La Larme du Destin

À propos de cette édition

Contenu

Ce qui suit est le texte complet du roman La Larme du Destin, écrit entre 1994 et 1997 par David Madore. Il n'a subi que des modifications de nature éditoriale (dans la conversion du format TeX au format HTML) par rapport à la version envoyée en décembre 1997 à l'éditeur Denoël — lequel l'a refusée.

Cette édition était également accompagnée de deux cartes d'Anecdar, disponibles ci-dessous au format PostScript :

Les programmes ayant servi à produire ces cartes sont également disponibles. Ils sont livrés tels quels, sans aucune explication et sans garantie aucune. Ils s'adressent donc à des utilisateurs avertis.

Je publie également une vue de la ville de Tekir. L'original est un fichier povray qui suit de très près la description contenue dans le roman mais qui est cependant très incomplet (autrement dit, il n'y a que peu de bâtiments placés, et ce sont de simples blocs sans aucun ornement, mais leur placement est parfaitement correct). De ce fichier povray ont été tirées les vues suivantes de Tekir :

Note technique

Ce document est au format HTML et utilise des stylesheets au format CSS afin de définir la présentation. Vous pouvez le lire avec tout navigateur, mais il est recommandé d'en utiliser un qui supporte les stylesheets. Netscape Communicator 4 et Internet Explorer 5 devraient convenir. Si votre navigateur ne comprend pas les stylesheets (comme c'est le cas de Lynx) ou bien les comprend mais ignore les indications de marges (commme c'est le cas d'Amaya), le texte sera le même mais il sera difficile de voir la fin des citations débutant chaque chapitre, ce qui rendra le contenu quelque peu confus.

Vous pouvez également lire le source HTML directement. Il est censé être clair et lisible, et il vous permettra de savoir précisément quelle signification est attribuée à chaque changement de police.

Quelques petits passages (des citations en russe ou en grec) sont en Unicode. Lynx semble parvenir à transcrire le texte russe (à la différence de Netscape) — quant au grec (ancien), en raison des accents et des esprits, il paraît trop difficile pour tout le monde :-(

Copyright

Copyright © 1994–1999 David A. Madore.

La copie et la diffusion de cet ouvrage est permise suivant les termes suivants:

Ces conditions s'appliquent également à la reproduction des fichiers (cartes d'Anecdar, images de Tekir) référencées depuis cette page.

Table des matières

Apéritif

Le roman proprement dit

Digestif

Dessin

Anne Carter a eu la gentillesse de réaliser une illustration pour accompagner La Larme du Destin: il s'agit d'un dessin d'Avethas.

Le roman devrait en outre être illustré par les vues de Tekir ci-dessus.

Enfin, pour la complétude, voici une représentation de l'emblème de Tekir.

Avertissement

« Il y a dans le merveilleux, dit en 1938 John Ronald Reuel Tolkien, beaucoup plus que des elfes et des fées, et que des nains, des sorcières, des trolls, des géants et des dragons : il y a les mers, le sol, la lune, le ciel ; il y a la terre et tout ce qu'elle contient : l'arbre et l'oiseau, l'eau et la pierre, le vin et le pain, et nous-mêmes, êtres mortels, lorsque nous sommes enchantés. »

Je souhaite présenter ici mes excuses. À mon Lecteur, tout d'abord, et à mes personnages ensuite.

À mon Lecteur, car je lui demande un travail. C'est grâce à Son imagination que les mots formeront des phrases, les phrases des paragraphes, et que les paragraphes se relieront ensemble pour faire naître le monde enclos dans ces feuillets, le monde d'Anecdar. Le Lecteur est plus démiurge que moi : c'est Lui qui ajoutera à ma Création cette poudre magique qui donne la vie et sans laquelle le roman n'est rien. Le salaire de cet étrange travail de metteur en scène est un voyage dans un nouveau monde ; de ce voyage, chacun tirera ce qu'il veut : l'oubli et la distraction sûrement, l'amusement parfois, un message symbolique peut-être, un enrichissement je l'espère, ou même, pourquoi pas ? le plaisir. La réussite est dans l'œil du Spectateur.

Mais parmi les efforts que je demande à mon Lecteur, il faut compter un travail de mémorisation, je l'admets, assez important. Les personnages de ce roman sont plutôt nombreux, sans compter la complexité de la géographie. J'ai toutefois pris pitié de ceux dont la mémoire n'est plus ce qu'elle était et j'ai fourni un petit dictionnaire des noms propres, ainsi que deux cartes d'Anecdar...

D'aucuns m'affirment que la littérature fantastique n'existe pas, qu'elle n'a pas d'avenir. Ou encore qu'elle est destinée à rester une forme d'art mineure et limitée. Je n'en crois rien. Que ceux que rebute l'idée de la magie se rappellent : celle-ci est l'étoffe de nos songes. Même l'esprit le plus cartésien a déjà rêvé qu'il pouvait voler, ou qu'il était doué de pouvoirs surnaturels. Certes, le fantastique est relativement difficile à lire, car le monde qu'il présente au lecteur est différent de celui auquel nous sommes habitués ; mais n'est-ce pas le charme recherché par le voyageur que d'être dépaysé ? Et l'imagination n'est-elle pas un des dons les plus merveilleux du cerveau humain ? Du reste, il est tout à fait possible de modifier le cadre de l'action, ou d'en faire abstraction, même si on en perd ainsi la poésie. Ceux qui le désirent peuvent donc remplacer la magie par de la science, qui combien souvent nous semble aussi mystérieuse, aussi merveilleuse, aussi... magique ; l'essence dramatique restera la même.

Je demande encore pardon à mes personnages. Je porte la responsabilité entière de leurs malheurs. Et c'est un poids terrible. Je plaide coupable : je vais les voir souffrir, les entendre gémir, les savoir ployer sous le joug qui les accable, parfois mourir, parfois pire encore, tandis que je pourrais leur éviter toutes ces douleurs sans qu'il m'en coûtât rien. Ils vont jouer contre moi à un jeu terrible : la vie. La vie est un jeu dont on ignore les règles, joué à l'aveugle contre un banquier sûr de gagner et qui dispose de l'éternité pour cela. On n'en ressort jamais indemne. Pourtant, je veux qu'ils sachent que leur tourment ne sera pas inutile. La tapisserie que je brode en accablant le fil est porteuse d'un message que le fil ne voit pas mais qui n'en justifie pas moins l'existence.

Anecdar existe. Ce monde est peut-être imaginaire mais, pour ses habitants, il est aussi palpable et matériel que ce livre entre Tes mains.

À présent, Lecteur, hypocrite Lecteur, mon semblable, mon frère, tourne la page, et laisse agir la magie du Verbe !


Je dédie ce livre au monde de l'imaginaire et de la magie, aux licornes, aux sorciers, aux magiciens, aux fées, aux Elfes et à tout ce qui peuple nos contes d'enfants, aujourd'hui des créatures disparues.

Je dédie encore ce roman à ceux qui refusent de ne pas croire à ce qui n'existe pas, et à ceux qui n'ont pas perdu ce précieux pouvoir de l'esprit humain qu'est celui de rêver et de s'émerveiller.

Celui qui le premier a dit à un enfant qui pleurait après un conte de fée : « ce n'est qu'une histoire, mon petit », fut le premier malfaiteur de l'humanité.

Le roman se conclut sur la mort d'Avethas.

La narration est ponctuée par trois points d'orgue. Chacun a été indiqué par un astérisque entre parenthèses : (*). Le premier marque la fin de la première partie. Le second termine le chapitre « Le sang d'un Elfe ». Le troisième est le dernier signe de l'épilogue. Lorsque le lecteur parvient à un de ces endroits, il doit cesser sa lecture pour une journée au moins et ne la reprendre que si sa curiosité l'y pousse irrésistiblement ; car chacun de ces points pourrait fort bien terminer le récit et c'est au lecteur de décider quelle en sera la conclusion.

De nombreux personnages vont jouer un rôle ici. On peut se demander lequel mérite le titre difficile de héros. Je ne souhaite pas répondre à cette question. Toutefois, on devinera sans mal lequel de mes aventuriers a ma préférence. C'est celui qui porte le nom qui définit Prométhée. Car nous sommes tous les créatures de Prométhée.

Introduction

Concernant Anecdar

Je me propose de relater ici l'Épopée de la Larme (« Bipime dy Dishle ») d'Anecdar. Le monde d'Anecdar, bien que fort semblable au nôtre sur de nombreux points, en est également très différent. Certes, on y trouve des hommes comme nous, dont les us renvoient parfois — quoique de façon trompeuse — à notre Moyen-Âge, mais les hommes ne sont pas les seuls êtres intelligents qui le peuplent : les Elfes, pour traduire l'ancien terme (« Álves »), et les Nains (« Náeteres ») cohabitent avec les humains. De plus, la magie existe sur Anecdar et, si ceux qui la pratiquent sont assez rares, leurs pouvoirs peuvent être immenses. Du point de vue de la physique, en revanche, les différences sont négligeables ; en particulier, le ciel d'Anecdar est identique à celui la Terre : les mêmes astres l'habitent et les mêmes étoiles en constellent le firmament.

Les Elfes

Les Elfes (« Elfer » dans la langue des hommes, « Élves » dans la leur) sont très proches des hommes sur le plan biologique ; en particulier, ils peuvent s'accoupler avec eux, leurs descendants, les Demi-Elfes, étant eux-mêmes fertiles. Cette union, cependant, est rare, car réprouvée par le poids de la tradition : les Elfes sont un peuple très attaché à leurs coutumes et en général ils ne se mêlent pas des affaires des mortels. Ce dernier terme est utilisé improprement, car les Elfes eux aussi finissent tous par périr, mais après une durée fort étendue, pouvant atteindre bon nombre de siècles. Ils grandissent moins vite que les hommes, mûrissent lentement (on ne les considère adultes qu'après l'âge de cent ans) et ne vieillissent pratiquement pas. Ils ne connaissent presque aucune maladie.

Physiquement, les Enfants des Étoiles (ainsi qu'on les désigne parfois) ressemblent fort aux humains ; ils sont généralement plus grands et très souvent plus maigres. Leurs mouvements sont gracieux et fluides, leur pose noble et assez impressionnante surtout quand ils sont vieux. Leurs oreilles sont pointues, surtout celles des femmes, et leurs yeux légèrement penchés pour former un V. Ils sont toujours imberbes.

Socialement, ils constituent un peuple aux traditions inflexibles mais pas pour autant contraignantes. Ils ont une aversion toute particulière à répandre le sang des créatures conscientes (et non seulement de leurs pairs, comme on le croit souvent). C'est une nation calme, pacifique ; s'ils doivent combattre, ils préfèrent l'arc.

Les Nains

Les Nains sont peut-être moins impressionnants que les Elfes dans leurs personnes mais ils ne manquent pas d'étonner par leurs réalisations. Nettement plus petits que les hommes et portant une barbe disproportionnée (y compris les femmes), ils vivent aussi très longtemps, tout de même moins que les Elfes. Si les humains les appellent « Neiter », eux-mêmes préfèrent le terme de « Sherkarer », que l'on pourrait rendre par « Peuple des Montagnes ». Effectivement, la cité des Nains est située en bordure des Montagnes Noires, leur élément naturel. Les mineurs, forgerons et armuriers en tous genres, abondent chez eux. Ils préfèrent vivre dans des galeries souterraines plutôt que dans les villes à la surface et Mortame, leur capitale, est largement enfouie sous la terre.

De la traduction

Il faut comprendre que tous les dialogues rendus en français sont en réalité en commun, le langage des hommes, apparu aux alentours du sixième siècle de Tekir. En général, le parler des Nains (le nanique), comme le second le plus employé dans l'Empire, a été traduit en anglais, et, en note, en français. La langue des Elfes, ainsi que les Langues Anciennes ont été laissées telles quelles, pour en préserver la sonorité poétique ; les notes en rendent le sens lorsque c'est nécessaire. De rares mots de commun ou nanique ont subi le même sort.

Le mot « elfique » signifie « relatif aux Elfes ».

De la transcription

Les transcriptions occasionnelles des langues d'Anecdar sont à lire à peu près comme la prononciation restituée du latin. Les lettres a, i, o, p, b, t, d, f, v, z, k, l et m sont prononcées comme en français. Le n ne marque jamais la nasalisation de la voyelle, celle-ci étant notée par le tréma : ainsi « dë », qui signifie « dans l'empire » en Langue Ancienne, se lit-il comme « daim » en français. Le s est toujours sourd, le g toujours dur. Le w est la semi-consonne bilabiale de l'anglais. Le h est fortement aspiré lorsqu'il suit une voyelle ou se trouve au début d'un mot ; après une consonne, il en modifie le son : « th » se prononce comme le th anglais sourd, « dh » comme le th anglais sonore, « sh » comme ch en français, « kh » comme le ch allemand de « nacht », « gh » comme la variante sonore de « kh », « ph » comme en français et « bh » comme un v français. Le j est une semi-consonne comme dans « vieille » en français. Le r est roulé comme en russe. Le e est modérément ouvert, le u se prononce « ou », et le y, « u ».

L'accent aigu correspond à un accent de mot, mélodique dans la Langue Ancienne, tonique dans la langue des Elfes. Les langues des hommes et des Nains n'ont pas d'accent marqué car il est systématiquement sur la pénultième.

Tout ceci correspond à la prononciation de Tekir, qui fait référence. Les territoires au sud d'Anor ont une prononciation particulièrement ouverte des voyelles, le e étant prononcé comme le è français. À Anor, le y dérive légèrement vers le i et le a est plutôt fermé, particulièrement dans les quartiers populaires. Les villes du nord, comme Mortame, prononcent le r guttural voire uvulaire (comme en français), ce qui est ressenti comme vulgaire par les Elfes, qui le roulent avec une délicatesse toute particulière. L'accent des habitants Oluddán est remarquable, en ce que sous l'influence des Oludúlkes, ils ont perdu tous les h et prononcent le th comme un t, le dh comme un d, etc. De surcroît, ils ont importé quelques mots de la langue de l'Ouest, par exemple « Gemk » (au départ, « camp ») pour désigner une ville et « Kemigemk » comme synonyme d'« Oluddán ».

Les noms

Les coutumes à Anecdar sont tout à fait floues en ce qui concerne les noms. Chacun en reçoit normalement deux, l'un qui lui est propre, l'autre hérité de son père. Mais ce patronyme est rarement utilisé et parfois n'est même pas donné. Certains (les frères Ambroise Gwaïherst et Gaël Ardemond par exemple) reçoivent deux noms propres et sont généralement appelés par le second, sauf par leurs proches amis.

L'origine des noms propres est souvent irréductible (Artéa, Gwaïherst, Ardemond), parfois tirée des différentes langues communes à Anecdar. Les noms les plus communs ont été rendus par des équivalents approximatifs (Karine, Alphonse, Quentin), mais ceux qui avaient une sonorité ou un sens à conserver ont été simplement transcrits (Wolur, Kormor, Avethas). « Voleur de Feu » a été traduit du commun (Pormyshore) et « Silverhammer » du nanique (Ktekhirkyf). Lorsque c'était possible, j'ai tenté de préservé l'ordre de fréquence des noms, ainsi que ses variations selon les époques.

Conformément à la tradition, le roi et la reine des Elfes ont été appelés Obéron et Titania.

