David Madore's WebLog: Le fastidieux débat sur l'ouverture du mariage

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(mardi)

Le fastidieux débat sur l'ouverture du mariage

Il m'arrive assez souvent de me surprendre — rétrospectivement — par ma naïveté. Je pensais, j'espérais, quand le projet de loi sur l'ouverture du mariage aux couples de même sexe a commencé à être discuté, que ce débat n'intéresserait pas l'opinion : que les Français étaient bien trop préoccupés par l'économie (pas que j'apprécie de voir que la politique se réduit de plus en plus à l'économie, mais c'est ce qui transparaît), que personne ne trouverait à objecter à un changement où les seules personnes vraiment concernées ne peuvent être que favorables — que ceux qui y sont idéologiquement opposés auraient soit peur d'être ridiculement ringardisés soit la pudeur de se cacher un peu — et qu'au final le texte passerait en suscitant autant d'attention que le projet de loi autorisant l'approbation de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume de Norvège sur l'enseignement dispensé en France aux élèves norvégiens et le fonctionnement des sections norvégiennes établies dans les académies de Rouen, Caen et Lyon (I'm not making this up). Bref, j'ai été bien naïf : au lieu de ça, il nous faut supporter un débat si fastidieux que, vous l'avouerai-je, je vois avec soulagement la petite parenthèse que nous offre le numéro de duettistes du principal parti d'opposition.

Je ne cacherai pas qu'une partie de mon agacement vient de la manière dont les partisans de l'égalité dans le mariage défendent leur position : c'est-à-dire que, de ce que j'ai pu voir, au lieu de répondre aux arguments (enfin, ce qui en tient lieu) avancés par leurs contradicteurs, ils préfèrent crier le mot homophobe sur tous les registres possibles. En un sens, c'est très bien que l'homophobie soit maintenant globalement connotée négativement : même les opposants au projet de loi prétendent (un peu hypocritement, certes) défiler aussi contre l'homophobie ; dans le monde parallèle du racisme, nous nous situons dans la phase où on commence à éprouver une certaine gêne, pas encore de la honte, mais au moins de la gêne, à affirmer l'inégalité de telle race sur telle autre — le premier timide pas pour sortir du bourbier de la connerie. Mais à force de crier à l'homophobie, on va user ce mot. Par exemple quand quelqu'un passe des pages entières à traiter Lionel Jospin d'homophobe parce qu'il a prononcé des propos à vrai dire assez brumeux et incompréhensibles qui interprétés de la bonne manière (et si on ne rechigne pas à couper et ignorer totalement une phrase assez importante comme la discrimination à l'égard de telle ou telle orientation [sexuelle] m'est insupportable) peuvent effectivement s'interpréter comme une forme d'homophobie, au moins au passé ; même comme ça, il faut beaucoup et délibérément déformer pour arriver à lui faire penser que les gouines et les pédés ne font pas vraiment partie de l'humanité (!) : moi, tout ce que je vois c'est que Jospin n'est pas d'accord avec moi, et qu'il n'est pas doué pour dire aux journalistes en fait, ce sujet ne m'intéresse pas alors il dit deux-trois phrases nébuleuses et contradictoires — est-ce bien une raison pour le traiter d'homophobe ?, je ne le crois pas. De même quand François Hollande a eu une expression certes passablement malheureuse pour signaler aux maires geignards qui ne veulent pas marier des sales pédés qu'ils peuvent toujours laisser ça à leurs adjoints, je ne sais vraiment pas si c'était la peine d'aller manifester à ce sujet (et créer une sous-polémique dans un débat déjà assez pénible comme ça).

Je ne veux pas juste dire il faut savoir qui est l'ennemi : je veux dire qu'un des principes fondamentaux, dans un débat, c'est qu'on discute avec des gens qui ne sont pas du même avis. Ou au moins qu'on répond à ce qu'ils disent, et pas juste pour crier oh les vilains ! (même si c'est vrai). Le fait est que la partie relativement conservatrice de l'opinion, qui, comme je l'espérais naïvement, n'en avait initialement franchement pas grand-chose à faire de ce sujet (et donc était mollement favorable par défaut), est en train de s'orienter comme le lui disent ses mentors traditionnels. (Il y a du vrai dans ce que disent les sociologues qui prétendent que l'opinion publique n'existe pas parce que la mesure ou le débat perturbe le phénomène mesuré.) Que cela plaise ou pas, il faut parler à ces gens. Ou alors on peut craindre que la droite ne tienne sa promesse de faire annuler la loi dès qu'elle reviendra aux affaires (a priori je ne le crois pas, mais ce n'est pas totalement exclu non plus, justement si le débat s'envenime trop et polarise l'opinion de ces conservateurs).

