David Madore's WebLog: Religion

This WebLog is bilingual, some entries are in English and others are in French. A few of them have a version in either language. Other than that, the French entries are not translations of the English ones or vice versa. Of course, if you understand only English, the English entries ought to be quite understandable without reading the French ones.

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(jeudi)

Un peu de métaphysique (principe anthropique, fine-tuning, cerveaux de Boltzmann, simulations, et pourquoi nous sommes là)

À chaque fois que je me mets à parler, sur ce blog, de philosophie de la physique (tendant vers la métaphysique) ou de philosophie de la mathématique (tendant vers la métamathématique), je raconte un peu la même chose : dans un cas, pourquoi l'Univers est-il tel qu'il est ? et dans l'autre, les objets mathématiques sont-ils réels ? — ce sont certainement les questions qui me fascinent le plus. Ce n'est pas juste que je radote (même si, oui, je radote ; d'ailleurs, je radote — je vous ai déjà dit que je radotais ?), c'est aussi que j'ai l'illusion récurrente que cette fois-ci je vais réussir à exprimer les choses de façon particulièrement lumineuse, et je retombe essentiellement sur les mêmes traces de pas dans le sable de mon esprit qui me font tourner en boucle. Peut-être qu'il est impossible de faire des progrès en métaphysique : peut-être que même l'idée de mieux poser les questions, à défaut de les résoudre, et de circonscrire notre ignorance (de préparer ce que nous voudrions demander à l'Absolu Esprit Infini Oraculaire Ultime si nous avions accès à lui) est-elle déjà illusoire. Ou peut-être — ce n'est pas exclu — est-ce juste moi qui suis nul et qui n'ai pas compris qu'il faut arrêter de réfléchir à ce genre de choses (au rayon radotage, je vais éviter de vous citer une fois de plus la si emblématique dernière phrase du Tractatus). • Néanmoins, les questions philosophiques sur lesquelles je reviens toujours touchent de près certaines questions indiscutablement scientifiques, et qui sont, à défaut d'être résoluble, au moins logiquement bien-posées et dotées d'une valeur de vérité incontestable, ce qui n'est peut-être pas le cas des questions philosophiques citées ci-dessus, donc je suis inexorablement attiré par leur chant. Refaisons un tour de manège et voyons s'il résulte un peu de clarté de ces idées N fois remâchées. Au moins, cette fois-ci, j'ai un plan (même si j'avoue que ce plan a été écrit après le texte, en cherchant quelles sections je pouvais y marquer).

Table des matières

La question métaphysique ultime

La question métaphysique ultime, trêve de blagues auxquelles la réponse serait 42 c'est, à mon avis, plus ou moins de se demander pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien — donc, pour être un petit peu plus près de la physique, pourquoi l'Univers existe — ou plutôt, pour être un petit peu plus modeste, pourquoi cet Univers existe, ou du moins, pourquoi nous observons cet Univers, par opposition à tout autre univers imaginable, — et si on peut en tirer des enseignements. (Éclaircissement : Je ne prétends pas que toutes ces questions soient équivalentes — je ne prétends même pas qu'elles soient si fortement apparentées — je ne prétends pas non plus qu'elles aient toutes un sens, et à la limite la méta-question de si elles en ont un est également une question profonde ; je mentionne toutes ces questions surtout parce qu'il s'agit d'un cheminement mental, mais aussi, en fait, parce que je risque de glisser, parfois par accident, de l'une à l'autre, donc je veux les mettre dès le départ sur la table.)

Il y a une variante de la question dont je ne sais pas si elle a un sens, c'est, même en admettant que l'Univers soit parfaitement défini en tant qu'objet mathématique (par exemple, une solution de certaines équations aux dérivées partielles avec certaines conditions initiales, ou quelque chose comme ça — peu importent les détails), pourquoi nous le ressentons. Je vais appeler ça le problème transcendantal (peu importe si c'est un contresens par rapport à la notion kantienne). • Cette question est intrigante, parce que par certains côtés il n'y a rien à expliquer (de la description de l'Univers comme objet mathématique, on peut imaginer faire les calculs qui montreraient qu'il contient des êtres vivants qu'on pourrait appeler humains et qui se poseraient la question de pourquoi ils sont là : fin de l'explication) ; mais par d'autres côtés, on est passé complètement à côté de la plaque qui est de se demander pourquoi au juste nous ressentons cet objet mathématique (alors qu'il est probable que les décimales de π contiennent quelque part une description complète de toute ma vie et de toutes mes conversations, mais pour autant, je ne ressens pas les décimales de π), ou, si on préfère, pourquoi parmi toutes les structures mathématiques dans lesquelles apparaît quelque chose qui pourrait se décrire comme une conscience qui se demande pourquoi elle est là, nous ressentons cette structure particulière comme la « réalité physique », pourquoi nous vivons dedans. C'est une chose de penser que le monde physique, et David Madore dedans, est régi par des lois (peut-être ou peut-être pas déterministes) qui ne laissent pas place pour une volition magiquement externe à l'Univers physique : pour autant, il est difficile pour moi de comprendre pourquoi je ressens les pensées et sensations de ce David Madore physique comme ma réalité, i.e., pourquoi je suis lui — mais il n'y a que moi pour qui cette question présente un certain mystère. Je vais un peu revenir sur ces idées et ce problème transcendantal, notamment à propos du « platonisme radical » et du « totipsisme » (cf. ci-dessous), mais pour l'instant, laissons-les de côté.

La question de pourquoi l'Univers est tel qu'il est a plusieurs facettes selon ce à quel référent imaginaire on le compare : à différents niveaux, on peut se demander, par exemple, pourquoi l'Univers obéit à des lois mathématiques, et même des lois mathématiques vaguement compréhensibles, ce qui est tout de même hautement énigmatique (ou pourquoi il obéit à des lois mathématiques qui utilisent tel ou tel genre de mathématiques, j'ai déjà écrit des choses à ce sujet) ; on peut se demander pourquoi il obéit précisément à l'arrangement de lois et de particules que nous croyons avoir découvertes (comme I. Rabi s'est exclamé à propos de la découverte du muon : who ordered that?) ; ou pourquoi les constantes qui interviennent dans ces lois ont précisément la valeur, parfois assez fantaisiste, qu'elles ont (voir ce que j'écrivais ici dans une entrée passée à ce sujet) ; ou pourquoi, parmi les univers possibles décrit par exactement les mêmes lois de la physique que nous, nous observons précisément celui-ci (et plus précisément : pourquoi l'entropie au moment du Big Bang est-elle si faible ? — je vais y revenir). Certaines de ces questions sont peut-être encore plus dénuées de sens que d'autres ; à l'inverse, certaines admettent peut-être une réponse plus facile ou en tout cas plus scientifique.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #138 (les Qriqrx et l'immortalité)

Voici qui me donne l'occasion entre autres de vérifier que je n'ai pas cassé le système qui produit la version PDF de mes fragments, et que le système de catégories de mon nouveau moteur de blog fonctionne.

Comme on vit dans un Univers où il est impossible de rien inventer, je suppose que l'idée que j'expose ci-dessous a déjà été exploitée, soit dans la réalité (les anthropologues nous apprennent qu'il y a plus de choses sur terre qu'il n'en est rêvé dans notre philosophie), soit dans une œuvre de fiction dont je suis sûr qu'un commentateur va me sortir l'auteur. Quoi qu'il en soit, je me suis amusé à écrire ceci :

Mais la caractéristique la plus frappante des Qriqrx, et celle qui leur a valu leur célébrité, est assurément leur conception de la vie et de l'immortalité. Les Qriqrx se disent éternels parce qu'ils pratiquent la réincarnation. Il n'est pas suffisant d'affirmer qu'ils croient à la réincarnation, à la façon des hindous : ils la pratiquent activement, c'est-à-dire que, pour les Qriqrx, il ne s'agit pas d'une loi cosmique plus ou moins métaphysique mais d'une invention humaine tangible, par laquelle la mort a été vaincue.

La réincarnation est choisie, c'est-à-dire qu'au moment de l'adolescence (soit vers l'âge de 15 ans), le jeune Qriqrx se voit attribué par les sages, de concert avec la famille de l'intéressé, en tenant compte de la personnalité de ce dernier, un mort en « attente de réincarnation ». L'adolescent va passer trois ans à découvrir et à devenir celui qu'il sera, pour finalement le réincarner formellement lors d'une cérémonie de passage à l'âge adulte — ou plutôt une cérémonie de passage à l'immortalité, au cours de laquelle il reçoit son nom éternel.

Le réincarneur est considéré comme en tout point le même individu que le réincarné : il reçoit tout de lui — biens et dettes, amis, statut social, conjoint. Le lien avec son enfance n'est pas pour autant coupé : le nom d'enfance, ou nom éphémère, qui identifie la réincarnation de l'individu, est accolé au nom éternel, et les deux existences (celle, infinie, de l'éternel qui se réincarne et celle, brève, de l'adolescent qui le devient) sont considérées comme s'ajoutant l'une à l'autre. Les parents du réincarneur sont vus comme des alliés, mais comme des alliés parmi d'autres, puisque le Qriqrx éternel s'allie à des parents à chaque fois qu'il se réincarne, et il garde normalement des contacts avec six ou sept successions de parents (et, symétriquement, d'enfants). La relation de parent, ou d'ancien parent, à enfant adulte est une relation d'égal à égal, puisque l'âge n'a pas de sens entre individus éternels. On acquiert de nouveaux parents comme on acquiert de nouveaux enfants, et il est considéré comme un honneur d'être le père ou la mère d'un héros ou d'un sage. Il n'est pas particulièrement surprenant de devenir, par exemple, le père de son père (c'est-à-dire, qu'un individu se réincarne dans son petit-fils).

