David Madore's WebLog: Quelques réflexions sur l'énergie nucléaire

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(mercredi)

Quelques réflexions sur l'énergie nucléaire

Je dois dire avant toute chose que j'écris cette entrée assez à reculons. Le sujet m'emmerde : or si je tiens un blog c'est quand même pour raconter des choses qui m'amusent, ou au moins que je viens d'apprendre et que je veux noter avant de les oublier, et rien de tout ça n'est le cas ici. Le sujet m'emmerde comme m'emmerdent en général les sujets polémiques mais importants (i.e., politiques), parce qu'il il faut travailler pour en parler sérieusement, et on sait qu'on va se faire attaquer ce qui est toujours déplaisant. Or j'ai déjà suffisamment donné dans l'emmerdement par le fait de démêler les conneries sur le dernier virus à la mode de ces deux dernières années, et c'était vraiment usant de devoir m'engueuler à ce sujet. Le sujet m'emmerde d'autant plus qu'il obsède mon poussinet, et du coup nous nous frittons assez souvent à ce sujet, pas à cause de désaccords de fond mais parce qu'il me fatigue à tout ramener à ça, par exemple à ne juger les programmes politiques que pour leur volet nucléaire, à l'exclusion de toute autre considération. Le sujet m'emmerde aussi parce qu'il y a déjà plein de gens qui ont écrit des choses très bien à ce sujet et qu'il faut donc faire le choix entre redire en moins bien ce qu'ils ont déjà dit ou bien insérer les petites remarques complémentaires que je veux faire dans un tissu de pointeurs qui n'est pas très attirant non plus. Mais bon, ça fait quelque chose comme 14 ans que je promets d'en parler, et au bout d'un moment le sens du devoir doit prendre le dessus. Bref, parlons un peu du nucléaire. Mais comme j'ai écrit cette entrée à reculons, j'ai plusieurs fois perdu le fil de mes pensées, et ça doit se voir au plan assez décousu, aux changements de ton (selon mon humeur quand j'écrivais), et aux nombreuses redites ; j'ai quand même essayé de structurer le titre en ajoutant des petits intitulés (alignés à droite pour ne pas trop couper le fil d'un texte écrit d'un seul tenant), une technique que j'avais déjà utilisée auparavant.

☛ Quelques liens pour commencer

Avant tout, parmi les choses que je peux signaler sur le sujet qui sont bien faites (i.e., beaucoup mieux que ce qui va suivre), et qui ne sont pas trop suspectes d'être partisanes, il y a cette vidéo destinée au grand public de la toujours excellente chaîne de vulgarisation Kurzgesagt (si vous ne connaissez pas Kurzgesagt, regardez au moins pour les petits dessins très mignons ; mais ça ne les empêche pas d'être sérieux et de citer leurs sources), et celle-ci de la très bonne vulgarisatrice Sabine Hossenfelder (sans dessins mignons, mais qui fait aussi l'effort d'avoir cherché des sources précises, et de les lister, dans la description de la vidéo sur YouTube). Et bien sûr, une méta-source utilisée par les deux, et qu'on ferait bien de consulter directement, est la page consacrée à l'énergie nucléaire de l'extraordinaire site OurWorldInData, qui contient tout un tas de chiffres pertinents, entre la production d'énergie nucléaire dans le monde, et les estimations de morts causées par différentes formes d'énergie. La section 6.4.2.4 Nuclear Energy (p. 6-34) de la partie WG III (Mitigation of Climate Change) du sixième rapport d'évaluation d'avril 2022 du GIEC (oui, la nomenclature est compliquée) est également digne d'intérêt.

☛ Quelques chiffres

Mais la question du nucléaire prend une tournure assez différente et, disons, plus aiguë, en France, qui est le pays du monde produisant la part la plus importante de son énergie (69% de l'énergie électrique, 36% de l'énergie primaire) par ce mode de production, ce qui explique que l'énergie électrique en France soit si faiblement carbonée (68gCO₂/kWh pour la France en 2021, contre 364gCO₂/kWh pour l'Allemagne ou 657gCO₂/kWh pour la Pologne : les pays européens qui font mieux que la France sont les pays disposant d'une abondante énergie hydroélectrique ; source ici). Ce chiffre n'est pas tout (en émissions totales de CO₂ basées sur la consommation, la France fait 6.48tCO₂/hab/an contre 9.88tCO₂/hab/an pour l'Allemagne, c'est plus serré, ce qui nous rappelle que l'électricité n'est pas tout ; source ici), mais il est néanmoins très significatif à une époque où l'objectif écologique prioritaire doit être de diminuer autant que possible nos émissions de gaz à effet de serre, et aussi où la part de l'électricité dans l'ensemble de notre consommation énergétique doit être amenée (en conséquence) à augmenter considérablement. (On ne va pas remplacer les véhicules thermiques par des véhicules électriques sans produire nettement plus d'électricité.) Il est donc inévitable de mentionner immédiatement le fait que le nucléaire nous donne accès à une large quantité d'énergie électrique presque entièrement décarbonée (il y a quelques émissions dues à la construction des centrales et à la production du combustible, mais elles sont comparables aux émissions de l'éolien), et pilotable qui plus est (je vais revenir sur ce point important).

