David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #153 (si c'est un homme)

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(mardi)

Fragment littéraire gratuit #153 (si c'est un homme)

Je dédie cette petite fiction à tous ceux et celles à qui la société rend les choses plus difficiles qu'elles n'ont besoin de l'être sous prétexte qu'ils ou elles ne rentrent pas bien dans les petites cases binaires dans lesquelles on veut ranger les gens :

J'avais quinze ans quand j'ai expliqué à mes parents que j'étais un garçon. J'avais espéré qu'ils comprendraient tout seuls. À force de m'entendre me faire appeler garçon manqué. De voir comment je m'habillais. Que j'insiste pour couper mon prénom. Je dois dire, ils n'ont jamais chercher à m'imposer ce que je ne voulais pas : depuis l'école maternelle, je refusais de porter des jupes, ils ne m'ont pas forcé, ni pour les fêtes ni pour l'enterrement de mamie. Mais mon père espérait quand même que cette phase me passerait, que je serais sa petite princesse. Alors j'ai dû leur dire. J'ai cru que je n'y arriverais pas, j'ai pas dormi de la nuit, j'avais une énorme boule dans le ventre, j'ai pas su les regarder dans les yeux, mais j'ai fini par arriver à articuler, papa, maman, voilà, je voulais vous dire, je suis un garçon. Leur réaction était réglo : on te soutient, Lé, tu seras toujours notre enfant, on t'aimera toujours, tout ça tout ça. Grand soulagement. Mais je sentais bien que ma mère retenait ses larmes. Après coup, j'ai su qu'ils pensaient que j'allais leur annoncer que j'étais enceinte.

Quand j'y repense, j'ai eu de la chance. Mes parents étaient super gênés lorsqu'on abordait le sujet, et moi aussi avec eux d'ailleurs, mais c'était vrai qu'ils me soutenaient. Ils avaient du mal à me parler au masculin, mais ils essayaient. Je suis allé voir un psy : au début je n'aimais pas l'idée, mais il m'a expliqué qu'il n'était pas là pour me juger ou pour me faire dire que j'étais une fille, il était plutôt sympa et je pouvais lui parler vraiment. D'un autre côté, ce qui se passait au bahut ne l'intéressait visiblement pas des masses. Et au collège, puis au lycée, tous ceux à qui j'ai voulu parler, médecin scolaire, assistante sociale, conseillers d'éducation, se renvoyaient la balle et la renvoyaient à mon psy dès que le mot transsexuel était prononcé.

Au moins j'ai pu me faire prescrire un truc pour arrêter presque complètement mes règles. Ça c'est ce que je détestais le plus. Une humiliation mensuelle imposée par ce corps dont je ne voulais pas et qui me rappelait sa féminité. J'en pleurais à chaque fois. Un jour, un petit con macho que j'avais agacé m'a demandé si j'avais mes règles, j'ai bien failli l'envoyer à l'hosto, et j'ai eu des emmerdes à cause de ça. Mais pour le reste, mon corps était plutôt androgyne. Avec ma poitrine plate (heureusement !) sans besoin de la bander, avec mes cheveux courts, avec des fringues assez larges, je pouvais facilement passer comme un garçon tant que j'ouvrais pas la bouche.

J'aurais voulu pouvoir être Léo au lycée, mais il y avait trop de gens qui me connaissaient déjà et qui m'auraient trahi, et c'était pas possible de changer d'endroit. Alors je suis resté , ni fille ni complètement garçon. J'y avais régulièrement droit : eh, t'es un mec ou une meuf ? ; je répondais toujours : tu préfères quoi ? — c'était une façon de savoir tout de suite qui était ami ou ennemi. Une seule fois quelqu'un m'a répondu, et toi, tu préfères quoi ?, même là j'ai pas osé lui dire vraiment, mais j'ai retenu que ce Florian était un mec bien. Sinon, y'avait Chloé, ma seule vraie amie pendant ces années, à qui je suis passé le plus près de dire la vérité. Elle elle m'a dit qu'elle pensait qu'elle était bi, on a commencé à faire des choses ensemble, mais ça n'a pas marché. Elle m'a reproché de ne pas savoir ce que je voulais, ce qui était vrai. Et nous nous sommes disputés. Puis réconciliés, mais c'était plus pareil. Je me suis mis à réfléchir plus fort à ce que je voulais.

Et à dix-sept ans, nouveau coming out à mes parents : au fait, je préfère les garçons. Eux, ils ne comprenaient plus rien. Alors finalement tu es un garçon ou une fille ? Je voyais bien mon père penser, même s'il a pas osé le dire à haute voix : mais à quoi ça te sert d'être un homme si c'est pour préférer les hommes ? Ben oui papa, c'est comme ça : je suis pas lesbienne, je suis gay.

