David Madore's WebLog: Énergie nucléaire et autres trolls radioactifs

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(lundi)

Énergie nucléaire et autres trolls radioactifs

☞ Le débat (si on peut l'appeler comme ça) sur l'énergie nucléaire est un champ de bouses de trolls que mes nerfs ont la plus grande difficulté à supporter : dès qu'il montre sa tête hideuse, à la télé par exemple, j'ai tendance à éteindre le poste pour ménager mon cœur des palpitations provoquées par l'affichage ostentatoire de la connerie. Je me demande donc quelle sorte de masochisme me pousse à en parler ici — mais malgré toute ma patience, il vient un point où je cède à l'envie de répondre à la bêtise (et aux trolls). D'autant que, dans les rares débats que je m'efforce d'écouter quand même, ceux-là même avec qui je suis d'accord sur le fond ont toujours l'air de sortir les arguments les plus implacablement idiots ou sans importance (grâce au nucléaire, nous avons l'énergie la moins chère d'Europesoupir), cela me désole. Il est vrai que pour avancer des arguments meilleurs, il faut quasiment obligatoirement commencer par hurler vous êtes vraiment trop cons, et que ça ne se fait pas, surtout si on est un peu un homme politique, de dire ça à ses électeurs, même quand c'est vrai ; c'est un des gros problèmes de la démocratie.

Bref, le nucléaire est victime d'une sorte d'hystérie collective, qui fait le contrepoids à ce qu'on pensait de la radioactivité quand elle a été découverte (et où on vendait des potions au radium pour renforcer les os ou autre charlataneries). Le fait est que je ne sais même pas bien ce qu'« on » reproche au juste au nucléaire.

Je sais en revanche très bien ce que je reproche aux énergies fossiles : et c'est avant tout la production de CO2 quand on les brûle. Mon propos n'est certainement pas de dire le nucléaire, c'est bien, c'est de dire que les reproches faits au nucléaire sont tellement insignifiants (je vais y venir) en comparaison avec ceux qu'on doit faire aux énergies fossiles que se concentrer dessus revient vraiment à s'inquiéter d'un robinet qui fait parfois ploc-ploc alors que la maison est en train d'être emportée par un ouragan : ce n'est pas bien que le robinet fasse ploc-ploc, mais il faudrait peut-être avoir un sens des priorités.

Je sais très bien quelle est la réponse standard à ça : nous proposons de fermer les centrales nucléaires, mais pour remplacer leur production par des énergies renouvelables. Loin de moi l'idée de critiquer le développement des énergies renouvelables : je l'applaudis tout à fait (après, il faut avoir un sens de la mesure : le gars qui met une éolienne dans son jardin, il ne sert vraiment à rien à part se donner bonne conscience écolo-bobo, et s'il y gagne en argent c'est uniquement parce qu'EDF est légalement obligé de lui racheter l'énergie produite à un tarif totalement exorbitant ; les éoliennes, en général, j'y crois fort peu : en revanche, j'ai bon espoir dans le développement de l'énergie solaire, mais il faudra faire probablement ça au Maghreb et exporter l'énergie sous forme d'hydrogène si on veut que ce soit un peu sérieux). Je suis hautement sceptique à la capacité de l'Allemagne de développer autant en énergie renouvelables qu'elle supprimera en énergie nucléaire. Mais même si !

Mais même si c'est le cas, cela ne change rien. Admettons que l'Allemagne soit capable d'accroître de <tant> sa production énergétique en énergies renouvelables : pourquoi utiliser cette nouvelle production pour fermer des centrales nucléaires au lieu de fermer en priorité des centrales à charbon ? C'est la question qu'on devrait se poser, et pour l'instant je n'ai entendu personne la poser clairement : à la place on rentre dans un débat pas passionnant pour savoir si effectivement on pourra produire tant de gigawatts d'énergie solaire. Or, j'insiste : si on produit tant de gigawatts d'énergie solaire, on peut s'en servir pour diminuer d'autant la production d'énergie nucléaire ou pour diminuer d'autant la production d'énergie à base de carburants fossiles — ces deux manœuvres sont totalement indépendants, et ce n'est pas en agitant la première sous nos yeux qu'on devrait nous faire oublier la seconde. Ce n'est pas comme si les centrales nucléaires étaient plus faciles que les centrales à charbon à remplacer par une énergie dite propre.

