David Madore's WebLog: Le Royaume ou les Ténèbres

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(mardi)

Le Royaume ou les Ténèbres

Pour changer des conneries sans intérêt que je raconte d'habitude, je vais parler un peu d'eschatologie, aujourd'hui. (J'ai bien dit eschatologie, avec un “e”, bande d'obsédés !)

Je ne sais pas quelle proportion de la population française — disons — croient en une vie après la mort, mais je pense que prima facie elle n'est pas très importante : la plupart des gens sont plutôt agnostiques en pratique, je suppose, ou en tout cas pas prêts à miser sur une continuation dans l'au-delà. J'écris prima facie, cependant, parce qu'il y a une croyance qui semble très répandue, c'est celle de la survivance des mèmes à travers la continuation de l'humanité.

Les gens sont en effet très dérangés par l'idée que l'humanité peut venir à s'éteindre. La pensée de leur propre extinction, de leur mort personnelle est assurément difficile à supporter, mais nous avons derrière nous des millénaires d'une culture qui a tenté, par toutes sortes de moyens, d'affronter cette idée, de la pacifier, de l'intégrer, etc. Mais cela passe justement, notamment, par l'idée d'une continuation au-delà de la mort : l'idée qu'il y en aura derrière nous d'autres, enfants de notre corps (continuation de nos gènes) ou enfants de notre esprit (continuation de nos mèmes), pour continuer ce que nous avons entrepris, pour réussir là où nous avons échoué. Incontestablement j'adhère moi-même à cette croyance et à cette volonté de continuation en propageant mes mèmes. Et cette volonté de continuation suppose un réceptacle : les générations futures.

On entend parfois des vulgarisateurs scientifiques se demander comment l'humanité arrivera à survivre à la mort du Soleil, et proposer la conquête spatiale comme réponse à ce problème. Quel invraisemblable orgueil ! L'Homme n'existe (sous une forme pouvant raisonnablement mériter ce nom) que depuis trois millions d'années environ ; la mort du Soleil est prévue dans un temps qui se compte en milliards d'années, considérablement supérieur à l'intervalle qui nous sépare du premier dinosaure : il y a même plus loin de nous à la mort du Soleil que de la révolution cambrienne à nous ! Et pourtant, des gens font — plus ou moins subconsciemment — l'hypothèse nil novi sub Sole forte : penser que dans un milliard d'années non seulement l'Homme existera encore mais même que sa civilisation sera peu ou prou semblable à celle que nous connaissons actuellement. Ce n'est plus seulement de l'orgueil, c'est de la déraison invraisemblable : rappelez-vous la vision de l'an 2000 qu'on avait en 1950, observez à quel point elle est comique et éloignée de la réalité, et vous aurez une idée du ridicule qu'il y a à faire des prévisions sur l'an un milliard.

Maintenant, considérez la proposition suivante : il reste moins d'humains à vivre qu'il n'en a vécu depuis l'apparition de l'Homme (soit à l'heure actuelle quelque chose de l'ordre de 80 milliards). À moins que l'humanité soit réellement infinie (supposition qui franchit allègrement les barrières de la déraison pour tomber dans le règne de la mythologie), on est forcé de se rendre à la conclusion évidente suivante : au moins la moitié des hommes (à savoir ceux de la « deuxième moitié de l'humanité ») auraient raison d'affirmer la proposition ci-dessus. De là à dire que si un homme quelconque la tient il a environ une chance sur deux d'avoir raison, il n'y a qu'un pas, que je me garderai bien de franchir (je ne suis pas suffisamment bayesien pour cela, et de toute manière le sens en serait douteux) : néanmoins, on est tenté de se dire qu'elle n'est peut-être pas absurde. Au rythme des naissances actuels (mais, admettons-le, il serait assez surprenant qu'il se maintînt durablement, soit quelque chose comme 150 millions de naissances par an), si la proposition est vraie, cela laisse quelques siècles à l'humanité. En tout état de cause, cela rend hautement douteux la suggestion que l'humanité puisse survivre un milliard d'années : par quelle incroyable coïndicence nous serions-nous retrouvés tellement près du commencement ? (Pour raisonner plus loin, il faudrait parler du principe anthropique. Je m'abstiendrai.)