Quelques noms propres

Agléas
Guerrier Elfe vivant au sud de Lut-Ezhyrstjér.
Aldecor Mæzel, dit Corwin
Instructeur à Tekir.
Alexandre
Nom donné au Roi Noir.
Alexandre VI
Empereur d'Anecdar de 1443 à 1465. Père de Quentin II.
Alphonse le Sage
Membre du Conseil des Sages.
Alwin
Demi-Elfe. Membre du Conseil des Sages.
Ambre le Sage
Fondateur de Tekir et du Conseil des Sages.
Anatole II
Empereur d'Anecdar de 1225 à 1254.
Anecdar
L'Univers.
Anor
Capitale de l'Empire. Fondée par Denérdor.
Ardemond (Gaël)
Fils d'Ambre le Sage. Membre du Conseil des Sages. Détenteur de l'anneau bleu. Appelé le Magicien Blanc.
Ariel
Elfe. Précepteur en magie à Tekir.
D'Arnoncour
Ministre de la Guerre et des Armées de l'Empereur Quentin II.
Artéa Boliter
Pêcheuse de perles à Sjamkuna, amie de Wolur.
Arthur
Élève soldat à Tekir.
Astra
Déesse de la magie.
Avethas Koortheror
Elfe, fils de Sagnir Koortheror et d'Iranella.
Bois Bleu
Bois à l'ouest d'Anor, composé principalement de conifères.
Cédric
Élève soldat à Tekir.
Collines Bleues
Chaîne de montagnes très peu élevées (et non de collines) au sud de la Plaine de Tekir.
Cyril
Élève soldat à Tekir.
De Hel (Érik)
Premier ministre des Royaumes à partir de 1456, membre et trésorier du Conseil des Sages.
Denérdor
Nom donné à Anatole Premier, « fondateur de l'Empire ».
Duvernay (Éléonore)
Présidente du Sénat de l'Empire.
Egar d'Othardán
Guérisseur à Othardán.
Egarénthi
Bois sacré à l'Est de la Plaine de Tekir.
Egdemor
Fils d'Egdmor III.
Egdmor III Longbeard
Roi de Mortame.
Egdmatre
Nièce d'Egdmor III.
Elibár
Golfe du Lodiljme que domine Anor.
Elvire
Invocatrice. Membre du Conseil des Sages.
Enda
Barde et messagère des dieux. Membre du Conseil des Sages.
Enedar
Lord-Maire d'Anor.
Enordeme
La ville la plus peuplée des Royaumes. Port sur le Lodiljme Sud.
Enthidán
Capitale historique des Royaumes, au bord du Bois Bleu.
Eo
Premier roi des Elfes, de 3337 à 2081 avant Tekir.
Eoza
Magicienne des Ténèbres. Membre du Conseil des Sages.
Fengan
Forteresse, anciennement de Lwershjár, située dans les Terres Glacées.
Fenrir
Démon, serviteur d'Alexandre, nommé Fulf par celui-ci. Général en chef des Armées Noires.
Gaomel
Dieu de la mort.
Gathe
Maîtresse des Vents. Membre du Conseil des Sages.
Gérard d'Oluddán
Duc-Maire d'Oluddán.
Gomorg
Sorcière blanche. Membre du Conseil des Sages.
Gwaïherst (Ambroise)
Fils d'Ambre le Sage. Membre et Président du Conseil des Sages. Détenteur de l'anneau de diamant.
Héargir
Sorcière blanche. Membre du Conseil des Sages.
Hélène d'Anor
Sœur d'Alexandre VI, tante de Quentin II.
Hemýr
Dieu du Chaos, serviteur de Thgor.
Hexar Kelastra
Successeur d'Ambre le Sage à la Présidence du Conseil. Empereur de la magie. Père de la Princesse Invar.
Invar Kelastra
Princesse de la Magie. Membre du Conseil des Sages.
Inzentar
Capitale de l'Outre-Mer, résidence du Sultan.
Isaüs
Dieu de l'amitié.
Ishnóne
Découvreur de l'Outre-Mer.
Issarkhwélgeta
Démon.
Jules VI
Empereur d'Anecdar de 1146 à 1166.
Karine de Feuerstern
Magicienne.
Kévin
Élève soldat à Tekir.
Kormor Silverhammer
Nain, lointain cousin d'Egdmor III.
Lehyll
Déesse de l'amour.
Léo
Guérisseur. Membre du Conseil des Sages.
Lionel
Élève soldat à Tekir.
Lodiljdeme
Port sur le Lodiljme Nord.
Lodiljme
Océan séparant le Centre d'Anecdar et l'Outre-Mer.
Lurdán
La première forteresse de Lwershjár, édifiée par celui-ci après la prise de Val.
Lut-Ezhyrstjér
La grande forêt où se situe Stjertén.
Lwershjár
Demi-dieu, fils de Hemýr. Seigneur des Ombres. Mort en 1301, vaincu par le Conseil des Sages.
Marc Sendar
Fils d'Hélène d'Anor, cousin de Quentin II.
Marguerite
Fillette vivant à Oluddán.
Marguerite d'Othardán
Mère d'Alexandre VI, grand-mère de Quentin II.
Meizlo Abeldertir
Magicien. Cousin de Mizra. Membre du Conseil des Sages.
Mekand
Capitale de la partie orientale de l'Outre-Mer, résidence de l'Empereur d'Orient.
Meltano
Sorcière blanche. Membre du Conseil des Sages.
Mizra Abeldertir
Sultan de l'Outre-Mer.
Myrkor
Démon, serviteur d'Alexandre.
Mortame
Capitale des Nains, dans les contreforts des Montagnes Noires. Ville largement souterraine.
Noteriljme
Océan baignant le pôle nord.
Obéron
Roi des Elfes. Membre du Conseil des Sages.
Ogur
Druide de l'Egarénthi. Membre du Conseil des Sages.
Oluddán
La ville la plus occidentale du Centre d'Anecdar.
Omer
Magicien. Membre du Conseil des Sages.
Orb le Noir (Ambroise)
Demi-Elfe noir, ancien serviteur de Lwershjár. Membre du Conseil des Sages.
Othardán
La Cité des Splendeurs au nord du Centre d'Anecdar. Siège du Palais d'Été.
Quentin II
Empereur d'Anecdar à partir de 1465. Fils d'Alexandre VI et de Marianne la Jeune. Détenteur de l'anneau rouge.
Roi-Sorcier
Maître de Fengan, ancien serviteur de Lwershjár. Membre du Conseil des Sages.
Sær-Neroth (Elkor de)
Général de la seconde armée d'Anor.
Sendars
Dynastie impériale régnant depuis 108.
Sjamkuna
Port sur le Lodiljme Sud. Située sur l'Île Chaude.
Sméarna (Íldana)
Reine des métamorphoses. Membre du Conseil des Sages.
Stjertén
Capitale des Elfes, dans la forêt de Lut-Ezhyrstjér.
Sylvain Sendar
Fils d'Hélène d'Anor, cousin de Quentin II. Prince héritier.
Tekir
Ville de la Magie. Fondée par Ambre le Sage.
Tháli
Port sur le Woteriljme.
Thgor
Dieu de l'Ordre et roi des dieux.
Titania
Reine des Elfes, épouse d'Obéron. Membre du Conseil des Sages. Détentrice de l'anneau vert.
Uldira
Seconde d'Elvire. Membre du Conseil des Sages.
Ulrich
Frère de Marguerite.
Val
Cité mythique, la Première des Villes. Fondée par les Elfes au trente-quatrième siècle avant Tekir.
Viviane
Fée. Membre du Conseil des Sages.
Voleur de Feu
Vagabond d'Othardán.
Wolur
Vagabond de Sjamkuna, ami d'Artéa.
Woteriljme
Océan séparant les Terres Sauvages et l'Île Chaude.

Quelques dates de l'Histoire d'Anecdar

Avant Tekir :

3500
Date conventionnelle de la création du monde.
3337
Fondation de Val la Grande par les Elfes.
3011
Chute de Val et exil du roi Eo, vaincu par Lwershjár, lequel crée la forteresse de Lurdán.
2081
Prise de Lurdán, mort du roi Eo, début des Années Bénies. Les Elfes s'installent dans la forêt de Lut-Ezhyrstjér. Fondation de Stjertén, de Fengan.
2001
Fondation de Wirabár par les hommes, aidés par les Elfes.
1889
Fondation d'Enthidán par les hommes.
1871
Fondation de Mortame par les Nains.
1830
Fondation d'Enordeme (alors nommée Uthardán) par les hommes.
1799
Accords instituant la Ligue des Neuf Villes.
1321
La Guerre des Trois Peuples est déclenchée entre Elfes, hommes et Nains.
1308
Les Elfes abandonnent la guerre et se retirent dans Lut-Ezhyrstjér.
1291
Défaite des Nains devant les hommes.
1178
Les Oludúlkes, poussés par Lwershjár, s'attaquent au Centre d'Anecdar.
1177
Capitulation de Kamko, Seigneur de l'Ouest.
987
Ishnóne, dit l'Explorateur, atteint l'Outre-Mer.
533
Abolition de la Ligue des Neuf Villes, qui fait place au Royaume d'Anecdar.
168
Ambre le Sage est nommé Magicien par le roi d'Anecdar.
5
Anatole Premier, dit Denérdor, se fait couronner Empereur de l'Univers.

Après Tekir :

1
Fondation d'Anor et de Tekir. Mise en place du Conseil des Sages.
108
La dynastie des Sendars accède à la Couronne.
531
Fondation d'Othardán.
938
Mort d'Ambre le Sage. Hexar lui succède à la tête du Conseil.
988
La Guerre absurde entre Enordeme et Anor.
1021
Fondation de Tháli.
1028
L'Hiver de la Terreur.
1225
Montée sur le trône d'Anatole II.
1237
Anatole II publie la Grande Charte des Royaumes, commencée par Alexandre III.
1254
Mort d'Anatole. Offensive de Lwershjár sur le Centre d'Anecdar.
1301
Grâce à la trahison d'Orb et du Roi-Sorcier, Lwershjár est détruit. Hexar renonce à la Présidence du Conseil en faveur d'Ambroise Gwaïherst.
1315
Révolte à Enordeme.
1472
La Guerre de la Larme.

Prologue au ciel

Musique : Premier mouvement de la quatrième symphonie « Romantique » d'Anton Bruckner.

Nun gut, es sei dir überlassen!
Zieh diesen Geist von seiner Urquell' ab,
Und führ ihn, kannst du ihn erfassen,
Auf deinem Weg mit herab;
Und steh beschämt, wenn du bekennen mußt:
Ein guter Mensch in seinem dunklen Drange,
Ist sich des rechten Weges wohl bewußt. [*]

Johann Wolfgang von Goethe, Faust, première partie, Prolog im Himmel (Prologue au ciel)

Depuis la nuit sans fin du Plan Astral, quelque part au milieu de sombres étoiles, alors que le Temps lui-même n'est pas encore apparu, le Créateur regarde Sa Création.

La sphère d'Anecdar attend aux pieds du Seigneur que celui-ci mette en marche le cycle des saisons.

Mais le Destin tarde, semble hésiter à libérer Chronos. Un sentiment qui, dans la Divine pensée, se situe entre la joie et la tristesse, Le retient alors qu'Il contemple sa Terre. L'Esprit de Dieu voit tout le futur de la planète nouvellement née.

Sur cette vaste plaine recouverte de prairies verdoyantes ou de champs dorés bientôt se dresseront les hautes tours blanches de Tekir, la Ville Éternelle, le Siège du Conseil des Sages. Dieu sourit en admirant cette création de Sa Création, en appréciant l'agencement irréprochable de la Ville Blanche, son harmonie avec l'Univers, la délicate magie qu'émet l'onirique construction. Il aime le point de perfection auquel les Peuples Libres ont su arriver.

Toute l'histoire d'Anecdar se déroule dans Ses yeux. Il contemple le futur avec liesse et amertume, songe à en modifier les termes, puis S'y refuse.

Alors Dieu lance sur Sa Création un dernier regard englobant tout. Toutes sortes de sentiments naissent en Son cœur. Lentement, presque insensiblement, une goutte se détache de Son Œil. La Larme du Destin, larme de joie et de tristesse, roule dans l'Éther et tombe avec un son mélodieux dans l'Océan Woteriljme.

À ce moment, Il éclate de rire. Le son clair et chantant de Sa voix retentit dans les confins les plus reculés du Plan Astral et réchauffe la Terre d'une chaleur vivante jusque dans son centre.

Et la roue se met à tourner. Lentement au début, puis de plus en plus vite, Çiva débute sa danse éternelle, enivrante, envoûtante, toujours différente, toujours semblable, imperturbable, irrésistible. Le Temps a commencé sa marche sans fin.

Mais quelque part au fond du Woteriljme, une Larme du Destin, oubliée de tous, attend son heure.

Issarkhwélgeta, le tueur de soleil, était une de ces créatures démoniaques et inclassables qui peuplent les Mondes Inférieurs, une de ces créatures qui peuvent se permettre d'avoir des noms imprononçables parce que personne n'a envie de les prononcer.

Son occupation unique, dans son existence éternelle, était de conquérir des mondes ; et à ce titre Anecdar se présentait comme une cible de choix. Le démon, qui était un connaisseur, savait apprécier la beauté et la pureté de cet univers nouvellement créé ; il pensait au plaisir qu'il éprouverait à les détruire. Il élaborait le plan qui lui permettrait d'aboutir à ses fins ; un plan long de plusieurs millénaires car la jeune planète était encore trop parfaite pour succomber aux assauts de l'Entité.

Le Créateur était conscient de la paire d'yeux, pleins de feu noir, qui Le regardait, car la marque qu'Issarkhwélgeta avait faite sur le futur d'Anecdar était évidente. Il savait qu'Il était parfaitement à l'abri de toute action de la créature. Il était aussi conscient de ce que sa Création ne l'était que pour peu de temps. Tôt ou tard, le monde tomberait, et il semblait simplement que le bourreau fût déjà choisi. Le Démiurge savait déjà comment tout allait finir et quand exactement.

Ce que le démon ignorait.

Le Démiurge laissa alors Anecdar à elle-même. Il ne l'abandonnait pas, car Il serait toujours en quelque sorte présent, mais Il avait tout décidé, il n'y avait plus rien à y faire. Le sort était tracé. La pièce était écrite et elle n'avait plus qu'à se jouer selon les lignes fixées à l'avance par l'Auteur.

Issarkhwélgeta, qui n'avait pas cette omniscience, ignorait quelle durée de résistance était impartie à Anecdar. Il savait seulement — et jubilait en y pensant — que le Dieu lui avait laissé une porte grand ouverte, ou du moins une porte qu'il pourrait un jour ouvrir.

Le démon savait transformer une Larme du Destin en un puissant Objet du Mal.

Il n'avait plus qu'à attendre.

Et il avait tout son temps.


PREMIÈRE PARTIE : Les Deux Villes

Crépuscule de Tekir

Siège des forces vitales,
Temple de la Vérité,
Si légère et aérienne ;
La Sagesse d'Anecdar
Y a élu domicile,
Gardant du haut de la Tour
Le devenir de ce monde
Et chassant au loin l'erreur...

Souvenir...

Musique : Rêverie, dans les Scènes d'enfant de Robert Schumann.

