

Et pour ce qui est de l'homophobie et de l'homophobie d'État, il vaut sans doute mieux s'occuper des vivants que des morts. À ce sujet, je viens de voir le récent documentaire en deux parties Out There de Stephen Fry (disponible sur YouTube — 1 et 2 — mais peut-être pas pour longtemps, alors à vos youtube-dl), consacré à l'homophobie dans différents pays du monde (Ouganda, États-Unis, Brésil, Russie, Inde) : il est à la fois drôle et triste, et en tout cas touchant, de le voir parler avec des croisés homophobes comme ce ministre de l'Ouganda (et ce prêtre qui refuse d'entendre qu'il n'y a pas d'implication ni dans un sens ni dans l'autre entre sodomie et homosexualité masculine) ou ce député russe, pour essayer de comprendre leur homophobie, qu'il compare dans l'introduction à une haine irrationnelle des téléphones de couleur rouge de quelqu'un qui aurait décidé de les éradiquer de la planète (mais pourquoi ?, par Hermès, pourquoi en vouloir aux téléphones rouges ?). J'ai déjà dit que j'aimais beaucoup Stephen Fry ? Ah oui, je l'ai déjà dit.

(D'ailleurs, dans le genre, je recommande aussi sa série consacrée à la visite des États-Unis : 1, 2, 3, 4, 5, 6, bonus. Là aussi, ça fait partie des choses qui apparaissent et disparaissent de YouTube — la copie que j'avais regardée a déjà été retirée — donc attendez-vous à ce que ces liens cassent d'ici quelques semaines ou mois.)

(samedi)

Petits manifs pas très fières

Tout à l'heure quand j'étais[#] dans le métro ligne 6 en train de rentrer chez moi, j'ai vu monter un énorme groupe de gens à la station Quai de la Gare. La rame était assez vide avant leur montée, pleine à craquer après. Groupe encadré par des organisateurs en gilet de chantier jaune fluo. Majoritairement des garçons ; dans les 25–35 ans. Comme ils ne faisaient pas trop touristes, j'ai pensé d'abord à un groupe de supporters d'un sport quelconque. Puis j'ai remarqué un autocollant bleu-blanc-rouge avec la mention Paris est patrie. Ah, ce sont donc des identitaires — des fafs — qui vont à la manifestation Paris fierté pour commémorer Sainte-Geneviève et son glorieux combat contre les envahisseurs (ou quelque autre florilège d'anachronismes dans le même genre). En réponse à la question d'un autre passager (sans doute comme moi curieux et/ou pas très rassuré[#2]), un petit groupe d'entre eux à plaisanté sur leur xénophobie (sur le ton un peu grinçant de celui qui ne se considère pas lui-même comme xénophobe, qui sait que tout le monde pense le contraire et qui doit se l'entendre dire assez souvent, et qui s'en amuse) ; puis ils ont commencé à rigoler en imitant les paroles des quémandeurs dans les transports en commun (nous ne sommes pas des voleurs…).

Leur site (lié ci-dessus) est semblablement déroutant : laissant de côté Sainte-Geneviève, il faut un moment pour se rendre compte qu'on n'est pas sur un innocent site culturel d'amateurs de Paris, et apparemment ils mettent plus en avant leur opposition à Starbucks (qui provoque leur ire en voulant s'implanter à Montmartre) que leur xénophobie. Souci calculé de se montrer respectables, ou est-ce qu'ils n'assument pas ?

Sinon, parmi ceux qui n'assument pas, il y a aussi ceux qui vont manifester demain, au départ de juste à côté de chez moi, pour revendiquer que les hommes et les femmes n'aient pas les mêmes droits dans ce pays. On peut certainement se réjouir que l'homophobie soit devenue une valeur dont ils hésitent à se revendiquer ouvertement (sauf peut-être le tristement célèbre institut Civitas, qui doit relever de la même mouvance que mes parisiano-génovéfains), là où aux États-Unis certains ne rechignent pas à dire clairement qu'ils pensent que l'homosexualité est un péché : reste que je ne sais pas s'il y a plus ou moins d'hypocrisie à prétendre qu'on n'est pas homophobe et sexiste quand on soutient que l'homme et la femme sont figés dans des rôles tels qu'il faut un couple hétérosexuel pour élever correctement un enfant, ou bien à plaisanter qu'on n'est pas xénophobe quand on va honorer la lutte de Sainte-Geneviève contre les Huns.

Ayant vu aujourd'hui un visage de la bêtise et de la haine, j'irai peut-être en regarder un autre demain, histoire de comparer : renifler les idées nauséabondes m'aidera peut-être à dégager mon nez encore encombré.

[#] Après être resté cloîtré à la maison pendant une semaine à cause de la grippe, j'ai voulu prendre un peu l'air.

[#2] Indépendamment de toute considération idéologique, je dois dire que les foules me font peur. Mais il y avait sans doute aussi quelque chose de plus subtil : l'idée vague qu'un autre voyageur, qui n'aurait pas fait attention au fait que j'étais déjà dans la voiture, aurait pu me prendre pour un du groupe.

(mardi)

Le fastidieux débat sur l'ouverture du mariage

Il m'arrive assez souvent de me surprendre — rétrospectivement — par ma naïveté. Je pensais, j'espérais, quand le projet de loi sur l'ouverture du mariage aux couples de même sexe a commencé à être discuté, que ce débat n'intéresserait pas l'opinion : que les Français étaient bien trop préoccupés par l'économie (pas que j'apprécie de voir que la politique se réduit de plus en plus à l'économie, mais c'est ce qui transparaît), que personne ne trouverait à objecter à un changement où les seules personnes vraiment concernées ne peuvent être que favorables — que ceux qui y sont idéologiquement opposés auraient soit peur d'être ridiculement ringardisés soit la pudeur de se cacher un peu — et qu'au final le texte passerait en suscitant autant d'attention que le projet de loi autorisant l'approbation de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume de Norvège sur l'enseignement dispensé en France aux élèves norvégiens et le fonctionnement des sections norvégiennes établies dans les académies de Rouen, Caen et Lyon (I'm not making this up). Bref, j'ai été bien naïf : au lieu de ça, il nous faut supporter un débat si fastidieux que, vous l'avouerai-je, je vois avec soulagement la petite parenthèse que nous offre le numéro de duettistes du principal parti d'opposition.

Je ne cacherai pas qu'une partie de mon agacement vient de la manière dont les partisans de l'égalité dans le mariage défendent leur position : c'est-à-dire que, de ce que j'ai pu voir, au lieu de répondre aux arguments (enfin, ce qui en tient lieu) avancés par leurs contradicteurs, ils préfèrent crier le mot homophobe sur tous les registres possibles. En un sens, c'est très bien que l'homophobie soit maintenant globalement connotée négativement : même les opposants au projet de loi prétendent (un peu hypocritement, certes) défiler aussi contre l'homophobie ; dans le monde parallèle du racisme, nous nous situons dans la phase où on commence à éprouver une certaine gêne, pas encore de la honte, mais au moins de la gêne, à affirmer l'inégalité de telle race sur telle autre — le premier timide pas pour sortir du bourbier de la connerie. Mais à force de crier à l'homophobie, on va user ce mot. Par exemple quand quelqu'un passe des pages entières à traiter Lionel Jospin d'homophobe parce qu'il a prononcé des propos à vrai dire assez brumeux et incompréhensibles qui interprétés de la bonne manière (et si on ne rechigne pas à couper et ignorer totalement une phrase assez importante comme la discrimination à l'égard de telle ou telle orientation [sexuelle] m'est insupportable) peuvent effectivement s'interpréter comme une forme d'homophobie, au moins au passé ; même comme ça, il faut beaucoup et délibérément déformer pour arriver à lui faire penser que les gouines et les pédés ne font pas vraiment partie de l'humanité (!) : moi, tout ce que je vois c'est que Jospin n'est pas d'accord avec moi, et qu'il n'est pas doué pour dire aux journalistes en fait, ce sujet ne m'intéresse pas alors il dit deux-trois phrases nébuleuses et contradictoires — est-ce bien une raison pour le traiter d'homophobe ?, je ne le crois pas. De même quand François Hollande a eu une expression certes passablement malheureuse pour signaler aux maires geignards qui ne veulent pas marier des sales pédés qu'ils peuvent toujours laisser ça à leurs adjoints, je ne sais vraiment pas si c'était la peine d'aller manifester à ce sujet (et créer une sous-polémique dans un débat déjà assez pénible comme ça).

Je ne veux pas juste dire il faut savoir qui est l'ennemi : je veux dire qu'un des principes fondamentaux, dans un débat, c'est qu'on discute avec des gens qui ne sont pas du même avis. Ou au moins qu'on répond à ce qu'ils disent, et pas juste pour crier oh les vilains ! (même si c'est vrai). Le fait est que la partie relativement conservatrice de l'opinion, qui, comme je l'espérais naïvement, n'en avait initialement franchement pas grand-chose à faire de ce sujet (et donc était mollement favorable par défaut), est en train de s'orienter comme le lui disent ses mentors traditionnels. (Il y a du vrai dans ce que disent les sociologues qui prétendent que l'opinion publique n'existe pas parce que la mesure ou le débat perturbe le phénomène mesuré.) Que cela plaise ou pas, il faut parler à ces gens. Ou alors on peut craindre que la droite ne tienne sa promesse de faire annuler la loi dès qu'elle reviendra aux affaires (a priori je ne le crois pas, mais ce n'est pas totalement exclu non plus, justement si le débat s'envenime trop et polarise l'opinion de ces conservateurs).

Parce qu'il y a quand même des réponses qu'on peut faire qui me semblent un peu plus — ahem — productives que traiter d'homophobe le Premier ministre au moment du vote du PACS. L'Église catholique (puisqu'elle semble avoir endossé les habits de principal opposant au projet de loi) à eu la subtilité d'éviter de parler de Dieu — de placer, au moins formellement, ses arguments sur le terrain sociétal — et ce serait une grave erreur d'ignorer ce qu'elle dit. (Heureusement, certains s'emploient à lui répondre intelligemment.)

Par exemple, quand un évêque parle de rupture de civilisation, on peut aller interroger des gens qui vivent pas très loin de chez nous, du côté de Charleroi, Anvers, Amsterdam, Barcelone… leur demander comment ils ont vécu cette rupture de civilisation : je pense que l'absurdité de l'idée apparaîtra assez rapidement. S'il y a eu rupture de civilisation, c'est lorsque le divorce a été autorisé : on peut demander à l'Église pourquoi elle ne considère pas le mariage de couples de même sexe de la même manière que le mariage de divorcés — quelque chose qu'elle ne pratique pas elle-même mais qui ne semble plus lui poser un grave problème par sa simple existence. Quand certains avancent qu'un contrat civil renforcé devrait être suffisant pour garantir l'égalité des droits, on peut rétorquer que le mariage dispose d'une reconnaissance internationale qu'aucune union civile n'a (un couple français PACSé ne sera pas reconnu comme couple même dans les pays où le mariage existe entre personnes de même sexe). Quand dans le débat sur l'adoption[#] (dont j'expliquais naguère qu'il devrait être à mon avis bien séparé de celui sur le mariage) certains avancent qu'un enfant a droit à un père et une mère, on peut répondre simplement que dans la grande majorité des cas, la question est de savoir si tel enfant aura droit, aux yeux de la Loi, à une seule mère ou bien deux (ou : un seul père ou bien deux) ; et qu'à partir du moment où l'adoption est possible par les célibataires et que les opposants de maintenant qui ne se sont pas réveillés plus tôt sont vraiment de mauvaise foi. Ce sont des réponses assez simples à faire, et que j'ai trop rarement entendues.

Une autre chose que j'ai trop rarement entendu souligner, lorsqu'est servi le trop usé argumentaire du droit des enfants (et si on prononce le mot enfant, on pense automatiquement aux petits), c'est que la relation de filiation n'est pas quelque chose qui cesse quand on devient adulte. (Mon père et ma mère n'ont pas cessé d'être mon père et ma mère quand j'ai eu 18 ans.) Or on interdit à ceux qui ont été élevés par un couple de même sexe et qui sont maintenant majeurs de se voir reconnaître leur complète parenté (et en particulier, de porter le nom — ou d'hériter sans payer des taxes prohibitives — de l'un des parents).

Toujours est-il que ce n'est pas demain la veille que toute référence au sexe d'un individu disparaîtra de la Loi et de l'état-civil (comme je le souhaite ardemment) : en attendant, il faut subir un débat laborieux pour un petit corollaire de ce principe — mais ce sera déjà ça.

[#] Je pense qu'il faudrait aussi ne pas faire l'amalgame entre plein de questions qu'on peut ranger dans le mot homoparentalité : l'homoparentalité est une situation, mais il y a plein de manières dont on peut arriver à cette situation : selon que, par exemple, un couple de même sexe cherche à adopter, un homo célibataire cherche à adopter (est-ce de l'homoparentalité, ça ? et si c'est un bi ?), un homo/bi a eu un enfant dans un couple hétéro mais a perdu son/sa compagnon/-e et entre en couple de même sexe avec une autre personne (je pense que c'est la situation la plus courante), une personne en couple avec quelqu'un du même sexe a eu un enfant (par insémination artificielle ou en trouvant un partenaire de reproduction de sexe opposé) et cherche à le faire adopter par son/sa compagnon/-e, etc.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #145 (au café)

Florian commande une pression. Toi, un café. Le silence s'installe : le passage du serveur a tué la conversation superficielle. Merde, tu ne sais plus quoi dire. Dans trente secondes exactement, ce silence va devenir gênant. Un compte à rebours commence dans ta tête. 29… 28… 27…

Tu es en train de passer en revue différentes répliques pour rompre la glace, toutes aussi nulles les unes que les autres (plus que dix secondes !), quand Florian se met à sourire. C'est un cliché trop usé de dire qu'un sourire « illumine » un visage — au diable le cliché !

Kurt Cobain. Voilà à qui il te fait penser, soudainement, avec ses cheveux mi-longs qu'il écarte de son visage d'un geste machinal, sa barbe éternellement naissante, ses yeux clairs timides, ses sourcils tendrement expressifs, son regard maladroit et son look débraillé. Kurt Cobain et son sourire un peu enfantin. Tu espères que ce n'est pas de mauvais augure. (Il n'a pas encore 27 ans.)

Il a dit quelque chose. Ou étaient-ce tes propres pensées ? Non, il a dit quelque chose. Tu reviens en arrière de cinq secondes dans le temps :

Il est très sexy, n'est-ce pas ? Tu te retournes. C'est du serveur que Florian parle. Et c'est vrai. Occupé à prendre la commande d'une autre table. Il pourrait être mannequin, celui-là. Dans une pub pour un parfum de Calvin Klein. Il a peut-être été recruté pour son physique. Ou peut-être pas. Jolie paire de fesses, en tout cas, quand il se dirige vers le bar.

La remarque te désarçonne. Homo ? Non, il a eu une copine quand il était lycéen. Puis une autre. Puis encore une autre. Il faisait peut-être semblant. C'est idiot, ça, il pourrait être bi. Pourquoi oublie-t-on toujours que les bi existent ? Et puis, pourquoi un mec hétéro ne pourrait pas faire une remarque sur la beauté d'un autre mec ? Tu secoues la tête comme pour en chasser tant de préjugés et tant de bêtise. Mais pourquoi Florian a-t-il dit ça ? pour faire conversation ? pour te tester ? pour envoyer un message ?

Il a une manière particulière de parler, aussi. Comme une trace d'accent. Encore une remarque idiote : tout le monde a un accent, il n'y a que les Français — certains Français — pour s'imaginer qu'ils n'en ont « aucun », ils ont l'accent d'Orléans, c'est tout. Celui de Florian pourrait être alsacien. Pour quelle raison aurait-il un accent alsacien ? Idée saugrenue. C'est sans doute juste une façon de parler. Tu essaies de te rappeler s'il l'a toujours eue ; tu ne sais plus bien.

La question n'était pas que rhétorique. Apparemment il attend une réponse. Tu acquiesces vaguement. Pas sûr que ça suffise.

Sa sœur (Sophie, pas Sandra) était comme ça. (Est comme ça, vraisemblablement.) Elle te posait souvent des questions incongrues sur tout ou n'importe quoi qui venait à passer sous ses yeux ou dans sa tête, et elle attendait une réponse : gare à qui n'aurait pas d'avis ! Elle serait mieux en rouge, cette voiture, tu ne trouves pas ? (Pourquoi précisément cette voiture parmi toutes celles qu'on a pu voir aujourd'hui ?) Qu'est-ce que tu penses de cette façade, elle est hideuse ? Je suis sûr que ce type est trader, tu ne crois pas ? Qui a le plus de classe, entre Morgan Freeman et Sean Connery ? (La conversation ne tournait pas du tout autour du cinéma.) C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar : tu ne trouves pas que c'est une façon extraordinaire de débuter un roman ? (Idem, Flaubert était arrivé là comme un cheveu sur la soupe.) Tu serais plutôt LSD ou plutôt ecstasy ? Et le plus bizarre : Si Newton avait été archevêque de Cantorbéry, l'histoire du monde aurait-elle été différente ? (Il n'y a que Sophie pour se demander ça. C'était peut-être venu juste après la question sur les drogues, d'ailleurs. Newton n'avait pas plus de raison d'être archevêque que Michelange d'être pape ?)

Il a un mignon petit cul. Lequel de vous a dit ça ? En tout cas, c'est Florian qui en rigole.

Alors, homo ou pas ? Tu te dis que tu te poses trop souvent cette question. Surtout s'agissant de jolis garçons. (Le serveur aux belles fesses, gay ou pas gay ? Et Kurt Cobain, d'ailleurs ? Ce n'est pas lui qui taguait God is Gay sur les murs de sa ville natale ? Lui-même était bi, sans aucun doute.)

Tu te rappelles tout d'un coup la scène à Chamonix où, rentrant à l'improviste, tu avais trouvé Florian allongé nu sur son lit (la porte même pas fermée), en train de se branler. Il n'avait pas tiqué : ah, c'est toi ? salut ! déjà de retour ? (pas embarrassé une seule seconde ; toi tu avais quand même tenu à fermer la porte pendant qu'il finissait le boulot). Comment avais-tu pu oublier ça ? Remarque, ça ne te dit pas à quoi il pensait à ce moment-là.

Bon, trêve de divagation, de toute façon tu ne vas pas coucher avec lui. (Si ?)

La remarque a décoincé la conversation. Qui part dans une direction inattendue : Call of Duty (le jeu — enfin, les jeux), qu'il mentionne de manière aussi incongrue que les fesses du serveur, et dont il s'avère être fan (le jeu, pas les fesses), encore plus que toi. Il est en train de mimer un tir quand le serveur (toujours le même) revient avec la bière et l'expresso. Vous trinquez. On ne trinque pas avec un café, mais vous trinquez.

Les verres vidés, Florian se sent assez à l'aise pour poser la question qui, visiblement, le démange : Excuse-moi si je suis maladroit… ça t'embête si je te pose quelques questions indiscrètes sur ta transition ?

(lundi)

Les Beaux Gosses

Conversation entre Ruxor et le poussinet :

— Dis, tu ne sais pas où est passé le catalogue des 3 Suisses printemps-été 2010 ?

— Je crois que je l'ai jeté à la poubelle en faisant du rangement.

— Argh ! Il ne fallait pas.

— Pourquoi diable voudrais-tu garder un catalogue de vente par correspondance périmé depuis deux ans ?

[Montage d'images du catalogue 3 Suisses]

— Oh, rien, aucune raison…

(mardi)

Iago de Ralf König

Je suppose que beaucoup de mes lecteurs, surtout ceux qui n'ont pas la chance d'être soit Allemands soit homosexuels ☺, ne doivent pas connaître Ralf König. Il est un dessinateur et scénariste de bédés allemand (vivant à Cologne, mais je ne l'ai pas croisé dans la rue la semaine dernière), dont les albums, au début surtout adressées au lectorat gay (par exemple sa série Conrad & Paul, qui met en scène un couple de garçons colognais, Conrad, le grand, un prof de piano gentil et plutôt coincé, et Paul, le petit, l'alter ego du dessinateur, qui couche avec tout ce qui bouge et fantasme sur les mecs musclés et poilus, tout le contraire de Conrad, ce qui ne l'empêche pas de l'aimer quand même), mais qui devient de plus en plus mainstream, met en scène et s'adresse maintenant aussi aux hétéros (notamment Comme des lapins, qui évoque pour une fois les problèmes de couples hétéros), et s'est peut-être un peu assagi du même coup.

Toutes ses bédés (dont je commence à avoir fait le tour) ne se valent pas, mais, globalement, j'adore. Il a un génie à la fois pour le dessin et pour le théâtre : pour ce qui est du dessin, une petite recherche sur Google images devrait donner une idée du style, qui n'est pas exactement soigné, mais il a un vrai talent pour croquer les émotions (l'étonnement, la concupiscence, l'esprit vide, la gêne… ceci dit, ce qu'il a fait de mieux dans ce domaine c'est peut-être Roy & Al, où les héros éponymes sont deux chiens) ; et pour ce qui est de l'intrigue, je trouve que ça tient souvent de Marivaux : les personnages se mettent dans des situations inextricables qui conduisent à des quiproquos hilarants. Il y a pas mal d'humour cru, mais aussi beaucoup d'allusions sophistiqués, et on voit que l'auteur est très cultivé. Certains de ses albums sont vaguement des parodies d'œuvres célèbres : il a notamment écrit un Lysistrata d'après Aristophane (que je n'ai pas lu), Jago dont je vais parler ci-dessous, Djinn Djinn qui fait référence aux Mille et Une Nuits (et aussi aux cadeaux offerts par Hārūn al-Rashīd à Charlemagne, rien que ce passage-là est génial), ou encore trois livres sur la bible (Prototyp, Archetyp et Antityp, non encore traduits en français, sur Adam, Noé et Jésus — j'ai lu les deux premiers et je dois avouer qu'à part Dieu et le Serpent qui sont vraiment excellents, le reste est un petit peu décevant).

Au début je lisais Ralf König en français (il faut dire que les traductions françaises sont très bien faites), puis je me suis rendu compte qu'il ne me fallait pas tant d'effort que ça pour pouvoir le lire en allemand ; en plus, ça m'apprend pas mal de vocabulaire peu conventionnel et rigolo (et potentiellement utile, qui sait ?) : schwul (homo), die Schwuchtel (la pédale, dont on peut tirer un verbe, schwuchteln), die Tunte (la tantouze), die Sau (la truie → le bâtard ; voire, Drecksau), Kuchelsex (les câlins), knutschen (se peloter), ficken (to fuck), reinrammen (to ram into : faire pénétrer bien profondément), geil (bandant, sexy, chaud ; par exemple : geile Sau), der Schwanz (la queue), die Funz (le fond, le fion), das Gleitgel (le gel lubrifiant), die Klappe (les toilettes dans lesquelles on baise, terme assez spécifique apparemment, d'ailleurs les hétéros allemands n'ont pas l'air de comprendre ce qu'est un glory hole)… Bref, toutes sortes de mots que mes profs d'allemand ne m'ont jamais appris au lycée !

Le dernier livre que j'ai lu de lui, c'est Iago (Jago en allemand), qui, comme on s'en doute, est une parodie de Shakespeare — un mélange d'Othello, de Macbeth, de Hamlet, du Songe d'une nuit d'été, de Roméo et Juliette et de Vénus et Adonis, un peu à la façon du film Shakespeare in Love (que je recommande d'ailleurs aussi très vivement au passage). Ça se passe à Londres du vivant de Shakespeare (qui est présenté comme un soûlard qu'on retrouve régulièrement bourré, la nuit, en train de pisser aux pieux sur lesquels on plante des têtes coupées), d'ailleurs précisément en 1603, la troupe de Burbage joue Hamlet et les acteurs en coulisse discutent de la beauté du bourreau (celui qui coupe les têtes qu'on plante en haut des pieux) ; l'acteur qui interprète Horatio est un petit bonhomme mal rasé et attiré par les mecs musclés et poilus (bizarrement, il y a toujours dans les bédés de Ralf König un petit bonhomme mal rasé et attiré par les mecs musclés et poilus, on se demande pourquoi), et voilà que débarque un Maure musclé et poilu qui va susciter la jalousie entre cet acteur et son collègue qui joue Ophelia (les femmes au théâtre étaient, à l'époque shakespearienne, jouées par des hommes), folasse blonde qui s'habille en Galvin Klyne et auquel trois sorcières vont faire des prophéties de gloire… à partir de là, ça se complique énormément. La bédé fait neuf actes, rythmés par plein de citations de Shakespeare qu'on peut jouer à reconnaître (comme dans Shakespeare in Love, mais je trouve ça plus difficile quand les citations sont en allemand que quand elles sont en VO), la solution est donnée à la fin. Bref, j'ai particulièrement aimé, alors je recommande ! — à la fois aux amateurs de Shakespeare et à ceux qui veulent pratiquer leur allemand.

(mercredi)

Construction du genre et de l'orientation sexuelle : quelques fausses alternatives

Je m'étais déjà promis de ranter autour de ce thème : que l'idée selon laquelle ce qui fait l'orientation sexuelle serait forcément soit la génétique soit l'éducation, est une idée idiote. Je prends prétexte pour cela qu'on me signale un article du Figaro Magazine (journal qui ne fait pas partie de mes lectures habituelles), intitulé La bataille du “genre” s'invite au lycée, et qui rapporte une (vraie-fausse) polémique autour de la question à cause d'une mention un peu obscure dans les nouveaux programmes de SVT des classes de première :

Devenir femme ou homme : On saisira l'occasion d'affirmer que si l'identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l'orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée. Cette distinction conduit à porter l'attention sur les phénomènes biologiques concernés.

— Bulletin officiel spécial de l'Éducation nationale nº9 du 30 septembre 2010 : programme d'enseignement spécifique de sciences de la vie et de la Terre en classe de première de la série scientifique | arrêté du 21 juillet 2010 (NOR MENE1019701A)

(Je donne la référence et la citation, parce que c'est incroyable à quel point les publications officielles françaises sont merdiques et impossibles à retrouver entre toutes les différentes sortes de bulletins officiels et de journaux officiels et de textes qui disent qu'un autre bout du texte sera publié ailleurs sans donner de référence précise, et encore de sites Web censés donner les programmes et qui ne donnent que ceux du passé et pas ceux de l'avenir. Passons.)

L'article du Figaro Magazine est l'occasion d'un déversement de fiel de commentateurs qui expliquent que c'est certainement un complot pour que des profs pédophiles attirent dans leur lit leurs chères petites têtes blondes. Ou quelque chose de ce genre.

Mais même parmi les gens qu'on pourrait qualifier de progressistes, les questions autour de la façon dont se construisent le sexe, le genre, et l'identité et l'orientation sexuelles — qu'est-ce qui est inné et qu'est-ce qui est acquis —, font aussi débat. Si l'orientation sexuelle obéit à un pur déterminisme génétique, cela contredit les gens qui veulent y voir un choix, ces derniers étant typiquement bien représentés chez les conservateurs qui prétendent que l'homosexualité est une faute ou un péché (ce qui sous-entend que le pécheur a une mesure de choix dans l'histoire) et qui proposent de « (re)convertir » les sales zomos vers le bon chemin (voyez par exemple le mouvement ex-gay) ; à l'inverse, si l'orientation sexuelle est une construction sociale, cela laisse penser que c'est un choix, et cela donne plus ou moins raison à ces gens (au moins sur la possibilité, ce qui n'est certainement pas pareil que l'opportunité, de changer l'orientation sexuelle de quelqu'un). Donc des gens partent de bonnes intentions pour essayer de trouver un « gène gay ». Mais a contrario, on peut arguër que trouver un tel gène ferait de l'homosexualité une maladie, une tare, ou au moins une anomalie, génétique, et on voit pointer les vilaines accusations d'eugénisme. Donc on peut tout autant être animé de bonnes intentions pour essayer de montrer que ce gène n'existe pas. En tout état de cause, personne ne l'a trouvé. Et en tout état de cause, la vérité scientifique ne doit pas être influencée par ce que nous voudrions qu'elle fût — elle n'a aucune raison de nous arranger.

Mais comme je le disais au début, ceci sous-entend une dichotomie avec laquelle je ne suis pas, mais pas du tout, d'accord : le principe que ce serait soit inné soit acquis, ou plutôt (parce qu'avec de tels mots on peut en faire une tautologie) soit déterminé par un petit nombre de gènes facilement identifiables soit déterminé par des influences sociales elles aussi plus ou moins identifiables. Avec des deux côtés l'idée qu'on doit pouvoir trouver une « cause » assez isolable : je suis pédé soit parce que le gène truc sur mon chromosome N porte telle mutation (explication génétique), soit parce que mon papa a été trop absent quand j'étais petit (explication psychanalytique), soit parce que j'ai grandi dans une société qui blablabla (explication sociologique), bref, pour une raison exprimable et cernable. Or je ne vois aucune raison pour laquelle une telle raison existerait, aucune raison de le croire, et je pense que comme pour la majorité de nos traits de caractères ou autres attributs de personnalité, il n'y en a simplement pas.

Si ce n'est pas la génétique et que ce n'est pas l'éducation, qu'est-ce que c'est alors ? Simplement le hasard (j'ai déjà ranté sur une autre circonstance où nous refusons souvent de reconnaître la part que joue le hasard, et je pense que ceci en est une autre instance). Le hasard, bien sûr, prend son assise dans la génétique et dans tous les événements qui nous arrivent depuis notre naissance, mais de même que la météo d'aujourd'hui est déterminée par les lois de la physique et les conditions météo dans le passé sur tous les points du globe et pourtant n'est pas attribuable à une circonstance particulière, le fait d'avoir des causes ne signifie pas qu'on puisse les isoler. Je n'exclus pas du tout qu'on puisse un jour trouver un gène qui se corrèle très fortement à l'homosexualité (ce qui ne veut pas dire qu'il en est la cause immédiate), ni que certaines circonstances personnelles ou culturelles puissent avoir tendance à la causer, encore moins qu'il n'y ait rien d'intelligent à dire sur la sociologie de l'orientation sexuelle, mais l'idée de trouver une cause ou une catégorie de cause qui englobe tout me semble furieusement naïve, comme chercher le gène de la bosse des maths ou de la poésie.

Ce qui ne signifie pas que des questions adjacentes ne puissent pas admettre de réponse intelligente. Par exemple, même si l'homosexualité n'est pas, ou pas principalement, d'origine génétique, on peut quand même se demander comment elle est explicable dans un cadre darwinien (car il faut bien qu'elle le soit, à moins de penser que c'est une nécessité logique, ce qui semble un peu saugrenu) : cela peut s'expliquer par exemple par un épiphénomène de la façon dont fonctionnent les mécanismes du désir (i.e., ce serait difficile et coûteux de l'éviter vue la façon dont le cerveau fonctionne) ou par des raisons sociales (j'avais exposé quelques idées à ce sujet il y a longtemps). La question est souvent présentée comme un mystère, il ne me semble pas que ça en soit un : je ne sais pas si elle est vraie, mais l'idée que l'homosexualité serait un mécanisme pour défléchir les désirs sexuels des mâles non reproducteurs dans un groupe social primitif me semble suffisamment plausible pour qu'on ne puisse pas qualifier la question d'inexplicable.

Une autre question adjacente, et plus brûlante, c'est la question de savoir si on peut changer d'orientation sexuelle. Comme absolument toutes les tentatives menées dans ce sens (et elles ont été nombreuses) ont abouti à des échecs, ou à des gens éminemment malheureux, ou à des gens qu'on peut soupçonner de mentir (évidemment, là, on peut dire que je ne suis pas impartial en disant ça), il faut croire que la réponse est non, pas volontairement, et certainement pas systématiquement. Ce qui n'exclut pas, en revanche, que cela arrive parfois fortuitement (autre dichotomie à la con, l'idée que quelque chose est soit absolument fixe soit changeable à volonté). Ça n'a rien de mystérieux, il en va ainsi de tous nos goûts : parfois on peut se forcer à aimer quelque chose, mais généralement ça ne marche pas, et plus souvent nos goûts changent sans nous demander notre avis.

Mais pour continuer mon enfonçage en règle de portes qui devraient être ouvertes, il faut que je dise un mot sur la bisexualité, parce que c'est aussi ce sur quoi on entend deux clichés contradictoires qui m'énervent, et qui sont parfois présentés sous forme d'une fausse alternative un peu comme celles que j'ai déjà dénoncées ci-dessus : l'idée que soit la bisexualité n'existe pas (les bi seraient juste des homos qui ne s'assument pas ou des hétéros qui expérimentent ou je ne sais pas quoi encore) soit au contraire tout le monde est bi (et refoule juste ses désirs homosexuels ou plus rarement hétérosexuels). La première idée de cette alternative est tellement stupide qu'elle ne mériterait même pas de mention si elle n'était pas l'origine d'un courant de biphobie notamment de la part des homos (ce qui est quand même aussi pathétique que détestable) ou s'il ne se trouvait pas des études scientifiques sérieuses pour prouver le contraire (la hache pour enfoncer les portes ouvertes est financée par le département de psychologie de Northwestern University). La seconde idée est plus subtile, parce qu'elle peut être présentée de façon à devenir un truisme : effectivement, il est invraisemblable que quelqu'un puisse n'être attiré en toute circonstance exclusivement que par des hommes ou par des femmes, parce que cela supposerait déjà de n'être infaillible sur la question, ce qui n'est pas possible. Personne ne peut être absolument certain, à s'en donner le bras à couper, qu'il ne sera jamais attiré sexuellement ou affectivement par un homme, resp. par une femme (même en se limitant aux cas où la distinction est parfaitement claire) parce que, après tout, on ne sait jamais de quoi la vie sera faite (et même pour quelqu'un qui ne l'a jamais été et qui est à l'article de la mort, on peut toujours se dire qu'il aurait pu). Mais c'est juste une remarque triviale et qui ne sert à rien. Car dans la pratique, beaucoup de gens ne sont pas bisexuels, et si je ne peux pas exclure complètement la possibilité qu'un coup de foudre me fasse tomber amoureux d'une femme ou voir Dieu, je peux quand même me dire homosexuel et athée. Et n'en déplaise aux gens qui « n'aiment pas les étiquettes » (insérer ici plein de clichés du même genre), ces catégories sont utiles pour me définir, donc peu importe qu'un événement logiquement possible mais invraisemblable puisse les rendre fausses. Bien sûr qu'il existe un continuum (et pas à une seule dimension, d'ailleurs) de possibilités entre hétérosexualité, bisexualité et homosexualité, et entre homme et femme, mais ça n'empêche que certaines étiquettes sont utiles, de même que le fait qu'il existe un continuum de tailles, de poids et de formes n'empêche pas de décrire de façon utile les gens comme grands, petits, gros ou maigres. Vlan ! Une nouvelle porte ouverte enfoncée.

Ce qui est à coup sûr assez socialement construit, en revanche, et par des mécanismes qu'il est bon d'étudier, c'est la façon dont l'identité sexuelle et l'orientation sexuelle données vont se traduire au niveau des comportements. J'ai déjà pesté contre l'idée que l'homosexualité masculine a un lien réel avec la féminité (et expliqué que me dire d'accepter la part de féminité qui est en moi n'est pas moins hors de propos que le dire à un transsexuel FtM) — et exposé l'idée que si elles semblent liées c'est par un biais social d'observation. Plus généralement, je suis persuadé que la plupart des comportements que nous classons comme masculin ou féminin sont socialement construits, et à ce sujet mes lecteurs ont suffisamment l'habitude de m'entendre faire référence à Élisabeth Badinter pour que je n'aie pas besoin de le faire autrement que par prétérition (cf. par exemple tout ce qu'elle a écrit sur l'« instinct maternel »).

Allez, encore une fausse alternative pour la route : celle entre les queers qui réclament le droit à la différence (= je n'ai pas à copier mon comportement sur celui des hétérosexuels ou à me couler dans le moule qu'ils me proposent) et ceux qui au contraire, agacés par les débordements d'extravagance lors des marches des fiertés LGBT (et par les chaînes de télévision qui retransmettent ces événements toujours en montrant les déguisements les plus excentriques au rayon des drag-queens ou du SM), veulent le droit à l'indifférence (= mon orientation sexuelle ne doit pas faire de moi un objet de curiosité). Or ce n'est pas que par irénisme facile que je proclame cette évidence : ces deux revendications ou ces deux droits ne sont aucunement contradictoires ; c'est même une banalité dès lors qu'on constate que le droit de s'afficher n'implique pas le devoir de s'afficher. Et de même, si je pense que l'État ne devrait pas connaître le sexe des individus, cela ne signifie pas que je crois que le genre n'existe pas ou n'a pas d'importance.

Allez, un autre jour, quand je trouverai le temps, je raconterai ce que je crois que l'école devrait raconter sur tous ces sujets (c'était, après tout, la question, et je l'ai soigneusement éludée avec un talent que vous ne manquerez pas d'applaudir).

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #136 (Jäger)

C'est un mec grand, la quarantaine, complètement chauve, sourcils blonds et yeux bleus, piercing dans le septum, barbe de trois jours autour de la bouche. Il porte un tee-shirt noir serré, sans doute choisi pour mettre en valeur sa musculature impressionnante, mais qui révèle aussi qu'il a du bide — tee-shirt avec un logo formé de runes ᛏ et ᛋ superposées. Des mitaines en cuir noir aux mains. Treillis camouflage. Doc Martens aux pieds. Il me déplaît spontanément. Il parle d'une voix agressive même en se voulant amical.

— Salut, je peux te payer à boire ?

J'essaie de communiquer du regard qu'il m'emmerde, sans pour autant avoir l'air hostile : que son offre ne m'intéresse pas parce que je me doute qu'elle cache quelque chose. Je ne sais pas dire tout ça avec les yeux, alors j'essaie avec la bouche :

— C'est sympa, mais j'ai déjà ce qu'il me faut.

Je n'ai pas dû penser laisse-moi tranquille assez fort, ou mes compétences en télépathie ne sont plus ce qu'elles étaient. Le mec s'accroche, il insiste pour faire conversation : mes réponses sont brèves et agacées, mais je réponds malgré moi. Oui, je suis très blond, merci. Non, je ne suis pas Norvégien. Ni Suédois, Finlandais, Danois, ni même Allemand. Non, je n'ai pas l'habitude de venir ici. Non, je ne veux vraiment pas une bière, d'ailleurs je ne bois pas d'alcool. Oui, c'est comme ça. Non, je ne suis plus étudiant, j'ai trente-cinq ans même si je ne les fais pas. Oui, je suis vraiment blond aux yeux bleus, je ne suis pas décoloré et je n'ai pas des lentilles de couleur. (Apparemment l'autre est immunisé contre le sarcasme.) Non je ne veux pas non plus un Red Bull, je n'ai plus soif. J'attends quelqu'un.

Quand il attaque une fois de plus sur la couleur de mes cheveux, je n'en peux plus, même mon tempérament à toujours fuir la confrontation ne me retient plus :

— Écoute, je ne sais pas si tu cherche à me recruter pour un groupe néonazi ou à baiser avec moi dans la communion du sang aryen, mais dans les deux cas ça me dégoûte.

Je pars me poser ailleurs, et ce chieur me suit. Il m'attrape le bras, le serre, et me souffle à l'oreille sur un ton menaçant :

— Les deux. J'aime qu'on me résiste. Mais tu ne tiendras pas longtemps.

Pourquoi je lui ai répondu ? J'aurais dû m'en aller — ah non, je pensais attendre Erwan. J'aurais dû l'ignorer, alors. Ou lui rire au nez, faire un scandale, lui foutre une baffe. Mauvaise idée, la baffe, peut-être. Mais je n'aurais pas dû le suivre sur le terrain où il m'entraînait. Quel con je suis. Me voilà en train de jouer au jeu qu'il a choisi, de répondre à son défi, de me mesurer à sa volonté. Quand je dis non, je ne coucherai pas avec toi, ça veut dire oui, parce que je vais perdre : il le sait, et je le comprends trop tard.

Il ne faut pas longtemps pour que nous sortions ensemble du bar, je lui emboîte le pas d'un air mi-soumis mi-furieux — ou du moins je le crois — cherchant à me raconter à moi-même que je ne suis pas complètement consentant pour ce qui va arriver — je me sens sale.

