David Madore's WebLog: Exilé hors du royaume magique

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(lundi)

Exilé hors du royaume magique

J'aime beaucoup les travaux du dessinateur et bédéiste Boulet[#] parce qu'il arrive non seulement à me faire rire (ce qui n'est pas trop difficile) mais aussi à me toucher. Je range cette entrée dans la catégorie « livres » de ce blog parce que je recommande l'ensemble de ses Notes[#2], mais je viens surtout de tomber sur sa fable(?) Maudit Royaume (publiée en 2014 dans le numéro 3 du trimestriel Papier et republiée à la fin du volume 11 de ses Notes) dont voici une version en ligne. Cette histoire a beaucoup résonné en moi.

(Divulgâchis maintenant. Suivez le lien ci-dessus ou lisez ses Notes[#2] avant de continuer à lire.)

Le thème qui m'a frappé, qui est présent dans plusieurs des histoires de Boulet mais particulièrement bien illustré dans celle-ci, c'est le contraste douloureux entre le monde féerique, magique et enchanté de nos rêves et des récits fantastiques et contes qui les ont alimentés — (Je dis nous mais je ne sais pas qui nous sommes, disons que je parle au moins pour moi et certainement pas que pour moi ; j'imagine que le dessinateur doit ressentir quelque chose de proche.) — entre ce monde féérique et le monde matériel dans lequel nous vivons vraiment. Lequel n'est certes pas dénué de choses dont on peut s'émerveiller (là aussi, Boulet a pas mal dessiné à ce sujet), mais il demeure une dissonance entre les deux.

Cette dissonance est particulièrement douloureuse quand on est scientifique, parce qu'un scientifique n'a pas le droit de croire à la magie, et ça ne l'empêche pas d'y rêver. À un certain niveau, j'envie les gens qui croient au surnaturel, aux dieux ou à ce genre de choses, et qui n'ont pas une part de rationalité froide dans leur cerveau pour leur rappeler sans arrêt rêve toujours : tout ça n'existe pas — ou qui arrivent à la faire taire. Ils peuvent vivre dans un monde enchanté.

Alors bien sûr, il est quand même possible pour un scientifique de s'émerveiller, de conserver un monde enchanté au-dessus du monde réel (j'avais développé ça de façon sans doute inutilement compliquée ici), et bien sûr de rêver (soit au sens littéral, soit en consommant des romans, des bédés, des films, etc.), soit même en étant artiste et en créant (quitte à risquer de devenir fou ?). Mais même dans la fiction, la rationalité vient vous embêter : oui, alors là, en fait, c'est pas logique que l'enchanteur veuille capturer la princesse, parce que s'il a le pouvoir de…mais ta gueule, bordel de merde, rationalité obsessive !. Et pour ce qui est du monde réel, je suis, comme tout le monde, déçu quand on annonce la mise au point d'une technique d'invisibilité, que ce ne soit pas une cape comme dans Harry Potter ou un anneau magique comme celui de Bilbo mais un truc minuscule qui arrive à canaliser certaines formes de micro-ondes ; ou que quand on révèle l'existence d'eau liquide sur Mars ce ne soit pas les canaux des rêves de Schiaparelli et de Lowell mais un lac enfoui sous la glace. (Évidemment, je le sais à l'avance quand je lis les titres qui les annoncent, mais ça ne m'empêche pas d'être déçu de savoir à l'avance que je serai déçu ; et je sais rationnellement que c'est un exploit d'avoir fabriqué le truc minuscule indétectable aux micro-ondes ou d'avoir détecté l'eau liquide sous la glace, mais ça ne m'empêche pas d'être frustré.)

Et puis, comme je l'ai déjà écrit, un élémental de praséodyme, ça ne le fait pas : c'était bien mieux quand les éléments étaient quatre et s'appelaient Terre, Eau, Air et Feu.

Bref, je me sens comme exilé hors du royaume magique. C'est ce qui m'a poussé à écrire de la mauvaise littérature fantastique et qui me pousse encore à le faire de temps en temps (mais de moins en moins, parce que je deviens vieux, usé et fatigué, et de moins en moins capable de voir les éléphants dans les boas). Je sais que je radote, je l'ai déjà raconté plusieurs fois sur ce blog (ici à propos d'un de mes personnages de roman, et encore ici), et surtout, c'est le thème de cette nouvelle, qui a des idées en commun avec l'histoire de Boulet.

Je ne sais pas si le fait d'être mathématicien est, à cet égard, plus ou moins enviable que si j'étais physicien ou biologiste. Les mathématiques n'excluent pas vraiment la magie : on pourrait tout à fait imaginer un monde fantastique basé sur une description mathématique précise de la magie (là aussi je sais que je radote), ce serait quelque chose d'intéressant à élaborer[#3]. Les maths sont les mêmes dans tous les univers possibles, même ceux où la magie existe (du moins, on a tendance à le croire). Et à un certain niveau, les maths contiennent déjà de la magie (en tout cas, elles contiennent indiscutablement de la numérologie : j'ai assez parlé du pouvoir magique des nombres 696 729 600 et 244 823 040 pour ne pas insister)[#4]. Mais peut-être que cela rend les choses encore plus frustrantes : je pourrais être un mathématicien dans un monde où la magie existe et je ne le suis pas ! Dammit!

[#] Là je fais un lien vers son blog, mais en fait je ne le lis pas en ligne : j'achète ses Notes sous forme de bouts d'arbres morts. Il n'y a pas vraiment de raison (ce n'est pas comme si je ne lisais pas plein de webcomics en ligne, donc je n'ai rien contre en principe), juste qu'on m'a offert le volume 10 pour mon anniversaire il y a deux(?) ans, alors ensuite j'ai acheté et lu les 9 à 1 dans l'ordre décroissant (de numéro mais aussi, à mon avis, de qualité ← ceci est une sorte de double négation pour dire qu'il s'améliore avec le temps), et puis je me suis rendu compte tout récemment que le 11 était sorti et je viens de le finir.

[#2] (Pas cher)

[#3] J'espère toujours qu'à force de répéter cette idée, un oulipien fou va s'en emparer et m'épargner le boulot fastidieux d'être moi-même l'oulipien fou.

[#4] Ou pour prendre un exemple venu de la crypto : Alice (chevalière guerrière et sauveuses de princes en détresse) et Bob (prince charmant prisonnier dans une tour) disposent d'un canal de communication sur lequel Ève (cruelle physicienne qui maintient Bob prisonnier) entend absolument tout ce qui se passe mais ne peut pas modifier le contenu : par la magie de la crypto, Alice et Bob peuvent quand même réussir à s'échanger des messages secrets qu'Ève ne pourra pas déchiffrer. (C'est évident si Alice et Bob ont convenu à l'avance d'une clé secrète de chiffrement, mais la vraie magie c'est que c'est possible même sans ça.)

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