Le réincarné peut être mort postérieurement à la naissance du réincarneur (mais toujours avant l'âge de 15 ans de ce dernier) : les Qriqrx n'y voient pas de paradoxe ; il arrive même, quoique cela soit inhabituel, qu'un mourant choisisse lui-même un enfant dans lequel se réincarner (ce choix n'est cependant pas forcément accepté par les sages). Une femme peut se réincarner en homme et vice versa : le sexe, comme l'âge, est envisagé comme une propriété éphémère de l'individu ; le tempérament, au contraire, est essentiel, et il importe que ceux du réincarneur et du réincarné soient aussi compatibles que possible.

La tribu prend collectivement garde que sa population ne varie pas trop. Si elle diminue, cela signifie que la liste des morts en attente de réincarnation s'allonge : cela est gênant, car ces personnes sont alors absentes, leur fonction sociale vacante et leurs biens séquestrés (même si une gérance ou un usufruit temporaire peut en être attribué). À l'inverse, si la population augmente, cela signifie qu'il faut attendre plus longtemps avant de pouvoir devenir éternel. Les Qriqrx qui meurent avant d'avoir atteint l'âge adulte sont considérés comme des existences imparfaites ou des « faux réveils » : si un réincarné avait déjà été attribué, alors il s'agit d'une existence imparfaite de ce Qriqrx éternel connu, tandis que pour un enfant plus jeune on ignore jusqu'au nom de celui dont il est existence imparfaite.

On l'a signalé, la réincarnation n'est pas pour les Qriqrx une opération de magie ou une croyance religieuse : il s'agit d'un acte social, comme le mariage ou le divorce. Le réincarneur a pour mission de devenir celui qu'il réincarne, mission qu'il accomplit en apprenant tout ce qu'il le peut de celui qu'il va devenir, notamment en conversant avec son conjoint (qui sera le sien), ses amis, ses enfants, ses parents et anciens parents (qui souvent ont eux-mêmes été réincarnés), en apprenant son métier, en se familiarisant avec ses biens, etc.

Le résultat de cette organisation est que la mort est vue comme une période d'absence, assurément désagréable, mais néanmoins temporaire, et qui ne fait pas obstacle à ce qu'on puisse prendre des engagements pour l'avenir. Le Qriqrx a la certitude qu'il sera là dans cent ans, dans mille ans et au-delà, et même s'il finira par oublier son existence présente, il sait qu'il s'inscrit dans une chaîne infinie de réincarnations qui forment le même individu éternel. À l'inverse, notre culture lui semble incompréhensible, dans laquelle nous laissons les individus vivre sans passé et mourir définitivement.

(lundi)

Comment les gens font-ils pour croire aux religions ?

J'ai toujours été athée (et je ne m'imagine pas que c'est parce que j'ai une disposition d'esprit particulière pour ça, c'est juste que je suis né dans une famille athée) ; pour autant, je m'efforce de garder la plus grande tolérance d'esprit envers toutes les croyances métaphysiques ou philosophiques, dans la mesure où ces croyances ne débordent pas sur des considérations éthiques inacceptables (par exemple, l'idée que le Créateur de l'Univers regarderait d'un œil sourcilleux ce que nous ferions avec notre c** ou, concrètement, que l'amour entre deux garçons serait moralement inférieur ou moins naturel à celui entre un garçon et une fille dans le cadre d'une alliance sacrée quelconque). Outre la nécessité pour les hommes de bonne volonté de ne pas se disputer pour des raisons frivoles comme des opinions sur la structure de l'Univers si ces opinions n'ont pas de conséquence scientifique, politique ou déontologique effective, j'ai suffisamment d'humilité quant à mes propres croyances métaphysiques (voyez par exemple ici et , et, bien sûr, ici, ici et pour les amusements littéraires) pour ne pas oser les prétendre meilleures que celles des autres. Le fait que nous possédions conscience et intelligence dans un Univers relativement compréhensible et pas toujours totalement hostile est suffisamment frappant pour que je considère que je n'ai pas de pierre à jeter à ceux qui font toutes sortes d'acrobaties philosophiques pour l'expliquer (même s'il n'est pas du tout acquis qu'il y ait quelque chose à expliquer). Et, comme j'aime bien le signaler, il n'y a pas de doute que le Dieu chrétien existe, au moins dans la tête de ceux qui croient en lui, et ça ne le rend pas forcément moins puissant, moins important, ou moins digne d'adoration et de respect que s'il était vraiment le créateur de l'Univers.

L'ennui, c'est que malgré mes bonnes intentions j'ai de plus en plus de mal à ne pas me moquer intérieurement. C'est sans doute l'exposition prolongée à des mèmes Internet tels que celui-ci :

Christianity: The belief that a Jewish zombie can make you live forever if you symbolically eat his flesh and drink his blood and telepathically tell him he is your master. All because you're full of inherent evil because a rib woman got tricked into eating an apple from a magical tree by a talking snake.

Makes perfect sense.

(Je donne un exemple pour le Christianisme parce que c'est la saison, mais je suis sûr qu'on pourrait trouver tout aussi rigolo pour les autres grandes religions.) Ou aux traits bien visés de Dawkins, Hitchens et Fry (la sainte trinité des athées militants ?), et autres du même genre (ce résumé, par exemple, qui est particulièrement pertinent parce que Sathya Sai Baba est mort hier, le jour de Pâques).

J'ai surtout été frappé par la question suivante : avez-vous déjà essayé de jouer au candide complet qui n'a jamais entendu parler de l'idée de dieu et encore moins du Christianisme, et de vous faire expliquer de quoi il s'agit ? C'est un peu ce qui est arrivé, d'ailleurs, quand mon poussinet m'a demandé de lui expliquer ce qu'on fête à Pâques (il n'a vraiment aucune culture religieuse), et quand il a refusé d'admettre que des adultes sains d'esprit pussent vraiment croire que du pain azyme se transforme (tout à fait littéralement, et pas de façon symbolique ou figurée) en le corps du Christ. Et c'est loin d'être le seul aspect de la religion chrétienne (enfin, catholique puisque j'ai insisté sur la transsubstantiation au sens propre) qui soit ainsi pittoresque et incompréhensible : si je dois résumer à un esprit candide la raison pour laquelle, selon le Christianisme, Dieu a éprouvé le besoin d'envoyer une de ses trois entités se faire sacrifier sur Terre, avec toute la bonne volonté du monde, je n'arrive pas à le dire d'une façon qui ne sonne pas totalement ridicule à mes propres oreilles.

Mon père m'avait rapporté avoir un jour demandé à un ami, éminent astrophysicien indien qui aimait écrire des textes de présentation de la métaphysique hindoue, s'il croyait ou non à ces histoires : l'ami avait répondu non, comme s'il était à la fois gêné d'y croire et de ne pas y croire. Les monothéistes occidentaux aiment invoquer le respect dû à leurs croyances sans qu'on sache très bien ce que ce respect recouvre au juste, mais j'ai vu des manifestations de condescendance vis-à-vis des aspects « pittoresques » de la religion hindoue, des « superstitions » des Chinois et des Japonais, ou des pratiques jugées bizarres des Mormons ; et je ne suis pas certain que le respect censément dû aux religions soit réellement étendu dans les mêmes termes aux Yaohnanen qui prennent le prince Philippe d'Édimbourg pour un dieu. Ou encore aux religions maintenant éteintes : à moins que le devoir de respect s'éteigne quand disparaît le dernier fidèle ? Si quelqu'un prétend de nos jours faire des sacrifices à Jupiter, on va se dire qu'il veut faire son original et on ne va pas le prendre très au sérieux — pourtant, il mérite exactement le même respect que ceux qui croient que leur Dieu leur interdit de manger des mammifères du genre Sus. Ceux qui ont lancé la religion du Pastafarisme soulèvent un point valable : si vous voulez vraiment invoquer le respect des religions, il faudra respecter même celle-ci, et si vous osez dire personne ne croit sérieusement au monstre en spaghetti volant, nous vous rétorquerons la même chose pour les religions établies.

Et, malgré toute ma volonté de donner dans l'irénisme et le politiquement correct, et d'éviter les trolls, je n'arrive pas à ne pas être frappé par ces arguments. Et par la question de mon poussinet : des adultes en bonne santé mentale croient-ils vraiment que le Créateur de l'Univers tient à se faire manger sous l'apparence de petits pains ronds, que les points clés de Son message à l'humanité sont compilés dans un livre incohérent et mal écrit, et que le sacrifice censé prouver Son amour et son pardon infinis s'est déroulé à un moment et un endroit absolument quelconques de l'Histoire de l'humanité mais où, comme par hasard, Il n'a pas pu se trouver un seul témoin fiable ?[#] Est-il légitime de déclarer cette question choquante ? Et si oui, comment arrivent-ils à y croire alors que personne ne croit qu'il apparaît sous forme d'un plat de spaghetti sauce bolognaise ? Autant rien ne me choque vraiment dans le déisme ou le panthéisme ou les espèces de mysticisme à la théosophie, parce que ce sont des affirmations vagues et molles, qu'on peut toujours déclarer empreintes sagesse quitte à les interpréter de façon suffisamment allégorique, autant les religions établies font des affirmations autrement plus difficile à écarter d'un simple mouvement de la main.