(Bon, normalement quelqu'un me fait remarquer qu'en fait toutes les énergies ne sont pas équivalentes, parce que les centrales nucléaires ne peuvent pas facilement être modulées selon l'heure alors que les centrales à charbon ou à fioul si et l'hydroélectrique à plus forte raison. C'est vrai, mais je doute fortement que sur les ~40% de la production électrique allemande venant de l'anthracite ou du lignite il n'y ait rien qui soit remplaçable. En tout état de cause, la question devrait vraiment être : quelle est la forme d'énergie qu'on cherchera à éliminer en priorité, et répondre le nucléaire est incommensurablement stupide tant qu'il restera une part énorme de charbon qui ne sert pas strictement aux heures de pointe ou de façon irremplaçable.)

Je ne sais pas pourquoi le nucléaire fait peur alors que le charbon ne fait pas peur. Enfin, si, je sais, c'est à cause de la réaction irrationnelle qu'ont les gens quand on prononce le mot radioactif (totalement opposée à celle, tout aussi irrationnelle, qu'on avait à l'époque de Madame Curie, donc). C'est sans doute compréhensible quand on pense que le programme nucléaire a été développé pour produire des bombes atomiques, et que le réacteur civil en a été un sous-produit presque accidentel. (Si les choses s'étaient passées autrement, on aurait développé l'utilisation du thorium et non de l'uranium comme combustible ; mais je vais y revenir.) Le mot radioactif fait peur, et les déchets nucléaires font peur, et les accidents comme celui de Černobyl' frappent l'imagination. C'est bien joli d'avoir peur des déchets nucléaires, mais les déchets de la combustion du charbon, il y en a beaucoup plus (par quantité d'énergie produite), et il n'est pas du tout clair qu'ils soient moins polluants même à quantité égale, ni d'ailleurs qu'ils soient moins radioactifs (eh oui, il y a de l'uranium dans le minerai de charbon, et quand on brûle le charbon, l'uranium reste dans les cendres… tiens, cet article semble me donner raison). Au moins, les déchets nucléaires, on sait où ils sont, et il y en a un volume gérable. (Je ne dis pas que ce ne sont pas des cochonneries, mais les affirmations sensationnalistes sur le nombre de millions d'années pendant lesquelles ils resteront radioactifs sont idiotes : quand un produit est radioactif très longtemps, ça veut dire qu'il l'est très peu ; on pourrait dire que le plomb, par exemple, est radioactif pendant des trillions d'années parce que l'isotope le plus stable du plomb, le plomb-208, est radioactif α avec une demi-vie de l'ordre de 2×1019 ans, c'est stupide : le fait qu'il soit radioactif pendant des trillions d'années veut justement dire qu'il ne l'est quasiment pas. Les éléments qui posent vraiment des problèmes, ce sont les choses comme l'iode-131 ou le strontium-90, dont la demi-vie se compte en jour et en dizaines d'années, pas en millions ni même en milliers d'années.)

Bref, la différence entre le charbon et le nucléaire, c'est surtout qu'on s'est habitué au charbon au point de ne plus en voir les problèmes. (Le fait qu'on se mobilise contre l'utilisation du gaz de schiste est sans doute révélateur : on a peur de ce qui est nouveau — en l'occurrence plutôt à raison — mais pas des vieux dangers auxquels on est devenus aveugles.) Même sans compter les émissions de CO2 (autrement dit, même en oubliant ce qui est vraiment important), il y a fort à parier que l'industrie de l'énergie fossile a fait beaucoup beaucoup plus de morts que la douzaine de milliers (à la louche) que le nucléaire a faits dans toute son histoire (presque tous dans l'accident de Černobyl') ; de toute façon, si on veut compter les morts, c'est surtout en comparant la façon dont on mine l'uranium et le charbon qu'il faudra le faire — et si on veut les réduire, c'est là qu'il faudra taper.