☞ Deux sortes de critiques

Pourquoi, donc, la critique-t-on au point que certains appellent à s'en passer, à plus ou moins long terme ?

Je veux distinguer deux catégories de critiques adressées au nucléaire, parce qu'elles sont de nature assez différente et surtout, avancées à des fins assez différentes. La première catégorie concerne essentiellement les questions de sécurité, et de gestion des déchets radioactifs. La seconde catégorie porte sur des problèmes tels que : la disponibilité du combustible à long terme, le coût économique (du minerai et de la construction des centrales), les délais (de construction), etc. De façon simplifiée, la première catégorie d'objections est mise en avant par des organisations ou des individus qui sont idéologiquement opposés au nucléaire (p.ex., Greenpeace) ; la seconde catégorie par des opposants moins idéologiques (ou par des gens qui ne sont pas du tout opposants, mais simplement reconnaissent qu'il n'y a pas de remède magique aux problèmes de l'énergie).

J'ai un peu du mal à ne pas considérer les objections de la première catégorie comme ne relevant pas de la pure mauvaise foi. (D'ailleurs, il est significatif que Sabine Hossenfelder, dans la vidéo liée ci-dessus et que je recommande d'écouter, qui n'est pourtant visiblement pas terriblement enthousiaste de l'énergie nucléaire, déclare considérer la question des déchets purement et simplement comme un non-problème.)

☛ La question des déchets

En fait, les déchets radioactifs sont ce qu'on pourrait appeler la forme la plus souhaitable de pollution : il y en a extrêmement peu (en France, au total, on a moins de 5000m³, c'est-à-dire deux piscines olympiques, de déchets à haute activité, ce qui, pour une industrie qui fournit une quantité significative de toute l'énergie d'un pays entier depuis des décennies, est incroyablement compact ; à quoi il faut ajouter environ dix fois plus de déchets à moyenne activité et vie longue), mais surtout, cette pollution est complètement contenue, c'est-à-dire qu'il n'y en a pas qui s'échappe dans l'environnement, elle est totalement traitée, et quand bien même il y en a qui s'échappe dans l'environnement, elle est extrêmement facile à détecter puisqu'il suffit d'un simple compteur Geiger. Quand on compare ça aux déchets de l'industrie chimique, ou des centrales à charbon (qui balancent des quantités considérables de cendres — et d'ailleurs des quantités de radioactivité pas forcément moindre que l'industrie nucléaire — dans l'environnement), les déchets nucléaires sont la forme idéale de la pollution : compacte, contenue, traçable, détectable. Même dans la comparaison avec les déchets des énergies renouvelables, il n'est pas clair que le nucléaire s'en sorte si mal (évidemment, une éolienne ou un panneau solaire, en fin de vie, ça ne fait pas beaucoup de déchets, mais il y en a énormément, et ils ne durent pas aussi longtemps qu'une centrale nucléaire). Quant à l'argument selon lequel les déchets radioactifs le restent pendant plein d'années, elle est vraiment le comble de la mauvaise foi, parce que la pollution aux métaux lourds, elle, est perpétuelle, et on en parle beaucoup moins.

Bref, sans nier que ce serait évidement encore mieux si les réacteurs nucléaires ne produisaient pas du tout de déchets, ou s'ils en produisaient encore moins (et pour ça, ça vaut la peine de travailler sur des technologies encore expérimentales comme le réacteur à sel fondu, les réacteurs à neutron rapides, etc.), la question des déchets est largement un non-problème qui, si les réacteurs nucléaires étaient jugés selon les mêmes critères que d'autres industries, leur vaudrait d'être classés comme essentiellement propres.

