David Madore's WebLog: Qu'est-ce qu'une « faute » d'orthographe ?

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(jeudi)

Qu'est-ce qu'une « faute » d'orthographe ?

C'est un de mes sujets de logorrhée préférés, et je suis surpris de n'avoir apparemment pas encore râlé à ce sujet sur ce blog : c'est-à-dire pour dire du mal des chieurs de l'orthographe et — la pire race de cette déjà bien triste engeance — de la typographie. Qu'est-ce qu'un chieur de l'orthographe ? C'est quelqu'un qui est armé du Dictionnaire de l'Académie dans une main et du Bon Usage de Maurice Grevisse dans l'autre (et s'il fait partie des chieurs de la typographie, du lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale, vraisemblablement entre les dents) — je vous laisse transposer à d'autres langues que le français — et qui tient à faire partager sa passion pour ces textes et pour la sodomie sur les diptères avec le même enthousiasme qu'un missionnaire baptiste à répandre la bonne nouvelle et la frustration sexuelle. On les reconnaît au fait qu'ils savent tout du pluriel des mots composés et qu'ils meurent d'apoplexie à chaque fois qu'on suggère que les majuscules ne portent pas d'accent en français (ou qu'on confond le mot majuscule avec capitale, comme je viens de le faire à dessein). On les reconnaît aussi qu'ils savent lire dans le Grevisse exactement comme le baptiste dans la Bible : précisément ce qu'ils ont envie d'y voir.

Trêve de sarcasme facile, mon but n'est certainement pas de dire, pouah, l'orthographe, ça n'a aucune importance, chacun écrit comme il veut, vive le langage SMS et d'ailleurs tout se vaut. Je pense que le nombre de « fautes » d'orthographe sur ce blog est relativement limité (et, en toute honnêteté, ça me chagrine toujours quand on m'en signale, même si je me console en me disant qu'en tapant au kilomètre comme je le fais et sans jamais me relire, c'est assez inévitable). Je n'ai pas non plus la moindre intention de dire du mal du Bon Usage, qui est un livre formidable et que je recommande vivement.

Si certains ont du mal à cerner quelle est ma position, je pense qu'on ne peut pas mieux la résumer que par ce slogan cher au cœur du bon vieux gourou d'Internet, et qui devrait s'appliquer à toute forme de communication ou d'échange : Be conservative in what you send, and liberal in what you accept. C'est-à-dire qu'il faut creuser un gouffre entre ce qu'on considérera comme une faute chez soi-même et ce qu'on signalera comme faute chez un autre ; qu'on doit garder les préceptes religieux par lesquels on veut vivre pour soi, et ne chercher à imposer aux autres que ce qui est strictement et évidemment nécessaire (tu ne tueras point a l'air d'un bon début, reste à savoir à quoi cela correspond dans le monde de l'orthographe). Il n'est pas interdit de signaler des « fautes » aux autres, mais le ton est important : on doit le faire avec la même diplomatie que si on signale à quelqu'un que l'on soupçonne d'être peut-être un Juif pratiquant que ce qu'il s'apprête à manger est un morceau de bacon.

