David Madore's WebLog: Psychohistorical Crisis de Donald Kingsbury

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(dimanche)

Psychohistorical Crisis de Donald Kingsbury

Je ne parle guère sur ce blog des romans que je lis (encore moins que des films que je vois), entre autres parce que lire un livre prend beaucoup plus de temps que voir un film, et à la fin je ne sais plus bien ce que je pensais au début, ou peut-être que, comme l'expérience est moins ramassée dans le temps, ça me motive moins à en parler. Mais comme j'ai écrit récemment une entrée sur ma lecture du cycle de Fondation d'Asimov, il faut que dise un mot sur un roman que je viens de finir : Psychohistorical Crisis, publié en 2001, du romancier et mathématicien canadien Donald Kingsbury.

Il s'agit d'une suite de Fondation. Une suite non autorisée, c'est-à-dire que pour éviter les problèmes de copyright[#] tous les noms ont été changés, je vais y revenir ; et du coup, pour ceux qui considèrent que ce concept a un sens[#2], ce n'est pas canon. En fait, plus précisément, c'est une suite de la trilogie « centrale » de Fondation, c'est-à-dire les trois volumes publiés au début des années '50 (soit : Foundation, Foundation and Empire et Second Foundation, voyez mon entrée précédente pour plus d'explications sur le cycle asimovien) ; Kingsbury ne contredit pas explicitement les autres romans du cycle de Fondation[#3], il y a même un ou deux points où il m'a semblé qu'il faisait une référence extrêmement obscure aux préludes, mais c'était plus un clin d'œil qu'un lien interne à l'histoire, généralement parlant il les ignore simplement, donc on peut considérer qu'on a une histoire qui se tient en ajoutant ce roman à la suite de la trilogie centrale de Fondation.

Mieux, cette histoire a une fin, ce qui n'est pas vraiment le cas de la trilogie de Fondation, qui reste un peu en plan (et peut-être encore plus si on y ajoute les romans qui se passent après). Et peut-être encore mieux, sur certains plans, je trouve que le roman de Kingsbury reste plus dans l'esprit, ou dans la trajectoire narrative, de cette trilogie, alors que les romans plus tardifs d'Asimov partaient un peu dans une autre direction (notamment par la volonté de faire le lien avec le cycle des robots, mais j'en ai déjà parlé). On pourrait même dire que Kingsbury éclaircit certains points qu'Asimov avait laissé un peu obscurs, et peut-être même corrige une sorte d'incohérence (c'est très discutable, mais on peut défendre cette position) dans Fondation, voire, dans les mathématiques de Hari Seldon. D'une certaine manière, ce qu'il fait m'évoque que j'avais imaginé dans ce fragment, et c'est peut-être pour ça que ça m'amuse. Plus généralement, certains aspects de sa façon d'écrire me renvoient à ma propre lecture d'Asimov, il faut croire que Kingsbury en a un peu la même approche (peut-être parce qu'il est lui aussi matheux ?).

En revanche, il faut préciser que Kingsbury change, en plus des noms, un point important dans l'histoire d'Asimov. Enfin, ce n'est pas totalement clair s'il s'agit d'un changement rétroactif (au sens où le roman de Kingsbury se placerait à la suite d'un roman différent, quoique très parallèle, à celui d'Asimov), ou si c'est un changement de situation dans l'histoire interne, mais ça n'a pas grande importance de le savoir et l'ambiguïté est peut-être voulue.

Pour être un peu moins vague, après les deux notes qui suivent, je vais présupposer la lecture de la trilogie centrale de Fondation, et je vais donc la spoiler (par contre, je ne spoilerai pas, ou alors de façon très mineure, le roman de Kingsbury). De toute façon, une critique de Psychohistorical Crisis n'a probablement aucun intérêt pour quelqu'un qui n'aurait pas lu la trilogie centrale de Fondation vu qu'il est quasiment nécessaire de l'avoir lue pour lire cette « suite » (ce n'est pas rigoureusement indispensable, les événements importants sont toujours rappelés, mais peut-être pas de façon très compréhensible, et en tout cas de manière à gâcher le plaisir).