Dans l'eau noire un par un s'envolaient les dauphins
La barque de Charon mourut dans les ténèbres
Sinistre souvenir de la veillée funèbre
Cierges évanouis chant du glas c'est la fin

Les yeux humides du garçon regardaient disparaître à l'horizon une barque noire, vide, glissant silencieusement sur le Fleuve d'Argent. Les souvenirs lui revinrent, confus et embrouillés. Tout avait commencé au milieu de wonísta 1472... Le 17 de wonísta 1472, dans le sud des Royaumes...

Prologue sous les eaux

Musique : La Cathédrale engloutie de Claude Debussy.

Le silence tomba une fois de plus. Une fois de plus, mais, cette fois, combien plus obscur et tendu ! Certes, sous les silences d'antan, — comme, sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes de la mer, — je sentais bien grouiller la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent. Mais sous celui-ci, ah ! rien qu'une affreuse oppression.

Vercors, Le silence de la mer

Les eaux chaudes du Woteriljme étaient éternellement agitées de courants, plus encore que les autres mers d'Anecdar. Depuis les immenses artères dont le débit n'avait rien à envier aux plus grandes rivières, véritables fleuves sous-marins, jusqu'au courants microscopiques et imperceptibles, toute la masse de l'Océan était vivante, animée par cette circulation permanente.

Le fond du plateau continental, recouvert par des forêts aux formes exotiques, de coraux, d'anémones, d'oursins, ressemblait à la surface étrange d'un autre monde.

Des poissons circulaient lentement entre les branches de ce paysage immobile. Leurs mouvements gracieux semblaient réglés non par le hasard des courants mais par une force extérieure, une volonté du Destin, qui les arrangeait en un ballet hypnotisant...

Lentement, grain par grain, comme ralentis par le conflit de deux forces surnaturelles qui ont choisi cet endroit pour cible, les sables se déplaçaient sous l'effet des mouvements de l'eau et se réorganisaient pour libérer de son emprise millénaire un petit objet longtemps resté enfoui dans le caves du Royaume du Silence.

Malgré la résistance de l'Océan qui tenait à garder son trésor, l'objet émergea finalement dans l'eau limpide et vint se poser sur la surface de ce qui avait été sa prison pendant tant d'années, après une longue et paresseuse danse au gré des courants.

Cela ne suffit pas à l'esprit qui animait l'objet. Il voulut une libération totale, sortir entièrement de l'Empire des Eaux. Il dut pour cela mettre plus de forces en œuvre. Un appel résonna dans l'Éther, un ordre dirigé vers une cible précise. L'objet n'eut plus alors qu'à attendre sur le fond, certain que son message recevrait une réponse, que l'esclave qu'il s'était fait viendrait le délivrer.

La ville de Sjamkuna, la dernière avant le Désert Ardent, était particulièrement réputée pour ses perles naturelles. Elle fournissait à l'Empire toutes sortes d'autres marchandises qui ne pouvaient s'obtenir que sous ces latitudes proches du tropique. Mais ce n'étaient ni les figues, ni les dates, ni les délicieuses oranges, ni même les chameaux qui venaient à l'esprit lorsqu'on parlait de Sjamkuna : c'étaient les perles, dont la forme parfaitement sphérique et la couleur nacrée inimitable faisaient pâlir celles importées de l'Outre-Mer. Leur prestige et leur succès avaient été confirmés lorsque l'Empereur avait ajouté à sa tiare une perle gigantesque : le Joyau de la Couronne d'Anor, Bolorime la Très Noire. Cette préférence donnée à Sjamkuna sur toutes les gemmes-étoiles des Elfes et toutes les réalisations des Nains, l'avait réconfortée dans son orgueil. La ville du sud était allée jusqu'à contester à Othardán son titre de Cité des Splendeurs, demande qui ne fut refusée par le Parlement de la capitale qu'à une majorité de deux voix.

Mais cette gloire pour Sjamkuna cachait bien des misères. À commencer par celle des acteurs eux-mêmes du bienfait : les pêcheurs de perles, ou plutôt les pêcheuses car c'étaient surtout des femmes. Les riches négociants de la ville tropicale s'en servaient comme des pions, leur offrant des sommes dérisoires pour un travail éprouvant, des journées passées à plonger sans cesse à la recherche d'un but le plus souvent chimérique. Celle qui avait ramassé Bolorime n'aurait gagné pour cela que dix pièces d'or si la générosité de l'Empereur Anatole ne lui avait fait accorder une récompense de cent fois cette somme, soit le cinquantième de la valeur de la perle, estimée à plus de vingt talents d'or. Et encore cette fortune soudaine avait-elle surtout profité aux marchands, qui avaient ainsi pu écarter depuis ce jour tout soupçon de révolte naissant par le souvenir des quatre talents d'argent et de la retraite dorée que la petite vieille avait gagnés.

Artéa, une des plus jeunes des pêcheuses, n'était pas encore tombée dans cette haine profonde du métier qui les touchait toutes un jour. Elle avait gardé dans ses yeux de quinze ans une fraîcheur et une vivacité qui la faisaient paraître plus jeune encore. Il est vrai qu'elle se trouvait dans une situation plus fortunée que ses amies, puisque son père était vendeur dans une petite boutique de la ville, une profession infiniment plus élevée dans l'échelle sociale rigide de Sjamkuna que celle de pêcheuse d'huîtres. Artéa elle-même ne pratiquerait probablement pas toute sa vie cette occupation. Son rêve était de devenir magicienne, rêve inaccessible bien sûr, mais que poursuivait inlassablement la jeune femme, et elle aurait à coup sûr préféré être la moindre des apprenties d'un mage que la sultane de Sjamkuna. Elle possédait, c'était là son plus cher trésor, un parchemin usé par les ans qu'elle avait dénichée chez quelque brocanteur sur lequel on pouvait apercevoir des glyphes presque totalement oblitérés par le temps. Artéa soutenait avec une inébranlable certitude que c'était un puissant sortilège et il ne passait pas une journée sans qu'elle essayât une nouvelle manière de prononcer les paroles.

Physiquement, Artéa était jolie et en train de devenir belle. Sa longue chevelure noire, qu'elle portait toujours dénouée, lui conférait un charme indéniable, et ses petits yeux sombres toujours pétillants semblaient pleins de malice. Ils étaient légèrement bridés et l'adolescente prétendait que c'était parce qu'elle avait du sang elfique dans les veines. On avait beau lui dire que ce n'était pas une caractéristique de ce peuple, elle ne voulait rien entendre. Ses fantaisies d'enfant étaient encore solides, le château de cristal que son esprit fantasque avait édifié ne s'était pas encore effondré.

Quand elle embarqua avec ses amies ce jour-là, un pressentiment indéfinissable et pourtant très net lui parcourut l'échine et lui apporta un plaisir étrange. Elle le mit sur le compte de l'idée qu'elle allait bientôt revenir à Sjamkuna.

En effet, les pêcheuses logaient dans un petit village situé à quatre-vingt milles de la grande ville, sur la côte occidentale de la péninsule du Désert Ardent. Car Sjamkuna ne donnait pas sur le Woteriljme mais sur le Lodiljme, dont les eaux beaucoup plus froides et profondes ne contenaient pas d'huîtres perlières. Chaque semaine, une des pêcheuses faisait à cheval le voyage jusqu'à la ville pour vendre ce que toutes avaient ramassé. Cette fois, c'était le tour d'Artéa. Elle brûlait d'impatience à l'idée de revoir son père... et son ami Wolur.

Quand les barques furent sur l'eau, le sentiment qu'éprouvait Artéa gagna en précision et en intensité. Elle se sentait clairement attirée vers un endroit précis de l'océan. Elle assuma donc la direction du petit groupe, ce qui surprit les autres, et s'arrêta là où l'esprit qui la conduisait le lui ordonna. Ce n'était pas un des endroits habituels mais les pêcheuses n'objectèrent rien car il semblait bon.

D'ordinaire, Artéa prenait son temps dans l'eau ; et il fallait bien admettre qu'elle pouvait se le permettre car sa récolte dépassait souvent celle des autres pêcheuses. Elle allait jusqu'à plonger parfois pour le simple plaisir de se sentir poisson et de ne pas avoir le regard incessamment tourné vers les zones susceptibles de loger les huîtres.

Mais ce jour-là, mue par une force irrésistible, dont elle était de plus en plus consciente, elle se dirigea vers l'objet dont l'appel magique l'avait attirée là. Sans un regard pour des poissons ou des coraux qu'en temps normal elle eût admirés quelques secondes au moins, elle volait vers sa destination.

Même la puissance de l'objet ne parvint pas à l'empêcher d'attendre un moment, immobilisée par l'admiration, quand elle vit ce qu'elle était venue chercher.

Devant elle, posée sur le sable comme sur un tapis de velours, attendait une petite sphère absolument parfaite, que même les yeux les plus novices auraient immédiatement reconnue comme une puissante relique. Il serait vain de vouloir décrire quelle en était la couleur, car celle-ci changeait sans cesse. Elle était tantôt transparente et laissait paraître le sable sous elle, tantôt réfléchissante, et Artéa voyait son propre reflet effaré. Elle montrait même en de brefs instants des scènes lointaines qu'Artéa ne reconnaissait pas mais qui augmentaient grandement sa fascination. Toutes ces vues ne duraient que quelques secondes mais le temps s'était figé pour Artéa et il lui semblait qu'elle passait des heures à regarder la boule. Pendant un bref instant passa l'image la plus belle qu'il fût jamais donné à la pêcheuse de contempler. Mais elle ne reconnut pas Tekir et son étonnement, à la vue de ce qu'elle croyait être une cité des dieux, redoubla.

Enfin, comme Artéa n'avait presque plus d'air, la relique vainquit l'immobilité hypnotique qu'elle-même produisait chez la jeune femme et la conduisit à s'en saisir.

Artéa prit la sphère avec un empressement qui aurait étonné quiconque la connaissait, comme si elle avait peur que l'on s'en emparât à sa place. Elle referma sa main de toutes ses forces et remonta à la surface aussi vite qu'elle le pouvait. La sphère était tiède et tout son corps s'en sentit réchauffé.

Cinq mille ans après la création du monde, la Larme du Destin avait gagné la surface...

Le Soleil de Minuit

Musique : Premier mouvement de la troisième symphonie « Rhénane » de Robert Schumann.

По оживлённым берегам
Громады стройные теснятся
Дворцов и башен; корабли
Толпой со всех концов земли
К богатым пристаням стремятся; [*]

Александр Сергеевич Пушкин (Alexandre Pouchkine), Медный Всадник (Le cavalier de bronze), Вступление (Introduction)

Othardán, avec son soleil qui en été se levait avant trois heures pour se coucher après neuf heures et inversement en hiver, faisait sur Anecdar figure d'exotisme autant que Sjamkuna mais pour des raisons opposées.

Le nom donné à la ville de « Cité des Splendeurs » était au moment de sa fondation une antiphrase, un sauvage trait d'ironie que lui lancèrent ses premiers habitants, qui n'avaient pas tous choisi d'y vivre. Certains avaient été envoyés là de force par l'autorité d'Anor. D'autres avaient été alléchés par certains avantages financiers que leur promettait le Gouvernement Impérial.

La ville avait commencé sa carrière comme un infâme amas de taudis, dont la population était constituée en bonne partie de criminels et de délinquants en tout genre.

L'Empereur Anatole, qui devait rester dans les mémoires, pour de nombreuses raisons, comme le meilleur souverain qu'eût jamais connu Anecdar, s'indigna de cette situation et décida d'y remédier. Plutôt que de prendre des mesures timides et inefficaces, Anatole s'attaqua au problème en face. Il fit de la ville sa résidence d'été, y déplaça la Cour Suprême et y fonda un Parlement permanent. L'aristocratie fut bien obligée de suivre l'humeur du souverain. En quelques années, Othardán devint véritablement digne de son titre. Les voleurs et autres malandrins émigrèrent vers le petit bourg de Vadgálg qui prit vite les caractères qu'Othardán avait eus et ne trouva pas le semblable d'Anatole pour l'en soigner.

Mais du point de vue de la Cité des Splendeurs, tout était pour le mieux. Elle était devenue une ville nouvelle et fort respectable, plus même que la capitale en raison de sa faible population, qui, bien qu'elle augmentât alors, resta toujours inférieure à la moitié de celle d'Anor. Depuis, la Cour Suprême était repartie vers la Grande Ville pour des raisons de commodité, et les Empereurs ne venaient que très rarement habiter le Palais d'Été. Mais Othardán était restée, au sens propre, splendide.

Le mois estival d'itharmánta était particulièrement agité à Othardán, puisqu'il marquait le début de la Grande Foire qui attirait de partout des marchands, des aristocrates, des aventuriers, des curieux, des bardes et, quoique en nombre assez faible, des voleurs. Le monde entier se pressait aux portes de la ville pour y trouver tout ce que les Terres Émergées avaient à offrir — ou plutôt à vendre. Tout pouvait s'acheter à cette foire, qui rivalisait même avec celle d'automne à Enordeme. Depuis les simples vivres aux plus riches bijoux, des étoffes les plus grossières aux exotiques soieries de l'Outre-Mer. Qui cherchait longtemps pouvait même dénicher un marchand d'objets magiques véritables (les faux était plus que communs), ou un libraire vendant des ouvrages à moins de vingt mines. Il ne fallait pas s'attendre au choix de la bibliothèque de Tekir mais on pouvait faire de bonnes affaires. Cependant, c'était incontestablement pour les armes, les armures et les bijoux (en particulier les gemmes) que cette foire était réputée. La proximité de Mortame, la ville des Nains, était pour elle une excellente affaire et le commerce allait bon train entre les deux peuples. En matière de produits exotiques, Othardán était fournie par Lodiljdeme, qui communiquait à travers l'océan avec l'Outre-Mer. Enfin, Tekir procurait tout ce qui avait trait au savoir. Dans l'ensemble, la foire d'Othardán était plus diverse même si moins importante en volume que celle d'Enordeme.

Tout aussi hétéroclite que la masse de marchandises proposées, était la population de clients. En temps normal déjà, la Cité des Splendeurs comptait une proportion de Nains et d'Elfes qui en faisait probablement la ville la plus « mixte » de l'Empire — si cela a un sens. En période de foire, il y avait de tout. Les marchands ne prêtaient pas attention au nombre d'yeux des visiteurs mais au volume de leur bourse. C'est ainsi que les grands seigneurs côtoyaient les mendiants, les soldats les lettrés, les mages les charlatans, et que druides du Bois Sacré, Elfes d'Orient habituellement si secrets et amazones des Terres Sauvages, se croisaient sans se remarquer. La fable voulait même qu'un demi-dieu fût venu un jour à la foire.

En tout cas, dans ce gigantesque bazar, Kormor, Avethas et Karine pouvaient, contrairement à leur habitude, passer inaperçus. À vrai dire, ils en étaient plutôt soulagés, accoutumés à trouver partout où ils allaient des regards légèrement étonnés. Ce n'était pas qu'aucun de ces trois amis fût particulièrement étrange. C'était la réunion des trois qui paraissait inhabituelle.

Kormor Silverhammer était un Nain et d'ailleurs un cousin au quatrième degré du roi de Mortame, Egdmor III Longbeard, ce qu'il ne manquait pas de faire savoir à qui le voulait. La barbe de Kormor, longue même pour un Nain, d'une belle couleur cuivrée, ce qui lui avait valu son prénom, manquait à chaque pas de se trouver justement sous son pied et donnait au Nain d'immenses difficultés, ainsi qu'une démarche comique. Ceux qui le trouvaient amusant généralement n'avaient pas tâté sa hache. Et ceux qui avaient tâté sa hache n'étaient plus là pour le raconter.