Pour ce qui est de la typographie, il est le plus simple d'expliquer ce qu'est une typographie correcte : la chose la plus importante est d'être cohérent avec soi-même, de chercher à suivre autant que possible les mêmes règles (et si possible, des règles logiques) à l'intérieur d'un texte donné, voire d'un corpus donné. Il faut évidemment que ces règles ne soient pas totalement étrangères à ce que les gens ont l'habitude de voir, mais ceci n'interdit pas d'innover (par exemple en matière de ponctuation). La pratique la plus courante en français, par exemple, veut que les ponctuations doubles (point-virgule, point d'interrogation, point d'exclamation) soient précédées d'une espace insécable fine que les maniaques appellent quart de quadratin insécable, tandis que les deux points sont précédés d'une espace insécable normale, et quant à la virgule et au point ils sont collés au mot qui précède, toutes ces ponctuations étant par ailleurs suivies d'une espace normale (et sécable) ; personnellement, je suis à peu près ces règles, si ce n'est que j'utilise la même espace insécable avant toutes les ponctuations qui en prennent une (je ne vois pas pourquoi les deux points appelleraient plus de symétrie ou d'espacement entre les deux propositions qu'ils séparent que le point-virgule), et quand je tape dans une police à chasse fixe (par exemple dans un terminal) j'utilise deux espaces après la fin d'une phrase, comme il est relativement courant en anglais mais peu pratiqué en français. Je dis tout ça pour signaler que je suis au courant de beaucoup de règles de typographie et que quand et si je ne les suis pas, c'est par une décision bien consciente, et les textes que je tape ont en principe une certaine cohérence. Je m'impose à moi-même des règles bien précises, et assez compliquées, dans l'usage des guillemets par exemple (ou, quand je tape du HTML, pour décider si je mets une balise <q> ou des guillemets dans le texte ; ou d'ailleurs dans l'usage du HTML plus généralement), et je ne cherche surtout pas à en faire la promotion : je dois à mon lecteur que mon texte soit bien formaté, pas à l'emmerder avec les règles quasi-oulipiennes qui président à ce formatage. J'aimerais que cet état d'esprit fût un peu plus répandu ! Quant à l'Imprimerie nationale, elle a le pouvoir de faire des règles pour elle-même, et de s'y tenir (ce qui n'est pas vraiment le cas, d'ailleurs : j'ai remarqué que les (certaines ?) éditions du Journal Officiel omettent systématiquement les accents sur les capitales) : cela ne donne pas à ces recommandations internes, et d'ailleurs elle ne le prétend pas, la moindre portée en-dehors de l'Imprimerie nationale. Personnellement je suis en désaccord avec un certain nombre de leurs choix, mais je ne vais certainement pas en discuter ici.

S'agissant de l'orthographe, la chose qu'ont le plus de mal à admettre les puristes de l'orthographe, c'est que, quand il y a un doute, c'est qu'il y a plusieurs orthographes correctes pour la même chose. Rien ne dit qu'un mot donné, ou une forme grammaticale donnée, ne doit avoir qu'une seule écriture possible, et, à la limite, tant qu'on ne cause pas d'ambiguïté, plus il y en a mieux c'est. Il est ironique de voir combien souvent on cite le Bon Usage pour justifier une règle : or le Bon Usage, justement, adopte une attitude tout à fait louable face à n'importe quelle difficulté, c'est de recommander mollement un choix possible, de l'illustrer par quelques citations de bons auteurs, mais de montrer ensuite par d'autres citations de non moins bons auteurs que d'autres possibilités ont été préférées par ces derniers. Grevisse n'est pas normatif, il est descriptif : il donne des conseils et non des lois, et il excelle à montrer que la langue n'est pas rigide, que toutes les règles sont souples et que les meilleurs écrivains ont pu décider de les ignorer. Quand un emmerdeur vous renvoie au Bon Usage (§1137(a), 1º) pour vous signaler qu'en bon français après que est suivi de l'indicatif, vous pouvez ouvrir ce livre et constater qu'il vous donne les moyen de lui rétorquer qu'avec Sartre, Montherlant, Camus, Aragon, Butor, Robbe-Grillet et d'autres, il est en bonne compagnie ; personnellement, je préfère utiliser l'indicatif après après que, mais je ne relève pas le subjonctif comme une « faute » — c'est une hésitation de la langue, comme il y en a beaucoup, et chacun est libre de se former son propre style.