☛ La question de la sécurité

Les critiques autour de la sécurité méritent un peu moins d'être simplement tournées en ridicule. On peut y répondre en mettant en avant que l'énergie nucléaire fait à peu près aussi peu de morts par térawatt-heure que les énergies renouvelables (c'est tellement peu que ça dépend vraiment qui et comment on compte), et toutes celles-ci en font beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup moins que tous les combustibles fossiles (source ici), mais il faut reconnaître que cette réponse n'est pas complètement satisfaisante, ou du moins, on peut comprendre qu'elle ne satisfasse pas tout le monde. Il y a un phénomène psychologique qui fait que les morts de Černobyl' paraissent plus inacceptables que les gens qui sont morts en tombant d'un toit en installant un panneau solaire, qu'on ne peut pas complètement ignorer en disant qu'il s'agit de nombres extrêmement faibles. D'un autre côté, on ne peut pas non plus ignorer le fait que la décision de l'Allemagne de fermer en priorité son parc nucléaire (au lieu d'utiliser exactement la même quantité de renouvelables pour diminuer en priorité sa production à base de combustibles fossiles) a sans doute tué un nombre de gens beaucoup plus élevé (par pollution de l'air) qu'une catastrophe nucléaire majeure (la barre n'est pas très haute puisque l'accident de Fukushima de 2011 n'a fait qu'un mort « direct » et quelques centaines à cause du stress des évacuations, qui étaient d'ailleurs certainement une surréaction). Mais l'argument sur la sécurité peut toujours se retrancher dans le difficilement parable certes, le nucléaire n'a fait que très peu de morts à ce jour, mais il a le potentiel d'en faire énormément, ou de rendre des surfaces immenses inhabitables.

Il faudrait donc entrer dans une discussion plus approfondie sur pourquoi un accident comme celui de Černobyl' en 1986 n'était possible qu'à cause d'une combinaison entre un type de centrale (le RBMK utilisé par les soviétiques) et une combinaison de mauvaises décisions et de coups de malchance. (Tout ça est bien sûr fort abondamment expliqué dans l'article Wikipédia pertinent.) L'accident de Fukushima est certainement bien plus représentatif du type d'accident majeur qu'on peut craindre en cas de catastrophe naturelle sur une centrale moderne, et devrait plutôt servir à illustrer à quel point les risques sont bien contenus.

☛ Les risques de toute forme de production d'énergie

Mais fondamentalement, ce genre de discussion offre assez peu d'intérêt : les gens qui ont peur du nucléaire ne l'ont pas pour des raisons rationnelles qu'il serait possible de dissiper avec des arguments rationnels comme celle d'expliquer que c'est statistiquement une forme d'énergie essentiellement aussi sûre que les énergies renouvelables. (Et je ne parle même pas de ceux qui jouent simplement sur cette peur pour des raisons politiques ou idéologiques.) Quand les gens invoquent Černobyl', commencer à expliquer que ça ne pourrait pas se reproduire, c'est déjà tomber dans un piège : pourquoi parle-t-on de Černobyl' alors que la rupture du barrage de Banqiao de 1975 est complètement comparable (elle a fait plus de morts, même si les fourchettes estimées se recouvrent un peu), et on ne voit personne brandir des panneaux réclamant Wasserkraft? Nein danke! (Banqiao 1975) comme on en voit Atomkraft? Nein danke! (Tschernobyl 1986) ?

C'est la nature même d'une source d'énergie que de concentrer de l'énergie en un point : si cette énergie est libérée de façon incontrôlée, cela peut résulter en un accident. Il en va de même de la rupture d'un barrage hydroélectrique que de la fusion d'un cœur de centrale nucléaire. Si les énergies renouvelables n'ont pas ce problème, c'est qu'elles sont réparties sur un plus large espace, mais aussi que l'énergie n'y est pas stockée, et ça, c'est justement révélateur de leur principale faiblesse : pour les rendre utilisables à grande échelle, il faudra forcément, si on y arrive, trouver moyen de stocker l'énergie produite, et quelle que soit la forme choisie (batteries, supercondensateurs, barrages réversibles, réservoirs d'hydrogène, etc., ou même d'immenses volants d'inertie), le problème de la libération incontrôlée de l'énergie réapparaîtra. Ce n'est pas pour autant dire qu'on ne peut pas faire des progrès de sécurité dans telle ou telle type de production ou de stockage de l'énergie, notamment le nucléaire, mais les adversaires du nucléaire qui mettent en avant les questions de sécurité n'ont jamais vraiment envie d'entrer dans la discussion de savoir si un réacteur à sel fondu répond à leurs attentes.

