David Madore's WebLog: Sur les règles convaincantes dans les œuvres de fiction

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(mercredi)

Sur les règles convaincantes dans les œuvres de fiction

Ces derniers jours, mon poussinet et moi avons (re?)vu deux des films de la série Harry Potter (ils sont tous projetés ces jours-ci au cinéma à côté de chez nous qui se spécialise dans ce genre de rétrospectives). Je ne sais pas exactement quel sous-ensemble des sept-huit parties j'ai vues ou lues, ou simplement lues en résumé sur Wikipédia, mais je crois quand même en connaître assez pour me faire un avis sur l'ensemble : c'est amusant et plutôt mignon si on ne le prend pas trop au sérieux, mais c'est tout de même assez mal construit, et Rowling a vraiment trop tendance à inventer les règles au fur et à mesure qu'elle écrit, et à piocher trop librement dans son grand chapeau selon ce qui l'arrange pour faire rebondir l'intrigue dans la direction où elle veut. En fait, cette saga est presque le cas d'école de ce que je racontais ici sur la (non !) reproductibilité du succès : ces livres sont bons, mais sans plus, c'est-à-dire du même niveau que quantité d'autres œuvres qui sortent chaque année, et il n'y a rien de particulièrement explicable au fait que Harry Potter tout particulièrement ait eu un succès incroyable, c'est juste la boule de neige qui est devenue une avalanche alors que celle d'à côté ne l'est pas devenue. Mais je ne veux pas parler de Harry Potter en particulier (pour des reproches précis contre les films, dont certains valent aussi contre les romans, voir par exemple les vidéos de CinemaSins telle que celle-ci, je trouve qu'ils sont globalement très pertinents ; pour des problèmes plus généraux, voir aussi ces dessins de Boulet qui illustrent très bien le genre de choses qui m'agacent).

Je veux plutôt raconter des banalités mal structurées sur les « règles » dans les œuvres de fiction (et notamment celles de science-fiction, heroic fantasy ou ce genre de choses), et comment les rendre convaincantes, ou au contraire comment m'agacer en n'y arrivant pas. Il est difficile de définir au juste ce que j'entends par règles, parce que ça peut être des choses assez différentes, mais globalement, ce sont les règles du jeu du monde fictionnel décrit par l'œuvre : les choses sur lesquelles le lecteur (ou le spectateur) peut compter comme cadre solide[#] dans lequel évolue l'action. (Bien entendu, l'auteur reste libre d'enfreindre, de modifier ou de casser ses propres règles : généralement en introduisant une nouvelle règle encore plus forte que celle qu'on veut contourner, et qui conduit à l'effet désiré. Mais si c'est fait de manière trop arbitraire, si on sort trop facilement de son chapeau une nouvelle règle quand c'est commode, il est probable que cela engendre chez le lecteur une sensation de rejet devant une forme de tricherie.)

[#] L'importance des règles dépend bien entendu du registre sur lequel on se place. Dans une œuvre humoristique, ou poétique / métaphorique / allégorique / symbolique, on pardonnera beaucoup plus facilement des choses qu'on ne pardonnerait pas autrement. Mon avis personnel est que Harry Potter n'est pas simplement sur le registre « pastiche du monde traditionnel des sorciers avec leur baguettes et leurs sorts en latin de cuisine » (il y a quand même une vraie histoire qui se veut grave à côté de cette caricature) pour qu'on lui permettre n'importe quoi.

Très sommairement, on pourrait catégoriser les règles dans une œuvre de fiction en lois de la nature et lois humaines : les unes seraient des postulats matériels du monde dans lequel l'action évolue (par exemple : la magie s'opère en agitant une baguette en même temps qu'on prononce des mots en latin de cuisine), les autres des principes de droit qui ont été, probablement, décidées par quelqu'un (par exemple : un magicien ne doit pas permettre à un non-magicien d'être témoin de magie). En fait, la frontière n'est pas parfaitement nette, et entre les deux il y a des conventions non écrites, des règles psychologiques ou comportementales frappant un personnage ou un groupe de personnages, etc. De façon un peu orthogonale, les règles peuvent être individuelles (par exemple : Superman est capable de faire toutes sortes de choses extraordinaires comme voler, soulever des poids énormes ou résister à à peu près n'importe quoi) ou générales. Il n'y a pas non plus de distinction claire entre un fait (concernant l'Univers de fiction dont on parle) et une règle, à part très grossièrement que la règle est plus universelle et n'est pas censée évoluer dans le temps. Mais restons sur la distinction entre lois de la nature et lois humaines.

