David Madore's WebLog: Books

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(mardi)

Titus n'aimait pas Bérénice (et une digression sur Bérénice)

Titus n'aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai (prix Médicis 2015) :

Ce livre m'a assez plu, mais n'était pas ce que je pensais.

La pièce de Racine, Bérénice, est une de mes œuvres littéraires préférées[#], dont j'admire à la fois la pureté de la langue, le dénuement de l'action et la force des sentiments.

Je pensais que Titus n'aimait pas Bérénice serait une sorte de fantaisie autour de cette pièce : une réadaptation moderne, une enquête autour d'elle, une analyse, une mise en abyme, quelque chose comme ça. En fait, ce n'est rien de tout ça : c'est essentiellement une biographie de Racine. Certes, cette biographie est romancée (combien, je ne sais pas : je ne suis pas historien) et l'auteure tente d'expliquer ou d'imaginer l'état d'esprit de Racine quand il écrit ses différentes pièces (dont Bérénice, donc, mais pas plus que les autres) ; finalement, je ne peux pas dire que j'aie appris grand-chose sur la pièce ou sur son sens, alors que j'en ai appris sur Racine.

La biographie de Racine est bien insérée dans une histoire-cadre en rapport avec la pièce : dans cette histoire (contemporaine), un dénommé Titus rompt avec sa maîtresse dénommée Bérénice pour rester auprès de sa femme dénommée Roma. C'est ce qui censément pousse la Bérénice en question à se renseigner sur la vie de Racine. Mais cette histoire-cadre est très mince en nombre de pages, je ne la trouve pas terriblement intéressante, sa morale, si elle en a une, est confuse ; et honnêtement, elle ne sert pas à grand-chose, car le lien qu'elle établit avec la partie biographique est ténu et artificiel. Si le but était de faire comprendre au lecteur quelque chose sur Bérénice ou sur les séparations amoureuses ou les peines de cœur, il aurait fallu s'arranger pour que cette leçon, et le lien avec la vie de Racine, soient présentés de façon moins cryptique. Là on a juste l'impression que deux histoires différentes — la véritable histoire, et un prétexte pour la dérouler — se sont mélangées, impression d'autant plus agaçante qu'il n'y a quasiment aucun élément les reliant, et aucune convention typographique les séparant (beaucoup d'auteurs, dans un cas semblable, changent de police de caractères ou font quelque chose du genre : c'est vraiment idiot de s'en être privé, cela ne fait qu'embrouiller le lecteur).

Mais prise isolément, la biographie est intéressante et bien écrite. Le personnage de Racine est rendu vraiment vivant et attachant. On est sensible à la manière dont il est tiraillé par des forces contradictoires — essentiellement la fascination pour le roi Louis XIV et l'influence de ses maîtres et de sa tante à Port-Royal — entre sa fascination pour ses héroïnes et pour les actrices qui les jouent et la condamnation du théâtre impie par les jansénistes. Peut-être que j'ai ressenti cela d'autant plus fortement que j'ai plusieurs fois fait la promenade de Chevreuse aux ruines de Port-Royal-des-Champs (a.k.a., « chemin de Racine », voir aussi ici)[#3]. Mais indépendamment de ça, je pense que cette biographie — peut-être partiellement romancée, je répète que je n'en sais rien — est plus captivante, et nous fait mieux comprendre la personnalité de l'écrivain, qu'un traité plus académique et plus long sur la vie de Racine.

Bref, je recommande ce petit livre où on ne s'ennuie pas, mais je recommande d'ignorer les intrusions de l'histoire-cadre.

*

[#] Digression (relativement à propos quand même) : Une de mes œuvres préférées, mais j'ai toujours regretté que le triangle amoureux Titus-Bérénice-Antiochus ne soit pas fermé de la façon qui en fasse vraiment un triangle, c'est-à-dire : que la raison pour laquelle Titus se sépare de Bérénice serait qu'il se rende compte qu'il aime en secret Antiochus (lequel aime Bérénice, laquelle aime Titus). • Je l'ai déjà dit mais je le répète[#2] : saloperie que l'homophobie qui nous a privé de toutes sortes de possibilités intéressantes dans la culture classique ! Saloperie d'homophobie tellement profondément ancrée dans les esprits qu'on pouvait montrer sur scène toutes sortes de crimes et de vices, mais deux hommes, ou deux femmes, qui s'aiment ouvertement, non. Et maintenant, le XVIIe siècle est passé, plus personne ne sait écrire le français comme Racine, et même si quelqu'un savait, ça ne se vendrait pas, et même si ça se vendait, ça mettrait encore des siècles à devenir un « classique » et à imprégner notre culture. • J'avais moi-même commencé à essayer de débuter d'entreprendre d'écrire une pièce de ce genre, mais il faut reconnaître que respecter toutes les règles du théâtre classique, des « trois unités » aux contraintes prosodiques de l'alexandrin et de l'alternance des rimes, c'est un exercice vraiment difficile pour lequel je n'ai qu'un talent très limité et certainement pas le temps pour mener la tâche à bien. • De façon amusante, d'ailleurs, dans l'excellente adaptation de la pièce (je parle du Bérénice de Racine) faite pour la télévision par Jean-Claude Carrière et Jean-Daniel Verhaeghe, avec Carole Bouquet dans le rôle éponyme, Gérard Depardieu en Titus et Jacques Weber en Antiochus, les artistes se sont amusés à écrire, jouer et tourner, une scène « bonus », une fin alternative, qui part à peu près exactement du postulat que j'ai décrit ci-dessus (Titus était pédé — ça fait un demi-alexandrin) : elle n'a été diffusée, je crois, qu'une seule fois, sur Arte (dans le cadre de l'émission Metropolis), quatre jours après la pièce elle-même, le 16 septembre 2000. Si quelqu'un arrive à retrouver une vidéo, ou le texte utilisé, ça m'intéresse…

[#2] D'ailleurs, je pensais que toute la digression qui précède était un radotage de ma part et que j'avais déjà raconté tout ça, mais je n'en trouve plus aucune trace. Comme quoi, parfois, il vaut mieux prendre le risque de radoter que de se taire en se disant je l'ai déjà écrit quelque part.

[L'âne et une chèvre de Port-Royal-des-Champs][#3] La dernière fois que j'ai fait cette promenade (fin octobre 2016), il y avait un âne et deux chèvres, tous les trois très amicaux, sur le terrain de l'abbaye, et mon poussinet a fait copain-copain avec eux (preuve ci-contre, cliquez pour agrandir). Ils vendaient aussi du miel des ruches de Port-Royal. Tout ça va très bien avec les vers de Racine niaisement bucoliques qui sont reproduits tout du long du chemin.

(mardi)

Kalpa impérial

J'ai rarement trouvé un livre dont je me dise autant qu'il avait été écrit pour moi que Kalpa impérial d'Angélica Gorodischer. J'avais parlé ici de ma fascination pour les empires et les empereurs dans la science-fiction, et j'avais illustré ça ici de façon plus ou moins auto-caricaturale (voir aussi ici, ici, ici, ici et plein d'autres du genre) : Kalpa impérial est l'histoire de l'Empire le plus vaste qui ait jamais existé et de certains ses monarques. On ne sait pas très bien si on doit classer ça comme de la science-fiction, de la fantasy ou autre chose : il n'y a pas de magie (ou en tout cas, ce n'est pas clair), pas de technologie avancée ni de voyage dans l'espace, les éléments des histoires sont plutôt intemporels et se déroulent à un endroit non spécifié[#], cela ressemble plutôt au style des fables, ce qui est aussi quelque chose qui peut me plaire (et que, là aussi, j'essaie moi-même parfois de reproduire : voir ici, ici, ici, ici ou encore dans ce conte de fées ou cet autre conte). C'est un recueil de nouvelles (un genre que j'affectionne), avec tout au plus une référence de l'une à l'autre par un nom répété, lien suffisamment ténu pour qu'on ne sache même pas dans quel ordre ces histoires se déroulent. Histoires qui d'ailleurs semblent être de simples fragments épars de chroniques beaucoup plus vastes, et dont la fin est souvent une invitation au lecteur à deviner le sens de ce qu'il vient de lire. On ne peut pas ne pas comparer avec les Villes invisibles d'Italo Calvino, un livre que j'admire beaucoup (j'ai tenté de produire ma propre « ville invisible » ici, et j'ai cité mon passage préféré du livre ici) ; précisons cependant que les nouvelles de Gorodischer sont plus des récrits que celles de Calvino (disons qu'elle raconte alors que Calvino décrit). Mais un autre de mes écrivains préférés auxquels elle me fait aussi penser, c'est son compatriote Jorge Luis Borges : la ressemblance, là, n'est pas tellement dans ce qui est raconté mais plutôt dans le mode narratif… je n'arrive pas à mettre le doigt dessus exactement, mais il y a quelque chose à la fois dans le style et dans la façon de tourner les nouvelles un peu comme des énigmes, qui me rappelle Borges.

Tout ceci étant dit, il n'est pas surprenant que j'aie énormément aimé. (Comment se fait-il, d'ailleurs, avec le nombre de copains que j'ai qui lisent volume sur volume de SF, que personne ne m'ait jamais recommandé Kalpa impérial ? Je suis tombé dessus vraiment par hasard, en errant dans la librairie de la rue des Écoles qui est à peu près en face de la Sorbonne, Compagnie.) Maintenant, je ne sais pas vraiment dans quelle mesure je dois le recommander à d'autres : le fait que ce livre soit à ce point « écrit pour moi » me rend plus ou moins incapable de le juger objectivement (enfin, objectivement ne veut rien dire, mais disons, d'une manière qui se prête à des recommandations utiles) ; c'est aussi la raison pour laquelle j'ai fait ci-dessus pas mal de liens vers des fragments que j'ai moi-même écrits : s'ils sont de ceux qui vous plaisent, il y a des chances que vous aimiez Kalpa impérial (la réciproque n'étant, évidemment, pas vraie, mais ce sera au moins un indice). Mais simplement si vous en avez marre de la fantasy qui ressemble à ceci (généralement écrits en anglais par un américain barbu, typiquement en douze volumes avec un nom du genre Cycle de la Nuit de Glace de la Porte du Temps de l'Épée de Feu) et si vous voulez quelque chose d'un peu différent[#2], essayez ce petit recueil de nouvelles d'une femme argentine, ce sera au moins… rafraîchissant.

[#] À peu près la seule chose qu'on apprend de la géographie de ce très vaste empire est que le sud est plus sauvage et plus chaud que le nord (ce qui suggère qu'on est plutôt dans l'hémisphère nord, c'était d'autant moins évident que l'auteure est notohémisphérienne). Pour ce qui est de la chronologie, on en sait encore moins : il y a un indice ponctuel selon lequel cet empire existerait dans notre futur lointain, mais cela pourrait aussi bien être une blague.

[#2] Sauf pour ce qui est des noms, où manifestement Gorodischer s'amuse à en fabriquer d'aussi saugrenus les uns que les autres, par exemple Senoeb'Diaül.

(samedi)

Le Golem de Pierre Assouline

Je m'étais dit que je tâcherais de faire plus régulièrement des comptes-rendus des livres que je lis, et je ne tiens décidément pas mes résolutions puisque ça fait un moment que j'ai fini de lire Golem de Pierre Assouline [correction : le titre est bien Golem et non pas Le Golem, comme je l'avais écrit, merci à Marc en commentaire]. Il est vrai que je n'ai pas aimé et que les critiques négatives ne sont pas d'un grand intérêt (à moins de les rassembler sur un site comme Amazon où sont susceptibles de les lire les gens qui s'apprêtent à acheter le livre). Néanmoins, les raisons pour lesquelles je n'ai pas aimé ne sont pas totalement dénuées d'intéret, donc je peux en dire quelque chose.

Spoilons allègrement : Golem est l'histoire d'un champion d'échecs, Gustave Meyer, qui est soupçonné du meurtre de son ex-femme, et qui fuit la police. (La victime a été tuée alors qu'elle conduisait : quelqu'un a pris le contrôle de sa voiture à distance ; Meyer est soupçonné essentiellement parce qu'il est doué en informatique.) Parallèlement à ça, Meyer découvre que son ami, le neurologue Robert Klapman, qui a opéré son cerveau (pour des problèmes d'épilepsie), en a profité pour l'utiliser comme cobaye dans une technique destinée à améliorer considérablement la mémoire et le rendre encore meilleur aux échecs. Meyer voyage à travers Paris puis à travers l'Europe, est obsédé par la kabbale et le thème du golem, finit par découvrir que c'est Klapman qui a aussi tué l'ex de Meyer (parce qu'elle tenait un blog dénonçant les pratiques douteuses de grands labos pharmaceutiques et l'éthique douteuse des médecins) et le démasque, renonce à un tournoi d'échecs, et le roman se termine en queue de poisson.

J'avais acheté parce que j'aime bien l'ésotérisme en fiction, surtout quand il joue un rôle soit de contrainte oulipienne, soit de fil directeur à une enquête, soit de cadre d'une falsification (des thèmes à la Calvino, Borges, Eco et d'autres de mes auteurs préférés). J'ai pensé qu'il s'agirait de quelque chose du genre. C'est un peu le cas, mais c'est plutôt raté.