☛ Le cercle vicieux des exigences de sécurité

En fait, les questions de sécurité du nucléaire sont une assez bonne illustration de l'adage quand on veut tuer son chien, on l'accuse de la rage. Sans entrer dans les détails, disons que le principe général est celui du risque aussi bas que raisonnablement possible, une instance du principe de précaution (lequel me semble être généralement une arnaque quelle que soit son avatar précis) : toute amélioration technique doit être affectée à la réduction du risque, et tout risque détecté doit être réduit, sans considération de rentabilité ou d'efficacité. A priori cela ressemble à une bonne idée, après tout, pourquoi ne voudrait-on pas réduire le risque ? Mais il y a une raison pour laquelle on n'applique pas cette doctrine dans d'autres industries. Le problème est que quand on a affaire à des risques déjà minuscules, la course à sa réduction devient un pur cercle vicieux : « on » impose des normes draconiennes sur toutes sortes de choses, fatalement il apparaît des dépassements mineurs de ces normes, « on » en déduit qu'il faut durcir les normes, les processus sont adaptés aux nouvelles normes encore plus contraignantes, et du coup de nouvelles violations de celles-ci sont détectées, ad lib. ; ou, de façon plus charitable, on impose précisément les normes qui permettent de s'exclamer voyez, le nucléaire c'est très dangereux, telle norme vient d'être dépassée ! et de réclamer de nouvelles normes encore plus sévères qui seront donc de nouveau dépassées. On peut faire la même chose avec n'importe quoi et ainsi qualifier n'importe quoi de dangereux. Et bien sûr, non seulement ce processus contribue à la floraison de violations de normes arbitraires, mais en plus, il rend artificiellement coûteuses et longues toutes les opérations (inspections, mises en service, mises hors service, réparations, etc.) portant sur l'industrie contrôlée. Or si ces normes sans cesse renforcées ne servent jamais à satisfaire ceux qui appellent à ce renforcement, on se demande à quoi elles servent.

☞ L'urgence du réchauffement climatique

Entendons-nous bien, et qu'on me permette de donner un avis un peu plus personnel et un peu moins calme et posé. Je veux bien que dans l'absolu on cherche toujours plus de sécurité. Et je veux bien qu'on tienne compte des inquiétudes des gens, même irrationnelles. Dans un monde où on pourrait calmement décider quelle forme d'énergie on veut, prendre le temps de la développer avec toutes les normes de sécurité, je veux bien qu'on impose des normes hallucinantes sur l'énergie nucléaire qu'on n'imposerait nulle part ailleurs ; ou qu'on décide qu'on préfère s'en passer entièrement. Le problème, c'est que l'horloge du réchauffement climatique fait tic-tac-tic-tac, et que l'humanité continue à émettre une trentaine de gigatonnes de CO₂ dans l'atmosphère par année, et que même si l'énergie nucléaire a des vrais problèmes, ou au moins des choses qu'on peut sans mauvaise foi considérer comme des problèmes, l'urgence est extraordinaire et on n'a simplement pas les moyens de se permettre de faire la fine bouche en disant qu'elle sent mauvais.

Je vais revenir sur un certain nombre de questions autour des énergies renouvelables, mais je trouve insupportable l'attitude consistant à les opposer au nucléaire, et à perdre son temps sur cette opposition, au lieu de se concentrer sur les sources d'énergies qu'il faut vraiment à tout prix et de toute urgence éliminer, qui sont les énergies fossiles (charbon, fioul et lignite de façon la plus urgente, mais le gaz naturel aussi).

Quand on est dans une voiture qui fonce vers un ravin parce que les freins principaux ont lâché, et qu'une personne essaye de freiner la voiture en passant les mains par la fenêtre pour réduire l'aérodynamisme tandis qu'une autre essaye de tirer sur le frein à main qui marchouille un peu, on ne se dispute pas sur ce qu'il vaut mieux faire, on fait les deux. Et on ne se plaint pas que le frein à main sent mauvais et que oui, on fonce dans le ravin, mais il serait temps de sortir du frein à main.

En clair, ce que je reproche à l'Allemagne, ce n'est pas d'avoir développé des énergies renouvelables, c'était bien, et je ne suis pas non plus en train de prétendre que sa consommation de combustibles fossiles a augmenté : le problème, c'est que chaque gigawatt d'énergie renouvelable ajouté au réseau aurait dû servir à effacer un gigawatt d'énergie d'origine fossile et on aurait dû ne commencer à évoquer la sortie du nucléaire qu'une fois qu'il ne restait absolument aucune énergie fossile à retirer. Qu'on considère que le nucléaire est un problème parce qu'il sent mauvais, pourquoi pas, si vous voulez, mais ce problème est absolument et complètement secondaire par rapport à l'urgence absolue qui est de réduire les émissions de CO₂.

Et pour ce qui est de la France, fermer la centrale de Fessenheim, peu importe qu'elle soit « vieille » selon des critères arbitraires, était une décision idiote tant qu'il restait au moins une centrale à combustible fossile qu'on aurait pu fermer à la place. On devrait simplement la rouvrir (de même que l'Allemagne devrait rouvrir ses réacteurs), et ne pas prétendre que c'est « impossible », parce que ce n'est « impossibles » que selon des normes qu'il est tout à fait possible de changer.