Ce serait une chose si tout le monde était parfaitement d'accord sur le fait que les croyances religieuses naissent ab imo pectore et doivent rester strictement privées. En privé, vous avez le droit de croire absolument ce que vous voulez, que l'Univers a été créé il y a 42 secondes ou que la Terre est plate et repose sur le dos de quatre éléphants soutenus par une tortue — et je suis prêt à me battre pour que vous ne soyez pas inquiété parce que vous croyez à de telles sottises. Mais il est vain de prétendre que la religion appartient exclusivement à la sphère privée : dès lors qu'elle est invoquée en politique, dès lors qu'on se lamente de sa disparition de la sphère publique, dès lors qu'on proteste qu'on est offensé d'avoir vu un dessin représentant tel gourou sous les traits d'un mammifère du genre Sus, on n'est plus dans la sphère privée. Et il est hors de question que le duc d'Édimbourg soit à l'abri de toute critique publique sous prétexte qu'il est divin pour les Yaohnanen.

[#] Je ne donne bien sûr que quelques exemples des choses qui me semblent (au sens propre) incroyables dans les dogmes chrétiens. Cela n'aurait pas de sens de multiplier les exemples. Mais le thème général est que je n'arrive pas à comprendre comment on peut avoir des croyances aussi spécifiques quant à ce que Dieu veut ou a fait alors que la moindre question un peu délicate posée à cette religion recevra toujours la même réponse : Les voies du Seigneur sont impénétrables.

(mardi)

Deux livres

J'ai tout récemment commencé la lecture de deux livres que je crois déjà pouvoir recommander (il s'agit de nonfiction — comment diable est-on censé traduire ça en français ? — et du genre qu'on n'a pas spécialement de raison de lire dans l'ordre, donc je ne les « finirai » peut-être pas vraiment, ou pas clairement, ce qui m'incite d'autant plus à ne pas attendre ce moment hypothétique pour donner mon avis).

Le premier (que j'ai trouvé en flânant chez W. H. Smith dimanche soir) s'appelle The Evolution of God (ISBN 978-0-349-12246-5[#]), de Robert Wright. Il s'agit d'un essai sur l'évolution[#2] des trois grandes religions monothéistes, du concept de Dieu dans celles-ci, et de leurs croyances de façon plus générale. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un livre d'histoire, mais plutôt d'un livre à thèse, à mi-chemin entre l'histoire (de la pensée) et la philosophie (de la religion), écrit par un auteur qui est probablement athée, ou agnostique entre l'athéisme et le déisme sans confession ; les idées qu'il expose paraîtront probablement choquantes à un Juif, Chrétien ou Musulman très traditionnel, mais ne sont pas une attaque aussi frontale que celles de Dawkins dans The God Delusion : pourtant, je pense qu'elles sont bien plus « dangereuses » pour ces religions, parce qu'elles explorent la façon dont celles-ci sont nées et dont leurs préceptes n'ont pas toujours été les mêmes.

Wright consacre un chapitre aux religions naissantes, un au monothéisme juif, un à l'invention du christianisme, un à l'islam, et un qui semble plus général et plus philosophique sur l'avenir des religions. Je n'ai pour l'instant lu que le passage sur le christianisme (j'ai commencé par là) et le début de celui sur le judaïsme, mais ce que j'ai lu m'a beaucoup intéressé, et j'ai trouvé le point de vue de l'auteur assez séduisant.

Concernant le christianisme, Wright cherche à reconstituer quelles ont pu être les croyances du Jésus historique (sur le compte duquel il expose quelque chose de pas incohérent avec ce que je proposais ici et , d'ailleurs, même s'il ne s'intéresse pas tant au personnage qu'à ses idées) et comment elles ont ensuite été revues par les évangélistes et par Paul de Tarse (aka Saint Paul). Il est assez convainquant, par exemple, lorsqu'il explique que Jésus, dans le courant millénariste/messianique juif, ne promettait certainement pas un paradis céleste et après la mort mais la venue du Royaume de Dieu de son vivant (ou en tout cas du vivant de ses disciples : cf. Marc 9:1) et sur Terre ; et que cette promesse a été revue et corrigée (en faveur d'un paradis plus céleste, après la mort, et d'un Royaume de Dieu plus symbolique) après évidemment le décès du prédicateur et après que le Royaume de Dieu tardait décidément à se réaliser. Il est aussi convainquant quand il défend l'idée que Jésus ne prêchait certainement pas l'amour universel et l'égalité entre les hommes, mais mettait clairement les Juifs en premier dans le Royaume de Dieu, les Gentils n'ayant leur place que comme serviteurs qui ramassent les miettes (cf. Marc 7:25–29), et que l'idée n'est venue aux Chrétiens que quand ils (notamment Paul de Tarse) ont voulu cimenter cette religion et l'exporter aux non-Juifs. Je ne rends cependant pas justice à Wright en résumant ces thèses de façon aussi succincte. Je souligne que l'évolution qu'il trace est celle des idées des premiers Chrétiens : il ne s'aventure pas dans, par exemple, dans la théologie au Moyen-Âge, et évoque à peine le Concile de Nicée — ce n'est pas le sujet qui le préoccupe.

Concernant le judaïsme, son intérêt est d'étudier la façon dont le royaume d'Israël est passé du polythéisme à la monolâtrie puis au monothéisme, en inventant un dieu unique qui réalise la synthèse entre des divinités telles que El et Baʿal (l'un ayant défini le dieu de la bible tel qu'il est quand il est nommé sous ce même nom, l'autre ayant influencé sa version sous le nom de Yhwh). Là aussi, je trouve qu'il défend bien ses idées, par exemple quand il signale le parallèle entre l'assemblée des dieux évoquée au Psaume 82 (81 en grec) et le conseil des dieux que préside le dieu El. J'attends de finir ce chapitre et de lire celui sur l'islam pour me prononcer plus complètement.

[#] Une question qui me tracasse depuis un moment : quel lien « canonique » utiliser quand je parle d'un livre ? Je n'aime pas trop en fournir un vers Amazon ou un autre vendeur de ce genre, parce que je n'ai pas de raison de leur faire de la pub ; il n'y a pas toujours de site Web officiel du livre, et même s'il y en a un j'ai peur que ce genre de site soit moins pérenne que mon blog ou que l'ISBN ; je fournis généralement un lien vers le gadget-à-ISBN de Wikipédia, mais je ne trouve pas celu-ci très pratique. Que faire, alors ? Je me pose aussi un peu la même question pour les films, d'ailleurs : jusqu'à présent j'ai adopté la politique de faire toujours des liens vers leur entrée dans IMDB, mais je commence à me dire que ce n'est pas forcément le plus neutre.

[#2] J'imagine que le mot est choisi à dessein comme clin d'œil aux cinglés qui rejettent les théories fondamentales de la biologie pour des raisons religieuses.

L'autre livre (que j'ai reçu ce matin) n'a aucun rapport : il s'agit d'un traité en trois volumes sur la prononciation de l'anglais et de ses accents, Accents of English de J. C. Wells (ISBN 978-0-521-29719-6 pour le volume 1, 978-0-521-28540-7 pour le volume 2, et 978-0-521-28541-4 pour le volume 3). Ceux qui pensent que le sujet est aride se trompent !

Je connaissais déjà J. C. Wells parce qu'il est aussi l'auteur de l'excellent Longman Pronunciation Dictionary (ISBN 978-1-4058-8118-0 pour la 3e édition), que je recommande également très vivement (c'est le seul dictionnaire que je connaisse à donner fiablement la prononciation britannique et américaine, en l'occurrence en alphabet phonétique, ainsi que de nombreuses variantes, et des statistiques de préférences dans les cas où il y a des doutes). Néanmoins, ce Pronunciation Dictionary reste limité à la Received Pronunciation anglaise et à la prononciation américaine synthétique connue sous le nom de General American. Son livre Accents of English ne se limite pas à ça : il décrit soigneusement les différents accents britanniques (dans le volume 2), mais aussi (dans le volume 3), les différents accents américains, canadiens, australien, néo-zélandais, sud-africain, indiens[#3] et plus.

Il serait facile de rendre la chose complètement illisible : devant la masse de voyelles de l'anglais, et la masse d'accents qui existent, on a vite fait de se perdre. Ce qui est remarquable avec le livre de Wells, tel qu'il m'apparaît après un examen encore peu approfondi, c'est qu'il arrive à faire la synthèse d'une masse de faits disparates de façon qu'on s'y retrouve. Chose que je n'ai probablement pas réussi à faire dans une entrée récente de ce blog, qui ne parlait pourtant que d'un tout petit groupe de voyelles !