Avethas était un jeune Elfe des bois. Il avait le physique plutôt gauche ; la grâce viendrait probablement avec l'âge. En attendant, appelons-le « mignon » ; il buvait, aussi longtemps qu'il le pouvait, au plaisir de n'avoir pas encore cent ans et l'humeur mélancolique de l'immortalité. Il était grand, caractère encore renforcé par la présence de son ami Kormor, et assez maigre.

[Illustration: Avethas, vu par Anne Carter]

Le troisième compagnon était une femme. Karine était magicienne ; il ne faut du reste pas en conclure qu'elle fût faible physiquement. Au contraire, elle était costaude et surtout remarquablement agile. Pour le reste, la jeune femme était belle, mais d'une beauté qui n'avait rien d'artificiel ou d'apprêté comme celle de ces créatures outrageusement fardées qu'on appercevait ici ou là dans la ville.

Dans l'ensemble, on s'imagine donc aisément que ce trio surprenait partout où il allait. Un Nain à la barbe démesurée et aux chausses trop grandes, richement vêtu et portant une hache à ne pas négliger, accompagné d'un jeune Elfe deux fois plus haut, habillé simplement d'une tunique grise et d'une cagoule verte qu'il rejetait sur ses épaules. Enfin, une femme vêtue d'une robe pourpre, ne portant qu'un long bâton d'ébène. Le tout semblait tout droit sorti du songe d'une nuit d'été.

Ce qui n'était peut-être pas faux. Karine avait étudié à Stjertén, la ville des Elfes, auprès de Naréor le Bleu. Celui-ci lui avait conseillé, aussitôt son titre de magicienne acquis, de se mettre à l'aventure, de passer une ou deux années à simplement parcourir Anecdar sans but précis. Or c'est exactement ce qu'allait aussi faire Avethas, et ils décidèrent de voyager ensemble. Ils rencontrèrent Kormor à Mortame. Lui avait un but précis : faire fortune. Les trois compagnons, devenus rapidement trois amis, firent route vers Vadgálg, la ville la plus nordique, où ils ne passèrent que peu de temps. Puis ils mirent le cap vers Othardán, où Kormor voulait vendre un marteau de guerre qu'il avait forgé lui-même en vrai-argent et dont il comptait obtenir au moins vingt-cinq pièces de platine. Ils ne s'étaient pas accordés quant à leur destination ultérieure : Karine tenait à se diriger vers Tekir, la cité de la magie, tandis que Kormor voulait se rendre à la capitale, Anor, où il espérait avoir l'occasion de saluer l'Empereur. Pour sa part, Avethas ne se souciait que modérément de ces deux villes, et demandait à visiter le bois sacré d'Egarénthi.

Quoi qu'il en fût, ils étaient arrivés à Othardán, où ils avaient bien l'intention de demeurer passablement longtemps, car la cité plaisait aux trois compagnons. Kormor était parti tenter de vendre son marteau et pendant ce temps, Avethas et Karine déambulaient au hasard dans la ville.

Cette cité ne ressemblait à rien de ce qu'Avethas et Karine avaient jamais vu. Stjertén était une ville sylvestre, où les rires des Elfes et la majesté des chênes se mariaient harmonieusement. Mortame était en grande partie souterraine et, si les cavernes des Nains n'avaient rien à envier pour la dorure aux palais des hommes, elles n'avaient pas ce caractère grandiose et noble. Enfin Vadgálg était un simple repère de brigands, un endroit mal famé. C'est que les voyageurs n'avaient vu ni la sublime Tekir, ni l'impériale Anor, ni l'immense Enordeme, et encore moins la capitale de l'Outre-Mer, la légendaire Inzentar.

En déambulant au hasard entre les petite ruelles et les immenses avenues, Avethas et Karine se trouvèrent, dans la rue « de l'Étoile Bleue », devant une série de minuscules boutiques obscures. Sur la devanture de chacune était écrit quelque chose comme :

« La Puissante Erna, cartomancie, divination, voyance, etc. »

Il ne fallait pas être un grand clerc pour deviner que ces commerces fonctionnaient sans l'autorisation officielle d'Anor et encore moins de Tekir.

Karine n'allait pas prêter la moindre attention à ces inscriptions évidemment trompeuses, mais, voyant que le mystère avait excité la curiosité du jeune Elfe, elle lui demanda s'il désirait entrer.

« Ne peux-tu pas prédire l'avenir toi-même ? » demanda Avethas, mi-interrogateur, mi-moqueur.

Karine prit un ton grave et répondit comme si elle récitait une leçon :

« La prédiction du futur ne peut être effectuée que par les mages les plus puissants, et encore, en raison de la nature même de l'Éther, en perpétuel changement, l'avenir n'est jamais certain. De plus, le fait même d'en prendre connaissance le modifie. Dans l'ensemble, on ne peut obtenir qu'une ligne directrice très vague, et... »

Devant le sourire sarcastique d'Avethas, la magicienne interrompit le docte cours de magie et, reprenant une voix normale, conclut :

« Bref, ces échoppes ont toutes les chances d'être des escroqueries. »

« Alors, cela me plaît. Entrons. »

L'Elfe compta la septième boutique de la rue et entra d'un pas décidé. Karine soupira et le suivit.

L'atmosphère à l'intérieur avait été très soigneusement élaborée. Deux immenses cierges rouges fournissaient une lumière incertaine. Les murs étaient ornés de tapis épais dont les dessins semblaient relater une histoire, mais les légendes étaient dans une langue inconnue. De toute façon, elles étaient insuffisamment visibles dans la demi-pénombre qui baignait toute la salle. Au centre, entre les cierges, une large table de chêne massif supportait un livre monumental. Derrière la table, sur un trône d'ébène tapissé de velours, une silhouette encapuchonnée caressait un chat noir.

Comme s'il craignait que la lumière du soleil fît disparaître tout le contenu de la pièce comme un mirage, Avethas s'empressa de fermer la porte, qui grinça sous l'effort, et finit par claquer avec un bruit sourd. Karine et lui regardèrent autour d'eux cherchant un endroit où s'asseoir.

Il flottait dans la boutique une odeur d'encens enivrante.

Après avoir laissé ses clients un bon moment à attendre, le mystérieux personnage se décida à parler. Sa voix était rocailleuse et aurait aussi bien pu être masculine que féminine. Il ne se pressait pas et ne mettait aucune intonation dans ses paroles.

« Une guinée. Et je ne marchande jamais. »

Karine soupira de nouveau, sortit sa bourse et compta un par un vingt-deux sols qu'elle posa bruyamment sur la table. Le personnage énigmatique ne fit pas un mouvement pour s'en saisir, mais dit :

« Parfait. Maintenant, ouvrez le livre au hasard et lisez. »

Karine allait obéir mais Avethas la devança. Il ouvrit le gros volume, aperçut une page pleine de mots mystérieux séparés par des astérisques. Le copiste était remarquablement soigneux et il n'y avait pas une rature.

Avethas se demanda ce que le devin faisait si ses clients ne pouvaient pas lire. Il faillit poser la question, mais, voyant qu'on l'attendait, il prit une série de mots et lut à haute voix :

« Gu Sos Oh »

La voix du biblomancien se fit plus humaine lorsqu'il commenta :

« Le voyage. Votre avenir est marqué par ce signe. »

Karine sourit. Qui des clients de cet étrange personnage n'avait jamais voyagé ?

« Lisez une autre série. »

Avethas referma le livre, le rouvrit de nouveau, choisit encore quelques mots et prononça :

« Fish Vop Uh (Fi Me Nup Fu) »

« Vous êtes sous un signe puissant, jeune Elfe : le Destin, et plus précisément le Destin du Monde. Vous serez mêlé à des événements de la plus haute importance pour l'histoire de l'Univers. »

« C'est facile à affirmer. » pensa Karine.

« Rmu Suh... »

« Le pleur. Cela semble indiquer un malheur. »

« ... (Fi Fo Uh) » continua Avethas qui n'avait pas fini.

« Voilà qui est étrange : une entité puissante. Les pleurs ne sont pas les vôtres mais ceux d'un être divin. Votre futur commence à m'intéresser... »

« Comment amadouer le client. » continua mentalement Karine.

La séance dura encore longtemps mais la magicienne n'écoutait plus. Elle s'était enfermée dans ses pensées et rêvait de voyages fabuleux, de conquête d'un savoir toujours nouveau et elle se prenait même à s'imaginer un jour siégeant au Conseil de Tekir, poste que son maître Naréor avait convoité pendant des années sans jamais l'obtenir.

L'odeur de cette boutique était véritablement étrange. Elle incitait au phantasme. Karine se rendit compte soudain qu'elle était peut-être en train de commettre une erreur.

Il était trop tard. Ses pensées devenaient si nébuleuses qu'elle fut incapable de tenter quoi que ce fût. Elle poussa un petit cri et tomba par terre, sous les yeux surpris d'Avethas, qui ne tarda pas à la suivre.

Un poème de huit vers s'enfouit dans l'oubli. Des sphères de couleur dansaient dans le noir et des myriades d'étoiles se formaient entre elles. Des sons confus semblaient venir de partout, des sons qui devraient probablement avoir une signification. En même temps, le Spectateur, ignorant encore sa propre identité, était assailli par des sentiments plus vagues et plus indéfinissables, tous masqués par un seul, intense et aigu : la douleur.

Puis un nouvel objet fit son apparition et une qualité qui s'associait avec lui : mouillé. La douleur s'atténua et le Spectateur commença à rassembler la conscience qu'il lui restait.

Une paupière s'ouvrit. Suivie d'une autre. Avethas poussa un gémissement sourd.

« Il se réveille ! » annonça le vieil homme barbu qui avait posé un chiffon humide sur le front de l'Elfe.

Avethas regarda autour de lui. Il était dans une salle basse, éclairée par les derniers feux du soleil couchant, assisté de bougies. Il revint au jeune immortel un souvenir lointain de l'endroit où il était avant d'avoir perdu connaissance. Mais pas une seul seconde il n'imagina qu'il pût être dans la même pièce. Celle qu'il venait de quitter était sombre et sinistre, tandis que la chambre où gisait l'Elfe à présent était chaleureuse et agréable, et le vieillard qui l'avait secouru n'avait rien de commun avec l'effrayant devin.

« Comment vous sentez-vous ? » demanda l'homme.

« Comme si j'avais bu à moi seul toute la cave à vin de l'Empereur. »

« Si j'apprends que c'est le cas, gronda une voix derrière eux, je te ferai cher payer toute l'inquiétude que tu m'as causée ! »

C'était Kormor, qui éclata d'un rire sonore.

« Où est Karine ? » demanda Avethas, brusquement nerveux.

« Elle est là ; elle s'est réveillée il y a dix minutes. »

De fait, la magicienne apparut sur le pas de la porte qui donnait à la chambre où se tenaient les trois autres et grogna, plus pour elle-même que pour qu'on l'entendît :

« Comment ai-je pu me laisser avoir comme une novice de cette manière. C'est indigne... »

Elle continua quelques secondes à pester contre elle-même, puis leva la tête et, apercevant Kormor et Avethas, demanda d'une voix plus claire :

« Peux-tu maintenant nous dire comment tu nous a retrouvés ? »

Kormor sourit légèrement. C'est qu'il aimait tout particulièrement raconter ses propres aventures, pour autant qu'on pût parler d'aventures, et il essayait de leur donner une ampleur épique, comme un récit d'Elfes au coin du feu, ce qui était presque toujours un échec absolu. Fort heureusement, cette fois, il ne tenta pas de mettre son récit dramatique en vers, ce qui l'eût vraiment rendu dramatique.

« Fresbira, le marteau incomparable auquel je donnai existence dans les forges magnifiques de Mortame la luisante, fut vendu en peu de temps dans cette foire resplendissante d'Othardán, la Cité des Splendeurs ; très rapidement, ce qui s'explique par sa grande beauté et par le prix ridicule que j'avançais. De fait, il me fut acheté pour quinze mines, ce qui est peu par rapport à sa valeur inestimable surtout lorsqu'on considère qu'il est sorti des mains d'un cousin du roi des Nains, mais assez proche du prix que j'en demandais. Le soleil n'avait pas encore atteint son zénith lorsque j'eus quitté avec regret ma création et que je me mis en quête, quête qui se révéla plus difficile que je ne l'avais imaginé au départ, de vous retrouver, mes fidèles compagnons et amis, afin de vous faire part de ce qui était advenu. J'étais en avance sur l'heure de rendez-vous que nous nous étions fixés et je ne fus pas surpris de ne pas vous trouver tout d'abord sur la place de la statue de Feu Sa Majesté l'Empereur Anatole. Mais au fur et à mesure que les minutes passaient, je m'inquiétais et me demandais s'il ne vous était pas arrivé quelque mésaventure. C'est pourquoi à midi et demie, je partis vous chercher. D'aucuns eussent dit que je n'avais aucune chance d'y parvenir dans une ville aussi étendue qu'Othardán. Mais c'est oublier combien nous les Nains... »

Karine arrêta d'une main impatiente le discours interminable qui devait suivre sur les vertus comparées des différents Peuples Libres, et exigea du Nain qu'il reprît son récit.

« Bref, je vous retrouvai grâce aux indications de différents marchands qui vous avaient vu passer le matin et vous avaient pris pour des clients potentiels, car figurez-vous que même ici, on ne vous oublie que rarement, et la ville a beau... Mais je m'emporte. Bref, je vous retrouvai... »

« Où étions-nous ? » interrompit brutalement Avethas.

« Dans une ruelle désaffectée et totalement vide. Vous étiez visiblement blessés... »

« Vide à l'exception d'échoppes où l'on pouvait se faire prédire l'avenir, n'est-ce pas ? »

« Pas du tout. La rue de l'Étoile Bleue ne comportait pas un seul commerce. »

« Mais c'est impossible ! »

Karine arrêta les exclamations d'Avethas et pria Kormor de continuer.

« Grâce à l'aide de deux gardes municipaux, qui, il faut l'avouer, sont très serviables à Othardán, je vous fis transporter ici, c'est-à-dire dans la boutique d'Egar, qui accepta de vous soigner gratis, ce qui de la part du meilleur guérisseur d'Anecdar après Léo de Tekir lui-même, est une faveur que je ne suis pas prêt d'oublier... »

Egar s'inclina légèrement, sans dire un mot.

« Nous veillâmes sur vous jusqu'à ce que vous vous réveillassiez, c'est-à-dire près de sept heures et demie, car il est neuf heures moins dix. »

« On vous a administré un soporifique très puissant, précisa le guérisseur à l'intention d'Avethas et de Karine, qui aurait pu faire plus de dommage que simplement vous endormir, si votre ami n'avait pas été là. Mais il est certain qu'on n'a pas voulu vous tuer. »

« Nous voler alors ? » demanda Karine sans grande conviction et en vérifiant machinalement le contenu de ses poches, qu'elle trouva intact.

« Mais que vous est-il arrivé au juste ? demanda Kormor. De quoi vous souvenez-vous ? »

« Mais de tout ! » s'écria Avethas, et les deux victimes commencèrent à raconter simultanément l'étrange séance de divination...