☛ Le nucléaire n'est pas une « solution miracle »

Je ne prétends absolument pas (comme on m'en a accusé dans les commentaires de cette entrée) que le nucléaire est une solution miracle à la catastrophe climatique : c'est un homme de paille. Le changement climatique va être catastrophique, avec ou sans nucléaire. Je dis simplement que ça va être un peu moins une catastrophe avec, et qu'on ne peut pas se permettre de cracher sur ce un peu moins, sous prétexte que ça sent mauvais.

Si on doit combattre Gozilla, on ne se lie pas le poing droit derrière le dos. Et refuser de se lier le poing droit derrière le dos, ce n'est pas affirmer que le poing droit est une solution miracle.

(Et oui, je crois aussi que nous devons développer les énergies renouvelables, qui sont notre poing gauche, et qui ne sont pas non plus une solution miracle. C'est mon principal sujet de désaccord avec le poussinet, je vais revenir un peu là-dessus.)

Donc je suis très en colère contre les Verts allemands, mais je suis aussi très en colère contre les politiques français qui promettent de sortir du nucléaire même s'ils ajoutent toutes sortes d'édulcorants comme progressivement ou graduellement. Se lier le poing droit de façon progressive c'est peut-être moins con que se lier le poing droit de façon soudaine, mais tant que Gozilla n'est pas défait, ça reste une super mauvaise idée. Et le truc avec les mots comme à terme ou progressivement, c'est que c'est une arnaque pour concilier tout le monde, mais on doit dénoncer cette arnaque : je veux bien qu'on envisage la sortie du nucléaire quand il n'y aura plus une seule centrale à combustible fossile (gaz compris) en Europe, mais les politiques qui promettent la sortie à terme du nucléaire ne vont jamais vous dire quelque chose de ce genre, et il faudrait beaucoup de mauvaise foi pour prétendre que c'est comme ça qu'il faut comprendre leur à terme.

☞ Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier

Toutes ces choses étant dites, je passe aux arguments de la seconde catégorie concernant le nucléaire : parce que c'est une chose d'admettre qu'on ne doit pas fermer de centrales nucléaires existantes (et qu'on doit prolonger leur durée de vie), mais ç'en est une autre de savoir si on doit en construire de nouvelles. Sachant qu'en matière d'investissement, un euro dépensé ici ne sera pas dépensé là, donc au bout d'un moment, il faut quand même bien arbitrer un minimum entre nucléaire et énergies renouvelables. Et c'est là que je veux défendre l'idée qu'il ne faut pas mettre tous ses œufs dans un même panier, adage qui, bien qu'il contredise directement le théorème principal de la programmation linéaire (l'optimum d'une fonction affine sur un domaine convexe est atteint au bord ; si vous ne parlez pas les maths, ça dit exactement le contraire de il ne faut pas mettre tous ses œufs dans un même panier), est quand même justifié quand la fonction objectif n'est pas affine, par exemple parce qu'il y a des incertitudes et qu'on veut avant tout hedger le risque de se retrouver le cul à l'air.

Ce que je veux dire, en clair, c'est que l'avenir technologique est incertain. Les énergies renouvelables ont un énorme problème, l'éléphant au milieu de la pièce, c'est que celles qu'on peut raisonnablement installer n'importe où (le solaire et l'éolien) sont des sources d'énergie fatales, c'est-à-dire pas pilotables, elles fournissent de l'énergie quand elles en ont envie (et même pas forcément très prévisible, même si c'est mieux pour le solaire que pour l'éolien), or à l'heure actuelle on ne sait pas du tout stocker l'énergie électrique, il faut largement compter sur des avancées technologiques assez incertaines. Le nucléaire, lui, est une source d'énergie non seulement décarbonée mais aussi pilotable : il fournit l'énergie qu'on lui demande, quand on lui demande (dans la limite de la capacité maximale, bien sûr, et sauf incidents). Il souffre d'autres problèmes potentiels, notamment le fait qu'on ne sache pas très bien quels stocks de combustible on a : là aussi, cela dépend d'avancées technologiques (surgénérateurs, utilisation du thorium, utilisation de l'uranium dissous dans l'eau de mer…) un peu incertaines.

☛ Trois scénarios optimistes (mais possibles)

Idéalement, j'aimerais que le monde dispose d'une énergie abondante qui serait fournie par une couverture massive du Sahara par des panneaux solaires qui dismuteraient directement de l'eau en hydrogène et oxygène, l'hydrogène étant ensuite acheminée vers l'endroit où elle serait consommée par des centrales thermiques et des véhicules à hydrogène, ou bien stockée pour être utilisée un peu plus tard. Mais cette vision écolo solarpunk 100%-renouvelables souffre d'énormes problèmes à tous les niveaux (on ne sait pas fabriquer de l'hydrogène à partir de panneaux solaires de façon efficace, on ne sait pas stocker l'hydrogène, on ne sait même pas vraiment l'acheminer, etc.). Peut-être qu'ils seront résolus. Ce n'est pas délirant au point qu'on ne puisse pas espérer : et ce ne sera pas le cas si on n'investit pas un minimum dans la recherche scientifique et technologique autour de cette idée. Mais peut-être que c'est une impasse, et il vaut mieux ne pas avoir mis tous ses œufs dans ce panier-là.