Le volume 1 est introductif et peut se suffire à lui-même : il présente la problématique générale, évoque la définition de ce qu'est un accent et la manière dont ils diffèrent, puis il décrit les accents standards Received Pronunciation et General American et la façon dont ils diffèrent, la phonémique (notamment des voyelles) et l'évolution historique. Je pense que ce livre est très précieux pour quiconque s'intéresse à la phonétique et veut apprendre à « parler l'anglais correctement » (quoi que correctement veuille dire). Les volumes 2 et 3 décrivent ensuite en détail les accents anglais de différentes parties du monde, comme je l'ai expliqué, avec toujours beaucoup de soin (par exemple j'y trouve une explication très claire et soigneuse du fameux Canadian rising qui fait que les Américains croient souvent, complètement à tort, que les Canadiens prononcent about comme ils disent a boot).

[#3] Je mets des pluriels un peu au hasard, puisqu'il n'est pas clair ce que signifie le fait d'avoir un ou plusieurs accents dans un pays. Mais dans sa section consacrée au Canada, Wells consacre une sous-section particulière à Terre-Neuve, alors que pour ce qui est de l'Australie, s'il mentionne évidemment des différences, il ne distingue pas une région particulière.

(lundi)

Richard Dawkins, et comment Dieu agi(rai)t sur le monde

Je regardais récemment une vidéo de Richard Dawkins discutant avec la créationniste Wendy Wright. La raison pour laquelle je la signale n'est pas pour l'intérêt du fond du débat : il n'y en a guère — outre qu'elles se ressemblent toutes, les discussions avec les créationnistes n'ont vraiment pas grand intérêt pour commencer, on sait d'avance que cette dame ne sera pas convaincue[#], elle répète des phrases quasiment par cœur sans faire la moindre attention à ce que son interlocuteur lui dit, bref, c'est le prototype du dialogue de sourds. Et d'ailleurs, honnêtement, j'ai vu Dawkins meilleur dans son argumentation. Cette vidéo est déjà peut-être plus intéressante comme test de patience, parce que la Wendy Wright en question est tellement insupportablement horripilante avec son air souriant faux-cul quand elle dit it's very demeaning to say that we only believe what we believe because we've been told that qu'il faut au moins une ceinture noire de patriarcat zen 3e dan pour réussir à ne pas craquer en l'écoutant, et mon admiration pour Dawkins, là, est surtout qu'il a réussi l'exploit de ne pas lui foutre une paire de baffes[#2]. Et globalement, cette vidéo est fascinante pour ce qui est de se rendre compte de la façon dont les gens arrivent à se mettre des œillères et à faire preuve de la mauvaise foi la plus spectaculaire (on le sait déjà, bien sûr, par des écrits, mais c'est toujours plus spectaculaire quand on entend quelqu'un parler, et comme je le disais, cette dame a la mauvaise foi particulièrement rayonnante).

(On voit ici le phénomène typique de ce dont je parlais dans mon entrée précédente : je n'ai rigoureusement rien dit à part que Dawkins parle à une dame insupportable, et il m'a quand même fallu pas loin de 250 mots pour ne rien dire. Damnèd. Et la suite est bien pire !)

*

Mais une autre chose qui m'a intéressé dans cette vidéo (que j'ai regardé intégralement pour entraîner mes nerfs à supporter la bêtise, c'est un exercice important pour un enseignant ☺), c'est la façon dont Dawkins, à plusieurs reprises, ébauche un argument — ou plutôt, une exhortation — du type : mais ne voyez-vous pas que l'évolution par la sélection naturelle est quelque chose de merveilleusement élégant, et que ça pourrait être un témoignage à la grandeur de Dieu d'avoir choisi quelque chose d'aussi subtil et minimaliste pour arriver à Ses fins plutôt que d'agiter une baguette de sorcier et d'intervenir directement dans sa création. Et, de fait (fait remarquer Dawkins), un certain nombre de croyants, même spécifiquement de chrétiens, qui admettent que l'évolution au sens darwinien peut être le moyen choisi par Dieu pour Son Plan.

Je suis amusé de voir que (même si cela semble contredire des choses qu'il écrit dans The God Delusion[#3]) Dawkins semble rejoindre un peu cette idée que j'ai souvent avancée moi-même en discutant avec des croyants, et que je développerais ainsi : si on veut croire en Dieu, il faut croire que Dieu a quelque chose d'un mathématicien, Il a inventé des lois de la physique d'une très grande élégance et simplicité, et s'Il souhaite intervenir dans le monde, Il ne va pas faire une exception à ces lois qui par définition sont parfaites et sont Sa volonté. L'idée d'un Dieu qui consent occasionnellement — parcimonieusement — à suspendre l'application des lois de l'Univers pour faire des miracles à la faveur d'une prière individuelle me semble, quitte à risquer d'être vexant, assez enfantine. C'est peut-être le principe même de croire en Dieu que de croire qu'Il sert à faire de la magie de temps en temps et qu'Il attribue assez d'importance à l'humanité pour y consentir, mais ce que j'essaie surtout de dire c'est qu'il n'y a pas besoin de supposer que cela passe par une dérogation des lois de la physique : un Dieu censément omniscient et infiniment habile peut tout faire sans jamais déroger aux règles qu'Il se serait fixé — il pourrait « intervenir » dans l'Univers en déplaçant un seul quark au moment du big bang pour avoir exactement les conséquences souhaitées au moment souhaité (savoir s'Il modifie ce quark rétroactivement ou si ce quark a toujours été comme ça est une question vide de sens : Dieu est censé exister en-dehors du temps de toute façon, donc pour Lui le présent, le passé et l'avenir sont la même donnée).

Plusieurs fois j'ai évoqué cette idée de Dieu avec des croyants (chrétiens, spécifiquement), donc, mais tous l'ont catégoriquement rejetée : peut-être parce qu'elle rend Dieu trop distant ou trop dispensable (Celui qui met toute la machine en route et la regarde tourner parce que cette machine est parfaite) ; peut-être parce que l'idée du déterminisme de la physique semble contredire le dogme du libre-arbitre de l'homme[#4] ; peut-être parce que j'ai tort de penser que celui qui s'intéresse à une religion s'intéresse nécessairement à la métaphysique[#5] ; ou peut-être parce que c'est un dangereux premier pas vers l'athéisme (ou, pire encore, vers une région floue entre le théisme et l'athéisme).

Quelque part, c'est dommage : c'est une idée que je trouve intellectuellement séduisante, qui permet justement de rendre continue toute la lignée des croyances entre Dieu existe, il est conscient et s'intéresse à nous et Dieu n'existe pas, l'Univers n'a pas de but ou de raison à part ce que nous voulons y voir, mais les croyants des religions traditionnelles ne veulent pas s'engager là-dedans, et les athées n'ont pas à le faire. Il est vrai que ce n'est pas à moi, qui suis athée, d'expliquer aux croyants comment leur Dieu devrait être, ou que c'est de mauvais goût quand on est Dieu de jouer[#6] à l'archimage.

Si vous êtes sages, un jour je montrerai comment on peut fabriquer une religion rigolote (mais sans dieu[#7]) en poussant beaucoup plus loin l'idée que j'ai esquisée. (Mise à jour : c'est ici.)

*

[#] Je ne suis pas sûr que le débat rationnel puisse jamais convaincre qui que ce soit sur ce genre de questions, mais si jamais un créationniste peut être convaincu qu'il a tort, ce ne sera pas quelqu'un qui ait une position « officielle » qu'il risquerait de perdre, comme la présidente des Concerned Women for America.

[#2] Heureusement, d'ailleurs, parce que ça aurait eu toutes sortes de répercussions déplaisantes. Mais la morale est qu'on ne devrait pas chercher à imiter Dawkins à moins d'être soi-même, non seulement vaguement compétent en biologie (pour discuter à ce niveau, une connaissance très vague doit suffire), mais aussi, patriarche zen ceinture noire 3e dan, donc.

[#3] Où il dénonce l'hypocrisie du compromis des non-overlapping magisteria (selon lequel la religion et la science parlent de choses différentes et n'ont pas de raison de se contredire) : Dawkins répond en substance que toutes les religions font au moins certaines affirmations qui ont un sens scientifique précis et seraient, au moins en théorie, susceptibles d'être contredites par l'expérience. Il en conclut que la seule façon d'être croyant et de faire quand même de la science est d'être prêt à reculer les frontières de sa foi à chaque fois que la science progresse, de façon à garder cette illusion de magistères qui ne se recoupent pas.

[#4] Je dis semble contredire parce que je pense qu'il n'y a pas de contradiction entre déterminisme et libre-arbitre, dans la mesure où la notion de libre-arbitre a un sens pour commencer (ce qui n'est pas clair) : de toute façon, il n'y a qu'un Univers (et on ne peut pas rejouer le passé), donc la question de savoir s'il est prédestiné est assez creuse. Cette entrée est assez longue comme ça pour que je ne veuille pas poursuivre cette ligne de pensée, mais en tout cas il me semble que d'éminents théologiens chrétiens ont été de l'avis qu'il n'y a pas de contradiction entre le fait que Dieu sache tout l'avenir du monde et le fait que l'Homme soit libre — donc du même coup je ne vois pas pourquoi l'Homme ne pourrait pas être libre dans un Univers déterministe dont Dieu aurait fixé les règles.