(dimanche)

Thor

Je suis allé voir Thor parce que Chris Hemsworth est très mignon parce que j'avais envie de voir un nanar ce soir.

Je suis méchant : Hollywood produit des films qui sont incroyablement formatés, mais qu'il n'y a pas de honte à apprécier comme tels. D'abord, il y a de jolies images ; de très jolies images, même : très formatées, léchées, aux effets spéciaux soignés comme des tableaux qui seraient une sorte de croisement entre John Martin pour les perspectives monumentales (vous ne connaissez pas John Martin ? il faut admettre qu'il n'est pas inoubliable), et Jacques-Louis David pour les personnages au style pompier. Je vais souvent voir les films juste pour les images, en fait (la séquence, dans le Seigneur des Anneaux, où on allume les feux d'alerte, mérite à elle seule qu'on voie le film) ; même si je regrette de plus en plus qu'ils soient en train de relâcher cette beauté picturale à la faveur de la whizzbangitude 3D, mais passons. Pour le reste, vous avez une morale bien plan-plan et tout aussi formatée que les images, et un scénario accessible à un débile, et qui comporte comme contrainte syndicale une histoire d'amour hétéro gentillette. Comptez aussi avec le politiquement correct, qui ici a voulu faire jouer à un acteur noir un dieu nordique (et spécifiquement Heimdallr, qui est pourtant connu comme le plus blanc des dieux, 'fin bon), et un autre à un japonais.

Sauf que là il y en a un peu plus dans le scénario qu'une morale gentillette. Juste un peu, mais ce n'est pas mal, en fait : il y a deux personnages intéressants. Pas le héros, Thor, qui est aussi peu original qu'il est joli garçon, ni l'héroïne, qui est prétendument scientifique (et à cause de ça il faut supporter héroïquement des phrases du style the electromagnetic storm had the characteristic signature of an Einstein-Rosen bridge — pitié !). Pas non plus les acolytes du héros ou de l'héroïne, qui font de la pure figuration. Non, les deux personnages intéressants sont Odin et Loki. Odin est joué par Anthony Hopkins (qui prouve qu'il ne sait pas faire que des méchants psychopathes et vraiment je suis surpris), et celui-ci rend justice à un dieu magicien et sage, qui nous fait en même temps penser au Roi Lear — sans doute n'est-ce pas pour rien que Kenneth Branagh est un célèbre shakespearien. Loki, lui, est joué par un acteur anglais qui apparaissait justement aussi dans le film que j'ai vu jeudi soir, sauf que là il avait consigne de cacher son accent Anglais alors que dans Thor il le montre bien (Hollywood aime bien que les méchants aient un accent anglais), mais je digresse… Loki n'est pas purement méchant (pour un blockbuster comme ça, c'est un exploit), et le personnage reflète assez bien le caractère compliqué et insaisissable du dieu nordique qui l'inspire. Je ne dis pas que tout cela soit extrêmement profond, mais par rapport à ce que je me m'attendais à trouver, c'est une heureuse surprise.

Bref, pour les personnages d'Odin et de Loki et pour les très jolis paysages en images de synthèse et pour le beau blond aux yeux bleus dans le rôle éponyme, ça peut valoir la peine de voir ce film.

(vendredi)

Making History de Stephen Fry

Beaucoup de mes lecteurs connaissent sans doute déjà Stephen Fry : soit comme acteur (il a par exemple joué un rôle dans V for Vendetta qui ressemble d'ailleurs vaguement à son personnage réel), soit comme humoriste et présentateur télé (je conseille de regarder sur YouTube des extraits de l'émission QIQuite Interesting — de la BBC qu'il anime, c'est assez rigolo[#]), soit comme militant de différentes causes : il est notoirement homosexuel (ça n'a pas vraiment de rapport, mais j'aime vraiment beaucoup cette vidéo-ci où il explique comment être magnifique), athée (voir par exemple sa participation à côté de Hitchens au débat Intelligence Squared sur la question de savoir si l'Église catholique est une force pour le bien dans le monde) et militant pour le logiciel libre et contre les abus de la propriété intellectuelle (cf. par exemple la vidéo qu'il a faite pour le 25e anniversaire du projet GNU). Je mentionne tout ça pour situer, mais aussi parce que ce n'est pas sans pertinence pour le livre dont je vais parler.

Je ne savais pas qu'il était aussi écrivain. Je suis tombé l'autre jour (chez W. H. Smith) sur des livres de lui (aussi bien des fictions que des essais), et j'ai acheté le roman Making History (écrit en 1996), que je recommande ici, pour le lire à Métabief.

Comme je ne veux pas trop spoiler[#2] ce dont il est question (mais quand même un petit peu, donc si vous n'aimez pas les spoilers, arrêtez de lire ce paragraphe), je vais juste dire que je recommande particulièrement aux gens qui aiment bien les uchronies, les histoires de voyage dans le temps et ce genre de choses. Ce n'est pas une histoire aussi sophistiquée et complexe que The End of Eternity d'Asimov (par exemple), ce n'est que marginalement de la SF en fait, mais c'est quand même astucieux, c'est historiquement très bien documenté, c'est super bien observé (par exemple sur certaines pratiques dans le milieu académique, ou sur les différences entre l'Angleterre et les États-Unis, notamment en matière de langue ou — effet Zahir en ce qui concerne des posts récents sur ce blog — d'accent). Et surtout, c'est truculent et c'est très rigolo.

Bref, lisez ce livre, il est bien.

[#] Même si s'agissant de l'extrait vers lequel je fais un lien il n'a pas tout à fait raison — car Wikipédia est Encore Plus Forte que Stephen Fry.

[#2] Un jour il faudra que je me demande sérieusement s'il y a moyen de traduire spoiler en bon français.

(lundi)

Le principe de non-discrimination locale selon le sexe

Beaucoup de bruit a été fait récemment (et beaucoup de portes ouvertes ont été enfoncées) suite à une décision du Conseil constitutionnel qui confirme ce que tout le monde savait déjà, c'est que la Constitution française n'impose pas que deux hommes puissent se marier. Je trouve que c'était une erreur monumentale que de saisir des juges d'une question dont la réponse était évidente : quelle que soit la chose que l'on espère que la Loi dît, on ne gagne rien à chercher à lui faire dire le contraire de ce qu'elle dit évidemment. En revanche, personne ne semble avoir évoqué la question qui vient naturellement après : qu'est-ce qui devrait (ou aurait dû) être dans la Constitution française pour que la décision du Conseil fût différente ? Si on estime qu'il s'agit d'un choix de société, la réponse appartient simplement au Législateur, vers lequel le Conseil constitutionnel a renvoyé les demandeurs : mais si on estime qu'elle devrait découler d'un principe fondamental (qui, de toute évidence, manque alors dans la Constitution française), comme d'autres principes fondamentaux qui protègent les individus (j'en discutais ailleurs) même contre le pouvoir de la majorité, quel serait ce principe ?

Je pense que c'est une erreur de le chercher dans la protection contre la discrimination selon l'orientation sexuelle (Maître Éolas, dans le billet lié ci-dessus, fait une réponse à cette idée, qui, bien que typique de la mauvaise foi des logiciens, n'en est pas moins juste : un homme homosexuel a le droit d'épouser une femme homosexuelle). Je propose plutôt de le découvrir dans la non-discrimination selon le sexe. Autrement dit, dans le fait que les hommes et les femmes devraient avoir exactement les mêmes drois.

Et c'est là que surgit un problème d'interprétation de la nature de ceux qui amusent Douglas Hofstadter (voir notamment ce que je disais ici) : qu'est-ce que cela signifie, avoir les mêmes droits ? La version faible du principe, celle que j'appellerais la non-discrimination globale, serait de dire que si on remplace tous les hommes par des femmes et tous les femmes par des hommes, les droits devraient rester les mêmes : ceci interdit, par exemple, qu'on puisse permettre le mariage entre un couple d'hommes mais pas entre un couple de femmes, ou vice versa ; ceci interdit que le législateur permette globalement aux hommes des choses qu'il ne permet pas aux femmes, ou vice versa. Mais avec ce principe faible, il garde la possibilité de traiter différemment des cas lorsque deux personnes ont le même sexe ou pas le même sexe.

La version forte du principe, en revanche, celle que j'appellerai le principe local de non-discrimination selon le sexe, spécifie que les droits d'une personne doivent rester identique selon son sexe même une fois donnés ceux de toutes les autres. Elle a notamment comme conséquence que, si une femme peut épouser un homme, un homme le peut nécessairement aussi. La différence entre les versions faible et forte du principe est fondamentale : pour l'expliquer à un mathématicien, je dirai que c'est la différence entre admettre ℤ/2ℤ pour groupe de symétrie, ou avoir (ℤ/2ℤ)II est l'ensemble des individus. Pour l'expliquer autrement, je soulignerai par exemple que, dans sa célèbre décision Plessy vs. Ferguson de 1896, par laquelle elle autorisait la discrimination raciale aux États-Unis, la Cour suprême de ce pays se contentait du principe global de non-discrimination selon la couleur de la peau (on voit le bien que ça faisait…) : il aurait été inconstitutionnel de prévoir uniquement des écoles pour Blancs, mais il était constitutionnel de prévoir des écoles pour Blancs et des écoles pour Noirs. Le simple principe global de non-discrimination selon la couleur de la peau permet de n'autoriser que les mariages entre deux Blancs ou entre deux Noirs ; il faut invoquer le principe local pour se rendre compte que ceci constitue bien une discrimination.

Pour formuler ce principe local sous la forme d'un slogan simple, je peux proposer ceci :

L'État (notamment, la Loi ou l'administration) ne devrait pas avoir à connaître le sexe d'un individu.

Ceci a notamment pour conséquence que le sexe ne doit pas figurer sur l'état-civil ou sur les papiers d'identité (ou alors seulement comme signe distinctif comme la couleur des yeux figure sur le passeport) : l'État n'a pas à connaître des hommes et des femmes, mais seulement des personnes ou des individus, et de façon générale toute apparition du mot homme ou femme dans un texte juridique devrait susciter une certaine méfiance. Les transsexuels ne devraient pas avoir à faire enregistrer leur transition (ou à se forcer à rentrer dans des petites cases toutes faites sur ce qu'est le genre d'un individu). Le fait que j'aie une paire de couilles ou un chromosome Y dans mes cellules ne regarde que moi, mon poussinet et mes médecins, certainement pas l'État, et cela ne devrait pas figurer dans un fichier central sauf si ce fichier est un dossier médical (et alors avec toutes les garanties qui entourent ce genre de dossiers). De la même manière que le fait que j'aie les cheveux blonds et les yeux bleus, ou que je mesure 1m75. Ce principe a naturellement comme conséquence que le mariage entre deux personnes de même sexe devient possible s'il l'est (reconnu par l'État) entre personnes de sexes différents. Mais aussi que disparaissent les lois exigeant qu'une liste de candidats à une élection comporte autant d'hommes que de femmes (ceci est compatible avec le principe global de non-discrimination, mais pas avec le principe local) ainsi que tous les barèmes sportifs qui sont différents entre garçons et filles.

Personnellement, je serais d'avis de mettre quelque chose de cette teneur dans la Constitution française, le principe général me semblant bien plus important que sa conséquence sur une question spécifique.

(samedi)

Les homos, ça n'existe surtout pas

Dans un moment d'intense désœuvrement de Ruxor enrhumé au cerveau en compote, je zappais il y a quelques jours devant la télé quand je suis tombé (sur une de ces nombreuses chaînes aussi insipides qu'interchangeables qu'offre la TNT) sur un documentaire, le genre qu'on rediffuse trente fois pour bien le rentabiliser, qui devait s'appeler quelque chose comme Pensionnat: le retour des méthodes strictes. Un petit tableau de la vie générale et de la discipline dans trois lycées privés (de confession catholique) où les élèves sont internes. Le genre de documentaire parfaitement adapté quand on est fatigué et enrhumé et qu'on a le cerveau en compote.

C'est difficile d'expliquer ce qui m'a fait tiquer, parce que c'est subtil. Imaginez un monde parallèle où non seulement l'homosexualité n'existerait pas mais personne n'aurait eu l'idée de l'inventer : on ne s'attend pas à ce que les documentaires sur un sujet complètement sans rapport soient spécialement différents entre ce monde-là et le nôtre, pas plus que les émissions de cuisine ou la page météo (peut-être juste un peu moins d'arcs-en-ciel, mais on ne les prévoit pas). Et pourtant, là, j'avais cette impression. C'est peut-être à force qu'ils répètent des explications du style : pendant les projections de cinéma, les garçons et les filles sont strictement séparés, parce que quand on ne faisait pas ça certains avaient profité de l'obscurité pour se rapprocher un peu trop : maintenant, plus aucun risque. Plus aucun risque, vraiment ? Au bout d'un assez grand nombre de perches comme ça (le genre de perche qui va passer complètement inaperçues auprès de, euh, 95% des téléspectateurs), je commençais à me demander si le documentaire ne le faisait pas exprès, même.

C'est possible, en fait. J'imagine que les parents qui envoient leurs enfants dans ce genre d'établissement veulent entendre qu'on prend les précautions nécessaires pour que garçons et filles ne fassent pas des cochoncetés ensemble. Ils ne veulent surtout pas entendre qu'on prend des précautions nécessaires pour que garçons et garçons, ou filles et filles, ne fassent pas pareil : ils ne veulent même pas en entendre parler, parce que s'ils commencent à penser au sujet ça va les inquiéter, et de toute façon leur rejeton n'est pas du tout concerné. D'ailleurs, le documentaire de nous montrer plusieurs rassurantes étreintes viriles et accolades de fraternité entre garçons qui se félicitaient mutuellement d'un bon résultat sportif ou s'amusaient entre potes d'internat. Que pourrait-il bien se passer à mettre ensemble toutes les nuits un groupe de lycéens du même sexe à l'âge où les hormones s'activent et en les contraignant à une discipline stricte ? What could possibly go wrong?

Ceci étant, je n'ai pas trop l'habitude de me plaindre sur le thème que les gens oublient toujours qu'il y a des homos dans le monde, parce qu'on me répond (et on a raison de me répondre) que 95% des gens n'en ont rien à foutre. N'empêche que sur tout le tas de lycéens et lycéennes qui ont été filmés dans le cours de cette émission (et qui l'ont, très probablement, regardée), il y en a forcément au moins un(e) ou deux qui, devant l'accumulation forcée de phrases bateau du style c'est un des secrets de <prénom masculin> pour plaire aux filles, ou bien dans la chambre des filles, les conversations vont bien train ; leur sujet préféré ? les garçons bien sûr, a dû ressentir un grand moment de solitude…

(vendredi)

Kaboom

Je suis allé voir Kaboom, parce que la bande-annonce m'avait bien plu. Ben le film n'a pas beaucoup de rapport avec ces extraits. Enfin, plus exactement, l'impression que j'ai eue est qu'il y avait deux ou trois scénaristes et qu'ils se sont amusés à ce que chacun écrive quelques scènes à tour de rôle[#], et qu'ils n'avaient pas du tout le même avis sur ce que devait être le film. Et en plus que l'un d'entre eux avait fait un peu trop usage de psychotropes et qu'un autre avait un sens de l'humour très particulier. Bref, il y a des scènes qui sont bonnes, mais dans l'ensemble, je ne recommande vraiment pas ce film inclassable. Sauf peut-être comme nanar à regarder après une teuf ou une partouze.

[#] C'est une blague classique sur Internet, je crois (et peut-être quelqu'un saura-t-il la retrouver), l'histoire, malheureusement inventée, où un garçon et une fille (au lycée ou à la fac, je ne sais plus) doivent écrire une histoire en écrivant chacun une phrase ou un paragraphe à son tour, et ils ne veulent vraiment pas la faire aller dans le même sens, et le résultat de la dispute est tout à fait cocasse.

(dimanche)

Les cheveux très courts, ça plaît plus

En complément du fait que les cheveux longs ne semblent vraiment pas plaire aux homos, la contraposée semble vraie : mon poussinet s'est rasé les cheveux à zéro (en finissant au rasoir, donc c'est vraiment à zéro), et l'effet a été stupéfiant si on en juge par le nombre de regards très manifestement intéressés qu'il a attirés quand nous nous sommes promenés ensuite dans le Marais (et ce n'est certainement pas moi qui les causais, et avec juste quelques centimètres de cheveux il ne provoque vraiment pas les mêmes réactions non plus). Si j'étais un peu jaloux je l'aurais ramené à la maison immédiatement. ☺

Et on doit reconnaître que c'est vrai, il est très sexy comme ça, mon poussinet. Ce qui est rageant, quelque part, c'est qu'on ne saurait pas dire pourquoi, au juste. Je ne crois pas que ce soit, par exemple, le fantasme du skinhead qui joue, parce que ce n'est vraiment pas son look — j'ai bien essayé de le persuader d'essayer de porter treillis et rangers, mais il n'a pas voulu en entendre parler… J'avais entendu la théorie que les cheveux rasés font paraître plus jeune (ce qui est possible, mais je n'en suis pas complètement convaincu non plus) parce qu'ils évoquent la tête d'un bébé (là je n'y crois vraiment pas, surtout quand on voit la racine des poils).

(mercredi)

Compte-rendu de voyage à Berlin

Je prends le temps, parmi les mille et une choses qui réclament urgemment mon attention au retour de vacances, pour raconter un peu comment celles-ci se sont passées. Sans ordre ni logique, cependant :

Voilà, j'oublie certainement encore plein de choses que je pourrais raconter, mais ça commence à faire assez long comme ça. Il y a un tas de photos (de très mauvaise qualité…) qui viendront éventuellement plus tard.

Maintenant, il faut que je revoie Der Himmel über Berlin, Good bye, Lenin!, le documentaire Un Mur à Berlin

(dimanche)

Service militaire et homos en Turquie

Je tombe sur ce micro-documentaire de l'AFP, qui, s'il est vrai, m'apprend d'une part que la Turquie interdit aux homosexuels de servir dans son armée, et d'autre part que les jeunes homos qui veulent invoquer cette clause pour échapper à leur service militaire[#] (la Turquie ne reconnaît pas, apparemment, l'objection de conscience) doivent fournir des preuves de leur homosexualité.

Il y a tellement de choses qui me heurtent — et de façon imbriquée — que je ne sais même pas par où commencer.

Le niveau un, c'est le service militaire obligatoire. Déjà, un service national obligatoire, j'ai tendance à considérer (apparemment je suis le seul, mais bon) que c'est une violation de l'acticle 4 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, mais bon, quand la France pratiquait encore cette forme-là de servitude il n'y a même pas quinze ans, et quand l'Allemagne la pratique encore, il paraît qu'il ne faut pas le dire trop fort. C'est encore pire quand le service est militaire, évidemment, et qu'il n'y a pas de provision pour les objecteurs de conscience. (Après, s'agissant de la Turquie, ce n'est pas le seul problème qu'elle a avec les droits de l'homme, notamment pour ce qui concerne son armée — qu'il est par exemple interdit de critiquer.)

Maintenant, il y a une discrimination qui rend le service militaire en général encore plus scandaleux, c'est le fait qu'il ne s'applique qu'aux garçons (i.e., n'est obligatoire que pour eux, du moins en Turquie, et aussi en Allemagne, et, en fait, je crois, dans tous les pays sauf Israël, qui a quand même une discrimination entre hommes et femmes sur la longueur du service et qui a d'ailleurs plein d'autres discriminations scandaleuses rien que là-dessus sur lesquelles je ne m'étendrai pas parce que ce n'est pas mon sujet immédiat). Personne ne m'a jamais fourni une explication de pourquoi c'était le cas, d'ailleurs : pourquoi les garçons et pas les bruns ou je ne sais quoi — c'est hallucinant que l'Allemagne ou la Suisse tolèrent encore de nos jours une règle aussi révoltante. Soit dit en passant, toute personne qui, en France, a pu s'exprimer avant 1996 sur l'égalité des sexes et « oublier » de parler de ça, disqualifiait son propre discours (je pense notamment à des gens que je me rappelle avoir entendu se féliciter du fait que les filles aient le droit de faire un service national mais oublier de hurler que les garçons n'avaient pas le droit de ne pas le faire !).

Alors évidemment, la question qui n'est pas du tout évidente pour quelqu'un qui, comme moi, trouve (a) que le service militaire obligatoire est une forme de servitude forcée qui n'a pas sa place dans une société moderne et (b) que les hommes et les femmes devraient avoir exactement les mêmes droits (et, plus précisément, que l'État ou la Loi ne devraient jamais, en aucune circonstance ni pour aucune raison, avoir connaissance du genre d'un individu, ni évidemment l'égalité ou non du genre de deux individus), c'est : supposant que je ne puisse pas supprimer le service militaire obligatoire (dans un pays donné), vaut-il mieux le laisser pour les seuls garçon (ce qui constitue une discrimination sur le sexe), ou vaut-il mieux étendre ce mal à tout le monde mais au moins faire cesser la discrimination ? C'est la question générale des maux imbriqués qui se compensent partiellement (vaut-il mieux supprimer le mal imbriqué, quitte à étendre le mal extérieur, ou le laisser le compenser un peu ?), et il est difficile d'y répondre en général ; même dans ce cas particulier, je ne sais pas bien quoi dire.

(S'agissant de maux imbriqués, il y a d'ailleurs des gens qui sont opposés au mariage des couples de même sexe sur cette ligne de raisonnement-là : ils considèrent que le mariage en soi, tel qu'il est reconnu par l'État et trop subventionné, est un mal, et que le fait de le réserver aux couples de sexes différents est un mal dans un mal, mais qu'il vaut mieux laisser le mal dans le mal qu'étendre, ne serait-ce que de ∼5%, le mal extérieur.)

Deuxième discrimination, donc : les homosexuels turcs n'ont pas le droit de servir dans l'armée. Ce n'est pas seulement une règle complètement gerbante en soi (et dont on ne comprend pas du tout la raison), comme aux États-Unis : c'est aussi une violation de la Convention européenne des Droits de l'Homme, cf. les jurisprudences Lustig-Prean & Beckett c. Royaume-Uni et Smith & Grady c. Royaume-Uni (celles qui ont obligé le Royaume-Uni de mettre un terme à une discrimination semblable dans son armée) de la Cour européenne des Droits de l'Homme (la Turquie n'a pas ratifié les protocoles 4 et 7 de la Convention, mais j'imagine que la jurisprudence de la Cour ne se base pas sur ceux-ci parce qu'ils n'ont pas du tout l'air de parler de ça). Remarquez, il paraît que la Grèce est dans une situation semblable, ce qui est encore plus honteux puisque la Grèce est aussi liée par le droit communautaire, et si elle interdit aux homosexuels de servir dans son armée elle contrevient certainement à la directive 2000/78/EC du Conseil du 27 novembre 2000.

Alors, si on écarte le cas de ceux qui voudraient faire carrière dans l'armée, pour qui cette règle est clairement un problème, pour ceux qui ne veulent pas faire leur service militaire, c'est peut-être plutôt une bonne chose (du moins si le fait de se faire exempter n'apporte pas un lot de tracas, par exemple quand on veut se faire embaucher après) : comme je le dis plus haut, quand un mal en compense partiellement un autre, on ne sait pas bien s'il faut s'en réjouir ou s'en désoler. Mais quand là-dessus s'ajoute la complication que les autorités demandent des preuves de l'homosexualité de celui qui se ferait exempter, on est au troisième niveau d'imbrication des maux (je commence à penser à Inception) : cela semble compenser la discrimination, mais en fait probablement pas (a priori, un jeune homo turc a le choix entre faire ou ne pas faire son service militaire — mais c'est un faux choix, parce que d'un côté il doit subir une procédure humiliante pour ne pas le faire, et de l'autre on peut facilement s'imaginer que, s'il ne fournit pas les preuves demandées et qu'il subit ensuite l'homophobie de ses co-recrues, il trouvera peu de sympathie de la part de sa hiérarchie pour s'en plaindre).

Mais alors là où mon cerveau explose complètement par l'imbrication des maux les uns dans les autres, c'est s'il est vrai, comme le reportage semble le dire, que la Turquie exclut de son armée spécifiquement les homosexuels passifs, et donc ajoute aux conneries déjà énumérées l'idée que ceux qui sont uniquement actifs ne sont pas vraiment homos. (Et au passage, cela casse complètement l'argument déjà complètement débile qu'il faut interdire aux homos de servir dans l'armée pour éviter que les soldats aient à avoir peur pour leur c**.) Je ne sais plus quoi dire, à un niveau de crétinisme aussi abyssal.

Ajout () : La BBC a écrit un petit article à ce sujet, et je continue à avoir la tête qui me tourne de tant de connerie.

[#] Je me demandais justement, récemment, s'il arrive que (et sinon, pourquoi pas) des soldats américains, imprudemment engagés dans des guerres dont ils voudraient sortir (en Iraq, en Afghanistan), parfois au point d'en préférer fuir au Canada, se fassent passer pour homosexuels (voire, aillent vraiment faire quelque chose avec un autre homme, devant témoins), pour obtenir d'être déchargés de leur service (et sans punition ni blâme, contrairement à s'ils désertent). À ce propos, ce comic (édité par l'armée américaine elle-même) est à la fois hilarant et bien triste. Heureusement, ce sera bientôt du passé — ou pas.

(jeudi)

Où sont les homos aux cheveux longs ?

Un des problèmes avec les clichés, c'est qu'on marche souvent sur des œufs quand on veut les combattre : d'une part, parce qu'on est obligé de leur donner voix pour les combattre (et donc de s'entendre répondre : ah mais non, personne ne croit ça ! ce n'est pas ça du tout !), d'autre part parce qu'un cliché fait souvent référence à d'autres clichés (et eux-mêmes, et ainsi de suite en s'insérant dans toute une Weltanschauung d'idées reçues), enfin simplement parce que la seconde loi de Newton prévoit qu'à tout cliché il correspond un contre-cliché qui n'est pas forcément plus reluisant ou plus correct. (Heureusement et hélas, la réalité est tout en nuances ; et une nuance subtile, ce n'est pas la hache bénie +3 qu'on voudrait pour démolir les clichés et enfoncer les portes ouvertes.)

Prenons l'idée suivante : les hommes homosexuels sont souvent efféminés. S'il y a un préjugé véhiculé par la société, une forme d'homophobie, qui m'a gêné dans la construction de mon identité, qui m'a blessé profondément, et je me répète en le disant, c'est bien celle-là. (Je ne dis pas que l'idée l'homosexualité est une abomination ne m'aurait pas plus blessé, évidemment !, mais j'ai eu la chance de grandir dans un environnement extrêmement protégé contre une haine frontale.) J'ai su relativement tôt que j'étais attiré par les garçons (vers 13 ans, je sais qu'il y a des gens qui s'en rendent compte beaucoup plus jeunes — mais il y en a aussi qui le découvrent très tard), et je n'ai pas spécialement eu de réticence à me l'admettre : mais l'identification de cette attirance avec l'étiquette homosexualité a été beaucoup moins évidente parce que l'idée qu'on me présentait de cette étiquette (un on indistinct qui désigne la socété encore à la fin des années '80, je suppose) était quelque chose comme le rôle de Michel Serrault dans La Cage aux folles, quelque chose avec quoi je n'arrivais pas du tout à m'identifier. Jamais je n'aurais eu l'idée de porter une robe ou de jouer à la poupée. Et si je me masturbais en regardant des icônes de masculinité qu'on pouvait trouver dans les magazines pour ado que je lisais, j'étais trop innocent pour m'imaginer faire l'amour avec eux — je fantasmais plutôt sur le fait d'être eux. Mais je digresse.

Pour revenir à ce cliché, le problème est qu'à vouloir le combattre, on s'expose à autant de chausse-trapes qu'il y a de réponses évidentes au cri du cœur mais ce n'est pas vrai du tout ! — par exemple, à se faire qualifier de misogyne (c'est vrai, c'est quoi le problème, à être efféminé ?), « follophobe », voire transphobe… On s'expose à présenter une vision de la masculinité pas moins caricaturale que la vision de l'homosexualité qu'on veut dénoncer (et à être très embarrassé, en fait, pour répondre à la question : c'est quoi, au juste, être efféminé ? et le contraire ?). On s'expose à ouvrir la porte à plein d'autres clichés (du style : d'abord, il y a plein d'homos dans l'arméeah, et depuis quand est-ce que l'armée est la négation de la féminité ? merci pour les femmes militaires). Soit dit en passant, pour une définition de la masculinité qui dépasse un peu les clichés pour arriver au stade ô combien exigeant de la nuance et de la subtilité, je recommande la lecture de l'excellent livre d'Élisabeth Badinter, XY — de l'identité masculine.

Pour continuer à rabâcher les choses que j'ai déjà dites cent fois, ma théorie est que le cliché en question est un biais d'observation : à la fois du fait qu'on identifie plus facilement quelqu'un comme homo quand justement il se conforme à ce cliché, et inversement qu'il soit plus difficile de s'assumer ouvertement comme homo quand on ne s'y conforme pas du tout (là aussi, insérer d'évidents contre-clichés sur les mecs de banlieue et les militaires qui n'assument pas). Plus, évidemment, un effet d'émulation (pour les gens qui veulent s'afficher comme manifestement homos, c'est plus évident de se conformer aux clichés pré-établis), et l'effet des médias, notamment la présentation de l'homosexualité au cinéma.

Ce n'est pas tellement le côté efféminé, en fait : c'est surtout que le spectre des types, de codes de conduite ou vestimentaires, sur lesquels on peut coller l'étiquette mec homo est incroyablement réduit. En fait, à Paris, on a parfois l'impression qu'il y en a exactement deux : le look branchouille style je-m'habille-au-BHV-homme (qui serait le efféminé du cliché précédent), et le look clientèle-du-Cox (tout le contraire de efféminé) ; certes, il y a des sous-types et peut-être un ou deux cas hybrides (style sportif-soigné-propre-sur-lui, ou qui-essaie-de-se-faire-passer-pour-une-racaille-mais-sans-grand-succès), mais ça reste ridiculement étroit. Le titre de cette entrée souligne un point anecdotique, mais néanmoins illustratif : je n'ai jamais rencontré (ni en réalité, ni même en fiction, d'ailleurs) un seul mec ouvertement/ostensiblement homo, à part moi, qui ait les cheveux longs.

La vérité derrière le fait que je dis tout ça, en faisant passer ça pour de la socio vachement sophistiquée (mais mon lectorat n'est pas dupe), est juste que je suis terriblement frustré. ☺ Frustré, parce que les mecs de mes fantasmes vestimentaires — le skater, le punk, le un-peu-goth-mais-pas-trop, ou d'ailleurs parfois le look acheté au Vieux Campeur — ils ne rentrent pas du tout dans ce spectre. Alors je ne vois jamais deux jolis garçons au look urban grunge ou jah-jah se faire des bisous dans la rue : ça me frustre. Et tant que je serai frustré comme ça, je prends sur moi de m'habiller comme j'aimerais le voir et de faire des bisous à mon poussinet dans la rue : peut-être qu'à force, ça prendra. Et sinon, j'ai au moins la satisfaction de faire quelque chose d'inhabituel.

(jeudi)

Le foot et le hasard (et les homos de l'équipe d'Allemagne)

J'ai du mal à comprendre comment on peut trouver le foot intéressant. Ce n'est pas que je n'aime pas regarder des sports en général (enfin, surtout pas le sport professionnel[#]), mais c'est qu'en plus ce sport est franchement chiant, il ne s'y passe rien, et le résultat est vraiment dû au hasard.

Je ne dis pas ça parce que je suis déçu que l'équipe de France se soit ridiculisée : je suis parfaitement ravi que l'équipe de France se soit ridiculisée, ça a été rigolo d'écouter les détails sordides se déverser dans le caniveau et ça a fait qu'on nous a beaucoup moins saoulé avec le foot après ça (les supporters des équipes étrangères ne sont peut-être pas plus civils, mais en tout cas ils sont moins nombreux, c'est déjà ça de gagné). Je dis ça parce que c'est le cas. Le fait que les deux pays finalistes de la dernière coupe du monde aient été éliminés au premier tour n'est qu'un symptôme comme un autre, mais il est assez emblématique.

Quand en 1h30′ de match le nombre moyen de buts marqués est (si j'en crois Wikipédia, au niveau des compétitions professionnelles de plus haut niveau) autour de 2.5, décider quelle équipe est la plus forte sur la base d'un tel score a un sérieux du même niveau que si un sondeur politique prétendait déterminer le gagnant de la prochaine présidentielle en France en interrogeant trois personnes tirées au hasard. Au moins certains sports décident la victoire d'un match sur une douzaine, voire une centaines d'événements. Au moins certains sports ont compris qu'il était bon, pour départager des joueurs ou équipes de niveau proche, d'exiger pour arrêter le match qu'il y ait un écart minimum entre les scores de ces joueurs : évidemment, ça peut donner des matchs fort longs, alors le foot ne veut pas faire comme ça — on arrête quand le temps est fini, point ; et s'il n'y a pas de vainqueur, lorsqu'il en faut un, on utilise un procédé encore plus aléatoire où, de nouveau, on ne demande même pas un écart minimum entre les scores, et où on rend la procédure encore plus aléatoire après dix tirs parce qu'on s'impatiente vraiment trop (autrefois on tirait carrément à pile ou face, ce qui, finalement, était plus honnête). OK, je veux bien croire que quand le Brésil joue contre la Corée du Nord, le Brésil ne va pas gagner que par hasard, mais en général, entre deux équipes de bon niveau, c'est exactement ça qui se passe.

Et si ce n'était pas assez aléatoire comme ça, la structure de tournoi empire encore les choses. Admettons très généreusement que l'équipe la plus forte, dans un match donné, ait deux chances sur trois[#2] de l'emporter sur l'équipe la moins forte ; et admettons aussi que l'équipe la plus forte du tournoi se qualifie forcément (c'est relativement raisonnable, puisque les poules sont un peu moins aléatoires que le tournoi en pyramide) : il reste que la probabilité que l'équipe la plus forte gagne effectivement le tournoi est la probabilité qu'elle gagne quatre matchs d'affilée, soit, à deux chances sur trois à chaque fois, un peu moins de 20%. C'est dire si c'est significatif !

Mais ce que je trouve amusant (et horripilant pour ce qui me restait d'espoir dans l'esprit scientifique de mes contemporains), en période de mondial, c'est à quel point un peu tout le monde se transforme en expert de foot, formule ses pronostics, évalue tel ou tel joueur, critique les décisions des entraîneurs et des joueurs… Dites, vous savez que les joueurs de foot sont des professionnels ? Vous iriez voir un professionnel du bâtiment, par exemple, pour lui dire qu'il a mal fait son béton, qu'il devrait s'y prendre autrement ? Autant faire prédire les résultats des matchs par un poulpe extralucide, ça aura tout de suite plus de sérieux.

'Fin voilà pourquoi que je pensais que le foot avait autant d'intérêt que la coupe du monde de pile-ou-face[#3], à quoi la maman de mon poussinet m'a rétorqué : mais tu es bien bête de ne pas regarder, ils sont vachement beaux, les joueurs de foot ! J'ai juste grommelé sans trop faire attention que, pour ce qui est de l'équipe de France, certainement pas, et que de toute façon les terrains étaient systématiquement filmés de très loin donc qu'on ne les voyait pas du tout.

Bon, puis je suis tombé sur de la presse de caniveau (non, non, vraiment, c'était un hasard, je ne lis normalement pas ce genre de trucs… par ici, plutôt, disons), sur la rumeur sur laquelle il y aurait plein d'homos dans l'équipe d'Allemagne. Pas très intéressant tout ça. Mais, eh, mais c'est vrai qu'il y en a qui ont l'air pas mal du tout, sur cette photo : voyons de plus près… BofMouaisBonD'accordMouiTiens, ouiAh oui, quand même ! Argh ! Re-argh ! Oh par Saint-Sébastien !

Mince, j'aurais dû regarder la télé plus attentivement, le mois dernier…

[#] Les tournois de foot entre pays me semblent un poil moins ridicules, en fait, qu'entre villes, où les joueurs n'ont aucun rapport avec la ville du club pour lequel ils jouent, et ce n'est que par un acte de foi complètement artificiel qu'on décide que tel groupe de gus « représente » telle ville. Déjà que j'ai du mal à comprendre ce qui fait qu'un supporter sportif se prend de passion pour les résultats sportifs de gens qui n'ont de commun avec lui que la nationalité, la région ou la ville, mais c'est encore plus mystérieux quand ce lien est un pur fiat.

[#2] Deux chances sur trois est complètement tiré de mon chapeau, bien sûr, mais compte tenu de ce que j'ai dit ça me semble bien généreux envers le foot. Si vous voulez des chiffres un peu moins pipotés : dans les tournois de ligue, je vois des statistiques qui montrent que l'équipe qui joue à domicile gagne environ dans 50% des cas, fait match nul dans environ 25% des cas, et perd dans environ 25% des cas. S'il fallait prouver que le foot est du hasard, ces chiffres sont frappants : l'équipe qui joue à domicile ne devrait logiquement pas avoir d'avantage ; mais admettons que ce soit effectivement la plus forte, et que cette différence de force soit représentative des différences entre équipes au niveau du mondial. En écartant les 25% de nuls, ça donne effectivement une victoire de l'équipe la plus forte dans 2/3 des cas : voilà d'où je sors mon chiffre (qui, je le répète, doit largement sous-estimer la part de hasard dans le foot si les équipes ne sont pas violemment différentes).

[#3] Soyons gentils : pierre-papier-ciseaux. Voire singe-ninja-pirate-robot-zombie. Il y a un grand élément de psy-cho-lo-gie dans le foot.

(dimanche)

Le petit bonnet rouge

Il fut un temps où je parlais plus souvent sur ce blog de mes expérimentations vestimentaires (genre, ou ), c'est-à-dire ma façon de mélanger n'importe quoi jusqu'à satisfaire — en me regardant dans un miroir — mon attirance instinctive pour la provocation involontaire (ou pour le ridicule), mon sens esthétique d'ado post-attardé et décalé, ou mon goût de chiottes notoire en matière de garçons (le poussinet ne doit pas se sentir vexé, ce n'est pas systématique).

Récemment je me suis acheté le livre Dictionnaire du look (Une nouvelle science du jeune) de Géraldine de Margerie et Olivier Marty (éditions Laffont) (présenté ici) : c'est un inventaire assez éclectique et disparate de tout un tas de looks de djeunz ou de moins djeunz (bcbg, bling-bling, bobo, caillera, fluokid, metalleux, modasse, punk à chien, skateur, teuffeur…), tentant parfois de présenter les modes de vies de tribus urbaines. Ce n'est pas très sérieux, mais c'est justement rigolo parce que ça ne se prend pas au sérieux. Par contre, on peut regretter que le choix des looks traités manque un peu de cohérence ou d'exhaustivité, au moins superficielle (pourquoi, par exemple, ne pas avoir consacré un chapitre aux gothiques alors qu'il y en a un pour les plus spécifiques gothic lolitas ?).

Mais j'ai au moins apprécié qu'ils proposent un nom pour un look dont je me suis souvent demandé comment l'appeler : ces jeunes dreadlockés bohême, vaguement néohippies ou cirqueux, en pantalon bouffant, vieux pull, keffieh et parfois bonnet péruvien, qu'on imagine facilement arpentant, pétard à la bouche, les couloirs d'un hypothétique cours de médiation culturelle à Paris VIII. (Mon poussinet les appelle les je-vais-sauver-le-monde.) Le dictionnaire en question les nomme les Jah-Jah : même si une recherche Google images ne confirme pas trop la popularité du terme, il a le mérite d'être assez inambigu.