Parce qu'il y a quand même des réponses qu'on peut faire qui me semblent un peu plus — ahem — productives que traiter d'homophobe le Premier ministre au moment du vote du PACS. L'Église catholique (puisqu'elle semble avoir endossé les habits de principal opposant au projet de loi) à eu la subtilité d'éviter de parler de Dieu — de placer, au moins formellement, ses arguments sur le terrain sociétal — et ce serait une grave erreur d'ignorer ce qu'elle dit. (Heureusement, certains s'emploient à lui répondre intelligemment.)

Par exemple, quand un évêque parle de rupture de civilisation, on peut aller interroger des gens qui vivent pas très loin de chez nous, du côté de Charleroi, Anvers, Amsterdam, Barcelone… leur demander comment ils ont vécu cette rupture de civilisation : je pense que l'absurdité de l'idée apparaîtra assez rapidement. S'il y a eu rupture de civilisation, c'est lorsque le divorce a été autorisé : on peut demander à l'Église pourquoi elle ne considère pas le mariage de couples de même sexe de la même manière que le mariage de divorcés — quelque chose qu'elle ne pratique pas elle-même mais qui ne semble plus lui poser un grave problème par sa simple existence. Quand certains avancent qu'un contrat civil renforcé devrait être suffisant pour garantir l'égalité des droits, on peut rétorquer que le mariage dispose d'une reconnaissance internationale qu'aucune union civile n'a (un couple français PACSé ne sera pas reconnu comme couple même dans les pays où le mariage existe entre personnes de même sexe). Quand dans le débat sur l'adoption[#] (dont j'expliquais naguère qu'il devrait être à mon avis bien séparé de celui sur le mariage) certains avancent qu'un enfant a droit à un père et une mère, on peut répondre simplement que dans la grande majorité des cas, la question est de savoir si tel enfant aura droit, aux yeux de la Loi, à une seule mère ou bien deux (ou : un seul père ou bien deux) ; et qu'à partir du moment où l'adoption est possible par les célibataires et que les opposants de maintenant qui ne se sont pas réveillés plus tôt sont vraiment de mauvaise foi. Ce sont des réponses assez simples à faire, et que j'ai trop rarement entendues.

Une autre chose que j'ai trop rarement entendu souligner, lorsqu'est servi le trop usé argumentaire du droit des enfants (et si on prononce le mot enfant, on pense automatiquement aux petits), c'est que la relation de filiation n'est pas quelque chose qui cesse quand on devient adulte. (Mon père et ma mère n'ont pas cessé d'être mon père et ma mère quand j'ai eu 18 ans.) Or on interdit à ceux qui ont été élevés par un couple de même sexe et qui sont maintenant majeurs de se voir reconnaître leur complète parenté (et en particulier, de porter le nom — ou d'hériter sans payer des taxes prohibitives — de l'un des parents).

Toujours est-il que ce n'est pas demain la veille que toute référence au sexe d'un individu disparaîtra de la Loi et de l'état-civil (comme je le souhaite ardemment) : en attendant, il faut subir un débat laborieux pour un petit corollaire de ce principe — mais ce sera déjà ça.

[#] Je pense qu'il faudrait aussi ne pas faire l'amalgame entre plein de questions qu'on peut ranger dans le mot homoparentalité : l'homoparentalité est une situation, mais il y a plein de manières dont on peut arriver à cette situation : selon que, par exemple, un couple de même sexe cherche à adopter, un homo célibataire cherche à adopter (est-ce de l'homoparentalité, ça ? et si c'est un bi ?), un homo/bi a eu un enfant dans un couple hétéro mais a perdu son/sa compagnon/-e et entre en couple de même sexe avec une autre personne (je pense que c'est la situation la plus courante), une personne en couple avec quelqu'un du même sexe a eu un enfant (par insémination artificielle ou en trouvant un partenaire de reproduction de sexe opposé) et cherche à le faire adopter par son/sa compagnon/-e, etc.

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