Assouline aime manifestement étaler sa culture. Pour ça, je ne peux pas lui en vouloir : j'en fais autant. Il a lu, donc, le Golem de Meyrink, la nouvelle Funes et la Mémoire de Borges et le Joueur d'échecs de Zweig ; il connaît bien Primo Levi et Paul Celan ; il a vu le film La Nuit du chasseur ; il aime beaucoup le tableau Black on Maroon de Rothko ; il s'est documenté sur les échecs et sur la culture juive ; il a beaucoup voyagé ; et tout ça, il tient à le faire savoir. OK, comme je disais, je fais le même genre de choses, et sans doute moins bien que lui. Pour ma défense, quand je sème des références savantes dans les petits textes que j'écrits, j'y pense généralement comme des sortes d'œufs de pâques qui amuseront (j'espère) le lecteur qui les repère ; il y a peut-être de ça chez Assouline, mais en fait, le plus souvent, il révèle lui-même la clé de la devinette : par exemple quand son héros échange son chapeau avec un autre dans une synagogue à Prague, on pourrait être tout content d'y reconnaître une allusion au Golem de Meyrink — dont le vrai nom est justement Gustave Meyer —, sauf que l'auteur vous vend la mèche un paragraphe plus loin. Passons.

Outre sa culture, Assouline aime étaler ses préjugés. Le livre tout entier est une sorte de plaidoyer contre le transhumanisme, ou contre les ordinateurs, on ne sait pas très bien au juste, peut-être même un pamphlet sur la supériorité des Arts et de la Culture sur les sciences et les techniques. C'est surtout un bel incendie d'hommes de paille. Quand le héros se rend à une réunion de transhumanistes, par exemple, ç'aurait pu être l'occasion d'un débat intéressant, d'un échange d'idées où l'auteur aurait pu montrer sa propre position de manière indirecte et circonstanciée : mais non, les transhumanistes en question sont tellement caricaturaux, leurs arguments tellement ridicules, leur façon de rejeter toute inquiétude tellement agressive, que cela fait penser à la vision que peut avoir un puritain américain d'une réunion d'athées complotant pour faire venir l'Antéchrist. Les échecs semblent être le prétexte pour essayer de suggérer que les humains y jouent avec art, poésie, sentiment, je ne sais quoi, tandis que les ordinateurs y jouent de façon, forcément, « mécanique ». Toutes sortes d'opinions ou de jugements sont insérés dans la narration avec un semblable manque de subtilité. Qu'il s'agisse du courage des blogueurs qui osent défier les pouvoirs établis (je suppose qu'il se voit comme tel). Ou d'une attaque au passage contre Wikipédia (on sait qu'Assouline ne l'aime pas) : il n'y a pas de mesquinerie qui ne mérite d'être saisie.

Le style n'est globalement pas mauvais. Quelques passages sont agréablement écrits ; le livre commence par la très jolie question quand fond la neige où va le blanc ? [précision : comme on me le fait remarquer en commentaire, cette question est classique — je ne le savais pas ça — même si son origine semble fort confuse ; je pense que ça ne change pas grand-chose] ; il est clair que l'auteur sait manier le français. Néanmoins, il y a des changements de rythme assez déplaisants pour le lecteur, et plusieurs fois des révélations importantes noyées dans un paragraphe de banalités, c'est un peu déstabilisant.

Mais au final, mon principal reproche contre ce livre est surtout qu'il ne va nulle part. L'intrigue policière est absolument nulle : la détective de la police (Nina Rocher) qui tâche de retrouver le héros ne fait rien d'un bout à l'autre du livre, que le suivre toujours avec un temps de retard, et son personnage ne sert finalement à rien (c'est dommage, parce qu'elle semblait pouvoir avoir une certaine profondeur) ; le héros ne fait rien que lire et discuter, mais on ne le voit pas vraiment évoluer ; il traque le mythe du golem partout (jusqu'à se faire tatouer les lettres אמת‏‎ sur le bras — comme le golem de l'histoire), et se plaint lui-même de le retrouver partout ; ni le héros, ni son ami qui s'avère être en fait son ennemi, ni quiconque dans le livre (à part la policière), n'ont la moindre personnalité : les raisons du crime sont complètement futiles (c'est moi qui ai supprimé Marie, elle n'aurait pas dû se mêler de nos affaires […], et puis quoi, elle ne voulait pas comprendre que l'avenir de l'humanité est en jeu, qu'on a déjà changé de système de pensée, on a tourné la page et de tels obstacles pour mineurs qu'ils soient doivent être éliminés), et le méchant s'attend, après les avoir révélées, que le héros va jouer tranquillement aux échecs. Et toute cette non-action finit sur une non-fin où il ne se passe essentiellement rien (le héros joue une partie d'échecs où il abandonne dès le premier coup — je suppose qu'on est censé trouver ça admirable — et il part pour aller vivre).

Bref, même si ce livre est très loin d'être le plus mauvais que j'aie jamais lu, et que je puisse assez bien concevoir qu'on l'apprécie, je ne le recommande pas.

(mercredi)

Quelques lectures récentes

Je ne parle pas souvent sur ce blog des livres que je lis. Encore moins que des films que je vois : une raison évidente est que regarder un film est une expérience plus concentrée dans le temps, donc j'ai un moment clair où en parler, alors qu'un livre, souvent, quand je ne l'ai pas fini je ne veux pas en parler parce que je ne l'ai pas fini, et quand je l'ai fini je ne veux pas en parler non plus parce que je suis passé à autre chose, ou parce que j'en ai eu marre. Ceci est d'autant plus vrai que je lis lentement. Et de toute façon je ne lis pas beaucoup. Entre autres parce que je ne lis quasiment qu'aux toilettes[#], et je n'y passe pas ma vie.

Néanmoins, j'ai lu un peu plus que d'habitude le mois dernier, et il y a quelques livres dont je pourrais dire du bien, alors en voici une liste, en en profitant pour inaugurer une nouvelle « catégorie » sur ce blog :

Les salauds de l'Europe de Jean Quatremer

Sous-titré guide à l'usage des eurosceptiques et écrit par un chroniqueur qui connaît parfaitement les rouages de l'Union européenne, ce livre commence par tracer un tableau extrêmement noir de l'UE, essentiellement une compilation de tous les reproches les plus courants sur ce registre, avant d'entreprendre, dans les chapitres qui suivent, de les décortiquer et de nuancer le tableau. Ce qui est intéressant est qu'il irritera sans doute à la fois les eurosceptiques (auxquels il prétend s'adresser) et les europhiles, mais les deux auront beaucoup à y apprendre s'ils acceptent d'aller au-delà de cette irritation.

Si on imagine que l'auteur, généralement classé comme défenseur de l'UE, va retenir ses coups, on se trompe : il ne ménage pas, par exemple, le monstre bureaucratique qu'est la Commission, et notamment la Commission Barroso. On pouvait s'imaginer qu'après un premier chapitre recensant tous les poncifs europhobes, il allait les réfuter : ce n'est pas le cas, il ne dit pas c'est faux, mais c'est plus compliqué, car son propos est que pour défendre l'Europe et pourquoi elle est nécessaire, les réponses rapident ne conviennent pas, il faut prendre son temps, et c'est ce qu'il fait dans ce livre tout en nuances. Bref, je recommande vivement (si on est prêt à ne pas camper sur ses positions).

Le petit livre des couleurs de Michel Pastoureau et Dominique Simonnet

J'aime bien les livres pas trop épais et, là, je suis servi (120 pages). Mais pour être bref, il n'en est pas moins fascinant. Comme son nom l'indique, il s'agit d'un livre sur les couleurs : plus exactement, sur l'histoire des couleurs, c'est-à-dire de la symbolique de celles-ci et de leur place dans notre culture et notre société (c'est la spécialité du premier auteur). Écrit sous forme d'interview (du premier auteur par la seconde), il reprend une par une les couleurs que Michel Pastoureau considère comme « vraies », à savoir le bleu, le rouge, le blanc, le vert, le jaune et le noir, puis un dernier chapitre pour évoquer brièvement ce qu'il considère comme des « demi-couleurs » (violet, orange, rose, marron et gris), en retraçant à chaque fois l'importance de la couleur, les rôles qu'on lui donne et les images qu'on lui associe. Il ne s'intéresse pas du tout à la physique ou à la physiologie des couleurs, ni à peine à leur linguistique (cf. ce que je racontais ici), au moins dans ce très bref ouvrage, mais il a le temps de dire beaucoup de choses intéressantes, dont certaines qui m'ont surpris (par exemple : qu'au Moyen-Âge les mariées étaient généralement en rouge, que personne avant le 17e siècle n'imaginait le vert comme mélange de bleu et de jaune, que l'association du vert avec la nature est relativement récente, que l'opposition du noir au blanc ne s'est vraiment imposée qu'avec la photographie, etc.).

L'étiquette à la cour de Versailles de Daria Galateria (traduit de l'italien)

Ce livre-là ne m'a pas franchement emballé. Le sujet est intéressant, mais l'exposition est brouillonne (sans doute parce qu'elle ne se veut pas très sérieuse, et l'auteure prétend au moins autant amuser qu'instruire). Il s'agit d'un recueil d'anecdotes tirées essentiellement de chroniqueurs tels que Saint-Simon, Dangeau, Breteuil…, et présentées sous forme alphabétique de sujet. On a du mal à s'y retrouver, d'abord parce que l'ordre alphabétique n'est pas franchement terrible pour un livre qu'on va typiquement lire linéairement, et ensuite parce que l'auteure n'arrête pas de changer d'époque, ou de faire des coqs-à-l'âne sans les annoncer.

Le thème général est que les règles d'étiquette concernant la préséance ou les privilèges étaient invraisemblablement compliquées, pleines d'exceptions historiques apparues parce que tel jour le roi a permis à Untel de faire ceci-cela et depuis c'est devenu un privilège hériditaire, et peut-être que d'autres réclament d'avoir aussi ce privilège, et ces règles finissent par s'accumuler (Machin a le droit d'entrer dans la chambre du roi par telle porte uniquement, Machin par telle autre porte, ce genre de choses), et comme les règles sont arcanes, les disputes sont aussi incessantes, en particulier en matière de préséance. (La personne qui « a la main », c'est-à-dire la préséance, passe devant et passe à droite, notamment au moment de franchir les portes. Globalement parlant, les plus hauts placés après le roi et la reine sont les fils et filles de France, c'est-à-dire les enfants du roi, d'un roi passé ou du Dauphin, puis les petits-fils et petites-filles de France, puis les princes de sang c'est-à-dire les descendants de Hugues Capet, puis les ducs et pairs ; mais là où ça se complique est qu'il faut insérer quelque part les cardinaux, les membres des familles régnantes étrangères, etc., et que de toute façon la préséance ne sera pas la même selon qu'on est à Versailles ou au Louvre, ou au parlement, ou à la messe, ou que sais-je encore.)

Bon, peut-être que l'exposition brouillonne convient bien, finalement, à un sujet qui est lui-même plein de bizarreries inexplicables. Et j'ai appris des choses qui m'ont amusé ; par exemple qu'un des privilèges recherchés à Versailles était le « privilège du pour », qui signifiait simplement que l'accès au logement qu'on occupait à Versailles était marqué (à la craie) pour le duc de X. (par exemple) plutôt que simplement le duc de X. : ce privilège n'apportait rien de plus que ce seul mot (et pas, par exemple, un logement plus décent), mais comme la formulation pour était, au départ, celle utilisée pour les princes de sang, d'autres ont voulu l'avoir à leur tour.

(Cela me fait penser que, sur un sujet proche et dans une exposition nettement moins brouillonne, j'avais bien aimé le livre Le Roi-Soleil se lève aussi de Philippe Beaussant.)

L'ordinateur du paradis de Benoît Duteurtre

J'avais déjà lu quelque chose de Benoît Duteurtre, je ne me rappelle plus bien quoi, mais je me rappelle que j'avais passé beaucoup de temps à me demander si c'était « du lard ou du cochon », et c'est un peu pareil ici. L'auteur a un talent certain pour présenter des personnages gentiment ridicules, qui ont des opinions ou des actions finalement raisonnables et dont on ne sait pas bien si on doit rire d'eux ou avec eux, ni ce que lui (l'auteur) essaie de nous dire, si tant est qu'il essaie de nous dire quelque chose. Il aborde des questions graves sur un mode léger, et finalement ne répond pas à la question, ou bien semble proposer des réponses contradictoires et qui vont mettre mal à l'aise ceux qui croient une chose et ceux qui croient son contraire, en se moquant autant des uns que des autres.

Ici s'entremêlent l'histoire de quelqu'un qui se présente aux portes du paradis pour y être admis (ou pas) et qui se retrouve en fait face à un cauchemar bureaucratique, et une autre, sur Terre, où le président d'une Commission des Libertés publiques se retrouve au cœur d'un scandale parce qu'il a prononcé une phrase politiquement très incorrecte qui a été enregistrée à son insu ; puis surviennent des dérèglements informatiques qui font que tout le monde commence à recevoir des messages électroniques (emails, SMS, historiques de navigateurs) d'autres gens, y compris des données censées avoir été effacées. Les idées sont intéressantes, les sujets évoqués le sont avec une certaine subtilité : le respect de la vie privée à l'heure d'Internet, la confidentialité en ligne, le droit à l'oubli, le pouvoir des ordinateurs dans notre vie, les limites du politiquement correct, et le monde parfois absurde ou inhumain auquel peut conduire une rationalisation excessive ; l'auteur fait preuve d'un humour assez efficace, mais au final, comme je le dis plus haut, on ne sait pas très bien où il veut en arriver ni de qui il se moque (de ceux qui applaudissent le progrès ou de ceux qui regrettent toujours comme c'était âvant ? les deux, sans doute) : ce n'est pas forcément grave, s'il veut juste nous encourager à réfléchir, mais on peut trouver irritante cette façon qu'a Benoît Duteurtre de se moquer sans vraiment se mouiller.

