David Madore's WebLog: L'homophobie : êtes-vous pour, contre, contre contre, ou contre contre contre ?

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(samedi)

L'homophobie : êtes-vous pour, contre, contre contre, ou contre contre contre ?

Aujourd'hui avait lieu à Paris une manifestation contre l'homophobie (en réaction à une attaque homophobe particulièrement barbare commise le 16 janvier dernier, à Nœux-les-Mines dans le Pas-de-Calais, sur la personne de Sébastien N. qui a été gravement brûlé par ses agresseurs). Après une douloureuse hésitation, j'ai décidé de ne pas y aller, et je veux ici expliquer pourquoi. Mon intention n'est pas de lancer un débat politique : je veux expliquer ma position, pas chercher à convaincre qui que ce soit. Le problème n'est pas non plus que je me désole de façon dont la « manifestation » est devenue en France le passage obligé de toute revendication, comme si on ne pouvait écouter l'avis des citoyens que lorsqu'ils descendent dans la rue. Ni que je désapprouve l'organisation de manifestations à la sauvage sans notification à la Préfecture de Police. Ni même que je suis assez fâché de la manière dont le message venez à la manif a été propagé comme du spam et comme une sorte de diktat moral (sous-entendant : si vous ne venez pas, c'est que vous laissez faire l'homophobie, et c'est très mal). Ce sont là des détails qui m'irritent mais qui ne changent pas grand-chose au problème de fond.

Le fait de témoigner sa sympathie envers les victimes d'actes criminels, en particulier dans des circonstances emblématiques, me semble assurément louable. Le fait de s'élever contre l'homophobie et de vouloir lutter contre elle est certainement souhaitable. Ce avec quoi je ne suis pas d'accord, c'est la revendication politique qui fait apparemment partie du mot d'ordre politique donné à la manifestation : par exemple, quand je lis Nous demandons donc : L'inscription de la lutte contre toutes les discriminations et donc contre l'homophobie, la lesbophobie et la transphobie dans la constitution (extrait du texte d'appel unitaire à cette manifestation), je ne peux qu'exprimer à regret mon désaccord (ne serait-ce que parce que la Constitution n'est pas censée servir à ce genre de choses, et que je trouve qu'on la modifie déjà beaucoup trop en ce moment pour des raisons inappropriées).

Je suppose que je tire d'un fond libertaire mon attitude qui consiste à défendre la liberté d'expression avant toute autre, comme symbolisé par la fameuse citation-qui-n'est-pas-de-Voltaire : notamment, je trouve que la liberté d'expression des imbéciles qui veulent me traiter de sale pédé est plus importante que mon droit à ne pas être appelé un sale pédé. C'est la même attitude que lorsque Chomsky préface un livre négationniste sous l'argument que les négationnistes doivent eux aussi avoir le droit de s'exprimer (et que les lois françaises qui le leur interdisent sont délétères pour un sain débat prouvant l'ineptie de leurs thèses) : il faut être décidément bien sot pour penser que Chomsky puisse être lui-même en sympathie avec ces thèses.

Évidemment, j'aimerais aussi pouvoir exercer mon droit à ne pas être brûlé vif parce que je suis homosexuel. Mais que je sache, le fait de brûler quelqu'un est actuellement un acte puni par la loi, dans ce pays, même s'il est pédé (et les faits à l'origine de la manifestation dont je parle sont poursuivis par le parquet et sont qualifiés de tentative d'assassinat). Dire que c'est plus grave s'il s'agit d'une agression homophobe voudrait dire, a contrario, que c'est moins grave si ce n'est pas le cas, donc qu'il y a des cas où il n'est pas si grave de brûler quelqu'un — ce qui est sans doute un postulat dangereux. Disons que c'est probablement moins grave lorsqu'il s'agit d'un coup de colère (meurtre sans préméditation) et je pense que le fait d'agir en raison d'une haine discriminatoire (racisme, antisémitisme, homophobie et ainsi de suite) doit être compris comme impliquant la préméditation (contre une catégorie de personnes et pas contre un individu), mais au-delà de ça je ne pense pas que ce soit spécialement plus grave.

L'erreur de logique fondamentale consiste à penser que si on est contre <foobar>, on doit être obligatoirement pour une loi contre <foobar>. Or cela est manifestement absurde, on peut être à la fois contre <foobar> et contre une loi contre <foobar>, parce qu'on pense que la loi sera inefficace, sera inapplicable, sera dangereuse pour <bazqux>, sera un abus de pouvoir, ou encore participe d'une dérive générale vers une judiciarisation outrancière de la société. S'il faut un exemple trivial, prenez pour <foobar> la stupidité humaine : je suis contre la stupidité humaine, mais je ne réclame pas une loi contre la stupidité humaine. Il en va de même de l'homophobie (disons sous la forme des propos homophobes).

On prétendra sans doute qu'une loi pénalisant les propos homophobes ne peut pas faire de mal. Mais c'est parce qu'on ne pense qu'aux cas clairs d'homophobie (qu'il faut combattre) et non aux cas douteux, à la région grise entre ce qui est politiquement correct et ce qui est injurieux. Faut-il rappeler que Michel Houellebecq a été traîné en justice (fin 2001) pour avoir dit : la religion la plus con, c'est quand même l'Islam ; il a été relaxé, mais je pense que ce genre d'affaire illustre assez bien ce qui se passe quand on adopte, bille en tête, des lois contre les discriminations, et qu'on découvre avec stupéfaction qu'elles sont vraiment dangereuses pour la liberté d'expression (serait-il permis de dire, par exemple, que le mouvement gay est une idiotie ?).

Ce qui est tout à fait vrai, en revanche, c'est que je dis tout ça du haut de ma tour d'ivoire, moi qui ai la chance de n'avoir jamais été victime de la moindre trace d'homophobie (tout au plus ai-je entendu quelques réflexions vraiment crétines) et certainement rien de menaçant. C'est bien pour cela que j'ai hésité assez longuement, et c'est aussi la raison pour laquelle je ne cherche pas non plus à convaincre autrui du bien-fondé de ma position (je me contente ici de l'exposer platement).

Deux méta-remarques : primo, ce serait gentil d'éviter si besoin est de transformer les commentaires de cette entrée en un débat ou une tribune — je répète que je voulais juste expliquer pourquoi je n'étais pas venu à la manifestation, pas persuader qui que ce soit de quoi que ce soit (de toute manière, je suis assez désabusé quant à l'efficacité du débat politique). Secundo, je suis effondré par mon incapacité totale à m'exprimer succinctement ; curieusement, c'est une des choses que j'admire justement énormément chez Chomsky, sa faculté à marquer des points en très peu de mots.

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