Mais sinon, peut-être qu'on peut avoir un monde où l'énergie nucléaire est tout aussi abondante, et on dispose d'assez de réserves en thorium, ou en uranium-238 (utilisé dans des surgénérateurs), pour tenir des siècles, surtout si on va chercher l'uranium dissous dans l'eau de mer. Là aussi, il y a des problèmes technologiques importants, mais qu'il n'est pas délirant d'espérer qu'on puisse résoudre.

Et puis peut-être aussi qu'on arrivera vraiment à tirer de l'énergie de façon rentable de la fusion thermonucléaire : là aussi, les obstacles sont considérables (c'est surtout dommage qu'on ait attendu 50 ans pour investir dedans en se disant de toute façon ça ne marchera que dans 50 ans au mieux, parce que, ben, voilà, ça ne marchera que dans 50 ans au mieux), mais ce n'est pas non plus délirant d'espérer.

Je dessine là trois pistes possibles pour un avenir énergétique radieux de l'Humanité (le solaire avec stockage par hydrogène, la fission nucléaire à haute efficacité, ou la fusion) : il y en a peut-être d'autres, aucune n'est certaine, mais aucune des trois n'est délirante — ce qu'il faut surtout espérer c'est qu'on ne tombe pas dans le Scénario De Merde® où toutes les pistes échouent et alors nous allons à la catastrophe parce que je ne crois pas une seule seconde à la décroissance à grande échelle. Si la fonction de gain c'est essentiellement la probabilité qu'(au moins) une des pistes aboutisse de façon heureuse, alors il est raisonnable de mettre des œufs dans chacun de ces paniers-là, c'est-à-dire d'investir dedans.

Je parle là de l'avenir relativement lointain, et pour que le nucléaire soit utilisable sur un assez long terme, il faut être clair : on a besoin de progrès technologiques (pas délirants : les réacteurs à thorium, il y en a vraiment, par exemple). Sans ça, on dispose de combustible en quantité limitée — mais même cette ressource limitée permet quand même de gagner du temps sur des avancées technologiques à faire ailleurs (par exemple, peut-être que la fusion thermonucléaire est utilisable ou que le stockage à grande échelle de l'hydrogène est possible, et s'il faut 50 ans pour y arriver, on est quand même contents d'avoir un truc permettant de tenir quelques décennies en attendant). Et s'il faut longtemps pour construire une nouvelle centrale (notamment à cause d'une régulation trop lourde, sur laquelle on doit s'interroger), il vaut mieux ne pas attendre pour faire au moins ce qu'on sait faire.

Le même argument vaut concernant le coût économique : la construction de nouvelles centrales nucléaires n'est actuellement pas rentable économiquement (les énergies renouvelables sont moins chères), mais si on ne le fait pas et qu'on butte sur le problème du stockage, le coût de l'énergie augmentera de façon considérable et on regrettera de ne pas avoir lancé la construction des années plus tôt.

☞ L'importance de la pilotabilité et du stockage

Développer la production d'électricité par énergies renouvelables est utile lorsque — et dans la mesure où — cela permet de réduire la part des combustibles fossiles. Dans de nombreux pays, c'est indiscutablement le cas, mais déjà en France l'exercice touche à ses limites : plus d'énergies renouvelables en France, cela signifie surtout moins d'imports (ou plus d'exports) au moment où le vent a la gentillesse de souffler ; c'est-à-dire qu'on va surtout décarboner la production électrique des pays voisins, ce qui est évidemment bien parce que le CO₂ est le même pour tous, mais on ne peut pas jouer indéfiniment à ce jeu, et surtout, on ne peut pas tous y jouer.

La question de la pilotabilité de la production énergétique, et son pendant, celle du stockage, est une question absolument cruciale, et on ne peut pas honnêtement parler d'énergies renouvelables (en tout cas, pas le solaire et l'éolien) sans l'évoquer : on aura beau installer tous les panneaux solaires du monde et des éoliennes partout, quand le soleil ne brille pas et que le vent ne souffle pas, cela ne produit rien. Il y a peut-être un petit peu à gagner sur la pilotabilité de la demande (mais même convaincre les gens de recharger leurs véhicules électriques la nuit n'est pas franchement gagné), mais sans moyens de stockage massifs de l'électricité, on se heurte au problème qu'il va falloir, à ces moments-là, utiliser une autre forme de production d'électricité.