Openly Straight de Bill Konigsberg

C'est un roman classé young adult (jeunes adultes, quoi, mais on ne dit pas trop ça en français pour parler d'une catégorie littéraire), gay&lesbien (enfin, en l'occurrence, gay). J'apprécie souvent les livres young adult pour leur fraîcheur (même si je ne suis vraiment plus dans le public visé), et j'apprécie les livres LGBT parce que, oui, je ressens un manque à combler à ce sujet. Mais souvent on se retrouve avec des histoires toutes calquées sur le même modèle, celui du lycéen qui fait face à l'homophobie de sa famille et/ou de ses professeurs et camarades de classe, a pour seule alliée sa meilleure amie, et finit par s'épanouir en représentant Roméo et Juliette ou le Songe d'une nuit d'été le dernier jour de classe, sous la direction d'un prof d'anglais sage et tolérant. Je ne dis pas que cette histoire n'est pas intéressante, et il est utile qu'elle soit racontée, mais j'ai maintenant l'impression de l'avoir lue douze fois sans compter les fois où je l'ai vue à la télé ou au cinéma.

Openly Straight présente une variation intéressante sur ce thème : la famille du héros, Rafe, n'est pas du tout homophobe, au contraire, ses parents fêtent son coming out au restaurant comme on fêterait un anniversaire, et en fait, il n'y a essentiellement aucun personnage homophobe dans toute l'histoire (en tout cas pas ouvertement, en tout cas pas en position centrale à l'intrigue) ; il y a bien un prof d'anglais sage et tolérant, mais pas de pièce de Shakespeare. Le point de départ est que Rafe, qui quitte sa ville native de Boulder (Colorado) pour continuer sa scolarité dans un lycée pour garçons en Nouvelle-Angleterre, en a simplement assez d'être l'« homo de service » et décide de rentrer dans le proverbial placard. Je ne vais pas résumer les péripéties qui s'ensuivent : elles ne sont ni très complexes ni incroyablement originales, mais elles paraissent vraiment naturelles et pas du tout forcées — ni happy end parachuté ni fin tragique tout aussi factice.

La plupart des personnages ont une vraie épaisseur psychologique, et les rapports humains sont assez touchants. Mais surtout, en évitant toute caricature, l'auteur réussit à toucher à des questions assez délicates : sur la sincérité vis-à-vis de ses amis (est-ce un mensonge d'essayer de se faire passer pour hétéro si on ne l'est pas ? est-ce opportun si on ne risque pas d'être victime d'homophobie ?), sur le rapport entre masculinité et homosexualité (cf. ici), sur les étiquettes qu'on se colle ou que les autres vous collent, y compris des gens bien intentionnés. Et, ce qui est agréable, l'auteur n'essaie pas de forcer une réponse à ces questions : il suggère au lecteur d'y réfléchir, comme son héros y réfléchit, mais n'impose pas vraiment une conclusion.

Bon, on pourra me dire que je suis injuste parce que je reproche à Duteurtre de poser des bonnes questions sans y répondre et que je félicite Konigsberg pour exactement la même chose. Pour éclaircir mon point de vue, donc : le problème est que Duteurtre donne l'impression d'avoir un avis et de le cacher derrière le fait qu'il se moque de tout le monde — alors que Konigsberg donne l'impression de ne pas avoir lui-même de position vraiment tranchée.

Certains points soulevés (je ne parle pas du tout d'une ressemblance de l'intrigue !) m'ont un peu fait penser au film Get Out, que je recommande très vivement au passage : Get Out fait réfléchir à la manière dont le racisme peut être entretenu par autre chose que la haine, y compris par des gens animés des meilleures intentions (enfin, dans le film c'est un peu plus compliqué, mais je ne vais pas spoiler) : dans une certaine mesure, Openly Straight évoque des thèmes analogues s'agissant de l'homophobie (ou disons, du fait de coller des étiquettes sur les gens, dont ils n'ont pas forcément envie, en fonction de leur orientation sexuelle).

Ma liste de livres à lire prochainement : Golem de Pierre Assouline (déjà bien entamé), Kalpa impérial d'Angélica Gorodischer (décrit comme une sorte de version des Villes Invisibles de Calvino — un de mes livres préférés — dans un empire galactique : je suis bien obligé d'essayer de lire ça !), Titus n'aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai, et Miranda and Caliban de Jacqueline Carey.

[#] À l'exception des livres et articles de maths, que je lis notamment pendant que je fais de la musculation. Oui, c'est bizarre, mais en fait le rythme marche très bien : je lis pendant trois minutes en me reposant après un exercice, puis je laisse reposer le temps de faire l'exercice suivant. Ça m'évite de lire en diagonale, et le fait de faire travailler alternativement cerveau et muscules pendant que l'autre se repose fonctionne gobalement bien : je recommande.

(jeudi)

Le livre Brexit d'Ian Dunt

J'étais à Londres le week-end dernier, et en errant chez Foyles (ce qui fait partie de mes figures imposées à chaque fois que je vais à Londres), je suis tombé sur le livre Brexit d'Ian Dunt, qui porte le sous-titre très approprié What the Hell Happens Now? : je voudrais le recommander.

Ce n'est pas vraiment un livre politique. En tout cas, le propos de l'auteur n'est pas d'accuser les électeurs britanniques d'avoir pris une mauvaise décision : c'est sans doute déjà plus d'accuser certains hommes politiques d'avoir exploité leur mécontentement pour les conduire à prendre une mauvaise décision ; mais il n'est pas, ou du moins ne paraît pas à la lecture de ce livre, fondamentalement opposé au principe du Brexit. Ce qui est sûr est qu'il n'est pas spécialement tendre avec l'Union européenne ou avec ses acteurs, mais il ne cherche pas spécialement à les juger. Il s'agit essentiellement d'une présentation succincte des complexités techniques du Brexit et de la faiblesse de la position britannique dans les négociations ; et d'un réquisitoire contre les personnalités politiques britanniques (Theresa May elle-même évidemment, mais surtout ses « trois mousquetaires », Boris Johnson, David Davis et Liam Fox) qui se ruent dans l'opportunité politique sans connaître leurs dossiers, sans savoir où ils vont et sans même comprendre la complexité du problème.

J'avais moi-même une opinion partagée au sujet du Brexit : pour l'eurobéat que je suis, le fait que le Royaume-Uni quitte l'Union est assurément une perte, mais s'ils étaient restés de justesse et avaient continué à paralyser toute évolution vers plus de fédéralisme ou à bloquer toute mesure sociale, ce n'était pas forcément mieux. Toujours est-il que je n'avais réfléchi aux conséquences que du point de vue de l'Union, ma réflexion sur le Royaume-Uni lui-même se limitant à ils vont y perdre beaucoup, mais ils l'auront bien cherché : le livre d'Ian Dunt explique les choses beaucoup plus précisément, où se situeront les problèmes, comment on pourrait les pallier, et pourquoi le gouvernement conservateur actuel n'a pas du tout l'air parti pour, tellement il s'est enfermé dans sa propre rhétorique sur le regain de souveraineté.

Le livre est assez court et clairement écrit (j'en ai lu une bonne partie dans le voyage en Eurostar et pourtant je ne suis vraiment pas un lecteur rapide), je ne vais pas essayer de le résumer. Il commence par quelques pages de fiction décrivant le pire scénario possible (du point de vue du Royaume-Uni) sur le déroulement des mois suivant le Brexit après un échec des négociations avec l'UE ; puis il traite successivement différentes formes que le Brexit pourrait prendre, et différents aspects de la complexité (légale, économique, régulatoire, politique, etc.) du processus, et les conséquences qui peuvent en découler, y compris sur l'unité du Royaume-Uni ou sur l'équilibre constitutionnel des pouvoirs. L'auteur penche clairement pour un scénario où le Royaume-Uni rejoindrait (enfin, resterait dans) l'Espace Économique Européen, au moins à titre transitoire, mais dans le même temps il explique que, compte tenu des déclarations du gouvernement britannique, ce scénario n'est pas du tout probable à l'heure actuelle.

Il y a beaucoup de subtilités dont je n'avais pas du tout conscience. Les problèmes légaux, dont Ian Dunt ne peut évidemment qu'effleurer la surface, sont par exemple intéressants, au moins intellectuellement. Le gouvernement britannique entend faire passer un Great Repeal Bill qui « rapatrierait » comme législation britannique tout ce qui y a été incorporé par l'Union européenne, autrement dit, qui prendrait l'état de la législation au moment où le Royaume-Uni quitte l'Union et en ferait un droit britannique ; un ennui parmi d'autres, c'est par exemple que cette législation fait référence à des institutions européennes auxquelles le Royaume-Uni n'aurait plus accès : il faut donc recréer ces institutions côté britannique, ou amender le droit ; comme la tâche est hautement complexe, le gouvernement britannique propose de se donner le droit de modifier la Loi sans passer par le parlement, ce qui pose un problème d'équilibre des pouvoirs. Il y a bien sûr la difficulté que le droit européen évolue sans cesse, selon les arrêts de la Cour de Justice de l'Union européenne, dont il était précisément une promesse majeure du camp Leave de se débarrasser de l'autorité. Un autre problème technique est de créer les agences de régulation britanniques pour remplir les fonctions qui sont actuellement remplies par l'Union européenne, et de trouver les fonctionnaires pour les faire tourner, tout en gardant l'équivalence des protections (des consommateurs, des travailleurs, etc.), surtout s'il s'agit de continuer à faire commerce avec l'Union, et en même temps de ne pas tomber victime des lobbys de façon encore plus aiguë qu'ils ne s'exercent à Bruxelles. • D'autres problèmes légaux délicats se posent encore au niveau de l'OMC, organisation sur laquelle le gouvernement britannique déclare pouvoir de façon heureuse s'appuyer en cas d'échec des négociations : or les documents à l'OMC concernant le Royaume-Uni (notamment les fameuses listes, ou schedules) sont maintenant complètement intriqués avec l'Union européenne, et il y a possiblement un flou juridique considérable et dangereux sur la manière dont ils doivent s'appliquer après le Brexit (par exemple, comment séparer les quotas du Royaume-Uni de ceux de l'Union), qui pourrait conduire toutes sortes d'États tiers à vouloir utiliser la situation à leur profit. La difficulté technique liée est que le Royaume-Uni n'a plus, ou en tout cas plus assez, de négociateurs commerciaux parmi ses fonctionnaires, et absolument pas le temps pour en former.

Mais ce qui semble surtout horrifier l'auteur, c'est à quel point les ministres chargés du Brexit sont ignorants des problèmes auxquels ils vont devoir s'attaquer, ou du fonctionnement même de l'Union européenne. (Il cite par exemple le cas d'un ministre qui a déclaré vouloir conclure des accords commerciaux avec Berlin en parallèle avec les négociations du Brexit, et à qui Berlin a rappelé que les états de l'Union n'ont pas le droit de passer de tels accords, qui sont une compétence exclusive de l'Union.) Le livre a été écrit avant l'invocation formelle de l'article 50 (ça ne l'empêche pas de rester tout à fait d'actualité), et en particulier avant ce fameux dîner dont Jean-Claude Juncker est revenu en expliquant à Angela Merkel que Theresa May vivait dans une autre galaxie. Theresa May a ensuite décrit le rapport en question comme du Brussels gossip, mais le livre d'Ian Dunt suggère qu'il y a véritablement un problème de perception de la réalité au sein du cabinet britannique. Il montre aussi du doigt des erreurs fondamentales de calcul, par exemple le fait que Theresa May ait annoncé en avance la date à laquelle elle comptait invoquer l'article 50, alors qu'il s'agissait justement d'un des rares leviers dont elle disposait dans les négociations (qu'elle aurait pu utiliser pour exiger des discussions préliminaires aux négociations formelles).

Le même auteur publie des articles ici, et ils sont globalement féroces avec le gouvernement britannique.

(dimanche)

Psychohistorical Crisis de Donald Kingsbury

Je ne parle guère sur ce blog des romans que je lis (encore moins que des films que je vois), entre autres parce que lire un livre prend beaucoup plus de temps que voir un film, et à la fin je ne sais plus bien ce que je pensais au début, ou peut-être que, comme l'expérience est moins ramassée dans le temps, ça me motive moins à en parler. Mais comme j'ai écrit récemment une entrée sur ma lecture du cycle de Fondation d'Asimov, il faut que dise un mot sur un roman que je viens de finir : Psychohistorical Crisis, publié en 2001, du romancier et mathématicien canadien Donald Kingsbury.

Il s'agit d'une suite de Fondation. Une suite non autorisée, c'est-à-dire que pour éviter les problèmes de copyright[#] tous les noms ont été changés, je vais y revenir ; et du coup, pour ceux qui considèrent que ce concept a un sens[#2], ce n'est pas canon. En fait, plus précisément, c'est une suite de la trilogie « centrale » de Fondation, c'est-à-dire les trois volumes publiés au début des années '50 (soit : Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation, voyez mon entrée précédente pour plus d'explications sur le cycle asimovien) ; Kingsbury ne contredit pas explicitement les autres romans du cycle de Fondation[#3], il y a même un ou deux points où il m'a semblé qu'il faisait une référence extrêmement obscure aux préludes, mais c'était plus un clin d'œil qu'un lien interne à l'histoire, généralement parlant il les ignore simplement, donc on peut considérer qu'on a une histoire qui se tient en ajoutant ce roman à la suite de la trilogie centrale de Fondation.

Mieux, cette histoire a une fin, ce qui n'est pas vraiment le cas de la trilogie de Fondation, qui reste un peu en plan (et peut-être encore plus si on y ajoute les romans qui se passent après). Et peut-être encore mieux, sur certains plans, je trouve que le roman de Kingsbury reste plus dans l'esprit, ou dans la trajectoire narrative, de cette trilogie, alors que les romans plus tardifs d'Asimov partaient un peu dans une autre direction (notamment par la volonté de faire le lien avec le cycle des robots, mais j'en ai déjà parlé). On pourrait même dire que Kingsbury éclaircit certains points qu'Asimov avait laissé un peu obscurs, et peut-être même corrige une sorte d'incohérence (c'est très discutable, mais on peut défendre cette position) dans Fondation, voire, dans les mathématiques de Hari Seldon. D'une certaine manière, ce qu'il fait m'évoque que j'avais imaginé dans ce fragment, et c'est peut-être pour ça que ça m'amuse. Plus généralement, certains aspects de sa façon d'écrire me renvoient à ma propre lecture d'Asimov, il faut croire que Kingsbury en a un peu la même approche (peut-être parce qu'il est lui aussi matheux ?).