Quand les narrateurs eurent répondu à toutes les questions que leur posait leur ami, tout l'incident sembla aux yeux des trois compagnons plus étrange et inexplicable encore. Posée clairement, la question n'admettait que moins de réponses : à quoi pouvait-il bien servir de créer par magie une fausse boutique, d'attendre que quelqu'un veuille bien se présenter, de lui prédire l'avenir, de l'endormir et de le laisser dans la rue sans rien lui voler que la seule guinée qu'il vous a payée ? Et d'ailleurs, à quoi bon utiliser des sortilèges d'une complexité démesurée pour créer l'illusion d'une boutique ? Cela défiait l'entendement.

Karine était particulièrement en colère contre elle-même. En tant que magicienne, elle aurait dû s'apercevoir que la boutique était un miarge et que le devin était un mage puissant.

De toute manière, aussi obstinée qu'elle fût, elle ne pouvait que rester sur ce constat d'échec, et devait bien admettre qu'il ne servait à rien de se lamenter mais qu'il fallait plutôt se réjouir de ce qu'elle et l'Elfe fussent encore vivants et qu'on ne leur eût rien volé.

Et il ne restait plus qu'à repartir.

Les compagnons, Avethas en particulier, ne tarirent pas d'éloges et de remerciements pour Egar, le vieux guérisseur, qui était bien trop modeste pour ne pas rougir et protester en affirmant qu'il ne faisait que son métier. Avethas sauta sur l'occasion et proposa de payer mais le vieil homme refusa de nouveau, prétextant qu'il avait depuis longtemps accumulé assez d'or pour pouvoir finir ses jours tranquillement et qu'il exerçait maintenant gratuitement. En somme, on ne réussit pas à le persuader d'accepter quelque denier. Alors, ils se firent leurs adieux et les amis se mirent en quête d'une auberge acceptable et surtout, puisqu'ils voyageaient en compagnie d'un Nain, à un prix abordable.

Dans toute autre ville qu'Othardán, cela eût été contradictoire. Mais la Cité des Splendeurs avait un certain nombre de caractères paradisiaques, et la possibilité de loger dans une auberge, ou même un hôtel luxueux, à un prix modique, n'en était pas des moindres. En revanche, trouver effectivement une chambre libre était une difficulté d'un tout autre ordre. Ils s'étaient levés ce matin (sur la route entre Vadgálg et Othardán) à quatre heures vingt, mais à vrai dire, aucun des trois n'était vraiment fatigué. Kormor était un Nain, donc endurant. Avethas et Karine, eux, avaient eu leur compte de sommeil pour un certain temps. Enfin, le soleil se couchait tard en été dans ces contrées nordiques et l'on avait alors l'impression d'être moins fatigué.

Cela dit, il valait mieux ne pas l'être, car les forains prenaient pratiquement toutes les chambres disponibles et l'on était souvent obligé de dormir sur la place publique avec d'autres marchands moins chanceux, ou de nombreux acheteurs non indigènes. Kormor et Karine étaient particulièrement habiles pour trouver un bon endroit où dormir, mais Avethas se demandait si cette fois ils ne devraient pas capituler...

Mais, par un heureux hasard, et peut-être aussi par une faveur singulière du Destin, ils dénichèrent, à l'auberge du « Chat qui Danse », située à un quart d'heure de marche du centre de la ville, trois chambres, contiguës de surcroît, que Kormor s'empressa de louer (et qu'il obtint à un prix dérisoire que nous aurons la pudeur de taire).

Il était trop tard pour dîner. D'ailleurs, Kormor avait déjà mangé chez Egar et les deux autres durent admettre que leur long sommeil semblait avoir comblé leur appétit.

Ce fut en contemplant les dernières lueurs du soleil couchant que Karine s'endormit, amère après ce qu'elle considérait comme un échec majeur dans la journée.

Il était quatre heures et quart lorsque la magicienne fut réveillée par une voix qui l'appelait doucement. Elle sursauta et regarda autour d'elle. La chambre lui sembla d'abord vide, et ce n'est qu'après qu'elle se fut levée qu'elle nota la présence d'une ombre ovale sur le mur qui ne semblait portée par aucun objet présent. Elle comprit immédiatement qu'il s'agissait d'un sort de communication et qu'elle ne tarderait pas à voir apparaître là la tête du puissant mage qui avait décidé d'utiliser ce moyen coûteux pour la joindre.

« Karine, commença la voix avant même que l'image ne fût apparue, j'ai appris une nouvelle de la plus extrême gravité... »

Le mur laissait voir des tourbillons d'un blanc laiteux sur un fond bleu. Le blanc se condensa en une forme humaine. Juste au moment où le mage était arrivé au mot « gravité », il devint reconnaissable. Karine tomba à genoux, inclina la tête et murmura :

« Maître Ardemond ! »

C'était en effet Gaël Ardemond le Blanc. Ardemond, le magicien le plus âgé de l'Univers, membre du Conseil des Sages.

Ardemond, en cette époque tardive, n'était plus le justicier énergique qu'il avait été. Il sentait bien qu'aussi puissant qu'il fût, les années commençaient à prendre leur dû et que son temps arrivait immanquablement, quoique lentement, à son terme. Il tenait dans la main un long bâton d'ébène polie au sommet duquel était enchâssé un énorme cristal. Les cheveux d'Ardemond n'étaient pas blancs, mais d'un gris qui rappelait l'argent et se distinguait assez nettement de la barbe blanche du magicien. Ses yeux, bleus mais ternis par le temps, étaient perdus sous une masse de sourcils broussailleux ; de part et d'autre de son long nez, ils semblaient percer son interlocuteur jusqu'au fond de l'âme. Mais en même temps, ils n'avaient pas perdu une certaine malice qui était leur depuis huit siècles. Le visage du magicien dans son ensemble reflétait son caractère : ses colères, quoique rares, pouvaient être violentes, mais elles ne duraient jamais longtemps. Ses habits, eux, ne laissaient pas le moindre doute sur son identité. Ardemond était vêtu d'une longue robe blanche immaculée, serrée par une ceinture noire dont la boucle représentait une étoile à cinq branches ; il portait une chemise bleu-gris dont on ne voyait que les manches, mais pas de gants. À sa ceinture pendait une épée d'une taille impressionnante pour un mage ; et à son doigt brillait un anneau bleu qui avait traversé les ères. Dans l'ensemble, il paraissait majestueux mais bon, auguste mais clément. Son chef était recouvert d'un chapeau pointu qui eût paru ridicule sur toute autre tête, mais qui ne faisait qu'accentuer l'aspect vénérable du vieillard.

Ce jour-là, cependant, le Seigneur de Tekir semblait soucieux.

« Relève-toi, mon enfant. » fit-il d'un ton doux et las.

Karine se remit sur ses jambes et contempla, admirative, le maître de tous les magiciens.

« Elvire, l'invocatrice du Conseil, m'a appris une chose très étrange, Karine, que je ne peux pas te détailler maintenant, mais qui m'inquiète grandement. Je crains qu'Anecdar ne connaisse des heures sombres. Le Conseil doit se réunir. Pouvez-vous venir, toi et tes compagnons, à Tekir ? »

Karine, qui, après tout, venait de se réveiller, eut du mal à avaler une nouvelle aussi brutalement révélée : on la demandait à Tekir ? Une foule de questions se pressèrent dans sa tête et elle ne savait par où commencer.

« Mais comment avez-vous su que... D'où tirez-vous que j'ai plusieurs compagnons ? Quand j'ai quitté Stjertén... Pourquoi a-t-on besoin de moi ? Qu'est-ce qui menace Anecdar, d'ailleurs ? Comment est-ce que... »

« Paix ! interrompit Ardemond. Tout sera clair en temps et en heure. Mais nous avons besoin de votre présence d'ici onze jours au plus tard, pour le quinze d'itharmánta. Or il y a plus de six cents milles à traverser. Pouvez-vous acheter des chevaux ? »

« Je suppose que... oui... »

« Parfait. Ils vous seront remboursés par le Conseil. J'espère que tu n'auras pas de mal à convaincre tes compagnons de te suivre. »

« Je pense que non. »

« Excellent. Alors d'ici là... »

Ardemond fit un vague salut de la main et l'écran magique qui servait à la conversation commença à disparaître comme il était venu. Karine resta un moment à fixer l'endroit où il avait été, les idées incohérentes, puis secoua la tête et se mit en tâche de rassembler ses pensées.

Après s'être donné un court moment de répit, Karine alla frapper à la porte qui donnait sur la chambre d'Avethas. Elle dut cogner pendant une bonne minute avant d'obtenir une réponse sous la forme d'un grognement sourd.

« Qu'y a-t-il ? » semblait dire l'Elfe.

« Tu as déjà dormi tout ton soûl hier. Lève-toi, paresseux ! J'ai à te parler. »

Avethas émit un nouveau grognement, qui, par sa modulation subtilement choisie, semblait indiquer qu'il arrivait, et quelques secondes plus tard, la porte s'ouvrit.

Le jeune Elfe avait l'air particulièrement pittoresque ainsi pris au dépourvu, les cheveux en bataille, la tenue débraillée. Karine ne put s'empêcher de sourire.

« Tu m'as tiré d'un rêve magnifique ! protesta-t-il. J'étais doué de pouvoirs extraordinaires et... »

« Très bien. Tu me raconteras tout cela plus tard. En attendant, j'ai une nouvelle fantastique à t'apprendre : le Conseil nous convoque à Tekir. »

Avethas eut d'abord l'air de ne rien comprendre.

« Le Conseil ? Le Conseil des Sages ? Que nous veut-il ? »

Il fronça les sourcils, puis soudain demanda :

« Mais comment as-tu pu apprendre cela ? Tu es certaine de ne pas l'avoir rêvé ? »

Karine leva les yeux au ciel.

« Ardemond lui-même m'est apparu grâce à un sort... »

« C'est bien ce que je craignais. Tu l'as rêvé. Je crois que ces drogues d'hier étaient un peu hallucinogènes. »

« Imbécile ! »

« C'est bien ce que je disais. Tu vois des imbéciles là où il n'y a que moi. »

Karine poussa un long soupir.

« Écoute. Je suis certaine de ce que je n'ai pas rêvé. Là-bas, sur le mur, la tête d'Ardemond est apparue et il m'a parlé. C'est un sort tout à fait usuel pour communiquer entre magiciens. »

« Admettons que je te croie. Qui est Ardemond ? »

« Gaël Ardemond, ce nom ne te dit rien ? »

« Le Président du Conseil ? »

« Le frère du Président du Conseil, rectifia Karine. En personne. »

« En image. » corrigea Avethas.

« En image, si tu veux. Et Son Excellence nous convoque à Tekir. »

« Cela mérite réflexion. » admit l'Elfe.

« Cela mérite obéissance, tout simplement ! » corrigea Karine.

« J'en parlerai à mon secrétaire. Mais je trouve tout de même bien étrange que Son Excellence ait connaissance de notre existence. Ou d'ailleurs qu'il ait besoin de nous. »

« J'ai pensé la même chose. Mais il a dit que c'était très important. »

Les deux amis continuèrent à se disputer ainsi pendant quelques minutes et Avethas finit par admettre qu'après tout, il ne coûtait pas grand chose d'aller à Tekir. Quand Karine précisa qu'il fallait y aller à cheval, il fut plus récalcitrant. Mais elle réussit à le convaincre en l'assurant de ce que la visite de Tekir était si impressionnante qu'elle repayerait largement le prix d'un cheval à chacun.

Il restait à convaincre Kormor, ce qui, au départ, semblait plus difficile à Karine. Cependant, elle y parvint plus facilement qu'elle ne l'aurait cru, en jouant sur la flatterie, dont Kormor, contrairement à la plupart des Nains, tombait aisément victime.

Finalement, autour de la table du petit déjeuner (car l'auberge, qui était véritablement luxueuse, en proposait un), il fut convenu par tous qu'on irait à Tekir, mais que si personne ne les attendait, Karine payerait pour les trois chevaux. Cette dernière clause, on le devine, était principalement ajoutée à l'instigation de Kormor. La magicienne parvint même à persuader ses amis de partir dès le lendemain à l'aube. Avethas s'était pourtant pris à aimer cette ville préférée d'Anatole et Kormor lui trouvait un certain charme. Il était dommage de ne passer que deux jours dans la Cité des Splendeurs, surtout lorsqu'on en était resté cinq à Vadgálg.

Kormor fut chargé d'acheter les chevaux. Il insista pour avoir ce rôle, afin, dit-il, qu'on ne le forçât pas à monter un poney. Le Nain avait beau avoir des difficultés terribles à conduire un petit cheval, bien qu'il fût assez grand pour sa race, il ne s'abaisserait jamais à prendre un poney pour monture. C'était tout simplement inconcevable.

Karine, elle, devait s'occuper des vivres. « Une occupation qui sied aux femmes. » précisa Avethas, qui fut menacé en retour d'être changé en statue.

Pour sa part, l'Elfe se réserva le droit de ne rien faire. Il allait, dit-il, parcourir la ville à la recherche de bonnes affaires qui pourraient être utiles d'une manière ou d'une autre. C'était une façon, assez maladroite à vrai dire, de s'octroyer un jour de repos. Mais les deux autres ne protestèrent pas. Après tout, on ne voyait pas trop bien quel autre rôle on pouvait exiger d'Avethas.

Chacun donna trois cents livres à Kormor pour qu'il pût acheter des chevaux et le petit groupe se sépara, se donnant rendez-vous vers sept heures du soir pour faire les préparatifs et se coucher tôt.

Avethas, donc, était en train de flâner dans les parties les plus animées de la foire et venait de remarquer une carte d'Anecdar en vente à un prix modique, quand, cherchant sa bourse dans sa poche pour comparer son contenu avec la somme demandée pour la carte, il constata que la dite poche contenait également une main qui n'était pas la sienne et qui n'avait rien à faire là. Il s'en saisit tout en murmurant :

« Par les étoiles ! Cette ville est la cité la plus respectable des Terres Émergées. Il ne doit y avoir ici qu'un seul voleur et je suis tombé dessus ! »

Tout en continuant de tenir fermement la main de son larron, qui faisait des efforts démesurés pour se libérer, si possible en gardant la bourse, Avethas se retourna pour le voir.

« Mais ce n'est qu'un enfant ! » s'écria l'Elfe.

De fait, le petit voleur n'avait évidemment pas vingt ans. Il portait pour tous vêtements un pantalon fait d'une toile grossière et des souliers dans un état de délabrement avancé, ainsi qu'une curieuse pièce de cuir rigide, percée d'un trou pour la tête, qui lui recouvrait les épaules et ne descendait pas plus bas que les seins. Sa poitrine et son dos étaient, pour leur part, nus. Physiquement, en revanche, il ne ressemblait pas du tout à ce qu'on aurait cru. Il était de taille moyenne et de toute évidence très agile et fort. Ses yeux étaient d'un vert émeraude parfait et ses cheveux blonds mi-longs, raides, très épais, coupés très nettement, n'étaient absolument pas désordonnés. Dans l'ensemble, il avait une apparence digne et honorable. Comme un air de majesté qu'avait presque effacé de longues années de vie de chenapan et qui subsistait dans son regard. Il ne paraissait pas du tout désarçonné par sa capture.

Il fit un large sourire à Avethas.

« Alors d'autant plus honte à toi de t'être fait avoir par un enfant ! »

« Mais je ne me suis pas fait avoir. C'est toi qui as été pris, petit voleur. »

« Erreur. »

Et en disant cela, le voleur réunit en un instant toutes ses forces, tira si fort qu'Avethas lâcha prise, et s'enfuit avec la bourse.

