David Madore's WebLog: Baudolino

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(dimanche)

Baudolino

Je commence par Baudolino : comme je l'ai dit, je suis enthousiaste. Je vais dire un peu de quoi il est question (tout en essayant de ne pas trop en révéler, mais je préviens quand même parce qu'il y a des gens qui n'aiment vraiment pas les spoilers).

Le héros éponyme du roman est né en 1141 dans le sud du Piémont, et il est adopté, adolescent, par le roi des germains et bientôt saint empereur Frédéric Barberousse : c'est là le point de départ du récit, dont le cadre est la narration que Baudolino fait de sa vie, soixante ans plus tard, à un dignitaire byzantin. Disons que les vingt-cinq premiers chapitres, soit une grosse première moitié, sont organisés comme un roman historique : Baudolino est le témoin des grands événements de son temps, du couronnement de Frédéric au sac de Constantinople par les croisés en passant par la bataille de Legnano et le départ de la troisième croisade. Mais — et c'est bien là ce qui rend le roman si original et provocateur — il n'est pas simple témoin : Umberto Eco se plait à imaginer des circonstances parfois assez rocambolesques mais toujours amusantes qui font que Baudolino est à l'origine de toutes sortes d'événements ou de légendes bien connus ; un peu comme les personnages du Pendule de Foucault, il est un menteur dont les mensonges deviennent réalité. Les dix ou onze chapitres suivants sont assez différents, à mon avis un petit peu moins réussis, mais pleins d'inventivité : ils évoquent le voyage qu'auraient fait Baudolino et quelques compagnons à la recherche du légendaire Prêtre Jean ; enfin, la fin du livre dénoue avec maestria plusieurs fils laissés apparemment abandonnés dans le cours du récit et nous offre de splendides coups de théâtre et révélations inattendues. L'ensemble forme une œuvre à la fois riche et drôle, où des faits historiques racontés avec précision se mêlent à une imagination proche des Mille et Une Nuits (comme les voyages de Sinbad) et des thèmes de roman d'aventure ou de policier ; et tout cela est raconté de façon souvent extrêmement drôle.

Ce qui est merveilleux dans la façon dont Umberto Eco écrit (en général et dans ce livre en particulier), c'est qu'il arrive à faire sentir son incroyable érudition, sa culture phénoménale dans tous les domaines, sans jamais que ce soit pesant pour le lecteur. Grâce à son humour si raffiné, il arrive à être didactique sans jamais tomber dans la lourdeur de certains auteurs de romans historisques qui profitent de leur cadre pour donner des leçons. Le roman peut tout à fait être lu sans rien savoir de l'histoire du XIIe siècle (c'est essentiellement mon cas), mais je suis sûr qu'il regorge d'allusions et de références qui le rendront encore plus délectable pour les historiens. Car Eco multiplie les clins d'œil : à sa propre vie, par exemple (il est né à Alessandria, dont la fondation et le siège par les armées impériales sont racontés — quoique de façon assez hétérodoxe — par Baudolino ; et il est professeur à l'université de Bologne, dont nous apprenons pourquoi elle a obtenu une charte d'indépendance de la part de Frédéric) ou à ses autres œuvres (j'ai repéré quelques allusions au Pendule de Foucault ou au Nom de la Rose[#]) ; mais, de nouveau, il n'est absolument pas nécessaire de les remarquer pour apprécier. Enfin, plus sérieusement, on a là matière à une réflexion intéressante sur ce qu'est le mensonge et ce qu'est la vérité, ou encore sur la fidélité et la trahison.

Bref, un livre extraordinaire. Un conseil cependant si vous envisagez de le lire : ne vous laissez pas rebuter par les tout premiers chapitres (surtout le premier, en fait), qui sont un peu rébarbatifs ; on m'a dit qu'Eco faisait même exprès de commencer tous ses romans par un début difficile d'accès, pour perdre une partie de ses lecteurs et ne garder que les plus intéressés. Quel coquin. Au besoin, on peut même commencer la lecture, ici, par le chapitre 2.

[#] De mémoire (parce que je n'ai pas le livre sous la main), il y a un passage du Nom de la Rose où Guillaume dit à Adso : si j'avais la réponse à toutes les questions, j'enseignerais la théologie à Paris. Un autre où il raconte avoir vu, dans je ne sais plus quelle église, le crâne de Saint Jean-Baptiste à l'âge de douze ans : Adso s'en émerveille, puis se rend compte que Jean-Baptiste est mort à un âge plus avancé, alors Guillaume hausse les épaules et dit que l'autre crâne doit être dans une autre église. On peut dire que ces deux idées sont développées dans Baudolino.

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