David Madore's WebLog: Secrets, critiques, et liberté

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(jeudi)

Secrets, critiques, et liberté

Il n'y a pas si longtemps, lorsque la liberté d'expression était menacée, c'était par le pouvoir politique. Ce risque n'a certainement pas disparu, et il y a des pays où il vaut mieux ne pas tenir un blog (par exemple), mais dans nos contrées la menace n'apparaît pas trop aiguë. Il me semble que le principal danger pour la liberté d'expression — et pour beaucoup d'autres libertés individuelles — de nos jours, dans les pays « industrialisés », c'est le déluge de procès qui peut s'abattre sur n'importe qui pour les raisons les plus futiles.

Une des raisons futiles en question, c'est ce qui touche à la propriété intellectuelle. Il paraît que je n'ai pas le droit de dire, par exemple, que Dumbledore meurt à la fin du volume de H***y P***er qui sort après-demain. Je n'ai pas signé un quelconque accord de non divulgation avec l'éditeur de ce roman (comme les libraires revendeurs qui s'engagent à ne pas le vendre avant la date fatidique) mais si j'en crois la page (certainement tendancieuse, mais je n'ai pas mieux) formulée par Raincoast, si suite à la rupture de contrat d'un des libraires j'en avais quand même reçu un exemplaire, je n'aurais pas le droit d'en parler. Et si je recevais dans ma boîte aux lettres la formule secrète du Coca-Cola (celle qui n'est même pas brevetée parce que c'est un secret tellement important qu'ils ne veulent pas le confier à un brevet — qui tomberait dans le domaine public), est-ce que j'aurais le droit de révéler publiquement ce secret industriel ? (On va supposer que je n'ai aucun intérêt dans l'affaire.) Je ne me suis jamais engagé vis-à-vis de Coca-Cola à ne pas le communiquer ; pourtant, le procès me pendrait au nez. Bon, ça peut paraître anecdotique (est-ce vraiment de la liberté d'expression que de publier la recette secrète du Coca-Cola ? il me semble que oui, mais je conçois qu'on puisse contester), mais il y a des cas plus sérieux, comme Apple qui fait des procès à ceux qui fuient des informations sur la sortie de leurs produits. La propriété intellectuelle, c'est une belle machine à faire taire (envoyez une lettre à un fournisseur d'accès en parlant de violation de copyright, ça vous ferme n'importe quel site en un temps record).

Un autre gadget qui ne sert plus à défendre qui que ce soit mais simplement à faire taire, c'est ce qui est censé protéger contre la diffamation ou l'injure. Un cas nous est présenté dans ce sens par le Journal d'un avocat où, certes, le prévenu s'en tire plutôt bien et la décision de la cour, bien que fondamentalement mauvaise à mon avis, est modérée. Ceci étant, ce qui gêne, ce n'est pas tant l'issue des procès, c'est leur existence, parce qu'à moins d'être riche ou sûr de gagner, un particulier normal ne peut pas supporter les frais d'une procédure judiciaire quelconque, qui sont astronomiques (c'est bien le problème : celui qui bluffe et menace de procès a automatiquement gagné). Je retiens en tout cas que je ne dois pas dire ce que je pense, par exemple, de mon opérateur de téléphonie mobile, sans quoi je pourrais être assigné en justice (d'ailleurs, je me demande si cette phrase-là, où on devine que je n'en pense pas du bien et où on peut sans trop de mal retrouver quel est l'opérateur, n'est pas elle-même constitutive de diffamation — on ne sait jamais). Les accusations (complètement pipo) de diffamation ont également été l'arme préférée d'un certain homme politique — que je ne nommerai pas — pour faire taire la presse à son sujet (avec peu de succès, il est vrai).

Bon, il y a d'autres motifs possibles pour le procès (dans le genre lois hallucinantes de connerie — tiens, on a le droit de diffamer une loi ? — la France en a qui interdisent de faire l'éloge de la consommation de stupéfiants, ou de tout un tas d'autres choses complètement ad hoc, genre nier l'existence d'un génocide (‽‽‽) ; ah, et puis le devoir de réserve du fonctionnaire, aussi…). Mais je pense que ce qui touche à la propriété intellectuelle ou à la diffamation sont probablement les deux principales armes des sycophantes et autres faiseurs de procès.

Le problème, c'est que ce n'est pas du tout pareil de se lever pour défendre la liberté d'expression contre une censure d'État que de checher à la défendre contre un ennemi multiplex et insaisissable, qui frappe aléatoirement et sans logique. Dans un cas vous pouvez être le héros d'une cause qui motive les foules, dans l'autre vous êtes simplement un petit con qui craint les procès.

Il faut donc, apparemment, parler de sujets consensuels. Donc : j'ai un peu continué mon texte sur les faisceaux (et j'y ai rajouté, notamment, de nouveaux exemples) — on ne sait pas encore quand il sera abandonné.

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