Et il faut donner une idée de l'ampleur du problème : les plus grosses batteries de voitures électriques (Li-ion) stockent 100 kW⋅h ; la moyenne de la consommation électrique d'un pays comme la France, c'est 50 GW (soit 50 000 000 kW ; ou quelque chose comme 500 TW⋅h/an). Donc, pour stocker une heure d'électricité de la France à sa valeur moyenne, il faut 500 000 batteries comme ça. Une unité mégapack de Tesla, c'est 3 MW⋅h (et ça coûte de l'ordre de 1M$) : donc il en faut quand même 15 000 pour stocker une heure d'électricité de la France. Les plus gros sites de stockage d'énergie par des battries Li-ion comme ça doivent contenir quelque chose comme 500 battries de ce genre (1.5 GW⋅h), donc il faudrait 30 sites de ce genre pour stocker une seule heure d'électricité. Outre les problèmes avec les batteries Li-ion (qui ont tendance à prendre feu, et c'est ensuite essentiellement impossible d'éteindre l'incendie), je n'ai pas besoin d'expliquer que quand le vent s'arrête de souffler, c'est souvent plus plus qu'une seule heure. Je ne pense pas qu'on puisse crédiblement proposer de construire quelque chose comme 5000 sites de 500 batteries de 3 MW⋅h (et de dépenser quelque chose comme 2500 milliards) pour stocker une semaine d'électricité pour la France (environ 8 TW⋅h).

Il y a d'autres solutions de stockage envisageables que les batteries Li-ion, bien sûr (il y a des passages sur le sujet dans la partie WG III du rapport du GIEC, notamment la §6.4.4 Energy Storage for Low-Carbon Grids (p. 6-52)), mais toutes souffrent de problèmes. Est-ce que la France accepterait, par exemple, de sacrifier la ville de Grenoble pour construire un barrage hydroélectrique géant en utilisant sa cuvette ? (L'hydroélectrique est sans doute la façon la plus éprouvée de stocker de l'énergie à raisonnablement long terme. Ici une représentation de ce que ça donnerait, pour stocker 6 TW⋅h d'électricité, faite par quelqu'un qui semble avoir mené sérieusement le calcul ; au moins l'ordre de grandeur est bon.) Si on veut sérieusement parler d'un avenir 100% renouvelable, alors il faut discuter de ce genre de questions : est-on prêt à sacrifier la ville de Grenoble ?

Parier sur une baisse de la demande n'est absolument pas sérieux. Quand on a déjà besoin de basculer autant que possible la consommation d'énergie vers le réseau électrique (notamment pour décarboner les transports, ce qui implique de passer largement à des véhicules électriques), on ne peut pas proposer en même temps de réduire la consommation électrique. (Enfin, on peut toujours proposer, mais ce n'est pas sérieux de dire que tout d'un coup, on va magiquement non seulement résoudre un problème extraordinairement difficile, mais en plus le résoudre en s'imposant un handicap complètement gratuit.)

On peut, bien sûr, parier sur des progrès technologiques tant qu'ils restent compatibles avec les lois de la thermodynamique. On ne peut pas, notamment, exclure qu'on arrive à stocker de l'énergie de façon à la fois efficace, durable et raisonnablement sûre (on sait, en gros, faire un et demi quelconque parmi les trois) : peut-être sous forme d'hydrogène. Les obstacles technologiques sont considérables, mais je n'adhère pas à la certitude qu'ont certains qu'ils seraient insurmontables (et c'est pour ça que je parle de ne pas mettre tous ses œufs dans un même panier). Cependant, il faut être bien clair avec le public : développer les énergies renouvelables, c'est faire le pari qu'on arrivera à résoudre ce problème du stockage. Si on n'y arrive pas, il faut une source d'énergie décarbonée et pilotable, et en l'état, quand on n'est pas la Suisse ou la Norvège avec leurs abondantes ressources hydroélectriques, on n'a pas autre chose à mettre sur la table que le nucléaire.

En tout état de cause, il est profondément malhonnête de présenter les énergies renouvelables comme la solution toute trouvée au problème des émissions de CO₂, en essayant de cacher l'éléphant au milieu de la pièce qui est qu'on ne sait pas stocker l'énergie produite quand le vent ou le soleil veulent bien en fournir (souvent en moyennant la production sur une année), et en ne disant pas clairement qu'on table sur un progrès technologique qui est possible mais absolument pas garanti. Ce n'est absolument pas plus justifié que de tabler sur des progrès technologiques dans l'utilisation de la fission nucléaire (utilisation de l'uranium-238 ou du thorium), qui ont au moins eu des proof of concept raisonnablement fonctionnels. Ou, en fait, de tabler sur le fait qu'on va réussir à exploiter la fusion thermonucléaire (bon, je ne sais pas si les adversaires du nucléaire sont aussi hostiles à la fusion qu'à la fission, ni même s'ils se posent la question).