[#] Digression : C'est une question sur laquelle j'aimerais un peu mieux connaître l'état du droit : dans quelle mesure le droit de la propriété intellectuelle, dans différents pays et différents régimes (copyright/droit d'auteur d'une part, droit des marques de l'autre), s'applique aux personnages, lieux et univers de fiction, c'est-à-dire (1) spécifiquement à leurs noms, et (2) indépendamment de leurs noms. • Kingsbury ou ses éditeurs ont l'air d'avoir fait l'hypothèse que, au moins pour les pays où ils publient et au moins sur les régimes que les ayants-droit d'Asimov ont couvert, le copyright ne s'applique qu'aux noms, et que des modifications vraiment simples de ceux-ci, parfois une simple permutation des lettres, écartent les problèmes ; si c'est vrai, je trouve ça heureux (politiquement et, si j'ose dire, artistiquement / littérairement), mais surprenant (juridiquement). • Il est vrai que beaucoup de pays protègent la parodie et/ou l'analyse critique, mais le roman dont je parle ici ne tombe probablement pas sous ces exceptions, et elles sont assez étroitement définies (par exemple, je me souviens que des gens ont eu des problèmes en voulant publier un dictionnaire des personnages de je ne sais plus quelle série de livres, peut-être Harry Potter : apparemment ça ne passait pas pour de l'analyse littéraire). • Peut-être aussi simplement que les héritiers d'Asimov ne sont pas des infâmes connards rapaces et procéduriers comme le sont les héritiers ou avocats d'une proportion considérable des auteurs à succès (remarquez l'habileté avec laquelle j'évite de nommer qui que ce soit pour ne pas risquer d'être traîné en justice pour diffamation).

[#2] Je trouve que le « canon » est un concept idiot, parce qu'il nie justement ce qui est le plus intéressant dans la fiction par rapport à la réalité : l'univers n'est pas uniquement défini, un auteur est libre de se contredire, de revenir en arrière, de modifier ce qu'il a déjà écrit, de reprendre tout ou même une partie de ce qu'un autre auteur a écrit et de bâtir dessus (modulo problèmes de droit d'auteur, cf. la note précédente), et même de rendre volontairement obscur ou incertain le fait que plusieurs romans puissent se passer ou non dans le même univers. (Je m'amuse avec ça dans mes fragments littéraires gratuits : j'aime bien l'idée qu'on ne sache pas bien lesquels sont reliés auxquels ou de quelle manière, quels personnages sont les mêmes, etc.) Après, comme toute liberté, il est possible d'en faire n'importe quoi et de se tirer dans le pied avec, mais abusus non tollit usum (vieil adage que des gens ont parfois du mal à comprendre).

[#3] Ah si, maintenant que j'y pense, il contredit Foundation and Earth pour ce qui est du destin de la Terre. Mais bon, ce n'est pas un point majeur, finalement.

🌠

Pour situer les choses, Psychohistorical Crisis se passe environ 2700 ans après le début de Foundation, donc après le début du Second Empire galactique. Comme je le disais plus haut, tous les noms ont été changés, de façon d'autant plus mineure qu'ils sont peu importants, mais on les reconnaît très facilement quand on a lu Fondation : par exemple, Terminus devient Faraway, Kalgan devient Lakgan, l'empereur Cleon devient Cleopon (ç'aurait été plus amusant de l'appeler Solon ou Dracon, mais bon… de toute façon le nom n'apparaît que dans une ligne d'une annexe chronologique), Anacreon devient Nacreome, Siwenna devient Sewinna, etc. ; je n'ai pas compris la logique, mais Trantor s'appelle Splendid Wisdom (pourquoi Wisdom ? aucune idée), le Mulet (the Mule dans l'original) devient [c'est notamment là que ça spoile violemment Foundation and Empire, je vous aurai prévenu] Cloun-the-Stubborn, on apprécie la blague, et Hari Seldon n'est jamais nommé et devient simplement the Founder ; la Fondation elle-même est the Fellowship, le First Speaker est First Rank(ing) [Psychohistorian/Pscholar]. Bref, on voit l'idée.

Le changement essentiel par rapport aux écrits d'Asimov est qu'il semble que le mulet ne soit pas un mutant et que les psychohistoriens n'aient pas de pouvoirs psi. En tout cas, personne n'est capable de modifier à distance les émotions d'un autre. À la place (si j'ose dire), Kingsbury imagine que les gadgets évoqués par Asimov que sont la sonde psychique (psychic probe) et le visi-sonar (Kingsbury rebaptise ça en visi-harmonar) ont évolué techniquement et donné naissance au fam (abréviation de familiar), une sorte d'ordinateur qui interface avec le cerveau humain et qui sert à augmenter à la fois ses capacités analytiques et son auto-contrôle émotionnel ; essentiellement tout le monde en a un (mais tous les modèles ne se valent pas, et il y a une inégalité sociale fondée sur la possibilité de s'acheter un plus ou moins bon fam). • Je n'étais pas super convaincu par cette invention, qui joue un grand rôle dans l'intrigue, mais il faut dire que je n'étais pas non plus super convaincu par l'idée d'Asimov de la possibilité de modifier les émotions, et il faut admettre que Kingsbury fait un assez bon usage de son gadget (les possibilités du fam sont un petit peu à géométrie variable, mais à peu près autant que les pouvoirs psi chez Asimov). Il laisse aussi ouverte la porte que son roman s'inscrive vraiment dans la continuation de ceux d'Asimov en suggérant que le fam a aussi comme fonction d'empêcher le contrôle émotionnel par autrui ; et peu importe, finalement, que le Mulet ait déstabilisé le Plan Seldon en utilisant un pouvoir de mutant ou la technologie du visi-sonar, le point important est qu'à l'époque où le roman se passe, essentiellement tout le monde a un fam et les émotions ne sont plus contrôlables par ce type d'attaque.