S'agissant d'une règle de construction humaine (ou ce qui y tient lieu dans le monde de fiction), pour que j'y adhère en tant que lecteur, pour que je consente à suspendre mon incrédulité, il faut un minimum de justification. Idéalement, une règle de ce genre doit avoir une logique, une origine, une histoire, une raison d'être, une autorité qui l'a édictée, et une forme de police qui la maintient. Tout ceci n'a pas forcément besoin d'être explicité, et parfois le lecteur peut remplir lui-même les pointillés ; mais si trop d'éléments manquent, la règle paraîtra parachutée par l'auteur pour les besoins de son intrigue ou de sa démiurgie. (Tout ça est vrai, bien sûr, pour n'importe quel fait humain dans le monde de fiction, mais c'est d'autant plus vrai s'il s'agit d'une règle générale qui structure l'intrigue.)

Par exemple, et c'est le genre de choses qui se produit assez souvent dans les œuvres décrivant des mondes fantastiques, s'il y a une structure de gouvernement (au pif, quelque chose comme un ministère de la magie), je vais vouloir en savoir un peu plus sur l'origine de cette structure de gouvernement : comment elle a été mise en place, pour quelle raison (historique et/ou rationnelle) on a choisi cette organisation précise, ce genre de choses. Ou dans certaines œuvres, tout bonnement : pourquoi les gens ne se révoltent-ils pas ? À chaque fois qu'on présente quelqu'un dans une position de pouvoir, il faut se demander : qui l'a mis à cette position (c'est une question intéressante à se poser aussi dans le monde réel, d'ailleurs, et j'aime bien le slogan many are called, but few are chosen — and fewer still get to do the choosing). Même quand l'œuvre présente un grand méchant dont on comprend qu'il a acquis le pouvoir par la force, il y a encore des questions à se poser qui font que toute description de ce genre n'est pas automatiquement crédible, mais j'en parlerai sans doute une autre fois (ce qui est surtout peu crédible, en fait, c'est le postulat que font tant d'histoires héroïques, à savoir qu'en éliminant celui qui est au sommet de la pyramide du pouvoir, tout le système s'effondre avec lui).

Je comprends que parfois on peut ne pas vouloir expliciter tout ce que je viens de dire, soit pour garder le mystère soit pour ne pas perdre trop de temps à digresser sur le monde en général. Mais il y a une façon simple et qui peut être efficace pour un auteur d'envoyer au lecteur un message à ce sujet, même si elle s'apparente à ce que les tropophiles(?) appellent le lampshading, cela consiste à ce que des personnages discutent la règle et évoquent le fait qu'ils ne la comprennent pas, ou que son origine est mystérieuse, ou quelque chose du genre ; selon la manière dont c'est fait, cela peut suggérer ou non que le mystère sera levé plus tard ; et bien sûr, selon la manière dont c'est fait, cela peut paraître plus ou moins artificiel, mais ce sera presque toujours un progrès par rapport à simplement sortir la règle d'un grand chapeau (surtout pour un changement de règle). Il suffit souvent qu'il y ait un personnage qui combatte, ou simplement peste contre, l'absurdité d'une règle, pour que tout de suite je suis plus enclin à pardonner à l'auteur de l'avoir introduite sans justification.

Mais parlons des autres types de règles que sont les lois de la nature dans le monde fictif. On pourrait se dire qu'elles ont moins à répondre de leur existence : elles n'ont pas à avoir une histoire ni une justification, encore moins une police, par exemple (il n'y a pas d'amende pour ne pas avoir respecté les lois de la physique). Pourtant, je pense que l'auteur doit encore plus se méfier des lois de la nature qu'il introduit dans son monde fictif, parce que la suspension de l'incrédulité sera encore plus facilement rompue, et encore plus gravement et durablement, lorsqu'il y a un abus à ce sujet. La cohérence interne est une condition assez contraignante.

Les lois de la nature, par exemple, ne doivent normalement pas changer d'un moment à l'autre ou d'un endroit à l'autre, et elles doivent être les mêmes pour tout le monde. (De nouveau, il peut y avoir des justifications à ce que ce ne soit pas le cas, mais elles sont assez difficiles à faire passer.) Si quelque chose est possible à un moment dans l'œuvre, ce quelque chose doit encore être possible plus tôt et plus tard, et il ne faut donc pas qu'on ait à se demander pourquoi tel ou tel personnage n'a pas exploité cette possibilité, ou il faut avoir une réponse satisfaisante à cette question. Il n'y a rien de plus insupportable, pour un lecteur comme moi, que des lois à géométrie variable qui s'appliquent exactement quand l'auteur a envie qu'elles s'appliquent, qui apparaissent mystérieusement quand ça l'arrange ou sont oubliées aussi facilement. Si on veut décrire un monde où il y a de la magie, on a intérêt à décider assez clairement à l'avance ce que la magie permet ou ne permet pas de faire (et ce n'est pas tout de le décider, mais il faut aider le lecteur à s'en faire une idée, si on ne veut pas qu'il cesse complètement de s'intéresser à l'action en se disant que de toute façon il n'a aucun moyen de savoir ce qui est possible ou non) ; et honnêtement, c'est là où Rowling échoue complètement à mes yeux.