[#5] Une amie avec qui j'en ai parlé m'a répondu en substance que la métaphysique est une sorte de branlette intellectuelle (ce sont mes termes, pas les siens…) et que ce n'est pas ce qui intéresse le croyant, car le but de la religion est de nous dire comment (bien) agir, pas de réfléchir à la création ou au but de l'Univers, ni même de se concentrer sur les aspects pittoresques de certaines dénominations de la religion chrétienne (ce sont ses termes) comme savoir si Marie était effectivement vierge ou si Jésus s'incarne vraiment en petits morceaux de pain circulaires. Je cromprends et je sympathise avec son point de vue, mais dans ce cas j'ai aussi un avis sur la façon de bien agir, qui rejoint sans doute assez largement ce qu'elle pense : je ne vois pas bien l'intérêt d'avancer la croyance (véritablement métaphysique) que l'Univers a été fabriqué par un Créateur conscient pour arriver à une éthique raisonnable, à moins qu'on y croie vraiment.

[#6] Il faut dire que la raison nº1 pour laquelle je serais bien incapable d'être chrétien, même si j'étais théiste, c'est que je ne comprends fichtrement rien aux motivations de leur Dieu, qui fait décidément les choses les plus étranges à mes yeux (je ne parle pas seulement des petits morceaux de pain circulaires ni du fait d'être descendu sur Terre dans une obscure province romaine pour y mener un programme à la logique incompréhensible — mais, pour commencer, de l'idée de créer des hommes, de leur donner un libre-arbitre et de les juger ensuite pour toute l'éternité sur ce qu'ils font pendant une durée finie). La réponse standard est que les voies du Seigneur sont impénétrables, mais enfin, Il est censé nous avoir fait à Son image et on est censé avoir mangé l'arbre d'un certain fruit, donc globalement ça ne devrait pas être si incompréhensible que ça (surtout que sur d'autres choses, Il s'explique assez bien).

[#7] Peut-être que le terme de religion est alors abusif, mais j'ai tendance à appeler religion tout ce qui fournit une réponse à la question métaphysique de la vie, de l'univers, et de tout le reste (et notamment de leur sens), qui ait plus de sens que 42 ou que il n'y en a pas (ou ce n'est pas intéressant, on ne sait pas quelle est la question). En particulier, tout ce qui tend à vouloir faire croire que l'homme a une place spéciale dans l'Univers autre que parce qu'il s'en donne une.

(Friday)

Gratuitous Literary Fragment #124 (the Trinity)

What the Christian Trinity means is fairly evident to anyone—anyone except Christians, that is. It is the divine family: a family comprising the Father, the Son and, plainly, the Mother. The all-male clergy mustn't have liked the idea of worshipping a goddess, and indeed now the very word sounds pagan; so about the time when they were busy making up the Nicene creed and kicking Arius and other heretics out of the Church, they managed to seemingly remove the Mother-of-God from the divine Trinity and replace Her with a placeholder, the Holy Ghost. Nobody knows what that Holy Spirit is supposed to be: obviously, as a hypostase, it was just fabricated from a few vague references in the Gospels where the phrase is used as a propitiatory saying when baptising (the blasphemy against the Holy Ghost shall not be forgiven unto men). The real third member of the Trinity, in fact, the most important member of the Trinity, is the Mother. No religion is originally without a female deity. Already the Jews had been deft in suppressing or disguising references to the mother-goddess Asherah, consort of El, in the Torah, though Genesis 1:27 still says that Elohim (אֱלוֹהִים—grammatically plural) created man and woman in their image. Some Protestant branches adore only Jesus and were thus quite successful in extinguishing mariolatry; the Eastern Orthodox churches followed a similar route. But the Catholics? For them, the removal was only seemingly achieved. For they don't pray to the Father—they don't even so much pray to the Son: they pray to the Mother-of-God, and visiting any staunchly Catholic country makes it completely obvious who the third and highest part of the Trinity is: just count the number of Santa Maria this and that. But those are only the dominant sects. Many more must have worshipped the Trinity as it originally stood. In fact, the point is made black on white in the Qur'an (sura 5 verse 116, يٰعِيسَى ٱبْنَ مَرْيَمَءَ أَنْتَ قُلْتَ لِلنَّاسِ ٱتَّخِذُونِي وَأُمِّيَ إِلٰهَيْنِ مِنْ دُونِ ٱللّٰهِ): Christians are accused of being tritheistic because the have put two other Gods beside Allah—Jesus and his Mother. The Qur'an may be mistaken about many things, but on this count it is clearly right.

Je reconnais avoir totalement plagié, en écrivant ça, la thèse que quelqu'un, que je ne dénoncerai pas, m'a tenue récemment (et presque ses paroles, d'ailleurs), même si j'ai complété avec une explication que quelqu'un d'autre m'a faite sur un sujet proche. Dans l'ensemble, considérez que toutes les idées intéressantes ne sont pas de moi et que toutes les erreurs, par contre, ont été ajoutées par moi. (Je trouve l'idée intéressante, même si je ne suis pas complètement convaincu qu'elle soit historiquement si correcte.)

(samedi)

Fragment littéraire gratuit #110 (une mythologie)

Le panthéon ordique est présidé par la trinité majeure formée des dieux Wergiur et Kendoriun et de la déesse Volyźiar. Wergiur est généralement dépeint comme un adolescent musclé, Kendoriun comme un vieillard barbu, et Volyźiar comme une femme d'une très grande beauté, mais les théologiens s'accordent pour dire que ce n'est pas là leur figure réelle (ou en tout cas pas leur forme naturelle), seulement la façon dont on rappelle leur attribution. D'ailleurs, dans les représentations de la période préclassique, il arrive que Wergiur ou Kendoriun apparaissent sous des traits féminins, et dans les fresques à Galgoliër qui décrivent la Création, aucune divinité n'est anthropomorphe (ce sont des sphères colorées). La couleur d'un dieu, en revanche, semble une caractéristique permanente : celle associée à Wergiur est le rouge du sang, celle de Kendoriun le bleu du ciel et celle de Volyźiar le vert des jeunes pousses. Leur fonction est très largement la puissance, la connaissance et la volonté respectivement : Wergiur gouverne la force physique, mais également la réussite dans une compréhension assez étendue, Kendoriun est le dieu de la sagesse, de l'intelligence et de la justice ainsi que le scribe divin, et Volyźiar est la source des sentiments et de la beauté et la déesse de la paix (dans cette dernière attribution, elle s'oppose éventuellement à Wergiur).

Cette trinité cardinale est à la tête d'un grand nombre de divinités mineures, trop nombreuses pour être citées, généralement organisées comme faisant partie de la suite d'une des trois majeures : pourtant, cette dépendance n'est pas hiérarchique, d'ailleurs le canon précise clairement qu'aucun dieu n'a de pouvoir sur un autre. Il faut souligner que les dieux ordiques ne sont pas des créatures magiques et n'interviennent pas directement dans le monde matériel (même si cela est moins clair quand il s'agit de Wergiur ou dans la Création) : ils inspirent seulement aux hommes leurs actions, et s'ils vivent eux-mêmes des aventures qui sont parallèles à celles de l'humanité ce n'est pas qu'ils agissent mais qu'il y a une correspondance spirituelle entre le monde des dieux et celui des hommes, mondes cependant bien distincts.

Au-dessus de ces dieux pour ainsi dire « ordinaires », on trouve le Seigneur de l'Ordre, dieu de la nécessité, et le Maître du Chaos, dieu du hasard, qui sont associés aux couleurs blanche et noire. Il serait tentant de les présenter comme le dieu du bien et le dieu du mal, mais cette interprétation est incorrecte car aucune divinité ordique n'est maléfique, et en tout cas ces dieux ne sont jamais ennemis. Ils semblent placés sur un plan différent des autres dieux, dont le Seigneur de l'Ordre est parfois qualifié de père (il n'est pas clair si le Maître du Chaos a des enfants ni ce qu'ils seraient), ils n'ont pas de nom propre, sont de tout point de vue encore moins humains que les divinités inférieures, et ne faisaient d'objet d'aucun culte. Un mythe de la Création les présente comme ayant fabriqué le monde, étant eux-mêmes enfants d'un dieu créateur encore plus distant ; un théologien épiclassique suggère en fait une infinité de dieux de plus en plus élevés et de plus en plus incompréhensibles pour les hommes.

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment #102 (Manifesto)

Belief in the existence of God is hardly the issue: for that creed alone, if we perceive Him in the form of a non-anthropomorphic deity not caring about our destinies, would be irrelevant and inessential. Indeed, the Universe fits a broad enough definition of God and, as such, this notion is not worthy of further debate. But religion is not truly about the existence of God.

The question that matters is whether, in fact, our system of values is somehow enshrined in Creation—whether the meaning of our lives is dictated by some Higher principle—whether we are accountable in it to anybody but ourselves—and whether we have a special place in some greater Scheme of things.

To answer yes is tempting, for the opposite makes life seem desolate and meaningless. It would be so much simpler for me to tell you: be fortified, for you are part of His grand plan, and He will not abandon His children. How much easier to believe that all that happens was meant to happen, than to admit the blind drive of chance and necessity. But recourse to such comforting lies does not become us. So I speak to you as adults, willing to face reality rather than seek refuge in convenient fables.