Cependant, l'Elfe ne l'entendait pas du tout ainsi. Il partit à la poursuite du garçon avec une énergie qui le surprit lui-même. Tous deux bousculaient tout sur leur passage et la chasse prenait des allures de farce. Le voleur allait réussir à semer Avethas, quand il glissa sur un morceau de quelque chose d'indescriptible ; le temps qu'il se rétablît, son poursuivant était sur lui. L'Elfe lui serra le cou entre son avant-bras gauche et sa poitrine.

« Cette fois, je te tiens, mon petit. »

Le voleur eut du mal à répliquer vu qu'on lui écrasait la trachée artère.

« C'est (humpf) possible... »

Avethas pendant ce temps reprit sa bourse, la mit hors de portée et demanda :

« Comment t'appelles-tu ? »

« Voleur de Feu. »

« Joli nom. Depuis quand exerces-tu ce charmant métier ? »

« Depuis six ans. »

« Très bien. Que je ne t'y reprenne plus ! »

Avethas lâcha son prisonnier et lui tourna le dos pour partir. Mais à peine eut-il fait cinq toises qu'il se retourna, banda son arc et tira une flèche qui, avant de s'écraser entre les jambes d'un marchand surpris, passa à un pouce au-dessus de la tête de Voleur de Feu. Celui-ci venait en effet de dégainer une dague et s'apprêtait à frapper l'Elfe de dos.

« Elle aurait pu passer plus bas, fit Avethas d'une voix lourde de reproches. Je croyais t'avoir dit que je ne voulais plus t'y reprendre. »

« Comment as-tu su ? » demanda le voleur, d'un ton admiratif malgré lui.

« Oh, ce n'était pas trop difficile. Et cela ne me coûtait rien de me retourner. Du reste, je crois avoir fait avec la flèche ce que tu voulais faire avec ton couteau. »

« C'est vrai... » admit Voleur de Feu.

Il avala sa salive avec difficulté, tenta de rassembler les dernières parcelles de son ego en fuite et déclara d'un ton provocateur :

« Mais tu t'es fait un ennemi mortel de la Guilde des Voleurs. »

Avethas éclata de rire.

« La Guilde des Voleurs ? Il n'y a jamais eu de Guilde des Voleurs à Othardán ! Ou bien Anatole n'est-il plus Anatole ? »

« Nous sommes quinze. » avoua Voleur de Feu, sur un ton qui hésitait entre le fier et le piteux. Puis, se rendant compte du ridicule de sa situation, il leva les yeux et se mit à rire à son tour.

« Allez, je te pardonne. Va, tu peux partir. »

« Mais pas du tout. Maintenant que tu m'as apprivoisé, je te suis. D'ailleurs, j'en ai assez d'être un voleur. La vie d'aventurier me plaît mieux. Car tu es évidemment sur les routes. »

L'Elfe regarda le garçon avec un mélange d'étonnement et d'amusement, hésitant à prendre ses paroles au sérieux. Il est vrai que Voleur de Feu avait quelque chose d'un petit chien maintenant apprivoisé.

« Tu veux vraiment venir avec nous ? »

« Vous ? Vous êtes plusieurs ? Je ne suis donc pas le premier voleur que tu attrapes ainsi ? »

« Il y a d'autres façon de se faire des amis que de convertir des ennemis. »

« Bien dit. Alors je vous suis tous. »

« Tu es un peu trop rapide à te décider. Qui te dit que nous voulons de toi ? »

« Mais je ne vous laisse pas le choix. »

Avethas soupira. Ce genre de discussion pouvait durer éternellement. Mais il ne pouvait pas arriver sans préambule devant Kormor et Karine avec un nouveau compagnon. D'autant plus qu'il faudrait bien le nourrir.

« Tu vas quitter ainsi ta ville natale ? »

« Qui te dit que c'est ma ville natale ? Je n'ai pas de parents. Livré à moi-même, je suis arrivé à Othardán, âgé d'un peu moins de dix ans. Je me suis joint à une petite bande de malfaiteurs qui m'ont servi de famille. En fait, ça a toujours été mon plus grand regret de ne pas avoir de frère ou de père... »

« Et tu veux que j'en joue le rôle. »

« Tu seras mon guide, mon seigneur et mon maître. D'abord, dis-moi ton nom. »

« Je suis Avethas de Stjertén. »

« Et tu te rends ? »

« À Tekir. »

Là, Voleur de Feu sembla impressionné.

« Tekir ? La Ville Blanche ? »

« Le Siège du Conseil. Ardemond nous y convoque. »

« Mère ! Qui allais-je voler ! Un ami du Seigneur de la Magie ! »

Ces paroles n'étaient qu'à demi ironiques.

« Un ami, non. En fait, je ne l'ai jamais rencontré. »

« C'est tout comme. »

Voleur de Feu s'agenouilla devant Avethas. L'Elfe prit l'enfant par la taille et le souleva. Il amena ses yeux à son niveau. Les deux se dévisagèrent fort longtemps sans qu'un mot soit prononcé.

« Es-tu vraiment prêt ? » demanda Avethas.

Le garçon sourit et répondit par une autre question :

« Quand partons-nous ? »

« Demain à l'aube... » dit l'Elfe. Puis il ajouta brusquement : « As-tu de l'argent ? »

L'autre se mit à rire.

« Un voleur n'en a jamais. Mais la guilde est très riche... Et je sais où l'or est caché ! »

« Tu ne vas quand même pas voler... »

« L'or des voleurs ? Pourquoi non ? Ce sera mon dernier vol, alors autant que ce soit pour la bonne cause. »

« Mais il ne te le pardonneront jamais. »

« Crois-tu qu'ils ont des assassins à leur solde prêts à tuer tout fugitif ? Ils ne sont que quatorze et tu seras là pour me protéger, fier archer sans peur et sans reproche ! »

Avethas poussa un nouveau long soupir.

« Fais comme tu veux mais je ne t'accompagnerai pas. »

« Très bien, j'irai seul. Dis-moi seulement où tu loges. »

« Au « Chat qui Danse ». »

« Je t'y retrouverai. Mais n'espère pas me tromper. Je saurai te dénicher où que tu te caches. »

« J'ai dit la vérité. » conclut l'Elfe en haussant les épaules.

Et pendant que le petit voleur s'en allait en courant, Avethas restait sur place à se demander s'il devait faire confiance à cet étrange nouveau venu qu'il se surprenait à trouver sympathique.

Il rentra à l'auberge en se demandant ce qu'il allait bien pouvoir raconter à Karine et Kormor.

De son côté, le Nain avait réussi à obtenir trois chevaux qui semblaient sains et robustes, ainsi que des selles, pour la somme de quatorze mines (et le Nain calcula instantanément qu'il devrait rendre huit pièces d'or, six livres, treize sols et quatre deniers à chacun de ses compagnons).

Il y avait un mâle noir de petite taille mais à l'aspect magnifique (celui-là avait coûté vingt-deux pièces d'or), que Kormor comptait bien se réserver. Les deux autres bêtes étaient une jument d'un blanc immaculé et un hongre alezan.

Karine, pour sa part, avait examiné les différentes denrées que l'on vendait dans la foire, et se trouvait devant un choix difficile, où il fallait tenir compte du prix, du caractère périssable ou non de l'aliment, de son poids, et, tout de même, de son goût. D'ordinaire, les petits villages où les aventuriers achetaient leurs provisions ne proposaient guère de variété, mais à Othardán, la décision se faisait autrement plus complexe ! Karine remarqua même que l'on vendait là du chocolat, importé de l'Outre-Mer, et qu'elle aurait aimé goûter s'il n'avait pas coûté le prix invraisemblable de dix pièces d'or la livre, presque le prix de l'or massif.

Bref, les deux compagnons d'Avethas étaient livrés à de féroces opérations de calcul, pendant que lui était revenu à l'auberge, avait déjeuné et prenait le temps de savourer une chope de bonne bière et en attendant le retour de ses maintenant trois compagnons. Le gros hôtelier, avachi derrière son comptoir, regardait intensément son seul client présent, espérant qu'il consommerait un peu plus. Mais Avethas ne se pressait pas.

Voleur de Feu fut le premier à rejoindre l'Elfe. Apparemment, il avait oublié que l'aubergiste lui en voulait à mort.

« Sale petit morveux ! Sors d'ici immédiatement ou bien j'appelle la garde ! »

Voleur de Feu resta un instant immobile, stupéfait comme s'il s'était imaginé que le fait de renoncer à sa vie de voleur l'immunisait à l'instant contre la haine de tous ceux qui le connaissaient et le rendait aussitôt respectable.

« Aubergiste ! interpella Avethas. Ce jeune homme est le descendant d'une illustre famille noble et tu n'as pas d'ordres à lui donner. De plus, il est mon protégé et je ne supporterai pas qu'on le traite de sale petit morveux. »

L'Elfe avait choisi ses paroles un peu au hasard et en fut surpris lui-même. Il avait dès le départ trouvé en Voleur de Feu un air généreux ; mais de là à...

L'aubergiste ne parut pas remué par ces mots.

« Mais je le connais. Il est déjà venu voler ici. »

« Cela n'y change rien. Il a pu s'amender. Enfin et surtout, Son Excellence Gaël Ardemond le Blanc le demande à Tekir. »

Ce n'était pas tout à fait vrai, mais quelle importance ? Après tout, le Magicien Blanc avait demandé Karine et « ses compagnons ».

Le gros bonhomme fit une mine de totale incompréhension.

« Ce nom ne vous dit rien ? Il est vrai que vous devez ignorer sous quel Empereur nous vivons. »

L'aubergiste ne sembla pas prêt à confirmer ou réfuter cette assertion. Il demeura silencieux. Voleur de Feu s'assit alors à côté de son maître.

« J'ai pris tout ce que je pouvais porter : la moitié du magot. À savoir, quatre talents d'argent. »

Avethas parut stupéfait. La somme était colossale.

« Mais comment avez-vous pu accumuler autant d'argent ? Es-tu sûr que vous n'êtes que quinze ? »

« C'est que nous nous sommes attaqués à un peu plus haut que nous n'aurions dû... »

« Merveilleux, fit l'Elfe d'un ton amer. Je suppose que toutes les gardes d'Anecdar sont à ta recherche. »

« Presque. »

« Si on te capture à l'entrée de Tekir, tu ne viendras pas te plaindre. »

Voleur de Feu allait répondre, mais la porte s'ouvrit juste à ce moment et on entra : c'était Kormor.

« Hé, hé ! Qu'avons-nous là ? » demanda-t-il d'un ton soupçonneux mais en même temps amusé.

« Quatre talents d'argent ! expliqua Avethas, diplomate, en portant avec difficulté les sacs pleins de platine sur la table. Et celui qui nous les a procurés. Tu m'avais bien dit de chercher de bonnes affaires pouvant nous être utiles. »

Le Nain regarda alternativement les sacs et le garçon d'un air incrédule mais déjà tout à fait intéressé.

Il allait poser une question quand l'aubergiste décida de mettre son grain de sel dans l'affaire.

« L'illustre descendant d'une grande famille noble, nous dit Monsieur ! C'est un bâtard et un voleur. »

Avethas et Voleur de Feu se levèrent simultanément, sous les yeux étonnés de Kormor qui ne comprenait décidément rien à ce qui se passait.

« Veuillez nous affranchir de votre compagnie ! » cria Avethas très en colère. Il décocha une flèche qui heurta le mur juste au-dessus de l'aubergiste.

« Tires-tu toujours ainsi sur les gens qui te provoquent, mon maître ? » demanda Voleur de Feu.

Avethas ne prit pas la peine de répondre.

« Qui qu'il soit, dit-il fermement à Kormor, il nous suit. Ou du moins, il me suit. »

Kormor s'assit et reprit son souffle. Avethas l'imita.

« C'est que cinq cents couronnes ne sont pas quelque chose que l'on néglige facilement. Mais j'espère avoir droit à savoir l'histoire qui se cache sans aucun doute là-dessous. »

« Et bien... »

Mais le Nain interrompit aussitôt.

« Tu nous raconteras cela quand Karine arrivera. En attendant, viens voir les superbes destriers que je nous ai trouvés. »

Puis à l'intention de l'aubergiste, il lança :

« Hôtelier ! Fait mander l'écuyer, qu'il nous mène à l'écurie voir nos montures. Et, à propos, le garçon reste avec nous. Traite-le comme un client de classe. »

Paroles évidemment moqueuses. D'une part, le serviteur de l'auberge n'avait rien d'un écuyer. D'autre part, Kormor savait pertinemment bien où était l'écurie — il y avait mis les animaux lui-même. Mais le Nain, qui avait réussi à persuader le tenancier du « Chat qui Danse » qu'il était un grand seigneur, produisit son effet.

« Bien sûr, Monseigneur. Arthur ! Viendras-tu, paresseux ? Ces Messieurs veulent voir leurs chevaux. »

Le dénommé Arthur, un petit rouquin d'une trentaine d'années, conduisit ces Messieurs auprès des bêtes.

« Celui-ci s'appelle Sceadustede. » expliqua Kormor en désignant l'étalon noir.

Arthur regarda le cheval d'un œil incrédule. Il ne se souvenait pas avoir jamais vu aussi belle bête dans cette auberge.

« Flèche d'Azur et Ulysse. » continua le Nain en présentant les deux autres montures.

Puis, comme s'il se posait la question pour la première fois, Kormor ajouta :

« Mais il reste à décider comment voyagera ton chenapan, dont je ne sais pas même le nom. »

« Voleur de Feu pourra voyager en croupe derrière moi. Sur Ulysse, car il est inutile de te demander si tu prends Sceadustede. »

Peut-être le Nain allait-il proférer une excuse, en tout cas il n'en eut pas l'occasion, car Karine venait d'arriver. Elle ne sembla pas le moins du monde surprise par la présence de Voleur de Feu.

« Un nouveau compagnon ? Enchantée. Je m'appelle Karine de Feuerstern et je suis magicienne. Je suppose que vous connaissez déjà Avethas de Stjertén et le Chevalier Kormor Silverhammer de Mortame, proche parent du roi des Nains. »

« Je ne connaissais personne avant que je ne vous eusse vu, Madame. » répondit Voleur de Feu sur un ton d'une courtoisie exquise dont on n'aurait jamais deviné qu'il fût celui d'un voleur.

« Mademoiselle. » minauda Karine tandis que le garçon lui baisait la main.

« Je comprends que nul homme n'ait jamais été digne de votre beauté. Vous éclipsez celle des autres femmes comme le soleil les étoiles. »

« Et vos paroles seraient dignes de la Cour de Sa Majesté l'Empereur, jeune homme. Je suis certaine que vous y trouveriez votre place. »

Tandis que Kormor gardait toute sa contenance et même semblait aimer ce discours mielleux, Avethas avait du mal à ne pas éclater de rire en entendant ces paroles dans lesquelles l'ironie avait une part au moins aussi grande que la courtoisie. Le pauvre Arthur eut soudainement l'impression qu'il était entouré par des Grands Seigneurs.

« Hódures eisértâdo, wúleres ! Tekíra[*] ! » conclut l'Elfe dans sa langue natale, apportant ainsi sa part au petit jeu.

L'aubergiste regarda remonter ses clients avec des yeux plus qu'étonnés, surtout par le petit voleur.

Voyage vers le Destin

Musique : Troisième mouvement du concerto pour violon de Johannes Brahms.

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène...

Gérard de Nerval, El Desdichado

Dans la ville d'Anor, qui pointe ses toits auréolés de gloire entre l'Elibár et le bois bleu, le souverain de l'Univers attendait impatiemment.