Proposé-je que la notion de faute d'orthographe n'existe tout simplement pas ? J'ai, en fait, une philosophie très simple : dès lors que celui qui parle ou écrit est conscient de ce que recommandent généralement les grammairiens (c'est-à-dire qu'il connaît la règle, ou les hésitations au sujet de la règle, et qu'il y pense au moment où il s'exprime), et qu'il choisit en toute connaissance de cause la forme qu'il utilise, alors il ne peut pas y avoir de faute : on a éventuellement affaire à une licence de langage, à une innovation, à un néologisme voulu, à une tentative pour réformer la langue, mais pas à une faute. Dès lors, personne n'a d'autorité pour décider de l'orthographe d'un mot que celui qui l'écrit, s'il est bien informé. L'erreur a lieu quand on est distrait ou oublieux, ou ignorant d'une règle qu'on eût choisi de suivre si on l'eût connue. Quand faut-il signaler une erreur ? Quand on pense que cela rendra service : c'est-à-dire quand la personne à qui on s'adresse voulait probablement suivre une certaine règle et l'a oubliée par maqnue d'attention (par exemple, si j'ai écrit maqnue au lieu de manque, je n'étais probablement pas en train de chercher à réformer l'orthographe, mais je me suis simplement emmêlé les doigts en tapant… autant pour moi) ; c'est déjà plus délicat quand on soupçonne que la personne voudrait suivre une règle si elle la connaissait mais ne l'a jamais apprise (mais en général, si un mot s'écrit de telle façon dans absolument tous les dictionnaires français et que quelqu'un l'orthographie autrement, il y a fort à parier que ce n'était pas volontaire et qu'il ignorait simplement l'orthographe préconisée pour ce mot).

Globalement, en fait, on reconnaît le maniaque à ce que ce sont certaines « fautes » très spécifiques, et extrêmement mineures, qui le font réagir : ils peuvent reprendre quelqu'un dont l'orthographe est presque parfaite sur un de leurs dadas, et ignorer complètement des fautes courantes, grossières et assez peu discutables. Personnellement, je m'estimerais déjà très satisfait de l'orthographe de mes compatriotes s'ils arrivaient au point de distinguer clairement je ferais et je ferai, s'ils écrivaient regarde ! sans y mettre une ‘s’ et il faut qu'on se voie avec un ‘e’ et pas un ‘t’. Lorsque ce niveau sera franchi, on pourra réfléchir à la question de savoir si Clemenceau s'écrit avec un accent aigu, merci pour lui mais il n'est pas vraiment prioritaire.

Je parle d'orthographe, mais je devrais sans doute parler plus généralement d'usage de la langue (comme le propose ce fameux livre de Maurice Grevisse auquel j'ai assez fait référence). Les maniaques sont généralement maniaques bien au-delà de l'orthographe : il y a quantité de choses qui les font sursauter. Parfois ce sont des choses très isolées : comme ceux qui insistent pour vous faire savoir que autant pour moi doit selon eux s'écrire au temps pour moi. Parfois c'est une croisade contre un phénomène général, le plus courant étant celui des anglicismes (ce que ne comprennent pas la plupart des gens qui partent dans cette croisade-là, c'est que la majorité des « anglicismes » qu'ils relèvent en français sont, en fait, des usages qui existent depuis très longtemps et dont la fréquence a soudainement crû à la fin du XXe siècle sous l'influence de l'anglais). Ceci étant, je ne suis pas hostile au fait qu'on me signale des subtilités de l'usage, j'aime beaucoup les subtilités (par exemple, mon poussinet me reprochait de parler de wagon pour un des constituants d'une rame de métro : selon lui, quand on transporte des passagers, on doit parler de voiture ; consultation faite du TLF, celui-ci donne des exemples chez Proust, Romains, Cendrars et d'autres d'usage du mot wagon pour des éléments transportant des passagers ou même spécifiquement pour le métro : mais je ne suis pas mécontent d'apprendre que certains usages officiels font la distinction, et dans certains cas je pourrais chercher à la faire). C'est juste qu'il faut se rappeler qu'on n'est probablement pas en train de signaler une faute, mais de profiter de l'occasion pour suggérer une nuance : il convient donc d'avoir le tact qu'on aurait pour soutenir à un rabbin que tel aliment n'est pas kasher — pas d'être un nazi de la grammaire.

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