En revanche, il faut préciser que Kingsbury change, en plus des noms, un point important dans l'histoire d'Asimov. Enfin, ce n'est pas totalement clair s'il s'agit d'un changement rétroactif (au sens où le roman de Kingsbury se placerait à la suite d'un roman différent, quoique très parallèle, à celui d'Asimov), ou si c'est un changement de situation dans l'histoire interne, mais ça n'a pas grande importance de le savoir et l'ambiguïté est peut-être voulue.

Pour être un peu moins vague, après les deux notes qui suivent, je vais présupposer la lecture de la trilogie centrale de Fondation, et je vais donc la spoiler (par contre, je ne spoilerai pas, ou alors de façon très mineure, le roman de Kingsbury). De toute façon, une critique de Psychohistorical Crisis n'a probablement aucun intérêt pour quelqu'un qui n'aurait pas lu la trilogie centrale de Fondation vu qu'il est quasiment nécessaire de l'avoir lue pour lire cette « suite » (ce n'est pas rigoureusement indispensable, les événements importants sont toujours rappelés, mais peut-être pas de façon très compréhensible, et en tout cas de manière à gâcher le plaisir).

[#] Digression : C'est une question sur laquelle j'aimerais un peu mieux connaître l'état du droit : dans quelle mesure le droit de la propriété intellectuelle, dans différents pays et différents régimes (copyright/droit d'auteur d'une part, droit des marques de l'autre), s'applique aux personnages, lieux et univers de fiction, c'est-à-dire (1) spécifiquement à leurs noms, et (2) indépendamment de leurs noms. • Kingsbury ou ses éditeurs ont l'air d'avoir fait l'hypothèse que, au moins pour les pays où ils publient et au moins sur les régimes que les ayants-droit d'Asimov ont couvert, le copyright ne s'applique qu'aux noms, et que des modifications vraiment simples de ceux-ci, parfois une simple permutation des lettres, écartent les problèmes ; si c'est vrai, je trouve ça heureux (politiquement et, si j'ose dire, artistiquement / littérairement), mais surprenant (juridiquement). • Il est vrai que beaucoup de pays protègent la parodie et/ou l'analyse critique, mais le roman dont je parle ici ne tombe probablement pas sous ces exceptions, et elles sont assez étroitement définies (par exemple, je me souviens que des gens ont eu des problèmes en voulant publier un dictionnaire des personnages de je ne sais plus quelle série de livres, peut-être Harry Potter : apparemment ça ne passait pas pour de l'analyse littéraire). • Peut-être aussi simplement que les héritiers d'Asimov ne sont pas des infâmes connards rapaces et procéduriers comme le sont les héritiers ou avocats d'une proportion considérable des auteurs à succès (remarquez l'habileté avec laquelle j'évite de nommer qui que ce soit pour ne pas risquer d'être traîné en justice pour diffamation).

[#2] Je trouve que le « canon » est un concept idiot, parce qu'il nie justement ce qui est le plus intéressant dans la fiction par rapport à la réalité : l'univers n'est pas uniquement défini, un auteur est libre de se contredire, de revenir en arrière, de modifier ce qu'il a déjà écrit, de reprendre tout ou même une partie de ce qu'un autre auteur a écrit et de bâtir dessus (modulo problèmes de droit d'auteur, cf. la note précédente), et même de rendre volontairement obscur ou incertain le fait que plusieurs romans puissent se passer ou non dans le même univers. (Je m'amuse avec ça dans mes fragments littéraires gratuits : j'aime bien l'idée qu'on ne sache pas bien lesquels sont reliés auxquels ou de quelle manière, quels personnages sont les mêmes, etc.) Après, comme toute liberté, il est possible d'en faire n'importe quoi et de se tirer dans le pied avec, mais abusus non tollit usum (vieil adage que des gens ont parfois du mal à comprendre).

[#3] Ah si, maintenant que j'y pense, il contredit Foundation and Earth pour ce qui est du destin de la Terre. Mais bon, ce n'est pas un point majeur, finalement.

🌠

Pour situer les choses, Psychohistorical Crisis se passe environ 2700 ans après le début de Foundation, donc après le début du Second Empire galactique. Comme je le disais plus haut, tous les noms ont été changés, de façon d'autant plus mineure qu'ils sont peu importants, mais on les reconnaît très facilement quand on a lu Fondation : par exemple, Terminus devient Faraway, Kalgan devient Lakgan, l'empereur Cleon devient Cleopon (ç'aurait été plus amusant de l'appeler Solon ou Dracon, mais bon… de toute façon le nom n'apparaît que dans une ligne d'une annexe chronologique), Anacreon devient Nacreome, Siwenna devient Sewinna, etc. ; je n'ai pas compris la logique, mais Trantor s'appelle Splendid Wisdom (pourquoi Wisdom ? aucune idée), le Mulet (the Mule dans l'original) devient [c'est notamment là que ça spoile violemment Foundation and Empire, je vous aurai prévenu] Cloun-the-Stubborn, on apprécie la blague, et Hari Seldon n'est jamais nommé et devient simplement the Founder ; la Fondation elle-même est the Fellowship, le First Speaker est First Rank(ing) [Psychohistorian/Pscholar]. Bref, on voit l'idée.

Le changement essentiel par rapport aux écrits d'Asimov est qu'il semble que le mulet ne soit pas un mutant et que les psychohistoriens n'aient pas de pouvoirs psi. En tout cas, personne n'est capable de modifier à distance les émotions d'un autre. À la place (si j'ose dire), Kingsbury imagine que les gadgets évoqués par Asimov que sont la sonde psychique (psychic probe) et le visi-sonar (Kingsbury rebaptise ça en visi-harmonar) ont évolué techniquement et donné naissance au fam (abréviation de familiar), une sorte d'ordinateur qui interface avec le cerveau humain et qui sert à augmenter à la fois ses capacités analytiques et son auto-contrôle émotionnel ; essentiellement tout le monde en a un (mais tous les modèles ne se valent pas, et il y a une inégalité sociale fondée sur la possibilité de s'acheter un plus ou moins bon fam). • Je n'étais pas super convaincu par cette invention, qui joue un grand rôle dans l'intrigue, mais il faut dire que je n'étais pas non plus super convaincu par l'idée d'Asimov de la possibilité de modifier les émotions, et il faut admettre que Kingsbury fait un assez bon usage de son gadget (les possibilités du fam sont un petit peu à géométrie variable, mais à peu près autant que les pouvoirs psi chez Asimov). Il laisse aussi ouverte la porte que son roman s'inscrive vraiment dans la continuation de ceux d'Asimov en suggérant que le fam a aussi comme fonction d'empêcher le contrôle émotionnel par autrui ; et peu importe, finalement, que le Mulet ait déstabilisé le Plan Seldon en utilisant un pouvoir de mutant ou la technologie du visi-sonar, le point important est qu'à l'époque où le roman se passe, essentiellement tout le monde a un fam et les émotions ne sont plus contrôlables par ce type d'attaque.

Il y a aussi des points sur lesquels Kingsbury, sans contredire Asimov, étend ce qu'il a fait, clarifie ou donne de la profondeur.

Pour ce qui est de la psychohistoire, qui joue un rôle majeur, on sent que l'auteur est mathématicien et cherche à rendre la chose scientifiquement aussi plausible que se peut, alors qu'Asimov, il faut le reconnaître, se contente souvent de pipoter des termes mathématiques un peu ridicules. Évidemment, il ne faut pas s'attendre à ce que le roman contienne des vrais morceaux de mathématiques. Mais par exemple, Kingsbury est plus détaillé qu'Asimov sur l'objection inévitable qu'il n'est pas imaginable que l'ensemble de l'histoire de l'humanité soit prévisible, fût-ce statistiquement : il explique que la prévision est possible en général mais qu'il y a des régions des paramètres psychohistoriques, qu'il appelle topozone crossings (dans mes propres fan-fictions d'Asimov j'avais eu la même idée et appelé ça des nexus), où le cours des affaires humaines sera sensible à de petites perturbations, et qu'il faut donc contrôler avec beaucoup plus de précision, et c'est en ces points que l'avenir se joue vraiment. Je pourrais aussi dire, je l'ai évoqué ci-dessus, que le cœur de l'intrigue consiste à corriger un problème crucial, presque une incohérence, dans le Plan Seldon (ceci explique qu'il puisse y avoir encore des choses à raconter après l'avènement du Second Empire) : je ne vais pas en dire plus parce que ce serait impossible sans spoiler de façon majeure, mais disons que je suis d'accord à la fois avec le problème et avec sa solution.

Il y a par ailleurs un passage de l'intrigue qui concerne l'astrologie qui est certainement inspiré d'Umberto Eco (par exemple, des thèmes du Pendule de Foucault), et les idées sous-jacentes sur le rapport entre psychohistoire et astrologie, entre science et mystification, me plaisent beaucoup, et je me suis un peu frappé le front en me disant mais pourquoi je n'ai jamais pensé à ça ?, tellement j'ai trouvé l'idée brillante. (Je ne vais pas en dire plus pour ne pas spoiler, mais je volerai certainement le concept dans quelque chose que j'écrirai un jour.)

Kingsbury développe aussi l'histoire de l'humanité et notamment du Premier Empire galactique, de façon beaucoup plus détaillée qu'Asimov ne l'avait fait. Il semble partager ma fascination pour les empereurs et la fait partager à son personnage, qui trouve intéressant de lire les biographies des plus pittoresques d'entre eux. Kingsbury développe aussi toutes sortes de détails qui donnent de la profondeur et de solidité à l'Univers décrit, parce qu'il faut reconnaître que chez Asimov il est un peu en carton-pâte (à part pour ce qui est de Trantor, et encore). Par exemple, il imagine les unités de temps et de longueur qu'une civilisation galactique pourrait utiliser de façon un peu plus sérieuse qu'Asimov. (Tout est basé sur le mètre : une année, par exemple, est le temps qu'il faut pour que la lumière parcoure une lieue de 1016 m, ce qui donne notre année à 6% près ; une veille est le temps qu'il faut pour que la lumière parcoure 1013 m, soit un peu plus de 9 de nos heures ; une heure est le dixième de ça, une inamin est le dixième centième de ça, soit 33 de nos secondes, et un jiff est le centième de ça, soit un 1/3 de nos secondes. Tout ça se lit très bien, et est plus plausible qu'un système basé sur la seconde SI comme j'avais moi-même imaginé.)

Mais bon, si jusqu'à présent j'ai dit surtout du bien de ce livre, il faut que j'en dise aussi du mal. Parce qu'autant le fond général me plaît bien et je considère qu'il y a le matériau d'une véritable suite-et-fin de la saga commencée par Asimov, autant la forme me déplaît sur plusieurs aspects.

Essentiellement, c'est très brouillon et le rythme est très déséquilibré. Par exemple, certains passages sont extraordinairement développés, foisonnent de détails, et juste après, un point important de l'intrigue est expédié de façon lapidaire. On a droit à des passages extrêmement longs, et à mon avis franchement idiots, où le héros est sur Terre (pour des raisons vraiment peu importantes) et essaie notamment de reconstruire un bombardier de la seconde guerre mondiale, et les derniers un ou deux chapitres où tout se dénoue sont écrits tellement vite qu'on se sent un peu volé. On a des passages très détaillés sur les unités de mesure, des rants bizarres (et à mon avis quelque part entre « scientifiquement inexacts » et « not even wrong ») sur le déterminisme des lois de la physique et la conservation de l'information, et à côté de ça on n'apprend quasiment rien sur des groupes qui jouent un rôle essentiel dans l'intrigue. On apprend des choses étonnamment précises sur le maniérisme de tel personnage un peu secondaire et rien sur le physique d'un autre beaucoup plus important. Les idées brillantes que j'ai évoquées ci-dessus sur l'astrologie sont, finalement, mal mises en valeur dans le rythme du roman et dans l'intrigue en général.

Et puis Kingsbury se spoile lui-même. Je trouve ça particulièrement dommage parce que je suis amateur de coups de théâtre, mais apparemment lui ne l'est pas du tout : à chaque fois qu'il a construit un mystère qu'il pourrait nous révéler de façon théâtrale (et asimovienne), il semble qu'il veuille le désamorcer, le dé-dramatiser, et un roman qui pourrait être riche en rebondissements, au moins dans sa forme, se transforme en long fleuve tranquille. (Peut-être que certains préféreront, après tout, c'est une question de goût, les coups de théâtre peuvent être jugés artificiels, mais enfin là il n'y en a vraiment aucun qui résiste, même pas en hommage à Asimov.)

Enfin, il y a le traitement des femmes qui est vraiment bizarre. C'est une chose que les femmes jouent des rôles moins importants que les hommes — après tout, on ne peut pas juger une œuvre individuelle sur ce genre de choses, ça ne peut s'estimer que statistiquement — et qu'aucune femme ne soit psychohistorienne ou mathématicienne, mais il y en a un certain nombre qui sont quasiment placées au niveau de jouets sexuels, et qui plus est l'auteur insiste plus ou moins lourdement sur le fait qu'elles sont tout juste pubères. Alors il est possible qu'il ait voulu justement dénoncer le traitement des femmes dans la SF des années '50, ou s'en moquer, ou quelque chose comme ça. (Il y a moins de grands rôles féminins que masculins chez Asimov, par exemple, et je ne suis pas sûr de pouvoir citer une seule de ses œuvres qui satisfasse au test de Bechdel, mais enfin dans la série Fondation, il y a quand même Bayta Darrell et sa petite-fille Arcadia Darrell, qui sont des personnages de tout premier plan, dans les romans écrits plus tard, Dors Venabili et Wanda Seldon, et dans d'autres séries, Susan Calvin ou Noÿs Lambent.) Si l'auteur avait écrit une petite réflexion sur la question, avait mis en scène un personnage qui se plaigne de la misogynie de sa société, ou quelque chose de ce genre, on pourrait comprendre, mais là il est difficile de ne pas prendre les choses au premier degré, et c'est vraiment gênant.