Mon look actuel n'est pas recensé, évidemment. Pour ceux qui veulent l'imaginer (non, je n'ai pas de photos, il faudra que je propose au poussinet d'en prendre), je peux le décrire façon magazine de mode et avec des liens[#] puisque j'ai quasiment tout acheté en ligne. Le Ruxor, donc, porte un hoodie DC Shoes noir avec logo blanc au ventre[#2], un pendentif dent en acier Oxbow (au-dessus du sweat), un blouson en cuir Schott[#3] à capuche avec logo au dos, un treillis camouflage de surplus[#4] militaire (armée française) et ceinture assortie (ou bien, certains jours, un jean baggy non marqué), des baskets « street » DC Shoes ou Rip Curl[#5] et des mitaines en cuir portées sur des sous-gants en soie noirs Go Sport[#6][#7]. Les tee-shirts (généralement plusieurs épaisseurs, le Ruxor étant frileux) varient évidemment beaucoup. Mais l'accessoire vraiment unique pour parfaire la Ruxor touch et s'habiller en rouge et noir, accessoire fort approprié en cette saison de saturnales, c'est le bonnet rouge (mais alors vraiment rouge vif, uni : en fait, c'est un bonnet de pompier[#8]), à porter bien enfoncé sur la tête (en laissant juste dépasser une ou deux mèches dans le cou), et avec un air gentiment niais. Le bonnet rouge permet qu'on me repère de loin (pratique quand le poussinet s'est attardé pour faire une bêtise, et se demande où je suis passé), ou d'attirer le regard. D'ailleurs, hier, à la Fnac, je me suis fait draguer[#9] par un djeunz habillé assez comme moi (treillis, chaussures de skate, hoodie sur les épaules et pendentif au cou) mais qui n'avait pas un joli bonnet rouge comme le mien : je suis sûr que c'est ça qui l'a rendu envieux !

[#] Liens qui seront inévitablement cassés dans trois mois, puisque les gens qui tiennent des sites marchands tels que ceux-ci n'ont pas encore compris l'avantage qu'il pouvait y avoir pour eux à ne pas casser leurs URL à chaque refonte du site.

[#2] Le logo me vaut d'ailleurs un certain nombre de questions (les gens qui ne connaissent pas lisent souvent DG et demandent par exemple si c'est Dolce & Gabbana : décidément, non, par contre, il y a une ressemblance indéniable avec le logo Chanel).

[#3] Tiens, il est nettement plus cher que quand je l'ai acheté, celui-là.

[#4] Ce n'est pas par ce site-là que je l'ai acheté, mais le principe d'un article réglementaire doit être qu'il ne varie pas beaucoup.

[#5] Ce modèle précis n'a plus l'air d'exister.

[#6] Article que je renonce à trouver sur le site Web de la marque Go Sport, vu combien celui-ci est mal organisé (les articles ne semblent trouvables que dans le rayon d'un certain — et unique — sport, et je ne sais pas quel serait le sport dont des sous-gants en soie seraient un accessoire).

[#7] Je suis content de la trouvaille de porter des sous-gants en soie sous des mitaines : quand il ne fait pas atrocement froid, c'est un bon compromis pour se protéger les mains tout en gardant une certaine dextérité et sensibilité digitale.

[#8] Enfin, paraît-il ! Je n'ai en fait jamais vu un pompier porter un pareil bonnet. Mais au moins c'est la couleur emblématique rutilante.

[#9] Le poussinet et moi ne nous privons pas de mater copieusement (et de nous signaler mutuellement) les jolis garçons que nous croisons, et il y a sans doute du vrai dans l'idée que les homos sont sans doute les seuls à le remarquer — ou en tout cas, à comprendre pourquoi on les regarde. Le mec en question, j'ai commencé à le regarder par les pieds (parce que je regardais d'abord des livres situés au niveau du sol), j'ai remonté le regard parce que le look me plaisait, et le temps que j'arrive à la tête et que je m'aperçoive qu'il n'était pas mal du tout, il avait bien vu que je le zyeutais : il me souriait copieusement, et il a engagé la conversation. Ce sur quoi j'ai fui dare-dare, parce que (malgré mon bonnet rouge) je suis timide comme un écureuil bleu. Quand je lui raconte ce genre de choses, mon poussinet rigole gentiment de moi.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #125 (une photo de vacances)

L'année du bac. Flashback sur un âge ruisselant d'insouciance, d'exubérance et de testostérone. La photo me montre en short de bain, exhibant fièrement mes abdos bronzés et mes boucles blondes dégoulinant d'eau iodée. À côté de moi, Mathieu, en combinaison de surf, tient sa planche d'une main plantée dans le sable et passe l'autre bras autour de mon cou dans une accolade virile. Est-ce que nous avons conscience, à ce moment-là, de l'intensité érotique de notre pose, presque caricaturale ? Moi sûrement pas, j'étais puceau, j'essayais encore de me faire croire que je matais les filles. Mathieu… J'ai appris après qu'il avait déjà l'expérience qui me manquait. Mais il sortait avec la beauté canon du lycée, personne n'aurait pensé un seul instant qu'il était bi. Putain d'innocence ! Au dos du cliché, j'ai écrit : Fhloston Paradise (Lacanau, été 1997) ; je ne sais plus ce que ça veut dire.

(dimanche)

Les Joies de la famille

Mon poussinet et moi avons vu le film Patrick 1,5 (titre bizarrement traduit en français comme Les Joies de la famille). C'est certes un peu prévisible, mais c'est tout mignon et ça nous a beaucoup plu : je recommande, donc (et pas seulement parce que les deux principaux acteurs, Gustaf Skarsgård et Thomas Ljungman, sont très jolis à regarder). La difficulté, par contre, c'est qu'il n'est (plus ?) diffusé que quand une douzaine de salles en France (deux à Paris) : pour notre part, nous sommes allés au Mk2 Beaubourg (qui s'est fait une certaine spécialité de projeter les films « LGBT-themed »).

En passant, j'ai vu des gens (je crois que c'étaient les Mormons de la rue Saint-Merri) qui s'étaient installés au coin de Beaubourg et qui, perchés sur des bittes[#], lisaient à haute voix des textes religieux en anglais, probablement la bible du roi Jacques ou le livre de Mormon ou quelque chose de ce genre : ça faisait exactement penser à la scène des prophètes de Life of Brian (ou un peu au sermon au tout début de ce passage de The Meaning of Life), du coup j'ai vraiment eu envie de me mettre à côté d'eux et de commencer à prêcher moi aussi (mais je me suis souvenu de comment Brian finit et j'ai préféré éviter).

[#] Des bittes pour empêcher les voitures de passer, je veux dire. Après, si pour Pierre sur une pierre on peut fonder une Église, on peut certainement aussi faire des choses intéressantes sur une bitte.

(samedi)

« Kiss-in », la Défense, musée de l'informatique

Cet après-midi, mon poussinet et moi nous sommes fait des bisous en public. C'est pas que ça nous arrive rarement, mais là c'était appuyé, et organisé : à 16h, place Carrée du Forum des Halles (et au même moment dans d'autres villes de France), plein de couples de garçons, et plein de couples de filles, et aussi des couples garçon+fille, se embrassés sous les regards généralement curieux, souvent amusés, parfois hostiles, de la foule de passants du samedi après-midi, et aussi de beaucoup de gens qui visiblement avaient eu vent de l'événement mais qui n'y participaient pas (je ne comprends pas bien pourquoi : homos célibataires ? hétéros qui n'osaient pas participer ? curieux qui se demandaient pourquoi tant de gens se rassemblaient là ?). À la fin, il y a eu des applaudissements assez appuyés. Je ne sais pas si ça fait beaucoup progresser la lutte contre l'homophobie, mais c'était amusant.


[L'Arche de la Défense][Le parvis de la Défense]Après ça, nous avons profité de la ligne 1 pour aller à la Défense. C'est idiot : ce n'est vraiment pas loin de Paris, mais je n'y suis quasiment jamais allé, et pourtant, ça vaut la peine, parce que c'est un endroit finalement assez agréable (bien aménagé pour le piéton) et architecturalement intéressant (il y a quelques horreurs, certes, mais la composition d'ensemble me plaît).

Nous sommes allés visiter le musée de l'Informatique au toit de la Grande Arche. Ce n'est pas bien grand (c'est même tout petit), mais leurs collections sont tout de même intéressantes pour qui aime les ordinateurs plus ou moins vieux ; par contre, elles manquent vraiment d'organisation, il y a un sens de la visite marqué, mais il ne respecte que très approximativement l'ordre chronologique, on repasse aléatoirement des années '80 à la carte perforée. Et les explications sur les caractéristiques des machines exposées sont un peu sommaires. En ce moment, ils ont une exposition sur le Macintosh, qui expose (quasiment tous ?) les modèles du précurseur (le Lisa) au présent, en passant par le tout premier Mac, le iMac, mais aussi le NeXT : cette exposition est beaucoup mieux organisée, pour le coup.

Par contre, le toit de la Grande Arche n'est guère intéressant pour ce qui est de la vue (bizarrement, elle est presque meilleure depuis la base). Il n'y a que la montée en ascenseur qui vaille le coup de ce point de vue-là. À condition de ne pas avoir le vertige comme moi.

(jeudi)

Le Adidas Team Force est-il en voie de disparition ?

Après je ne sais combien de tentatives, j'avais fini par trouver un parfum dont j'étais content : Adidas Team Force, à la fois comme gel douche, déodorant bille, déodorant spray et eau de toilette. Globalement je n'aime pas trop les eaux de toilette « de marque » (c'est-à-dire vendues en parfumerie : Calvin Klein, Hugo Boss, Ralph Lauren, ce genre-là), je trouve que ce sont des odeurs trop marquées, j'aime porter quelque chose de plus basique (ou peut-être de plus jeune, je ne sais pas comment dire, et en tout cas moins cher). Donc a priori plutôt du côté de chez Adidas ou Airness ou Axe. (D'accord, c'est sans doute aussi un peu un truc d'homo : Adidas et Airness, ce sont des marques très nettement homo-érotiques, non ? 😉) Mais même de ce côté-là, je suis loin d'être content de tout. Bref, la série Team Force d'Adidas avait fini par me donner satisfaction.

Et voilà qu'Adidas a l'air d'être en train de la supprimer ! En tout cas, les déodorants (bille et spray) ne se trouvent plus ni dans mon Champion Carrefour local ni dans un ou deux Monoprix que j'ai essayés, l'eau de toilette à peu près non plus, et je me demande si le gel douche ne va pas subir le même sort.

C'est con, mais j'ai fini par associer mentalement assez fortement cette odeur à moi-même, ça m'embête vraiment si elle disparaît.

(mardi)

Vacances

Comme chaque année depuis quelques unes (années), je vais passer quelques jours en montagne où j'y retrouve mon poussinet (et je vais essayer de calmer mes nerfs après la perte d'une de mes machines — celle, regulus.xn--kwg.net, qui me servait à recevoir mes mails : ça ne veut pas dire que mon mail ne marche plus, mais j'ai perdu beaucoup de temps dans l'opération).

En attendant, je mentionne une webbédé sur laquelle je suis tombé (et qu'on m'avait en fait certainement déjà signalée à plusieurs reprises, et que j'avais dû à chaque fois oublier ou avoir la flemme d'aller voir, shame on me), parce que ce que j'en ai lu pour l'instant me semble vraiment excellent : Khaos Komix. Ce n'est pas vraiment un webcomic, plutôt une histoire qui se suit (ou des histoires qui se suivent et se répondent), et, oui, ça intéressera surtout les homos, mais les histoires sont toute mignonnes et j'aime beaucoup le dessin — disons même que je trouve très sexys la plupart des garçons qui apparaissent. (Message personnel : je pense que ça plaira à mon poussinet, qui est cependant vivement invité à lire ses articles en priorité😉)

(mercredi)

J'aimerais voir des vrais héros gay au cinéma

Si je dis que j'aimerais voir des vrais héros gay au cinéma, on va me regarder un peu bizarrement parce que, clairement, les personnages homos, dans les films, ce n'est pas ça qui manque. Ce qui me chagrine toujours, c'est la dichotomie suivante : soit le personnage principal est homo et c'est le thème du film, ou, du moins, c'est une partie importante du thème du film (d'où on peut déduire qu'il — le film — appartient à la catégorie drame ou comédie dramatique ou comédie tout court, section cinéma gay et lesbien) ; soit c'est un personnage secondaire qui l'est, et il est là pour donner un peu de diversité (token queer) au cadre qui peut être n'importe quoi d'autre. Certes, il y a quelques films qui échappent à cette dichotomie, mais c'est rare : quand on pense à Brokeback Mountain, on pense film de cowboys pédés pas film de cowboys (qui se trouvent être pédés).

Je veux dire, quand on regarde un blockbuster américain interchangeable dans lequel Bruce Willis joue un héros qui sauve le monde, ou un James Bond, ou je ne sais quoi de ce genre, presque à tous les coups on va nous montrer la copine ou la femme du personnage joué par Bruce Willis, ou la James Bond girl du moment : elle joue un rôle secondaire dans l'intrigue — il s'agit d'un film d'action, pas d'un film sentimental — mais elle est là, et elle nous apprend quelque chose qui n'était souvent pas strictement nécessaire dans l'histoire, c'est que le héros est hétéro. Plus rarement (beaucoup plus rarement, en fait), le héros est une héroïne (disons, Angelina Jolie), et il y a aussi besoin de nous faire savoir que l'héroïne est hétéroïne. Y a-t-il des exemples de films de ce genre dans lequel le personnage principal, sauve le monde des méchants et sauve aussi son copain dans l'histoire (ou bien est un superhéro et doit le cacher à son copain journaliste, enfin bref, n'importe quoi de ce genre) ? Si ça existe (j'imagine quand même que quelqu'un trouvera un contre-exemple), le moins qu'on peut dire c'est que ce n'est pas courant (je veux dire, même en tenant compte qu'on s'attendrait statistiquement à ce qu'environ 5% des superhéros qui sauvent le monde soient homos ☺).

Bien sûr, les raisons sont tellement évidentes (et sont les mêmes pour plein d'autres minorités) que je ne ferai pas l'insulte aux portes ouvertes suffisamment défoncées à ce stade pour les expliciter. Reste que je trouve amusant qu'on ait fait un foin de la révélation par Mme Rowling du fait que le personnage de Dumbledore dans Harry Potter était, selon elle[#], gay : c'est une révélation qui tombe comme un cheveu sur la soupe et qui n'a à peu près aucun rapport avec le schmilblick — alors qu'aurait-on dit si elle avait fini par caser Harry Potter avec Draco Malfoy[#2] ?

[#] J'écris selon elle, parce qu'il y a quelque chose de sensé au principe que les auteurs sont comme le pape, ils ne sont infaillibles concernant leurs propres œuvres que quand ils parlent ex cathedra, i.e. en l'occurrence, quand ils écrivent quelque chose explicitement dans l'œuvre elle-même. Après, je n'ai pas lu plus que le premier volume de Harry Potter, et je n'ai vu que des bouts un peu au hasard de certains des films (dont, ce soir, il est vrai, le dernier en date), donc je ne sais pas à quel point on peut raisonnablement dire que c'est évident (et pas juste plausible pour certains), en lisant l'œuvre ou en voyant les films, une fois qu'on a l'idée de se poser la question. J'ai tout de même des doutes : donc a priori c'est juste l'avis de l'auteur sur la question. Comme il est mon avis que le personnage de Voleur de Feu dans mon roman La Larme du Destin est homo et tombe profondément amoureux d'Avethas puis de Wolur, et que ce que j'ai appelé de l'amitié était juste un mot pour ce que je n'osais à l'époque pas nommer plus explicitement (même s'il y a quand même quelques phrases qui peuvent mettre sur la voie) — et ce serait de la récupération de vouloir coucher avec lui.

[#2] Oh, je sais, des centaines de fanfics ont forcément dû faire ça pour elle ! (Promis, j'ai écrit ça avant de chercher sur Google et de tomber là-dessus. The Internet is so predictable.)

(lundi)

5 courts métrages contre l'homophobie

Je n'aime pas écrire des entrées qui ne sont qu'un lien vers ailleurs, mais j'ai beaucoup aimé ces courts-métrages[#] qu'on vient de me signaler. J'aime particulièrement le dernier, En colo.

(Mon poussinet me dit que je vais sûrement faire remarquer qu'il y a plein de garçons mignons, en plus. Meuhnon, je ne vais… Hein, comment ça, la prétérition m'a tuer ?)

[#] Je fais un lien vers gayclic.com plutôt que vers le site de Canal+ directement, parce que je ne vois pas comment autrement faire un lien vers la collection des cinq.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #116 (Tristan)

Ceci est le résumé du film que je vendrais mon âme au diable pour voir un jour (malheureusement, j'imagine que j'en serais le seul spectateur) :

La première histoire se passe en France, à peu près de nos jours. Le héros est un dénommé Tristan Gavient, il a dix-huit ans au début et il vient de passer le bac : il est sur le point d'entrer en prépa et déménager de Lyon à Paris. Pendant l'été, il commence, sous le pseudonyme de Cidrolin, un roman dont l'écriture va lui prendre les trois ans qui suivent. Ces trois ans, en même temps que son parcours scolaire, c'est sa découverte de Paris, et surtout de sa sexualité. Emblématiquement, dans la première scène il fait son coming out auprès de sa mère ; il a d'abord une vision très « fleur bleue » de l'amour, il s'imagine qu'il va rancontrer son prince charmant, mais au fur et à mesure que le temps passe, il évolue et le roman qu'il écrit évolue avec lui.

La seconde histoire a lieu dans un monde fantastique : on y suit deux personnages principaux. L'un s'appelle Stéphane, duc de Lyash-Balder, et il est le prince héritier, forcément beau et fort, d'un empire qui a des côtés un peu féeriques. L'autre, qui n'apparaît pas immédiatement, s'appelle Pheŋg, et il est, ou plutôt il devient, un archimage extrêmement puissant, et d'autant plus assoiffé de pouvoir. Au commencement, Pheŋg est bon, mais au fur et à mesure que son pouvoir augmente il devient mauvais, il menace l'empire sur lequel règne le père de Stéphane. Puis, comme le personnage de Pheŋg gagne en profondeur et en subtilité et cesse d'être entièrement noir ou blanc, la situation se complique immensément, elle se mêle à des intrigues politiques et les rapports entre les deux personnages deviennent ambigus.

Les deux trames sont liées par un cercle vicieux (et d'ailleurs on voit régulièrement apparaître des allusions aux cercles vicieux, comme cette gravure d'Escher représentant deux mains qui se dessinent mutuellement). La seconde histoire est celle du roman qu'écrit Tristan dans la première. Mais à l'inverse, quand Pheŋg décide que, pour accroître ses pouvoirs, il lui faut pratiquer l'invocation, il entre en communication avec un autre monde où, comme la magie n'existe pas, il doit prendre la forme d'un personnage de fiction. Chacun de Tristan, de Pheŋg et de Stéphane apparaît dans les rêves des deux autres. Un pacte est conclu entre l'archimage et l'étudiant, dont les termes ne sont pas révélés. Ce qui est sûr, c'est que les scènes où Pheŋg est sur le point de vaincre l'empire alternent avec les moments de la vie de Tristan où il a ses expériences les plus dures. C'est complètement transparent quand on voit en parallèle le sac de Lyash-Balder sous les yeux d'un Pheŋg transpercé de remords, et une séance de SM à laquelle Tristan participe par dégoût presque autant que par défi.

Enfin, le concours que passe Tristan pour la deuxième fois et un meurtre qui a lieu au palais impérial amènent un dénouement où la réalité et la fiction s'entrecroisent plusieurs fois autour du personnage de Stéphane, avant la résolution finale de plusieurs énigmes.

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #115 (un aveu)

Comment on dit, déjà, au cinéma ? Inspiré de faits réels, c'est ça. Mais je ne vous dirai pas ce qui est inspiré et ce qui est inventé. ☺

On nous a apporté nos cafés. Il avait toujours pas l'air de se décider à desserrer les dents, alors je l'ai poussé : Donc, Hafid, tu voulais me parler ?

Il était venu me voir à la fin du cours et avait demandé à me dire quelque chose. Non, pas ici au bahut. Dehors je préfère. Si vous voulez bien. Ça m'a surpris. Pas le genre à faire des confidences, Hafid : et de toute façon il m'avait pris en grippe dès octobre (j'avais dit un truc qui l'avait vexé, il s'était senti ridiculisé devant la classe). En chemin jusqu'au café, il a pas prononcé un mot.

C'est le mec à la fierté vissée au corps. Il porte sa tenue de racaille comme un uniforme, de la casquette aux baskets, chaque accessoire est positionné au micromètre — un cadet de West Point serait pas plus soigneux. Ses potes l'aiment bien, savent qu'ils peuvent compter sur sa fidélité, mais qu'il ne faut pas froisser son sens sourcilleux du respect. En classe, il est pas trop pénible, il se tient assez à carreau, il serait bon élève s'il ne faisait pas un effort pour rester médiocre (sauf en maths et en sport, où il est excellent). Dehors, c'est plus compliqué : je sais que son bushido l'a entraîné dans des ennuis parce qu'il devait venger son petit frère de quelque chose… Par contre, je suis sûr qu'il ne deale pas, et même il ne boit pas, il se contente pas de ne pas manger de porc. Il porte toujours au cou un pendentif sur lequel est calligraphié : وتواصوا بالحقّ (et ils s'exhortent à la vérité, sourate 103).

Il remuait sur sa chaise comme si ça le démangeait. J'ai dû le presser encore un peu pour qu'il accouche. Finalement, les yeux plongés dans son café, il a murmuré :

Je crois que je suis pédé.

Immédiatement après, il me suppliait de garder le secret. Si mon grand frère découvre ça, il me tue : je vous jure, il me tue direct.

J'ai été pris de court, moins par la confession qu'il venait de me faire que par sa réaction. Il était à la fois terrifié et résigné. Il se voyait humilié dans sa virilité, détruit dans son image de lui-même, et en même temps il n'avait pas d'illusion que ça lui passerait.

J'ai fini par savoir qu'il avait couché mercredi avec un autre garçon de la classe. Il ne m'a pas dit qui, il s'est retenu de justesse de prononcer le nom, mais j'ai décidé que c'était Bastien : j'avais remarqué jeudi que quand Kévin et Bakary avaient charrié l'aspirant goth (comme à peu près chaque jour en fait) en le traitant de tapette, Hafid était intervenu et s'était engueulé méchamment avec les moqueurs et aussi le moqué, pourtant c'est pas son caractère. J'ai compris que Hafid détestait l'autre pour ce désir qu'il lui avait fait découvrir, se détestait lui-même encore plus pour s'être laissé donner le rôle qu'il considérait comme féminin et y avoir pris du plaisir, et en même temps il se rendait compte de sa propre bêtise à penser ça.

Puis il m'a expliqué qu'il croyait que seul Dieu connaissait la raison de cette épreuve (c'est le mot qu'il a utilisé, et il a insisté : pas une faute, mais une épreuve), mais qu'il fallait qu'il la subisse quand même. Qu'il ne pourrait jamais en parler à ses parents, ça les tuerait. Que peut-être il devrait même se marier. Qu'il vivrait en cachette. Ça faisait beaucoup de conclusions à partir d'une seule nuit : il avait dû y réfléchir avant.

Moi je n'ai sorti que des platitudes. Je me suis senti con : ce gamin me fait des confidences qui lui coûtaient autant à sortir de sa poitrine que s'il s'en arrachait les entrailles, et je ne trouve pas mieux à lui dire que il faut que tu arrives à t'assumer et tu dois réussir à être fort. J'ai été moins mauvais quand je lui ai dit qu'il n'était pas moins masculin pour autant (là, il m'a regardé comme un cancéreux à qui on annonce qu'il est guéri). Enfin, je lui ai promis de lui trouver pour lundi des contacts d'associations de jeunes homos — l'idée a eu l'air de lui faire peur, mais il a hoché la tête.

Je lui ai aussi demandé pourquoi il s'était confié à moi : il a vaguement fait référence à la façon dont j'avais évoqué Oscar Wilde, et finalement, vachement embarrassé, il m'a dit qu'il y avait des rumeurs sur mon compte… J'ai rigolé et je l'ai détrompé. Puis on s'est quittés.

Je n'ai rien su de plus. Je lui ai donné quelques adresses la semaine suivante, il les a acceptées en me remerciant discrètement, mais à part le fait qu'il s'est mis à éviter Bastien très soigneusement (évitement peut-être réciproque d'ailleurs) j'aurais pu rêver tout ça. Hafid est resté semblable à lui-même, parlant des meufs avec ses potes sur exactement le même ton. Il est passé en première S surtout grâce à son niveau en maths, et je ne sais pas ce qu'il est devenu.

Peut-être pour faire le pendant de cet autre fragment ?

Pfff… J'ai un mal incroyable à écrire sur un ton familier (et je pense que ça se voit, et que ça fait artificiel) : je dois sans arrêt me retenir d'utiliser le passé simple.

(mercredi)

Complément à l'entrée précédente : pourquoi mariage ≠ adoption

Je souhaitais dans l'ce que j'écrivais avant-hier écarter explicitement la question de l'adoption par les couples de même sexe, pas seulement parce que je n'ai pas vraiment d'avis mais surtout parce que c'est une question multiple (il faut considérer séparément l'adoption d'un enfant complètement étranger au couple et l'adoption par un des membres du couple d'un enfant biologique de l'autre, par exemple). Un commentateur me rétorque que mon argumentation est alors dénuée de sens, le mariage ne se concevant pas sans enfants (ou au moins la possibilité d'enfants), et c'est pourquoi, étant opposé à l'idée d'adoption par les couples du même sexe, il est opposé au mariage idem. Il faut donc que j'argumente un peu pour expliquer pourquoi je ne suis pas d'accord, pourquoi, à mon avis, la question du mariage des couples de même sexe est une question bien distincte de celle de l'adoption par eux :

Bref, selon moi, le mariage n'est pas une question d'adoption. Ce n'est pas non plus parce qu'il a une tradition ancienne et forte qu'il est important, et ce n'est pas qu'un simple moyen de baisser ses impôts : ce qui est important, et je le soulignais dans l'entrée précédente, est qu'il a une reconnaissance internationale[#2] que n'aura jamais aucun type de contrat d'union civile — toute personne qui argumente contre le mariage des couples du même sexe et qui prétend dire autre chose que ben tant pis pour vous, vous n'aviez qu'à être hétéros devrait au moins faire semblant de répondre à cette revendication.

[#] J'écris en situation de procréer : parce que ce n'est pas une question de pouvoir. Et, de fait, souvent, quand un couple, disons, de lesbiennes, veut à tout prix avoir un enfant, plutôt que d'essayer d'adopter, elles vont trouver un homme — typiquement gay — dans leurs amis pour servir de père. Ça, on peut difficilement les en empêcher : tout ce que la Loi peut faire (et, en France, fait), c'est ne reconnaître aucun droit sur l'enfant à la femme qui n'en est pas la mère biologique (et savoir si c'est dans l'intérêt de l'enfant est, disons, sujet à débat).

[#2] Pas dans tous les pays, évidemment, mais au moins dans tous ceux qui admettent pour leur part le mariage de couples du même sexe et dans quelques autres (par exemple Israël, suite à une décision de la Cour suprême du pays ; mais on pourrait citer, au moins dans une certaine mesure, la France, qui il y a quelques mois a reconnu le droit pour un couple d'hommes légalement mariés aux Pays-Bas de remplir une déclaration d'impôts commune — alors qu'un couple PACSé en France peut toujours se brosser pour essayer de faire reconnaître son union n'importe où ailleurs).

(lundi)

Quelques réflexions sur le mariage de couples de même sexe

Le 4 novembre, les Américains ne voteront pas seulement pour élire (ceux qui éliront) leur président et plein d'autres gens (le tiers de leurs sénateurs, tous leurs représentants et un certain nombre de gouverneurs) : il y a également des referenda locaux. Dans plusieurs États (au moins la Californie, la Floride et l'Arizona), cette année, une proposition est mise aux voix d'amender la constitution (de l'État en question) pour faire interdire le mariage des couples de même sexe. La proposition en Californie (connue sous le nom de Proposition 8) a sans doute le plus attiré l'attention puisqu'elle vise spécifiquement à rendre caduque une décision de la Cour suprême de l'État datant du 2008-05-15 et interprétant la constitution de l'État comme impliquant le droit de se marier pour les couples de même sexe. Avant de lire plus loin, on peut regarder les arguments des partisans et des adversaires[#] de l'amendement. Actuellement, les sondages semblent donner un très léger avantage au non (c'est-à-dire pour maintenir la constitution comme elle est, i.e., ne pas interdire le mariage de couples du même sexe), mais on ferait mieux de ne pas trop parier dessus.

Laissant de côté la question de l'adoption (mise à jour : voir l'entrée suivante), qui appartient sans doute à l'avenir (et qui concerne peu de gens, finalement), le combat contre le droit au mariage des couples de même sexe est indiscutablement un combat d'arrière-garde. Je veux dire, dans un sens purement objectif : ce droit finira par être conquis dans tous les pays où les droits de l'homme sont généralement respectés. Notamment, je n'ai aucun doute sur le fait qu'il arrivera en France, qui n'est pas sociologiquement très différent de la Belgique et de l'Espagne et qui peut s'inspirer de leur exemple — ce n'est qu'une question de temps, c'est-à-dire, du hasard du passage des majorités politiques, qui fait qu'en 1999 la France était plutôt en avance et que neuf ans plus tard elle est plutôt en retard. Tout ceci étant dit sans aucun jugement particulier (d'aucuns pourront trouver que l'avance et le retard dont on parle sont sur une voie de décadence et de dépravation des valeurs de la famille — on aura deviné que ce n'est pas mon avis).

Mais les États-Unis ont l'air d'avoir une façon différente de faire des progrès sur les questions sociétales : ce sont les juges et les cours de justice, plus que les hommes politiques, qui les font avancer. En France, le droit à l'avortement est venu avec la loi Veil de 1975 ; aux États-Unis, c'est une décision[#2] de la Cour suprême de l'Union (en 1973), et, de façon générale, cette même Cour suprême, sous les présidences Warren (1953–1969) et Burger (1968–1986), a fait faire au pays un grand nombre d'avances dans le domaine des libertés individuelles. Donc je n'étais pas surpris que ce soient, de nouveau, des juges[#3] qui aient constaté qu'il était discriminatoire de subordonner le droit au mariage au sexe des contractants. C'est sans doute à la fois la différence entre Common law et Jus civile qui joue mais aussi une différence entre Amérique et Europe (en Angleterre, le pays qui a inventé le Common law, c'est la loi qui a rendu l'avortement légal).

L'idée d'aller opérer sur la constitution de l'État pour résoudre une question politique et donner tort aux juges devrait être prise en général avec d'infinies précautions, et ici je la trouve particulièrement répugnante. J'attends encore de voir une seule raison pour laquelle deux femmes n'auraient pas droit de se marier alors qu'un homme et une femme (même s'ils n'ont pas l'intention, ou pas la possibilité, de procréer) l'auraient, qui ne se résume pas à Dieu l'a dit (ou, de façon presque équivalente, nous sommes plus nombreux que vous, argument qu'on peut camoufler sous différentes formes d'appels ad naturam).

Un ami (hétérosexuel) me disait il n'y a pas longtemps ne pas comprendre les gens qui s'opposent au droit au mariage des couples de même sexe, mais ne pas non plus comprendre ceux qui le revendiquent, et notamment ceux qui réclament à tout prix le terme de mariage (par opposition à un contrat civil qui en donnerait tous les droits, comme c'est le cas en Allemagne). En théorie, ce serait effectivement satisfaisant (quoique, en théorie, je voudrais sans doute en fait que la Loi ignore complètement le mot mariage). Mais en pratique les droits ne sont jamais égaux, on découvre qu'il y a toujours des petits caractères quelque part (la possibilité de l'acquisition de la nationalité pour le conjoint serait un exemple typique). Et même si la Loi ne fait pas de distinction de droit entre le mariage et tel type de contrat, des tiers peuvent en faire : que sais-je ? des contrats d'assurance, des offres commerciales, des conventions d'entreprises, ou toutes sortes de règles privées qui n'auraient pas le droit de faire de la discrimination selon l'orientation sexuelle mais qui auraient le droit d'en faire selon le type de contrat conclu — et il est plus simple pour la Loi d'uniformiser le mariage que de légiférer sur l'interdiction de différentier entre mariage et contrat d'union civile. De toute façon, il y a des tiers puissants contre lesquels on ne peut rien : les autres États ; et même si ceux-ci reconnaissent les mariages de couples de même sexe conclus ailleurs, ils ne les reconnaîtront que sous le nom mariage, donc le nom mariage est important, ce n'est pas qu'une question de principe : de nouveau, il est plus simple pour l'État d'uniformiser le mariage que de négocier avec toutes sortes d'autres États la reconnaissance au-delà des frontières de son contrat d'union civile.

Comme les émotions sont souvent plus aptes à convaincre que les arguments rationnels, voici une vidéo que je trouve assez émouvante (le maire républicain de San Diego témoigne de son changement d'avis sur la question des couples de même sexe).

[#] Toute similarité de cette dernière pub avec des pubs bien connues d'Apple n'est sans doute pas accidentelle : Apple fait partie de ceux qui soutiennent la campagne du non.

[#2] Indubitablement la plus célèbre et la plus controversée de l'histoire de cette Cour, et aussi la seule que sache citer certaine candidate à la vice-présidence des États-Unis.

[#3] Je suis modérément surpris, tout de même, que des juges de l'État de Californie aient osé ça. Car contrairement aux juges de la Cour suprême de l'Union, qui sont nommés à vie, et peuvent donc n'écouter que leur conscience (pour le meilleur ou pour le pire…), ceux de la Cour suprême de l'État de Californie peuvent être révoqués par les électeurs de l'État. (Le fait que les juges soient responsables devant les citoyens est, d'ailleurs, à mon avis, un grave problème, que je crois me rappeler que Tocqueville soulignait déjà : la Loi doit peut-être être l'expression de la volonté de la majorité, mais la Justice ne doit sûrement pas.)

(dimanche)

Nés en 68

Il faut que je précise que j'ai un faible particulier pour les films qui reconstituent le Zeitgeist d'une époque récente ou retracent l'histoire d'une période telle que vue à travers les yeux de personnages auxquels on s'attache. En fait, ce sont les films qui m'arrachent le plus facilement des larmes[#] alors que les drames sentimentaux n'y parviennent généralement pas. J'ai tenté de faire quelque chose de semblable dans un ou deux de mes fragments littéraires gratuits, mais sans grand succès je le crains.

Par exemple, La meglio gioventù (Nos meilleures années) fait partie de mes films préférés, bien que je n'aie pas spécialement connaissance de la façon dont l'Italie a vécu les années en question ; et dans un genre un peu différent, je pourrais citer C.R.A.Z.Y. (qui se concentre tout de même plus sur la vie de la famille que sur l'atmosphère de l'époque). S'il pouvait être aussi réussi que Nos meilleures années, un film qui retracerait, disons, les trente ou quarante dernières années en France (notamment les années Mitterrand, pour lesquelles j'ai un souvenir attendri) ferait certainement un film que j'adorerais (surtout s'il y avait en bonus un personnage auquel je m'identifierais particulièrement, comme un garçon homo[#2] d'à peu près mon âge).

Tout ça pour dire que je partais particulièrement bon public pour Nés en 68, qui colle à la description que je viens de faire dans la seconde partie de la phrase précédente. Vu que j'ai bien aimé mais que je n'en ressors pas non plus complètement emballé, il faut croire que ce n'est pas aussi réussi que Nos meilleures années. Les principaux reproches que je pourrais lui faire sont d'abord qu'il y a des longueurs ou des scènes vraiment trop appuyées, ensuite que certains événements sont plaqués sur l'histoire des personnages de façon tellement artificielle que ça ne passe pas (ou alors c'est plutôt censé être un clin d'œil, comme les images du World Trade Center en flammes qui apparaissent sur un écran de télé que personne ne regarde). Et Lætitia Casta, même si elle ne s'en sort pas trop mal dans le rôle le plus important du film (et arrive presque à faire croire qu'elle a cinquante ans), est tout de même un peu casse-nerfs à mon goût.

Nés en 68[#3], donc, trace le parcours d'un petit groupe de personnages, dont essentiellement trois qui sont au départ des sorbonnards gauchistes, et leurs enfants, sur une période de quarante ans (mais en se concentrant tout de même sur l'intervalle de 1968 à 1999). À travers eux, les événements qui ont marqué la France pendant cette période, tels que vus et commentés par des ex-hippies (je pense qu'on ne doit guère avoir de chance d'aimer ce film si on n'est pas au moins un peu gauchiste dans l'âme) : la loi Veil, l'élection de Mitterrand, les années Sida, le passage de Le Pen au second tour, et ça se finit avec les déclarations de l'actuel président de la République au sujet de l'héritage de mai '68. Avec comme thèmes importants : la vision hippie de l'amour libre et de la communauté, le militantisme politique et la désillusion, et l'activisme gay (un des personnages milite à Act Up). Si on est branché par ça, alors je recommande.

(Hum, je viens de remarquer qu'Olivier Ducastel et Jacques Martineau — les metteurs en scène — sont aussi ceux qui ont fait Drôle de Félix, Ma vraie vie à Rouen et Crustacés et Coquillages — j'ai d'ailleurs beaucoup aimé ce dernier, moins les deux d'avant. Donc le fait qu'il y ait au moins un personnage homo était assez prévisible.)

Ah, et j'ai bien aimé la BO, aussi.

Si ça vous intéresse mais que vous n'avez pas la patience de passer au cinéma les 173 minutes que dure le film, il semble qu'il sortira sur Arte en octobre (en deux moitiés, au total un peu plus long que celui qui est actuellement en salles). Je peux aussi faire un lien vers la bande-annonce.

[#] Je ne parle même pas spécialement des passages tristes : ce sont plutôt des larmes de nostalgie, des larmes issues de la pensée moi aussi, j'ai vécu ça, que des larmes de tristesse. Par exemple, si Good bye, Lenin! m'a ému au point de me faire pleurer, c'est que la chute du mur de Berlin est quelque chose qui m'a énormément marqué quand j'étais petit, le sentiment de vivre en direct un moment historique (la demi-génération d'avant retiendrait sans doute le pied d'Armstrong posé sur la Lune, la demi-génération d'après les attentats du 11 septembre 2001).

[#2] Si le garçon en question est joué par un acteur extrêmement mignon (en l'occurrence Théo Frilet, c'est lui qu'on voit sur l'affiche du film, et j'avoue que ça a pu m'inciter à le voir), ce n'est pas plus mal non plus. ☺

[#3] Le titre est mensonger, d'ailleurs : les personnages de la seconde génération sont, si j'ai bien suivi, nés en quelque chose comme '69 (Ludmilla et Christophe), '71 (Boris, celui qui est joué par Théo Frilet), et '80 (Joseph).

(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #109 (trahison ?)

Aujourd'hui on a deux fragments pour le prix d'un.

Un instant, Gilles se laisse faire. Un seul instant, avant de me rejeter violemment.

— T'es un putain de pédé !

C'est plus une explosion qu'une phrase : il prononce les premiers mots doucement, puis de plus en plus vite et de plus en plus fort. Hurlant, il répète encore : T'es qu'un putain de pédé ! Et se tait soudainement, les yeux dilatés, les narines écartées. Il me fait penser à un taureau prêt à ruer. Au loin, un passant s'arrête une seconde, puis presse le pas.

Je recule un peu, juste un peu. Je n'ai pas peur, je suis seulement curieux de savoir ce qu'il va faire. Je lui jette un regard qui doit passer pour narquois. Peut-être que je hoche la tête, je ne sais pas.

Il est vraiment beau, le con.

— T'étais qu'un pédé. Putain, Stéphane ! Putain, mais c'est pas vrai… Dis-moi qu'c'est pas vrai.

Il n'a pas rué. Il ne m'a pas frappé. Est-ce qu'il y a de la tristesse dans sa voix maintenant ? Peut-être pas. Mais ce n'est déjà plus la rage de la surprise. Plutôt la colère qu'il ressent face à ce qu'il doit considérer comme une trahison. Il pense que je suis passé de l'autre côté — celui des fiotes, des tapettes.

— Et moi je t'aimais, bordel. Je t'aimais comme un frère. Tu peux pas comprendre ça, hein ? Toi tu pensais qu'à me sucer…

Le reproche est d'autant plus injuste qu'il mêle vérité et erreur. Pourtant, il ne m'atteint pas. Puis Gilles me tombe dessus, me plaque à terre.

— Moi j'aurais donné ma vie pour toi. Je te croyais ami. Et toi tu voulais juste me baiser.

