David Madore's WebLog: Quel sens y a-t-il à « pardonner » Turing ?

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(mardi)

Quel sens y a-t-il à « pardonner » Turing ?

La reine Élisabeth II, sur le conseil de son Lord Chancelier, a officiellement fait grâce à Alan Turing, plus de 60 ans après les faits, pour sa condamnation pour actes homosexuels (gross indecency) ; cette condamnation l'avait fait subir, pour ne pas aller en prison, un « traitement » hormonal, dont on peut légitimement penser qu'il l'a poussé au suicide. Un tel traitement est indigne en toute circonstance, mais y soumettre l'inventeur de l'informatique et le héros de guerre qu'était Turing avait quelque chose de remarquable dans la bassesse. (On se référera à sa célèbre biographie par Andrew Hodges pour les détails des mérites de Turing. J'avais pour ma part lu cette biographie — trouvée chez un ami — quand j'étais ado, et elle m'avait beaucoup ému, surtout que je n'avais aucune idée que Turing était homo et je venais à peine de comprendre que je l'étais moi-même.)

Je traduis pardon par grâce, parce qu'en France on parle du droit de grâce, mais il y a peut-être plusieurs concepts non équivalents (pardon, grâce, clémence…), et Wikipédia ne m'éclaire pas énormément sur ce qu'ils recouvrent exactement. Mais je n'aime guère le terme de pardon ou de grâce, parce que cela suggère qu'il y avait quelque chose à pardonner ou à gracier. Or c'est le Royaume-Uni, pas Turing, qui a à demander pardon. Ce qu'il a fait en 2009, par la voix de son Premier ministre Gordon Brown :

Thousands of people have come together to demand justice for Alan Turing and recognition of the appalling way he was treated. While Turing was dealt with under the law of the time and we can't put the clock back, his treatment was of course utterly unfair and I am pleased to have the chance to say how deeply sorry I and we all are for what happened to him.

Alan and the many thousands of other gay men who were convicted as he was convicted under homophobic laws were treated terribly. Over the years millions more lived in fear of conviction.

This recognition of Alan's status as one of Britain's most famous victims of homophobia is another step towards equality and long overdue.

But even more than that, Alan deserves recognition for his contribution to humankind… It is thanks to men and women who were totally committed to fighting fascism, people like Alan Turing, that the horrors of the Holocaust and of total war are part of Europe's history and not Europe's present

So on behalf of the British government, and all those who live freely thanks to Alan's work I am very proud to say: we're sorry, you deserved so much better.

— Même si ce n'est pas un acte juridique, je trouve ce texte beaucoup plus important, et beaucoup plus approprié, que la grâce royale (ou le pardon) dont il peut bénéficier aujourd'hui. À la limite, s'il fallait prendre un acte juridique, il m'aurait semblé plus approprié que ce fût un acte du Parlement (qui en a le pouvoir) effaçant rétroactivement toutes les condamnations pour homosexualité : effaçant, au sens qu'il n'y aurait pas à « pardonner » mais à réparer une erreur, et toutes, pas simplement celle de Turing, qui pour être plus héroïque n'était pas plus victime d'injustice que n'importe quel autre condamné.

Je ne sais pas bien quel est le sens juridique de ce genre d'actes posthumes. Pour ce qui est du droit français, il me semble qu'il est dans une ambivalence aberrante : l'action publique pour l'application de la peine s'éteint par la mort du prévenu (article 6 du Code de procédure pénale), ce qui va avec l'idée que la Justice est une affaire de vivants et pas de morts, néanmoins il existe une Cour de révision qui, s'il y a impossibilité de procéder à de nouveaux débats, notamment en cas […] de décès […], après l'avoir expressément constatée, statue au fond en présence des parties civiles, s'il y en a au procès, et des curateurs nommés par elle à la mémoire de chacun des morts ; en ce cas, elle annule seulement celles des condamnations qui lui paraissent non justifiées et décharge, s'il y a lieu, la mémoire des morts (article 625). Qu'est-ce que ça veut dire, au juste, décharger la mémoire des morts ? Est-ce purement symbolique ? Dans ce cas, ce n'est pas la fonction de la Justice de s'en occuper (en tout cas, pas plus que ceux qui seraient décédés avant d'avoir été poursuivis). Ou cela produit-il des effets juridiques positifs ? (Ou a contrario, une condamnation pénale continue-t-elle d'avoir des effets une fois que le condamné est décédé ?) Dans ce cas, je veux bien qu'on m'explique quels seraient ces effets, et pourquoi on considère qu'il est utile de les réévaluer si la personne a déjà été jugée mais pas si elle est décédée entre les faits et le jugement. Plus exactement, je ne comprends pas pour quelle raison on voudrait qu'il y eût une quelconque différence entre la situation où quelqu'un commet un crime et meurt d'une crise cardiaque cinq minutes avant que soit rendu un arrêt le condamnant définitivement et la situation où il meurt cinq minutes après : l'heure du décès n'a aucune importance sur les faits qu'il a commis, et ne devrait avoir aucune importance sur les effets juridiques — si elle en a, c'est un défaut du droit, qu'il faudrait corriger (soit en permettant de poursuivre pénalement les morts, si on considère que les effets d'une condamnation peuvent être importants de façon posthume, soit en supprimant tous ces effets ce qui me semble beaucoup plus sensé, mais alors il n'y a aucune raison de réviser les procès dont les condamnés seraient décédés). Si c'est purement pour le symbole, ça ne devrait pas être le boulot de la Justice, il y a des Historiens pour ça, on pourrait instaurer un comité spécial de la faculté d'Histoire qui aurait pour objet de réhabiliter solennellement les gens, de refaire le procès de Jeanne d'Arc ou de qui ils voudront. Bref, je déplore cette confusion des rôles que je vois aussi dans le « pardon » fait à Turing.

Et pour ce qui est de l'homophobie et de l'homophobie d'État, il vaut sans doute mieux s'occuper des vivants que des morts. À ce sujet, je viens de voir le récent documentaire en deux parties Out There de Stephen Fry (disponible sur YouTube — 1 et 2 — mais peut-être pas pour longtemps, alors à vos youtube-dl), consacré à l'homophobie dans différents pays du monde (Ouganda, États-Unis, Brésil, Russie, Inde) : il est à la fois drôle et triste, et en tout cas touchant, de le voir parler avec des croisés homophobes comme ce ministre de l'Ouganda (et ce prêtre qui refuse d'entendre qu'il n'y a pas d'implication ni dans un sens ni dans l'autre entre sodomie et homosexualité masculine) ou ce député russe, pour essayer de comprendre leur homophobie, qu'il compare dans l'introduction à une haine irrationnelle des téléphones de couleur rouge de quelqu'un qui aurait décidé de les éradiquer de la planète (mais pourquoi ?, par Hermès, pourquoi en vouloir aux téléphones rouges ?). J'ai déjà dit que j'aimais beaucoup Stephen Fry ? Ah oui, je l'ai déjà dit.

(D'ailleurs, dans le genre, je recommande aussi sa série consacrée à la visite des États-Unis : 1, 2, 3, 4, 5, 6, bonus. Là aussi, ça fait partie des choses qui apparaissent et disparaissent de YouTube — la copie que j'avais regardée a déjà été retirée — donc attendez-vous à ce que ces liens cassent d'ici quelques semaines ou mois.)

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