Anecdar avait poussé un soupir de soulagement en 1465 lorsque la nouvelle avait circulé que l'Empereur Alexandre VI était mort. Les dix dernières années de son règne autoritaire avaient été autant d'années de terreur et de suspicion depuis que l'impératrice Marianne n'était plus là pour tempérer l'humeur bilieuse du souverain. Le prince héritier avait vingt ans quand il succéda à son père sous le nom de Quentin II ; tous les regards étaient tournés vers lui, avec la crainte qu'il ne suivît les traces de son prédécesseur. Cette crainte était sans fondement : le nouvel Empereur, assisté d'un Premier ministre d'une compétence rare, se prenait pour un Justicier, et entendait bien réparer les torts causés par son père. Pris d'une admiration sans bornes pour Anatole II, il tenta d'imiter son ancêtre en tout point, avec assez de succès il est vrai. Si ses œuvres de charité envers les plus démunis furent applaudies par tous, les nouveaux impôts qu'il créait, touchant principalement les grandes fortunes, lui valurent la haine de l'aristocratie. Quentin cumula rapidement d'autres crimes à l'égard de celle-ci : il osait anoblir tous ceux qu'il désirait récompenser, il refusait de s'entourer d'une cour et il soutenait les droits du Sénat et du Parlement d'Anor. Et surtout, lorsque les Grands des Royaumes tentaient de renverser l'Empereur — ce qui s'était déjà produit à plusieurs reprises — , celui-ci ne les punissait pas par une mort honorable, mais par un châtiment humiliant comme des travaux forcés.

Quentin avait le physique qui seyait à son caractère romanesque de redresseur de torts : bientôt sept années de règne n'avaient pas ramolli son physique musclé. Ses cheveux blonds supportaient la couronne du monde — non l'imposante tiare traditionnelle mais un simple anneau de platine — avec une grâce inégalée, et ses yeux bleu-vert laissaient passer un regard fier et sauvage. On l'eût reconnu, disait-on, même déguisé en mendiant.

Et pourtant, l'Empereur restait à marier. Ce n'était pas par manque de prétendantes : sa beauté, à laquelle sa position ne gâchait rien, avait déjà séduit bien des cœurs. Mais Quentin refusait d'écouter le Sénat, qui le suppliait de prendre une épouse, et attendait sans doute que le Destin lui envoyât une femme dont la force de caractère égalerait la sienne.

Ce jour-là, cependant, ce n'était pas une femme qu'attendait le monarque, mais son Premier ministre.

Érik De Hel était celui qui avait pour tâche de démasquer les complots dirigés contre l'Empereur, ce qu'il faisait avec une efficacité stupéfiante, et accessoirement de gouverner les Royaumes. C'est à la demande insistante des Sages de Tekir qu'Alexandre VI avait appelé le membre récent du Conseil à diriger le gouvernement : la mère de Quentin venait de décéder mystérieusement, et on espérait que ce nouveau Premier ministre parviendrait à la remplacer dans son rôle d'apaisement de la mauvaise humeur du souverain. Ce fut une réussite toute relative et, malheureusement, le peuple, confondant la cause et l'effet, associa De Hel à l'atmosphère terrible de la fin du règne d'Alexandre VI, ce qui lui valut une impopularité notoire. Plus tard, Quentin II choisit de confirmer l'homme dans son poste, et de lui laisser une grande latitude pour gouverner : il s'y employa avec une intelligence et un discernement rares.

De Hel était le plus grand génie du siècle ; il avait trouvé les mathématiques à peine plus avancées que la trigonométrie et devait les transformer en une discipline vaste et riche (même si elle manquait singulièrement d'étudiants) ; à l'âge de quinze ans, il avait inventé le calcul infinitésimal et l'algèbre linéaire, et il devait avant sa mort découvrir la théorie des groupes, l'arithmétique et la variable complexe. Il en allait de même de la physique et de l'astronomie, domaines que De Hel avait à lui tout seul créés. Bien peu d'hommes comprenaient l'utilité ou la portée des travaux du savant ; Ambroise Gwaïherst, Président du Conseil, était de ceux-là, et il avait proposé à l'homme de science une place parmi les Sages. Ce qui avait valu au mathématicien d'être systématiquement considéré par tous comme un magicien, et combien de fois il avait dû répondre à cette petite phrase qui l'agaçait : « Science ou magie, quelle différence ? », phrase que même l'Empereur proférait occasionnellement pour taquiner son ami. Car quand De Hel transformait le fer en cuivre en le plongeant dans un liquide bleu, on le prenait pour un alchimiste ; quand il démontrait qu'une plume peut tomber aussi rapidement que du plomb, on le croyait sorcier ; et quand il explicait la magie en parlant de néguentropie et de déplacement de probabilités, on le tenait pour fou. Et tout ce mystère qui enveloppait le personnage n'était pas pour le rendre moins impopulaire.

Au moment précis où l'Empereur allait envoyer quelqu'un à la recherche de De Hel, celui-ci parut dans la salle du trône, et s'inclina devant le souverain.

Le Premier ministre était petit et gras. Il avait une démarche un tant soit peu ridicule et un accoutrement qui ne semblait pas de ce siècle ; il portait un lorgnon (n'était-il pas l'inventeur de la lentille ?) et ne s'habillait qu'en noir et blanc. Quant à sa figure, elle était aussi singulièrement monochrome : les cheveux de De Hel étaient grisonnants là où il en avait encore. Il portait une petite barbiche noire qui semblait curieusement ne pas vouloir blanchir. Ses pupilles étaient brunes et formaient la seule marque de couleur dans cette uniformité de noir et blanc (car la peau même de De Hel avait pris un teint presque gris). Il était impossible de donner un âge à ce pittoresque personnage ; la vérité était qu'il fêtait le jour même son cinquante-huitième anniversaire, mais que personne, pas même Quentin, ne s'en était souvenu.

« Alors, qu'avez-vous appris, mathématicien ? Que nous dit le Conseil ? »

« Rien, Sire. Gwaïherst et Ardemond refusent toute explication. Ils demandent que nous nous déplacions en personne : le quinze, le Conseil se réunira et révèlera l'affaire. Ils sollicitent votre présence, ainsi que celle de votre vassal, le sultan de l'Outre-Mer. »

« Mais ils ne daignent pas m'informer à l'avance ? fit Quentin en imitant un ton offensé. Peut-être faudra-t-il que je vienne leur rappeler qui je suis... Je pars dès aujourd'hui pour Tekir. »

Un autre Premier ministre eût peut-être tenté de retenir un autre souverain, mais De Hel connaissait assez bien Quentin pour être assuré de ce que l'Empereur savait ce qu'il allait faire.

« Alors nous nous y retrouverons dans dix jours, Sire. À propos, je viens d'apprendre que les autres invités incluent trois voyageurs venus d'Othardán... pardon, quatre voyageurs... »

De fait, à l'aube de ce même jour du cinq d'itharmánta, à près de mille cent milles d'Anor, Kormor, Avethas, Karine et Voleur de Feu avaient quitté l'auberge à deux heures et demie, dans un peu de précipitation, car le Nain s'était souvenu qu'ils n'avaient pas payé pour la nuit de Voleur de Feu et que l'aubergiste n'allait pas manquer de le leur rappeler s'il les voyait une seconde fois.

À mesure que les compagnons traversaient la Cité des Splendeurs en direction de la Porte Méridionale, depuis le quartier où ils avaient logé qui était au nord d'Othardán, menant leur chevaux au pas tant pour ne pas les fatiguer que pour la raison inavouée mais véritable de profiter du lever du soleil, l'aube cédait lentement la place à l'aurore : dans la Ville Nordique, le lever de l'Astre Roi se faisait avec une lenteur particulièrement majestueuse. La voûte céleste perdait sa couleur douteuse et ses étoiles déjà affaiblies pour se revêtir de la garance du point du jour. Le crépuscule colorait les façades de pierre et les rues vides d'Othardán de délicates teintes rose pastel ou orangées. Les voyageurs ne purent que retenir leur souffle quand ils arrivèrent au Pont de la Couronne et que le fleuve Ozerséli, semblable à une gigantesque lame étincelante, interrompit le défilé continu des bâtiments et révéla le Soleil, qui venait d'apparaître, se réfléchissant sur les eaux calmes de la rivière. Devant eux, le Palais d'Été et la statue de bronze d'Anatole prenaient une toute nouvelle dimension sous la lumière féerique du matin. Avethas avait beau préférer les tranquilles étoiles de la nuit, Kormor les étincelantes cavernes de Mortame, Voleur de Feu pouvait connaître parfaitement la ville et Karine s'être juré de ne soupirer qu'après Tekir, tous durent retenir leur souffle devant une telle symphonie de lumières.

Ce fut Kormor qui brisa le charme en s'engageant sur le pont au cri de « Vers Tekir, avec moi ! » et le reste de la ville fut parcouru au trot.

Othardán, comme pratiquement toutes les grandes villes à l'époque — à l'exception notable de Tekir qui accueillait tout voyageur — était entourée de remparts. Les règles pour le paiement de l'octroi étaient complexes et variaient selon le lieu, la période de l'année et le bon vouloir du gardien. Mais de manière générale, cette taxe ne touchait que certaines marchandises, en particulier le sel, et non les hommes, du moins le jour. En ce qui concernait la sortie de la ville, si la Grande Charte de 1237 interdisait aux cités d'y faire obstacle sauf envers un criminel de droit commun, les gardiens, en particulier durant la nuit, prenaient souvent un malin plaisir à y mettre de la mauvaise volonté.

Deux responsables alternaient à chaque porte, le veilleur de nuit et le gardien de jour, dont les horaires auraient dû suivre ceux du soleil. Comme à Othardán c'était pratiquement irréalisable en été ou en hiver, ce fut au premier de ces hommes que les compagnons eurent affaire. Kormor choisit de parler.

« Holà, mon bon ami ! Laisse passer quelques voyageurs en besoin de vitesse ! »

« Quelques ? Quel nombre est-ce donc là ? Combien êtes-vous ? »

« Trois... » commença le Nain. Il grimaça en se rendant compte que le nouveau venu serait peut-être une cause de difficultés et se corrigea : « Quatre. »

« Déclinez donc vos noms et qualités. »

« Hé ! Que t'importent nos noms puisque nous voulons sortir ? »

« C'est que nul ne doit sortir pendant la nuit que je ne sois avisé de sa personne et de ses intentions. »

« Mais le jour vient de se lever. »

« Non. C'est la nuit puisque je suis gardien de nuit. »

« La peste soit des aveugles qui ne peuvent pas même voir le soleil ! »

« Modère ta colère, mon bon ami. Je ne veux que savoir vos noms et vous pourrez sortir. Je ne désire que m'assurer de ce que vous n'êtes pas des brigands. Comme vous êtes visiblement des gentilshommes, ce ne prendra que peu de temps. »

Kormor pensa qu'après tout, le veilleur n'aurait aucune manière de vérifier ses affirmations et qu'une ou deux livres achèveraient de le convaincre.

« Je suis Kormor Silverhammer de Mortame et mes compagnons sont Avethas de Stjertén, Karine de Feuerstern et le neveu de cette dernière, Cédric. »

« Vos qualités ? »

« J'ai titre de chevalier parmi les miens et Karine est magicienne. »

« Et où allez-vous, nobles gens ? »

« Notre but est la Ville Blanche. »

« Ah ! s'écria le veilleur. Tekir ! Et qu'allez-vous y faire ? »

« Cela ne vous regarde pas. » répondit Kormor, assez agacé.

« C'est qu'il me semble connaître Madame, ou est-ce Mademoiselle, et je désirais simplement... »

« Mademoiselle, interrompit Karine. Je ne vous connais pas. »

« Pas vous mais votre frère... »

« Quelle est cette folie ? Je n'ai pas de frère, je suis fille unique et... »

Le veilleur ne lui laissa pas le temps d'achever. Il prit un sourire mauvais et commenta :

« Et une belle menteuse. Car avoir un neveu mais ni mari ni germain me semble une tâche que les Sages de Tekir, où vous vouliez aller, eux-mêmes ne sauraient accomplir. »

Avethas faillit éclater de rire, Kormor réussit de peu à se retenir de planter sa hache dans le crâne du gardien et Karine rougit énormément.

« C'est un cousin éloigné... expliqua-t-elle. Je veux dire un neveu éloigné... »

« Allons, je le connais. C'est pratiquement le seul voleur de cette ville. Pour une magicienne, Mademoiselle, vous ne semblez pas très intelligente. Mais la tête de ce garnement est mise à prix pour dix pièces d'or et on vous a dénoncés. »

« L'aubergiste ! » murmura Kormor, furieux.

« L'aubergiste, oui : un homme honnête et qui connaît ses devoirs. »

« Cela suffit ! intervint Avethas, reprenant son sérieux. J'ai pris ce garçon sous ma protection et je ne souffrirai pas qu'on mette la main sur lui. »

Mais, au grand regret de Voleur de Feu, l'Elfe ne réitéra pas sa prouesse de la flèche.

« Dans ce cas, Messire de Stjertén, vous aurez peut-être du mal. Figurez-vous que votre protégé a volé dans le trésor même du Palais d'Été et que le gouverneur s'intéresse personnellement à sa capture. Vous autres pouvez partir, je ne vous retiens pas. Mais le voleur reste. »

Seulement, le gardien avait oublié un petit détail, à savoir qu'on n'arrête pas facilement un voleur la nuit ou même au point du jour dans la ville où il habite...

Voleur de Feu était descendu d'Ulysse, le cheval d'Avethas, pendant toute cette conversation et s'était progressivement écarté du petit groupe. Au moment même où le veilleur de nuit terminait ses paroles, il cria :

« Cavaliers, après moi ! »

et s'engagea en courant dans une ruelle mal éclairée. Fort heureusement, Avethas et Kormor eurent l'esprit prompt et cavalèrent à la poursuite de Voleur de Feu, Karine suivant juste derrière. Avethas saisit le garçon quand il le rattrapa et le fit remonter sur Ulysse ; Voleur de Feu prit alors la direction du groupe et le mena à travers un labyrinthe de petites rues, si bien que le veilleur, qui n'avait pas de cheval ni de gardes montés à sa disposition, dut rapidement renoncer à la poursuite et maudire sa sottise.

« Tu nous a mis dans de beaux draps ! protesta Kormor, quand Voleur de Feu eut fait cesser la fuite. Comment allons-nous quitter Othardán maintenant ? »

« Fiez-vous à moi. »

« Tu comptes peut-être nous faire escalader la muraille ? Je te rappelle que les chevaux ne grimpent pas aux cordes. »

« Ce n'était pas mon intention, répondit froidement Voleur de Feu. Il y a une porte secrète. »

« Et non gardée, je suppose ? » demanda le Nain, en essayant d'être ironique.

« Exactement. » sourit Voleur de Feu.

Kormor poussa un juron et Karine demanda à sa place :

« Mais alors pourquoi ne pas nous y avoir menés directement ? »

« J'avais oublié qu'on me recherchait. »

Il y avait quelque chose de si sincère, si pur, si innocent dans cette réponse, que Kormor lui-même n'osa pas réprimander plus sévèrement le jeune homme.

