David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #104 (éloge de l'erreur)

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(dimanche)

Fragment littéraire gratuit #104 (éloge de l'erreur)

La réalité, quant à elle, appartient à la science : et encore, chaque scientifique n'en appréhendera jamais que l'étroite partie que sa discipline lui permet d'atteindre. Je ne parle pas uniquement des sciences exactes : pour prendre un exemple dans les sciences humaines, il est certain que la perception que nos sociétés ont de leur histoire est à peu près aussi éloignée de la réalité qu'est approximative la compréhension de la mécanique quantique — ou du fonctionnement d'un ordinateur — par l'homme politique moyen.

En fait, notre regard sur le passé n'est guère plus correct que sur l'avenir : sur la base de quelques éléments réels nous construisons nos mythes et nos images, qui à leur tour ont leur histoire méritant d'être retracée, et dont les créateurs — peintres, écrivains et cinéastes — peuvent eux-mêmes être incorporés dans d'autres mythes et images. Quelle est notre vision, disons, du Moyen-Âge ? C'est essentiellement celle que nous ont laissée les Romantiques, puis encore un peu retouchée par le cinéma, et elle ressemble à peu près autant à l'original que les fantaisies de Viollet-le-Duc ressemblent à de l'art gothique. Nous rêvons le Moyen-Âge à travers des romans comme Ivanhoé (dont l'influence est telle qu'il a accidentellement créé le prénom Cédric) ; les idées qu'en avait le XVIIIe siècle étaient différentes, mais elles n'étaient sans doute pas plus justes.

On pourrait multiplier les exemples à l'infini. Anecdotiquement, nous imaginons tel ou tel personnage d'après un portrait devenu célèbre qu'en a dressé un artiste qui ne l'a jamais vu ; plus sérieusement, nous jugeons le personnage selon des critères qui n'avaient pas de sens à son époque : nous tentons d'utiliser le bien et le mal de notre temps alors que l'Histoire n'est pas une question de bien et de mal. Nous plaquons un regard qui en dit plus sur notre ignorance, nos préjugés moraux et notre pensée actuels que sur la réalité du passé. Il en va de même d'autres disciplines de la connaissance.

Mais est-ce grave ? La réalité historique a certainement une pertinence — elle en a au moins pour l'historien, par définition — mais c'est notre culture contemporaine qui nous concerne le plus immédiatement : et cette culture est une culture de l'erreur. Je dis cela sans porter de jugement de valeur, car l'erreur peut être une source de création autant que la vérité. Peu importe, donc, que le Christophe Colomb réel n'ait pas eu les traits que del Piombo nous a fixés à l'esprit, si nous voulons le voir ainsi ! Il pourrait même être parti démontrer que la Terre était ronde quand tout le monde pensait qu'elle était plate, si nous tenons à cette légende. Il n'est même pas absurde que Pierre Ménard puisse être l'auteur de Don Quichotte, si nous voulons le lire de la sorte : Ernst Zwirner n'a-t-il pas réussi à être l'architecte de la cathédrale de Cologne ?

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