Le fait que les lois de l'Univers soient les mêmes pour tout le monde est un point sur lequel j'ai du mal à transiger. Quand je vois Superman, je n'arrive pas à ne pas me dire : au lieu de faire le kéké à sauver des gens, ce Monsieur ferait mieux de permettre qu'on étudie les moyens par lesquels il est capable de faire le kéké (ne serait-ce que la source inépuisable d'énergie qu'il a l'air de posséder) pour les reproduire, si ce n'est chez tout le monde, au moins dans des machines : visiblement il y a plein de nouvelle physique à étudier et à exploiter. La magie pose aussi un problème particulier, parce qu'il faut expliquer pourquoi tout le monde n'est pas magicien (ou alors concevoir un monde où tout le monde l'est, mais ce n'est plus vraiment de la magie dans ce cas) : est-ce que le fait d'être magicien est biologique ? (hériditaire, peut-être génétique ? mais dans ce cas, est-ce qu'on pourrait au moins faire des machines à faire de la magie ?) est-ce que ça nécessite des capacités intellectuelles[#2] particulières ? est-ce qu'il y a une contrepartie qui fait que tout le monde n'aurait pas envie d'apprendre ? Des réponses à ces questions peuvent être apportées (ou esquissées, ou explicitement refusées, ou lampshadées…), mais si on les traite avec trop de désinvolture, bien des lecteurs s'agaceront de tant d'arbitraire.

[#] Une solution classique (je ne sais pas à qui elle remonte), peut-être même banale, mais que j'avoue bien aimer, consiste à dire que la capacité à faire de la magie est de l'ordre de l'imagination et/ou de la confiance en soi (arriver à visualiser ce qu'on veut faire, à croire en ses propres capacités). Mais encore faut-il arriver à rester cohérent avec cette idée, ce qui n'est pas facile.

Un exemple intéressant, quoique un peu une digression par rapport à ce que j'évoque plus haut, est le cas des prophéties, dont les œuvres de heroic fantasy font un usage peut-être excessif. D'un côté, la règle « la prophétie va forcément se réaliser » soulève énormément de questions. À commencer par : d'où sortent ces prophéties, qui sont les gens qui les font, de quoi vivent-ils, et comment se fait-il que leur pouvoir de lire l'avenir s'exerce sur un terrain aussi ridiculement étroit ? (De façon liée, cela soulève souvent des tensions avec le libre-arbitre des personnages, même si ces tensions, bien exploitées, peuvent être très intéressantes.) D'un autre côté, il s'agit d'un moyen pour un auteur de faire une promesse au lecteur, la promesse d'une écriture sous contrainte (respecter la fin prophétisée). Évidemment, il n'est pas tenu de respecter cette promesse, c'est juste une loi du genre : l'auteur peut aussi très bien, après tout, arrêter son livre après la moitié des pages prévues, et remplir toute la fin de caractères aléatoires — il peut, mais le lecteur aura aussi une certaine justification à se sentir fâché, comme il pourra l'être si une prophétie annoncée n'est pas remplie (et qu'il n'y avait pas de raison particulière de s'y attendre). En revanche, la prophétie peut être remplie de façon inattendue (généralement en coup de théâtre), ou être complètement invalidée avec une justification sérieuse : c'est la différence parfois subtile entre ignorer arbitrairement une règle et jouer astucieusement avec. Dans le début de ce fragment, par exemple, j'imagine (et je ne suis certainement pas le premier à avoir cette idée) qu'un personnage s'est arrangé pour qu'il existe une fausse prophétie à son sujet, de sorte que son adversaire concentre tous ses efforts sur la réalisation de celle-ci et néglige donc des façons plus raisonnables de le battre — je pense qu'on conviendra que c'est une raison légitime d'invalider une prophétie, même si certains auraient peut-être été chagrinés de voir le Seigneur des Anneaux se conclure par Sauron qui rigole qu'on ait dépensé tant d'énergie pour détruire un anneau qui n'aurait en réalité pas d'importance.

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