Au final, je recommande quand même le roman, en tout cas à ceux qui trouvent comme moi qu'il manque un peu une fin à la trilogie centrale de Fondation, et que les romans écrit plus tard par Asimov n'en fournissent pas vraiment une, voire en trahissent la prémisse ; je le recommande à ceux qui veulent voir le thème de la psychohistoire un peux mieux développé ; mais seulement à condition d'être capable de sauter des passages inutilement longuets, de supporter que les révélations soient mal mises en valeur et que d'accepter de fermer les yeux sur la présentation vraiment bizarre des femmes. Il est dommage que des idées d'intrigue vraiment excellentes soient desservies par une forme douteuse.

(vendredi)

Quelques réflexions décousues au sujet d'Isaac Asimov et de Frank Herbert

J'avais écrit il y a quelques mois une petite introspection sur l'influence que la lecture du Seigneur des Anneaux de Tolkien a eue sur moi. Je voudrais dire quelque chose de semblable au sujet de l'œuvre d'Isaac Asimov, sauf que j'écris ceci surtout pour me détendre après trop de temps passé à préparer des cours, donc je ne vais pas être très cohérent ni très systématique dans mon analyse.

Ce qui me motive à en parler, c'est que je viens de relire la trilogie centrale de Fondation (soit : Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation). Mais ce qui me pose une difficulté pour en parler, c'est que je n'arrive pas à me rappeler quand je l'ai lue pour la première fois. (Il m'arrive d'écrire la date en première page quand j'achète un livre, mais là je ne l'ai pas fait.) Mon édition de Foundation and Empire prétend dater de 1994, et c'est bizarre parce que j'ai un souvenir assez net de l'avoir lu pendant que j'étais aux États-Unis avec mes parents à l'été 1993 (le souvenir est assez net : je me revois lisant des passages précis du livre dans un hôtel dans les Rocheuses, et je sais avec certitude que ce je suis allé dans l'Ouest des États-Unis en 1993 et jamais depuis), donc peut-être que je suis tombé dans une faille spatio-temporelle ou peut-être que j'ai encore un cas de souvenirs bizarrement faussés. Mais bon, ça doit bien être vers 1993–1995 (j'ai des textes écrits vers 1994 qui sont manifestement fortement inspirés de Foundation).

Je ne me rappelle pas non plus ce que j'ai pensé en lisant ces livres pour la première fois, ni ce qui m'a poussé à les lire. Bizarrement, je me rappelle ce que j'ai pensé en voyant les couvertures pour la première fois : c'était dans une librairie à Londres, probablement autour du moment où j'ai lu The Hitch-Hiker's Guide to the Galaxy de Douglas Adams, et j'ai vu l'intégrale de la série Foundation (intégrale qui faisait, à l'époque, six volumes puisque c'était avant que paraisse Forward the Foundation), l'édition était celle, par Grafton je crois, dont la couverture porte les jolis dessins de Tim White qui n'ont absolument rien à voir avec le contenu des livres mais qui, dans mon esprit, sont restés inextricablement liés à eux. (D'ailleurs, mon sens de la symétrie est agacé par le fait que quand j'ai, plus tard, acheté tous les livres de la série, ils n'étaient pas dans la même édition.) Je me souviens avoir pensé, ouhlà, six volumes, je ne lirai jamais un truc pareil ; en même temps que, malgré moi, j'ai dû commencer à me demander ce qu'il pouvait y avoir dedans (et à m'en construire une représentation bizarre, comme je le disais au sujet de Tolkien), parce que j'aimais bien les titres et les illustrations. Toujours est-il que je ne sais absolument plus ce qui m'a poussé, finalement, à essayer quand même de les lire.

Pour ceux qui n'ont pas lu ces œuvres, disons rapidement (et presque sans spoiler) qu'il s'agit d'une histoire de science-fiction qui se passe au moment du déclin et de la chute d'un empire galactique (peuplé d'humains) qui a régné sur toute la galaxie pendant environ 12000 ans ; un mathématicien nommé Hari Seldon développe une science appelée psychohistoire, au croisement de la psychologie, de la sociologie, de l'histoire et de la physique statistique, qui permet de modéliser le comportement des grands ensembles d'individus et donc d'en prédire l'évolution : grâce à cette science, il prédit la chute de l'empire galactique et un interrègne chaotique qui doit durer 30000 ans, mais qu'il trouve le moyen (le Plan Seldon) de raccourcir à seulement 1000 ans en établissant une Fondation au bord de la galaxie, qui portera les graines à l'établissement d'un second empire galactique. Les trois volumes centraux que je viens de relire (Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation) racontent le début de l'histoire de cette Fondation, ses démêlés avec ses voisins, et la recherche de la plus mystérieuse Seconde Fondation dont on sait seulement qu'elle a été établie à l'autre bout de la galaxie et dont le rôle n'est pas clair (je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler, parce qu'il y a beaucoup de coups de théâtre à ce sujet). Les deux volumes qui suivent dans l'histoire interne et qui ont été publiés longtemps plus tard (Foundation's Edge et Foundation and Earth) prennent un point de vue très différent sur le but ultime de la Fondation, évoquent la recherche de la Terre, la planète sur laquelle l'humanité est née, et concluent le cycle un peu en queue de poisson. Encore plus tard, Asimov a écrit deux romans supplémentaires (Prelude to Foundation et Forward the Foundation) dont l'action se déroule avant Foundation et qui ont pour thème le développement de la psychohistoire, sur la planète qui sert de capitale à l'Empire, Trantor, avant l'établissement de la Fondation.

J'ai énormément aimé les trois volumes centraux. Sans doute l'idée même de la psychohistoire me plaisait-elle, et/ou le fait d'avoir un héros mathématicien. Même s'il faut admettre que la psychohistoire ne tient pas vraiment debout dès qu'on y réfléchit un peu, même dans la logique interne des livres (il y a vraiment trop d'éléments dus au hasard, et vraiment trop de prédictions qui sont faites avec une précision complètement cinglée) ; et même s'il est clair qu'Asimov a une idée assez fantaisiste des mathématiques (il imagine plein de formules compliquées : or même si une science comme la psychohistoire devait exister, ce serait certainement surtout plein de calculs numériques).

Mais plus encore que la psychohistoire et le héros mathématicien, je crois que j'étais fasciné par l'empire galactique, qu'on ne fait qu'entre-apercevoir dans Foundation et Foundation and Empire, et dont la chute m'avait causé un certain chagrin, toute prédite qu'elle était. Je crois que, comme Asimov et comme tant d'autres gens, je suis hanté par l'idée (sans doute plus l'idée fantasmée que la réalité) de l'empire romain, et surtout de son déclin et de sa chute, notamment à travers l'influence de l'œuvre célèbre de Gibbon (que, un peu comme le cycle de Foundation, j'ai toujours regardée en me disant, ouhlà, c'est trop long, je ne lirai jamais un truc pareil). Ce qui est certain, c'est qu'énormément des textes que j'ai écrits, que ce soit de la science-fiction ou d'autres genres de fantastique, tournent autour du thème de l'empire et de l'empereur, pas juste des royaumes et des rois mais bien des empires et des empereurs : c'est une idée qui m'obsède presque (artistiquement, je précise : je n'ai certainement pas de sympathie politique pour cette forme d'organisation de l'État !). Et puis, il y a la planète-capitale, Trantor, qui est elle aussi assez fascinante : qu'Asimov réussit à rendre fascinante, lui qui a manifestement une sainte horreur des descriptions. Et il y a spécifiquement l'empereur Cléon I dans Prelude to Foundation et Forward the Foundation, que je trouve extraordinairement attachant pour un personnage finalement assez secondaire.

Et enfin, il y a les coups de théâtre. J'ai déjà dit que j'étais un grand fan des coups de théâtre, mais la trilogie centrale de Fondation est un orgasme théâtral multiple. La fin de chacune des deux parties de Second Foundation est presque une caricature du coup de théâtre à répétition, c'est du Agatha Christie à la puissance cent. J'ai dû grandir depuis 1994, ou simplement ça marche moins bien quand il n'y a plus l'effet de surprise, parce que j'ai trouvé ça un peu exagéré à la relecture. Mais bon, c'est amusant et il y a des signes clairs qu'Asimov ne se prend pas (complètement) au sérieux.

La trilogie centrale de Fondation m'a énormément plu. Les deux livres qui suivent (Foundation's Edge et Foundation and Earth) m'ont, en revanche, beaucoup déçu : j'ai cru qu'Asimov avait perdu son talent pour le calcul politique sophistiqué qui est à la base de la psychohistoire et des coups de théâtre du Plan Seldon ; j'ai été agacé par sa façon d'essayer de recoller artificiellement ses histoires de robots avec le monde de Fondation ; et surtout, je me suis senti trahi par une réinterprétation, pour ne pas dire un abandon, du Plan Seldon (je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler). Les deux livres qui ont été écrits encore après, mais qui servent de préquelles dans la chronologie interne (Prelude to Foundation et surtout Forward the Foundation) m'ont partiellement réconcilié avec lui : même s'il y avait encore à mon goût un peu trop d'histoires autour des robots, ou de la possible existence de robots, au moins l'histoire de Hari Seldon est-elle intéressante et assez pleine de rebondissements et de calculs politiques intelligents.

J'ai lu beaucoup d'autres œuvres d'Asimov, donc je ne vais pas faire le catalogue complet. La trilogie de l'Empire (The Currents of Space, le mal-aimé Tyrann/The Stars like Dust, et Pebble in the Sky) m'a également bien plu ; comme beaucoup de ses nouvelles (je pense par exemple à Profession), et d'autres de ses romans (je mentionnerai juste The End of Eternity, pour une approche originale du voyage temporel et la manière dont on passe tout le roman à se demander où il veut en venir avant un dénouement assez épatant).

Mais je n'ai jamais été tellement emballé par ce qui fait sans doute le plus la célébrité d'Asimov, auquel le OED attribue la paternité du mot robotics : les histoires de robots, et les fameuses trois lois. Certes, l'exploration de toutes les façons de contourner ces lois, de les annuler, de les réinterpréter, etc., est amusante, mais une chose que j'ai du mal à comprendre, c'est qu'Asimov n'ait jamais vraiment fait le lien entre robots et ordinateurs : il est parfois question d'ordinateurs dans ses œuvres, ce sont généralement des machines monstrueuses, souvent appelées Multivac, et en tout cas ontologiquement différentes des robots — on se demande comment il a pu ne pas identifier un robot à un ordinateur sur pattes.

Bref, ce qui m'intéressait le plus, moi (au moins il y a 20–25 ans : peut-être plus tant maintenant), c'était les histoires d'empires galactiques, et les manœuvres politiques qui allaient avec. J'ai passé un certain temps à écrire du sous-sous-Asimov qui en est presque un plagiat, et de qualité abominable : pièce à conviction nº1, pièce à conviction nº2, pièce à conviction nº3. Je n'ai appris que récemment l'existence d'histoires qui ne sont pas d'Asimov mais autorisés par lui, spécifiquement Foundation's Friends, dont il faudra que je voie ce que ça vaut.

🌠

Mais j'en viens à un autre auteur : Frank Herbert. Parce qu'au rayon des complots politiques dans des empires galactiques dans des sagas de livres de science-fiction, il était difficile d'échapper à la série Dune. Et là, je n'ai pas du tout aimé. Pourtant, je partais d'un bon a priori : tellement bon, même, que j'ai lu deux volumes et demi de la saga, et encore un bout du quatrième, avant de me rendre compte que je détestais ce gloubi-boulga mystique.

Pourtant, si on en juge par ce que j'ai écrit avant, j'aurais aimer Dune, et en tout cas les parallèles avec Fondation sont frappantes. C'est de la science-fiction qui se passe autour de 10⁴ années dans le futur. Il y a un empire avec un empereur à la tête. Il y a quelqu'un qui a vaguement le pouvoir de prédire l'avenir, et qui s'inquiète pour ce que deviendra l'Humanité. Il y a des luttes de pouvoir compliquées et des complots dans tous les sens. Il y a des gens qui ont une sorte de pouvoir mental bizarre et qui ont un Plan à accomplir. Il y a quelqu'un qui a une sorte de super-pouvoir d'origine probablement génétique. Et il n'y a pas de robots parce qu'ils ont disparu, sauf peut-être à la fin, dans une certaine mesure. La fin, d'ailleurs, n'est pas vraiment une fin, et d'autres auteurs ont essayé d'en écrire une. (Je suis sûr que des gens un peu doués pour l'exercice de style pourraient écrire un petit résumé qui fonctionne à la fois pour Fondation et pour Dune. Oui, ceci est un défi. 😉) Sur un point plus superficiels, les deux ouvrent leurs chapitres par des citations fictives. Les deux parsèment leurs histoires de coups de théâtre et de rebondissements. Et de façon plus profonde, les deux posent des problèmes éthiques intéressants sur ce que doit être l'avenir idéal de l'Humanité et surtout qui est en droit d'en décider et ce qu'on a le droit de faire pour que cet avenir s'accomplisse ; et comment il est possible d'échapper à la prescience. Les deux posent un regard ambigu sur la religion (et peut-être aussi le commerce) comme moyen de contrôle des masses. Je suppose que Herbert avait lu Asimov, et qu'Asimov a lu Herbert pour la suite. Je suis étonné de ne pas trouver facilement sur Google plus de gens dressant des comparaisons entre deux sagas pourtant toutes deux immensément populaires : je ne trouve en fait qu'un seul article vaguement sérieux sur la question, John L. Grigsby, Asimov's Foundation Trilogy and Herbert's Dune Trilogy: A Vision Reversed, Science-Fiction Studies 8 (1981) 149–155, et il n'est pas bien profond.