☞ Les courants politiques naturolâtres

Pour ma part, je suis extrêmement en colère contre les partis prétendument écologistes qui s'opposent au nucléaire pour des raisons fondamentalement idéologiques, c'est-à-dire en fait un fond de naturolâtrie technophobe, un fantasme de retour à un état originel pas bien articulé, dans lequel les énergies renouvelables ont certainement une plus grande cote de verditude psychologique que le nucléaire. Je peux comprendre et excuser l'attitude consistant à dire, par exemple, bon, je n'aime pas le nucléaire, mais on va s'occuper avant tout de baisser les émissions de CO₂, et quand on aura une production énergétique entièrement décarbonée, on pourra chercher à sortir du nucléaire, ou simplement à ne pas parler du sujet (ce que fait, essentiellement, Greta Thunberg). Mais le principal parti « écologiste » de France met dans ses valeurs et principes fondamentaux, inscrits dans ses statuts, l'engagement en faveur de la sortie du nucléaire civil au même titre (quoique certes un peu plus bas dans la liste) que la lutte contre le changement climatique ; et parmi les personnes candidates à sa primaire pour la présidentielle, non seulement il n'y en avait pas qui soit pro-nucléaire (admettons), mais il n'y en avait même pas une qui mette la question au second plan, ou qui convienne franchement que ce n'est pas la priorité du moment quand on fonce dans le ravin. (Au contraire, ils sont très occupés à instrumentaliser le rapport du GIEC en comptant le nombre de pages ou de mentions que ce dernier consacre au nucléaire versus les énergies renouvelables, ce qui, franchement, est indigne.) Quand on passe tellement de temps à dire qu'il faut absolument se lier le poing droit pour lutter contre Gozilla, même si ce n'est pas l'intention, on devient l'allié objectif de Gozilla. (Et même si la France n'a pas commis le même degré d'irresponsabilité que l'Allemagne, le fait d'avoir fermé la centrale nucléaire de Fessenheim n'est pas anecdotique, d'avoir voté dans la loi un objectif de maximum 50% d'énergie nucléaire, et surtout, le fait d'avoir, en ternissant la réputation de l'énergie nucléaire, empêché pendant des années la mise en chantier de nouveaux EPR qui seraient maintenant extrêmement souhaitables, est un coût écologique substantiel.)

Je suis aussi, par transitivité, en colère contre les partis de gauche qui s'allient avec ces partis écologistes sans se distancier clairement de cette idéologie anti-nucléaire, voire adoptent la même ligne naturolâtre technophobe qui doit amener les Joliot-Curie à se retourner dans leur tombe. La tendance dépasse le cadre de l'énergie nucléaire, et je ne veux pas dévier vers un débat plus large sur la sobriété énergétique ou la décroissance, mais disons que, quel que soit le niveau de restrictions énergétiques qu'il faut s'attendre à devoir subir à l'avenir, on ne peut pas se prétendre de gauche et empirer le problème, c'est-à-dire évidemment l'empirer pour les plus défavorisés, en s'imposant la contrainte supplémentaire de se priver d'une énergie abondante, sûre et décarbonée. Je pense que la gauche (française, mais certainement pas uniquement française) fait autant fausse route en s'engageant sur cette voie socialement injuste qu'elle l'a fait pendant la pandémie en approuvant des mesures liberticides contraires à ses valeurs fondamentales : dans les deux cas, c'est laisser le terrain — disons, pour employer un terme vague — du positivisme à des partis de droite qui en profitent pour ancrer leur propre idéologie avec ces positions dans le débat.

J'ai un certain espoir que l'opinion publique (française, européenne, voire dans tous les pays développés) soit en train de tourner, et finisse par comprendre, même quand elle est réticente face au nucléaire, que, face à l'urgence du réchauffement climatique, il n'est plus temps de trouver que le nucléaire sent mauvais. (La guerre en Ukraine aura au moins eu le mérite d'exposer l'hypocrisie dangereuse de l'approche consistant à remplacer le charbon par du gaz comme mesure « transitoire » en attendant les jours radieux, et largement hypothétiques tant qu'on n'a pas résolu le problème de stockage, où on ferait du 100% renouvelable.) Reste que les années passées à tergiverser sont perdues pour toujours, et sont autant d'émissions de CO₂ qu'on aurait pu éviter.

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