Toujours pas de coups. Puis un seul, sans énergie. Est-ce qu'il se retient ? Ou est-ce qu'au contraire il cherche à se convaincre de me frapper ? Est-ce qu'il croit être physiquement plus fort que moi, maintenant que je suis « devenu » pédé ? Il répète plusieurs fois sa dernière phrase, en variant légèrement le ton. Comme un acteur qui cherche à entrer dans son rôle, n'y arrive pas. Je me dis qu'il sait très bien que c'est faux.

Il me garde longtemps à terre. Je me demande s'il se rend compte que la situation pourrait passer pour érotique. Je finis par en avoir marre : je me dégage. Je lui fous une baffe :

— Maintenant ça suffit, merde. Oui, je suis un putain de pédé, comme tu dis. La différence entre nous deux, c'est que j'ose dire en face ce que je suis.

Cette fois c'est lui qui recule. D'abord d'un mètre, comme si un serpent l'avait mordu. Puis, sans un mot de plus, il part en courant.

(vendredi)

הבועה (The Bubble)

Je viens de voir הבועה (The Bubble), film israélien dont l'argument principal est une histoire d'amour entre un Juif de Tel-Aviv (Noam) et un Palestinien de Naplouse (Ashraf). Contrairement à d'autres films de même genre, celui-ci a eu la chance de sortir en France sur un circuit de distribution standard (et pas seulement, par exemple, au Mk2 Beaubourg) ; les critiques en ont été globalement bonnes, et je suis assez d'accord. C'est parfois un peu facile ou simpliste (disons que le réalisme est écarté quand il ennuie les scénaristes), le message politique est gentillet, mais c'est aussi ce côté un peu « conte de fées » qui rend l'histoire et les personnages attachants. Et il y a une part intéressante d'autodérision du milieu pédé de Tel-Aviv complètement dans sa bulle, ou de la gauche israélienne pleine de bonne volonté mais un peu déconnectée de la réalité. À part la fin que je n'ai pas trop aimée (il faut dire qu'il était sans doute difficile de « bien » finir : sans doute eût-il été plus sage de s'arrêter sans chercher à conclure), je suis content : je recommande donc de le voir (avant qu'il disparaisse des cinémas, mardi, j'imagine).

(dimanche)

Déjà un an de bonheur

[Deux peluches]Ça fait aujourd'hui un an que nous sommes ensemble, et même si je regrette que quatre de ces douze mois aient été passés à longue distance (mais le compteur a dépassé les 80%, youpi !), je continue à voir des petits cœurs et des petites étoiles partout. Mais comme il paraît que je suis ennuyeux à trop dire que je suis amoureux, je vais éviter de trop me répéter.

Quelle chance j'ai, cependant, d'avoir grandi à une époque, dans un pays et dans un milieu tels que je n'ai pas une seule fois eu à souffir de l'homophobie ! Certes Paris n'est pas encore tout à fait au niveau de Toronto[#] ; mais si je ne fais normalement pas de bisous à mon copain dans la rue c'est plus par pudeur générale que spécialement parce que nous sommes deux garçons. Certes, j'ai attendu l'âge de 22 ans[#2] avant de dire que j'étais homo ; mais quand je l'ai fait je n'ai recueilli que des réactions positives (au sens large, tout de même 😉). Tellement de chance, en fait, que j'ai tendance à prendre ça pour acquis, alors que ce ne l'est pas forcément pour tout le monde : même à l'ENS, où la tolérance et la visibilité homosexuelle sont, disons, visibles[#3], il y en a toujours qui ont beaucoup de difficulté à s'assumer. (Et si j'ai des exemples en tête, c'est aussi parce que j'ai parfois pu faire un peu pour aider dans ce sens certaines des personnes concernées.)

[#] Les paris sont ouverts pour savoir en quelle année (≥2012, manifestement) les mariages des couples de même sexe seront reconnus en France… Je ne suis pas spécialement un militant de cette cause, mais je suis persuadé qu'elle finira par s'imposer comme une évidence : la question est, combien de temps on peut refuser de voir l'évidence.

[#2] Soit quelque chose comme 8–9 ans « dans le placard » : mais maintenant j'en ai passé à peu près autant « en-dehors ».

[#3] Grâces soient rendues au très sérieux club Chaises longues et Journalisme d'investigation (et à son fondateur, le mystérieux M), le mensuel Têtu est maintenant déposé régulièrement dans la K-fêt des élèves, ainsi que d'autres monuments au prix Pulitzer : Gala, L'Équipe, Jeune & Jolie et l'incontournable Journal de Mickey. Car à Normale Sup` nous sommes tolérants de tous les modes de vie et toutes les sexualités… et nous apprécions l'humour glacé et sophistiqué du 5824e degré.

(lundi)

Comment bien acheter Têtu

Je me plains périodiquement que Têtu est un torchon branchouille-snob et vide de contenu. Pour être honnête, je ne sais pas s'il pourrait vraiment en être autrement : je ne suis pas certain de ce qui devrait figurer, dans le meilleur des mondes, dans un magazine gay et lesbien (enfin, s'agissant de Têtu, le et lesbien il faut le dire très très vite) qui ne soit pas totalement nul ; j'ai l'impression que Têtu eut été moins nul, mais ce n'est peut-être qu'une illusion, un souvenir faux du temps où j'étais jeune-con-et-fou (ce qui est vrai, en revanche, c'est qu'il y eut un temps où la couverture ne représentait pas systématiquement un minet à poil[#]). Il y eut même un temps où on eut vu une femme en couverture de Têtu : si, si, c'est possible : sur le nº38 (octobre 1999), par exemple. il y a une jolie photo de Christine Angot en couverture. Passons.

Pourtant, il m'arrive encore de l'acheter. Pourquoi ? À la limite, ce n'est même pas pour le lire : c'est parce qu'acheter Têtu, vu qu'il s'agit du seul magazine gay que le grand public connaît, c'est dire publiquement je suis pédé : c'est un exercice qui a du bon, de temps en temps. Pour le jeune homo ne s'assumant pas du tout que j'ai été un jour, ce fut un peu une épreuve initiatique, d'aller à un kiosque et de l'acheter. Et de se rendre compte, bien entendu, que le buraliste n'allait pas soulever un sourcil, parce qu'il n'en a vraiment rien à foutre ; il arrive cependant qu'on ait droit à un sourire complice (ou est-ce mon imagination ?). S'abonner, c'est trop facile : ce qui est intéressant c'est de l'acheter en public, et éventuellement de le lire en public. Il est à soupçonner que les évolutions de la société rendant de moins en moins difficile l'achat de Têtu (aujourd'hui ça s'achète vraiment partout, ce n'est pas du tout Le Gai Pied) sont compensées par les couvertures et les titres toujours plus aguicheurs, comme s'il fallait que l'épreuve initiatique reste de difficulté constante. 😝 Aujourd'hui, découvrant que mon magasin Champion (qui s'est étendu récemment, j'en ai déjà dit un mot) vendait maintenant aussi la presse, j'en ai acheté un exemplaire, qui promettait de dévoiler les secrets de l'orgasme entre hommes (résultat : le caissier n'a pas soulevé un sourcil). Eh bien, c'est tout aussi vide de contenu que d'habitude.

Bref, Têtu est emblématique. C'est juste dommage que l'emblème soit aussi nul.

[#] Je dis bien à poil. On n'est pas prêt de voir un mec à poils en couverture de Têtu. ☺

(samedi)

Peut-on être heureux d'avoir trente ans ?

Comme les autres soixanteseiziens (Matoo, si par hasard tu me lis, tu me rajoutes à la liste ?), il faut que je me prépare psychologiquement à franchir une des « barres en -taine » qui ponctuent la vie (mettons même la première[#]). Le point à partir duquel on ne peut décidément plus se faire passer pour un « jeune », même en étirant le concept, le moment où il faut se mettre à mentir sur son âge dans les chats gay 😉, etc. Pour moi (pour nous) c'est dans deux mois.

Si je suis plus qu'un peu complexé par mon âge (même si j'en rajoute souvent pour la forme), et ce n'est pas si commun à trente ans, certaines raisons sont faciles à deviner : le milieu homo, pour commencer, est incroyablement « jeuniste »[#2][#3] et à trente ans on passe déjà pour un vieux schnock, pour lequel un manque d'expérience comme le mien est pathétique et irrécupérable. Mais plus généralement, quand je réfléchis à ces dix dernières années, j'ai assez le sentiment d'avoir « tourné en rond », si j'ose dire, et arrivé à trente ans j'ai envie de demander : Attendez, il y a des choses que j'ai oublié de faire, à vingt-deux ans, à vingt-cinq, et à vingt-sept : est-ce qu'on peut revenir[#4] en arrière ? Hélas,

The Moving Finger writes; and, having writ,
Moves on: nor all your Piety nor Wit
 Shall lure it back to cancel half a Line,
Nor all your Tears wash out a Word of it.

Plusieurs de mes amis de mon âge ont maintenant des enfants : c'est certainement une façon, en se prolongeant, de ne pas penser à son propre âge et d'aspirer à l'éternité. Pour ma part, je ne me sens pas la moindre envie (frustrée) d'en avoir[#5]. En revanche, il est vrai que beaucoup de gens que je fréquente (voire, que je considère comme des amis) sont plus jeunes que moi : reste à savoir si c'est un facteur ou une conséquence de mon complexe sur mon âge (je crois plutôt que c'est une conséquence, mais ça pourrait être les deux).

Bref, peut-on être heureux d'avoir trente ans ? Je suis persuadé qu'on peut, et je pense même avoir des exemples. Mais moi je ne crois pas y arriver. Du coup, j'ai l'intention de ne pas fêter mon anniversaire cette année (ni à l'avenir, jusqu'à ce qu'éventuellement j'arrive à dépasser cette façon de voir les choses) : ceci étant, je compte quand même faire une fête pour rassembler des amis, peut-être quelque chose comme le 3 juillet[#6], pour célébrer un de mes non-anniversaires.

[#] Pour éviter que quelqu'un fasse remarquer que vingtaine finit aussi en -taine, je m'explique : je ne pense pas qu'on considère normalement que les vingt ans soient une barre à franchir, en tout cas je ne l'ai pas vécu comme ça. D'ailleurs, il y a une définition simple de la vieillesse : on est devenu vieux lorsque chaque anniversaire, chaque année qui passe, cesse d'être perçue comme quelque chose qu'on a gagné pour devenir quelque chose qu'on a perdu. Je crois pour ma part que c'est à peu près à 24–25 ans que j'ai changé d'optique. Selon cette définition, il y a des gens heureux qui arrivent à être encore jeunes à 80 ans (pas vingt-quatre : quatre-vingts) : comme ils ont de la chance !

[#2] Si tout le monde est attiré par les gens plus jeunes que soi, forcément, il va y avoir un problème quelque part.

[#3] Le milieu mathématique aussi, d'ailleurs, même s'il a au moins le tact d'attendre quarante ans avant de vous rappeler qu'il est maintenant trop tard pour la médaille Fields et cinquante avant de vous mettre à la porte de Bourbaki. Je crois que beaucoup vient de cette phrase de G. H. Hardy qui, dans l'Apologie d'un mathématicien, écrit : No mathematician should ever allow himself to forget that mathematics, more than any other art or science, is a young man's game. […] I do not know an instance of a major mathematical advance initiated by a man past fifty. (Hardy, quand il écrivait ça, à soixante-trois ans, pouvait se vanter d'avoir effectivement apporté une contribution significative aux mathématiques. Accessoirement, pour ce qui est de son homosexualité, Littlewood l'a un jour qualifié de non-pratiquant… ce qui laisse à se poser des questions.)

[#4] Pas que j'aie spécialement envie de revivre tout ce temps, cependant : il y a bien des choses, sur ces dix dernières années, que je suis content d'avoir derrière moi. Ce n'est même pas tant que j'aurais envie de corriger des choses : simplement d'en rajouter.

[#5] Entre autres parce que le cynique en moi a tendence à considérer que ce n'est pas un cadeau à faire à quelqu'un que de le faire naître dans le monde où nous sommes. Mais surtout, m'avoir pour père, en tout cas tel que je suis maintenant, ce n'est vraiment pas quelque chose qu'on peut souhaiter à qui que ce soit.

[#6] L'avantage pratique étant qu'il sera beaucoup plus facile de rassembler des gens début juillet que début août. ☺

(mardi)

The Line of Beauty

J'ai souvent exprimé mon intérêt pour les fictions (ou semi-fictions) qui arrivent à capturer l'« esprit » d'une époque ou d'une année (surtout assez récente). De ce point de vue, The Line of Beauty d'Allan Hollinghurst, comme un tableau de l'Angleterre de Thatcher, est assez impressionnant : le personnage du Premier ministre (qu'on appelle généralement the Lady, avec un trémolo dans la voix), presque sans apparaître directement, plane sur l'histoire d'un bout à l'autre, et contribue certainement pour beaucoup à cette impression saisissante de réalisme.

L'histoire est celle d'un jeune homme anglais, Nicholas Guest, qui habite, entre 1983 et 1987, à Notting Hill, chez la famille d'un député (un empee) conservateur anglais, Gerald Fedden, dont il a rencontré le fils à Oxford. Il s'agit donc notamment d'une occasion pour peindre le portrait de la riche société anglaise des années '80, vue par quelqu'un qui l'admire mais qui n'en fait pas vraiment partie (ou qui essaie). Hollinghurst a un talent incontestable pour rendre la personnalité de ses héros, dont chacun a un caractère riche et finement analysé, aussi bien les personnages principaux (qui apparaissent comme plutôt sympathiques, ou en tout cas, très humains) que des caractères plus secondaires (parfois hauts en couleur, comme tel millionnaire libanais arrogant).

Quant à la maîtrise du style, elle est tout simplement époustouflante :

The service stairs were next to the main stairs, separated only by a wall, but what a difference there was between them: the narrow black stairs, dangerously unrailed, under the bleak gleam of a skylight, each step worn down to a steep hollow, turned tightly in a deep grey shaft; whereas the great main sweep, a miracle of cantilevers, dividing and joining again, was hung with the portraits of prince-bishops, and had ears of corn in its wrought-iron banisters that trembled to the tread. It was glory at last, an escalation of delight, from which small doors, flush with the panelling, moved by levers below the prince-bishops' high-heeled and rosetted shoes, gave access, at every turn, to the black stairs, and their treacherous gloom. How quickly, without noticing, one ran from one to the other, after the proud White Rabbit, a well-known Old Harrovian porn star with a sphincter that winked as bells rang, crowds murmured and pigeons flopped about the dormer window while Nick woke and turned in his own little room again, in the comfortable anticlimax of home.

Je vous rassure cependant : tout n'est pas dans ce genre, ce serait vite indigeste — mais l'auteur a manifestement une maîtrise exceptionnelle de la langue (qui tourne parfois à l'esthétisme, mais rarement à la lourdeur). D'ailleurs, si le livre a reçu le Booker Prize 2004, ce n'est sans doute pas un hasard.

Et une autre figure (à part Margaret Thatcher) qui plane sur le roman, c'est celle de Henry James (appelé, quant à lui, the Master), sur lequel le héros écrit une thèse, dont il (Nicholas Guest) cherche à copier le style jusque dans sa conversation (comme quand il décrit quelqu'un de chauve : a trifle too punctually, though not yet quite lamentably, bald), et dont il se demande régulièrement ce qu'il (le Maître) aurait pensé de telle ou telle situation. N'ayant pas, moi-même, lu d'œuvre de James, je ne sais pas exactement dans quel mesure Hollinghurst l'imite ou s'en inspire, mais je devine facilement que le regard porté sur la société anglaise a effectivement quelque chose de très jamesien.

Mais la décennie '80 est aussi dominée par le SIDA, et Nick, qui assume ouvertement, quoique timidement, son homosexualité, doit y faire face comme il doit faire face à des réactions d'intolérance ou d'incompréhension face à ce qui (les relations entre deux adultes consentants de même sexe) n'est plus un crime depuis '67 mais peut encore provoquer des scandales politiques. Ce n'est pas tant la vie gay londonienne qui est décrite (ou seulement obliquement, telle que la vivent, marginalement, Nick et son amant) que les petits mensonges hypocrites ou grosses mises en scène derrière lesquels on se cache pour éviter de dire qu'untel et untel couchent ensemble ou que si untel est en train de mourir c'est à cause du SIDA. Mensonges que la fille du député, Catherine Fedden, ne supporte décidément pas, elle dont la sensibilité politique va décidément heurter celle de sa famille.

Bref, un excellent roman. (Pourtant, normalement, je n'aime pas les pavés, et là il fait tout de même 500 pages. Mais on ne s'ennuie presque jamais.) En voici une critique par le London Review of Books.

(vendredi)

C.R.A.Z.Y.

Toujours pas de résultats de mes auditions (l'attente est vraiment atroce), et je ne suis pas encore en état de manger des aliments solides, donc je vais passer l'heure du déjeuner à parler d'autre chose.

Je suis allé voir C.R.A.Z.Y. et j'en ressors avec l'impression générale suivante : c'est un très bon film (j'ai vraiment beaucoup aimé), mais il aurait facilement pu être encore meilleur (et du coup c'est un peu dommage).

En bref, il s'agit de l'histoire — à travers deux décennies — d'une famille québecoise, les Beaulieu, avec cinq fils (dont les noms ont pour initiales les lettres du titre : Christian l'intello, Raymond le mauvais garçon, Antoine le sportif, Zachary le personnage principal et Yvan le petit dernier), vue de la perspective de l'avant-dernier, Zach, né le jour de Noël 1960, de son rapport avec ses parents, ses frères, la musique, les garçons…

Là où le film est vraiment excellent, c'est pour ce qui est de capturer l'esprit du temps : les années '60, puis '70, puis le début des années '80, à travers le style vestimentaire, la décoration intérieure, et surtout l'ambiance musicale (si le père Beaulieu aime Aznavour et tient à chanter Emmenez-moi à chaque Noël, Zach, lui, est fan de David Bowie). La manière dont on voit les enfants grandir est simplement vraie à tel point que ç'en est frappant. (Mais il faut dire que je suis bon public pour ce genre de fresques historiques familiales : par exemple j'avais énormément aimé La meglio gioventù (Nos meilleures années).) Et j'ai trouvé touchante la manière dont on nous montre Zach prenant (difficilement) conscience de son homosexualité et arrivant (encore plus difficilement) à l'assumer dans une famille québecoise catholique. (Le mot québecois pour pédé est fif, comme je le savais à cause du titre de la fort intéressante étude Mort ou Fif sur le suicide des jeunes homos. D'ailleurs, il est amusant de voir que pour la diffusion de C.R.A.Z.Y. en France, les producteurs ont cru bon de sous-titrer certaines répliques, des fois que les gens ne comprendraient pas bien le québecois.)

Le principal reproche que je ferais, en revanche, c'est que c'est parfois un peu brouillon. Que le ton hésite entre le sérieux et le comique, ce n'est pas un reproche, mais disons qu'on passe parfois de façon vraiment inattendue de l'anecdotique au drame ou vice versa, et que cela peut donner une impression de manque de punch, ou de construction un peu lacunaire. Disons que c'est j'ai le sentiment que le montage aurait pu être plus resserré ; ou que certains éléments sont introduits, puis oubliés aussitôt, sans avoir vraiment servi, comme si les scénaristes avaient changé d'avis mais sans corrigé ce qu'ils avaient écrit. Ceci dit, ce reproche (somme toute léger) ne suffit pas à entamer sérieusement mon enthousiasme pour ce film. Que je recommande donc.

(samedi)

XY — de l'identité masculine

Je viens de finir de lire ce petit livre d'Élisabeth Badinter (XY — de l'identité masculine, qui n'a pas de rapport avec le magazine). Comme son nom l'indique, il s'agit d'un essai (tiré de séminaires donnés par l'auteur à l'École polytechnique dans les années '80) sur l'identité masculine, structuré en deux grandes parties : Construire un mâle et Être un homme.

Pendant des siècles, les hommes (viri) ont cherché à identifier leur identité à celle de l'humanité tout entière (homines) si bien qu'on a beaucoup plus de mal à cerner, maintenant, ce qu'est l'identité masculine que ce qu'est l'identité féminine. Et, lorsqu'on entend dire à un garçon sois un homme (un vrai) ! ce n'est pas le pendant d'une fille à qui on dirait — et cela semble plus rare — sois une femme (une vraie) ! ; le continent inconnu, de nos jours, nous explique É. Badinter, ce n'est plus la femme, c'est l'homme. Et c'est de cette interrogation qu'elle part pour tenter de comprendre comment un homme se construit, ce qu'il est, et ce qu'il doit être. Elle note judicieusement : Contrairement à la vieille histoire de la damnation d'Ève, Dieu s'est fait son complice. Non seulement il a ôté le pouvoir créateur à Adam pour le donner à sa compagne, mais du même coup, il a accordé aux femmes le privilège de naître d'un ventre du même sexe. Il leur a ainsi épargné tout un travail de différenciation et d'opposition qui marque de façon indélébile le destin masculin. Car encore maintenant ce sont souvent beaucoup plus les mères que les pères qui élèvent les enfants : on sait combien Élisabeth Badinter combat cette idée que les rôles des parents seraient figés et que l'instinct maternel aurait quelque chose d'unique. En attendant, pour parodier Simone de Beauvoir : On ne naît pas homme, on le devient.

J'ai déjà expliqué à de nombreuses reprises que j'avais souffert, en tant qu'homosexuel, dans ma construction de mon identité masculine (et gay) de cette idée — absurde[#] — fréquemment renvoyée par la société en général et parfois les homosexuels eux-mêmes[#2], que l'homme homosexuel est moins masculin que l'hétérosexuel. À ce sujet, justement, É. Badinter met pas mal de points sur les ‘i’, notamment dans la partie intitulée L'homosexuel est-il un homme mutilé ?, examinant tour à tour des clichés opposés pour les réfuter.

Bref, globalement, j'en conseille la lecture à tous les hommes, de 7 à 77 ans, quelle que soit leur perception personnelle de leur propre identité masculine. Il est vrai que j'ai généralement de l'admiration pour l'auteur. Le livre a malheureusement l'air épuisé les jours impairs, ou peut-être selon la phase de la lune, mais j'ai pu l'acheter sur Amazon.fr et je l'ai vu récemment chez Gibert (dans une autre édition, je ne sais pas si le contenu diffère).

[#] L'explication que je propose à l'apparence qu'on peut avoir est que le phénomène s'auto-entretient : si la rumeur populaire veut que les hommes homosexuels soient moins masculins que les hétérosexuels, ceux qui ne s'identifient pas à cette image vont avoir plus de mal à s'assumer, donc être moins visibles, ou tout simplement moins identifiables comme homosexuels, et du coup la rumeur semblera confirmée. Il ne faut pas chercher plus loin. Ceci expliquerait aussi pourquoi, dans des milieux traditionnellement considérés (et de façon assez douteuse, aussi) comme très masculins, par exemple l'armée : il n'y a pas d'homos, il n'y a que des hommes qui s'aiment… On ne sort pas du raisonnement circulaire.

[#2] Par exemple dans l'insistance que certains ont de parler d'eux au féminin (surtout au féminin pluriel pour un collectif). Si j'objecte, on me rétorque qu'il faut accepter sa part de féminité… bullshit : si j'appelle une femme Monsieur et qu'elle s'en offusque, il me faudrait un sacré culot pour lui dire qu'elle ne doit pas se vexer mais plutôt accepter sa part de masculinité.

(mercredi)

XY revit

Il y a quelques années, je m'étais abonné à ce journal. Qui ensuite ne m'avait pas envoyé un seul numéro : j'avais cru qu'ils m'avaient totalement oublié (après avoir encaissé l'argent…), mais je ne me sentais pas assez motivé pour leur casser les pieds à ce sujet, bref, j'ai surtout complètement oublié l'affaire. Et voilà que cet après-midi j'en reçois un numéro dans ma boîte aux lettres, de façon complètement inattendue, accompagné d'un mot expliquant que le journal avait failli cesser d'exister et qu'il reprenait maintenant en espérant pouvoir désormais paraître mensuellement. Bon, je suis peut-être un peu vieux pour le lire (déjà quand j'ai payé pour l'abonnement, et à plus forte raison maintenant), parce que c'est essentiellement pour les djeunz, mais ça va quand même être rigolo de le recevoir. Beaucoup plus rigolo que Têtu, en tout cas, auquel j'ai été abonné pendant un temps mais dont le côté branchouille-snob-vide-de-contenu a fini par me casser les couilles sérieusement. Au moins, XY, lui, ne se prend pas — mais pas du tout — au sérieux. Pour commencer, leur couverture cite… l'article Wikipédia qui leur est consacré : a brazenly honest gay youth mag with rather dark sense of humor.

(dimanche)

Et si je me re-socialisais ?

Il y a à peu près trois ans, au moment où j'ai commencé ce blog, j'avais une certaine vie sociale : par exemple, je fréquentais une (voire deux) associations d'étudiants gays&lesbiennes, je traînais sur des canaux IRC (je veux dire, des canaux où les gens se rencontrent parfois en vrai, ils ne se contentent pas de se parler virtuellement), je lisais un bon nombre de blogs, et je sortais régulièrement (au moins pour me promener). Et puis, je ne sais pas bien comment, mais sans doute à cause de périodes de déprime que j'ai traversées, je me suis isolé de tout ça. Un des prétextes que j(e m)'avance est que « je n'ai pas le temps », mais, en fait, le temps a une bizarre propriété d'élasticité qui est que quand on arrête de faire certaines choses parce qu'on est débordé, on est toujours aussi débordé après qu'avant, donc ça doit pouvoir marcher à l'envers. Bref, en ce moment, je me trouve trop coupé du monde, il faut que je fasse un effort pour m'y replonger (au moins dans la mesure où je l'ai déjà fait par le passé).

(dimanche)

Mitterrand et Mylène

[Affiche « Génération Mitterrand »]Tout le monde a déjà dit et écrit tant de choses sur Mitterrand, en notamment à l'occasion du dixième anniversaire de sa mort, que je me garderai bien d'en rajouter sur l'homme politique, et ce d'autant plus facilement que je n'ai pas grand-chose à dire : ses réformes politiques qui me paraissent admirables, comme l'abolition de la peine de mort, elles ont été menées dans les toutes premières années de son « règne », et j'étais bien trop jeune pour m'intéresser à la politique en 1981. (D'ailleurs, la première fois que j'ai voté c'était pour la présidentielle de '95, donc précisément à la fin de son deuxième mandat.)

Ce qu'il semble le plus évident à dire, et assez incontestable, c'est qu'il était d'une très grande intelligence et qu'il a marqué son temps. Car ceux qui sont nés, ou ont passé l'essentiel de leur enfance, pendant ces quatorze années de 1981 à 1995, portons volens nolens le nom collectif de Génération Mitterrand : aucun autre président français ne laisse son nom à une classe d'âge. Du coup, le 8 janvier 1996 (je me rappelle très bien le moment où j'ai appris sa mort : nous étions en cours de physique quand un ami me l'a dit), je n'ai pas éprouvé une grande tristesse mais j'ai eu le sentiment qu'un symbole de ma jeunesse venait de passer. (D'accord, il y a un peu d'une interprétation a posteriori dans ce que j'écris là, mais c'est tout de même assez vrai.) Déjà en '95 on devait s'habituer à ce qu'un autre que lui puisse être président, c'était assez étrange.

Mais c'est surtout le mystère de ses contradiction, probablement, qui fascine. Certainement chaque homme a ses contradictions, et certainement la vie politique les met en lumière de façon aiguë, mais Mitterrand semble avoir cultivé leur mystère a un point très particulier (en tout cas à partir de 1981) : il n'est pas un compliment qu'on puisse lui faire qui ne doive aussitôt être suivi par une nuance d'ombre, et pas un reproche qui ne soit à nuancer d'une part de lumière. Tous les ingrédients sont rassemblés pour qu'il puisse avoir des fans inconditionnels (comment s'appelle, au fait, ce film qui dépeint justement une jeune fille totalement folle de Mitterrand ? ah, on me répond dans les commentaires : Tontaine et Tonton).

Une autre qui cultive le mystère (mais d'une tout autre manière !) et dont on parle en ce moment, c'est Mylène Farmer. J'ai du mal à voir ce qui, globalement, explique l'engouement qu'elle provoque, à part le mystère à la fois autour de sa personne et dans ses chansons. Isolement de la chanteuse : tour d'ivoire — la métaphore de Sainte-Beuve ne s'est jamais aussi parfaitement appliquée — dont je soupçonne fortement qu'elle n'est pas tant due à un besoin personnel d'intimité (les vedettes qui ont ce besoin réagissent de façon assez différente à la célébrité) mais plutôt à une volonté de paraître énigmatique. Caractère mystérieux des paroles : c'est très poétique, cela suggère plein de choses, mais, globalement, ça ne veut vraiment rien dire, donc chacun peut comprendre ce qu'il veut. Je précise que j'aime bien l'essentiel de ce qu'elle fait (mais j'aime bien, c'est tout).

En revanche, je ne saisis absolument pas pourquoi elle s'est imposée aussi évidemment comme une égérie gay : rien dans le contenu de ce qu'elle écrit, pour autant que je sache, ne le laissait particulièrement présager. Dans mon propre esprit, l'association mentale existe parce que j'ai (inévitablement !) découvert sa musique au moment où j'ai commencé à découvrir le milieu homo. Et c'est inquiétant parce que, comme le disait cyniquement un ami à moi : Le jour où, comme Dalida, elle va se suicider, on aura une énorme vague de mortalité chez les pédés français. Mais bizarrement, je l'imagine assez bien, elle, mourir sur scène, devant les projecteurs, d'une mort bien orchestrée. Et emportant son secret avec elle, pour que les exégètes puissent s'étriper encore longtemps après sur ce qu'elle était vraiment.

(mercredi)

Chick logic ?

Imaginez un groupe de gens (la K-fêt de l'ENS, mais peu importe). Toutes les filles présentes forment un cercle autour d'un mec. Ce mec[#] est homo. Pourquoi ? (La réponse la plus évidente serait qu'elles sont filles à pédé, mais je crois que ce n'est pas trop le cas.)

Je suis sûr qu'il y a quelque chose d'un peu profond à apprendre et à comprendre sur le comportement des gens et sur leurs contradictions et leurs absurdités, à partir de cette petite observation et de cette question triviale. Mais quoi ?

[#] Juste pour éviter les malentendus : ce n'est évidemment pas moi.

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #60 (un cadeau)

Tu entres, fatigué, dans ton appartement, et tu découvres avec surprise que tu n'y es pas seul : une jeune fille que tu n'as jamais vue t'attend sur la mezzanine du salon. Elle est jeune — à peine pubère — et d'une beauté qui te laisse même toi stupéfait : oui, c'est bien ainsi que tu peux imaginer la princesse d'un conte de fées, symbole de la pureté innocente et de la noblesse… Pourtant, le tissu léger et sans apprêt qui vêt cet enfant signale que sa condition est tout autre. Son attitude est celle de la soumission. Cherchant à ne pas trahir ta surprise, tu lui demandes sa raison d'être là. Elle te répond simplement qu'elle est un don que te fait le Prince : ta première impulsion est peut-être de craindre les Grecs et ceux qui font des présents, mais il te faut un temps pour comprendre ce que tu comprends — la monstruosité de ce « cadeau » et de l'usage qu'on attend que tu en fasses. Toujours en cherchant à dissimuler ton émotion, tu tentes de rassurer la jeune fille, tu lui donnes ta parole qu'elle n'a rien à craindre et que tu ne la toucheras pas. Cela ne semble pas l'affecter, elle se contente de t'affirmer mécaniquement son obéissance, tu te demandes même si elle n'est pas inquiète à la pensée de ne pas te plaire. Si un moment tu ressens de la fierté à l'idée que tu arraches cette enfant à un destin terrible, ensuite la certitude de ta vertu s'estompe à l'instant où tu te demandes quelle aurait été ta réaction si le Prince t'avait offert un garçon à la place. Or nul doute que son hospitalité le poussera à te faire cette proposition quand il apprendra tes goûts.

(mercredi)

Pourquoi mon blog il est pas comme les autres ?

Cela fait maintenant plus de deux ans que je bloggue et, dans cet intervalle, la « blogosphère francophone » est vraiment devenue un phénomène de masse (disons qu'en 2003 le Français moyen ou même légèrement branché n'avait jamais entendu le mot blog, en 2005 il est vraiment passé dans le vocabulaire courant). Au centre de cette sphère, il semble y avoir un petit cercle[#] assez fermé de blogs généralement anciens tenus par des gens qui se connaissent, se lisent les uns les autres, se référencent les uns les autres, et évoquent généralement des sujets relativement semblables. Une partie significative sont homos[#2], d'ailleurs. Trouver quelques-uns de ces blogs (et donc, tous) devrait être un exercice très facile : il n'est pas nécessaire que je fournisse des exemples. Un observateur acerbe pourrait être tenté de ridiculiser le nombre d'entrées de ces blogs consacrées à la blogosphère elle-même, ses potins, ses blagues, ses mèmes qui passent d'un blog à l'autre… un peu (dirait cet observateur acerbe) comme si les célébrités du show-biz lisaient la presse people où on parle d'elles. Je ne pense pas que ce soit une critique sérieuse : c'est plutôt, en fait, un signe de santé, un indice d'émergence d'une communauté dans un sens assez fort et plutôt positif, que cette tendance à devenir réflexif, à s'observer soi-même. Mais je digresse.

Je suis moi-même, je veux dire, ce blog est, très éloigné, de ce centre lumineux de la blogosphère. Pourquoi ? Je ne sais pas. C'est étrange, finalement, parce que j'ai globalement les mêmes préoccupations, la même forme de geek-attitude, et je connais bien quelques-uns de ceux qui y sont beaucoup plus profondément. Mais la teneur ou, en tout cas, la longueur de mes entrées, est différente, ce que je serais tenté de résumer en disant que mon blog est plus chiant (et, tout simplement, plus mauvais) que ceux des autres, mais je ne sais pas pourquoi. (Et peut-être certains de mes lecteurs[#3] seront-ils tentés d'être en désaccord, mais il y a un biais évident parce qu'ils sont — justement — mes lecteurs. Mais même certains de mes amis proches qui au départ lisaient mon blog ont décroché, plus ou moins rapidement, et cela me fait très mal : si je n'arrive pas à susciter l'intérêt chez eux, où le susciterai-je ?) Zeus, même mes lecteurs sont d'un genre très différent, comme un ami (un bloggueur plus conventionnel, justement) me le faisait remarquer aujourd'hui : dans le sens positif (pour moi), le lecteur moyen du blog typique n'a pas cinq DEA et n'est pas capable de disserter de tout et de n'importe quoi ; dans le sens négatif, le lecteur moyen du blog typique n'est pas cinglé. (Avertissement : si vous vous demandez si vous êtes visé par cette dernière phrase, c'est probablement que vous ne l'êtes pas…)

Une autre remarque cruellement vraie qu'on m'a faite aujourd'hui, pour reprendre le fait qu'il y a beaucoup de « blogs gays » dans la blogosphère (francophone, c'est de celle-là que je parle, mais dans les autres aussi), c'est que le mien ne peut certainement pas passer pour tel : il n'y a quasiment pas de « contenu gay » dessus. Ce que ça veut dire, bien sûr (et c'est pour ça que c'est cruellement vrai), c'est qu'il n'y a pas de « contenu gay » dans ma vie, pour commencer : le blog n'en est que le reflet.

J'ai donc un assez triste sentiment d'échec, que ne pourra pas aténuer l'idée (réelle ou feinte) que mon blog a un intérêt différent[#4] : le fait est qu'il n'est pas ce que je voudrais qu'il fût. (Et, de nouveau, mon blog n'est en cela que le reflet de ma vie.) Et je tire mon chapeau à d'autres — qui ne le sauront pas parce qu'à deux ou trois exceptions près ils ne lisent pas mon blog.

[#] Il y a un cercle au centre de la sphère ? OK, je craque, mais il est tard, tout ça.

[#2] À moins que ce soit un biais d'observation de ma part ? Il y a sans doute de ça, mais je pense vraiment que le nombre de pédébloggueurs est une proportion plus significative du nombre de bloggueurs « en vue » (dans n'importe quel sens raisonnable) que 5% ou 10%.

[#3] En excluant les petits cons qui me lisent juste pour pouvoir poster une méchanceté sur chaque entrée. Et à qui j'ai envie de donner ce conseil amical : get a life.

[#4] Imaginer différent exactement comme dans le vocabulaire politiquement correct : on ne doit plus dire disabled mais differently abled.

(vendredi)

Suis-je fier (en marchant) ?

Demain a lieu la promenade annuelle à laquelle je me demande une fois de plus si je vais y aller. Les raisons d'aller, ce serait que je connais pas mal de gens qui y seront, ça peut être sympa de les croiser (par hasard, toujours, parce que d'expérience c'est totalement désespéré de se dire qu'on va se donner rendez-vous). Aussi parce que je n'ai raté aucune des six dernières, alors pourquoi commencer ? Les raisons de ne pas y aller, c'est que c'est déprimant (de voir autant de beaux garçons qui, pour être homos — au moins en proportion significative — n'en sont pas moins inaccessibles). Et que le bruit est quand même parfois insoutenable (c'est con mais j'ai les oreilles très sensibles). Et tout simplement que je n'aime pas trop les foules, quelles qu'elles soient. Mais avant tout parce que ça s'appelle marche des fiertés, et s'il y a une chose dont je ne suis pas du tout fier (et tout à fait indépendamment de mon orientation sexuelle), c'est d'être moi. Alors ensuite, ce n'est pas facile.

Je crois que je vais appliquer la sélection au réveil : si je suis debout à temps pour pouvoir y aller raisonnablement, j'irai, et sinon non.

(jeudi)

Le sentiment d'appartenance

J'avais déjà écrit sur un sujet proche : il est curieux de constater que malgré mon individualisme et mon indépendance revendiqués, j'éprouve un besoin indéniable d'appartenir à des groupes (je parle, là, de groupes plutôt petits — plus des « bandes » que des « communautés »), et je souffre d'une certaine manière de ne pas arriver à en trouver dans lequel je m'intègre complètement.

Disons globalement que c'est peut-être finalement un de mes loisirs préférés que de discuter avec des gens, des groupes de gens, d'à peu près n'importe quoi (ou, à défaut de parler, d'écouter parler). Tout simplement, j'aime la compagnie.

Je suis mathématicien (enfin, ce n'est pas encore acquis, on vous met tellement de bâtons dans les roues pour rentrer dans ce métier ! mais admettons que je le sois). Pourtant, je ressens beaucoup de timidité, et finalement assez peu d'affinité, par rapport aux autres matheux ; quand ils parlent de maths, je ne comprends jamais rien (je me demande toujours si c'est une impression partagée et qu'on n'ose pas le dire, ou si c'est juste moi qui suis vraiment très lent à comprendre) ; et quand ils parlent de « potins mathématiques » (du style, qui a eu un poste à quel endroit, qui a fait des progrès dans tel domaine, qui est influent, voire, qui couche avec qui) ça ne m'intéresse pas du tout (bon, a posteriori je me rends souvent compte que ça peut être dommage pour moi de ne pas plus tendre l'oreille, mais le fait est que je trouve ça plutôt ennuyeux). De toute façon, les mathématiciens ne forment pas vraiment des groupes, ils se côtoient mais ne se fréquentent pas beaucoup — ils sont assez solitaires.

Je suis geek, au moins au sens passionné d'ordinateurs (enfin, je suppose — disons que j'ai plutôt une relation d'haine-amour avec ces sales machines). Mais les geeks non plus ne forment pas vraiment des groupes. Et quand ils le font, d'ailleurs, ça a tendance à devenir limite glauque, et en tout cas tout à fait monothématique pour ce qui est de la conversation, ce que je n'aime pas du tout (une des choses qui m'insupportent le plus, ce sont les gens ou les groupes de gens capables de ne parler que d'un seul sujet).

Je suis pédé, mais je trouve de plus en plus que je n'ai rien en commun avec les autres homos (déjà assez peu avec ceux de la culture mainstream, et généralement encore beaucoup moins avec ceux qui sont fiers de dire qu'ils s'en éloignent). À commencer par le fait que je n'en connaisse aucun autre (qui se revendique ouvertement homo) qui ne soit pas en couple et qui n'ait aucune forme de vie sexuelle (et pas par choix, ni par attachement à un idéal de couple, ou quelque raison de ce genre) : mine de rien, ça fait quand même une singularité marquante (dont je me passerais bien !) qui rend un peu bizarre la fréquentation de groupes unis justement par l'orientation sexuelle ou les préférences affectives. Je crois aussi avoir assez peu de goûts en commun avec le gay le plus visible (par exemple, au niveau vestimentaire — enfin, bon, je n'ai pas de goûts tout court, en fait).