Bref, si j'ai beaucoup aimé Fondation et pas du tout Dune, c'est qu'il faut creuser un peu plus profondément que ces ressemblances.

Je peux trouver des raisons superficielles pour lesquelles je n'aime pas Dune. Herbert écrit mal : je veux dire, son style est encore plus ridiculement pompeux que le mien, et ce n'est pas peu dire. Il ne se passe quasiment rien dans des volumes pourtant interminables à part des conversations complètement plates, des digressions qui ne servent à rien, et surtout du délire, beaucoup de délire, religio-philosophique. Ses coups de théâtre qui sont censés être des surprises sont tellement transparents qu'il est impossible d'être vraiment surpris. Ses personnages n'ont aucune profondeur psychologique, ils sont tous des caricatures d'eux-mêmes : Dune me fait penser de ce point de vue-là à une classe d'école primaire qui aurait décidé de représenter l'Électre d'Euripide et qui jouerait les rôles avec la crédibilité qu'on imagine. L'intrigue est totalement artificielle, tous les éléments sont complètement parachutés. Et le monde lui-même n'a aucune crédibilité (des hommes-calculateurs ? complètement grotesque ; tout le monde qui aurait le même livre religieux ? absurde ; des gens qui seraient conditionnés à ceci ou cela ? n'importe quoi ; des gens qui peuvent retrouver les mémoires de leurs ancêtres ? crétin et éculé ; une guerre sainte contre toute forme d'ordinateur qui aurait eu tellement de succès ? pas crédible une seule seconde). Enfin, Herbert semble avoir complètement perdu de vue la première moitié du mot science-fiction.

…Mais tout ça, ce ne sont que des raisons superficielles, et assez largement de mauvaise foi. Je pourrais certainement trouver des raisons analogues de ne pas aimer Fondation si je cherchais un peu. En tout cas, j'ai certainement des choses à lui reprocher : le style d'Asimov, s'il est plus naturel, n'est pas franchement plus brillant que celui de Herbert ; à part dans les préquelles, ses personnages n'ont guère plus d'épaisseur psychologique, ce qui est peut-être encore plus critiquable quand il est censément question de psychologie ; il y a aussi beaucoup de choses totalement parachutées, et les coups de théâtre que j'aime tellement sont totalement tarabiscotés. Et pour un reproche plus spécifique à Asimov : il n'y a aucune description de rien du tout, si bien qu'on a l'impression de lire une histoire racontée avec des personnages de xkcd, on ne sait pas à quoi ressemble quelque personnage que ce soit sauf Hari Seldon, ni quelque planète que ce soit sauf Trantor. Bordel, Asimov, c'est l'espace !, tu pouvais nous faire rêver avec des belles images. Pourtant, je lui pardonne tout ça et plus.

La vraie raison pour laquelle je n'aime pas du tout Dune et j'aime Fondation doit se chercher en moi et pas dans les œuvres elles-mêmes.

Je crois que quand je lis du Asimov, je ressens une profonde empathie pour l'auteur. Asimov n'est pas doué pour faire ressentir la psychologie de ses personnages, mais il est doué pour faire ressentir la sienne : ce n'est pas facile à expliquer, mais on sent parfaitement, en le lisant, que c'était un homme à la fois profondément bon, avenant, profondément rationnel, humaniste, et ayant une foi positiviste dans le Progrès telle que ce que j'évoquais dans cette entrée. Et les différents textes de non-fiction que j'ai lus de lui me confortent dans ce jugement (ne serait-ce, d'ailleurs, que son jugement sur l'attitude de Tolkien que je mentionnais précédemment). D'ailleurs, on a donné à Asimov le surnom de the Good Doctor. Sa forme particulière, non pas inconditionnelle mais néanmoins rassurante, d'optimisme, transparaît dans le fait que même les personnages « méchants » de ses œuvres, quand ils ne sont pas simplement stupides, restent rationnels, compréhensibles, et donnent l'impression de jouer le rôle du méchant parce qu'il faut bien que quelqu'un le joue. Le lecteur un peu candide que je suis aime bien ce genre de clarté.

Herbert, c'est tout le contraire. Enfin, je ne sais pas du tout quel genre de personne était Frank Herbert lui-même — j'ose espérer qu'il ne transparaît pas personnellement comme Asimov le fait — mais je parle de ce qu'il écrit. L'univers qu'il nous présente est intellectuellement, moralement et esthétiquement répugnant, et tous les personnages qui l'habitent le sont aussi. Si les « méchants » sont des méchants d'opérette gratuitement méchants, les « gentils » sont cinglés et/ou incompréhensibles, et à peine moins condamnables moralement. Et tous sont d'une arrogance insupportable. Dès les premières scènes, j'ai juste envie de foutre une baffe aux prétentieuses Bene gesserit avec leurs projets politiques et eugénistes à la con, et ça ne s'améliore pas par la suite. Et ces gens sont enfermés dans un univers aux coutumes odieuses à en vomir : il n'y a pas un seul aspect de cette société qui ne donne pas profondément la nausée — son système de classes sociales profondément barbare, ses interdits religieux débiles, ses règles arbitraires révoltantes, ses clans, castes et corporations pourris, sa mystique puante, son obsession pour la lignée génétique. Et tout le monde est à la même sauce, des puissantes familles nobles (qui ont chacune leurs propres règles crétines) aux pauvres Fremen en passant par les manipulatrices Bene gesserit. Comme si tout ceci n'était pas assez immonde, on en ajoute une couche dans l'esthétique, comme avec les navigateurs (certes, ces images viennent essentiellement du film de David Lynch, mais il est clair dans les romans qu'ils ne sont pas jolis-jolis à voir).

Alors on aura beau jeu de me dire que je suis un homme de ma société et qu'il est normal que j'en trouve une autre répugnante : que c'est le signe que Herbert a réussi à me dépayser. Je n'en suis pas convaincu : quand je lis des descriptions historiques réelles d'autres civilisations, j'atteins rarement un tel niveau de révulsion. Mais en tout état de cause, je ne prétends pas critiquer ici Dune, juste expliquer l'effet produit sur moi : j'ai besoin de voir un rayon de lumière de temps en temps (le monde et la société qui nous entourent sont assez déprimants, justement, je ne m'identifie pas à eux, et je ne tiens pas à lire des livres qui en rajoutent une couche en présentant largement pire).

Mais en fait, le point important est un peu différent : je peux apprécier une description d'un monde horrible à condition qu'il y ait des personnages qui se révoltent contre lui, avec lesquels je puisse m'identifier au moins un peu (même si, in fine, leur révolte échoue). Tout César doit avoir son Casca. J'ai bien apprécié, par exemple, The Handmaid's Tale de Margaret Atwood, qui décrit pourtant un monde de science-fiction comparablement horrible à celui de Dune. Chez Asimov, si une situation est absurde, quelqu'un dira inévitablement c'est absurde ! ; le monde ne sera pas toujours démocratique, mais il y aura toujours des démocrates, par exemple Ebling Mis dans Foundation and Empire, qui se comporte exactement comme j'aimerais me comporter dans certaines circonstances. Mais chez Herbert, le niveau de soumission à l'absurdité est hallucinant : il me semble qu'il n'y a pas un seul moment où quelqu'un dit ces règles sont vraiment connes, on devrait les enfreindre, les combattre ou les contourner ou même quel dommage que ces règles existent, ou, ce qui serait vraiment jubilatoire, je vais foutre une baffe à cette bande de connards imbus d'eux-mêmes. Hélas non : il y a bien des groupes qui combattent des éléments répugnants de cet univers où tout est répugnant, mais ce sont toujours pour les « mauvaises » raisons, par exemple pour leur pouvoir personnel, et en tout cas pour remplacer quelque chose de pourri par quelque chose d'aussi pourri.

(lundi)

Le sens métaphorique du Seigneur des anneaux — Tolkien, Asimov (et moi)

Quand j'étais petit, je n'ai pas lu le Seigneur des anneaux. Je le souligne, parce que j'ai passé plein de temps, à l'école primaire puis au collège, à baigner dans un monde imaginaire qui était le descendant spirituel de celui inventé par Tolkien : à travers les livres dont vous êtes le héros et d'autres histoires que j'ai pu lire ou des jeux sur ordinateur, mais surtout à travers les « aventures » que mes copains et moi nous racontions (soit sous forme de jeux de rôles, soit sous forme de fictions assumées, soit sous forme d'histoires où nous nous imaginions jouer un rôle, aux frontières de la réalité et du rêve). Quand on dit elfe, par exemple, je pensais — comme tout le monde depuis 1955[#] — à une créature humanoïde grande et majestueuse et éminemment baisable, et pas aux petits êtres malicieux voire maléfiques et voleurs d'enfants dont le nom a donné oaf en anglais ou Alp (comme dans Alptraum, le cauchemar) en allemand. Certes, j'ai lu The Hobbit assez tôt, mais The Lord of the Rings restait de ces œuvres qui m'intimidaient et que je n'osais aborder : pas tellement à cause de sa taille ou de sa complexité, mais plutôt parce que j'avais peur de détruire l'idée que je m'étais formée du contenu de ce roman mythique, à force d'indices lâchés çà et là par des amis qui l'avaient lu et d'autres ombres projetées sur le mur de la caverne culturelle par l'influence de Tolkien. Voici ce que j'écrivais dans la postface de La Larme du Destin :

Quant au monumental The Lord of the Rings, je n'ai osé en entreprendre la lecture qu'en 1991 ; or ce retard ne m'a rendu l'œuvre que plus grandiose. Car j'en avais entendu parlé bien des années auparavant et dans l'entre-temps j'en avais beaucoup rêvé. Chaque fois qu'une personne qui avait lu l'épopée m'en révélait un détail, le livre grandissait dans mon esprit et se nourrissait de mes songes. Si bien que lorsque enfin je fus forcé par les circonstances à le lire, il y avait deux versions différentes de The Lord of the Rings : celle, réelle, que Tolkien avait écrite et celle que mon imagination avait échafaudée, réflexion déformée dans le miroir étrange de ma fantaisie. L'impression que j'eus en lisant le roman est celle qu'on a lorsqu'on n'a jamais vu d'une montagne que son image trouble dans un lac et qu'on lève soudain la tête pour apercevoir la masse granitique dans toute sa splendeur cristalline, majestueuse, si familière et pourtant si différente de ce qu'on en connaissait. L'effet produit sur moi fut très profond et je lus en moins d'une semaine les quelque mille pages écrites par Tolkien.

(Désolé pour mon style inimitablement pompeux dans le paragraphe ci-dessus. Dans les deux paragraphes ci-dessus, en fait, ainsi que dans ceux qui suivent. 😉)

En fait, je regrette un peu la version du Seigneur des anneaux que j'avais imaginée, et qui a maintenant complètement disparu de ma mémoire : les œuvres imaginaires sont souvent bien plus grandioses que les livres existants comme les songes peuvent être plus grandioses que la réalité. C'est sur cette idée que j'ai écrit cette nouvelle, qui essaie vaguement de décrire ce qu'était mon Seigneur des anneaux fantasmé — mais c'est un peu comme se souvenir d'un rêve. C'est sans doute aussi pour ça que j'écris des fragments d'œuvres imaginaires.

Mais je reviens au livre réel que Tolkien a écrit. Je l'ai lu en 1991, en très peu de jours, pendant des vacances scolaires. Ce qui s'est passé est que trois de mes camarades de classe devaient faire un exposé à son sujet pour le cours de français (oui, de français — enfin, de litérature, quoi). Je savais qu'ils seraient bien obligés de le résumer et que la version du livre dans mon imagination devrait bien cesser d'exister, et je préférais rencontrer le vrai à travers son texte même qu'à travers un exposé scolaire. Je suis donc allé à Paris l'acheter (mon lycée était en banlieue, à Orsay, où habitent mes parents), précisément à la librairie Le Nouveau Quartier Latin (elle n'existe plus, mais c'était sur le boulevard Saint-Michel, entre les Mines et Port-Royal), une des seules à vendre des livres en anglais à l'époque, et quasiment la seule rive gauche.

En rentrant, je me suis arrêté pour boire à la fontaine située juste à côté de l'entrée sud de la station de RER Luxembourg (rue de l'Abbé de l'Épée), parce que ce n'était pas marqué eau non potable, mais il faut croire qu'elle l'était quand même (non potable), en tout cas j'ai attrapé une gastro terrible. J'ai donc passé quelques jours au lit, et sans avoir rien de mieux à faire que lire le Seigneur des anneaux, si bien que je l'ai lu à une vitesse assez grande — au moins pour moi, qui ne suis pas lecteur compulsif. Je mentionne ça entre autres pour dire que je ne suis pas complètement honnête dans le passage où je m'auto-cite ci-dessus : le fait que j'aie dévoré le livre était plus dû au fait que mon estomac refusait de dévorer autre chose qu'à la manière dont le style de Tolkien m'aurait captivé.