The barren truth is that the Universe is ten billion years old and at least a hundred sextillion miles across: it does not—it cannot—feel anything for us who evolved by chance on an insignificant speck of dust. Nobody is gazing at us from beyond the cosmic shores; in a few centuries our species might be gone from the planet and nobody will mourn for us: our existence matters to no one but ourselves. We have not the power to destroy the Earth, but we have that to destroy ourselves, which is more than enough. On the individual level, very few here will be remembered past a century, and we shall not care if we are because we shall be dead. Our mind, our precious consciousness with it, the intelligence we boast, is a clumsy chemical hack that randomly appeared and was preserved simply because it turned out to be somewhat expeditious to the task of replicating our genes; there is no ghost in the machine. Such is the barren truth.

Into this Universe, and Why not knowing
Nor Whence, like Water willy-nilly flowing;
 And out of it, as Wind along the Waste,
I know not Whither, willy-nilly blowing.

But how should this imply that our lives are devoid of meaning?

Quite the contrary, the non-existence of God is Man's vantage, because it portends our freedom. The notion of Justice, that of Good and Evil, are not engraved in the fabric of the world, they are not a boon bestowed upon us by the hand of Heaven: this is not to say that Justice is impossible, merely that the task of securing it and defending it rests squarely upon our shoulders—with no other arbiter as to our success or failure than our fellow men. The concepts of Goodness and Beauty are human inventions: but do not cry over the loss of their supposedly divine essence being replaced by a loose consensus on what is deemed right and pleasant; rather, rejoice that you have taken part in this accomplishment. Take pride in the achievements of science and art. For only Man can be the measure of Man's greatness, and rightfully confer upon himself the meritorious titles of Homo sapiens and Homo faber. There is no one to save us but ourselves.

Insofar as you have no control over it, be aware that your destiny is governed mostly by chance: such is the tide in the affairs of men which takes some to fortune and others to misery. You may laugh or cry at the cruelness of fate, but do not fool yourself in seeking purpose where purpose there is none. Chance does not hand out punishment nor reward. Inevitably you will die, though it will not seem to make any sense; after that there will be no salvation and no damnation, because there will be no after that: find solace and humility in this thought, not dread, and let it remind you not to take yourself too seriously.

You alone have the power to decide the meaning of your life. What you do with this power, which ideals you may value, whither you choose to soar or fall, is up to you. You may face or defy human justice but, in the end, the final Judge to which you are answerable is your own conscience and your sense of ethics. Do not cast away lightly, however, the values which your fellow men have held in respect: keep in mind that reason and good will are better advisers than passion; respect and understanding more productive than enmity; and forgiveness and compassion sweeter than hatred.

You may also elect to follow the rule of some God, and I will respect that God and His sacred writings as I try to respect human creations: but you will be happier if you remember that you created Him and not He you. You will be happier if you remember that the only fetters you bear are those you wrought yourself. Do not attempt to lay them at your brother's feet.

Now go in peace.

(jeudi)

Fragment littéraire gratuit #89 (Da Wiki Code)

« Un secret pour lequel on tuerait ? Et comment donc ! Il n'y a pas si longtemps, un certain Camillo a été mis à mort pour avoir osé affirmer que la sainte eucharistie était identique à Notre Seigneur et qu'Il y était seulement spirituellement présent plutôt que de reconnaître que c'est vraiment Son corps. Que dire alors de ce que je vais vous révéler ? Car il s'agit d'un mensonge qui touche au fondement même de notre civilisation. Seules les plus hautes sphères du pouvoir en Italie savent la vérité — et sans doute pas toute la vérité — une vérité dont on ne reculerait devant rien pour préserver le secret.

« Mais venons-en au fait. Le texte qui vous a mené jusqu'à moi est un échantillon de ce que, aux dernier siècle avant notre ère, on appelait un “Wiki” : il s'agissait d'une forme de communication développée à cette époque, dont les détails m'échappent, mais le texte dont nous parlons est un fragment apparemment aléatoire d'un projet plus vaste qui semblait avoir pour but de rassembler toute la connaissance sous cette forme de “Wiki”. Ce fragment décrit une nourriture qui était consommée à l'époque, et qui n'aurait un intérêt qu'historique si la description ne m'avait frappé par son extrême ressemblance avec l'eucharistie. Mais comment pouvaient-ils connaître l'apparence de la divinité avant la Révélation ?

« De cet étonnement devait naître la vérité. Je ne vous dirai pas toutes les étapes de ma longue enquête pour l'établir. Et je ne vous dirai pas ma surprise lorsque j'ai enfin compris, vous allez l'éprouver directement. La vérité, c'est qu'avant notre ère on adorait d'autres dieux, qui pouvaient prendre la forme d'un homme barbu, d'une croix, d'un éléphant, ou peut-être d'un petit morceau de pain, je n'ai pas pu déméler tous les fils, mais cela importe peu : le fait est que les hommes, à l'époque, pouvaient croire à tout cela — et c'est en guise de plaisanterie que celui que nous appelons maintenant le Prophète Bobby a choisi de créer une nouvelle religion, inventée de toutes pièces, dont il ne pouvait deviner qu'elle s'imposerait, donnant à la divinité la forme qui lui semblait la plus absurde, celle d'un plat courant à l'époque, et imaginant ainsi la figure que notre civilisation révère : le Monstre en Spaghettis Volant… »

Bon, pour ceux qui ne connaissent pas, une explication s'impose peut-être.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #88

Une œuvre au mur attira mon attention. Il s'agissait d'une gravure réalisée dans une façon imitant un peu le style de Dürer. Elle représentait un squelette ricanant, debout dans une sorte de beffroi, qui sonnait la cloche d'une main tandis qu'il tenait l'autre en porte-voix. Au-dessous de l'illustration, une légende dans une police de type vieil anglais, sans doute censée traduire l'avertissement du squelette : Fools! your Reward is neither Here nor There. Je demandai à mon hôte la signification de ce tableau ; il m'expliqua que le dessin était d'un certain Edmund Sullivan, réalisé pour décorer une édition du début du XXe siècle des Rubáiyát d'Omar Khayyám dans leur célèbre traduction anglaise par Edward FitzGerald, et que le pentamètre en question était le dernier vers de la strophe illustrée : quelqu'un avait cru bon de faire de ces deux éléments un tableau indépendant, qui s'était trouvé chez un quelconque brocanteur.

Il me raconta encore qu'il avait lu ce poème pour la première fois cité en exergue à un conte moderne qu'il avait déniché, quand il était adolescent, chez son grand-père. Il s'agissait du court récit de la vie d'une religieuse très pieuse et très bonne qui était frappée sur son lit de mort — à l'instant même où on lui administrait l'extrême-onction — de la soudaine certitude de l'inexistence de Dieu. Elle décédait peu de temps après, comprenant qu'elle avait gâché sa vie en la vouant à une divinité imaginaire ; sur le fait qu'elle fût destinée aux flammes de l'enfer pour avoir perdu la foi en cet instant ultime ou au contraire au néant après cette terrible vision finale de la vérité, l'auteur ne prenait pas position, mais concluait en évoquant le sermon de la mère supérieure qui louait la très grande piété de la défunte. Marc m'avoua qu'il n'avait pas retenu l'auteur de cette fable et qu'il avait en vain cherché à retrouver la source ; il me demanda si je pouvais l'aider, mais je dû admettre mon ignorance.

S'agissant du premier paragraphe, on peut voir ici la page du livre dont l'illustration est tirée (et dont il existe des réimpressions modernes) : il y a un exemplaire de ce livre chez mes parents, c'est à travers lui que j'ai découvert les Rubáiyát, d'ailleurs ce poème précis est un des premiers du recueil que j'aie appris par cœur, et apparemment l'illustration m'a marqué puisque la description que j'en fais (sur la base de mon souvenir) colle assez bien avec ce qu'on voit. Pour le second paragraphe, je précise que je ne fais pas référence à un conte précis (l'idée que j'évoque est certainement banale, mais je n'ai pas spécialement lu une histoire de ce genre).

(mardi)

Fragment littéraire gratuit #81 (révélations)

Voici le genre de passages que j'aimais par-dessus tout écrire, il y a dix ou quinze ans — j'aurais très bien pu faire un roman juste pour y mettre cette page ! Bon, j'exagère un peu. Mon intérêt a décru, mais je continue à trouver que ça a son charme. (Quant à l'idée elle-même, elle s'inspire vaguement d'une ou deux idées que j'avais rassemblées pour un jeu de rôles que j'avais envisagé de « masteriser », mais qui ne s'était finalement jamais fait.)

Il n'y avait là personne. La pièce dans un coin de laquelle débouchait le corridor dérobé était la plus vaste et la plus luxueuse qu'Arian ait encore vu dans le palais de Lý. À gauche, une balustrade découvrait la même vue dégagée qu'il avait admirée depuis les toits ; et il devait être immédiatement en-dessous de la terrasse puisque, à droite, la pièce se finissait par l'espèce d'atrium au sol de marbre vert, entourant un carré d'herbe, dont il avait, la veille, remarqué l'ouverture. Une lourde table de chêne flanquée de deux rangées de fauteuils richement travaillés laissait comprendre qu'il devait s'agir d'une salle de réunion. Et à l'extrémité de la table, un pupitre.

Sur lequel se trouvait un livre.

Arian avait compris qu'il devait s'attendre à tout dans cet endroit féerique, mais il n'avait pas cru que le but de sa quête pût être ainsi à portée de main. Il s'approcha du pupitre comme s'il craignait un piège et, constatant qu'il s'agissait bien du Codex, s'inclina respectueusement et en effleura la surface avec dévotion.

