David Madore's WebLog: Du bon usage du coup de théâtre

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(dimanche)

Du bon usage du coup de théâtre

J'ai toujours été fasciné par les coups de théâtre : dans la littérature (et au théâtre même, bien entendu), dans les films (voire dans les arts graphiques ?), et dans la vraie vie (enfin, s'ils ne sont pas malheureux, évidemment). Je ne sais pas d'où me vient ce goût très prononcé. Plus que n'importe quelle autre sorte de coup de théâtre, c'est la révélation inattendue qui me plaît — celle qui, sans bouleverser vraiment la situation matérielle, force à réinterpréter ce qu'on savait en introduisant un élément nouveau et incompris. Certainement, quand j'étais petit, j'ai été marqué par un passage de Bilbo le hobbit, lorsque Gandalf fait sa réapparition ; il y a aussi une scène bien connue d'un film de science-fiction trop célèbre, où le héros apprend des choses étonnantes sur son papa ; sans doute peut-on trouver d'autres exemples (au moins dans des œuvres moins connues), qui ne me viennent pas à l'esprit immédiatement mais qui ont aussi aidé à façonner mon goût en la matière. À l'échelle de la littérature tout entière, un des premiers, ou en tout cas des plus frappants, doit être celui des révélations qu'on fait au roi Œdipe (encore que je soupçonne que la pièce de Sophocle a rarement dû être entendue ou lue par des gens qui ne connaissaient pas déjà la teneur des révélations en question, donc on peut dire que l'effet de surprise est un peu perdu). Et dans les histoires qui me plaisent particulièrement, les exemples abondent : à peu près n'importe quel roman ou n'importe quelle nouvelle d'Asimov (et Seconde Fondation, un de mes préférés, est presque une caricature de l'excès de coups de théâtre…), beaucoup de romans policiers ou au moins ceux d'Agatha Christie (qui a tué Roger Ackroyd, au fait ?), Nathan le Sage, le Nom de la Rose (pour citer certaines de mes œuvres préférées). J'en passe. (Je n'ai lu que le premier volume de Harry Potter, mais il semble que les coups de théâtre n'y manquent pas et soient peut-être une des clés de son succès.)

Ce n'est pas simplement un élément de provocateur de suspens que le coup de théâtre : il peut servir ainsi (si on annonce à l'avance qu'une révélation va être faite sur tel ou tel sujet), mais souvent il est tellement inattendu qu'il ne joue pas ce rôle — et à l'inverse, le suspens peut très bien jouer (prendre presque n'importe quel film d'action récent à l'appui) alors qu'on sait pertinemment bien ce qui va se passer. Ce n'est pas non plus un simple ingrédient de mystère : certains scénaristes nouent des mystères qu'ils ne dénouent jamais (encore moins sous la forme brutale d'un coup de théâtre), ce qui, d'ailleurs, m'agace notablement. Bref, c'est une composante spécifique de l'écriture, à laquelle certains (des plus grands comme des plus petits) ont volontiers recours et d'autres non : inutile de chercher le coup de théâtre chez Tchékhov, Proust ou Kundera (bon, là, normalement, on va me refourguer des contre-exemples à la pelle : alors, remplacez par les noms qui vont bien), ce n'est simplement pas leur style. Mais chez Shakespeare, Puchkine, Hugo (idem : suppléez les noms les plus appropriés en ayant pitié de mon inculture prodigieuse), vous trouverez. Je suis sûr qu'on peut trouver des histoires pleines d'action et pourtant très pauvres en coups de théâtre, et à l'inverse, une nouvelle comme le Portrait ovale de Poe prouve que le coup de théâtre peut avoir lieu presque sans action.

J'ai tendance à concevoir, même si Tchékhov me donne complètement tort, la nouvelle comme le genre littéraire qui fait la part la plus belle au coup de théâtre (et non le théâtre lui-même). Car une nouvelle est suffisamment ramassée pour qu'on puisse faire tendre toute l'écriture vers cet unique but qu'est la résolution finale, la chute, la révélation qui donne tout son sens (ou un sens profondément différent) a ce qui a précédé. J'ai poussé cette idée — avec maladresse, j'en ai peur — jusqu'à une sorte de caricature dans cette histoire que j'avais écrit sur le sujet imposé (qui s'y prêtait bien, il faut le dire) : La nouvelle doit commencer par la mort d'un personnage. Et doit se terminer par la mort d'un personnage. Le même.

Bon, la vérité, c'est que j'attends qu'on me fasse des suggestions de lecture, là. ☺

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