David Madore's WebLog: La reproductibilité du succès : un mythe tenace

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(vendredi)

La reproductibilité du succès : un mythe tenace

Un mythe qui me semble très répandu et qui m'énerve particulièrement est l'idée que le succès est juste. Énoncé sous une forme aussi générale (et cela se range alors avec des sophismes comme celui du monde juste), je ne crois pas vraiment qu'on y adhérerait massivement. Mais dans des instances particulières, je suis toujours effaré par le déni avec lequel on a tendance à faire semblant de ne pas croire au rôle prépondérant de la chance.

Sans doute pourrais-je dire des choses sur d'autres formes de succès (qui ne doivent pas forcément moins au hasard), mais ici je veux parler du succès sous forme de popularité, c'est-à-dire, du succès qui se mesure par l'adhésion des masses. Cela pourrait être le succès d'un chanteur populaire ou d'un film ou d'un livre, mais aussi d'une technologie (pensez à un type de téléphone ou à un système d'exploitation), d'un site Web (pensez à un site de rencontre), ou encore la popularité d'un homme ou d'une idée politique, et encore quantité d'autres choses, jusqu'au nombre de vues d'une vidéo sur YouTube. Marginalement, la réussite d'un homme d'affaire ou d'une entreprise (quand cela passe par rendre ses produits connus et appréciés).

En fait, je dois distinguer deux mythes, ou peut-être deux niveaux du même mythe :

  1. L'idée que le succès est le résultat de qualités objectives : c'est-à-dire que l'artiste qui réussit est objectivement meilleur (pour des raisons définissables de façon claire) que celui qui n'en a pas, ou surtout que le produit industriel qui en a en a pour des raisons valables. Disons que c'est le mythe de l'objectivité, auquel on croira sans doute moins dans le domaine de l'art, mais qui est assez répandu pour ce qui est par exemple de la technologie.
  2. L'idée, plus faible mais pas forcément plus juste, que le succès, à défaut d'être le résultat de facteurs objectifs, est au moins reproductible : que si on rejouait l'histoire (en admettant que cela ait un sens, et sinon, qu'on rejoue une histoire extrêmement proche), ce seraient les mêmes personnes ou les mêmes idées qui auraient du succès.

Je crois que ces deux idées sont presque totalement fausses. Bien sûr, il y a une certaine corrélation entre la qualité et la réussite : on peut prédire avec une très bonne certitude que si je me lançais en musique je n'aurais aucun succès. Une corrélation n'est ni un condition nécessaire ni une condition suffisante : ma thèse est que pour chaque chose X qui a du succès, il y en a bien plus qui n'en ont pas et qui non seulement ont les mêmes qualités objectives mais aussi, dans un monde presque semblable auraient pu avoir le succès de X.

La raison pour laquelle on croit au succès, c'est qu'on croit vaguement à l'idée d'un vote : l'idée est celle d'un modèle dans lequel chaque juge potentiel (spectateur, lecteur, électeur, client, quidlibet) examine tous les « candidats à la réussite », en considère les mérites, et apporte son adhésion à celui-ci ou celui-là. Chaque vote est sans doute apporté sur des critères différents, et pas forcément reproductible, mais à force de les accumuler, on aurait un vote (non formalisé mais « avec les pieds ») de la société dans son ensemble, et ce vote définirait une opinion assez sensée. Ce n'est pas un raisonnement idiot : si effectivement on demandait à chacun d'examiner les candidats indépendamment, sans s'influencer les uns les autres, il me semble qu'on obtiendrait bien un choix collectif pas forcément « objectif » ou prévisible, mais du moins sensé et reproductible. Et c'est l'idéal vers lequel on voudrait tendre.

La raison pour laquelle ça ne marche pas du tout comme ça, c'est que les juges (que nous sommes tous) n'émettent pas des jugements indépendants. Nous nous influençons les uns les autres, et ce d'au moins deux façons : (A) dans le jugement lui-même, parce quand quelque chose est recommandé par un ami ou quand nous savons que cette chose a déjà l'adhésion des masses (ou d'une masse à laquelle nous voudrions nous identifier), cela impacte notre jugement, et aussi et surtout (B) dans la découverte, car les « candidats à la réussite » ne sont pas une liste close et que la difficulté principale est de les découvrir, et que la popularité déjà acquise est la meilleure façon de se faire découvrir. Bref, on a affaire à un système instable à cause d'un feedback positif : le succès facilite l'obtention de plus de succès. À partir de là, le hasard joue un rôle prépondérant : donné un certain nombre de choses toutes égales a priori, l'une d'elle commence à emporter un peu de succès, et ce succès fait qu'elle est plus visible, plus découvrable, et qu'on a tendance à la juger plus favorablement, et le succès fait boule de neige.[#] Selon les circonstances, cette part de hasard peut concurrencer ou même noyer totalement le jugement réel idéal (que j'ai défini au paragraphe précédent). Une analyse un peu plus mathématisée de cet effet « boule de neige » se trouve ici.