L'accident de la centrale de Fukushima est surtout à mes yeux preuve de deux choses : (1) à quel point le nucléaire est sûr et peu dangereux, et (2) qu'on peut le rendre encore plus sûr si on n'en fait pas un tabou. Le fait est que cette centrale a subi un tremblement de Terre qui était parmi les dix plus importants depuis qu'on mesure les tremblements de Terre, suivi d'un raz-de-marée nettement au-delà de ce que la centrale était prévue pour supporter, et qu'à ma connaissance il n'y a pas eu un seul mort lié à la radioactivité (il y a eu trois morts dans la centrale, mais ils sont liés à des accidents mécaniques), alors que le tremblement de terre et le tsunami eux-mêmes ont fait dans les 25000 morts. On a évacué une région par précaution, ce qui n'est certainement pas très joyeux pour les gens qui y habitaient, mais si les risques liés au nucléaires sont d'évacuer 1000km² tous les 25 ans, franchement, ils sont bons à prendre. Mais le fait le plus significatif est sans doute surtout que la centrale voisine (il y avait deux centrales à Fukushima), construite plus récemment, soumise aux mêmes conditions, n'a subi que des problèmes très mineurs. Donc il y aurait certainement à améliorer des choses dans les normes de sécurité, on peut toujours faire mieux, mais je trouve que la technologie passe ce test incroyablement rigoureux de façon plus qu'honorable, et invoquer Fukushima pour dire le nucléaire c'est dangereux est ridicule (invoquer Černobyl' est beaucoup moins ridicule, mais heureusement plus personne ne fait de centrales de ce type). Une autre leçon, aussi, c'est que le principe de précaution est un peu un cercle vicieux : on impose des normes invraisemblablement draconiennes (par exemple sur les émissions dans l'environnement), et quand les normes sont dépassées on répond ha, ha, c'est bien la preuve que c'est dangereux (et du coup on met des normes encore plus strictes) ; c'est une bonne idée d'avoir des normes strictes, mais encore faut-il en avoir conscience. Si on avait ce genre de mentalité dans d'autres industries, j'aimerais voir quelle aurait été la réaction suite à la catastrophe de Bhopal.

Je crois donc qu'il faut construire de nouvelles centrales nucléaires, plus modernes et plus sûres. Et surtout, il faut améliorer la filière : la production actuelle d'énergie à partir du nucléaire utilise l'uranium comme combustible, et quand je dis qu'elle utilise l'uranium, c'est qu'elle utilise l'uranium-235, qui ne constitue même pas 1% de l'uranium naturel. C'est ce fait qui permet de dire aux adversaires du nucléaire que les réserves mondiales en uranium ne couvrent de toute façon pas les besoins énergétiques sur de longues périodes. Mais ceci repose sur un sophisme qui est de supposer que la technologie reste la même (et si on va faire cette hypothèse, le solaire est très polluant, soit dit en passant, parce que la fabrication des panneaux solaires libère quantité de cochonneries). Des centrales de nouvelles générations, comme l'EPR, devraient améliorer les choses, à la fois du côté de l'efficacité de la production énergétique et de l'inoffensivité des déchets produits, s'il n'y avait pas quantité de protestations de connards qui veulent justement empêcher le développement de telles centrales plus sûres (de nouveau, pourquoi les connards en question ne vont-ils pas plutôt protester quand on construit des centrales au charbon ?). Il y a par exemple la technique de surrégénération consistant à fabriquer du plutonium fissible à partir de l'uranium-238 et donc de ne pas se limiter à utiliser 1% du combustible (laissant le reste sous forme de déchets). Personnellement, je place surtout mes espoirs du côté du réacteur à thorium (du type décrit en détail dans cet excellent talk) : aucune application militaire possible (donc pas de raison que la technologie nucléaire se vende au compte-goutte et seulement à certains États), pas de déchet problématiques, aucun risque d'explosion, mise à l'échelle beaucoup plus facile… Ce qui ne signifie pas qu'il n'y ait pas des difficultés à résoudre, évidemment, mais on ne les résoudra certainement pas si on refuse de faire de la recherche dedans parce que c'est du nucléaire. Apparemment la Chine et l'Inde s'y intéressent de près ; mais en France ou en Europe, j'attends encore de voir les écologistes donner un avis sur la question de la recherche sur le réacteur au thorium, ce qui serait se prononcer sur une question vraiment importante, au lieu de parader avec des slogans simplistes.

Pour résumer (TL;DR), voici mes propositions concrètes pour la production énergétique :

  1. développer les énergies renouvelables (et notamment l'énergie solaire, y compris des mécanismes de transport par exemple sous forme d'hydrogène), mais utiliser toute l'énergie ainsi produite pour diminuer le nombre de centrales à énergies fossiles dans la mesure où les capacité de production en pointe le permettent (ce n'est que quand ce ne sera absolument plus possible qu'on envisagera de diminuer le nombre de centrales nucléaires),
  2. pour ce qui est des centrales nucléaires, développer les nouveaux modèles de réacteurs et notamment le réacteur à thorium, pour améliorer la sécurité en remplaçant les centrales vieillissantes par des modèles plus récents et plus sûrs,
  3. et quand il s'agit d'expliquer ces choix aux citoyens, mettre avant tout en avant l'argument suivant : le vrai danger qui nous menace, de façon imminente, ce ne sont pas les déchets radioactifs ou un Černobyl' tous les 25 ans, ce sont les émissions de CO2.

Ajout () : Quelques remarques ou ajouts intéressants que je vole sans vergogne dans les commentaires de cette entrée (merci à ceux qui m'ont apporté certaines de ces informations) :

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