David Madore's WebLog: Lent de Jo Walton

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(lundi)

Lent de Jo Walton

Un ami m'a offert le roman Lent de Jo Walton il y a un mois, et j'ai fini de le lire il y a deux semaines. Comme je lis assez peu de fictions[#] et que j'ai plutôt bien aimé, je peux faire l'effort d'en écrire un petit compte-rendu. Je dois cependant dire d'avance que c'est terriblement difficile de le faire sans divulgâcher au moins un petit peu, donc je vais essayer de le faire le moins possible, mais quand même assez pour dire un peu de quoi il est question. (Mais moi-même je l'ai commencé, sur la foi du conseil de l'ami qui me l'a offert en me disant que ça me plairait probablement, sans chercher à savoir quoi que ce soit sur le contenu, sans rien savoir de l'autrice, et sans lire la quatrième de couverture, ce qui veut dire que j'ai pu, par exemple, jouer au petit jeu d'identifier le personnage principal avant qu'il soit explicitement nommé, petit jeu que je vais bien être obligé de casser ici.)

[#] À la fois parce que j'ai trop de non-fiction à lire et aussi parce que le genre de livres qui me plaît (ce billet ou celui-ci peuvent en donner une idée) est assez difficile à trouver et, quand il se trouve, a tendance à prendre la forme de cycles de SF ou de Heroic Fantasy en 42 volumes de 1729 pages pour lesquels je n'ai plus du tout la patience que j'avais quand j'étais ado.

Ce roman est original parce qu'il est double : il est à la fois, ou plutôt successivement, historique et eschatologique. La première partie est, à l'exception du tout début, un récit historiquement fidèle (pour autant que je puisse en juger, et en notant que fidèle ne signifie pas impartial), de la vie de Jérôme Savonarole. Je connaissais déjà des choses sur la vie de Savonarole parce que j'avais lu l'article Wikipédia à son sujet après que son nom était apparu aléatoirement dans ma tête (cf. aussi ici) il y a un certain temps, mais certainement pas autant que ce qui est raconté dans Lent : j'ignorais, par exemple, son amitié avec Pic de la Mirandole. Et le parti assez audacieux, ici, est de présenter Savonarole comme un personnage sinon sympathique du moins digne de rédemption. J'avoue que j'avais mentalement classé dans la catégorie fanatique religieux, donc j'ai été dérouté (et aussi surpris de la part de la personne qui m'a offert le livre et qui est plutôt bouffe-curé), et obligé de donner un peu de profondeur à l'image que je me fais de ce prédicateur, ce qui n'est pas un mal, loin de là.

Mais ce n'est là que la moitié du livre. Il m'est beaucoup plus difficile de parler de l'autre moitié sans divulgâcher de façon importante. Déjà son existence même pourrait être une surprise, qui est cependant forcément révélée en constatant le rapport entre l'avancée dans le roman et l'avancée dans la vie du Savonarole historique[#2]. Et vu combien l'accent est mis, dans la première partie, sur la question du Salut et sur l'eschatologique chrétienne, on se doute bien qu'il va en être question au-delà. Je ne vais pas en dire plus parce que je ne veux pas trahir la surprise qui fait le pont entre les deux parties (je m'attendais bien à quelque chose, mais pas à ça). Du coup je suis obligé de parler de façon très vague et élusive de cette deuxième partie.

[#2] Il y a dans le livre Gödel, Escher, Bach de Hofstadter un dialogue délicieux [je n'ai pas mon exemplaire sous la main, donc si je dis ça de mémoire : peut-être quelqu'un peut-il me retrouver le titre du chapitre] où Achille et la Tortue discutent du divulgâchis que peut représenter dans un roman le fait qu'on sache combien on approche de la fin, et ils suggèrent la possibilité que la fin du roman soit marquée par un signe extrêmement subtil, la suite n'étant que du remplissage écrit de manière suffisamment habile pour sembler crédible, par exemple l'apparition d'un personnage complètement invraisemblable. (Et bien sûr, comme Hofstadter est Hofstadter, cette technique s'applique au dialogue qu'on est justement en train de lire, la personne qui lit étant invitée à deviner où se finit « vraiment » le dialogue.) J'ai beaucoup repensé à ça en lisant Lent.

Disons juste que ce n'est plus du tout historique, mais que ça va très bien avec la première partie. J'ai trouvé quelques passages un petit peu fastidieux (le trope dans lequel s'inscrit cette seconde partie a été exploré de diverses manières par diverses fictions, il n'est pas évident de s'en démarquer de façon originale, et par ailleurs cela implique un peu nécessairement d'exposer des « règles du jeu » qui sont toujours un peu pénibles à établir, et je ne suis pas trop fan de cet aspect), mais la fin m'a donné toute satisfaction, peut-être justement parce qu'elle ne s'embarrasse pas de trop expliquer. (On peut, cependant, trouver du coup qu'on reste un peu sur sa faim à cause d'un déséquilibre entre des explications un peu trop longues jusque là et une fin assez abrupte.)

Et de même qu'on peut considérer le début de la première partie comme une petite énigme où il faut identifier le personnage principal, et dont je regrette d'avoir dû divulgâcher la réponse, il y a une petite énigme dans la seconde partie où il s'agit aussi d'identifier un personnage : je vais laisser cette petite énigme-là, et juste donner comme indication qu'il fait l'objet d'une très célèbre pièce de Shakespeare (et que, comme Savonarole, c'est un personnage dont il peut être intéressant de donner un peu de profondeur à une vision trop volontiers caricaturale).

Le titre du roman, au fait, joue sur l'ambiguïté du mot lent en anglais (qui désigne le carême mais qui est aussi le participe passé du verbe to lend, comme on dit qu'un livre est lent and returned dans une bibliothèque).

Pour finir, je sens que je dois évoquer la nouvelle Tres versiones de Judas de Borges, dont je me garderai de dire quel est le rapport avec le roman dont je parle, mais avec laquelle je n'ai pas pu m'empêcher de faire un rapprochement mental. Je ne prétends pas que ce rapprochement est forcément justifié, ni que l'autrice avait cette nouvelle à l'esprit, mais je pense que ça peut être une bonne idée de lire les deux à proximité, et que le fait d'avoir aimé l'un est sans doute un bon indicateur du fait qu'on peut aimer l'autre.

Ajout () : j'aurais sans doute aussi dû mentionner une certaine parenté de construction avec Umberto Eco, essentiellement dans la manière dont Eco aime placer ses personnages dans un cadre historique réel bien documenté, et s'en servir pour développer ses propres idées, y compris en allant parfois en plein dans le genre fantastique (par exemple, le roman Baudolino d'Eco commence comme un roman historique, puis vire complètement au fantastique avant de revenir à quelque chose de plus historique).

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