Ces temps-ci je fréquente surtout des normaliens, mais il est indéniable que la différence d'âge se fait sentir (ou alors l'idée que les élèves et les enseignants ne doivent pas se mêler ?), en tout cas il y en a qui ne m'adressent pas la parole (sans doute pour des raisons diverses, mais l'idée générale doit être que je suis un boulet qui piétine leurs plates-bandes). Heureusement j'arrive encore à y avoir un cercle d'amis très chers, mais le fait est que les gens finissent par se disperser : ce n'est pas quelque chose de durable.

Enfin, bien sûr, c'est l'idée générale : j'ai des amis auxquels je tiens beaucoup dans toutes ces catégories, ou dans plusieurs d'entre elles, ou dans d'autres. Mais la morale, c'est que parfois le critère qui constitue le groupe rend le groupe, finalement, moins intéressant. Je ne sais pas si je suis clair. Je pourrais essayer de rencontrer des gens, mettons, en jouant à des jeux de rôle (c'est un exemple arbitraire, ça marche avec n'importe quel autre jeu, ou en faisant je ne sais quel sport, ou en pratiquant d'un instrument de musique, ou n'importe quoi) : mais, finalement, ce n'est pas le jeu qui m'intéresse, ce sont les gens, et le groupe de gens est rendu en un sens moins intéressant parce qu'il est relié par quelque chose qui n'est pas mon intérêt primaire.

Un vrai maître (ou un α-mâle, comme dirait quelqu'un) constituerait ses propres bandes autour de lui par son seul charisme, et sans avoir besoin d'un prétexte fédérateur.

Hum… peut-être que je derais fonder une secte ? Argh, zut, c'est déjà fait.

(jeudi)

À plume et à poil

Homonormalité organise ce soir une soirée Plumes, et j'ai eu peur, un instant, d'avoir perdu la plume mythique d'il y a trois ans. Ouf, je l'ai retrouvée (et vous savez où elle était ? euh, non, rien, en fait).

(mardi)

Quand je serai grand, je serai pompier

Je zappais tranquillement entre les six chaînes de ma préhistorique télé pré-TNT (je la regarde très rarement), et je suis tombé sur (une rediffusion d')un reportage de Zone Interdite (M6) consacré au fantasme ultiiiiime de tous les pédés, les pompiers ; et pas n'importe quels pompiers, les élèves de l'école de recrutement des marins pompiers de Marseille. Rhâââââ (les scènes dans les vestiaires, où la caméra s'attarde longuement sur les beaux garçons musculeux en petite tenue, c'est pas possible, ils le font vraiment exprès)…

Bon, fantasme gay mis à part, le reportage n'était pas mauvais du tout, j'avais l'impression que la caméra a su les filmer avec beaucoup de naturel et sans voyeurisme (vestiaires exceptés, donc). Mais, dans ce corps d'élite, quelle sélection sévère ! où quasiment toutes les épreuves[#] sont éliminatoires. (En comparaison, la sélection pour devenir mathématicien, c'est de la gnognote, vraiment.) À peu près tout enfant normalement constitué a un jour rêvé qu'il serait pompier en grandissant, je trouve qu'il y a quelque chose de particulièrement touchant à voir ceux qui ont su conserver ce rêve et qui luttent pour y arriver alors qu'on n'est pas tendre avec eux. Et c'est sans doute le métier qui a la plus haute cote de sympathie auprès des Français en général.

Il se trouve aussi que l'héroïne du documentaire, la seule fille dans la promotion filmée, ressemble de tout point de vue (le physique, l'expression du visage, le ton de la voix, la manière de s'exprimer, et aussi la forme de motivation et de dévouement envers autrui qui peut pousser à devenir pompier) à une fille[#2] que je connais un peu. On prend parti pour elle quand on la sent devenir la tête de turc des garçons, et il y a un vrai suspens quand on se demande si elle ne va pas échouer si près du but.

Enfin voilà : j'ai peut-être raté ma vocation profonde, moi. ☺

[#] Je suis content, je passe au moins sans trop de mal l'épreuve éliminatoire numéro zéro : j'arrive à aligner plus de vingt pompes, et j'arrive à rester plus de vingt-quatre secondes accroché bras pliés à une barre fixe. Mais bon, j'aurais été recalé à la suivante (je ne sais plus ce que c'était).

[#2] Lesbienne, d'ailleurs. Je note ça avec amusement, parce que le métier de pompier ce n'est peut-être pas que pour les garçons homos que c'est un fantasme : une (autre) amie lesbienne me faisait un jour remarquer, le pédé il rêve de coucher avec le pompier, la goudou elle rêve de conduire le gros camion rutilant. Hum…

(dimanche)

Le Clan

[Thomas Dumerchez dans les bras de Salim Kechiouche]J'ai déjà parlé d'un film où Gaël Morel (pour lequel j'ai notoirement un faible) apparaissait comme acteur, là, il est réalisateur : j'ai regardé Le Clan cet après-midi en DVD, et j'ai beaucoup aimé. Je choisis l'image ci-contre (très tendre) pour l'illustrer, mais ce n'est pas un film sur l'homosexualité, c'est un portrait de trois frères, Marc, Christophe et Olivier, de leurs rapports et du monde dans lequel ils évoluent. Il n'y a pas vraiment d'histoire à raconter, plutôt une succession de scènes — toutes ne m'ont pas semblé géniales, mais certaines sont vraiment fortes et l'ensemble est très beau. L'acteur débutant qui joue Olivier (le jeune frère), Thomas Dumerchez, me paraît très prometteur. Bref, je conseille.

(lundi)

Il y a des jours, comme ça

Hier soir on m'a appris qu'une des idées dans les cartons des Powers That Be était de faire passer la charge d'enseignement des maîtres de conférences dans les universités françaises à 384 heures annuelles (contre 192 actuellement, 384 étant la charge d'un professeur agrégé dans le supérieur), ce qui voudrait dire en pratique qu'ils ne feraient plus de recherche. De toute façon, la recherche fondamentale française (publique — mais la recherche fondamentale privée ça n'existe pas) a l'air destinée à mourir prochainement telles que les choses sont parties. Sale temps pour les mathématiciens purs et, pire encore, algébristes ou apparentés.

Mauvaise nouvelle suivante : le Conseil européen a adopté un texte favorable aux brevets logiciels dans l'Union, avec une entorse à la procédure (le lien précédent contient des explications très détaillées à ce sujet). L'étape suivante de la procédure de codécision est une deuxième lecture au Parlement, qui ne se fera peut-être même pas (si elle n'a pas lieu le texte est adopté) où il faudrait un vote à la majorité absolue des membres pour arrêter la procédure. Malheureusement, il est peu probable qu'on puisse faire quoi que ce soit : des lobbys très puissants et très riches veulent absolument que les brevets logiciels soient ouverts en Europe, au mépris de l'intérêt de tous les utilisateurs d'ordinateurs, et les pressions exercées sur toutes les instances dirigeantes européennes sont gigantesques, ainsi que Michel Rocard l'a exposé dans une interview au journal Le Monde (daté du 17 février).

À un niveau plus local, celui de l'ENS, il y a également des mauvaises nouvelles qui se préparent (venant de l'administration), et il semble qu'elles soient de taille. On n'en sait pas plus pour le moment (sauf un petit nombre qui sont dans le secret des dieux et qui refusent de lâcher le morceau), des choses seront révélées dans une semaine environ, mais il semble qu'on doive s'attendre au pire. Je m'abstiendrai de polémiquer plus largement contre l'administration de l'École sur un site Web qui y est hébergé, mais disons qu'on (élèves, anciens élèves, enseignants et chercheurs) a eu déjà certaines causes de mécontentement ces derniers temps.

Pour me remonter le moral, je viens de voir un téléfilm incroyablement déprimant (Résumé en bref et avec spoilers : ça commence en 1941 dans la France occupée ; Sarah est juive, elle voit toute sa famille se faire massacrer presque sous ses yeux, elle se réfugie auprès de son seul ami, Jean, dont elle est amoureuse, et elle apprend qu'il est homosexuel ; le frère de Jean, Jacques, par jalousie, fait arrêter son frère, comptant le faire relâcher immédiatement, mais Jean est accusé à tort d'avoir eu une relation avec un officier allemand, et déporté ; ensuite, Sarah voit l'amant de Jean, qui était résistant, se faire descendre, elle est recueillie par Jacques, plein de remords, qui l'épouse et lui donne un fils ; mais à la libération Jacques est accusé de collaboration et de traffic avec l'ennemi, on témoigne que c'est lui qui a fait arrêter son frère, et il se suicide en prison ; enfin, à la libération des camps, Jean revient, mais il a été torturé puis lobotomisé pour tenter de le rééduquer, et il meurt stupide peu de temps après son retour.) Le genre d'histoire qui vous remonte le moral et vous redonne la joie de vivre, quoi.

À part ça, je suis assez mécontent du TD que j'ai donné tout à l'heure (j'ai été très mou, et obscur sur plusieurs points), j'ai plein de petits changements triviaux mais pénibles à faire dans ma thèse, et j'ai encore des problèmes informatiques idiots.

Est-ce que quelqu'un pourrait me donner une bonne nouvelle, pour changer un peu ? Quelque chose qui remonte le moral ?

(dimanche)

Un Amour à taire

Télérama dit énormément de bien de ce téléfilm qui passe demain (lundi) soir à 20h55 sur France 2 (par le même réalisateur que Juste une question d'amour, qui avait eu un succès immodéré auprès des homos il y a quelques années) :

En France, en 1942, le destin tragique de trois amis, stigmatisés par les nazis parce que juifs ou homosexuels. L'étoile jaune et le triangle rose les précipitent en enfer.

Je signale à tout hasard.

(vendredi)

Et ils vécurent heureux…

Têtu nº97 : A-t-on encore le droit d'être gay et célibataire en 2005 ? On considère généralement les célibataires gay comme de pauvres filles qui cherchent désespérément un mari — et sont trop moches pour espérer en trouver un — ou comme des obsédés du cul qui vont de bordels en coups d'un soir.

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaargh ! <couic>

(vendredi)

Il a un joli cul, Achille

[Image tirée de Troie]Comment ça, il paraît que je bavais quand j'ai vu cette scène au cinéma ?

Bon, le cul, c'est bon pour l'audimat de mon blog. À part ça, je vous suggère une réflexion qui m'est venue aujourd'hui, au moins aussi profonde qu'une énigme du Père Fouras : Vieillir, ce n'est pas perdre l'inconstance de la jeunesse, c'est simplement ne plus l'assumer.

Le lien entre la photo du jour et la réflexion du jour est laissé en exercice trivial au lecteur.

(samedi)

Courts métrages

Je reviens du Festival de Films Gays et Lesbiens de Paris où je suis allé (comme chaque année depuis 1999) voir la séance de courts métrages gays. L'avantage avec les courts, surtout si on n'a le temps d'aller qu'à un nombre restreint de séances du festival, c'est qu'on a une plus grande diversité, et aussi la plus grande certitude qu'il y aura au moins une chose qui plaira (alors que si on va voir un seul long métrage et qu'on est déçu, c'est vraiment dommage). Et puis, globalement, j'aime bien les courts métrages, de même qu'en littérature j'ai un faible pour la nouvelle, parce que cela donne souvent des choses plus percutantes, ou plus drôles. L'inconvénient du court métrage, en revanche, c'est qu'il y a des gens qui se croient artistes (voire artistes libertaires) et qui revendiquent leur liberté d'expression, qui s'imaginent que n'importe quelle connerie qui leur passe par la tête est bonne à filmer, et n'ont pas l'air de comprendre que quand c'est Andy Warhol qui le fait c'est intéressant parce que c'est la première fois, mais ensuite ce n'est plus drôle : ce genre de gens n'ont pas les moyens financiers de réaliser des longs métrages, heureusement, mais ils arrivent hélas à produire des courts et à profiter du fait qu'on leur offre un amphithéâtre de spectateurs. Là, il y avait un réalisateur qui avait dû coucher avec un des organisateurs du festival, ou quelque chose de ce genre, pour placer trois de ses trucs complètement débiles (imaginez, par exemple, les pieds d'un type en train de sautiller filmés pendant 4′ : super, non ?) au cours de la même soirée, et ça, c'est vraiment dommage. Mais ça n'empêche qu'il y avait aussi des films très bien (notamment, Un beau jour, un coiffeur, l'histoire très drôle d'un étudiant en thèse de philo qui m'a rappelé des souvenirs).

J'irai peut-être voir les courts métrages lesbiens, aussi (parce que faut pas être sectaire, d'abord ☺).

(vendredi)

Le gaydar

Le gaydar est la capacité présumée (essentiellement des homosexuels et bisexuels eux-mêmes) à repérer qui n'est pas hétérosexuel (l'histoire ne dit pas précisément, cependant, si ça s'applique uniquement sur les individus de même sexe que l'identificateur ou sur hommes et femmes également). Assurément ça existe au moins dans une certaine mesure ; et ça n'a rien de magique : il y a suffisamment de gens qui tiennent expressément (même sans en être forcément conscients) à afficher, dans leur attitude ou dans leur look, quelle est leur orientation sexuelle, qu'il est certainement possible de les identifier. (Et il est assez naturel, quand on est homo, de vouloir être identifié comme tel au moins par ceux qui le sont aussi.) Quand on fréquente un nombre assez important de personnes dont on connaît l'orientation sexuelle, on doit forcément acquérir dans une certaine mesure la capacité à faire du pattern matching sur des indices discriminants. Au-delà de ce qui est évident, ça commence à devenir douteux, par exemple : qu'on reconnaisse les gens sur leur look, c'est une chose, sur leur gestuelle ça commence à me sembler déjà plus douteux, et sur leur seule apparence physique je n'y crois pas du tout. Ceci étant, faire des études serait difficile, et on ne sait pas exactement quel serait le phénomène recherché à étudier.

Pour autant que je me rappelle et que je le sache (il est vrai que ça fait des restrictions importantes), les seules fois où on m'a identifié comme homo (quand on ne le savait pas à l'avance et que ce n'était pas évident d'après — si j'ose dire — le contexte) c'est vraiment que j'avais tout fait pour. Ce qui est rare : s'agissant du look, je n'aime pas du tout m'habiller pour coller aux stéréotypes (et c'est bien triste, parce que ça ne me gênerait pas du tout, paradoxalement, d'être outé par ma tenue).

Le problème avec les stéréotypes, c'est que dans une certaine mesure on ne peut que les confirmer. Par exemple, si on prend celui qui dit : les pédés sont efféminés. À mon avis, c'est une connerie complète, et la raison pour laquelle on pense ça, c'est que ça a commencé comme un raisonnement sans fondement (du genre, être attiré par les hommes, c'est une caractéristique féminine, donc ils doivent avoir d'autres caractéristiques féminines) et qu'ensuite ça s'est entretenu tout simplement parce que, du coup, ceux qui collent au stéréotype sont plus visibles que ceux qui n'y collent pas. (Variante du phénomène : dans des environnements où la virilité des hommes est extrêmement marquée et importante, il est très difficile de se revendiquer comme homo, justement à cause du cliché dont je parle, et du coup, ceux qui le sont ne s'affichent pas, ce qui renforce le cliché. OK, je sais, je sais, je tourne en boucle.)

Une autre chose qui peut se produire, c'est un échange de regards juste autour du seuil de la conscience. Il peut s'en passer plein de choses, dans le regard, même le plus bref.

(samedi)

Visions de l'éducation

J'ai déjeuné aujourd'hui[#] avec une amie d'enfance, Barbara (il y avait aussi son petit ami, ainsi que la mère de Barbara, et la mienne), qui enseigne à présent le français (et l'allemand pour les débutants) dans un lycée privé en Angleterre, au nord de Londres. Assez naturellement, la conversation est venue à tourner sur les différences entre l'éducation en Angleterre et en France. Notamment, une des choses qu'elle nous a expliquées est qu'en plus de son enseignement scolaire proprement dit elle a un nombre assez important d'heures de présence obligatoire au lycée pour de la surveillance ou de l'encadrement (par exemple, d'activités sportives le samedi après-midi : les collégiens et lycéens anglais ont normalement le samedi de libre, mais les écoles privées sont très libres d'adopter leur propre rythme de travail et leur propre calendrier de vacances).

Entre autres, elle va devoir assurer un module d'éducation sexuelle au sens très large (j'ai oublié quel était l'intitulé précis, mais cela va des détails pratiques et matériels jusqu'à une réflexion plus générale sur les relations affectives). En quelque sorte, on lui demande de jouer un rôle de parent. En France, cela serait assez inconcevable (il est censé y avoir des cours d'éducation sexuelle dans le cadre du programme de sciences naturelles, je crois, et éventuellement un élargissement sur quelques questions « sociales », mais pas grand-chose de ce genre : au moins, rien qui soit assuré par les profs — en revanche, les lycées peuvent faire intervenir des personnes extérieures et cela se voit parfois[#2]). En Angleterre, il semble surtout y avoir (par ce module d'enseignement) une volonté d'enrayer un nombre de grossesses chez des adolescentes extrêmement important par rapport à d'autres pays européens. Il apparaît une certaine contradiction (qui retombe sur les profs) entre une demande de politiquement correct (surtout ne jamais dire que quelque chose est mal, ne pas critiquer, ne pas fâcher) et des consignes mal assumées d'insister sur l'importance ou le caractère préférable d'une relation stable monogame. …Et hétérosexuelle, puisque la fameuse section 28[#3] de la Local Government Act 1988 interdit (aux gouvernements locaux) de intentionally promote homosexuality or publish material with the intention of promoting homosexuality ou promote the teaching in any maintained school of the acceptability of homosexuality as a pretended family relationship.

Un autre point intéressant concerne la relation entre profs et élèves, et là ce n'est pas tant une différence entre Angleterre et France (même s'il y en a) qu'une évolution dans le temps : le prof non seulement descend de son piédestal, mais aussi apparaît de plus en plus explicitement comme un employé au service des parents (ou par extension, de l'élève lui-même) et ce, en Angleterre du moins, même dans les écoles publiques[#4]. Malheureusement, il semble qu'on ait du mal à trouver une relation réellement saine en passant d'un extrême à l'autre.

[#] À la Coupole, un café-restaurant assez célèbre, boulevard de Montparnasse — mais à ne pas confondre avec le Dome, qui est juste à côté. C'était bon, quoique un peu cher (mais ce n'est pas moi qui ai payé…), et en tout cas le cadre « art déco » est intéressant et mérite d'être vu.

[#2] Par exemple, le MAG, une association de jeunes homos parisienne, a réalisé un certain nombre d'interventions dans des lycées (à la demande de ceux-ci) autour d'une valise pédagogique sur la lutte contre les discriminations (sexisme, racisme, xénophobie, homophobie, handiphobie…), parfois aussi de façon moins ciblée sur les discriminations pour parler du vécu des jeunes homos.

[#3] Pour autant que je sache (Barbara semblait le croire, en tout cas), cette clause assez hallucinante, dont la compatibilité avec la Charte européenne des Droits de l'Homme est d'ailleurs douteuse, est encore en vigueur. Le gouvernement de Tony Blair avait promis de la supprimer, et une motion dans ce sens était présentée en 1999 ; en 2000, cependant, la Chambre des Lords a refusé de voter cette suppression comme les Communes l'avaient fait. Pour en savoir plus (il y a quelques subtilités à prendre en compte : notamment sur le fait qu'il s'agit là de droit interne et non de droit civil ou pénal), je renvoie à un dossier très intéressant sur la section 28 (d'un point de vue tout à fait impartial) sur le site Web du parlement anglais. Je ne crois pas savoir que la situation ait évolué depuis.

[#4] J'emploie public ici dans le sens français du mot, puisque les Anglais ont cette façon complètement cinglée de parler de public schools pour désigner des écoles privées.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #21 (un triptyque)

À défaut de pouvoir trouver les livres que je voudrais lire, et n'étant pas capable de les écrire moi-même, je peux au moins les méta-écrire !

— Mon idée, c'est de faire trois parties, une sorte de thèse-antithèse-synthèse. Chacune se déroulant dans une grande capitale européenne : la première à Londres, la seconde à Rome et la troisième à Paris. Le roman s'ouvrirait sur l'abbaye de Westminster et se terminerait sur Notre-Dame. Chacune des trois parties aurait un personnage principal, qui n'apparaîtrait que dans un tiers du livre, et elle décrirait un an de sa vie : la même année vécue trois fois, à trois endroits et par trois personnes.

— Ce n'est pas spécialement original.

— Je n'ai aucune prétention à l'originalité. Entre ces trois personnages, donc, des points communs : ce sont trois garçons, ils ont le même âge, sont étudiants, et sont homosexuels. Mais aussi des différences de milieu : l'Anglais est d'origine tout à fait modeste, un personnage que Ken Loach pourrait aimer, il doit travailler comme serveur pour financer ses études, il veut à tout prix réussir, et il est très bon élève ; l'Italien est fils d'un homme d'affaires richissime et d'une sorte de Barbara Cartland méditerranéenne, il habite un grand appartement à deux pas de la piazza di Spagna, et sa vie est oisive et douce ; le Français est fils d'intellectuels…

— Décidément, tu ne recules devant aucun cliché !

— Tu est pénible, tu sais. Tu veux que je te raconte, oui, ou non ?

— Excuse-moi, je trouve juste que tu y vas un peu fort. Mais continue.

— Le seul lien connectant les trois personnages (même s'il y a d'autres liens deux à deux) c'est un ami américain, qui vit à New York — ou peut-être San Francisco —, dont on ne sait pas au juste les relations avec les héros, mais qui correspond avec chacun des trois, et qu'on ne connaît qu'à travers ces lettres ; on le devine plus âgé, mais on ne sait pas si on doit lui donner quarante ou soixante ans.

— Bon, et avec tout ça ? La matière, c'est quoi ?

— La description de la vie (et notamment de la vie gay) dans les trois villes en question. Ce sont elles les véritables héroïnes.

— Mais je rêve ! Tu n'as jamais mis les pieds à Rome, et tu n'as passé que quelques jours à Londres. Comment pourrais-tu décrire quoi que ce soit de la vie romaine ou londonienne ? Et je ne parle même pas de la vie branchée ?

— Est-ce que ce n'est pas le propre d'un artiste de pouvoir rapporter parfaitement les choses qu'il n'a jamais vues, qu'elles soient inventées ou réelles ? D'écrire un poème que chacun croira fait pour lui ? Tu ne voudrais pas que je dévoile les secrets de l'art, tout de même ? Ceci dit, tu n'as pas tort : pour éviter les erreurs factuelles les plus bêtes, il ne me suffira pas de lire Time Out, il va falloir voyager un peu. Je te propose donc que nous passions deux mois à Londres et deux à Rome…

(jeudi)

Les Roseaux sauvages

[Gaël Morel devant un miroir]J'avais vu Les Roseaux sauvages / Le Chêne et le Roseau[#], probablement la version courte, il y a assez longtemps, à la télé (à l'occasion d'une rediffusion : ce n'était pas lors de sa sortie en 1994 mais plutôt en 1999 ou 2000). J'en avais gardé une image très positive ; cependant assez floue, à l'exception de cette scène (dont je tire l'image ci-contre), que je trouve extrêmement forte et belle, où François, le personnage joué par Gaël Morel, se met devant un miroir et se force, difficilement au début, à dire je suis pédé en se regardant.

Il y a quelques semaines, j'ai vu à la Fnac que le DVD était sorti, et je l'ai acheté : je viens juste de le regarder et cela n'a fait que confirmer à quel point j'aime ce film. Évidemment, c'est surtout le rôle de François qui m'émeut ; en fait, je suis stupéfait de voir (je n'en avais pas gardé un souvenir aussi précis) à quel point il me ressemble, ce pédé immature et bourgeois (comme Maïté — Élodie Bouchez — le qualifie, et ça me va parfaitement), maladroit, attendrissant, sporadiquement bavard, avide de compagnie, bon élève et gentiment cuistre : il fait même de la tachycardie (et pas assez de sport) ! Mais tout me plaît dans cette histoire où flotte un frais parfum de vacances ensoleillées. Pourquoi diable ne l'ai-je pas vu au moment où je passais moi-même le bac ?

Ah, et puis, si par hasard quelqu'un lisait ceci qui connaisse Gaël Morel, je lui demanderais volontiers un autographe. ☺

[#] Je crois que l'un des deux titres (probablement le deuxième) doit faire référence à la version moyen métrage qui est un téléfilm produit sur commande d'Arte, l'autre désigne la version longue.

(samedi)

Il manque quelque chose à notre culture

Je crois que c'est un manque qui ne sera jamais comblé et qui, à sa manière, me pèsera toujours : l'amour homosexuel n'a pas la représentation culturelle qu'a l'amour hétérosexuel. Ce que je veux dire, c'est qu'il existe quantité de formes artistiques (ou, plus généralement, culturelles), de la poésie à la peinture en passant par le théâtre, le cinéma, la chanson ou la sculpture, qui de toutes sortes de façons ont célébré l'amour, et qui sont les bases d'une certaine représentation mentale inévitable sur laquelle nous construisons, ensuite, notre conception de l'amour ; or, si on excepte, en gros, des choses qui ont été produites dans la seconde moitié du XXe siècle ou bien des œuvres qu'il faut lire à travers des filtres sophistiqués, il ne s'agit jamais que de l'amour hétérosexuel. En se promenant dans un jardin à la française orné de statues, on ne voit pas une représentation de deux garçons en train de s'embrasser ; quand on écoute des chansons populaires, on n'en entend jamais célébrant l'amour entre deux femmes ; quand Shakespeare écrit Roméo et Juliette, il s'agit d'un homme et d'une femme ; et ainsi de suite. Il n'y a pas une tragédie de Racine, pas une comédie de Molière, pas une pièce de Marivaux, pas un drame de Hugo, qui raconte l'amour entre deux femmes ou entre deux hommes ; pas non plus un poème de Ronsard ou une chanson de Brassens qui s'entende de cette façon. Cela est l'évidence même, mais ce silence est vraiment assourdissant. (Inutile, soit dit en passant, de me sortir des contre-exemples d'un chapeau de magicien, de me dire qu'à la troisième allée à gauche du château de Kleinschwarzsteintalseebaden on peut voir une sculpture représentant deux personnages de sexe masculin en train de s'embrasser : je n'ai aucun doute que les lecteurs de mon blog sont capables de dénicher ce genre d'exceptions, mais mon observation demeure. Et, oui, j'ai lu la seconde églogue de Virgile, que j'aime énormément, mais qui ne change pas grand-chose non plus à ce que je dis.)

Bien entendu, les choses ont changé : il n'est plus tabou de représenter l'homosexualité dans l'art, et on ne s'en prive pas. Seulement, l'art a évolué, lui aussi. L'art produit à la fin du XXe siècle, ou au XXIe, n'est pas celui qu'on faisait au XIXe ou au XVIIIe ou avant. Et pour cette raison, la lacune dont je parle ne sera jamais comblée. Il n'y aura pas un nouveau Shakespeare pour écrire Romain et Jules, parce qu'on n'écrit plus comme Shakespeare (ou alors ce serait une parodie, et ce n'est pas pareil ; mais il n'y a pas de Pierre Ménard capable de nos jours de refaire du Cervantès) ; pas plus qu'on n'écrit d'œuvres romantiques comme à la période romantique. Bref, quand bien même les mouvements de revendication homosexuels obtiendraient la plus grande satisfaction, quand bien même la société atteindrait une tolérance parfaite, rien ne pourra jamais refaire ce qui n'a jamais été fait.

Le point n'est pas anodin : je ne le monte pas en épingle pour le plaisir de me plaindre. Peut-être est-il vrai que je le prends trop à cœur (et presque de façon personnelle : je pourrais dire, en ne plaisantant qu'à moitié, idée saugrenue mais qui me plaît, que j'aimerais faire mon coming out auprès de Victor Hugo, qu'un esprit aussi profondément bon, progressiste et visionnaire, ne pourrait que bien le prendre ; malheureusement, il est mort presque un siècle avant ma naissance, et il est donc un peu tard pour lui parler : il faut que je me console en lisant Bug-Jargal avec une interprétation peu orthodoxe). Le fait est que cela m'a toujours peiné, et qu'à chaque fois que je vois une belle représentation de l'amour dans une œuvre d'art classique (au sens très large) je songe avec chagrin que je ne trouverai pas de semblable image de la forme d'amour qui est capable de me toucher.

(samedi)

Gay Pride

À la dernière minute j'ai presque hésité à aller à la marche des fiertés LGBT. Ce qui a fait que j'y suis quand même descendu, c'est que mon sens des séries : je ne l'ai pas manquée depuis 1999, donc je continue plus par habitude qu'autre chose. (Et ma manie de classificateur obstiné demande d'ailleurs que je fasse un jour le point sur le parcours — et mon parcours à moi — chaque année où j'y suis allé, et que je tente de me remémorer mon état d'esprit, tout ça.)

Je ne peux pas dire que j'aie vraiment défilé (je suis typiquement le genre de personne, dans une manifestation de ce genre, qui sera comptée par les organisateurs mais pas par la police…). Disons plutôt que je me suis promené le long du trajet de la marche. Et à vrai dire, plus que les chars eux-mêmes (que j'ai déjà assez vus), j'ai regardé ceux qui regardaient les chars défiler — les spectateurs et les passants, quoi. C'est assez amusant d'observer la variété des expressions qui se dépeignent sur les visages de ces spectateurs sur le bord du parcours : l'amusement est le plus commun, parfois il y a une pointe de réprobation ou d'agacement, ou en tout cas de perplexité, souvent de la sympathie voire de l'enthousiasme, etc. On voit plein de jeunes (y compris des « racailles ») qui sont là manifestement parce que c'est une grande teuf. (Évidemment, on voit aussi plein de jeunes dans la marche elle-même : de plus en plus, j'ai l'impression — ce n'est pas juste moi qui vieillis — et je trouve que ça fait plaisir.) J'aime bien, aussi, voir de temps en temps une petite dame carrément âgée et qui fait des signes enthousiastes d'approbation devant tous ces gens qui se trémoussent en musique.

Parlant de musique, je voudrais justement mettre un bémol : je ne sais pas si c'est mon imagination, mais il me semble que chaque année c'est encore plus fort que la précédente. Et là on atteint quand même des niveaux exagérés : je ne veux pas faire mon vieux con aigri, mais les sonos utilisées notamment par les chars commerciaux sont carrément monstrueuses. Faire la fête en musique c'est bien — faire s'écrouler des murs (et en tout cas assourdir tous ceux qui sont dans un rayon de 200m), ce n'est pas forcément indispensable. Il faudra que j'essaie de convaincre des gens qui siègent au conseil de l'inter-LGBT d'aborder cette question.

Mais bon, ce point excepté, c'est vraiment rigolo de se promener à côté de tous ces gens, je ne regrette pas d'y être allé — il y a indiscutablement un sentiment de joie et de fête qui est très communicatif. La météo était parfaite à mon goût : ciel couvert (donc pas de risque d'attraper un coup de soleil) mais température délicieuse. Le parcours (Denfert-Cluny-Sully-Bastille) était plutôt bien (il me semble qu'il avait déjà servi il n'y a pas si longtemps, ça devait être en 2000), même s'il était peut-être un peu court.

Au final je suis quand même monté sur le char de >Dégel!, vers la fin du parcours ; c'est presque par hasard que je me suis conformé au dress-code (en m'habillant j'ai remarqué qu'il me restait un vieux tee-shirt rose élimé, que j'avais complètement oublié depuis des années, donc je l'ai mis), et du coup on m'a poussé à monter. L'ambiance y était très sympathique.

Ah, et à la Bastille, on a eu droit à une interprétation de la Marseillaise avec des paroles revues et corrigées, qui était vraiment bien. ☺

Bon, et sinon, je n'ai pas de photos à vous montrer (je n'ai pas voulu perdre mon temps avec ça cette année), mais il s'en trouvera certainement à plein d'endroits.

(dimanche)

Gay tea dance de >Dégel!

Allez, un peu de pub gratuite pour les copains : l'association >Dégel! organise le dimanche 28 mars (c'est-à-dire dans deux semaines) un gay tea dance, de 16h à minuit à l'Enjoye Café (sic ?), 88 rue Amelot, Paris 11e. L'entrée est gratuite. Venez nombreux !

(dimanche) · Pleine Lune

Préférences

J'ai acheté le premier numéro pour voir ce que ça donne. Eh bien, s'il y a une différence entre ce nouveau magazine gay et Têtu, je ne l'ai pas vue. C'est exactement aussi branchouille-creux avec plein de jolies images de minets dans des tenues invraisemblables quoique légères (et qui doivent coûter des prix absolument inabordables — je parle des tenues, mais vous pouvez généraliser aux minets si vous voulez), et des articles dont on se dit, tiens, c'est peut-être intéressant, je lirai ça plus tard, et qu'on ne lit jamais. Seule petite nuance, peut-être : Préférences n'a pas l'air de faire même vaguement semblant de prétendre s'adresser aux lesbiennes. Enfin voilà. Les paris sont ouverts pour savoir s'ils dépasseront le nº5 ou s'ils mourront avant.

S'il existe des magazines ciblant les homos qui ne sont pas une sorte de croisement entre le Figaro Madame et le catalogue de Gucci, ça m'intéresserait de les connaître (et merci de ne pas répondre le catalogue d'IEM). Idol était plus rigolo, déjà, mais il n'a pas tenu.

PS : En fait, ce qu'il me faut, c'est XY : celui-là, il est vraiment marrant — mais à peu près impossible à se procurer en France, ne parlons même pas de s'abonner.

(lundi)

Vu sur IRC

Quelqu'un est passé tout à l'heure sur #gay (le canal de Rezosup) manifestement dans l'esprit « je veux trouver le mec de ma vie maintenant tout de suite à l'instant ». Ce qui m'amuse, c'est que ceux qui ont ce genre d'attitude regardent de très haut l'attitude, complémentaire si j'ose dire, « je veux trouver un mec pour la nuit maintenant tout de suite à l'instant » (notez bien la différence ; et signalons que le canal IRC dont je parle n'est normalement peuplé ni par l'une ni par l'autre de ces attitudes) : ils la jugent frivole et vaine, méprisent de très haut le sexe pour le sexe, tout ça tout ça, eux ce sont des gens adultes, qui veulent quelque chose qui dure. Mais il ne leur vient apparemment pas à l'esprit que vouloir tout de suite à l'instant quelque chose qui dure (pour la vie si possible), c'est un peu absurde, quelque part. D'autant plus qu'il nous dit encore que des amis, il n'en cherche pas (d'accord, l'amitié et l'amour ce n'est pas pareil, mais quand même). J'ai cherché à lui faire observer gentiment l'incohérence de son attitude, et il a pris la mouche. Mais globalement, c'est assez caractéristique : il y a un nombre assez important de gens dans le milieu gay qui se plaignent de la frivolité du sexe facile (euh, du sexe facile, vraiment ? où ça ?) et qui s'obstinent à vouloir trouver une relation « durable » comme s'il était normal de la trouver avec la même facilité, comme si on pouvait décréter d'avance : cette relation sera durable. Comme si on pouvait faire le choix de l'« homme de sa vie » sur un site de petites annonces ou un chat anonyme avec deux ou trois clics-clics pour dire si on le veut fumeur ou non (buveur ou non, et ainsi de suite), et préciser le coloris. Bref.

Juste après, je me suis fait avoir en beauté par quelqu'un qui, arrivant sur le canal, s'exclame : David Madore ? putain, je savais pas que t'étais homo ! — et disparaît dans la nature. Alors moi je me suis confondu en conjectures sur qui ça pouvait être (quand même, pour me connaître sans savoir que je suis homo, il faut le faire), avant qu'il me dise qu'il s'était foutu de moi et qu'il ne me connaissait pas du tout. Arf, je me sens très con, là… (En jargon normalien, je me sens vraiment testé.)

(samedi)

L'homophobie : êtes-vous pour, contre, contre contre, ou contre contre contre ?

Aujourd'hui avait lieu à Paris une manifestation contre l'homophobie (en réaction à une attaque homophobe particulièrement barbare commise le 16 janvier dernier, à Nœux-les-Mines dans le Pas-de-Calais, sur la personne de Sébastien N. qui a été gravement brûlé par ses agresseurs). Après une douloureuse hésitation, j'ai décidé de ne pas y aller, et je veux ici expliquer pourquoi. Mon intention n'est pas de lancer un débat politique : je veux expliquer ma position, pas chercher à convaincre qui que ce soit. Le problème n'est pas non plus que je me désole de façon dont la « manifestation » est devenue en France le passage obligé de toute revendication, comme si on ne pouvait écouter l'avis des citoyens que lorsqu'ils descendent dans la rue. Ni que je désapprouve l'organisation de manifestations à la sauvage sans notification à la Préfecture de Police. Ni même que je suis assez fâché de la manière dont le message venez à la manif a été propagé comme du spam et comme une sorte de diktat moral (sous-entendant : si vous ne venez pas, c'est que vous laissez faire l'homophobie, et c'est très mal). Ce sont là des détails qui m'irritent mais qui ne changent pas grand-chose au problème de fond.

Le fait de témoigner sa sympathie envers les victimes d'actes criminels, en particulier dans des circonstances emblématiques, me semble assurément louable. Le fait de s'élever contre l'homophobie et de vouloir lutter contre elle est certainement souhaitable. Ce avec quoi je ne suis pas d'accord, c'est la revendication politique qui fait apparemment partie du mot d'ordre politique donné à la manifestation : par exemple, quand je lis Nous demandons donc : L'inscription de la lutte contre toutes les discriminations et donc contre l'homophobie, la lesbophobie et la transphobie dans la constitution (extrait du texte d'appel unitaire à cette manifestation), je ne peux qu'exprimer à regret mon désaccord (ne serait-ce que parce que la Constitution n'est pas censée servir à ce genre de choses, et que je trouve qu'on la modifie déjà beaucoup trop en ce moment pour des raisons inappropriées).

Je suppose que je tire d'un fond libertaire mon attitude qui consiste à défendre la liberté d'expression avant toute autre, comme symbolisé par la fameuse citation-qui-n'est-pas-de-Voltaire : notamment, je trouve que la liberté d'expression des imbéciles qui veulent me traiter de sale pédé est plus importante que mon droit à ne pas être appelé un sale pédé. C'est la même attitude que lorsque Chomsky préface un livre négationniste sous l'argument que les négationnistes doivent eux aussi avoir le droit de s'exprimer (et que les lois françaises qui le leur interdisent sont délétères pour un sain débat prouvant l'ineptie de leurs thèses) : il faut être décidément bien sot pour penser que Chomsky puisse être lui-même en sympathie avec ces thèses.

Évidemment, j'aimerais aussi pouvoir exercer mon droit à ne pas être brûlé vif parce que je suis homosexuel. Mais que je sache, le fait de brûler quelqu'un est actuellement un acte puni par la loi, dans ce pays, même s'il est pédé (et les faits à l'origine de la manifestation dont je parle sont poursuivis par le parquet et sont qualifiés de tentative d'assassinat). Dire que c'est plus grave s'il s'agit d'une agression homophobe voudrait dire, a contrario, que c'est moins grave si ce n'est pas le cas, donc qu'il y a des cas où il n'est pas si grave de brûler quelqu'un — ce qui est sans doute un postulat dangereux. Disons que c'est probablement moins grave lorsqu'il s'agit d'un coup de colère (meurtre sans préméditation) et je pense que le fait d'agir en raison d'une haine discriminatoire (racisme, antisémitisme, homophobie et ainsi de suite) doit être compris comme impliquant la préméditation (contre une catégorie de personnes et pas contre un individu), mais au-delà de ça je ne pense pas que ce soit spécialement plus grave.

