David Madore's WebLog: L'art contemporain cause-t-il de l'inflation ?

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(dimanche)

L'art contemporain cause-t-il de l'inflation ?

En ce moment se tient à Paris un truc appelé la Foire internationale d'art contemporain : je pourrais encore faire mon pépé grincheux en expliquant que je trouve qu'il y a quelque chose d'obscène à vendre des montages aléatoires d'objets triviaux ou des répartitions quelconques de taches de peinture sur une toile comme des œuvres d'art, mais chacun a droit à son propre jugement ; je me pose plutôt une question économique, parce que je ne comprends décidément rien à l'économie. Car, surtout en période de crise, l'art sert de « valeur refuge » un peu comme les métaux précieux : j'aimerais comprendre comment ça fonctionne au juste.

Imaginons que le célèbre artiste Duschnock ait réalisé une œuvre intitulée Armes de destruction massive, qui est constituée de bouts de journaux enroulés pour évoquer la forme de missiles, et que le collectionneur Lepigeon achète pour, disons, 45000€[#]. Le collectionneur n'a pas vraiment besoin d'aimer ça, il peut aussi simplement spéculer sur la valeur que l'œuvre prendra lorsque Duschnock gagnera encore en réputation : peut-être la revendra-t-il 50000€ à quelqu'un qui la revendra lui-même, etc. : après tout, les financiers qui échangent des actions en bourse ne sont pas forcément plus intéressés par la possession en soi d'un bout de l'entreprise ACME que M. Lepigeon par les armes de destruction massive de M. Duschnock. Ceci étant, si c'est une valeur refuge, on espère plutôt simplement que l'œuvre continuera à valoir 45000€. Il se peut que cela même soit faux, qu'à un moment donné le sens de l'art change, que les gens voient enfin clairement qu'il s'agit juste de petits bouts de journaux enroulés, et qu'ils ne valent pas plus 45000€ que l'urinoir de M. Duchamp[#2] : dans ce cas, le pigeon est celui qui détenait les bouts de journaux à la fin et le bénéficiaire est l'artiste. Ce n'est pas grave[#3]. Mais imaginons maintenant que l'œuvre de M. Duschnock continue à valoir, pour tous les temps avenirs imaginables, 45000€.

Si le faussaire M. Duvol crée 45000€ de faux billets, et que ces faux ne sont jamais détectés, il appauvrit un peu toute la zone euro de la somme correspondante, en augmentant légèrement l'inflation puisqu'il a agrandi la masse monétaire : ainsi, il vole un peu tout le monde, y compris ceux qui n'ont jamais eu les faux billets entre les mains. Donc même si je suis extraordinairement doué pour reconnaître les faux billets, et que je n'accepterais jamais les billets de M. Duvol, je suis quand même appauvri par le fait qu'il les ait créés, parce qu'en fait je ne vais jamais les rencontrer, les faux billets en question, donc mon super pouvoir de reconnaissance ne m'est d'aucun secours.

Maintenant, si M. Duschnock crée une œuvre d'art à laquelle un certain marché de l'art attribue une valeur de 45000€, mais que moi, avec mon super pouvoir de reconnaître des morceaux de journal, je considère qu'elle ne vaut rien[#4], y a-t-il une différence ? D'un côté, je ne comprends pas où pourrait être la différence : certes, on ne peut pas acheter son pain avec l'œuvre de M. Duschnock, qui n'est pas directement convertible, tandis que l'euro, lui, l'est, mais en fait, comme j'ai fait l'hypothèse que le marché de l'art continuait à estimer cette œuvre aussi cher, on peut. D'un autre côté, peut-être que c'est justement cette hypothèse qui est déraisonnable : le marché de l'art devrait s'affaisser très légèrement si on y introduit une nouvelle œuvre, donc ce seraient uniquement les détenteurs d'objets d'arts de toutes sortes qui seraient volés (mais cela même n'est pas très satisfaisant car, pourquoi le marché de l'art en général et pas celui des sculptures formées de papier de journal ou au contraire toutes sortes d'objets matériels ?). Il y a quelque chose de mystérieux au fait de considérer que l'achat que M. Lepigeon ferait à M. Duschnock me léserait, moi qui n'attribue aucune valeur à l'œuvre de M. Duschnock, mais j'ai souligné que la même chose était vraie avec les faux billets de M. Duvol, même si j'étais doué du super pouvoir de reconnaître les faux billets ; et, après tout, M. Lepigeon, il paie M. Duschnock avec des (vrais) billets auxquels j'attribue, moi, une vraie valeur, donc cet argent, qui aurait peut-être dormi sur un compte, est mis en circulation… je suis perdu.

Une solution possible au paradoxe est peut-être que la banque centrale européenne, pour diriger la politique monétaire de l'euro (qui me concerne au plus haut point, puisque je suis payé dans cette devise) tente de contrôler l'inflation, et pour ça va chercher une adéquation entre — vu d'assez loin — la croissance de la masse monétaire et celle des biens disponibles ou du PNB des pays de la zone euro ou quelque chose du genre. Or autant la masse monétaire se quantifie théoriquement bien, autant du côté des biens on est obligé de les évaluer selon le marché existant, donc en particulier, pour les œuvres d'art, le marché de l'art, et c'est là que l'œuvre de M. Duschnock joue une part (minuscule) : d'une certaine manière, à cause de lui, un tout petit peu plus d'euros seront émis, et moi qui considère que son œuvre ne vaut rien, donc qu'il n'y a pas un tout petit peu plus de biens, je suis floué (mes euros me permettraient d'acheter une toute petite part de toutes les choses qui circulent dans la zone euro, donc une toute petite part des créations de M. Duschnock, qui pour moi sont de la marchandise avariée).

Mais je ne suis pas satisfait de cette explication non plus. Bref, voici la question qui me tarabuste : le fait que beaucoup de gens attribuent une valeur à des choses qui, pour moi, n'en ont pas du tout, cela cause-t-il une inflation de mon point de vue ? Dois-je me sentir appauvri par les créations de M. Duschnock ? Mes euros valent-ils moins à cause de lui ?

J'aimerais comprendre quelque chose à l'économie.

[#] Le cas, malheureusement, n'est pas complètement imaginaire, et représente typiquement ce que je peux exécrer dans ce genre de marché.

[#2] Ai-je dit que j'avais été scandalisé qu'on condamne celui qui l'avait cassé à rembourser très nettement plus que le prix de n'importe quel urinoir ?

[#3] Du moins tant qu'on ne découvre pas que des banques auraient spéculé sur la montée perpétuelle du marché de l'art, jusqu'à fournir des prêts spéciaux, subprime, à ceux qui voudraient en acheter sans en avoir les moyens… Mais ça ne risque pas d'arriver, n'est-ce pas ? Les banquiers sont des gens sérieux, ils ne feraient jamais ce genre d'erreur.

[#4] Ou bien que la vraie œuvre de M. Duschnock a été remplacée par l'œuvre du faussaire M. Duvol, qui est également constituée de morceaux de papier journal enroulés sous forme de missiles, mais qui, comme M. Duvol est un faussaire et pas un artiste, ne vaut absolument rien.

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