David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #114 (la prophétie)

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(lundi)

Fragment littéraire gratuit #114 (la prophétie)

Je profite de l'absence de mon poussinet pour céder à quelques idées de fragments qui me trottent dans la tête…

Le globe vola en éclats. Vous êtes vaincu, Euryn ! proclama celui qui l'avait brisé.

Une seconde passa, et Auxen compris que quelque chose n'allait pas comme prévu. Il s'était attendu à ce qu'une violente secousse fît trembler le palais, ou à ce que son propriétaire s'écroulât. Au lieu de cela, Euryn restait impassible et continuait de le fixer des yeux. Puis il parla :

Vaincu ? Je ne crois pas. À moins que je me coupe le pied en marchant sur le verre… Vous avez eu raison de me débarrasser de cet orbe, il était plus encombrant que décoratif.

Vous m'avez piégé ! Vous ne chancelez pas. Ce n'était donc qu'une copie. Pourtant…

Non, cher Auxen, ce n'était pas une copie, c'était bien l'objet que vous croyiez détruire. Mais, oui, je vous ai en effet piégé, et plus profondément que vous ne l'imaginez. Pardonnez-moi, je vais maintenant faire ce qu'un maître maléfique est censé faire dans ces circonstances, à savoir abattre mes cartes au lieu de vous tuer. (Car à quoi servirait-il de triompher si personne ne peut l'admirer ?)

Pendant qu'Euryn expliquait cela, ses hommes se positionnaient silencieusement devant chacune des issues de la salle. Auxen en prit note, mais ne réagit pas.

Voilà : j'ai créé l'artefact que vous venez de réduire en morceaux. Et quand je dis que je l'ai créé, je ne me suis pas contenté de le fabriquer, j'ai aussi inventé — comment dirons-nous ? — le contexte dans lequel l'insérer. Quelques légendes, deux-trois histoires auxquelles j'ai donné, croyez-moi ce ne fut pas facile, cette patine qui fait accroire qu'elles remontent au fond des âges. Mais surtout, cette prophétie…

Auxen ne put retenir un cri.

Je savais d'Invar qu'elle apprécierait : un poème d'apparence très ancienne qui prédit dans un langage obscur mais néanmoins facilement décodable un avenir radieux — un bibelot censément magique donc magiquement lié à mon pouvoir, dont la destruction assurerait ma perte — toutes choses auxquelles on voudrait tant croire, n'est-ce pas ? Je ne connais pas de plus puissant stimulant de la crédulité que le désir de croire. Si ce n'est, évidemment, la certitude bienheureuse que dès qu'il est question de magie tout ce qui porte le nom de prophétie est nécessairement authentique et se réalisera à coup sûr.

Euryn ramassa un fragment du globe et le fit miroiter à la lumière.

Étrange, n'est-ce pas ? Être ainsi aveuglé : vous eussiez pu me vaincre sans doute par des moyens plus banals, en rassemblant une armée comme la princesse en avait les moyens ; au lieu de cela, vous avez concentré tous vos efforts sur une banale sphère de verre, persuadés que tout autre chemin était vain. À tel point que vous êtes venu jusqu'ici sans même assurer votre retour.

Un piège remarquable en effet, fit une nouvelle voix, et je ne peux qu'applaudir un tel génie — puisque c'est ce que vous cherchez manifestement. Néanmoins, si vous me permettez de le dire, vous vous êtes vous-même piégé, Euryn, autant que vous piégiez notre chère Invar.

Euryn et Auxen se retournèrent pour savoir qui avait parlé ainsi dans leur dos, et s'exclamèrent simultanément, en identifiant le vieillard qui souriait d'un air bienveillant :

Ardemond !

⁂ C'est ainsi que le volume se finissait. Ce qu'Ardemond avait voulu dire, on ne le saurait jamais : la fin était promise pour le volume suivant de la saga, censé résoudre toutes ces questions laissés éparses (à commencer par l'identité véritable d'Euryn et les circonstances de la naissance d'Invar), mais le volume suivant ne viendrait pas puisque l'écrivaine était décédée, à la consternation de ses fans.

Contrairement à d'autres plus prévoyants, elle n'avait pas anticipé sa mort en confiant à son éditeur le nom d'un successeur auquel elle aurait légué tous ses papiers. De papiers, en fait, il n'y avait pas : son fils avait d'abord déclaré à la presse qu'il ferait publier les notes de sa mère (il aurait certainement eu intérêt à jouer ainsi les Christopher Tolkien, vu combien les livres s'étaient vendus), mais rien n'était venu. Elle avait tout soit caché soit emporté avec elle dans la tombe.

Les personnes bien informées surent cependant que deux phrases griffonnées par Mme Bawling furent retrouvées dans son agenda, qui dussent avoir un rapport avec la saga. La première était : Auxen est à la fois Prométhée et Lord Byron, et elle conduisit à beaucoup de spéculation quant à ce que la romancière voulait donner à son personnage du voleur du feu du ciel ou du poète et héros romantique anglais. La seconde phrase affirmait : C'est David qui sauvera la princesse Invar. Celle-ci était encore plus mystérieuse étant donné qu'aucun personnage du nom de David n'existait dans le cycle (et la consonance ne laissait pas penser qu'elle eût l'intention d'en ajouter un) : on songea donc au roi biblique ou au peintre français, mais on ne sut que conclure.

Je pensai pour ma part que cette apparition inexpliquée de mon prénom était un oracle, et je croyais à la réalisation des prophéties. Puisque Invar devait être sauvée et puisque mon nom était invoqué, je ferais le travail.

Aussi écrivis-je le dernier tome de la série que Mme Bawling avait commencé, reliant patiemment tous les fils qu'elle avait laissés épars, donnant à Auxen les rôles qu'elle lui avait prescrits (et je pense avoir assez habilement réussi en cela), et sauvant finalement la princesse (quoique de façon inattendue). Je le fis pour moi et non pour la gloire, car je n'imaginais pas obtenir un jour l'autorisation de le publier : je savais les héritiers terriblement jaloux de leurs droits sur l'œuvre. Cela advint pourtant : une réforme inespérée du copyright me permit de révéler la fin de l'histoire, qui fut un succès.

Je signais des dédicaces dans une librairie à Londres quand j'entendis une voix, à la fois étrangère et familière :

Une fin remarquable en effet, et je ne peux qu'applaudir votre génie — puisque c'est ce que vous cherchez manifestement. Néanmoins, si vous me permettez de le dire, vous vous êtes vous-même piégé, David, en réalisant cette prophétie.

Je me retournai pour savoir qui avait parlé ainsi dans mon dos, et m'exclamai, en identifiant le vieillard qui souriait d'un air bienveillant :

Ardemond !

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