L'erreur de logique fondamentale consiste à penser que si on est contre <foobar>, on doit être obligatoirement pour une loi contre <foobar>. Or cela est manifestement absurde, on peut être à la fois contre <foobar> et contre une loi contre <foobar>, parce qu'on pense que la loi sera inefficace, sera inapplicable, sera dangereuse pour <bazqux>, sera un abus de pouvoir, ou encore participe d'une dérive générale vers une judiciarisation outrancière de la société. S'il faut un exemple trivial, prenez pour <foobar> la stupidité humaine : je suis contre la stupidité humaine, mais je ne réclame pas une loi contre la stupidité humaine. Il en va de même de l'homophobie (disons sous la forme des propos homophobes).

On prétendra sans doute qu'une loi pénalisant les propos homophobes ne peut pas faire de mal. Mais c'est parce qu'on ne pense qu'aux cas clairs d'homophobie (qu'il faut combattre) et non aux cas douteux, à la région grise entre ce qui est politiquement correct et ce qui est injurieux. Faut-il rappeler que Michel Houellebecq a été traîné en justice (fin 2001) pour avoir dit : la religion la plus con, c'est quand même l'Islam ; il a été relaxé, mais je pense que ce genre d'affaire illustre assez bien ce qui se passe quand on adopte, bille en tête, des lois contre les discriminations, et qu'on découvre avec stupéfaction qu'elles sont vraiment dangereuses pour la liberté d'expression (serait-il permis de dire, par exemple, que le mouvement gay est une idiotie ?).

Ce qui est tout à fait vrai, en revanche, c'est que je dis tout ça du haut de ma tour d'ivoire, moi qui ai la chance de n'avoir jamais été victime de la moindre trace d'homophobie (tout au plus ai-je entendu quelques réflexions vraiment crétines) et certainement rien de menaçant. C'est bien pour cela que j'ai hésité assez longuement, et c'est aussi la raison pour laquelle je ne cherche pas non plus à convaincre autrui du bien-fondé de ma position (je me contente ici de l'exposer platement).

Deux méta-remarques : primo, ce serait gentil d'éviter si besoin est de transformer les commentaires de cette entrée en un débat ou une tribune — je répète que je voulais juste expliquer pourquoi je n'étais pas venu à la manifestation, pas persuader qui que ce soit de quoi que ce soit (de toute manière, je suis assez désabusé quant à l'efficacité du débat politique). Secundo, je suis effondré par mon incapacité totale à m'exprimer succinctement ; curieusement, c'est une des choses que j'admire justement énormément chez Chomsky, sa faculté à marquer des points en très peu de mots.

(mercredi)

Découragement

Les commentaires sur la précédente entrée me désolent (ce ne sont pas les seules choses, évidemment : ils ne sont que des gouttes d'eau de plus dans la cascade — je ne dis pas dans le vase, parce que les gouttes d'eau ne s'accumulent pas, elles coulent). Il y a vraiment des moments où je me demande pourquoi je ne tire pas un trait définitif sur toute tentative d'avoir une vie sentimentale, affective, ou sexuelle : manifestement, quelque obscure divinité dont les desseins sont impénétrables a Écrit, du fond de l'abysse, que je n'y aurais pas droit, ce n'est pas la peine d'essayer de comprendre pourquoi, je n'ai qu'à m'y plier et à laisser tomber les tentatives ridicules (aussi pitoyables que de changer de coupe de cheveux) pour faire évoluer ma situation. Arrêter de me dire homosexuel : c'est aussi prétentieux que si je me disais athlète, apparemment je suis asexuel, et mon insatisfaction vient de ma comparaison avec le milieu gay en général ou mes amis homos (comparaison qui fait que ne pas avoir eu un seul copain stable en 27 ans d'existence est, quelque part, « anormal », alors que pour les hétéros ce n'est pas franchement extraordinaire). Mais qu'est-ce que je fous à fréquenter la communauté homo, bon sang ? Plutôt couper tout lien avec elle, avec laquelle je n'ai semble-t-il aucun rapport (et parler d'autre chose dans ce blog, ça intéressera sans doute plus les lecteurs). Il y a d'autres façons de trouver le bonheur (que ce soit les mathématiques, le soleil qui brille et les oiseaux dans les arbres, ou la musique, que sais-je encore), plein de gens y trouvent d'ailleurs leur compte et puisque je suis malgré tout d'un naturel heureux, je ne devrais pas le laisser gâcher ainsi. (Et d'aucuns ne manqueront pas d'observer que je suis, d'ailleurs, terriblement prétentieux de me plaindre alors que j'ai toutes les conditions nécessaires à la félicité, quand il y a des gens qui ont de vraies raisons de se plaindre.) Comme ça je pourrai même offrir mon témoignage à une secte chrétienne fondamentaliste (voyez, j'étais homosexuel et j'étais terriblement malheureux, et j'ai décidé d'arrêter de vivre dans le péché) — ahem.

Et pourtant non. On sait tous que ce qui se cachait au fond de la boîte de Pandore…

(mardi)

L'amour est-il soluble dans l'amitié ?

Il paraît que je parle trop de sexe dans ce blog (loi de McCain : c'est ceux qui en parlent le plus qui en mangent le moins), alors pour changer je vais vous parler d'amour…

…Et d'amitié, puisque pour moi ça va ensemble. Mais pas pour tout le monde, manifestement, et même pas pour la plupart des gens, j'ai l'impression, et ça me laisse perplexe. Je ne dis pas que je suis un peu amoureux de tous mes amis (quoique ce n'est pas complètement faux si on se limite aux garçons de mon âge et assez mignons), même de mes meilleurs amis, ni que je ressens l'amour comme une forme d'amitié (et surtout pas comme une forme plus forte d'amitié). Il serait déjà plus juste de dire que, pour moi, l'amour est un sentiment qui naît de l'amitié + l'admiration + l'attirance physique.

On est censé faire quoi, quand on se rend compte qu'on devient amoureux de quelqu'un qui est déjà un ami (et en tout état de cause qui vous considère probablement comme tel) ? C'est une chose de faire des avances à quelqu'un qu'on vient de rencontrer, si on sait exactement où on veut en venir, mais je trouve ça autrement plus délicat vis-à-vis de quelqu'un qu'on connaît déjà bien et lorsque la relation est déjà placée sur un terrain différent ; et c'est encore pire si on craint que l'amitié en question en souffre (logiquement il n'y a pas de raison, mais la logique et les sentiments ont peu de rapports entre eux). C'est sans doute justement parce que c'est difficile que beaucoup de gens veulent séparer complètement amour et amitié.

À un étranger on peut faire des petits signes discrets indiquant que « je m'intéresse à toi », qu'il comprendra s'il est observateur. Mais pour un ami on est déjà censé avoir un intérêt réciproque. Parfois de la tendresse mutuellement exprimée, et ça n'en rend la situation que plus confuse (surtout que cette tendresse est parfois basée sur le contrat implicite qu'elle est « pure » de tout sentiment amoureux). Quant à la déclaration explicite, c'est une façon de mettre les gens au pied du mur, et ils peuvent réagir très mal à ça (parce qu'ils ne veulent pas que la relation, à laquelle ils sont attachés, change de nature ; d'où des « mais ça fait cinq ans qu'on est amis, pourquoi veux-tu maintenant que ça change ? »). (D'ailleurs, j'ai un ami — juste un ami, hein 😉 — qui prétend que les déclarations d'amour, ça ne marche que quand il n'y avait de toute façon rien qui ne puisse pas marcher.)

Alors quoi ? Faut-il refuser absolument l'amitié des gens dont on est susceptible de devenir amoureux, ou à tout le moins refuser toute déviation de la relation sur une voie où l'amitié gênerait l'amour éventuel ? Peut-être. Mais il faut déjà y voir clair dans ses propres sentiments (pas donné à tout le monde). Et j'ai pour ma part tendance à me considérer comme facilement lié d'amitié, j'ai du mal à refuser ; et de toute façon je ne peux pas vraiment concevoir autrement la naissance du sentiment amoureux. Savoir où une relation est partie dans la mauvaise direction (« mais moi je te draguais, je ne voulais pas juste être ton ami ! et tu n'as pas compris ? ») n'est pas aisé.

Je ne dis pas tout cela en pensant à un cas précis. C'est quelque chose qui m'arrive tout le temps, et à quoi j'ai fini par m'habituer complètement (ce qui ne veut pas dire que je ne le regrette pas !). Je suis entouré de gens dont j'aurais pu vouloir qu'ils soient autre chose que juste des amis, et parfois je me soupçonne d'être vraiment trop prompt à sympathiser avec quelqu'un pour m'épargner la difficulté de trouver autre chose derrière. Maintenant, le fait d'être homo et d'avoir un nombre important de garçons hétéros parmi mes amis m'a au moins appris à sublimer (je n'aime pas ce mot, mais je ne connais pas mieux) mes would-be sentiments amoureux, jugés désespérés, en quelque chose d'autre et qui ne cause pas de chagrin. L'ennui, c'est qu'à force de m'exercer à contenir ainsi mon amour, puisque j'en ai acquis la capacité, j'ai fini par le faire systématiquement : je commence à me demander si je me permettrais jamais plus d'être amoureux — il y a plusieurs personnes que je fréquente actuellement dont je pourrais être fou d'amour, mais je crois d'avance que c'est perdu, que ce n'est pas la peine, qu'il est plus sage, et plus prudent, d'en rester ami (ou quelque chose de ce genre).

À force, je vais oublier ce que c'est, l'amour. C'est terrible.

(dimanche)

Stéphane Hoguet in memoriam

Stéphane Hoguet était mon professeur de mathématiques en hypotaupe (l'année scolaire 1994–1995, il y a neuf ans, donc).

Ses cours se lisaient comme un livre. Il arrivait dans la classe, divisait le tableau en deux (toujours en deux, toujours au même endroit : nous nous étions amusés à prolonger ce trait, « le trait d'Hoguet », sur le plafond et le plancher jusqu'au fond de la classe, et en voyant ça il avait déplacé son trait de cinq centimètres vers la gauche), puis il commençait son cours : il écrivait d'une écriture parfaite (quoique un peu petite), sans se tromper (il lui arrivait d'hésiter, mais quand il notait quelque chose au tableau, c'était toujours juste), sans rien effacer avant d'être arrivé au bout du tableau, presque sans consulter ses notes. Il en disait à peine plus que ce qu'il écrivait, ce qui se suffisait : vraiment, ses leçons s'apparentaient à la lecture d'un traité systématique. Le niveau dépassait largement le programme attendu en math sup (par exemple, il nous avait fait une belle introduction à la théorie des nombres, et en devoir maison il nous faisait démontrer la loi de réciprocité quadratique et étudier le prolongement analytique des fonctions L associées aux caractères de Dirichlet afin de démontrer le théorème de la progression arithmétique). Il y avait une réelle reconnaissance de la beauté des mathématiques dans ce cours — qui était sans doute bien difficile à suivre pour ceux dans la classe qui ne connaissaient pas déjà l'essentiel du programme de taupe en arrivant, ou qui n'avaient pas, du moins, une certaine habitude du raisonnement mathématique et un certain pouvoir d'abstraction (célèbre phrase tirée de l'introduction des Éléments de mathématique de Nicolas Bourbaki, sous l'égide de laquelle Stéphane Hoguet nous avait placés en la citant lors du premier cours).

Un jour il n'est pas venu donner son cours. C'était le samedi veille des vacances de février (le 1994-02-18, précisément), et nous avons donc conclu qu'il s'était donné un jour de congé de plus (même si cela ne lui ressemblait pas, mais le personnage était assez énigmatique). Ces vacances, je les ai passées au Maroc aux frais du CIC (la banque), qui offrait un voyage à tous les franciliens ayant eu la mention très bien au baccalauréat (l'année précédente), et nous étions plusieurs de ma classe de sup à nous y retrouver.

À la première heure à la rentrée (un cours de dessin industriel), le proviseur adjoint nous attendait ainsi que notre professeur de physique, accompagnés de l'inspecteur général André Warusfel (ancien prof de taupe du lycée, il venait d'être promu IG), qui nous a annoncé que Stéphane Hoguet était décédé. Du SIDA. Le 1994-03-03.

La tragédie inattendue a glissé sur nous : l'effet de surprise était si grand qu'il n'y a pas eu de réaction. D'abord, les professeurs ne sont pas censés mourir pendant l'année scolaire : ce n'est tout simplement pas quelque chose qu'on envisage (à moins d'avoir quelque indice objectif laissant penser que cela pourrait se passer, bien sûr) — c'est presque une faute de goût, en fait. Mais ici, Hoguet avait fait preuve d'un courage qui laisse sans voix : se doutant qu'il ne finirait pas l'année, il avait demandé à l'administration de prévoir un remplacement (Emmanuel Goldsztejn), lequel avait joué le rôle de khôlleur entre temps. (Il est vrai que le lycée Louis le Grand ne doit pas avoir trop de mal à trouver un prof de prépa. Au demeurant, Emmanuel Goldsztejn était aussi un très bon enseignant.) La situation n'avait dû être facile pour personne, mais nous ne nous étions doutés de rien. Tout au plus avions-nous constaté que Hoguet avait l'air vraiment très fatigué (et il mettait un temps considérable à corriger nos devoirs sur table — mais nous mettions cela sur le compte du perfectionnisme — et il n'a jamais corrigé nos devoirs maison). Certains pensaient que c'était parce qu'il n'arrêtait pas de faire la fête. Autant dire qu'apprendre la vérité a été un choc.

Ensuite, le SIDA était une maladie dont on entendait évidemment beaucoup parler, mais dont personne n'était censé mourir. Je veux dire, personne qu'on connaît : c'est l'effet ça n'arrive qu'aux autres, enfin surtout aux autres qui sont loin et qu'on ne fréquente pas. Des rumeurs insistantes circulaient dans la classe depuis le début de l'année selon lesquelles Hoguet était homosexuel (et sans doute y avait-il objectivement des raisons de le croire, si on se fie à certains clichés ; il avait une façon vraiment très butch de s'habiller, et une voix très douce), mais ces rumeurs font partie du « paysage ».

Je n'arrive pas à resituer mes propres émotions dans tout cela ; le garçon que j'étais en taupe m'est désormais fort éloigné, je n'arrive plus à m'identifier à lui. Je savais avec certitude que j'étais pédé (et j'en pincais en secret pour les beaux yeux verts d'un garçon de la classe, Cyril). J'admirais passionnément les cours de Hoguet qui répondaient exactement à ma façon de concevoir et d'aimer les maths. Mais que ressentais-je pour l'homme ? Je suis incapable de le dire. Je me rappelle avoir pensé, au cours d'une messe donnée à sa mémoire à la chapelle du lycée (ses parents étaient d'ailleurs, à ce que j'ai pu comprendre, très croyants), que pour bien se souvenir de lui il faudrait commencer par réussir à le connaître tel qu'il était vraiment, non pas seulement à travers ses cours ou les cérémonies commémoratives. Quelquefois je me suis dit que j'aimerais rencontrer ceux qui l'ont connu autrement : ses amis, ses confidents… (du moins ceux qui sont encore en vie). Mais comment les trouver ?

Telle est la vie des hommes. Quelques visages aperçus, très vite remplacés par d'irrémédiables absences. Il n'est pas nécessaire de le dire aux enfants.

(mercredi)

Grande école

Ce film est… bizarre. Je n'arrive pas à décider s'il est nul ou très bon. En fait, il est déstabilisant parce qu'il y a énormément de choses dont on ne sait pas si on doit les prendre au premier, au second ou au troisième degré. D'un côté on a des clins d'œil divers et variés au milieu français des grandes écoles (en l'occurrence : une école de commerce imaginaire et non nommée — même si les bâtiments doivent être bien réels et j'essaie sans succès de me rappeler lesquels ce sont — et, dans une moindre mesure, Normale Sup section lettres), parfois jusqu'à la caricature. De l'autre, des passages véritablement touchants. Entre les deux, des scènes dont on ne sait pas si on doit en rire ou s'en émouvoir, des effets trop appuyés dont on ne sait pas si c'est intentionnel ou lamentable. Bref, c'est étrange. Il y a aussi un désagréable effet « théâtre filmé » de certaines scènes (mais pas toutes) : peut-être parce que c'est justement adapté d'une pièce. Pourtant, si on est disposé à accepter de lire le film à plusieurs degrés, de rire sans trop savoir si c'est de lui ou avec lui et d'être parfois un peu touché, alors il n'est pas désagréable à voir. En tout cas je n'ai pas le sentiment d'avoir perdu mon argent ou mon temps.

En revanche, j'aurais été ravi de pouvoir échapper à l'effet « bande de copains homos sortis d'école de commerce » dans l'assistance, qui sont manifestement venus voir ce film parce que c'est « leur » film, et qui ne se privent pas pour le commenter à voix haute pendant la séance, et pour rire à gorge déployée.

Une réplique que j'ai bien aimée (et que je cite approximativement) : ah oui, les amis… qui choisirait d'être petit alors qu'on peut être meilleur ?

(samedi)

Doué

C'est absolument scandaleux à quel point il est mignon sur cette photo de l'affiche du film Peter Pan. Voir cette image sur tous les murs, c'est une véritable incitation à la pédophilie, c'est insupportable : je suis déjà suffisamment frustré avec les mecs d'à peu près mon âge, ce n'est pas la peine d'en rajouter avec les gamins de quinze ans.

Ah, c'est vrai que Peter Pan n'a pas d'âge, de toute façon.

(jeudi) · Premier Quartier

Nettoyage à sec

Je viens de voir Nettoyage à sec (dans le cadre d'une projection organisée par Homonormalité, l'association homo de l'ENS). Je pourrais dire beaucoup de bien sur le film, qui est vraiment magnifique (ça fait un moment que je me disais que je devais le voir), mais je dirai surtout ceci : putain de bordel de merde, qu'est-ce qu'il est beau gosse, Stanislas Merhar !

(mardi)

Mettons un point sur le “i” de « relation »

Je ne suis pas à la recherche de l'âme sœur (enfin, frère), ou d'un mec avec qui partager ma vie.

Si je prends la peine de le dire, c'est que pour une raison qui m'échappe, beaucoup de gens qui me connaissent semblent en être convaincus.

Quand j'essaie de rencontrer des gens, c'est soit pour être amis, soit pour coucher ensemble (ou les deux à la fois, éventuellement : je ne vois aucune raison pour laquelle ça devrait être incompatible), ou en tout cas pour faire connaissance parce que c'est toujours intéressant de lier connaissance — et j'essaie de ne pas avoir trop d'a priori sur ce que je veux avoir comme relation. Mais en tout cas l'idée de chercher à avoir une relation stable monogame fidèle exclusive tout ça tout ça n'est pas ce qui me motive (je ne dis pas non plus que j'en exclus complètement la possibilité). Il est vrai que par le passé j'ai pu tenir un discours différent.

Je ne sais pas pourquoi, beaucoup de ceux qui me connaissent semblent pourtant persuadés que c'est ça que je veux : me trouver un copain. Peut-être est-ce une projection de ce qu'ils souhaitent eux-mêmes (l'idée que l'épanouissement affectif et sexuel ne peut être pleinement satisfaisant que dans le cadre d'un couple stable est un mème très répandu). Peut-être pensent-ils que je suis un garçon sérieux (mwahahahahaha), et qu'un garçon sérieux ne peut chercher qu'une relation sérieuse. Peut-être leur est-il absolument inimaginable qu'un homo ni trop vieux ni trop moche ne puisse trouver personne avec qui baiser — c'est vrai que je suis Très Fort. (Et peut-être que je ne trouve personne avec qui baiser parce que tout le monde s'imagine que ce n'est pas ça que je cherche ?)

Globalement, ma vie n'est pas quelque chose que je cherche à partager. D'ailleurs, je ne conçois pas bien comment ça peut se partager, une vie — c'est un peu étroit pour ça, si j'ose dire. Mais enfin. De toute manière, je pense que je suis assez invivable sur le long terme, et je suis certain que je suis trop jaloux de ma liberté pour laisser quelqu'un foutre son nez dans mes affaires. Ce n'est pas tellement le point. Par ailleurs, j'ai un assez grand nombre d'amis — ou en tout cas de connaissances — qui ont tous leurs qualités propres, toutes différentes et toutes précieuses, et je ne vois absolument pas comment une seule personne pourrait se substituer à la moitié du quart du commencement de tous ces rapports humains. Ceci étant, ça n'a pas beaucoup de sens de justifier pourquoi je cherche ceci ou cela : ce n'est pas exactement une envie raisonnée.

Je ne dis pas que je cracherais sur le mec idéal si je le trouvais, évidemment. Mais le mec idéal ne se trouve pas, il se construit : deux personnes peuvent s'apprivoiser l'une l'autre, se changer chacune sous l'influence de l'autre, et se rendre compte au bout d'un temps qu'elles sont devenues quelque chose de très fort l'une pour l'autre. Je ne renie absolument pas ça. Je trouve juste que se dire au départ d'une relation qu'on veut qu'elle devienne ceci ou cela, c'est un peu inutilement orgueilleux. Notamment — mais je me suis déjà exprimé à ce sujet — je trouve que la fidélité en couple est quelque chose qui doit venir naturellement et qu'on ne doit sans doute pas chercher à s'imposer.

Alors pourquoi diable, me demanderont certains, si je cherche juste à baiser (parce que pour les amis, je suis très satisfait de ceux que j'ai, même si bien sûr je m'estime toujours prêt à m'en faire de nouveaux), ne vais-je pas dans une des nombreuses boîtes à sexe que compte la capitale française ? Tout bêtement parce que ce n'est pas du sexe furtif et anonyme que je cherche. Une comparaison rendra peut-être ma position plus claire :

Ruxor en a assez de manger tout seul, mais il ne trouve décidément personne avec qui partager ses repas. Le problème n'est pas tant qu'il fait partie des 5% de la population préférant le salé (alors que 90% préfèrent le sucré, et peut-être 5% aiment autant les deux) : il a après tout un certain nombre d'amis qui ont des goûts sans doute compatibles avec les siens. Mais il est considéré comme terriblement malpoli de demander à quelqu'un de partager sa table, et la réponse sera forcément non si des manœuvres d'approche savantes n'ont pas été employées. Déjà, il y a tous ceux qui se sont trouvé quelqu'un avec qui manger en tête-à-tête, et il serait alors inacceptable pour eux de le faire avec quelqu'un d'autre (et parfois même mal vu de dîner seul). De faire un repas en groupe entre amis, il n'est évidemment pas question : l'idée même est presque choquante. Évidemment, on peut toujours aller au restaurant, et là, il y en a pour tous les goûts, et pour tous les styles. Certainement la nourriture peut y être meilleure que ce qu'on se prépare soi-même en vitesse. Seulement, est-on vraiment moins seul quand on mange au restaurant, à la même table qu'un inconnu (ou plusieurs), que quand on le fait seul ?

D'accord, cette analogie est sans doute exagérée. (À la base, la raison principale pour laquelle je ne veux pas baiser avec un inconnu, c'est que je suis trop timide pour ça.) Je ne peux pas honnêtement dire qu'un acte sexuel soit exactement aussi anodin que celui de se nourrir. Dans les deux cas il s'agit d'accomplir socialement un acte biologique fondamental, mais il y a quand même des raisons assez naturelles pour que le sexe se fasse à deux — maintenant, il y a aussi des raisons assez naturelles pour qu'il se fasse entre un homme et une femme, alors… Ceci étant, dormir c'est aussi accomplir un acte biologique fondamental, et ce n'est vraiment pas quelque chose que j'aime faire en compagnie.

Tiens, dormir, ça c'est une idée. Je crois que je vais faire ça (et seul) au lieu de débiter des conneries plus grosses que moi.

(samedi)

Le calendrier des pédéblogueurs français 2004

Un grand bravo à Garoo pour avoir tenu le pari et avoir pris une photo aussi réussie de M@nu qui nous fait un très joli mois de janvier. On espère que le courage du principal auteur se maintiendra et qu'il aura les moyens de réaliser les douze mois de l'année. En tout cas j'ai proposé ma candidature pour un mois ultérieur (à déterminer).

(samedi) · Mon 10000e jouriversaire

De la décence, et de mes étudiants

Nicolas m'a fait observer, après le repas, ce soir, que s'il trouvait qu'il y avait un domaine où mon 'blog lui semblait problématique, c'est vis-à-vis de mes étudiants.

La réflexion est assez théorique, parce que je suis quasiment certain que jusqu'à présent aucun d'entre eux n'a eu l'idée de chercher « David Madore » sur le Web. C'est un peu surprenant, parce que c'est typiquement la première chose que je fais, moi, quand j'entends parler de quelqu'un, que de chercher son nom dans Google. Mais ils ont beau être nés vers '85 (c'est-à-dire que le Web est apparu quand ils entraient à l'école primaire), ils n'ont pas encore la culture d'Internet, ces étudiants, c'est bizarre. Qu'ils ne passent pas tous tout leur temps devant un écran, c'est heureux, mais que pas l'un ait eu la curiosité de faire cette recherche, c'est surprenant ; et si l'un le faisait, je suis certain que la nouvelle que le chargé de TD de maths est pédé serait immédiatement connue de tous, et que j'aurais entendu quelques ricanements idiots à ce sujet (ou alors est-ce que je sous-estime leur civilité ? j'en doute assez). Les ricanements ne me gênent pas, d'ailleurs (j'y ai déjà eu droit, des années passées), ils m'amusent plutôt, en fait ; et, quand bien même, la possibilité qu'un seul étudiant puisse apprendre la nouvelle en se disant, tiens, je ne suis pas le seul homo dans cette fac vaut bien le risque de supporter tous les ricanements du monde. Mais passons, ce n'est pas le point.

La question que je m'efforce de me poser toujours, c'est, adopté-je toujours une attitude parfaitement correcte ? Ce que j'ai raconté sur la surveillance d'examens est-il décent, par exemple ? Il ne faut pas se voiler la face (ni porter le tchador) : sur une vingtaine de garçons de dix-huit-vingt ans, il y a forcément quelques belles figures ; mes collègues hétéros ne pensent pas autrement, mutatis mutandis. Disons même qu'il y en a un ou deux dans le groupe qui sont beaux à se cogner la tête contre les murs. Mais je n'ai pas l'habitude de me branler en regardant le trombinoscope (de toute façon la qualité des photos est trop mauvaise ☺) ; je n'ai pas l'intention de les violer ou de me livrer au moindre début de commencement de quoi que ce soit qui ressemblerait à de la drague avec chantage (d'ailleurs, je ne sais pas draguer). Et dans mon attitude envers eux je crois adopter un comportement impeccablement stoïque (autant que je puisse penser, intérieurement, rhâ, mais c'est pas possible d'être aussi beau gosse). Simplement, ici, je ne vois pas pourquoi je me priverais de faire quelques remarques comme je viens d'en faire (étant évidemment entendu que je ne donnerai pas de nom) : ceux qui lisent ceci sont a priori avertis, ils ont fait l'effort de venir jusqu'ici, etc. Suis-je néanmoins trop direct ? Je me pose la question.

(vendredi)

Je n'ai jamais su draguer

La situation : le buffet de fin d'année d'une association étudiante gaie & lesbienne. Donc tout un tas de garçons et de filles, pour l'essentiel homos ou bis, qui bavardent bruyamment autour de paquets de chips et de bouteilles de sodas (ou de bières). Et dans le tas il y en a un — qui vient pour la première fois à l'association — que je trouve vraiment gravement mignon, dans le genre blondinet aux yeux bleus (bon, c'est peut-être vrai, en fait, que j'ai un petit faible pour les blonds). D'accord, il est polytechnicien, mais enfin, personne n'est parfait. (Hum, à ce stade-là, tous les lecteurs de mon 'blog qui se trouvaient être à ce buffet ont compris que c'est de J. que je parle. Mais je m'en fous assez, après tout.) La question à deux cents zorkmids : comment je suis censé faire passer le message qu'il ne m'est pas indifférent ? Dans un lieu anonyme (la rue, un bar, une boîte), je conçois qu'on peut faire ça par le regard, mais là, c'est quand même plus technique, vu qu'on discute déjà ensemble, et c'est assez normal de regarder son interlocuteur quand on parle. J'ai avec tout le monde à peu près le même comportement gentiment sociable et relativement loquace. Comment on est censé draguer, dans ces circonstances ? Je n'en sais rien, moi, on ne m'explique jamais rien, à moi. Et ça doit bien être possible, puisqu'il y a des gens qui ont réussi. Quand il a dit qu'il aimerait bien que quelqu'un l'héberge pour la nuit, flemme de rentrer à Palaiseau par le dernier RER, je lui ai innocemment offert de coucher chez moi, mais finalement, comme la soirée devait se prolonger en nuit blanche chez Y. et qu'il a voulu y aller, ma manœuvre innocente a échoué.

Bah, je ne suis vraiment pas doué, moi. Mais j'en ai l'habitude, ça fait 9999 jours que c'est comme ça. Je ferais mieux de vous raconter ce que sont la voûte étoilée de Zariski, la Longue Droite, et le compactifié de Stone-Čech des naturels. Au moins c'est dans mes cordes.

Tiens, dans le genre idiot, au cours de la conversation, il a été question du « Prince Albert ». J'ai été surpris de voir que pratiquement personne ne savait ce que c'était. Faisons donc l'éducation des masses : c'est un piercing au pénis, qui traverse le gland, et qui est nommé de la sorte en l'honneur du mari de la reine Victoria, Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, cela se portait souvent à l'époque, et servait à retenir le pénis, par une petite chaîne, pour éviter qu'on pût distinguer la moindre protubérance. J'ai raconté tout ça, et j'ai sans doute rougi un peu (euphémisme : je rougis très facilement, en fait à peu près systématiquement si j'adresse la parole à plus de deux personnes), et « on » a conclu que je rougissais parce que j'avais moi-même un Prince Albert. Bon, eh bien je ne dirai pas ce qu'il en est : ceux qui veulent la réponse, vous savez ce qu'il vous reste à faire. 😉

(jeudi)

Le porno

Je ne sais pas pourquoi, je trouve les films pornographiques fort peu excitants. D'accord, ce jugement se base sur un nombre d'observations très limité — vu le prix des productions (et vu qu'à la télé je n'ai que les chaînes hertziennes non cryptées), étant donné que je bâille d'ennui au bout de cinq-dix minutes, j'avoue que je n'ai pas tellement envie d'approfondir mon étude. Enfin, quand je dis je ne sais pas pourquoi, je peux quand même être plus précis que ça : je ne vois pas ce qu'il y a d'intéressant à regarder deux (ou plus) mecs faire l'amour (et à plus forte raison un mec et une fille, ou deux filles) — ce qui est intéressant, c'est de le vivre, pas de le regarder. Mais bon, ça ne doit pas être une opinion trop répandue, sinon l'industrie du porno n'existerait pas.

Je ne dis pas que je ne peux pas être stimulé par des images : mais pas par juste celles d'un acte sexuel. Les images qui m'excitent ne sont pas celles qui montrent mais celles qui suggèrent. Même les images, par exemple, des célèbres et kitschissimes photographes Pierre & Gilles, me font en général plus d'effet que du porno cru : souvent derrière la plastique plus que parfaite on sent affleurer une force érotique incroyable. J'exagère : leurs images à l'esthétique onirique ne font pas non plus de bons excitants, mais entre ces extrêmes il y a de la place pour des choses très fortes. En images fixes, ce n'est pas difficile à trouver : il suffit de descendre au sous-sol des Mots à la bouche pour en trouver quantité d'exemples. Mais n'y a-t-il rien d'analogue en film ? (On croirait que non : Bel Ami, qui fait des photos fixes relativement soft, quand il prend une caméra, réalise des pornos tout à fait ordinaires, semble-t-il.) J'imagine que ce n'est pas forcément évident à produire : on sera forcément plus exigeant sur le scénario si le but du jeu n'est pas simplement d'enfiler les orgasmes que si on demande qu'ils soient entourés de — ah, euh — préliminaires plausibles. Pourtant, les films érotiques (de charme, doit-on peut-être dire) hétéros, ça existe. N'y a-t-il rien de semblable au rayon gay ?

(Pffffff… Ce que je me retrouve à raconter, moi ! Et dire que j'ai hésité entre écrire ça et raconter — avec les mains — ce que c'est que la voûte étoilée de Zariski ! Bon, ben les amateurs de maths attendront un autre jour. En plus, maintenant je vais à nouveau passer pour un romantique éperdu ou une autre sottise de ce genre. ☹)

(samedi)

Frodo & Sam

Après un peu de temps passé à continuer le boulot de la veille (c'est-à-dire juste ce qu'il fallait pour remettre la machine en accès public et rétablir les services absolument indispensables, de façon à diminuer légèrement l'urgence des problèmes qui se posent) j'ai occupé l'essentiel de ma journée à regarder, avec quelques amis, la version longue des deux premiers volets de la trilogie du Seigneur des anneaux de Peter Jackson.

C'était la cinquième fois que je voyais La Communauté de l'Anneau (la troisième fois en version longue), et à la fin je dois admettre que je m'ennuyais franchement ; en revanche, pour Les Deux Tours, je ne le voyais « que » pour la troisième fois, et la première en version longue, et ce fut donc nettement plus agréable. Globalement je ne trouve pas que ces versions longues apportent beaucoup de scènes inoubliables (le premier montage, projeté dans les salles, était donc un bon choix), néanmoins je suis nettement content de l'éclairage donné au personnage de Faramir dans la version longue des Deux Tours, parce que j'avais trouvé dans la version courte qu'il était vraiment amoché (moralement parlant) par rapport au livre. Dans l'ensemble, pourtant, j'estime les films extrêmement fidèles à l'œuvre écrite : si on entend cependant des reproches nombreux dans le sens contraire, c'est simplement parce que le livre de Tolkien a ses légions de zélotes prêts à aboyer au moindre écart — ils feraient bien de lire mon Histoire de la Propédeutique à la Reine des Elfes pour savoir ce qu'il se passe quand on vénère trop cette œuvre. Finalement, très peu d'adaptations cinématographiques ont un tel degré de fidélité au roman dont elles sont tirées.

Maintenant, un problème fondamental que je me pose est : y a-t-il entre Frodo(n) et Sam uniquement de l'amitié et de l'affection, ou doit-on penser que cela va plus loin ? Bon, c'est une question qui n'a pas vraiment de sens (Frodo et Sam n'existant pas, faut-il le rappeler) ; dans l'esprit de Tolkien il me semble clair que cela ne va pas plus loin, mais je m'interroge surtout sur le film. Autrement dit, les acteurs ont-ils joué avec l'intention de faire paraître des regards vraiment amoureux entre les deux hobbits (avec l'accord du réalisateur, ou à sa demande) ou bien est-ce simplement une lecture possible (et peut-être un peu tirée par les cheveux) ? Ou : est-il « naturel » quand on on voit le film, de penser qu'ils s'aiment ? On m'avait plus ou moins convaincu que non, c'est moi qui interprète parce que je suis homo et donc assez enclin à penser à ce genre de lecture. Mais à revoir les films (surtout l'un à la suite de l'autre), je suis de nouveau convaincu que c'est vraiment trop évident pour que ce soit uniquement dans ma tête. (Et ceux qui regardaient avec moi avaient l'air d'être aussi assez de cet avis : là, si le spectateur américain moyen n'était pas aussi puritain, ils devraient se rouler une pelle a-t-on dit à un moment — enfin, le problème est surtout que ça ferait hurler les fans, mais l'idée y est ; et un autre copain plaisante : quand Sam dit si je fais un pas de plus, je serai allé plus loin que jamais avant il veut dire voilà, c'est ma première fois….) Finalement, ce qui me convainc n'est pas tellement la manière dont Sam se décrit auprès de Frodo comme your Sam ni la façon dont il fait des scènes de jalousie sur l'attention de Gollum, c'est vraiment la manière dont ils échangent des regards. En tout cas, si quelqu'un me dévisageait de façon aussi délibérée et aussi intense que Sam regarde Frodo à plusieurs reprises, j'en concluerais vraiment qu'il est amoureux de moi. En revanche, il faut signaler qu'on apprend, dans la version commentée par les acteurs du film, que c'est Ian McKellen (qui est lui-même homo) qui a suggéré fortement que Sam prenne la main de Frodo quand ce dernier se réveille à Rivendell (Fondecombe) : cela semble indiquer que ce n'était pas trop naturel et spontané pour les acteurs de le jouer ainsi.

(dimanche) · Premier Quartier

Festival : la fin

J'ai passé mon après-midi au Festival de Films Gays et Lesbiens de Paris, comme je l'avais décidé. Un parfum nommé Saïd (à 14h15) était franchement mauvais : une sorte de souvenir de vacances interminable sur fond d'une aventure du réalisateur qui n'avait rien d'intéressante et qui ne donnait de beau rôle ni à lui ni à son amourette ; à part pour dire « le Maroc c'est beau, allez-y », ça n'avait aucun intérêt. Frisk (à 18h30) était moins mauvais, mais quand même un peu vide (comme beaucoup de films qui croient que faire trash suffit à remplir — néanmoins j'ai vu largement pire). En revanche, ce qui m'a vraiment emballé, c'était les courts métrages (à 16h30). Notamment deux films français : Far West (que j'avais déjà vu, cependant), et surtout Le Cas d'O d'Olivier Ciappa (un petit thriller comique, dont le rapport avec l'homosexualité était un peu distant, mais absolument excellent dans l'ensemble, et puis Orient est incroyablement beau gosse — dommage que l'acteur, qui était présent, ait précisé qu'il était hétéro) ; et deux films nord-américains, Straight in the Face et Target Audience, tous deux absolument hilarants ; j'ai aussi bien aimé Œdipe N+1, et Avant j'étais triste de Jean-Gabriel Périot. Bref, quasiment tout ce qui était là était entre très bon et absolument excellent (seul un tout petit métrage de cinq minutes m'a déplu, une animation de dessins de Tom de Pékin). Vraisemblablement certains de ces courts métrages sortiront dans la collection Courts mais gays (c'était déjà le cas de Far West et il est certain que ce Le Cas d'O viendra, puisque c'est Antiprod qui produisait), et je ne manquerai pas de les acheter.

(samedi)

La Ville dont le prince est un enfant

J'avais entendu parler de La Ville dont le prince est un enfant, téléfilm tiré de l'œuvre du même nom de Montherlant : comme je suis tombé, l'autre jour, sur le DVD à la Fnac, je l'ai acheté (d'accord, j'avoue avoir un petit faible pour Naël Marandin), et je viens de le regarder. C'est un très beau film : même si la mise en scène laisse un peu à désirer (notamment à la fin, qui m'a semblée un peu… étirée), les acteurs sont convaincants et l'argument est à la fois très pudique et très fort. Bref, j'ai beaucoup aimé.

(« Marandin », c'est le même nom de famille que mon prof de français en cinquième, Jean-Patrice (ou Jean-Patrick ?) de son prénom, que j'admirais passionnément. Je me demande s'il y a un lien de parenté.)

(jeudi) · Thanksgiving (États-Unis)

Sur l'origine de l'homosexualité

“But he [Leto II] says that the male army was a survival of the screening function delegated to the nonbreeding males in the prehistoric pack. He says it was a curiously consistent fact that it was always the older males who sent the younger males into battle.”

“What does that mean, screening function?”

“The ones who were always out on the dangerous perimeter protecting the core of breeding males, females and the young. The ones who first encountered the predator.”

[…]

“I don't find this a curious theory.”

“You have not heard all of it.”

“There's more?”

“Oh, yes. He says that the all-male army has a strong tendency toward homosexual activities.”

Idaho glared across the table at Moneo. “I never…”

“Of course not. He is speaking about sublimation, about deflected energies and all the rest of it.”

“The rest of what?” Idaho was prickly with anger at what he saw as an attack on his male self-image.

“Adolescent attitudes, just boys together, jokes designed purely to cause pain, loyalty only to your pack-mates… things of that nature.” […] Moneo nodded. “The homosexual, latent or otherwise, who maintains that condition for reasons which could be called purely psychological, tends to indulge in pain-causing behavior—seeking it for himself and inflicting it upon others. Lord Leto says this goes back to the testing behavior in the prehistoric pack.”

(Frank Herbert, God Emperor of Dune)

C'est une théorie remarquable et relativement provocatrice : en clair, l'homosexualité masculine se maintiendrait parce qu'elle aurait une fonction dans la structure sociale de la cellule préhistorique humaine voire pré-humaine (je ne sais pas comment traduire pack : meute ? tribu ? groupe ?), fonction qui devient ensuite l'institution de l'armée, à savoir protéger le centre (« civil ») de la meute, où se trouvent les mâles reproducteurs et les femelles, et défléchir les impulsions sexuelles des (jeunes) mâles non-reproducteurs/gardiens les uns sur les autres.