Une des raisons pour lesquelles nous nous aveuglons à ça est que nous aimerions nous croire à l'abri de ces influences de jugement, c'est-à-dire penser que notre façon de juger est indépendante du jugement des autres (au moins pour le phénomène (A) : il est plus difficile de s'imaginer à l'abri de (B)). C'est pourtant faux, comme il est possible de montrer avec quantités d'expériences où on montre que les préjugés que nous avons sur l'appréciation de n'importe quoi colorent inévitablement notre jugement (voyez notamment dans le livre Predictably Irrational de Dan Ariely, dont j'ai déjà parlé).

Un exemple qui illustre bien le phénomène est ce qui se passe sur le site Reddit. Reddit est un site de partage de liens : les adhérents peuvent soumettre des liens et peuvent voter (positivement ou négativement) pour les liens des autres, les liens sont affichés triés par popularité (c'est-à-dire par nombre de votes positifs moins négatifs, avec une pondération par le temps pour que les vieux liens finissent toujours par disparaître), et c'est surtout à partir de cette liste triée par succès qu'on apporte soi-même son vote ; le même mécanisme fonctionne pour les commentaires. Or tout le monde convient que le succès (et le fait d'arriver au graal de la front page) est largement aléatoire : certes, les choses complètement dénuées d'intérêt (de l'avis collectif) ne monteront jamais haut, mais le même lien, soumis avec le même titre, au hasard des catégories souvent interchangeables dans lesquelles il est posté, ou de l'heure, ou de rien du tout, peut avoir des destins très différents. Cela n'a rien de surprenant : la plupart des gens votant sur les liens le font parmi les liens qui ont déjà reçu bon nombre de votes positifs rapidement — on est vraiment dans le hasard de la boule de neige qui démarre ou pas.

[Ajout () pour des exemples rigolos, on me signale cet article du Guardian, ainsi que celui-ci d'un blong du Monde qui en est presque la traduction. • () Voir aussi cette vidéo sur l'effet « boule de neige » dans la diffusion des mèmes en général.]

Parfois, on a un troisième mécanisme qui joue en plus des deux (A) et (B) que j'ai mentionnés ci-dessus : ce sont (C) les « influenceurs » meneurs d'opinion (qui sont eux-mêmes « désignés » par un phénomène pas moins aléatoire) dont l'avis a plus d'influence que les autres ; voici un article plus détaillé à ce sujet, et au sujet des phénomènes « viraux » qui en découlent.

Dans le domaine de la technologie, je peux mentionner le succès de Facebook. Celui-ci a eu de nombreux prédécesseurs interchangeables : Friendster, Tribe.net et Orkut pour n'en citer que trois (il y a aussi MySpace, mais il me semble assez différent). Les gens cherchent souvent à expliquer la réussite de Facebook en montrant ses avantages par rapport à ces prédécesseurs : je pense que c'est se fourvoyer, le succès est juste dû au fait que parmi les N sites sociaux interchangeables, celui-ci a eu de la chance et les N−1 autres n'en ont pas eu. Une fois que les gens commencent à rejoindre Facebook, il y a un effet d'entraînement : si tous vos amis y sont, ce n'est pas intéressant de jouer tout seul sur un autre site. Mais au Brésil, c'est Orkut qui a eu du succès (tellement que quand tout le monde s'est mis à parler portugais sur Orkut, ça a fait fuir les autres) : c'est bien le signe de la non-reproductibilité des choses (il n'y a rien dans Orkut qui le rendait intrinsèquement idoine au Brésil). Essayer d'expliquer le génie de Mark Zuckerberg est presque aussi futile qu'essayer d'expliquer le génie d'un gagnant au loto.

Même phénomène dans le show-biz. Peut-on sérieusement croire que si on effaçait de la mémoire des adolescentes prépubères le nom, le visage et la musique de Justin Bieber, et qu'on tentait de nouveau de lancer son succès au milieu de tant d'artistes interchangeables, il réussirait autant ?

((J'ai le souvenir d'avoir vu passer un article décrivant une expérience sociologique dans laquelle les expérimentateurs avaient mis en place plusieurs réseaux sociaux miniatures de gens encouragés à communiquer entre eux dans un même réseau, mais avec isolement complet entre réseaux. Ils leur avaient demandé de juger des morceaux de musique et d'en discuter entre eux, et chaque mini réseau social avait établi son classement des morceaux. Or les morceaux proposés aux différents réseaux étaient les mêmes, la constitution des réseaux était non-biaisée (aléatoire, je suppose), et les classements avaient été très différents, certains morceaux devenant des « tubes » dans un réseau et pas dans un autre. C'est une confirmation expérimentale directe et claire de la non-reproductibilité du succès, malheureusement je ne retrouve plus où j'ai pu voir cet article. Si un de mes lecteurs est plus doué que moi…))

Il est vrai qu'il existe des circonstances où l'entrainement positif du succès par le succès, et donc son caractère instable et aléatoire, est plus ou moins développé. La diffusion actuelle des contenus (notamment musicaux et, dans une moindre mesure car elle est de toute façon plus oligarchique, cinématographique), où la promotion se fait de façon assez centralisée (maisons de disques, gros producteurs de cinéma), amène fortement le star-system. Un système de diffusion qui donnerait moins de rôle à des diffuseurs préétablis (et, disons-le, plus démocratique) favoriserait moins outrageusement ceux qui ont déjà du succès — c'est une des raisons de penser qu'une réforme du copyright jouerait en faveur des petits artistes (ceux qui peinent à se faire connaître) et au détriment seulement de célébrités que le système actuel pousse à un niveau d'exposition (et, de façon pas forcément anecdotique, de richesse) obscène.