À la fac, je me suis fait appeler Léo. Enfin la liberté ! Les enseignants, qui devaient forcément savoir que j'étais Léa sur le papier, étaient plutôt cool avec ça, de toute façon ils nous parlaient peu et nous connaissaient à peine. Plusieurs fois un autre étudiant m'a démasqué, mais la fac était grande, c'était plus facile qu'au lycée d'éviter les chieurs. J'avais appris à mieux déguiser ma voix, aussi. Être un homme, je m'en suis rendu compte, apportait des avantages dont j'avais même pas conscience : les gens me traitaient différemment, c'était subtil, mais une fille qui veut faire de l'info on lui fait des remarques (c'est bien, mais ce sera dur, vous êtes sûre que c'est pour vous ?) qu'on ne fait pas à un garçon. Évidemment, c'était pas les mêmes gens, j'étais à la fac et plus au lycée, mais la différence se sentait. Mais j'ai aussi découvert qu'il y a des choses que je n'avais plus droit de dire : un jour j'ai fait une remarque sur le joli petit cul du chargé de TD de maths, et ça a provoqué un grand silence, et au moins un type a changé d'attitude vis-à-vis de moi après ça. Leçon retenue : les mecs n'ont pas le droit de parler des mecs comme les filles.

J'ai pensé que maintenant que j'étais majeur je pourrais sans problème me faire prescrire un traitement hormonal. Mais après avoir essayé chez trois endocrinos (une vieille peau qui m'a regardé avec horreur dès que je lui ai dit être trans, un mandarin des hôpitaux qui m'a fait attendre six mois pour me voir et qui m'a à peine écouté, et un petit jeune qui avait l'air complètement dépassé par les événements), le mieux que j'ai obtenu était : revenez après encore deux ans de suivi psychiatrique.

Bon, j'ai quand même fini par faire valoir que j'étais suivi depuis longtemps, et par avoir ma testostérone un peu avant les deux ans. J'ai eu des problèmes d'humeur au début : des phases euphoriques dans les jours suivant l'injection et une énorme fatigue dans les jours qui la précédaient, mais ça s'est stabilisé. J'ai eu mes premiers poils au menton, et j'étais heureux comme un prince. Je me suis mis à faire du sport beaucoup plus souvent, en espérant être devenu beaucoup plus fort, ce qui n'était pas le cas, bien sûr, mais à force de persévérer j'ai quand même bien progressé.

En fin de licence, j'ai rencontré un mec un peu plus vieux, sur un terrain de sport de la fac. Très vite nous avons commencé à sortir ensemble. J'ai voulu aller trop vite, sans doute. Mais j'étais émotionnellement affamé, je voulais à tout prix avoir un copain : alors quand il s'est ramené avec son visage de Zac Efron sur un corps de gymnaste, et qu'il s'est mis à me draguer, mon cœur a fondu aussi vite que de la neige au Sahara. Comme un con, j'ai pas osé lui dire tout de suite que j'avais un vagin. Je voulais croire au grand amour. Je voulais croire que ça n'aurait pas d'importance (pragmatiquement, je me disais, j'ai une bouche et un cul, c'est ce qui compte). Peut-être que je croyais qu'un homo serait forcément ouvert d'esprit. Et ce qui devait arriver arriva : quand il a commencé à vouloir aller plus loin que les dîners en tête à tête, les câlins tout habillés et les pelles, j'ai dû lui parler de mon anatomie, et il est presque parti en courant. Immédiatement après, il m'a envoyé un SMS pour me larguer : dsl je pense pas pouvoir sortir avec 1 trans. Quarante-quatre caractères (je les ai comptés). Il a même pas eu le courage de décrocher quand je l'ai appelé pour en parler, et quand je l'ai recroisé il a fait semblant de pas m'avoir vu.

Je pense notamment aux femmes trans (i.e., « MtF »), qui sont en ce moment dans certains états des États-Unis ciblées par le nouveau dada des puritains : celui de les obliger à utiliser les toilettes des hommes (en se basant sur l'argument aussi absurde qu'abject : ah, mais si on permet à n'importe qui de fréquenter les toilettes pour femmes, n'importe quel prédateur sexuel pourra se faire passer pour trans et aller agresser les petites filles). Mais j'ai préféré raconter l'histoire d'un homme trans (i.e., « FtM »), gay qui plus est, (a) histoire de rappeler que ça existe, et (b) parce que ça m'aide à mettre un peu plus d'empathie, donc de ressenti personnel, dans cette histoire.

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