David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #112 (l'Épreuve)

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(samedi)

Fragment littéraire gratuit #112 (l'Épreuve)

Je ne suis pas content de ce fragment (le début est poussif… mais poussif… dans son accumulation de clichés), dont j'avais d'ailleurs déjà étudié l'idée avec peut-être plus de bonheur, mais je le sauve tout de même in extremis de l'effacement pour des raisons que je n[e m?]'explique pas complètement :

Pheŋg franchit le seuil la peur au ventre. La pièce où il venait de pénétrer était circulaire, ses murs faits de pierre noire et sans ornement, à peine éclairée par une douzaine de torches régulièrement espacées, sauf pour la partie centrale qui recevait directement la lumière du soleil à travers une ouverture, également circulaire, pratiquée dans le plafond. Assis en tailleur à même le sol, au milieu de la salle, un enfant d'une dizaine d'années, les yeux bandés, s'adressa à celui qui venait d'entrer :

— Bienvenue, Pheŋg. Comme tu t'en doutes, je suis le Gardien. Avant toute autre chose, je dois te rappeler que l'épreuve que tu vas subir, ainsi que ce que je te dirai et jusqu'à mon apparence, s'effacera de ta mémoire dès que tu quitteras cet endroit. Je dois aussi te prévenir que certains de ceux qui se sont présentés à moi pour la raison qui t'amène ne sont jamais ressortis. Je dois te demander de me le dire librement : es-tu prêt ? Il n'y a pas de honte à renoncer, et tu le sauras encore si tu pars maintenant.

— Je suis prêt, Gardien. Dis-moi ce que je dois faire.

— Pour commencer, tu dois bien m'écouter et bien comprendre ce que je vais t'expliquer. Tu es magicien, mais tu ne sais pas ce qu'est un magicien. Je vais te dire ceci. Tout ce que tu connais du monde, tout ce que tu vois autour de toi, tout cela fait partie d'une œuvre que nous appelons la réalité. Je suis, moi, le Gardien de cette réalité. Le magicien est celui qui la modifie pour la plier à ses désirs. Son pouvoir provient de l'étendue de son intelligence, de la richesse de son imagination et de la force de sa volonté : c'est cela que nous allons mesurer aujourd'hui. Mais tu dois te convaincre qu'il n'y a pas d'autre limitation à ta puissance que celles que tu t'imposeras. Oublie ta peur, qui te conseillera mal. Oublie même l'enseignement que tu as reçu si tu crois qu'il te bride, et laisse uniquement ton art s'exprimer : sois le maître de la réalité. Bref, combats-moi et vaincs-moi.

Pheŋg s'attendait à recevoir cet ordre et avait préparé son incantation : il matérialisa la foudre et la jeta sur cet étrange enfant. Le Gardien, cependant, la reçut sans paraître affecté : la pièce trembla, il sembla à Pheŋg que ses murs changèrent un peu de couleur, mais le garçon ne bougea pas. Ensuite, le mage prononça une invocation qui créa sur son épaule un oiseau de colère, qui fondit sur le Gardien. Celui-ci vainquit la créature d'un simple mouvement de main ; les murs devinrent distinctement plus clairs à ce moment.

Le duel dura passablement longtemps, Pheŋg épuisant les sorts les plus puissants qu'il connaissait, puis tentant d'en inventer de nouveaux — ce qu'il n'aurait pas tenté, en d'autres circonstances, dans un temps si court — et qui eurent plus de succès. Le Gardien était inatteignable, mais il semblait vieillir à mesure que le magicien concentrait ses efforts, et les murs qui les entouraient passèrent progressivement du noir au blanc, puis muèrent en une sorte de cristal lumineux.

Après ce qui lui sembla une éternité, Pheŋg n'en put plus. Le Gardien était maintenant un vieillard ; son bandeau, tombé, avait laissé voir des yeux totalement blancs et dépourvus de pupille ; le ciel paraissait presque sombre par contraste à l'éclat des parois. Le mage gémit :

— Tu es invincible ! Je ne peux pas lutter.

À peine eut-il prononcé ces mots que les murs reprirent leur couleur jais et que le Gardien redevint un enfant.

— J'ai échoué, conclut Pheŋg.

— Tu peux sortir. Tu seras archimage.

— Je ne comprends pas. Avoir échoué l'épreuve me donne le rang d'archimage ? Ne vas-tu pas me tuer ?

— C'est toi-même qui as choisi de ne pas me vaincre, et c'est toi-même qui parles d'échec. Pour ma part, je n'ai rien suggéré de la sorte, et je n'ai jamais tué quiconque.

— Ceux qui ne sont jamais revenus, pourtant…

— Ceux qui ne sont jamais revenus sont ceux qui sont parvenus à me vaincre. N'as-tu toujours pas compris le sens de cette épreuve ?

— Tu l'as dit toi-même, il s'agit de savoir qui peut être mage…

— Et c'est parce que tu ne m'as pas vaincu que tu peux être magicien. Le magicien modifie la réalité dont je suis le Gardien, mais il ne la dépasse pas. Celui qui s'en affranchit, celui qui me vainc complètement, celui-là n'est plus magicien — il n'est plus de ce monde — il a entamé sa propre œuvre et il en est le seul maître. Tu as choisi, toi, de rester ici, tu as choisi de ne pas t'apercevoir que tu pouvais triompher de moi sans effort. Tu seras archimage. Mais tu ne seras pas dieu.

Pheŋg poussa un cri et tomba inconscient.

Un moment plus tard, il se réveilla devant le seuil. De sa confrontation avec le Gardien ne subsistait qu'une grande fatigue et un unique souvenir : il serait archimage. Il était archimage.

Archimage. Il avait réussi.

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