— Un livre qui aura causé bien des soucis, n'est-ce pas ? Ne prenez pas peur, Arian, c'est moi qui vous ai envoyé la lettre qui vous a mené ici.

L'homme qui venait de parler ainsi émergea de l'ombre qui le cachait dans le coin de la pièce opposé à celui par lequel Arian était entré, et révéla donc son visage : celui d'un vieillard d'environ quatre-vingts ans, barbu et chauve, mais dont les traits n'étaient en rien usés par le temps, pas plus que le corps toujours robuste. Il était vêtu d'une robe amarante qui ne portait aucun signe.

— Qui êtes-vous ? Savez-vous qui a volé le Livre de Vie ?

— Qui suis-je ? Je ne saurais vous dire à quel point je suis heureux d'entendre cette question, jeune homme. Mais je crois que vous pouvez me reconnaître, car mon visage, vous l'avez déjà vu, surtout vous qui venez de Val : il est reproduit en cent mille exemplaires, il figure sur les pièces de monnaie que votre roi presse, il trône en majesté au centre de chacun de vos temples, et même si c'est tel que j'étais il y a soixante ans, je pense que vous savez…

Saisissant entre ses bras, pour le relever, Arian qui maintenant baisait le sol à ses pieds, il conclut :

— …que je suis celui qui a écrit ce livre.

Portant le garçon, plus qu'il le guidait, jusqu'à un siège, et s'asseyant lui-même en face, celui qui avait été le Dieu de Vie laissa passer un long moment de silence puis, voyant que l'autre ne retrouverait pas si rapidement l'usage de la parole, s'adressa de nouveau à lui :

— Je suis désolé du choc que vous cause manifestement ma vue. J'aurais voulu le prévenir mais ce n'était pas possible. Voilà plus d'un demi-siècle que je suis prisonnier entre ces murs, hôte du seigneur Lý, mon ami d'enfance, le seul en qui je puisse avoir confiance. Vous connaissez évidemment les circonstances dans lesquelles on a cru à ma mort : et vous comprenez maintenant que, lorsque j'ai voulu rectifier l'erreur qu'on avait faite à ce sujet, je n'ai qu'empiré la situation car on m'a vu ressuscité. Vous n'êtes pas au bout de vos surprises, j'en ai peur : êtes-vous prêt à entendre la suite ?

Blême, Arian fit un faible signe de tête affirmatif, et le vieil homme reprit :

— Ce livre, c'est moi qui l'ai écrit, mais c'est aussi moi qui l'ai volé. J'avoue que je suis assez fier de moi : et à quatre-vingt-deux ans, pénétrer dans le Grand Temple de Val pour y dérober l'objet le plus sacré, je crois que ça le mérite. Les hommes de Lý m'ont aidé jusqu'à un point, surtout pour m'éviter d'être reconnu, mais j'ai tenu à faire l'essentiel seul, afin de ne pas leur faire courir le risque des tortures raffinées que le Grand-Prêtre aurait réservées au voleur.

De nouveau, il attendit un moment avant de continuer. Puis, d'un ton grave :

— L'écrire était la plus grave erreur de ma vie et sans doute la plus grave erreur de toute l'Histoire. Je n'ose songer au nombre de morts qu'elle a causées. Mais je crois qu'il n'est jamais trop tard pour réparer ses erreurs, et je prétends maintenant le faire pour celle-ci. Et je compte sur vous pour m'y aider.

(vendredi)

Fragment littéraire gratuit #53 (devenir dieu)

(Parfois je me dis que je devrais renommer certains en fragments métaphysiques gratuits. ☺ En tout cas, voici une version un peu moins sinistre, en quelque sorte, d'un fragment antérieur…)

Devenir dieu ? Tu t'imagines que tu le souhaites, mais tu te trompes. As-tu lu cette nouvelle de Borges, L'Écriture du dieu ? Tu convoites le pouvoir infini parce que tu crois qu'il te permettra de réaliser tes désirs — mais tes désirs sont humains, ils ne sont pas ceux d'un dieu. Tes désirs sont nés, justement, de la limitation de tes pouvoirs, de l'imprécision de tes sens et de la faiblesse de ton entendement. Un dieu n'a pas de désirs parce que ce qu'il désire, par définition, est, donc n'est pas à désirer. Non, ce que tu souhaites en vérité, c'est être un monstre mi-humain, mi-divin, humain par sa volonté et divin dans ses facultés. Fort heureusement, une telle chose n'est pas permise.

Un sage demanda un jour quel serait son emploi de la puissance universelle. La réponse est évidente : donner à tous les hommes la totalité de ces pouvoirs, ainsi que la sagesse nécessaire pour s'en servir à bon escient. Mais la sagesse en question ne peut être que celle qui lui a fait répondre ainsi à cette question, et cette sagesse ne peut pas ne pas être accordée aux dieux. Si nous sommes des hommes, c'est justement que nous avons tous ces pouvoirs et que nous avons choisi de nous en priver, pour expérimenter une vie d'homme. Pour ressentir la joie et la tristesse, l'abondance et la privation, le plaisir et la souffrance : voilà pourquoi nous sommes venus. Il est ironique de constater que certaines philosophies des plus populaires ont cru bon de prêcher l'abolition des désirs, quand ils sont la raison même de notre présence ici ; ou que d'autres célèbrent l'Incarnation comme un miracle, nous qui la pratiquons en personne !

Regarde les étoiles ! Regarde-les bien ! Et dis-toi que tu es déjà un dieu, mais tu as fait le choix d'être bien plus que cela : de devenir un homme.

(mercredi)

Rebond sur Jésus

J'ai eu beau préciser clairement que ma présentation de Jésus n'avait aucune finalité à être un travail d'historien ou de détective, on m'a néanmoins sommé (en privé) d'avancer quelques arguments sur l'idée qu'il protestait contre l'occupation romaine et sur la théorie que Jésus et Barabbas n'étaient qu'une seule et même personne. (Je précise que ces deux thèses ne sont absolument pas de moi. Je ne fais que trouver la première très plausible et la seconde assez séduisante.) Comme la réponse que j'ai faite peut présenter un certain intérêt, je la reproduis ici (mais je précise bien d'avance que je n'ai pas l'intention de rentrer dans un débat historique, donc je m'en tiendrai là).

Ce qui pousse à croire que Jésus avait effectivement un message temporel, c'est notamment qu'il s'inscrit apparemment dans le courant essénien, qui prônait le retour à la suprématie religieuse souveraine sur le royaume Israël. C'est aussi qu'il a été crucifié par les Romains, qui n'avaient aucune raison de mettre à mort quelqu'un juste pour faire plaisir aux Juifs (ça c'est ce que les évangiles essaient de nous faire croire, mais cela tient assez peu debout quand on sait le mépris complet que Pilate avait pour les Juifs), mais qui avaient beaucoup plus de chances de le faire si l'homme s'était révolté contre la domination romaine. Les révoltes contre Rome, si on lit Flavius Josèphe on s'en rend vite compte, étaient monnaie courante à l'époque. Le fait que les évangiles prennent le soin de dissocier Jésus de cela (au point de lui faire dire rendez à César ce qui est à César…, donc je ne proteste pas contre les impôts prélevés par les Romains, mon message n'est pas de ce monde), alors qu'ils cherchent à convertir les Romains, est en soi assez louche. Et puis, il y a la question de savoir si Jésus et Barabbas sont une même personne (de Barabbas il est dit expressément que c'était un insurgé).

En effet, la théorie existe — et n'est pas de moi — que Barabbas et Jésus seraient la même personne. Comme arguments dans ce sens, signalons le fait que les plus anciens (et les plus authentiques) manuscrits qu'on possède contenant ce verset de l'évangile de Matthieu (27:17) mettent dans la bouche de Pilate la phrase suivante : Jésus Barabbas, ou Jésus qu'on appelle le Christ (Ἰησοῦν τὸν Βαραββᾶν ἢ Ἰησοῦν τὸν λεγόμενον Χριστόν). Les manuscrits ultérieurs retirent le premier Jésus. (Le fait a été remarqué par Origène.) Évidemment, il est possible que Barabbas, un personnage différent du Jésus que les chrétiens suivent, ait existé, et se soit également appelé Jésus, par coïncidence (pas forcément une coïncidence extraordinaire, le nom n'étant pas extrêmement rare), et qu'on ait retiré le nom par déférence et pour éviter la confusion, mais cela surprend tout de même. Surtout que Barabbas n'est pas un nom : c'est un surnom qui signifie fils du père — cela commence à devenir troublant. Comme certains font remarquer, la phrase Jésus Barabbas, ou Jésus qu'on appelle le Christ peut très bien avoir été retenue verbatim mais avoir été comprise différemment alors qu'à l'origine elle pouvait signifier Jésus Barabbas, ou (si vous voulez) [autrement dit] Jésus qu'on appelle le Christ. Il y a pu avoir confusion dans les esprits, ou, si on est un tantinet plus machiavélique, volonté délibérée de réécrire les faits (du genre dites, Messieurs les Chrétiens, j'ai vaguement souvenir d'un Jésus qui doit être celui dont vous parlez, mais c'était un brigand et un insurgé contre l'autorité de Romemais non ! vous confondez avec (Jésus) Barabbas, qui était effectivement un brigand, mais, voyez, la foule des Juifs a préféré libérer celui-ci plutôt que notre maître à nous contre lequel Pilate ne voyait pas de mal…). En tout état de cause, l'idée que le préfet de Judée aurait accepté de libérer Barabbas s'il était insurgé (Marc 15:7) est peu plausible, donc il est permis de penser qu'il y a un problème avec ce passage.

