David Madore's WebLog: Inversion du sujet à la première personne du singulier

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(jeudi)

Inversion du sujet à la première personne du singulier

Je suis toujours excessivement agacé quand les grammaires donnent des informations incomplètes, et particulièrement quand il s'agit de morphologie. Quand il s'agit de syntaxe, évidemment, on ne peut pas imaginer couvrir tous les cas possibles imaginables, mais dans la morphologie, a priori, on peut, ils sont explicitement énumérables, et je suis d'avis qu'une grammaire devrait donner des règles complètement algorithmiques, ou des tableaux complets, permettant avec certitude de déterminer n'importe quelle forme de la conjugaison ou de la déclinaison. Je me souviens, quand j'essayais d'apprendre le grec par moi-même quand j'étais au collège (et que apprendre le grec voulait dire, pour moi, me farcir la totalité de tous les tableaux de conjugaison possibles imaginables sans jamais me soucier de, disons, traduire un vrai texte d'un vrai auteur grec), j'avais été excédé de constater que mes grammaires ne donnaient pas de règle précise pour la formation du plus-que-parfait de certains verbes (pour un verbe régulier typique, le parfait se forme avec un redoublement de la première consonne, par exemple λύωλέλυκα, et le plus-que-parfait prend un augment ἐ, donc ἐλελύκειν ; mais il y a plein de phénomènes modifiant ce redoublement, même quand le parfait reste plus ou moins régulier, et en particulier le parfait peut commencer par une voyelle, genre ἀγείρωἀγήγερκα ou γνωρίζωἐγνώρικα… mais alors que faut-il faire pour le plus-que-parfait ? faut-il omettre l'augment, le contracter avec la voyelle ou rallonger celle-ci ? mes grammaires ne l'expliquaient pas, mon dictionnaire ne donnait pas la forme du plus-que-parfait, et j'étais furieux de ce manque de complétude). Bon, j'ai vite compris que la conjugaison grecque, en fait, consistait surtout à ne pas chercher de règles (il y a une apparence de règles dans la morphologie grecque, mais quand on regarde dans le détail, parfois ε+ε se contractent en ει et parfois en η, parfois un α long devient un η et parfois non, et les grammaires glosent vaguement sur les raisons de ces choses-là mais ne donnent pas des règles suffisamment précises pour être prédictives) et à apprendre des milliers de formes verbales par cœur…, et j'ai abandonné : le latin est plus une langue de mathématiciens que le grec classique, et il est surprenant que les Grecs anciens aient produit plus de mathématiciens que les Romains.

Maintenant prenons le français : c'est aussi une langue à la conjugaison assez redoutable, même s'il y a assurément moins de formes au total qu'en grec ancien ou qu'en arabe. Il y a un petit livre formidable qui les donne censément toutes, le Bescherelle (et qui a un succès tel qu'il est devenu quasiment synonyme de conjugaison ; il a tenté de capitaliser sur ce succès en éditant également un Bescherelle de l'orthographe et un Bescherelle de la grammaire, j'en ai des exemplaires qui doivent être assez collector, mais ça n'a eu guère de succès, et il faut dire qu'ils sont peu utiles ; le Bescherelle s'est recentré sur la conjugaison — en revanche, ils ont fait d'autres langues que le français, et j'ai par exemple ceux de l'italien et de l'arabe — et la grammaire a été mise sous forme d'un petit appendice sur l'emploi du verbe). A priori, si on a le Bescherelle, on peut produire toutes les formes de tous les verbes français sans avoir à réfléchir.

Mais je me suis rendu compte qu'il y avait une forme (au moins !) que le Bescherelle avait oubliée dans ses tableaux : la première personne du singulier à sujet inversé. En général, l'inversion du sujet ne crée pas de forme de conjugaison nouvelle (tu viensviens-tu), tout au plus insère-t-elle un ‘t’ de liaison (il vava-t-il), ce qui est moins déplaisant que les petits gags d'orthographe que d'autres liaisons du même genre fournissent (va dehors mais vas-y). Mais la première personne du singulier pose, au présent de l'indicatif et du subjonctif et dans une certaine mesure à l'imparfait du subjonctif, des difficultés particulières.