« Fort bien. Conduis-nous. »

Le Nain eut bien raison de faire confiance à Voleur de Feu car en moins de cinq minutes toute la compagnie était arrivée devant une petite porte dans la muraille, tout juste assez haute pour que les chevaux puissent passer. Elle était camouflée au fond d'une ruelle obscure et on comprenait facilement qu'elle eût pu passer inaperçue des autorités de la ville.

Il était trois heures et quart et, même considérant la lenteur du lever du soleil dans la Cité des Splendeurs, c'était bien le jour, quand les compagnons mirent le pied en-dehors d'Othardán.

Devant eux s'étendaient d'immenses plaines recouvertes uniquement de prairies verdoyantes. Les Monts du Diamant, même à presque trois cents milles de distance, semblaient visibles, puisque des nuages malicieux, à l'horizon en prenaient la forme. Mais sur la terre même, pas un arbre, pas une colline, ne venait apporter un relief à ce paysage infini.

« Enfin sortis ! » s'exclama Voleur de Feu.

« Ne maudis pas cette ville, lui reprocha Avethas. Elle est si belle... »

« Belle, elle l'est. Mais elle est une beauté qui veut tout prendre et garder pour elle. Depuis quatre ans je ne désire qu'une chose : quitter Othardán. Enfin, je l'ai obtenue. Je suis sûr que Tekir n'est pas de ce genre. »

« Tu as raison, répondit Karine. Tekir n'emprisonne pas, elle envoûte. »

« Assez discuté ! intervint Kormor. En avant ! »

Il est vrai que le paysage qui s'offrait à la vue des voyageurs donnait, par son étendue infinie, une envie irrésistible de partir au galop à la conquête des plaines, et c'est ce qu'ils firent.

« Dis-moi, Voleur de Feu, demanda Avethas à son passager après quelque temps, n'es-tu pas allé un peu loin en volant l'Empereur lui-même ? »

« L'Empereur ! Qu'a-t-il à faire de tout cet argent ? Qui est le plus voleur des deux : celui qui laisse le Palais d'Été dépérir à l'abandon, à tel point que l'or lui-même se ternit, ou celui qui s'en indigne et reprend ces richesses pour en faire un meilleur usage ? »

La voix du garçon était enflammée. Sur un ton moins oratoire, il continua :

« Anatole II en son temps savait bien que le trésor de l'État n'était pas fait pour sommeiller dans un coffre : il avait l'intelligence d'en redistribuer l'excès à ceux qui en avaient plus besoin que lui. Depuis, pas un souverain n'a su l'imiter. »

« Il me semble que Quentin II a été loué pour... »

« Ah non ! Ne me parle pas de la prétendue charité de notre Empereur. Que sait-il de la misère, lui qui a toujours vécu dans le luxe ? S'il donne, c'est par orgueil et non par charité. Dans l'ensemble, je ne sais s'il vaut mieux que son père. »

L'Elfe fut surpris d'une réaction aussi vive. Quentin II était un Empereurs des plus universellement aimés. Cete comparaison avec Alexandre VI ne pouvait être dictée que par la colère. Sans trop savoir pourquoi, Avethas prit la défense du souverain.

Le dialogue se prolongea passablement longtemps mais nos cavaliers étaient déjà trop loin pour qu'on pût les entendre. Les rayons éclatants du soleil maintenant bien au-dessus de l'horizon avaient dissipé toute crainte de poursuite. Les chevaux galopaient avec toute l'ardeur dont ils étaient capables, comme si le désir de voir la Ville Éternelle leur donnait des ailes ; Sceadustede allait en tête, Ulysse en second et Flèche d'Azur fermait la marche. Kormor montrait une incontestable dignité, chevauchant son cheval noir, que la petite taille du cavalier ne faisait que rendre plus impressionnant ; le sang royal que portait le Nain remontait d'un sujet de boutade à une vérité manifeste. Avethas et Voleur de Feu, montés sur Ulysse, discutaient sur un ton badin. Karine, quant à elle, paraissait perdue dans ses pensées et elle ne faisait pratiquement aucun effort pour diriger le cheval, qui prenait de lui-même la suite de ses congénères.

La Plaine de Tekir était un espace vaste de trois cent cinquante millions d'arpents, s'étalant sur dix-huit degrés de latitude, largement déboisé dès l'origine. Elle était limitée à l'ouest par les Monts du Diamant qui se prolongaient vers le sud en la forêt de Lut-Ezhyrstjér où se situait Stjertén. Le sud de la Plaine était fixé par l'arc des Collines Bleues qui la séparait de la plaine de Tháli et d'Enordeme occupée en grande partie par le Désert rouge. Au nord, la Plaine de Tekir était bordée par l'Ozerséli qui passait par Othardán. La frontière est était plus floue : certain l'arrêtaient à l'Egarénthi et d'autres incluaient ce bois et étendaient la Plaine jusqu'à la côte du Lodiljme. Le bassin hydrographique du Thkyrséli, dont chacune des nombreuses méandres recueillait l'eau de quantité de petites rivières, irriguait largement cette terre riche et fertile et la transformait en une formidable aubaine, même si elle était encore peu exploitée dans le nord, pour l'agriculture d'Anecdar. Le sud de cette région, au-dessous de la latitude de Tekir, était le cœur, historique autant que géographique, des Royaumes. C'est là que dans des temps très reculés se situait la Ligue des Neuf Villes qui donna naissance au Royaume, puis à l'Empire, d'Anecdar. Sur le chemin entre Tekir et Anor se trouvait l'ancienne capitale, maintenant un petit village, Enthidán. C'était à présent une masse de petites bourgades peu espacées et séparées de champs pratiquement ininterrompus qui recouvrait le sud de la Plaine. La Ville Blanche, située sur le Thkyrséli, à cinquante-deux degrés de latitude, douze degrés à l'ouest d'Anor, dominait cette province florissante.

Mais revenons à présent à nos voyageurs d'Othardán.

Karine avait pris la tête du petit groupe, car c'était elle qui connaissait le mieux la géographie de la région, pour avoir dû apprendre en détail la structure physique de toutes les Terres Émergées pendant ses longues années d'étude. En fait, il n'était pas trop difficile de se repérer.

Les compagnons avaient commencé par se lancer vers l'ouest-sud-ouest, pratiquement dans la direction de Mortame. Ce n'était qu'après une bonne dizaine de milles parcourus au galop qu'ils avaient obliqué vers le sud pour rejoindre la route de Tekir, qu'ils avaient tout d'abord évitée par peur des poursuites. Voleur de Feu avait rassuré Kormor en lui certifiant que les autorités d'Othardán avaient bien autre chose à faire surtout à cette période de l'année où la foire se déroulait, que de lancer un détachement de gardes à la poursuite d'un voleur qui quittait les territoires soumis à leur juridiction. Le Nain, qui se comportait décidément comme le chef du petit groupe, avait alors fait ralentir l'allure à un trot rapide et avait prié Karine de les faire redescendre vers le sud. Ceci devenait d'autant plus nécessaire que les surfaces cultivées commençaient à se manifester et que Kormor ne voulait ni avoir à chevaucher à travers un champ, ni devoir rebrousser chemin s'ils se trouvaient bloqués. Suivre la route était donc évidemment la meilleure solution.

Il était un peu plus de cinq heures moins vingt lorsque la compagnie atteignit le Noterodhe, c'est-à-dire la route de Tekir à Othardán. Son importance ne faisait aucun doute : elle s'était permis le luxe d'être pavée, mal il est vrai, mais tout de même recouverte de pierres assez plates. Elle était un peu encaissée et bordée de peupliers à des intervalles très irréguliers. Sa rectitude, en revanche, était absolument parfaite. Aussi loin que portât l'œil, le Noterodhe, sur un terrain absolument plat, semblait conduire à l'infini.

La route était assez fréquentée, surtout dans le sens de Tekir à Othardán. Il ne se passait pas une minute sans que nos amis ne croisent un convoi plutôt important, probablement quelque riche marchand qui se rendait à la foire avec tout son attirail. Ceux qui voyageaient dans le sens opposé étaient généralement des cavaliers seuls, ou des petits groupes à pied. Certains étaient manifestement des magiciens, d'autres des pèlerins. Il y avait quelques aventuriers se rendant à Tekir pour des raisons qui leur étaient propres ; Voleur de Feu ne manquait jamais de les saluer gracieusement au passage, quand ils les doublaient. On voyait aussi occasionnellement sur le bord de la route un groupe de voyageurs qui s'étaient arrêtés pour se reposer ou qui finissaient leur nuit.

Toutes les vitesses se trouvaient dans les deux sens, du pèlerin itinérant qui marchait tranquillement en s'appuyant sur un gros bâton, à plusieurs messagers pressés qui dépassaient nos voyageurs en cavalant à une vitesse invraisemblable. Mais dans l'ensemble, le rythme général était plutôt lent et le groupe de Kormor, qui trottait assez prestement, doublait plus souvent qu'il n'était dépassé.

Tous étaient plongés dans leur pensées et chevauchaient en silence.

Voleur de Feu rêvait à la ville qu'il allait voir. Tekir ! Le garçon murmurait ce nom avec respect, comme un mot de passe ouvrant la porte d'un pays merveilleux, un monde nouveau où tout était possible ; comme une formule magique, un mantra sacré qui fairait surgir du néant une terre promise. Or justement, il semblait au jeune voleur qu'il était rentré dans une fable. Six ans de sa vie il avait été prisonnier d'Othardán et soudain, un édit des dieux l'envoyait chevaucher en direction de Tekir !

Cette méditation fut interrompue par Kormor, qui proposa un arrêt. Les voyageurs se rangèrent sur le côté de la route, se désaltérèrent, puis le Nain demanda :

« Karine, connais-tu les villages situés entre ici et Tekir qui pourraient nous servir de haltes pendant ce voyage ? »

La magicienne réfléchit un instant, puis répondit :

« Il y a un relai toutes les soixante-dix milles, huit en tout sur la route. Sans compter quelques bourgades mineures que je ne connais pas. »

« Fort bien ! Alors nous parcourrons autant chaque jour et nous arriverons à Tekir dans l'après-midi du treize. »

L'accord du groupe s'exprima tacitement.

« Nous pouvons donc ralentir la cadence. »

Ce nouveau départ se fit avec moins d'enthousiasme. Quand les voyageurs avaient quitté Othardán, ils se sentaient véritablement partir à l'aventure. Maintenant qu'ils étaient sur la route, surtout à ce rythme diminué, l'« aventure » paraissait plus fade, plus ordinaire, et ils commençaient à appréhender la longueur du voyage. Jusqu'alors, Kormor, Avethas et Karine avaient cheminé sans but précis et n'éprouvaient aucune impatience. Cette fois, l'appel de Tekir se faisait entendre aux oreilles de tous et une semaine semblait une durée interminable. C'est sans doute pour cela qu'insensiblement ils accélérèrent leur allure au cours de la journée...

Cette fois, Voleur de Feu, monté sur le dos d'Ulysse derrière Avethas, décida d'entretenir une conversation avec lui.

« Raconte-moi ta vie, maître. »

Cette demande était faite sur un ton très doux et qui semblait provenir du lointain. Avethas, d'humeur mélancolique depuis que les compagnons avaient quitté Othardán et apparemment perdu dans ses pensées, sursauta.

« Ma vie ? »

« Ta jeunesse tout au moins. »

L'Elfe prit une inspiration et commença lentement.

« Je suis né en alamánta 1443 à Stjertén... »

Mais déjà le garçon l'interrompit :

« Décris cette ville. »

Sur ce sujet, Avethas parut plus inspiré.

« La Ville des Elfes est bien différente de celles des hommes. Aucun rempart ne l'abrite, si ce n'est la forêt elle-même, bien plus solide que des murailles de pierre. Il n'y a pas de rues, et fort peu de murs ou de toits à proprement parler... »

« Mais alors ce n'est pas une ville ! »

« Peut-être. Mais les cimes des arbres nous suffisent comme toit. Si les Elfes qui choisissent de vivre entre quatre murs ou même de partir vers Tekir, Anor ou Enordeme sont de plus en plus nombreux, la plupart préfèrent encore la demeure de nos ancêtres... »

« Tu te sens coupable, Avethas ! »

L'interpellé prit un air mi-surpris et mi-triste. La remarque de son compagnon, prononcée brusquement sur un ton presque métallique, comme si le garçon avait soudain prêté sa voix à une divinité, l'avait atteint.

« J'aurais abandonné ma patrie ? Peut-être... Mais je reproche aux Elfes de trop se replier sur eux-mêmes, de s'isoler dans leur tour d'ivoire. Nous avons tendance à mépriser les mortels. »

« Qui à leur tour vous regardent comme des dieux. »

Avethas sourit doucement.

« Des dieux ? Nous en faisons pauvre figure. Je ne sais pas si nous valons mieux que les hommes ou les Nains. Toute créature renferme un fond de noirceur que nous savons seulement mieux cacher que les autres. Mais des dieux... »

« Vous êtes immortels. »

« Immortels ? Non. Seules les véritables divinités le sont : même les Sages n'ont pas le pouvoir de vivre pour toujours. Il est vrai que les Elfes ne connaissent pas la maladie et ne meurent jamais de vieillesse. Mais nous finissons tous par trépasser d'une manière ou d'une autre. »

Après un moment de silence, l'Elfe continua :

« Mon grand-père était un Demi-Elfe, fils d'un lieutenant de la garde d'Enordeme qui a déserté lorsque le Seigneur de la ville à déclaré la guerre à Anor, et s'est réfugié à Stjertén où il a rencontré mon arrière-grand-mère. Mon grand-père a pris les armes et a péri en 1255 lors de l'invasion des dragons. Ma grand-mère est astronome ; elle est encore en vie et elle connaît Son Excellence le Premier ministre Érik De Hel. Quant à mon père, il sert dans la garde du palais d'Obéron. »

« Et ta mère ? »

« Ma mère, prononça Avethas avec une nuance de dédain, est la fille de deux Elfes qui ne surent jamais parler que la langue des Elfes, qui méprisèrent toujours les autres races et dont la seule occupation pendant toute leur vie fut de chasser et chanter en ce qui concerne mon grand-père, tisser pour ma grand-mère. Ma mère, pour sa part, n'a aucun caractère. J'espère avoir hérité de mes grands-parents paternels. »

« Et c'est pour le prouver que tu as abandonné Stjertén et que tu es parti à l'aventure ? »

« C'est-à-dire que... » commença Avethas. La remarque de son ami était la vérité même.

« Je te comprends. On peut choisir ses amis mais pas sa famille. »

« Et toi ? demanda soudainement Avethas, qui semblait sortir d'une longue rêverie. Quelle fut ta vie jusqu'à maintenant ? »

« Je t'ai dit que je ne sais rien sur ma naissance. »

« Cela ne veut pas dire que tu n'as pas vécu. D'ailleurs, rajouta l'Elfe avec un clin d'œil, je suis sûr que tu as mené une existence bien plus excitante que nous autres... »

À ces mots, Voleur de Feu éclata de rire. Karine se retourna et lui jeta un regard étonné mais resta silencieuse.

« Une existence excitante ! La vie d'un voleur sans morale ni loi, qui a passé huit ans à dérober l'or le plus facile, et à se délecter dans le crime, tu appelles cela une existence excitante ! »

Avethas sourit.

« Tu me mens. Je suis certain que ton sens de la morale est sans faille, et bien supérieur à celui de nombreux honnêtes marchands d'Othardán. L'or que tu dérobais était celui des riches seigneurs de la ville, et même celui de l'Empereur : je n'appelle pas cela l'or le plu