Et, en vérité, je ne suis même pas totalement sûr d'avoir tant aimé que ça. Il y a toujours une certaine inertie quand je lis un livre : de même que j'ai du mal à en commencer un, j'ai aussi du mal à arrêter, et j'ai dû lire quelque chose comme 500 pages de la saga Dune de Frank Herbert avant de me rendre compte que je trouvais ça aussi intéressant que les aventures de Xenu selon L. Ron Hubbard (comprendre : les délires des mystiques, ce n'est pas ma tasse de thé). Donc le fait d'avoir lu mille pages en quelques jours ne prouve pas forcément grand-chose. Ai-je donc vraiment aimé le Seigneur des anneaux ? Si je m'en tiens à the big picture, certainement, oui, beaucoup, et je suis assurément fasciné par la richesse du monde que l'auteur a créé ; et le langage est très beau et incontestablement maîtrisé, et j'ai certainement appris des mots d'anglais en lisant le livre (notamment, lest, je suis à peu près sûr que c'est là que je l'ai rencontré pour la première fois, et il doit apparaître toutes les quelques pages) ; mais il est aussi vrai qu'il y a un certain nombre de passages que j'ai trouvés interminables et sans intérêt, où l'intrigue n'avance pas, où les descriptions me donnent une impression de ne pas correctement situer les choses malgré une abondance de détails. (Je crois me souvenir que j'ai été particulièrement rebuté par la bataille de Helm's Deep, dont je ne comprenais pas vraiment l'importance stratégique ou tactique, ni pourquoi les héros s'étaient retrouvés là-dedans, ni comment les lieux étaient agencés, et tout ça dure un nombre de pages considérable.) Maintenant, il est possible que j'aie été trop jeune pour bien l'apprécier, ou trop distrait par mes entrailles pour pouvoir me concentrer correctement : mais il y a une critique que je maintiens certainement, c'est qu'il manque cruellement la légèreté de ton qui dans le Hobbit venait fournir un contrepoint bien apprécié à la gravité ; je veux dire, il arrive aux personnages du Seigneur des anneaux de ne pas être graves (ne serait-ce que Bilbo lors de son anniversaire), mais le narrateur l'est toujours.

Passons, ce n'est pas de ça que je veux parler. Mes copains ont fait leur exposé, qui n'était pas spécialement mémorable, et je leur ai posé une question, qui était une sorte de piège (mais je les avais prévenu à l'avance que j'allais demander ça) : quel est, selon eux, le sens profond ou symbolique du roman — est-il une allégorie, bref, y a-t-il un message à en tirer au-delà de l'histoire telle qu'elle apparaît prima facie ? Je ne sais plus exactement pourquoi j'ai voulu leur tendre ce petit piège, je ne leur voulais certainement pas (l'un des trois était un très bon copain, un autre était un garçon dont j'étais éperdument — et bien sûr en secret — amoureux, et le troisième était très sympa), je crois que j'en voulais à la prof de français, mais la logique m'échappe actuellement assez ; peu importe. Je ne sais plus non plus ce qu'ils ont répondu à ma question, mais ils ont inventé un sens métaphorique, peut-être en invoquant la seconde guerre mondiale (peut-être même que je leur ai explicitement posé la question), et là j'ai sorti mon édition, qui contenait une préface de Tolkien qui je ne sais pas pourquoi ne s'était pas retrouvée dans l'édition française (en tout cas celle qu'avaient les exposants), et j'ai lu :

As for any inner meaning or ‘message’, it has in the intention of the author none. It is neither allegorical nor topical. As the story grew it put down roots (into the past) and threw out unexpected branches: but its main theme was settled from the outset by the inevitable choice of the Ring as the link between it and The Hobbit. The crucial chapter, ‘The Shadow of the Past’, is one of the oldest parts of the tale. It was written long before the foreshadow of 1939 had yet become a threat of inevitable disaster, and from that point the story would have developed along essentially the same lines, if that disaster had been averted. Its sources are things long before in mind, or in some cases already written, and little or nothing in it was modified by the war that began in 1939 or its sequels.

The real war does not resemble the legendary war in its process or its conclusion. If it had inspired or directed the development of the legend, then certainly the Ring would have been seized and used against Sauron; he would not have been annihilated but enslaved, and Barad-dûr would not have been destroyed but occupied. Saruman, failing to get possession of the Ring, would in the confusion and treacheries of the time have found in Mordor the missing links in his own researches into Ring-lore, and before long he would have made a Great Ring of his own with which to challenge the self-styled Ruler of Middle-earth. In that conflict both sides would have held hobbits in hatred and contempt: they would not long have survived even as slaves.

Other arrangements could be devised according to the tastes or views of those who like allegory or topical reference. But I cordially dislike allegory in all its manifestations, and always have done so since I grew old and wary enough to detect its presence. I much prefer history, true or feigned, with its varied applicability to the thought and experience of readers. I think that many confuse ‘applicability’ with ‘allegory’: but the one resides in the freedom of the reader, and the other in the purposed domination of the author.

La prof de français m'a rétorqué que l'auteur n'était pas forcément le mieux placé pour analyser son œuvre. Et elle avait parfaitement raison (et d'ailleurs, Tolkien écrit bien : in the intention of the author). Comme ont raison ceux qui continuent à chercher leur propre interprétation, s'ils arrivent à la défendre par des arguments intelligents (ou rigolos, comme dans cette vidéo ; ou, plus sérieusement, de vouloir voir dans le Gandalf de Tolkien, sa mort et sa résurrection, une figure christique comparable au Aslan dans Narnia de C. S. Lewis lequel est, pour le coup, tellement transparent que ça devient un peu ridicule). Seulement, à l'époque je n'étais pas de cet avis, et j'ai surtout dû être vexé.

Mais j'ai été pris à mon propre piège quand, six ans plus tard, je suis tombé sur un recueil de textes d'Asimov sur et autour du fantastique (Magic : il s'agit à la fois de nouvelles — qui ne sont sans doute pas ses meilleures — et de courts essais sur des sujets variés — qui sont plus intéressants que les nouvelles). Asimov appréciait beaucoup l'œuvre de Tolkien, et il y a d'ailleurs une nouvelle de science-fiction intéressante (dans un autre recueil) où il lui rend hommage, en imaginant quelqu'un qui crée le premier film en images de synthèse, en secret sur un ordinateur censé servir à autre chose, et ce film est une adaptation du Seigneur des anneaux. Et moi-même, je suis un grand fan d'Asimov, et j'ai lu le recueil avec beaucoup d'attention.

Bref, je suis tombé sur cet essai (Concerning Tolkien, je crois que c'est une version un peu développée — ironiquement, en 1991, l'année même où j'insistais sur le fait que, non, Tolkien avait écrit qu'il n'y avait pas de sens métaphorique, point-barre — d'une petite note qu'Asimov avait déjà dû publier ailleurs en 1980 et qui s'appelait The Ring of Evil), et dedans, Asimov, propose son interprétation de l'Anneau. Tout en reconnaissant (et en décomptant) les dénégations de Tolkien que j'ai citées ci-dessus à propos d'un sens métaphorique du Seigneur des anneaux (Tolkien is reported to have denied any application of his saga to the events of the day or any tortured symbolism of various items in the novels—but I don't believe him), voici l'explication que propose Asimov, et qui m'a semblé extrêmement convaincante :

(dimanche)

Des Livres dont Vous Êtes le Héros ressurgissent du passé

J'aimais beaucoup, quand j'étais au collège et lycée, cette série de livres qu'on appelait les livres dont vous êtes le héros (LDVELH), c'est-à-dire des aventures à choix multiples, généralement situées dans des univers de type heroic fantasy ou plus rarement science-fiction, dont le lecteur construisait l'histoire en lisant tour à tour les paragraphes numérotés qu'on lui demandait de suivre (cela ressemblait donc à ceci).

À vrai dire, je n'y jouais pas vraiment, parce que je n'avais pas la patience nécessaire pour ne pas tricher, encore moins pour prendre des dés et mener des combats dans les règles, et trop de curiosité pour ne pas vouloir connaître toutes les issues possibles de tous les choix possibles ; il serait aussi un peu exagéré de dire que je les lisais linéairement du paragraphe 1 au dernier ; mais je faisais quelque chose un peu entre les deux, je prenais un petit bout du livre et j'explorais tous les choix possibles, puis un autre, et ainsi de suite jusqu'à avoir tout lu. (J'avais d'ailleurs moi-même entrepris l'écriture d'une telle aventure dans un monde dont deux de mes amis devaient écrire deux autres parties.)

Parmi les nombreuses séries de ces LDVELH, certaines représentaient une simple collection thématique d'histoires sans rapport réel (ou seulement reliées par un vague univers commun), d'autres étaient les différents chapitres d'une saga (et on devait en principe les lire dans l'ordre ; ou du moins, on pouvait gagner quelque chose à le faire, parce que certains livres vous permettait d'acquérir des objets spéciaux qui pourraient resservir dans un autre).

Les séries qui ont le plus attiré mon attention étaient Sorcellerie (voir aussi ici) de Steve Jackson (les quatre parties d'une quête menant le héros à récupérer un objet magique, la Couronne des Rois volé à son peuple d'Analand par le cruel archimage Ming de Mongo de la forteresse de Mampang) ; et surtout Quête du Graal de J. H. Brennan, une série d'aventures incongrues au monde du roi Arthur qui avait surtout pour elle qu'elle ne se prenait pas trop (voire, pas du tout) au sérieux, entre un Merlin complètement farfelu qui habitait une maison différente et improbable à chaque roman et des personnages hauts en couleur comme le poète vampire (Nosférax dans la traduction française) et l'épée Excalibur Junior. Du même auteur, et en un peu moins loufoque, il y avait aussi la série Loup* Ardent (il faut lire l'astérisque comme un grognement de barbare), considérée par certains comme la plus remarquable, et peut-être la plus difficile, de tout le genre, et qui m'avait fait rêver. (Je passe sur la psychanalyse évidente de l'ado geek homo encore mal assumé qui rêve de pouvoir s'incarner en barbare musclé armé d'une grosse épée.)

Si je raconte ça aujourd'hui, c'est que je suis tombé sur un dépôt sur archive.org rassemblant toutes sortes de ces livres. Je ne sais pas par quelle bizarrerie du copyright (ou si c'est juste le principe plus personne n'en a rien à foutre) quelque chose de vaguement officiel comme The Internet Archive peut les rendre disponibles, mais toujours est-il que je suis ravi de retrouver quelques fantômes du passé (et qui plus est, dans leur version originale, que je n'avais jamais encore vue), notamment :

(Note : comme quantité de livres distribués sur archive.org de cette façon, il faut parfois essayer plusieurs des différents formats proposés avant d'en trouver un qui ne soit pas gigantesque en taille et qui soit d'une qualité correcte.)

(lundi)

Un joli livre de géométrie

Je mentionnais récemment que je n'écrivais pas beaucoup sur ce blog de critiques de livres. Il est encore plus vrai que je n'écris pas beaucoup de critiques de livres de maths : ce n'est pas que je n'aie pas de livres de maths préférés, bien au contraire, mais la difficulté extrême que je trouve à critiquer un tel livre est que je ne parviens généralement pas à séparer mon appréciation du sujet de celle de la forme (au moins dans le cas où les deux me plaisent). Par exemple, un de mes livres de maths préférés est Algorithms in Invariant Theory de Bernd Sturmfels, dont j'ai déjà parlé, mais en vérité il est difficile de savoir si je l'aime parce que la présentation est excellente ou simplement parce que les théorèmes sont très beaux (auquel cas l'auteur n'y est pas pour grand-chose : c'est juste que je trouve que la théorie des invariants est un petit bijou de mathématiques). Il y a bien sûr des cas où on sait distinguer : par exemple, pour tout livre écrit par Conway, on sait que le sujet va être magnifique mais que l'exposition va être insupportable parce qu'il s'adresse à des génies comme lui et pas à des êtres humains comme vous et moi, et qu'en plus il fait des espèces de jeux de mots insupportables dans sa façon de nommer tous les objets.

Bref, je ne parle normalement pas trop de livres de maths, mais je vais faire une exception pour signaler un livre récent de Jürgen Richter-Gebert, Perspectives on Projective Geometry (A guided tour through real and complex geometry) (Springer 2011, ISBN 978-3-642-17285-4), sur lequel je suis tombé un peu par hasard il y a quelques jours dans la librairie Eyrolles. D'abord parce qu'il ne s'agit pas d'un livre de recherche : il s'agit d'un livre pédagogique qui peut s'adresser à un lectorat extrêmement varié, et même si le mathématicien professionnel n'y apprendra probablement pas grand-chose (en tout cas celui qui se spécialise en géométrie), je pense que beaucoup de gens peuvent l'apprécier, entre un bon lycéen passionné de géométrie et un agrégatif de maths à la recherche de développements originaux.

Pour être clair, et pour m'adresser à mes lecteurs non mathémeticiens qui ont peut-être l'idée que quand je dis géométrie je parle de quelque chose de complètement abscons (du style donnée une variété algébrique projective de dimension n et une section hyperplane dont le complémentaire est lisse, le morphisme de restriction de l'une à l'autre, sur la cohomologie à coefficients entiers, est un isomorphisme jusqu'en dimension n−2 et injectif en dimension n−1), là il s'agit vraiment de géométrie au sens où les gens normaux l'entendent, avec des points, des droites et des triangles. Ceci étant, il s'agit quand même d'un point de vue projectif, algébrique et très élégant : donc de la géométrie plutôt façon Poncelet et Klein que façon Euclide et Apollonios[#]. Donc on a à la fois des choses vraiment élémentaires sur des angles et des distances, et des outils plus sophistiqués venus justement de la théorie des invariants (bracket algebras — comment dit-on ça en français ?).

En vérité, et c'est surtout la raison pour laquelle je le mentionne, il s'agit d'un livre que j'aurais voulu écrire, et qui présente exactement la manière dont je pense la géométrie élémentaire. En tout cas, c'est certainement selon ces lignes que j'aurais fait ma présentation de la géométrie sur ce blog si j'avais eu le courage de la mener à terme. Ce qu'on m'a plusieurs fois reproché de ne pas faire, donc, ceux qui m'ont dit ça, lisez le livre de Richter-Gebert !