On n'écrit pas aime-je mais aimé-je, ou aimè-je depuis une réforme de l'orthographe de 1990. Ce ‘é” ou ‘è’ (prononcé [ɛ] dans tous les cas) a pour but de rendre prononçable la succession consonne+“je” — du moins c'est ce qu'on prétend parfois, mais c'est de la pure mauvaise foi puisque aime-je n'a aucune raison d'être moins prononçable que aimes-tu ou aime-t-il (visiblement aime-t-on la succession m+consonne puisqu'on en rajoute une exprès !) et comme je vais le dire on invente parfois ce [ɛ] à des endroits où il y n'y avait de toute façon aucune consonne gênante. Très bien, mais quelle est la règle, exactement ? Faut-il remplacer sans réfléchir tout ‘e’ final par un ‘é’ ou ‘è’ ? Non, par exemple on inversera je pèse en pesé-je (ou pesè-je) et certainement pas pèsé-je ; de même, je jette devient jeté-je et pas jetté-je ; et il semble que j'envoie devient envoyé-je (et là on se rend bien compte de l'hypocrisie de cette histoire de rendre la forme prononçable, puisque envoie-je aurait été aussi prononçable que le mot voyage). Le principe du Bescherelle étant qu'on puisse trouver toute forme sans avoir à réfléchir, cette forme inversée aurait dû être donnée.

La règle, apparemment, est que pour les verbes du premier groupe, on prend la deuxième personne du pluriel et qu'on remplace le “-ez” final par “-é[-je]” ou “-è[-je]”. Il doit être équivalent de prendre le participe passé (du moins ne vois-je aucun exemple où ces règles se contrediraient). Pour tous les autres verbes, on garde la forme normale de la première personne du singulier, si ce n'est que pour beaucoup de verbes l'inversion provoque une aversion telle qu'on trouve une autre formulation : on dira bien ai-je, suis-je, dois-je, fais-je, dis-je, vois-je et éventuellement veux-je, entends-je, sens-je, connais-je et quelques autres ; pour pouvoir, il y a une forme spéciale (que je puis également utiliser sans inversion), puis-je, et on évitera peux-je ; il est vrai que des phrases comme vis-je encore ?, ne dors-je pas ?, peut-être cours-je plus vite que toi, ne résous-je ton problème ?, ainsi sors-je dignement, etc., ne sont pas très heureuses. (D'un autre côté, je suis d'avis de ne pas tolérer que la langue ait des verbes défectifs, et que toute forme manquante doit être fabriquée et imposée de force. Et à ce titre, je préfère encore faire violence à l'euphonie en suggérant mets-je, veux-je, cous-je, écris-je, plutôt qu'à la logique en adoptant metté-je, voulé-je, cousé-je et écrivé-je, comme Grevisse en relève quelques exemples quand il discute du sujet dont je parle, cf. Le Bon Usage, §794.)

Mais ceci n'est que pour l'indicatif. L'inversion se fait aussi au subjonctif, avec une valeur optative, jussive ou conditionnelle : pour le subjonctif imparfait, eussé-je, fussé-je, dussé-je sont d'un emploi assez courant (tous ces accents aigus pouvant être graves depuis 1990), et par l'intermédiaire des deux premiers tout verbe au subjonctif plus-que-parfait ; comme le subjonctif imparfait est toujours régulier (à partir de la forme du passé simple), on peut en déduire que l'inversion se fera toujours sur ce modèle. Pour le subjonctif présent, puissé-je est aussi courant, mais c'est un peu court pour en déduire une règle. Une chanson de Mylène Farmer (admirez la référence) propose ainsi sois-je (mais elle prononce [ɛ̃.si.swa.ʒə] et pas [ɛ̃.si.swaʒ]. Mais pour les autres verbes ? Faut-il comme au présent de l'indicatif et à l'imparfait du subjonctif changer un “-e” muet en “-é[-je]” ou “-è[-je]” ? Faut-il par exemple imaginer écrire vienné-je assez vite à ton secours quand tu m'appelleras ! ? Et pour le verbe voir (dont la forme non inversée est que je voie), cela deviendra-t-il voyé-je ?

Ah, naquissé-je seulement plus doué, que ne résolvé-je de mystères de la langue française !

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