Mais même un système moins centralisé n'assurerait pas un succès reproductible : prenez la popularité des blogs, par exemple, qui sont vraiment l'idéal non faussé en la matière — il reste que le bouche-à-oreille fait que le succès pousse au succès, et il faut être bien naïf pour s'imaginer que la qualité d'un blog est correctement reflétée par le volume de son lectorat. (J'aimerais persuader, par exemple, Maître Eolas d'ouvrir un second blog, tout aussi anonyme et en gardant secret le fait qu'ils sont du même auteur, sur lequel il posterait le même genre de choses, en choisissant même aléatoirement après avoir écrit une entrée dans quel blog il la posterait, de sorte que ce soit objectivement et indiscutablement la même qualité des deux côtés, pour voir si ce second blog convergerait vers le même nombre de lecteurs que le premier. Je n'y crois pas du tout.)

Un exemple qui se rappelle souvent à moi du hasard du succès, c'est un restaurant qui n'est pas loin de chez moi, le restaurant Gladines sur la Butte aux Cailles. Ce restaurant est bon et bon marché, donc il mérite un certain succès… mais sa popularité est plus que correcte, elle est vraiment ahurissante : les gens se pressent pour y entrer, il y a quasiment toujours une foule qui attend dehors pour avoir une table. Or je sais qu'il y a un bon nombre de restaurants dans le coin qui sont également très corrects (on peut discuter de savoir s'ils sont un peu meilleurs ou un peu moins bons, mais certainement pas dans les proportions indiquées par la foule de la clientèle de Gladines). C'est simplement que ce restaurant a bénéficié d'un bon bouche-à-oreille, relayé par quelques guides, et comme les gens préfèrent toujours aller dans un restaurant recommandé par quelqu'un plutôt qu'essayer au hasard (ce qui se comprend), les effets de feedback positif jouent à fond. Je pourrais aussi évoquer les glaces de la maison Berthillon, qui sont certes excellentes, mais pas au point d'expliquer une popularité aussi ahurissant comparé à d'autres glaciers également (ou presque aussi) excellents.

À ce stade-là, cela m'amène à m'interroger sur les grands succès du passé. Prenons William Shakespeare. Nous le considérons comme meilleur que les autres auteurs de la même époque, que ce soit ceux de rang seulement légèrement inférieur (comme Chris Marlowe ou Ben Jonson) ou sans dote quantité d'auteurs dont on a dû oublier jusqu'au nom. Cela pose la question de savoir si (A) Shakespeare était vraiment objectivement meilleur, ou du moins si (B) son succès parmi ses pairs aurait été reproductible. Je ne sais pas vraiment quoi en penser. Je pense que maintenant il n'y a plus de doute que Shakespeare soit meilleur, mais c'est notamment pour une raison assez subtile : c'est que Shakespeare a tellement influencé notre société et notre culture, que même sans compter ce qui est directement et évidemment sa marque (des phrases que tout le monde pourra reconnaître jusqu'aux plus obscures), il a participé à la définition de ce qui est bien, de ce qu'est un bon auteur, et en fait de ce qu'est l'anglais, si bien que nous qui sommes ses héritiers spirituels n'avons plus la moindre chance de le juger de façon un tant soit peu objective. Autrement dit, il y a des succès dont la question de la reproductibilité ne peut se poser que sous forme d'histoire parallèle, parce que pour ce qui est du présent, ils ont modifié nos valeurs elles-mêmes.

Un exemple évident d'un tel succès, ce serait celui des religions dominantes de la planète. On peut essayer de trouver des raisons objectives pour lesquelles une secte juive messianique de la Palestine romaine a eu un succès aussi ahurissant, et ce n'est pas un exercice sans intérêt (cf. le livre The Evolution of God de Robert Wright dont j'ai déjà parlé), mais il est évident qu'il devait aussi y avoir une bonne part de hasard.

Là je suis tenté de dévier du cadre que je me suis fixé, celui de la reproductibilité du succès, pour évoquer plus généralement la question de la propagation des mèmes — le succès des idées, des concepts, des valeurs et des règles sociales en termes d'adhésion et de popularité. Mais je crois que cela m'entraînerait un peu trop loin.

[#] J'ai d'ailleurs tendance à m'imaginer que le processus de prise de décision individuel est assez semblable à ce processus collectif : que dans notre cerveaux des groupes de neurones jouent à une petite bataille de popularité, avec feedback positif, pas du tout éloigné du système qui fait que nos sociétés font des choix (non reproductibles).

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