David Madore's WebLog: L'histoire compliquée du salut-qui-n'est-pas-romain, et la destruction de Carthage

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(dimanche)

L'histoire compliquée du salut-qui-n'est-pas-romain, et la destruction de Carthage

Je suis tombé sur la question du salut romain en regardant un épisode de QI qui, comme d'habitude, nous apprend à nous méfier de plein d'idées répandues, notamment :

La vérité est qu'on ne sait pas vraiment comment les Romains saluaient (outre qu'il n'y avait certainement pas une unique forme de salut dans tous les contextes et pendant toute l'histoire de la Rome même classique), et si certaines variantes du geste fait avec la main droite levée semblent effectivement avoir eu une signification particulière, ce qui est d'ailleurs difficilement évitable, ce n'était pas forcément un salut (cela peut être un geste accompagnant une prière, un serment, ou encore la marque d'autorité d'un empereur ou d'allocution à un groupe) comme dans la position de la statue d'Auguste Prima Porta, dont la main n'est d'ailleurs peut-être même pas d'origine, ou la statue équestre de Marc-Aurèle, dont le bras n'est pas franchement levé.

C'est certainement le tableau Le Serment des Horaces de David de 1784 et dans son Serment du Jeu de Paume (inachevé, mais néanmoins célèbre à travers son dessin préparatoire) où il reproduit consciemment le même geste, que le serment main droite tendue est devenu célèbre. Mais l'histoire de ce salut-qui-n'est-pas-romain est vraiment compliquée : des variantes sont devenu le salut de Bellamy États-Unis (1892–1942) pour le serment d'allégeance au drapeau, et le salut (ou geste du serment) olympique aux jeux de 1920 à 1936 ; il a été utilisé par Gabriele d'Annunzio dans le film Cabiria et ensuite comme signe d'adhésion pendant sa régence de Fiume en 1919, qui a ensuite inspiré Mussolini, puis Hitler, lequel n'était pas mécontent en 1936 de la quasi indistinguabilité avec le salut olympique (largement mise en scène par Leni Riefenstahl dans son Olympia), et ceci nous ramène d'ailleurs à ce dont je parlais au début de cette entrée.

Je ne vais pas raconter plus en détails cette histoire du salut « romain », parce que c'est fait dans l'article Wikipédia sur le sujet qui est lui-même un résumé assez long (et par endroits, une paraphrase, voire une (re)copie un peu douteuse) d'un livre de 235 pages publié sur le sujet, The Roman Salute (Cinema, History, Ideology) de Martin Winkler, disponible en ligne ici : un voyage assez fascinant à travers l'histoire, l'historiographie, l'iconographie et le cinéma pour retracer le cheminement bizarre de ce geste.

Je pense que c'est une histoire, d'erreurs ou falsifications historiques et d'inspirations aux conséquences inattendues, qui avait dû — ou aurait pu — énormément plaire à Umberto Eco (dont je salue au passage la mémoire) : il y a quelque chose de délicieusement ecoïen(?) et en tout cas ouroborien quand l'erreur historique devient elle-même histoire qu'on peut étudier et retracer.

J'en profite pour mentionner une autre erreur historique qui est devenu un lieu commun sur l'antiquité romaine et qui a même mordu des historiens sérieux. « Tout le monde sait » que quand Scipion Émilien a fait détruire Carthage, il a fait semer le sol de sel pour que rien n'y repousse jamais, en tout cas c'est ce qu'on m'a raconté quand j'étais au lycée et c'est un symbole souvent répété tellement l'image est forte. L'ennui — mais ce n'est peut-être pas un ennui puisque comme je le signale dans le fragment littéraire gratuit lié ci-dessus, la vérité historique n'est peut-être pas le point le plus important, ou, de façon plus concise, se non è vero, è ben trovato — l'ennui possible, donc, c'est que cette histoire est essentiellement inventée : aucun texte ancien ne confirme cette histoire de sel.

Retrouver l'origine de cette invention s'avère étonnamment difficile : R. T. Ridley de l'université de Melbourne a publié en 1986 un article (To be taken with a pinch of salt: the destruction of Carthage, Classical Philology 81, 140–146) retraçant cette « information » à l'historien Bertrand Hallward, dans la première édition du Cambridge Ancient History (volume VIII, p. 484), en 1930, mais d'autres ont retrouvé des sources plus anciennes et peut-être indépendantes. Notamment, on apprend dans un article de Warmington de 1988 (The Destruction of Carthage: a Retractatio, Classical Philology 83, 308–310) que le pape Boniface VIII, dans une bulle De civitate nova, sub nomine Civitatis Papalis, prope civitatis Prænestinæ destructæ locum constructo[#] datée à Anagni du 13 juin 1299, fait référence au sort réservé à la ville de Palestrina prise à la famille Colonna (qui avait déclaré l'élection du pape illégitime, et qui avait capitulé suite à la promesse que la ville serait épargnée) : ipsam aratro subjici[t] ad veteris instar Carthaginis Africanae, ac salem in ea etiam [Dominus papa] fecit et mandavit seminari ut nec rem nec nomen aut titulum habeat civitatis — bref, rasée et semée de sel comme l'ancienne Carthage. (Si vous trouvez ça révoltant et voulez une forme de justice : dans sa Divine Comédie, Dante imagine Guy I de Montefeltro en enfer pour avoir conseillé au pape de mentir aux Colonna en leur promettant l'amnistie.) Mais le pape suit certainement la référence à l'histoire biblique d'Abimélek qui une fois reprise la ville de Sichem dont il avait été chassé par ses habitants il en massacra la population, détruisit la ville et y sema du sel (Juges 9:45). Comme pour l'histoire du salut bras tendu, les comportements supposés des Romains inspirent des gens aux mœurs si sympathiques !

[#] Oh, que c'est pénible de retrouver en ligne une bulle papale du Moyen-Âge ! Moi je me suis dit naïvement je vais aller sur le site du Vatican, ils les ont certainement toutes numérisées sous un format recherchable, que nenni. Donc si vous voulez retrouver cette bulle, il faut aller récupérer le bouquin Les Registres de Boniface VIII (Recueil des bulles de ce pape publiées ou analysées d'après les manuscrits originaux des archives du Vatican) par Georges Digard, Maurice Faucon, Antoine Thomas & Robert Fawtier, tome deuxième, 1904, et chercher sous le numéro 3416 (page 587–588), numéro que Warmington se garde bien de donner quand il cite la bulle en qustion. J'ai bien fait de ne pas avoir fait des études d'histoire parce que ma première réaction devant ce genre de merde, c'est de dire bon, on arrête tout, on fait un site Web où ce genre de documents sera facile à trouver.

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