(dimanche) · Pâques

Comment j'imagine Jésus

Aujourd'hui, pour les Chrétiens, c'est Pâques, la fête où ils célèbrent la résurrection du fondateur de leur religion, Jésus. Un film est sorti récemment mettant en scène la vision traditionaliste (c'est-à-dire la plus conforme aux écritures religieuses) de la passion et de la mort de ce personnage. Juste pour marquer le coup, je vais donner ma propre vision (qui est celle d'un athée) ; je précise que je ne suis pas historien, et que je n'ai donc pas de lumières particulières sur le sujet (je commets même probablement des erreurs historiques notables), mon avis vaut celui de n'importe qui (et les idées ne me sont pas originales non plus). Voici donc la manière dont j'imagine Jésus : tout ce qui suit n'est que pure conjecture (même si j'ai omis d'écrire peut-être ou vraisemblablement ou autre précaution stylistique de ce genre) — parfois même pur exercice d'imagination — de ma part ; il me semble néanmoins que le résultat n'est pas invraisemblable. Il est en revanche très peu conforme à la vision qu'ont les Chrétiens : mon intention n'est bien sûr en aucune façon de choquer qui que ce soit.

De sa jeunesse, de ses origines, on ne sait quasiment rien. Il est possible que son père se soit appelé Joseph et sa mère Marie, et qu'il ait eu entre autres un frère du nom de Jacques. Il est originaire de Galilée, et il est probablement né en l'an 4 avant l'ère commune.

Très tôt, il subit l'influence des esséniens, peut-être passe-t-il un temps dans un monastère de cette mouvance. Il apprend l'hébreu (sa langue maternelle étant l'araméen) et reçoit un enseignement de la loi juive, devenant un rabbin (docteur de la loi). Mais une rencontre déterminante de sa vie sera celle de Jean, surnommé le Baptiste (du nom de la cérémonie qu'il pratique), un prophète de quelque importance, fondateur et guide d'une secte juive qui attend, notamment, l'arrivée d'un libérateur d'Israël, le messie.

Jésus développe plus tard son propre message, dans la continuité de celui de Jean-Baptiste, mais ayant une portée plus politique : entre autres, il proteste spécifiquement contre l'occupation romaine de la Palestine. Des disciples commencent à se rallier à lui. On le surnomme Bar Abbas, c'est-à-dire le fils du père (de la même manière que, plus tard, sous le règne d'Hadrien, le chef de la dernière grande révolte juive contre Rome, Simon, sera surnommé Bar Kokheba, le fils de l'étoile).

L'agitation provoquée par Jésus ne prend jamais beaucoup d'ampleur. Il ne déplace pas les foules, il ne mène pas de révolte particulièrement violente. Il attire cependant l'attention de Ponce Pilate, le préfet de Judée, peut-être par la trahison d'un de ses propres disciples (qui aurait par exemple été mécontent de la modération de Jésus), peut-être parce que les sadducéens du sanhédrim le trouvent gênant et en profitent pour améliorer leurs relations avec Pilate. Toujours est-il que Pilate le fait mettre à mort, de la façon déshonorante, c'est-à-dire, sur la croix. Il n'est pas homme à prendre des gants avec les Juifs, Pilate, et il s'agit de montrer à Tibère qu'il fait quelque chose.

Privés de leur chef, les disciples de Jésus auraient pu disparaître comme ils étaient apparus, et comme sans doute beaucoup d'autres disciples de semblables petits prophètes sont disparus et ont été totalement oubliés de nos jours (n'est pas Jean-Baptiste ou Bar Kokheba qui veut). Mais les disciples de Jésus persistent. Ce n'est probablement pas consciemment qu'ils changent le message du maître : l'aspect politique n'est plus très porteur (et le sera encore moins après la destruction du Temple par les armées de Titus, et encore moins quand Hadrien fera expulser les Juifs de Palestine), ils se concentrent sur l'aspect religieux, en même temps que, apôtres, ils cherchent à convertir non plus seulement (ou même plus principalement) des Juifs mais n'importe quels habitants de l'empire romain ; c'est sans doute Paul (qui était lui-même citoyen romain) qui montre la voie dans cette direction, et c'est très largement à lui qu'on doit le succès ultérieur du christianisme. Progressivement, les écrits principaux de la secte, qui au départ étaient en araméen, sont soit traduits soit nouvellement rédigés, en grec, la lingua franca de l'époque (même si leur façon de parler cette langue peut faire rire les Athéniens). Les évangiles, dont on ne retiendra que quatre (mais la situation a été moins nette), écrits par des gens dont il n'est même pas certain qu'ils aient connu Jésus, cherchent à éviter aux romains la responsabilité de la crucifixion : ce sont donc essentiellement les Juifs qui sont désignés comme coupables.

Bref, ce n'est probablement pas volontairement, ou en tout cas pas consciemment, que le message de Jésus est transformé. On ne parle plus de libérer la Palestine des Romains et de restaurer le royaume d'Israël. Mais alors quel message attribuer alors à Jésus ? Il parlait de l'arrivée d'un messie, il est naturel de comprendre que c'est lui ce messie ; or messie (mot qui signifie oint en hébreu, désignant à l'origine le roi d'Israël ou un autre élu de Dieu) se traduit christ en grec : Jésus devient donc Jésus-Christ pour ses apôtres, et comme on l'avait surnommé fils du père, on le dit fils de Dieu (Jésus lui-même, qui était pieux, n'aurait jamais commis semblable sacrilège). Évidemment, le fait qu'il soit mort crucifié, fin honteuse pour l'époque s'il en est, n'aide pas à répandre son message (si on avait dû inventer le personnage de toute pièce, on n'aurait jamais imaginé quelque chose de semblable) ; il faut donc qu'il soit ressuscité (l'idée a très bien pu naître d'un malentendu, et la rumeur se serait amplifiée que quelqu'un l'aurait vu vivant).

L'empire romain, au tournant de l'ère commune, était en mal de croyance. Des dieux étaient importés de divers pays conquis, sans réussir à apporter une unité satisfaisante au panthéon hétéroclite. Le dieu des Juifs n'avait pas vraiment sa place dans ce cadre : il est, justement, le dieu des Juifs (et pas nécessairement à l'exclusion de l'existence de tout autre dieu, comme le montre par exemple le psaume 81/82 parlant de l'assemblée des dieux) qui sont liés à lui, et réciproquement, par une alliance. Le génie du christianisme, c'est d'exporter malgré cela le dieu des Juifs au monde romain, sous une forme plus acceptable et aussi plus séduisante (notamment par la promesse de la vie éternelle, qui est une nouveauté) et, dans une certaine mesure, d'inventer le monothéisme.

Comme on dit dans ce cas, the rest is history.

(Saturday)

Gratuitous Literary Fragment (#7)

Basically, the point I'm trying to make is, is that…

I know what you're getting at, Zephira dear. All I'm saying is, angels have no sex, so there are no female angels. Period. I don't care what Betty Friedan says.

And I—replied Zephira, angered, don't care what pseudo-Dionysius…

Come now! Zaniel interrupted. We all know that none of us here has read any of the pseudo-Areopagite's works. Least of all Zebulon. Donning his most sarcastic smile, he added: Remind us, Zebulon: was it Ingrid Bergman who directed The Seventh Seal?

Zebulon flushed. Are you going to tease me forever just because of one tiny slip?

Would you rather have me mention the day you thought Tifereth and Malchut were cocktails? Zaniel and Zephira burst out laughing.

Oh, look who's here! Zita gestured toward the club's entrance.

Zohar was clothed in radiance. He was accompanied by three archangels; twelve platinum dragons were flying above his head; the Phoenix was perched on one of his shoulders and the Roc on the other; and the Midgard serpent, Jormungand, was buried in his hair. He was carrying the Leviathan under one arm and the beast of the Apocalypse under the other; Cerberus was sitting obediently at his foot, a major demon was tucked in his pocket, and he held Death on a leash.

Hi, Zohar! Zion waved genially to Zohar, who acknowledged their presence by a nod to the little group. Show-off! Zion muttered under his breath.

Exactly, agreed Zaniel. Show-off. I mean, is he really that desperate? Why, he'll just pick up yet another minor deity to sleep with, and then dump him—or her—the day after. I guess he always does.

What an asshole! Zebulon said. Oh, they say he even has group sex with incubi, sometimes.

In any case, Zephira added, they should have made him leave his… er… pets at the door. It's way too crowded in here.

Not to mention the stink of that dog, Cerberus. I can smell it from here. Zita sounded revolted.

Amen! Zeus joined the chorus. The Elysium isn't the place it used to be.

(dimanche)

Les Mormons dans le Marais

L'Église de Jésus-Christ des saints du dernier jour a installé un lieu de prosélytisme rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. (Ce n'est peut-être pas nouveau : ça fait longtemps que je me demande ce que c'est que cette « exposition » ouverte ; mais là c'est clair : c'est écrit en toutes lettres.) Ils espèrent que les homos seront particulièrement réceptifs à leur message ?