Théorie évidemment trop simpliste pour être vraie, et en même temps trop jolie (en tout cas c'est mon avis) pour être fausse. Et qui est surtout pleine d'ironie puisqu'on a d'un côté un certain nombre d'armées dans le monde qui continuent à refuser les homosexuel(le)s dans leurs rangs (pourquoi ? je crois que personne n'en a la moindre idée) et d'un autre côté un fantasme homo clairement identifié au sujet de l'armée. Maintenant, je me demande où Herbert est allé chercher tout ça : s'il l'a inventé lui-même, c'est quand même assez impressionnant ; s'il l'a trouvé ailleurs, je voudrais bien savoir où (j'ai le vague souvenir d'avoir croisé la même théorie ailleurs, mais je suis incapable de me rappeler quand ou comment).

Bon, et comme je suis en verve, je vous offre même deux théories fumeuses pour le prix d'une. Voici la seconde (pas incompatible avec la première), que je paraphrase parce que ce sont des mèmes orphelins : je ne sais plus du tout d'où je sors ça ; elle dit ce qui suit. Tous les hommes (la théorie ne parle pas du tout des femmes) sont homosexuels latents : cela fait partie du fonctionnement général et normal de l'émotivité humaine ; seulement, un mécanisme (neurochimique ou psychique) intervient, à un niveau différent, pour défléchir le désir homosexuel en désir hétérosexuel, de façon à faire écran à ce dernier ; ce mécanisme de reconversion soit n'est pas activé (pour une raison non précisée) chez certains individus (qui sont alors homosexuels) soit ne fait pas écran au désir homosexuel chez d'autres (qui sont alors bisexuels) soit s'efface de façon temporaire (homosexualité de circonstance, par exemple lorsque les femmes sont trop peu nombreuses dans le milieu) soit enfin n'apparaît qu'un peu tardivement (périodes d'interrogation pendant l'adolescence, et homosexualité transitoire). Reste à justifier pourquoi on proposerait cette explication bizarre de « reconversion » d'un désir homosexuel en désir hétérosexuel. Premièrement, il est fort douteux que le désir homosexuel et hétérosexuel procèdent de deux phénomènes différents (ne serait-ce que parce qu'ils présentent des similitudes symptomatiques incontestables ; et aussi pour de simples raisons numériques, car si les phénomènes étaient indépendants, le rapport de la proportion de bis sur celle d'homos serait sensiblement égale à celle d'hétéros sur le nombre de personnes n'éprouvant aucun désir sexuel, et apparemment ce n'est pas du tout le cas, puisque la première proportion est de l'ordre de grandeur de 1 tandis que la seconde est très élevée). Deuxièmement, une fois qu'on admet que les deux désirs sont apparentés, il est difficile d'expliquer pourquoi le désir homosexuel apparaîtrait autrement qu'en supposant que c'est le cas de base (car il est plus facile d'expliquer qu'un phénomène — en l'occurrence la reconversion — est normal et est parfois absent, que d'expliquer un phénomène rare sans raison apparente).

On ne peut que finir sur cette fameuse phrase (probablement apocryphe) de Niels Bohr :

Your theory is crazy, but it's not crazy enough to be true.

(dimanche) · Nouvelle Lune

The Politics of Fur

Je suis allé au festival de films gays et lesbiens avec Nicolas et sa copine Muriel (ben oui, il y a même des hétéros qui vont faire un tour à ce festival, la preuve). Nous avons vu The Politics of Fur, un film à très très petit budget mais qui m'a tout de même bien plu. Plus exactement : je l'ai beaucoup aimé en tant que comédie (avec une ironie parfois féroce contre certains types sociaux) ; en revance, il semble que la réalisatrice (qui était présente pour répondre à quelques questions) a voulu faire aussi du mélodrame, et là je trouvais que ça tombait complètement à plat (mais sans gâcher l'ensemble, parce que le mélodrame se lisait très bien lui-même au second degré) : bref, elle n'a pas vraiment compris le film ☺. C'est bien aussi parce que c'est un film à la fois lesbien (surtout) et gay (aussi, quand même). Les acteurs ne sont pas trop mauvais pour un aussi petit budget, et même si l'ensemble est un peu théâtral (presque tout dans le même lieu, notamment), je trouve que ça donne un résultat plutôt bon. Si cette description vous donne envie de le voir, il repasse samedi — le 29 — à 22h30 (en salle 300 du forum des images).

J'irai peut-être voir Frisk (soit jeudi soir soit dimanche soir) et peut-être Tandil Forever aussi, et en tout cas certainement Un parfum nommé Saïd et les courts-métrages gays, dimanche après-midi.

(dimanche)

Festival de Films Gays et Lesbiens de Paris

Le Festival de Films Gays et Lesbiens de Paris revient pour la 9e fois, du samedi 22 novembre au dimanche 30 novembre 2003. Pour moi ce sera la cinquième saison que j'irai (si ma mémoire est bonne…), et je suis très attaché à ce festival. Notamment j'aime beaucoup leurs séances de courts métrages (même si, évidemment, il y a du bon et du moins bon).

(vendredi)

ΓΝΩΘΙ ΣΕΑΥΤΟΝ

Qui suis-je ? C'est une question qui me revient périodiquement à l'esprit. Dans un sens non métaphysique mais bêtement culturel (et « identitaire »).

Prenons l'exemple de la nationalité ou de l'origine ethnique : beaucoup de gens se servent de cette base pour se construire une identité, soit parce qu'ils sont fiers de « leur » pays, soit parce qu'ils sont fiers de leurs origines dans un pays d'adoption. Et moi, que suis-je ? Je suis Français et je vis en France ; mais je n'ai pas d'attachement particulier à la France en tant que pays : je l'aime simplement parce que c'est là que se trouvent la plupart de mes amis, et c'est à eux que je suis attaché, et non à elle. Je ne vibre pas spécialement en entendant La Marseillaise ou en voyant flotter les couleurs nationales ; et à la limite j'ai encore plus d'attachement pour la République française (qui a tout de même certaines lois dont je ne suis pas trop mécontent) que pour la France-idée-immortelle. La seule langue que je parle (et que j'écris) assez correctement, c'est le français, et je doute que j'arrive dans mon temps de vie à en maîtriser parfaitement une autre (même l'anglais), mais ça ne me donne pas un amour particulier pour le français : toutes les langues ont leur beauté, parfois je sais la reconnaître en lisant, parfois je ne vois que la beauté formelle de l'écriture, mais je ne crois pas à la supériorité de telle ou telle langue dans la mosaïque de Babel (ou d'Unicode…). Mon père, d'ailleurs, parle à peu près également l'anglais, le français et l'allemand, mais aucune de ces langues parfaitement (il vit en France depuis maintenant presque quarante ans, mais continue à commettre des fautes de français, même si sa prononciation, elle, est parfaite ; il voyage régulièrement en Allemagne, et comme il fait beaucoup plus d'efforts pour apprendre l'allemand que pour le français, comme il lit énormément en allemand, il possède à peu près aussi bien la langue de Goethe que celle de Molière ; quant à l'anglais, qui est sa langue maternelle, il en a beaucoup oublié, faute de pratique). J'ai une culture largement française (même s'il s'y greffe des éléments étrangers surtout anglo-saxons) ; mais je considère que c'est plus un hasard que quelque chose qui me définit vraiment.

Et qu'en est-il du Canada ? J'ai la nationalité canadienne car mon père l'a (même s'il est aussi Français, maintenant), mais je n'ai vécu au total qu'un an et quelques mois au Canada. J'y ai appris à parler (relativement) l'anglais, j'y ai regardé Sesame Street quand j'étais petit, ainsi que The Wizard of Oz, j'y ai même fêté Thanksgiving et Halloween; mais est-ce que je peux vraiment me considérer comme Canadien ? je n'en ai pas l'impression. Si je me lève quand on chante God Save the Queen, c'est par plaisanterie.

À l'intérieur de la France, je n'ai pas d'identité régionale claire. Les Bretons revendiquent souvent leur identité de Bretons, les Corses de Corses, etc. Mais je suis né à Paris (dans le 13e arrondissement, où j'habite d'ailleurs, même pas à Montmartre où il peut y avoir une identité de « poulbot »), j'ai grandi à Cassis (près de Marseille) et surtout à Orsay (en banlieue parisienne) ; ma mère est née à Sannois (aussi en banlieue, mais au nord), la famille de son père vient du Centre, celle de sa mère vient de Lorraine. Bref, je suis un pur produit, sans identité, du melting-pot francilien.

À la rigueur je peux me sentir Européen. La construction de l'unité européenne, cela me semble une grande et noble idée ; il est dommage qu'elle se fasse surtout, pour l'instant, par la monnaie (l'euro), mais c'est déjà quelque chose. Cependant, tellement de choses restent à faire ; et si j'arrive assez facilement à me sentir proche des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des Hollandais, ce m'est beaucoup plus dur pour les Polonais, ou d'ailleurs les Grecs (je veux dire, les Grecs d'aujourd'hui) : réactions complètement irréfléchies, et que je ne prétends pas justifier, mais qui n'en existent pas moins.

Je n'ai pas non plus d'identité religieuse. Je suis moi-même athée. Personne dans ma famille proche (même par alliance) n'est ni juif ni musulman. Ma mère a été baptisée dans la foi catholique, mais elle n'y a jamais vraiment cru, et ça fait plus de quarante ans qu'elle a clairement quitté l'Église ; même sa mère n'a jamais vraiment pratiqué. Mon père est d'origine protestante (un de ses oncles était pasteur, d'ailleurs), mais lui aussi est athée depuis sa jeunesse, et son père était plutôt agnostique. Mes parents se sont mariés à l'église pour faire joli, mais ils ne m'ont pas fait baptiser (m'épargnant ainsi le souci de faire acte d'apostasie). En même temps, je ne vois pas dans le fait d'être athée un élément d'identité (pas plus que dans le fait de ne pas croire aux éléphants roses, disons) ; je n'ai juste pas besoin de concevoir un Dieu pour donner un sens à ma vie ou pour me fonder une éthique, et il m'importe peu de savoir si les autres gens font ou non cette hypothèse. Une des seules circonstances où je me rappelle spécialement que je suis athée, c'est lorsque j'entends, par exemple un musulman (je ne sais pas pourquoi, j'ai déjà entendu ça un certain nombre de fois avec un musulman, beaucoup plus rarement avec d'autres religions) dit quelque chose comme, vous autres, que vous soyez catholiques, ou protestants, ou juifs, et j'ai envie de lui signaler que tout le monde n'a pas une religion, que ce serait sympa de ne pas reléguer les agnostiques et athées à la poubelle des énumérations. (Bon, pour essayer de marquer le coup, j'évite de dire « mon Dieu » : je dis « par Zeus » à la place. Je dis aussi « avant l'ère commune » au lieu de « avant Jésus-Christ », mais ça c'est plutôt pour une question d'exactitude historique, Jésus étant sans doute né autour de l'an 4 avant l'ère commune.)

Quelqu'un me racontait qu'un clacissite de ses amis, parlant de la bataille de Marathon, tellement imprégné de culture classique, s'était exclamé, mais c'est nous qui l'avons gagnée. Je trouve cette histoire très belle. Malheureusement je parle trop mal le grec, barbare que je suis, et je suis incapable de courir 42195m, je n'aurai donc pas le culot de revendiquer l'identité d'Athénien.

Je n'ai pas vraiment d'identité politique non plus. Je suis plus proche des sociaux-démocrates que d'autre chose, mais en même temps les questions que je trouve politiquement les plus importantes sont rarement celles que les hommes politiques abordent, et vice versa. Les libéraux me considèrent comme un odieux étatiste parce que je crois qu'une sécurité sociale forte est une bonne chose, et les antimondialistes comme un odieux droitiste parce que je ne suis pas spécialement révolté par la mondialisation (ni par la pub).

On me souffle que je suis au moins trois choses : mathématicien, geek, et homosexuel. Moui. Mais être mathématicien me relie aux mathématiques, pas aux autres mathématiciens : si j'ai une certaine affinité pour certains d'entre eux, je reste convaincu que c'est un métier solitaire, et je ne peux pas imaginer mettre mathématicien dans mon identité. Geek, c'est quelque chose que je suis un peu malgré moi ; quelque chose dont on ne sait pas exactement ce que ça veut dire, au juste, d'ailleurs. Et dans « homosexuel » il y a « sexuel », donc ce serait un peu déplacé de ma part de le revendiquer comme identité. 😕

Oh, je suis encore plein d'autres choses comme je le disais il y a un mois : masculin, humain, mammalien… Mais ce ne sont pas exactement des identités culturelles.

Il ne faut pas chercher à tout prix à se coller des étiquettes, me dira-t-on enfin. On m'a même soutenu très sérieusement que j'avais un devoir d'être moi. Ho hum. Je ne sais pas si ça m'emballe, tout ça. Je n'ai pas demandé à être moi, moi ! Et je ne sais pas si c'est spécialement intéressant. D'ailleurs je raconte vraiment des âneries, là, alors je vais arrêter.

(dimanche)

Rainbow Attitude

Pas terrible, ce salon. En tout cas ça ne valait pas les 10€ que j'ai payés pour y rentrer. Le plus pénible, c'était sans doute la fumée : le hall est censé être non fumeur (c'est affiché au-dessus de chaque sortie de secours) mais les organisateurs en avaient apparemment décidé autrement (trop de fumeurs parmi les homos ?) et il y avait des cendriers partout, et, de fait, plein de gens avaient une cigarette à la main ; le plafond a beau être très haut, l'air empestait le tabac. Le bruit ambiant était aussi assez désagréable : je suppose que c'est assez inévitable dans ces grands halls de Paris Expo où le son se réverbère à l'infini, mais tout de même ils auraient pu éviter la musique aussi forte. À part ça, les stands étaient évidemment d'intérêt variable. Il y en avait beaucoup dont je me demandais ce qu'ils faisaient là (comme un nombre incroyable d'expositions des œuvres picturales ou sculpturales de divers artistes, œuvres même pas vaguement homoérotiques ou sur un thème justifiant un quelconque rapprochement avec la « rainbow attitude » ; plein d'agences de voyages, aussi, des décorateurs d'intérieur, et même des marques de champagne !) : bref, ce n'est pas que le côté commercial me pose un problème en lui-même, c'est juste que je ne saisis pas la logique, parfois (à part « tous les prétextes sont bons pour faire de la pub »).

Bon, j'en suis revenu avec un nombre incalculable de tracts, prospectus et flyers en tous genres, dont la plupart vont finir rapidement à la poubelle. Mais j'aurai au moins appris l'existence du magazine Gus, ou de la soirée Glam As You, entre autres, que j'ignorais complètement. Ah, et j'ai assisté à un débat sur le thème « tolérances, intolérances », en fait surtout sur les rapports entre homosexualité et religions, où il s'est dit un certain nombre de choses intéressantes (notamment un pasteur de l'église réformée de France a tenus des propos extrêmement intelligents).

(dimanche)

J'en ai marre d'être un frustré

Je n'ai pas spécialement plus de raison d'être sexuellement frustré aujourd'hui qu'avant-hier, il y a trois semaines, ou il y a trois mois (après tout, la dernière fois que j'ai consommé remonte à — euh, je préfère ne pas essayer de retrouver la date, ce serait vraiment trop déprimant), mais, je ne sais pas pourquoi, aujourd'hui spécialement j'en suis particulièrement conscient.

C'est idiot, parce que je n'ai pas un besoin physique de sexe à ce point : si j'avais une bonne raison de croire que je devais m'en passer (si quelqu'un me disait clairement, tu n'y arriveras jamais parce que <telle raison précise>) je suis assez certain que j'arriverais très bien à contrôler le manque. Mais le besoin est créé par l'impression absolument obsédante de facilité : coucher (pour une nuit, je veux dire), dans le milieu homo, est censé être aussi facile que trouver des chouettes à Athènes (zut, j'ai déjà utilisé cette image). Du moins tant qu'on n'est pas « vieux » (avec une notion outrageusement jeuniste du mot « vieux », certes, mais malgré mon âge canonique je ne tombe pas encore dedans) ou « moche » (ça simplifierait mon enquête si on me disait que c'était mon cas, mais il paraît que non, ce serait de la mauvaise foi de ma part de mettre mes difficultés sur ce compte-là). On entend des gens se plaindre qu'ils n'ont pas réussi à trouver un « plan cul » tel ou tel jour, comme si c'était vraiment l'exception à peine croyable (bien sûr, ils ne se donneraient pas la peine de dire comment ils font les jours où ça marche, parce que c'est tellement évident que ça ne le mérite pas), alors ce n'est pas vraiment plausible que je n'arrive pas à en trouver un en <…> mois sans être Quasimodo. J'ai même entendu quelqu'un se plaindre en longueur que c'était vraiment trop facile à tel point que ça en ôtait tout plaisir, ou tout intérêt, je ne sais pas, je n'ai pas trop écouté pour pouvoir retenir mon calme. (Je ne parle pas de la difficulté de se trouver un copain vaguement stable, voire le prince charmant de sa vie — là tout le monde s'accorde sur le fait que c'est difficile.) Alors je ne sais pas si je suis un cas unique au monde, ou s'il y en a d'autres comme moi qui sont désespérément silencieux. Je crois au moins avoir réussi un exploit absolument unique et sans précédent en ayant passé presque deux ans au MAG (et j'y allais très régulièrement — quasiment chaque semaine) et en étant encore puceau à l'arrivée : c'est un peu comme réussir à parcourir la rue de Rivoli d'un bout à l'autre un samedi soir sans rencontrer une seule voiture. OK, je n'ai pas encore essayé DialH (ni le dépot, for that matter) : on verra quand j'en aurai marre de traîner dans des bars en espérant que quelqu'un me retourne un regard, mais je me sens encore capable de réaliser des exploits inouïs devant lesquels la rue de Rivoli serait un jeu d'enfant (le périph' à pied sans voir l'ombre d'un véhicule, peut-être ?).

Ce n'est pas mon propos : ce que je voulais dire, c'est qu'être frustré comme ça ce n'est pas bon déjà parce que ça emmerde les lecteurs de mon 'blog à qui je raconte toutes sortes de conneries sans intérêt, et aussi parce que ça a une influence néfaste sur mon caractère, ça me rend impatient, aigre, cassant, voire carrément haineux et jaloux (disons que je sens ça remuer quelque part au tréfonds de mes entrailles et ce n'est pas plaisant). Et, bien entendu, ça menace mon sentiment de bonheur. Je ne sais pas à quel point je suis mentalement robuste ou fragile : j'imagine que si ma résistance cède, ce sera assez soudain (au jeu du corps à corps, l'esprit est bien plus fort).

Le piège, c'est que c'est précisément dans les endroits et dans les circonstances où j'ai des chances de trouver de quoi résoudre cette frustration (en la satisfaisant) que je trouve aussi de quoi l'alimenter. C'est le piège de l'espoir du fond de la boîte de Pandore : conservez l'espoir et il vous fait souffrir, abandonnez-le et vous ne pouvez plus agir.

(dimanche)

Les Mormons dans le Marais

L'Église de Jésus-Christ des saints du dernier jour a installé un lieu de prosélytisme rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. (Ce n'est peut-être pas nouveau : ça fait longtemps que je me demande ce que c'est que cette « exposition » ouverte ; mais là c'est clair : c'est écrit en toutes lettres.) Ils espèrent que les homos seront particulièrement réceptifs à leur message ?

(jeudi)

La dure vie du fêtard

Je reviens d'une soirée organisée (à l'École) par Homonormalité. Très réussie, je dois l'admettre : plein de beaux garçons (et aussi de jolies filles, sans doute, mais ça me frappe moins que les beaux garçons, curieusement), beaucoup de monde de façon générale (curieusement, les soirées d'Homonormalité rassemblent vraiment beaucoup plus de monde que n'importe quel autre genre de soirée à l'ENS — et ensuite on s'étonne que les clichés genre « les homos savent faire la fête » aient la vie dure 😉), et une musique qui, cette fois, ne perforait pas les tympans à cent mètres à la ronde. Thème : « rouge et noir » (je n'ai toujours pas compris ce qu'il faut comprendre derrière ça, ni pourquoi Homonormalité fait si régulièrement des soirées appelées comme ça, mais peu importe) — et plein de gens s'étaient habillés de manière appropriée (pour ma part, je suis toujours en noir de toute façon).

Mais je me demande bien si c'est une bonne idée pour moi d'aller à ce genre de soirées : ça a surtout tendance à souligner mes frustrations. D'abord, je ne connais plus grand-monde, dans cette École (j'y suis rentré en '96, je rentre donc en « huitième année » d'une scolarité qui en compte quatre), je m'y sens de moins en moins à ma place. Et voir tous ces jeunes beaux gars se tortiller en rythme, ça m'apporte quoi ? Le sentiment d'être vieux et moche (en tout cas, comme d'habitude, personne ne me gratifie d'un regard), inhibé (incapable de trouver un prétexte pour ne serait-ce que faire connaissance) et surtout infiniment frustré. Bref, une incitation à être malheureux, dont je n'ai aucun besoin. ☹ À ce titre-là, j'aurais mieux fait de rester chez moi (sans compter que ça me fait me coucher tard, donc c'est raté pour me lever de bonne heure, et hop ! me voilà remis sur la mauvaise pente du sommeil incontrôlé). Seulement, ce n'est pas en restant chez moi que je vais faire des rencontres.

Demain, il y a une autre soirée (beaucoup plus spécifiquement homo, celle-ci) inscrite sur l'agenda. Je fais quoi : j'y vais ou je jette l'éponge ?

(dimanche)

Homo sum, humani nil a me alienum puto

[Attention, rant ahead : cette entrée est fort longue (peut-être en ferai-je une page séparée). Mais ça fait un moment que je me propose d'écrire ce mot, qui me tient beaucoup à cœur, alors il faut bien m'y lancer un jour.]

Je pars de l'extrait suivant (daté du 26 février 2002) du Journal interrompu de Sylviane Agacinski (l'épouse de l'ancien Premier ministre Lionel Jospin, mais c'est ici « en tant que » philosophe qu'elle parle, de sorte que cette précision est peu pertinente), dont je recommande au passage la lecture :

  • Je comprends que l'on parle des complications de l'identité sexuelle, puisque le masculin et le féminin ne s'appliquent pas simplement aux hommes et aux femmes et que chacun est mixe, à sa façon. Dans cette mesure, on peut dire qu'il y a plus de deux « genres ». Mais je conteste que cette multiplicité, cette multiplication des genres, puisse jamais réduire, encore moins annuler, la division sexuelle originaire. Il y a au moins deux genres, et là est l'irréductible.
  • L'hétérogénéité sexuelle de l'espèce fonctionne comme modèle de toutes les divisions — comme de toutes les oppositions hiérarchiques.
  • Toute neutralisation de la différence (comme de dire que la binarité sexuelle est disséminée jusqu'au point où « elle cesse de faire sens ») est contraire à ce qui relève pour moi de l'ordre d'une expérience élémentaire. Ainsi la possibilité d'être enceinte et porter un enfant constitue-t-elle une épreuve absolue de l'altérité sexuelle de deux façons au moins : elle est l'épreuve du corps maternel, qui accueille en lui un autre ; et elle est l'épreuve de l'altérité sexuelle, celle du mâle sans lequel le corps féminin ne peut être fécond.

D'autres expériences, fort obscures, font que n'importe quel homme m'est toujours étranger, toujours étrange, même si je l'aime, alors que n'importe quelle femme est un peu une sœur — même si je ne l'aime pas. Et la lionne elle-même m'est plus proche que le lion. […]

  • Enfin le différend sexuel est beaucoup plus ancien et profond que la division secondaire entre homosexuels et hétérosexuels. L'affirmation de caractères ou de valeurs liés à l'homosexualité en général ne devrait pas être affaiblie par le fait que les gays sont des hommes et les lesbiennes des femmes. Ce que l'on peut dire, c'est qu'il y a plusieurs « genres » de femmes, et plusieurs « genres » d'hommes, et non un seul de chaque « côté ». Mais il n'y en a pas moins deux côtés : penser la femme comme l'autre côté de l'être humain. Non pas son mode mineur, ou faible, mais son autre face.
  • Selon Augustin, Ève a été tirée d'un côté d'Adam, et non de sa côte (latus, et non costa).
  • Les genres se démultiplient, mais ils ne se neutralisent pas (contrairement au ni… ni… de la pensée queer).

Je suis parfaitement en accord avec ces remarques (à quelques détails près), et surtout avec l'utilisation du mot profond (le différend sexuel est beaucoup plus […] profond que la division secondaire…). C'est essentiellement sur ce point que je voudrais insister.

En bref : je suis un homme (vir — individu de genre masculin) avant d'être homosexuel. Certainement les deux qualifications ont leur importance (comme beaucoup d'autres, je vais y venir), mais la première, l'affirmation de mon genre (tant biologique qu'identitaire) en a nettement plus que la seconde, affirmation de mon orientation sexuelle.

Pourquoi éprouvé-je le besoin de le souligner ici (et maintenant) ? Je vais tenter d'expliquer pourquoi je pense cette profession de foi capitale et ce qu'elle signifie concrètement (car ce n'est pas qu'une déclaration abstraite et une pétition de principe sub specie æternitatis).

Pour commencer, peut-être ma proclamation suprendra-t-elle des lecteurs de ce 'blog : on ne compte plus les entrée dans lesquelles j'ai cru utile de rappeler que j'étais pédé — à peu près chacune, en fait, celle-ci comprise — alors que je n'ai pas cru nécessaire d'insister lourdement et péniblement sur le fait que, sans contrefaçon, je suis un garçon. Mais cette insistance est trompeuse : les faits les plus fondamentaux ne sont pas ceux sur lesquels nous devons insister le plus constamment (deux plus deux font quatre, répétez après moi, deux plus deux font quatre…), et parfois le langage le fait pour nous : chacun de nos mots présuppose tout l'Univers et toute notre conception d'icelui. En l'occurrence, chaque phrase dans laquelle j'accorde avec moi un adjectif ou un participe au masculin renvoie à mon genre, ce n'est pas un choix délibéré de ma part, c'est simplement la grammaire française qui le veut (d'autres langues ne le font pas), mais ce n'est pas pour autant anodin. (Je ne compte pas faire une petite crise de Sapir-Whorf-isme, je vous rassure, ni prêter allégeance à Lacan.) Et au-delà du langage : il n'est pas forcément évident, quand on me croise dans la rue, de m'identifier comme gay, alors qu'il est passablement clair que je suis un garçon (sinon, vous avez besoin de lunettes).

Concrètement, cela veut dire que je me sens le plus proche, que j'ai le plus de facilité à m'identifier, dans ma sensibilité, dans ma manière d'appréhender le monde (je ne parle pas spécifiquement de la pensée rationnelle, que je crois asexuée), d'un homme hétérosexuel que d'une femme (quelle que soit son orientation sexuelle). Certainement, je partage avec les lesbiennes l'appartenance à une minorité identifiée par son orientation sexuelle, et donc un certain nombre de valeurs ou de revendications qui peuvent procéder de l'appartenance à cette minorité. Certainement, je partage avec les « hétéroïnes » une attirance affective ou sexuelle pour le genre masculin. Mais l'appartenance à ce genre masculin prime sur l'attirance ressentie pour lui. Et la femme, la féminité, me restent distantes et inaccessibles, même incompréhensibles (Das Unbeschreibliche, / Hier ist's getan; / Das Ewigweibliche / Zieht uns hinan). J'insiste sur le fait que je ne parle pas ici de la pensée rationnelle, qui assurément ne connaît pas les frontières du sexe (ni peut-être celles de l'espèce, cela est un autre problème) : mais réduire l'individu à l'étroitesse de la pensée rationnelle est une fort singulière limitation de sa richesse et de sa diversité.

Concrètement, cela veut dire aussi que je trouve extrêmement blessante l'habitude qu'ont certains (notamment des homosexuels eux-mêmes, justement) de parler au féminin des garçons homosexuels ou de les désigner par des mots féminins (si j'ai écrit que « pédé » ne me gêne pas, en revanche je trouve « tapette » ou même le censément affectueux « tapiole » très insultants). Évidemment, je reconnais à tout le monde le droit de se désigner comme ils le veulent : juste soyez assez aimables pour ne pas dire « elle » en parlant de moi, merci (ni « elles » d'un groupe dont je fais partie — si vous n'aimez pas le fait que la grammaire française demande le masculin à moins que tous les membres du groupe soient féminins, dites par exemple « elles et ils »). Il va de soi que je ne trouve rien d'insultant au féminin in ipso : c'est juste que je ne m'y rattache pas. Au demeurant, ce sont autant les femmes qui pourraient être insultées de la suggestion que prendre un homme et lui retirer son goût pour les femmes fait de lui un individu féminin : quel singulier outrage à la dignité féminine que de penser qu'une femme est un homme « avec quelque chose en moins » !

Si je souligne aussi lourdement, c'est que cela correspond pour moi à un lourd traumatisme (et mon but n'est donc pas ici seulement de débiter mes théories mais aussi de parler de moi, ce qui est normal, c'est mon 'blog et c'est fait pour ça). Je n'ai jamais eu le moindre problème pour m'identifier moi-même (par rapport à moi-même, j'entends : devant les autres il m'a fallu plus de temps) comme homosexuel, ni évidemment comme individu de sexe masculin ; mais l'image que la société (ou que ma vision, adolescent, de la société) me renvoyait de l'homosexualité masculine, apparemment associée à des caractéristiques féminines ou efféminées que je ne trouvais pas du tout en moi, m'a causé un profond trouble identitaire. Comment pouvais-je réconcilier ma masculinité (ou, n'ayons pas peur du mot, ma virilité) avec mon homosexualité alors que toute l'iconographie ou l'idéologie que je recevais au sujet de ces idées les présentait comme contradictoires ? Comme je ne pouvais douter de ma masculinité (je suis en train de le dire, c'est ce qui est le plus significatif), j'ai pu me demander si ce que j'identifiais comme de l'homosexualité n'était pas une erreur de jugement de ma part : il m'a fallu un certain temps avant de comprendre qu'il n'en était rien, c'était seulement une certaine représentation de l'homosexualité qui ne correspondait pas à la réalité. Maintenant je fais un rejet extrêmement fort de l'association d'idées entre l'homosexualité masculine et la féminité ; rejet qui pourtant n'a rien à voir avec une « follophobie » comme certains en éprouvent (et que je réprouve), mais seulement avec un traumatisme d'adolescence.

Passons. Cependant j'en profite pour demander s'il est réellement opportun de rassembler, comme on le fait fréquemment, les transgenres et transsexuels, avec les homosexuels. Au-delà du fait trivial que tous ces groupes prônent de façon générale une plus grande tolérance sexuelle de la société (mais ce fait-là regrouperait également les zoophiles ou adeptes du sado-masochisme, par exemple) et peut-être la demande que la loi n'ait jamais connaissance du genre d'un individu, je ne vois pas ce qui regroupe les transgenres et les homosexuels. Et à vouloir assimiler ceux-là à ceux-ci ou ceux-ci à ceux-là, on risque de perdre de vue que leurs revendications ne sont pas du tout les mêmes (bien qu'elles puissent s'allier) ; donc oublier la spécificité des transgenres et entretenir des idées fausses sur les homosexuels. Je maintiens : l'homosexualité n'a rien à voir avec une confusion des genres (pas plus que la transsexualité, d'ailleurs), c'est au contraire nier l'existence même de l'homosexualité que de la ramener à une confusion des genres (le ni… ni… dont parle Sylviane Agacinski) dans laquelle il n'y aurait plus d'homosexualité ni d'hétérosexualité mais une pansexualité tout simplement contraire à l'observation la plus immédiate. Et c'est aussi ignorer la bisexualité (un oubli trop fréquent) que prétendre qu'il y a un clivage fondamental entre l'hétérosexualité et l'homosexualité.

Je ne prétends évidemment pas qu'il existe une séparation absolue et infrangible entre les genres. D'abord, ce n'est pas parce que j'insiste sur l'existence et l'importance de l'altérité sexuelle que je nie pour autant le fait que nous ayons chacun en nous des caractéristiques identifiables comme masculines et d'autres que l'on pourrait qualifier de féminines. C'est d'une telle banalité que j'ai presque honte à le dire ; mais parfois il faut défoncer les portes ouvertes pour être sûr d'être parfaitement bien compris. Je ne prétends nullement jouer au « macho », nier ou rejeter ma féminité en affirmant distinctement que je suis un individu de sexe et de genre masculin et en proclamant ma fierté quant à ma virilité, ni même en me prétendant incapable de comprendre la femme ; je prétends en revanche que cette féminité en moi n'a pas à voir avec mon homosexualité. Et je prétends encore que si l'on passe de l'affirmation (banale et de peu d'intérêt) « il y a du masculin et du féminin en chacun d'entre nous » à « tout est en tout et réciproquement » on risque de sombrer dans une eau de vinaigre intellectuelle qui ne mène à rien. S'il faut une illustration, je propose plutôt cette très jolie phrase (que j'ai d'ailleurs déjà citée) : I'm more man than you'll ever be and more woman than you'll ever get.

Mais continuons à attaquer au bélier les rares portes ouvertes encore intactes : il est évident qu'encore plus important que notre genre est le fait que, femmes et hommes ensemble, nous soyons des humains. Car la discrimination, toute discrimination, et notamment celle fondée sur le sexe, vient non d'une exagération de la différence entre les genres, mais de l'oubli simple de cette donnée vitale : notre genre est masculin ou féminin peut-être, mais c'est aussi le genre Homo (pun unintended, mais assurément bienvenu). N'oublions pas non plus que nous sommes encore d'autres choses. Par exemple : des mammifères ; cela peut paraître très bête à dire, mais de notre identité mammalienne proviennent certaines des fonctions « nobles » de notre cerveau, les émotions les plus importantes (dont l'amour maternel) ; donc je le dis sans crainte du ridicule, soyons fiers d'être des mammifères, voyons en les chats, les chiens, les rats et les vaches nos cousins, et n'ayons pas peur de dire que nous avons survécu là où les dinosaures ont péri. Je laisse au lecteur le soin de trouver ce qui doit être tiré de notre identité de primates, de vertébrés, et tout simplement d'êtres vivants (et quelle importance doit être donnée à chacune).

Merci de votre attention. Vous pouvez maintenant faire passer les mèmes. ☺

(samedi) · Nouvel An Juif (5764)

Rainbow Attitude : cékoiça ?

Le « 1er salon européen gay et gay friendly » (dixerunt) s'installera à Paris Expo porte de Versailles les 18 et 19 octobre 2003. J'ai vu quelques affiches. À part ça, impossible de tirer quelque info que ce soit de leur site Web tout pourri tout en flash et donc impossible à naviguer sans criser (ne serait-ce qu'à cause de la lenteur de réaction). Je me suis toujours demandé ce qu'on trouvait au juste à exposer dans un salon de foobar pour toute valeur de foobar, et celui-là ne fait pas exception.

(mercredi)

Le beau gosse du jour

Jérémie Rénier. OK, OK, toujours désespérément banal. Tiens, il a quatre ans de moins que moi. Ouin, je suis vieux.

(lundi)

Les beaux gosses du jour

OK, ce n'est vraiment pas original. Mais il se trouve juste qu'ils sont apparus dans la lucarne magique que, lobotomisé par ma dure journée, j'avais allumée.

And the winners are: Gaël Leforestier et Jonathan Cerrada. (Ben oui, j'avais bien dit pas original du tout. Enfin, il s'en trouvera certainement pour dire quand même que j'ai des goûts de chiottes.)

(mercredi) · Pleine Lune

« Pédé »

Un lecteur s'est ému de mon utilisation du mot « pédé » dans une récente entrée.

Le plus simple serait pour moi de rétorquer que je n'applique ce terme qu'à moi-même — jamais aux autres sauf si je suis sûr que ça ne les dérange pas ou bien si je désigne un groupe indéterminé (genre, les pédés portent rarement les cheveux longs) ; quand j'ai un doute, je dis « homo ». Mais j'admets que c'est une défense un peu facile et insatisfaisante.

Est-ce une insulte ? Je m'interdis d'emblée de considérer l'étymologie du mot pour le savoir (pour éviter des débats vaseux pour savoir s'il doit être considéré comme signifiant la même chose que « pédéraste » ou si l'abréviation a un sens autonome — et pour ne pas avoir à gloser sur le sens de « παῖς » en grec, enfant ou adolescent, risque de pente glissante vers le sens de « pédophile ») : de toute façon, c'est une erreur de croire que l'étymologie définit le vrai sens d'un mot. (L'étymologie du mot « étymologie » a beau être « la science du vrai », nous ne devons pas la croire : c'est justement l'étymologie qui fait sa propre publicité, mais ce n'est pas en affirmant qu'elle a raison qu'elle nous convaincra.) Maintenant, ce serait aussi un peu facile de dire le sens d'un mot est celui qu'on lui donne, et ce n'était pas une insulte puisque je ne l'ai pas utilisé comme insulte (l'insulte, pourrais-je alors rajouter, est dans l'œil du proverbial spectateur, ou lecteur en l'occurrence).

“When I use a word,” Humpty Dumpty said in rather a scornful tone, “it means just what I choose it to mean—neither more nor less.”

“The question is,” said Alice, “whether you can make words mean so many different things.”

“The question is,” said Humpty Dumpty, “which is to be master—that's all.”

Alors, est-ce une insulte ? Il me semble que ce n'en est une qu'à partir du moment où on admet que traiter quelqu'un d'homo est une insulte : je veux dire, le problème n'est pas que le mot « pédé » insulte les pédés — c'est que quelqu'un essaie d'insulter en traitant de pédé, parce que, pour l'insulteur, être homo est la pire insulte imaginable. Mais justement, ce n'est pas une prémisse que je suis disposé à admettre. Quelles sont les paroles, au fait ? Ah oui : Moi les lazzi, les quolibets / Me laissent froid, puisque c'est vrai : / Je suis un homo comme ils disent. (Bon, Aznavour n'a pas eu le culot de mettre « pédé ». Hum, c'est un comble que je cite cette chanson que je n'aime vraiment pas.)

C'est sans doute en imitant le combat que certains Noirs — on pense évidemment à Léopold Sédar Senghor — ont mené pour réhabiliter le mot « nègre » que des homos ont fait de même pour le mot « pédé ». Et ça ne date pas d'hier comme le prouvent les échantillons du défunt Gai Pied que Matoo a exposés sur son 'blog.

Il y a certes d'autres mots qu'on pourrait utiliser (les appellations diverses et variées des homosexuels, ce n'est pas ça qui manque !). Mais « gay » ne satisfait pas ceux qui ne se reconnaissent pas dans une certaine culture communautaire ; personnellement, je trouve que c'est surtout pour des raisons d'euphonie qu'il passe mal en français, en fait (en plus, on ne sait jamais si ça inclut ou non les lesbiennes). Et « tapiole », même si c'est mignon et affectueux, me déplaît parce que c'est un nom féminin et que je suis résolument opposé au fait de parler au féminin des homos de sexe masculin.

Mais finalement, ce qui me convainc le plus en faveur de « pédé », c'est ce passage des Roseaux sauvages, une scène toute simple mais qui m'a véritablement bouleversé quand j'ai vu le film : Gaël Morel (dans le rôle de François) se regarde dans un miroir, comme s'il se découvrait, et articule — doucement au début, et avec plus de force à mesure qu'il prend courage — je suis pédé. Une insulte ? Non : une reconnaissance de soi. J'en ai pleuré.

(samedi)

สตรีเหล็ก (Satree Lek) : verdict

Ben c'est bien : allez le voir ! ☺

J'ai beaucoup aimé. C'est très touchant et drôle, et il y a un petit côté à la fois (légèrement) amateur et authentique qui donne vraiment du charme au film.

Et pourtant ce n'était pas gagné : je suis très facilement agacé (pour ne pas dire mis en furie dès le moindre écart) par toute insinuation d'association entre l'homosexualité masculine et des caractères efféminés. (Il faudra que j'en reparle plus longuement ici, d'ailleurs.) Alors, une équipe de folles ostentatoirement revendiquées, ça avait de quoi éprouver mes nerfs. Mais rien de cela ici, ce sont les adversaires des Satree Leks qui sont joliment ridiculisés par leur homophobie. Et on pourrait ressortir à propos de la sympathique équipe cette jolie phrase que prononce Antonio Fargas dans Car Wash : more man than you'll ever be and more woman than you'll ever get.