Qui plus est, c'est un très joli livre, avec des illustrations bien faites (ce qui n'est jamais mal pour un livre de géométrie, même si le proverbe dit qu'il s'agit de l'art de raisonner juste sur une figure fausse), et imprimé en couleur. Donc même si vous en trouverez certainement un exemplaire électronique diffusé par rayons cosmiques, je conseille vivement d'en prendre une version bouts d'arbres morts, qui n'est pas très chère et qui fera belle figure sur la table basse du salon.

⁂ Un autre livre, sur un sujet vaguement apparenté, que j'ai aussi acquis récemment, et que je ne recommande pas, en revanche, c'est d'Ernest E. Shult, Points and Lines (Characterizing the classical geometries), qui porte sur la géométrie d'incidence. J'espérais y lire des choses qui m'éclairent un peu sur les immeubles et les quotients paraboliques des groupes algébriques réductifs vus comme des géométries, et le genre d'idées sur lesquelles je ne connais que le trop pléthorique et assez indigeste livre de Boris Rosenfeld, Geometry of Lie Groups. L'intention pédagogique de Shult est excellente en ce qu'il a fait un livre self-contained, mais le résultat est malheureusement un fouillis abscons de termes ultra-techniques qui me laisse exactement aussi peu Éclairé qu'au début et beaucoup plus embrouillé, et où il ne parle même pas de groupes de Lie ; et indépendamment du fond, beaucoup de termes sont utilisés avant d'être définis et ne figurent pas dans l'index, ce qui est à peu près rédhibitoire : par exemple, il dit tout un tas de choses sur les espaces métasymplectiques et leur caractérisation, et je n'ai pas réussi à trouver où il en a caché la définition ! C'est d'autant plus dommage que je pense qu'il y aurait eu le moyen de faire quelque chose d'excellent.

[#] Anecdote gratuite : j'ai un ami qui a fait un développement d'agreg sur les coniques sans jamais parler d'ellipse, parabole ou hyperbole. Rached Mneimné, qui était dans son jury, le lui reprochant, lui a dit : Je pense que votre leçon n'aurait pas plu à Archimède. Et il aurait répondu : Mais peut-être qu'elle aurait plu à Poncelet ? (enfin, non, en vérité, malheureusement, il n'a pas eu le culot de dire ça — mais il aurait voulu et eu raison de le faire, et du coup je raconte sans vergogne l'anecdote ainsi arrangée en espérant qu'elle devienne une jolie légende urbaine).

❄ Tiens, et pour ceux qui aiment la géométrie projective, voici une question à 0.02 zorkmids à laquelle je cherche toujours une solution simple et élégante : soient C et D deux coniques planes en position assez générale, p1,p2,p3,p4 leurs quatre points d'intersection, et 1,2,3,4 leurs quatre tangentes communes (c'est-à-dire les intersections des coniques duales C* et D*). Montrer que, quitte à réordonner les points, le birapport de p1,p2,p3,p4 sur C est égal au birapport de 1,2,3,4 sur D*. (Ce dernier étant le birapport sur D des quatre points de tangence de 1,2,3,4. On peut aussi éventuellement remarquer que le premier est aussi le birapport, dans le pinceau linéaire L de coniques engendré par C et D, de C,X,Y,ZX, Y et Z désignent les trois coniques dégénérées passant par p1,p2,p3,p4 ; et de même, le second birapport est aussi celui, dans le pinceau M de coniques simultanément tangentes à 1,2,3,4 de D,U,V,WU, V et W désignent les duales dégénérées qu'on devine. Mais peut-être que cette observation ne fait qu'embrouiller les choses.)

[Ajout () par rapport à la question précédente : cela revient plus ou moins à montrer qu'il existe une conique Γ telle que C et D soient polaires l'une de l'autre par rapport à Γ (car alors la polarité par Γ transforme p1,p2,p3,p4 en 1,2,3,4 à l'ordre près, ce qui implique ce qu'on veut sur le birapport) ; la conique Γ doit nécessairement admettre le triangle autopolaire commun à C et D comme on s'en persuade assez facilement ; on peut montrer son existence en considérant des coordonnés (x:y:z) pour lesquelles ce triangle autopolaire est donné par (1:0:0), (0:1:0) et (0:1:0), ce qui revient à diagonaliser simultanément les formes quadratiques définissant C et D : leurs équations deviennent, disons, cx·x² + cy·y² + cz·z² = 0 et dx·x² + dy·y² + dz·z² = 0, et Γ peut être définie par γx·x² + γy·y² + γz·z² = 0 où chaque γi vaut ±√(ci·di). Mais je voudrais quelque chose de purement géométrique.]

(mardi)

Deux livres

J'ai tout récemment commencé la lecture de deux livres que je crois déjà pouvoir recommander (il s'agit de nonfiction — comment diable est-on censé traduire ça en français ? — et du genre qu'on n'a pas spécialement de raison de lire dans l'ordre, donc je ne les « finirai » peut-être pas vraiment, ou pas clairement, ce qui m'incite d'autant plus à ne pas attendre ce moment hypothétique pour donner mon avis).

Le premier (que j'ai trouvé en flânant chez W. H. Smith dimanche soir) s'appelle The Evolution of God (ISBN 978-0-349-12246-5[#]), de Robert Wright. Il s'agit d'un essai sur l'évolution[#2] des trois grandes religions monothéistes, du concept de Dieu dans celles-ci, et de leurs croyances de façon plus générale. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un livre d'histoire, mais plutôt d'un livre à thèse, à mi-chemin entre l'histoire (de la pensée) et la philosophie (de la religion), écrit par un auteur qui est probablement athée, ou agnostique entre l'athéisme et le déisme sans confession ; les idées qu'il expose paraîtront probablement choquantes à un Juif, Chrétien ou Musulman très traditionnel, mais ne sont pas une attaque aussi frontale que celles de Dawkins dans The God Delusion : pourtant, je pense qu'elles sont bien plus « dangereuses » pour ces religions, parce qu'elles explorent la façon dont celles-ci sont nées et dont leurs préceptes n'ont pas toujours été les mêmes.

Wright consacre un chapitre aux religions naissantes, un au monothéisme juif, un à l'invention du christianisme, un à l'islam, et un qui semble plus général et plus philosophique sur l'avenir des religions. Je n'ai pour l'instant lu que le passage sur le christianisme (j'ai commencé par là) et le début de celui sur le judaïsme, mais ce que j'ai lu m'a beaucoup intéressé, et j'ai trouvé le point de vue de l'auteur assez séduisant.

Concernant le christianisme, Wright cherche à reconstituer quelles ont pu être les croyances du Jésus historique (sur le compte duquel il expose quelque chose de pas incohérent avec ce que je proposais ici et , d'ailleurs, même s'il ne s'intéresse pas tant au personnage qu'à ses idées) et comment elles ont ensuite été revues par les évangélistes et par Paul de Tarse (aka Saint Paul). Il est assez convainquant, par exemple, lorsqu'il explique que Jésus, dans le courant millénariste/messianique juif, ne promettait certainement pas un paradis céleste et après la mort mais la venue du Royaume de Dieu de son vivant (ou en tout cas du vivant de ses disciples : cf. Marc 9:1) et sur Terre ; et que cette promesse a été revue et corrigée (en faveur d'un paradis plus céleste, après la mort, et d'un Royaume de Dieu plus symbolique) après évidemment le décès du prédicateur et après que le Royaume de Dieu tardait décidément à se réaliser. Il est aussi convainquant quand il défend l'idée que Jésus ne prêchait certainement pas l'amour universel et l'égalité entre les hommes, mais mettait clairement les Juifs en premier dans le Royaume de Dieu, les Gentils n'ayant leur place que comme serviteurs qui ramassent les miettes (cf. Marc 7:25–29), et que l'idée n'est venue aux Chrétiens que quand ils (notamment Paul de Tarse) ont voulu cimenter cette religion et l'exporter aux non-Juifs. Je ne rends cependant pas justice à Wright en résumant ces thèses de façon aussi succincte. Je souligne que l'évolution qu'il trace est celle des idées des premiers Chrétiens : il ne s'aventure pas dans, par exemple, dans la théologie au Moyen-Âge, et évoque à peine le Concile de Nicée — ce n'est pas le sujet qui le préoccupe.

Concernant le judaïsme, son intérêt est d'étudier la façon dont le royaume d'Israël est passé du polythéisme à la monolâtrie puis au monothéisme, en inventant un dieu unique qui réalise la synthèse entre des divinités telles que El et Baʿal (l'un ayant défini le dieu de la bible tel qu'il est quand il est nommé sous ce même nom, l'autre ayant influencé sa version sous le nom de Yhwh). Là aussi, je trouve qu'il défend bien ses idées, par exemple quand il signale le parallèle entre l'assemblée des dieux évoquée au Psaume 82 (81 en grec) et le conseil des dieux que préside le dieu El. J'attends de finir ce chapitre et de lire celui sur l'islam pour me prononcer plus complètement.

[#] Une question qui me tracasse depuis un moment : quel lien « canonique » utiliser quand je parle d'un livre ? Je n'aime pas trop en fournir un vers Amazon ou un autre vendeur de ce genre, parce que je n'ai pas de raison de leur faire de la pub ; il n'y a pas toujours de site Web officiel du livre, et même s'il y en a un j'ai peur que ce genre de site soit moins pérenne que mon blog ou que l'ISBN ; je fournis généralement un lien vers le gadget-à-ISBN de Wikipédia, mais je ne trouve pas celu-ci très pratique. Que faire, alors ? Je me pose aussi un peu la même question pour les films, d'ailleurs : jusqu'à présent j'ai adopté la politique de faire toujours des liens vers leur entrée dans IMDB, mais je commence à me dire que ce n'est pas forcément le plus neutre.

[#2] J'imagine que le mot est choisi à dessein comme clin d'œil aux cinglés qui rejettent les théories fondamentales de la biologie pour des raisons religieuses.

L'autre livre (que j'ai reçu ce matin) n'a aucun rapport : il s'agit d'un traité en trois volumes sur la prononciation de l'anglais et de ses accents, Accents of English de J. C. Wells (ISBN 978-0-521-29719-6 pour le volume 1, 978-0-521-28540-7 pour le volume 2, et 978-0-521-28541-4 pour le volume 3). Ceux qui pensent que le sujet est aride se trompent !

Je connaissais déjà J. C. Wells parce qu'il est aussi l'auteur de l'excellent Longman Pronunciation Dictionary (ISBN 978-1-4058-8118-0 pour la 3e édition), que je recommande également très vivement (c'est le seul dictionnaire que je connaisse à donner fiablement la prononciation britannique et américaine, en l'occurrence en alphabet phonétique, ainsi que de nombreuses variantes, et des statistiques de préférences dans les cas où il y a des doutes). Néanmoins, ce Pronunciation Dictionary reste limité à la Received Pronunciation anglaise et à la prononciation américaine synthétique connue sous le nom de General American. Son livre Accents of English ne se limite pas à ça : il décrit soigneusement les différents accents britanniques (dans le volume 2), mais aussi (dans le volume 3), les différents accents américains, canadiens, australien, néo-zélandais, sud-africain, indiens[#3] et plus.

Il serait facile de rendre la chose complètement illisible : devant la masse de voyelles de l'anglais, et la masse d'accents qui existent, on a vite fait de se perdre. Ce qui est remarquable avec le livre de Wells, tel qu'il m'apparaît après un examen encore peu approfondi, c'est qu'il arrive à faire la synthèse d'une masse de faits disparates de façon qu'on s'y retrouve. Chose que je n'ai probablement pas réussi à faire dans une entrée récente de ce blog, qui ne parlait pourtant que d'un tout petit groupe de voyelles !

Le volume 1 est introductif et peut se suffire à lui-même : il présente la problématique générale, évoque la définition de ce qu'est un accent et la manière dont ils diffèrent, puis il décrit les accents standards Received Pronunciation et General American et la façon dont ils diffèrent, la phonémique (notamment des voyelles) et l'évolution historique. Je pense que ce livre est très précieux pour quiconque s'intéresse à la phonétique et veut apprendre à « parler l'anglais correctement » (quoi que correctement veuille dire). Les volumes 2 et 3 décrivent ensuite en détail les accents anglais de différentes parties du monde, comme je l'ai expliqué, avec toujours beaucoup de soin (par exemple j'y trouve une explication très claire et soigneuse du fameux Canadian rising qui fait que les Américains croient souvent, complètement à tort, que les Canadiens prononcent about comme ils disent a boot).

[#3] Je mets des pluriels un peu au hasard, puisqu'il n'est pas clair ce que signifie le fait d'avoir un ou plusieurs accents dans un pays. Mais dans sa section consacrée au Canada, Wells consacre une sous-section particulière à Terre-Neuve, alors que pour ce qui est de l'Australie, s'il mentionne évidemment des différences, il ne distingue pas une région particulière.

(mercredi)

BiblioBlog (mes livres préférés)

Je donne immédiatement mon choix de trois livres, établi au prix d'immenses déchirements : L'Aleph de Jorge Luis Borges, La Guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux et Les Trophées de José Maria de Heredia. Un choix terriblement difficile à faire, comme je viens de le dire, mais que je tente de justifier un minimum :

Voici maintenant, pour prolonger cette liste même si le seul choix de trois sera « pris en compte », ceux que j'ai écartés avec le plus de regret (listés à peu près en vrac) :

— mais je m'arrête là : je n'ai pas l'intention de faire une liste complète des livres qui m'ont plu, ce serait un peu longuet. Et sinon, où que je mette la limite, il y aura des déchirements : voilà juste ce à quoi je pensais sur le moment parmi mes livres préférés, et je suis sûr que j'en ai oublié de très importants.

Merci à McM pour avoir signalé cette opération BiblioBlog.