Le fait est que les gens n'ont aucune idée de l'immensité d'un milliard d'années. Ils n'ont, en fait, aucune idée de l'immensité d'un millier d'années, ne parlons pas d'un million. Mais alors l'éternité ! Quelle incroyable bêtise que la promesse d'une vie éternelle : que feriez-vous, si on vous l'offrait, après que vous auriez prononcé un milliard de fois toutes les paroles qui peuvent se prononcer dans une langue quelconque en moins d'un milliard d'années ? Je pense bien qu'un certain sentiment d'ennui et de répétition vous saisirait, alors même que ce temps gigantesque n'est pas plus proche de l'éternité que le commencement ; à supposer, du moins, que les souvenir de tant d'années puissent rester simultanément dans l'esprit : mais si ce n'est pas le cas, on retrouve un temps cyclique (si le cerveau n'a qu'un nombre fini d'états, aussi grand soit-il, il finira toujours, en assez de temps, par retrouver un état déjà atteint), à moins qu'on finisse par se figer dans un état fixe, mais cet état est exactement ce que l'on peut appeler la mort. Jorge Luis Borges, dans ses nouvelles L'Immortel et La Bibliothèque de Babel, s'est approché d'une description de l'éternité et de l'infinité, mais il reste impuissant à illustrer leur taille. Les théologiens hindous, s'amusant avec la notation décimale qu'ils avaient introduite, ont défini des longueurs de temps passablement grandes (comme le kalpa), mais ils sont restés très loin du compte (sans parler de la Longue Droite, qui est qualitativement plus longue que l'éternité).

Finalement, l'éternité est un artifice qui a été inventé pour détourner l'attention du présent : la promesse d'une éternité bienheureuse est un moyen de compenser un présent merdique, et le raisonnement du pari de Pascal est censé faire préférer cette éternité, même hypothétique, à toute félicité immanente. De même, la continuation de notre vie dans celle de nos descendants est un artifice pour oublier nos limitations. La croyance en la conquête spatiale ou la vie extra-terrestre est censée détourner l'attention de l'ici, la Terre.

Il est assurément difficile d'admettre que nous sommes là par hasard, que l'Univers est absolument indifférent à notre présence, que nous disparaîtrons entièrement, nous et toutes nos œuvres, sans qu'une Conscience supérieure remarque notre passage, sans que tout cela ait eu de sens : pire, sans même que la question de savoir le sens de tout cela ait, elle-même, un sens. Mais le sens est une invention humaine, qui ne prééxiste pas dans l'Univers, comme le Bien et le Mal ou le Juste et l'Injuste : chercher le sens de la vie est aussi absurde que scruter une feuille blanche pour y trouver l'endroit où j'ai pu écrire le mot abracadabra, car le sens de la vie ne peut venir que de nous-mêmes, il n'existera que si nous daignons nous en donner un, et il sera exactement ce que nous voudrons qu'il soit. N'est-ce pas là une pensée rassurante ? Et pour cette raison, justement, je ne traite d'aucun mépris ceux qui ont foi en la vie éternelle ou en l'existence d'un Dieu : s'ils veulent voir là-dedans le sens de leur vie ou quelque chose qui les y amène, grand bien leur en fasse, et leur Dieu existe bien puisqu'ils l'ont créé en cela même qu'ils croient à son existence.

Il n'y a après tout aucun sens scientifique à donner à la vie après la mort : notre moi n'existe que par un gentleman's agreement par lequel nous convenons que ceci constitue notre corps et cela notre esprit ; quand nous mourons, cet accord tombe, et il est aussi dénué de sens de se demander ce que nous devenons (fût-ce pour affirmer que notre conscience disparaît) qu'il l'est de se demander si Hamlet a les cheveux blonds. Donc, si vous voulez vous attribuer une éternité paradisiaque après la mort, il suffit d'y croire, et vous pourrez en attribuer une à Hamlet par la même occasion, cela sera aussi vrai, ou aussi dénué de sens, selon ce qu'on voudra bien dire. Ce qui compte est la manière dont nous vivons, et si la croyance en une vie après la mort aide à donner courage aux mourants (ce dont je ne suis, au demeurant, pas pleinement convaincu), et les aide à surmonter leur souffrance, et aide encore leurs proches, c'est probablement une bonne chose. Il n'y aura de toute façon pas de réfutation. Pour ma part, je préfère ne pas m'infliger une vie éternelle : comme je l'ai souligné, l'éternité, c'est long — surtout vers la fin.

[Zut alors : non seulement je crains ne pas avoir été clair dans ce que j'ai dit, mais je crois même avoir donné l'impression de me contredire plusieurs fois. Pourtant, en vérité, il n'y a là nulle contradiction.]

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