Je suis surpris, au passage, que ce soit l'UGC Ciné-Cité les Halles qui ait sorti ce film : normalement c'est plutôt le Mk2 Beaubourg qui fait ce genre de coups. Évidemment, la moitié de la salle était homo rien qu'à vue de nez (ce qui est dommage, parce que ce n'est vraiment pas nécessaire, je pense, pour apprécier ce film), et, forcément, j'ai croisé des gens connus.

(vendredi)

สตรีเหล็ก (Satree Lek)

Je compte voir ce film (voir aussi sa fiche Allociné) demain (samedi) soir à l'UGC Ciné-Cité les Halles (à une des séances de 18h10, 20h20 ou 22h30, je ne sais pas encore ; Mise à jour : c'est celle de 22h30). Plusieurs personnes m'en ont dit énormément de bien. Si des gens veulent aussi le voir et auraient envie d'y aller avec moi, qu'ils me contactent.

[N'est-ce pas que le Web est génial ? Je ne connais pas un mot de thaï (enfin, si, maintenant, j'en connais deux — สตรี qui veut dire « femme », et เหล็ก qui veut dire « fer » — mais il y a dix minutes je n'en connaissais pas un), et en jouant un peu le détective grâce à l'IMDB, Google, Unicode et thai-language.com, j'ai réussi, à partir d'une transcription foireuse, à retrouver l'écriture originale du titre, qui doit être correcte puisque quand on la recherche dans Google, on tombe bien sur le site officiel du film.]

(mardi)

Jumeaux

Une émission sur M6 tout à l'heure consacrée aux jumeaux ; le genre d'émissions typique de M6 : une vague sauce scientifique sur un reportage un peu creux, un zeste de caméra cachée, pas mal de rigolade, et le tout donne quelque chose de pas trop sérieux, vaguement écervelant, mais qui se laisse finalement regarder.

Certainement j'aurais regardé de toute façon, parce que — comme sans doute pas mal de monde — j'ai toujours été fasciné par les jumeaux. Déjà par la fraternité (je suis fils unique) : mon ami Laurent m'en avait fait la remarque très tôt à la lecture de mes œuvres littéraires (en particulier La Larme du Destin ; plus récemment j'ai été très clair dans mon Requiem à la mémoire d'une ombre), mais plus encore par la gémellité.

Clairement un fantasme homo : je ne sais pas en général, mais dans mon cas c'est indubitable, et j'ai pu constater que ce n'est pas rare pour les homos d'avoir cette fascination pour les jumeaux, pour leur relation très proche, parfois fusionnelle, et sur l'idée de possibles rapports incestueux. C'est idiot, me disait un ami, autant fantasmer sur quelqu'un en train de se masturber que sur deux jumeaux qui baisent ensemble. Certes, et pourtant ! (Bon, il y a bien sûr des gens qui tripent sur la masturbation solitaire, mais ce n'est pas trop mon truc — comme fantasme, je veux dire, hein 😉.)

En plus, c'est idiot : vu que je suis absolument persuadé que je ne me supporterais pas moi-même si je devais me côtoyer, je ne vois pas comment je pourrais supporter un frère jumeau (bon, en grandissant avec, c'est autre chose, mais justement je ne serais pas moi-même — et je serais peut-être moins imbuvable — si j'avais eu un germain). De toute façon, je ne peux pas avoir un evil twin brother séparé de moi dès la naissance, parce que si c'était le cas je l'aurais forcément retrouvé grâce à Google. 😝

(Thursday)

Brightly Burning

I had bought Mercedes Lackey's novel Brightly Burning some time ago, and only last week did I start reading it. Well, I do not recommend it: as a matter of fact, I stopped reading it halfway through. This is disappointing because I had very much enjoyed Mercedes Lackey's The Last Herald-Mage Trilogy (Magic's Pawn, Magic's Promise and Magic's Price), and (although to a lesser extent) Take a Thief, all these novels taking place in the imaginary realm of Valdemar. I heard about The Last Herald-Mage Trilogy because it is one of the rare heroic fantasy stories whose main character is gay (though I mentioned another one in this 'blog); now, quite independently of that, it is a very good story (or three stories, I guess). On the other hand, Brightly Burning was simply boring. There's this sort of enveloping “well-meaning” atmosphere that just gets on the nerves after a while: it's just a tad too obvious that the author simply took some scenes, or a plausible story, from the contemporary world, and transposed it (with some added magic and all that) in her fantasy realm. But things don't seem any bit plausible in a supposedly medieval setting: a good number of these characters of hers are simply modern college kids (the intended readership?), with modern college kids' worries, not believable at all in the context in which they are supposed to be. Like, the hero and his pal going away for Christmas holidays—except it's called “Midwinter” and not “Christmas”—in the pal's family, who are supposedly peasants but very much gentlemanly; or trying to make us believe that in that super-special school of theirs (the school of “Heralds”), where many are called but few are Chosen, things are so well that highborn and freemen just get along together as equals. Hello, world? Worse than that, entire chapters are spent just painting the background, so to speak: this is acceptable when the background is of very special interest; but, with due respect to Mercedes Lackey, Valdemar (or its Collegium) isn't that fascinating. So I recommend against reading Brightly Burning and I won't go to the end. On the other hand, I repeat that I do recommend The Last Herald-Mage Trilogy: it has its flaws, but it's worth reading.

(mercredi) · Dernier Quartier

Tomb Raider

[English translation follows.]

Eh bien je ne recommande pas ce film : c'est vraiment sans intérêt. En fait, le gros problème c'est que ça se prend vraiment trop au sérieux. Si j'ai bien aimé Pirates des Caraïbes, c'est surtout pour son humour agréable et rafraîchissant (quand on va au cinéma l'été ce n'est en général pas pour voir du Bergman) ; et si Indiana Jones est si bon, c'est pour son mélange d'action et de distraction, et c'est aussi pour ça que Charlie's Angels, récemment, m'a bien plu. Mais dans Tomb Raider, le comique lui-même se veut presque sérieux. Et du coup, ça n'a pas pris (enfin, pour moi en tout cas) : qui peut s'intéresser à une histoire de recherche de la boîte de Pandore (tout de même, il fallait oser !) si ce n'est pas raconté sur le ton de la légèreté ?

En plus, le grand méchant n'est pas réussi. Il est caricatural sans faire peur. On ne comprend pas sa psychologie ou ses motivations (à part « être le grand méchant » — ce qui ne va pas chercher loin). Et tout le monde sait que c'est souvent un grand méchant réussi qui est la seule façon de sauver un film d'action.

Finalement, peut-être ce qui m'a surtout amusé, et fait plaisir, c'était d'apprendre que Lara Croft était anglaise.

Une autre chose qui m'intrigue, c'est comment on est censé regarder Lara Croft elle-même. Je peux tenter une analyse sociologique à 0.02€ : autrefois, dans les histoires d'aventure, le héros était un homme et les femmes servaient surtout de faire-valoir, de princesse que l'aventurier va sauver, et dont le rôle va peut-être aller jusqu'à poignarder le grand méchant au moment où il croit avoir vaincu le héros, mais c'est à peu près tout ; ah, il y a aussi le cas de la femme fatale, méchante, mais qui parfois va irrésistiblement succomber aux charmes du héros, et se mettre à ses côtés au moment décisif. Bon, on a progressé depuis, donc : les femmes peuvent être des héroïnes à part entière ; mais le sont-elles vraiment pour elles-mêmes, ou sont-elles simplement là pour le regard du spectateur masculin (hétérosexuel) ? Finalement, je ne suis pas certain que Lara Croft, héroïne remplaçant les héros machos, soit un réel progrès pour le féminisme. Superficiellement, elle peut passer pour une icône lesbienne — sauf que les producteurs ont pris grand soin de bien montrer qu'elle n'est pas lesbienne.

Dans cette ligne d'idées, d'ailleurs : c'est peut-être naïf et enfantin de ma part, comme souhait, mais ça me plairait vraiment beaucoup si un jour on pouvait voir un film d'action / aventure, grand public (si, si), dont le héros (ou peut-être son acolyte, si c'est vraiment trop dur que ce soit le héros) serait homo. Pas forcément montré avec des scènes aussi explicites que quand on tient à nous prouver qu'il apprécie les femmes, hein : ça a le droit d'être plus discret que ça, peut-être même juste suggéré, mais que ce soit envisageable, quoi. Et je veux vraiment parler du genre de personnages qui cogne partout et qui sauve le monde des griffes de l'immonde grand méchant : pas le technology geek qui tapote à toute vitesse sur un clavier et vous déchiffre n'importe quel code secret — ni le hobbit aux grands yeux, plein de courage, mais qui ne se la joue pas vraiment Lara Croft — ou autres rôles dont on consent parfois à nous laisser penser que peut-être ils sont ambigus. Diable, je trouve que ce serait même bien si le grand méchant pouvait éventuellement passer pour homo, parfois.

Mais bon, d'accord, ça n'a aucune importance au fond, et je suis sûrement victime du politiquement correct. Ou de mes propres fantasmes. Sûrement.

[Traduction anglaise de ci-dessus.]

Well, I won't recommend this film: it's really devoid of interest. Actually, the big problem is that it takes itself far too seriously. If I much enjoyed Pirates of the Caribbean, that's mostly for its pleasant and refreshing humor (when you go to movies in the summer in general it's not to see some Bergman) ; and if Indiana Jones is as good as it is, it's because of its mix of action and amusement, and that's also why I enjoyed Charlie's Angels, recently. But in Tomb Raider, the comic element itself tries to be almost serious. And, consequently, it didn't work (well, for me at least it didn't): who can seriously claim interest in a story of the quest for Pandora's box (really, they had to dare!) if it isn't told on a light tone?

Moreover, the bad guy isn't a success. He is grotesque without being frightening. One doesn't understand his personality or his motivations (apart from “being that really bad guy”—which doesn't get you very far). And everyone knows that often a successful bad guy is the only way to save an adventure movie.

All in all, what perhaps amused me most, and pleased me, was to learn that Lara Croft is English.

Another thing that intrigues me is how one is supposed to consider Lara Croft herself. If I may attempt a $0.02-worth sociological analysis here: once upon a time, in adventure stories, the hero was male, and women were essentially used as foils, as princesses which the adventurer could save, and whose role could sometimes go as far as stabing the evil guy at the point where he things he has defeated the hero, but that's about all; oh yes, and there's also the case of the femme fatale, evil, but who will sometimes irresistibly succumb to the hero's charm, and side along with him at the decisive moment. So, we have made progress since: women can be heroins on their own; but are they really for themselves, or are they simply there for the male (heterosexual) spectator's eye? After all, I'm not certain that Lara Croft, heroin replacing macho heros, is a real progress for feminism. Superficially she might pass as a lesbian icon — except that the producers took great care in showing that she's not a lesbian.

In this line of thought, actually: maybe it is naïve and childish on my part to wish this, but I would really like it if some day one could see an action / adventure movie, for the general public (really!), whose hero (or perhaps the hero's sidekick if it's really too hard for it to be the hero) would be gay. Not necessarily shown with such explicit scenes as when they try to prove to us that someone likes women, eh: it can be more discreet than that, maybe just hinted, but that it be at least conceivable, you know. And I mean the sort of blockbuster character who hits rough and saves the world from the claws of the despicably evil guy: not the technology geek who types at the speed of light and can decipher any code—nor the hobbit with really big eyes, full of courage, but who doesn't exactly play Lara Croft—or any of these roles which they sometimes consent of letting us believe that maybe they are ambiguous. Hell, I'd even think it were good if the really bad guy could be gay, sometimes.

But all right, it is utterly unimportant, really, and I'm surely victim of politically correct. Or of my own fantasies. Surely.

(mardi) · Pleine Lune

Drague

Un reportage sur la très sérieuse chaîne Arte vient de nous l'apprendre officiellement : la drague, c'est plus facile pour les homos que pour les hétéros.

Conclusion : c'est vraiment moi qui ne suis pas doué. Ouin.

(dimanche)

Orlando Bloom

Gâh, qu'il est beau gosse, quand même.

(vendredi)

Trois réflexions vraiment sans intérêt

(lundi) · Fête Nationale (France)

Quelques questions existentielles

Primo, comment peut-on être suffisamment con pour essayer de photographier la tour Eiffel depuis les Tuileries au flash ? Essayer de photographier des feux d'artifice, c'est une chose (je n'en sais rien, mais je suppose qu'avec une pellicule assez sensible et une assez grande ouverture on peut arriver à capturer le parcours de la fusée pendant le temps d'exposition). Mais la tour Eiffel au flash, c'est vraiment trop débile.

Secundo, pourquoi faut-il que les gamins trouvent les pétards si rigolos ? Pourquoi n'a-t-on toujours pas interdit ces jouets bruyants, dangereux et vraiment stupides ? Est-ce que je deviens vieux et grincheux ? D'ailleurs, il faudrait aussi interdire les feux d'artifice amateur : déjà qu'un feu d'artifice professionnel fait par les meilleurs artificiers que la mairie de Paris a pu engager, et que quelques centaines de milliers de personnes sont venues admirer, je trouve ça un peu répétitif et lassant (bon, d'accord, on sait maintenant faire des trucs qui prennent trois couleurs successivement, ou qui font des formes un peu plus intéressantes d'une bête sphère, mais c'est quand même vaguement tout le temps pareil), mais alors une petite merde amateur à deux euros, ce n'est guère mieux qu'un pétard. Bon, d'accord, je deviens effectivement vieux et grincheux. J'ai le droit de m'énerver du fait que le feu d'artifice de Paris ait commencé avec une heure de retard ?

Tertio, suite à ma note précédente, j'insiste : il y a vraiment beaucoup de beaux garçons qui me demandent si j'ai une clope. Surtout quand je suis vaguement looké en racaille (enfin, en racaille bien pédé, quand même). Comment expliquer cela ? Est-ce

  1. parce qu'ils se disent qu'un jeune branché comme moi (ha, ha, ha) doit forcément fumer et être un type sympa prêt à partager ses cigarettes, ou bien
  2. parce qu'ils ont des tendances homo refoulées (ou non), qu'ils me trouvent terriblement séduisant et qu'ils utilisent ce qu'ils peuvent comme prétexte pour m'aborder ?

Je préférais la deuxième option, hein (mais bon, je me sentirais con du nombre d'occasions que j'aurais ratées en disant « désolé, je ne fume pas » : bordel, ils ne pourraient pas demander l'heure, plutôt ?). Manifestement il faut que je m'achète des cigarettes même si je suis non-fumeur, rien que pour pouvoir en offrir quand on m'en demande (et trancher entre les deux possibilités ci-dessus). Quelqu'un peut me conseiller une marque (je n'y connais rien, et pour cause) ? Ah, et comment faire taire ma conscience qui me dira que c'est mal de donner un produit nocif à quelqu'un qui m'en demande, fût-il beau garçon ?

Quarto, comment se fait-il que tous les guides de la drague gay parisienne en plein air mentionnent les Tuileries mais disent juste que ça s'arrête à la tombée de la nuit (quand le parc ferme) ? Moi j'ai l'impression que ça se délocalise ensuite dans les bosquets (labyrinthes ?) du Carrousel, de part et d'autre de l'arc du Carrousel. Ou, si ce n'est pas de ça qu'il s'agit, j'aimerais bien savoir ce qu'y font tous ces mecs qui y déambulent au début de la nuit. Ils vont pisser ? Ils admirent le Louvre ? Hum, j'y crois moyennement. Bon, j'enquêterai quand je serai vraiment en état de manque.

(samedi)

Le beau gosse du jour

Alain Piriou, porte-parole de l'Inter-LGBT, est un des mecs les plus mignons que j'aie jamais vu. Voilà, c'était l'information inutile du jour. Malheureusement, il n'y a pas l'air d'avoir de photos de lui sur le Web.

(vendredi)

Soirée au square Tino Rossi

Comme c'est devenu habituel le vendredi soir, l'association >Dégel! (association des étudiants homos de Jussieu et d'ailleurs), s'installe sur les quais de Seine, dans le square Tino Rossi (également connu comme le jardin aux sculptures contemporaines ridicules), sur l'herbe, pour manger et boire et regarder la nuit tomber et la Seine couler, bavarder et (pour ceux qui sont bien saouls) chanter des chansons paillardes. Le lieu est d'ailleurs rempli de groupes de gens plus ou moins nombreux qui se livrent au même farniente, et parfois les groupes se mélangent (un peu), ce qui est fort sympathique. Je ne sais pourquoi, cette soirée-ci a été particulièrement réussie à mes yeux. Peut-être était-ce parce que pour la première fois de ma vie j'ai vu en vrai un concours de gobage de Flamby (oui, ils sont fous, il y a bien une fédération française des gobeurs de Flamby, qui vous expliquera par exemple les 23 techniques officielles du gobage), qui avait lieu juste à côté de là où nous étions. Mais plus probablement simplement le fait que des gens sympathiques étaient là ce soir, et que le climat était spécialement propice à la conversation.

Malgré cela, je m'en tire toujours avec un sentiment un peu partagé (que j'ai d'ailleurs déjà évoqué). Ce n'est pas que j'aie le sentiment d'être mis à l'écart du groupe, c'est plutôt que j'ai un peu tendance à me mettre moi-même en marge, sans le vouloir, peut-être par une sorte de réserve instinctive dont je n'arrive pas encore à me départir suffisamment. Par exemple, alors que tout le monde se jette sur tout le monde (plaisamment, je précise ! nous ne faisons pas encore de partouze en plein air — tiens, aujourd'hui quelqu'un que je ne nommerai pas a décidé de donner libre cours à son fétichisme sur les lobes d'oreille) je réussis toujours à me faire passer inaperçu. (J'ai un talent incomparable pour passer inaperçu, même si ça peut surprendre quand on ne m'a pas vu l'appliquer. Et parfois je l'invoque de façon quasiment inconsciente.) Ou, pire encore, si ce n'est pas moi qui manifeste de la timidité, je crois qu'il y en a qui en éprouvent à mon égard (notez que tout cela est très subtil, et les mots que j'utilise sont considérablement exagérés) : et c'est encore plus difficile à vaincre.

Autre chose, c'est qu'il y a plusieurs des garçons, là, (disons facilement cinq ou six ce soir : tout compte fait je ne suis peut-être pas aussi difficile que je le dis parfois, ou en tout cas pas avec les étudiants dans la bonne tranche d'âge), dont je pourrais facilement tomber amoureux si je me laissais, ou même, si je ne me retenais pas un peu. Bon, j'ai acquis, à force, un certain contrôle de moi en la matière, donc ce n'est pas un problème en soi. Nous avons, selon la personne, des relations amicales, ou cordiales, ou indifférentes, et je me donne peu de chances d'y changer quelque chose. (Par exemple, il y en a un — non, je ne donnerai pas de nom — que je connais depuis quatre ans maintenant, et que j'admire très profondément, mais je suis dangereusement doué pour ne rien laisser paraître de ce que je pense. Enfin, je m'entends bien avec lui.) Maintenant, ce que je me demande bien, c'est quelle idée les autres ont de moi : passé-je pour un chieur ? un cinglé ? un timide ? ou encore quelqu'un de parfaitement insignifiant ? C'est bien triste que je n'en aie aucune idée (« not a clue »).

Mais bon, je ne voudrais pas que ces méditations obscurcissent le fait que j'ai passé une excellente soirée : j'ai appris à ne plus me laisser attrister par ce genre de considérations.

(samedi)

Photos de la marche-qu'il-ne-faut-pas-appeler-Gay-Pride

Dans l'urgence de mon départ lundi matin aux aurores pour la conférence à Besançon (surtout que j'expose lundi en début d'après-midi, et que je dois encore préparer cet exposé), je n'ai pas le temps de raconter en détail. Je peux juste livrer, brutes de fonderie, les photos que j'ai prises ; ce sont les fichiers exactement tels qu'ils sont sortis de l'appareil (et l'heure indiquée est celle à laquelle j'ai pris la photo), j'ai juste rajouté un court commentaire à côté (et, bien sûr, vous aurez compris qu'il faut cliquer sur le nom du fichier pour accéder à l'image en pleine taille) ; il faudrait avant d'utiliser l'image appliquer une transformation colorimétrique (tels qu'ils sont, les verts sont atténués), corriger la luminosité, et éventuellement redimensionner ou recadrer l'image — malheureusement, les photos floues (oui, je sais, elles le sont presque toutes — mon appareil est merdique) resteront floues : mais je n'ai pas le temps de m'occuper de tout ça pour l'instant, alors on se contentera de cet immonde listing.

Les petits malins essaieront de reconstituer mon trajet à partir des heures relevées par l'appareil — ce qui ne sera pas forcément évident, alors je vous aide. Je suis parti de Corvisart (vers 14h30), j'ai avancé vers l'avant de la marche jusqu'à dépasser la tête du défilé (vers 15h15), puis je suis revenu à sa rencontre ; ensuite, j'ai pris un chemin parallèle (par la gare de Lyon et la rue de Charenton) pour rejoindre Bastille et je suis de nouveau allé à la rencontre du cortège (rue de Lyon, vers 15h45) ; à partir de là, j'ai marché en arrière jusqu'au boulevard de l'Hôpital, station Saint-Marcel, où j'ai pris le métro pour repasser chez moi me désaltérer un peu (vers 16h30). Ensuite, j'ai repris le métro directement jusqu'à Bastille (vers 17h20) et j'ai suivi le boulevard Beaumarchais jusqu'à retrouver le char de >Dégel! et HBO, sur lequel je suis alors monté et c'est comme ça que j'ai terminé jusqu'à Place de la République (vers 18h).

(lundi)

Cœur de démon

J'ai fini de lire le court roman Cœur de démon de Claude Neix (ISBN 2-912706-19-X), et je pense que, globalement, je peux le recommander. J'étais très enthousiaste au début, moins au milieu, et de nouveau un peu plus à la fin, et dans l'ensemble j'ai bien apprécié.

C'est de la heroic fantasy gay, avec une trame de fond vaguement enquête policière. « Gay » ne signifie pas érotique, je précise, même s'il y a deux ou trois passages qui le sont un peu, ça reste très soft et sauf si on est excessivement puritain on ne s'en offensera pas. Dans le genre fantasy, ce n'est pas mal du tout, et j'apprécie fort le fait que ça ne fait qu'un court roman, pas un pavé monumental ou une saga en douze volumes comme cela semble être à la mode dans ce genre en ce moment. Pour ce qui est de l'intrigue, son principal défaut est d'être sans doute un peu trop chargée en événements : l'auteur n'arrête pas de compliquer les choses, de rajouter des péripéties, peut-être sans ménager assez de temps de repos pour le lecteur ; mais dans l'ensemble l'histoire est assez captivante.

Au niveau de l'écriture, c'est bien écrit, l'auteur maîtrise bien sa langue, ce qui est toujours agréable quand sous l'étiquette « littérature gaie et lesbienne » n'importe qui a tendance à s'autoproclamer écrivain et on constate que certains ne savent pas aligner trois mots ; or ici le style est, sans être excessivement recherché, relativement soutenu, tout en gardant un ton vivant. Les personnages sont plausibles et en tout cas attachants, et le développement psychologique n'est pas nul. L'ambiance me plaît assez, car elle a certains des côtés intéressants de Dune, disons, notamment l'étude de la lutte politique assez bien menée, et cela sans le mysticisme que je trouve sans intérêt et pénible dans l'œuvre de Frank Herbert. L'argument est un peu rocambolesque et, comme je l'ai dit ci-dessus, trop chargé, mais il n'est pas sans intérêt ni ennuyeux. Ah oui, et puis, sinon, il y a une jolie illustration de couverture.

Bref, ce n'est pas un chef d'œuvre, mais c'est un petit livre pas du tout désagréable à lire. Je le recommande à ceux qui ont aimé, par exemple, la trilogie Last Herald-Mage de Mercedes Lackey, ou mon propre petit conte de fées.

(Friday)

Past news

[Traduction française ci-dessous.]

So, basically, what have I been up to, these days, while my Web site was bit rotting, until I started this 'blog?

Well, working, for one thing. I'm sorry to say, my thesis is still not written, and it will be a couple of months yet before I can think of presenting it. However, my thesis advisor and I have been writing a paper together, in which we prove that smooth Del Pezzo surfaces of degree 3 (cubic surfaces) and 4 (complete intersections of two quadrics in projective space of dimension 4) might have no rational points over fields of cohomological dimension 1: this is an exciting new counterexample, and although it dashes some hopes of understanding the arithmetic of cubic surfaces in a “naïve” way, it gives an interesting application of Rost's degree formula toward proving arithmetic results on inexistence of rational points (or zero-cycles). I'd also like to say that my paper Équivalence rationnelle sur les hypersurfaces cubiques sur les corps p-adiques has at last appeared in volume 110 issue 2 of manuscripta mathematica: essentially, this is my first published math paper! (Its DOI is 10.1007/s00229-002-0327-3, and you can grab a local copy of it if you wish.) Currently, I'm working on cubing surfaces over C(t), and I also spare a thought from time to time to trying to find an elementary proof (which I'm sure is possible) of the fact that smooth projective rationally connected varieties over C((t)) always have a rational fact (over C(t) this is a very impressive result by T. Graber, J. Harris & J. Starr).

On the more personal side, for those who have asked (I know, I never reply to email, it's maddening): I haven't found myself a boyfriend. ☹ I have firmly resolved, however, not to let that fact ruin my happiness: while I'm a definite believer in Love with a capital ‘L’ (and some of my writing proves it), I don't intend, to put it simply, to let that aspiration shadow other interesting and positive human relations, such as friendship, tenderness or plenty of others. An obvious point, really, but some people seem to simply—miss it. Anyway. In an effort toward socializing with other gay people (not necessarily in hope of finding my Brother soul, nor to hunt for sex), I have been going to >Dégel!, the gay & lesbian students alliance of the Jussieu campus: this has been a profitable occasion to meet many interesting people and make new friends. Of course, I am also member of HBO, the similar organization for the Orsay campus: actually, I am a trustee (and sometime treasurer) of HBO, and one thing that has occupied me for the last months is the collaborative process of rewriting the organization's bylaws. On that subject, I might also mention that I've been found lurking (and not just lurking, in fact) around IRCnet, notably on the #gayfr channel under the nick “Ruxor” (these irc:// URIs should work within Mozilla, provided, of course, irc.ircnet.net is willing to accept you; the name “Ruxor” is a reference to an old novel of mine). While I'm ranting, I could add that I now have an ICQ number (UIN), namely 168950339.

I haven't written much literature recently (my most recent work is still my favorite: Histoire de la Propédeutique à la Reine des Elfes; actually, I wrote this erotic short story and these four very short stories since then, but I think they don't really count). Actually, I did write something: together with some friends of mine (from the ENS), I organized a little “short story writing circle”: we voted on a common theme or subject and then, each on our own, wrote a story on that theme, and compared them. You can read the stories that were written (and one of them is mine): overall, I thought they were very good. The chosen subject was The story must start with the death of a character. And it must end with the death of a character. The same one. Now we've started a second iteration of the story-writing circle, and the subject is to write a story that parallels a famous historical or literary event (such as the death of Julius Cæsar). I hope the results will be likewise interesting.

Incidentally, in developing a procedure to vote for the common subject of the aforementioned short stories, I had to implement what I call the “Condorcet-Nash” electoral system. This is definitely something I'll have to write about, some time. But I don't have the time now. In just one sentence, it consists of taking the optimal (von Neumann-Nash) strategy in the two-player fair zero-sum game where each player chooses one of the candidates and receives a score equal to the number of electors who prefer his candidate over his opponent's (or minus the number of electors who prefer his opponent's candidate). In a definite sense, this is the best possible electoral system. I developped an implementation for it using the GNU Linear Programming Kit, because finding an optimal strategy in a zero-sum game is done by linear programming. This is all quite fascinating.

On the computer side of my life, I haven't programmed much these days. I did a major rewrite of my MIDI writing library, but I didn't even bother to package it! The stuff is still completely undocumented, anyway, so essentially it's usable only by me. 😐 I also “discovered” and documented a gratuitous annoyance in Unix, concerning the behavior of the connect() system call when interrupted.

What else? I had a renewal of interest in the Rubik's Cube (I spent something like six hours one night remembering how to solve it, something I knew seven or eight years ago and had completely forgotten since); but that probably won't last. Still, I plan on buying a 4×4×4 Rubik's Cube and try to figure it out, now that I have the 3×3×3 well in hand (it takes me ages to solve it, but I manage it).

I also went to see a couple of movies in the last few months. I saw The Two Towers on the day it was released (worldwide), 2002-12-18, and I wasn't disappointed, although I thought maybe it lacked unity. Long Island Expressway, which I saw on 2003-02-04, nothing like a box office buster, is a deeply moving story, and I recommend seeing it. Spielberg's Catch Me If You Can, which I went to see on 2003-02-19, was nice (although it gives a, uh, backward image of France). I rather liked Ma Vraie Vie à Rouen (no English title that I know of), which I saw on 2003-03-07, but I did find it lengthy. On 2003-03-10, I was deeply enthusiastic about 8 Mile: I don't have any particular fondness for hip-hop music, but I really loved that film anyway. Next I saw The Rules of Attraction on 2003-03-19, and I found it funny, but that's about all. On the next day I went to see Stupeur et Tremblement (possibly still not released in the US), and I loved it: it is at once hilarious, beautiful and somehow terrifying. Snowboarder, which I went to see on 2003-04-09, is pretty much devoid of interest, although some of the snowboard figures were spectacular. Next I saw The Hours on 2003-04-20, and I very much liked it: it is elegantly built, nicely filmed, and rather moving; plus, Nicole Kidman's award for her performance as Virgnia Woolf was well-deserved. The Life of David Gale, which I saw on 2003-04-23, was a bit disappointing: I had guessed the ins and outs of the plot not even halfway through the movie, so the end was sort of spoilt for me. Lastly, I saw X-Men 2 on the day before yesterday, and I found it rather entertaining. And I plan on seeing Matrix Reloaded on the day of its release (which is 2003-05-16 in Europe: contrary to Lord of the Rings which played the time zone difference by releasing a few hours earlier in Europe, Matrix decided to release a few hours later than in North America).

I've done some reading, too. In particular, I discovered that I really liked Borges, and I think by now I've read just about all that he's written (disappointingly little, I might add), in French translation. I tried to read David Copperfield, but I just couldn't get the hang of it: much as Balzac annoys me to no end, I find Dickens' habit of constantly straying off the subject a source of frustration; I expect to try again with A Tale of Two Cities. Right now I'm reading The Hours by Michael Cunningham.

I think that more or less sums it up.

[French translation of the above.]

Alors, finalement, qu'est-ce que j'ai fait ces jours-ci, pendant que mon site Web était en train de pourrir, jusqu'à ce que je commence ce 'blog ?

Eh bien, d'abord, travailler. Je suis au regret de dire que ma thèse n'est pas encore écrite, et il va falloir encore quelques mois avant que je puisse songer à la soutenir. Cependant, mon directeur de thèse et moi avons écrit un article ensemble, dans lequel nous prouvons que les surfaces de Del Pezzo lisses de degrés 3 (surfaces cubiques) et 4 (intersections complètes de deux quadriques dans l'espace projectif de dimension 4) peuvent ne pas avoir de points sur des corps de dimension cohomologique 1 : c'est un contre-exemple nouveau et excitant, et même s'il anéantit certains espoirs de comprendre l'arithmétique des surfaces cubiques d'une façon « naïve », il donne une application intéressante de la formule du degré de Rost pour prouver des résultats arithmétiques d'inexistence de points rationnels (ou de zéro-cycles). Je voudrais aussi dire que mon article Équivalence rationnelle sur les hypersurfaces cubiques sur les corps p-adiques est enfin paru dans le volume 110 numéro 2 de manuscripta mathematica : en gros, c'est mon premier article de maths publié ! (Son DOI est 10.1007/s00229-002-0327-3, et vous pouvez en récupérer une copie locale si vous voulez.) Actuellement, je travaille sur les surfaces cubiques sur C(t), et je dévoue de temps en temps une pensée à essayer de trouver une démonstration élémentaire (je suis sûr que c'est possible) du fait que les variétés projectives lisses rationnellement connexes sur C((t)) ont toujours un point rationnel (sur C(t) c'est un résultat impressionnant de T. Graber, J. Harris & J. Starr).

Sur un plan plus personnel, pour ceux qui m'ont demandé (je sais, je ne réponds jamais aux mails, c'est énervant) : je ne me suis pas trouvé un petit ami. ☹ J'ai fermement résolu, cependant, de ne pas laisser ce fait gâcher mon bonheur : et même si je crois fermement à l'Amour avec un grand ‘A’ (et certains de mes écrits le prouvent), je n'ai pas l'intention, pour dire les choses simplement, de laisser cette aspiration éclipser d'autres relations humaines intéressantes et positives, comme l'amitié, la tendresse, ou plein d'autres. J'enfonce les portes ouvertes, là, vraiment, mais pour certains elles semblent simplement — ne pas être si ouvertes. Quoi qu'il en soit… Dans un effort pour socialiser avec d'autres homosexuels (pas forcément pour trouver mon âme frère, ni pour chasser de la viande fraîche), j'ai commencé à aller à >Dégel!, l'association gaie & lesbienne du campus de Jussieu : ç'a été une occasion profitable de rencontrer des gens intéressants et de me faire de nouveaux amis. Bien sûr, je suis aussi membre de HBO, l'organisation semblable pour le campus d'Orsay : en fait je suis un administrateur d'HBO (et autrefois trésorier), et une des choses qui m'ont occupé ces derniers mois est le travail collectif de réécriture de ses statuts. À ce sujet, je peux aussi mentionner que j'ai été trouvé à lurker (et pas juste à lurker, en fait) sur IRCnet, notamment sur le canal #gayfr sous le nick « Ruxor » (ces URIs en irc:// devraient marcher sous Mozilla, à condition, bien sûr, qu'irc.ircnet.net veuille bien de vous ; le nom « Ruxor » est une référence à un vieux roman que j'ai écrit). Pendant que je bavarde, je pourrais rajouter que j'ai maintenant un numéro (UIN) sur ICQ, à savoir 168950339.

Je n'ai pas beaucoup écrit de littérature récemment (mon texte le plus récent est toujours mon préféré : Histoire de la Propédeutique à la Reine des Elfes ; en fait, j'ai écrit cette nouvelle érotique et ces quatre nouvelles très courtes depuis, mais je ne trouve pas qu'elles comptent vraiment). En vérité, j'ai effectivement écrit quelque chose : avec certains de mes amis (de l'ENS), j'ai organisé un petit « cercle d'écriture de nouvelles » : nous avons voté sur un thème ou sujet commun et ensuite, chacun de notre côté, écrit une nouvelle sur ce thème, et les avons comparées. Vous pouvez lire les histoires qui ont été écrites (et l'une d'elles est de moi) : dans l'ensemble, je les ai trouvées très bonnes. Le sujet choisi était La nouvelle doit commencer par la mort d'un personnage. Et doit se terminer par la mort d'un personnage. Le même. Maintenant nous avons débuté une seconde itération de ce cercle d'écriture, et le sujet est d'écrire une histoire qui fait parallèle à un événement historique ou littéraire célèbre (comme la mort de Jules César). J'espère que les résultats seront semblablement intéressants.

Incidemment, en développant une procédure pour voter sur le sujet commun des nouvelles ci-dessus mentionnées, j'ai dû implémenter ce que j'appelle le système électoral de « Condorcet-Nash ». C'est quelque chose sur lequel il faut clairement que j'écrive, un jour. Mais je n'ai pas le temps maintenant. En une phrase, cela consiste à prendre la stratégie optimale (de von Neumann-Nash) dans le jeu à deux joueurs, équilibré et de somme nulle, où chaque joueur choisit un des candidats et reçoit un score égal au nombre d'électeurs qui préfèrent son candidat à celui de son adversaire (ou moins le nombre d'électeurs qui préfèrent le candidat de son adversaire). En un sens bien défini, c'est le meilleur système électoral possible. J'en ai développé une implémentation en utilisant le GNU Linear Programming Kit, parce que trouver une stratégie optimale dans un jeu à somme nulle se fait par programmation linéaire. C'est tout à fait fascinant.

Sur le côté informatique de ma vie, je n'ai pas beaucoup programmé ces jours-ci. J'ai fait une réécriture importante de ma bibliothèque d'écriture de MIDI, mais je ne me suis même pas fatigué à la packager ! Ce truc est toujours complètement non-documenté, de toute façon, donc essentiellement utilisable seulement par moi. 😐 J'ai aussi « découvert » et documenté une nuisance gratuite dans Unix, concernant le comportement de l'appel système connect() quand il est interrompu.

Quoi d'autre ? J'ai eu un regain d'intérêt pour le Rubik's Cube (j'ai passé quelque chose comme six heures une nuit à me rappeler comme le résoudre, quelque chose que je savais il y a sept ou huit ans et que j'avais complètement oublié depuis) ; mais ça ne durera sans doute pas. Cependant, je compte m'acheter un Rubik's Cube 4×4×4 et tâcher de le résoudre, maintenant que j'ai le 3×3×3 bien en main (il me faut une éternité pour le résoudre, mais j'y arrive).

Je suis aussi allé voir un certain nombre de films ces derniers mois. J'ai vu Les Deux Tours le jour où il est sorti (dans le monde), 2002-12-18, et je n'ai pas été déçu, même si j'ai peut-être trouvé que ça manquait d'unité. Long Island Expressway, que j'ai vu le 2003-02-04, qui n'a rien d'un blockbuster, est une histoire profondément émouvante, et je le recommande. Catch Me If You Can de Spielberg, que je suis allé voir le 2003-02-19, était bien (même s'il donne une image, euh, retardée de la France). J'ai assez aimé Ma Vraie Vie à Rouen, que j'ai vu le 2003-03-07, mais je l'ai trouvé un peu longuet. Le 2003-03-10, j'ai été très enthousiaste de 8 Mile : je n'ai pas d'amour particulier pour la musique hip-hop, mais j'ai vraiment adoré ce film malgré cela. Ensuite, j'ai vu Les Lois de l'attraction le 2003-03-19, et je l'ai trouvé drôle, mais c'est à peu près tout. Le lendemain, je suis allé voir Stupeur et Tremblement (peut-être pas encore sorti aux États-Unis), et je l'ai adoré : c'est à la fois hilarant, beau, et, quelque part, terrifiant. Snowboarder, que je suis allé voir le 2003-04-09, est assez dénué d'intérêt, même si certaines des figures de snow étaient spectaculaires. Ensuite, j'ai vu The Hours le 2003-04-20, et j'ai vraiment beaucoup aimé : c'est élégamment construit, bien filmé, et assez émouvant ; de plus, l'Oscar de Nicole Kidman pour son interprétation de Virginia Woolf n'était pas volé. La Vie de David Gale, que j'ai vu le 2003-04-23, était un peu décevant : j'avais deviné les tenants et les aboutissants de l'intrigue même pas à la moitié du film, donc la fin était un peu spoilée. Enfin, j'ai vu X-Men 2 avant-hier, et je l'ai trouvé assez divertissant. Et je compte voir Matrix Reloaded le jour de sa sortie (à savoir 2003-05-16 en Europe : au contraire du Seigneur des Anneaux qui a joué le décalage horaire en sortant quelques heures plus tôt en Europe, Matrix a décidé de le sortir quelques heures plus tard par rapport à l'Amérique du Nord).

J'ai aussi lu. En particulier, j'ai découvert que j'aimais vraiment beaucoup Borges, et je crois que maintenant j'ai lu à peu près tout ce qu'il a écrit (et c'est décevant à quel point il y en a peu, devrais-je ajouter), en traduction française. J'ai essayé de lire David Copperfield, mais je n'ai pas accroché : de même que Balzac m'agace incessamment, je trouve frustrante la façon dont Dickens s'écarte constamment du sujet ; je compte réessayer avec A Tale of Two Cities. En ce moment je lis The Hours de Michael Cunningham.

Je crois que c'est à peu près tout.