Il y a aussi des points sur lesquels Kingsbury, sans contredire Asimov, étend ce qu'il a fait, clarifie ou donne de la profondeur.

Pour ce qui est de la psychohistoire, qui joue un rôle majeur, on sent que l'auteur est mathématicien et cherche à rendre la chose scientifiquement aussi plausible que se peut, alors qu'Asimov, il faut le reconnaître, se contente souvent de pipoter des termes mathématiques un peu ridicules. Évidemment, il ne faut pas s'attendre à ce que le roman contienne des vrais morceaux de mathématiques. Mais par exemple, Kingsbury est plus détaillé qu'Asimov sur l'objection inévitable qu'il n'est pas imaginable que l'ensemble de l'histoire de l'humanité soit prévisible, fût-ce statistiquement : il explique que la prévision est possible en général mais qu'il y a des régions des paramètres psychohistoriques, qu'il appelle topozone crossings (dans mes propres fan-fictions d'Asimov j'avais eu la même idée et appelé ça des nexus), où le cours des affaires humaines sera sensible à de petites perturbations, et qu'il faut donc contrôler avec beaucoup plus de précision, et c'est en ces points que l'avenir se joue vraiment. Je pourrais aussi dire, je l'ai évoqué ci-dessus, que le cœur de l'intrigue consiste à corriger un problème crucial, presque une incohérence, dans le Plan Seldon (ceci explique qu'il puisse y avoir encore des choses à raconter après l'avènement du Second Empire) : je ne vais pas en dire plus parce que ce serait impossible sans spoiler de façon majeure, mais disons que je suis d'accord à la fois avec le problème et avec sa solution.

Il y a par ailleurs un passage de l'intrigue qui concerne l'astrologie qui est certainement inspiré d'Umberto Eco (par exemple, des thèmes du Pendule de Foucault), et les idées sous-jacentes sur le rapport entre psychohistoire et astrologie, entre science et mystification, me plaisent beaucoup, et je me suis un peu frappé le front en me disant mais pourquoi je n'ai jamais pensé à ça ?, tellement j'ai trouvé l'idée brillante. (Je ne vais pas en dire plus pour ne pas spoiler, mais je volerai certainement le concept dans quelque chose que j'écrirai un jour.)

Kingsbury développe aussi l'histoire de l'humanité et notamment du Premier Empire galactique, de façon beaucoup plus détaillée qu'Asimov ne l'avait fait. Il semble partager ma fascination pour les empereurs et la fait partager à son personnage, qui trouve intéressant de lire les biographies des plus pittoresques d'entre eux. Kingsbury développe aussi toutes sortes de détails qui donnent de la profondeur et de solidité à l'Univers décrit, parce qu'il faut reconnaître que chez Asimov il est un peu en carton-pâte (à part pour ce qui est de Trantor, et encore). Par exemple, il imagine les unités de temps et de longueur qu'une civilisation galactique pourrait utiliser de façon un peu plus sérieuse qu'Asimov. (Tout est basé sur le mètre : une année, par exemple, est le temps qu'il faut pour que la lumière parcoure une lieue de 1016 m, ce qui donne notre année à 6% près ; une veille est le temps qu'il faut pour que la lumière parcoure 1013 m, soit un peu plus de 9 de nos heures ; une heure est le dixième de ça, une inamin est le dixième centième de ça, soit 33 de nos secondes, et un jiff est le centième de ça, soit un 1/3 de nos secondes. Tout ça se lit très bien, et est plus plausible qu'un système basé sur la seconde SI comme j'avais moi-même imaginé.)

Mais bon, si jusqu'à présent j'ai dit surtout du bien de ce livre, il faut que j'en dise aussi du mal. Parce qu'autant le fond général me plaît bien et je considère qu'il y a le matériau d'une véritable suite-et-fin de la saga commencée par Asimov, autant la forme me déplaît sur plusieurs aspects.

Essentiellement, c'est très brouillon et le rythme est très déséquilibré. Par exemple, certains passages sont extraordinairement développés, foisonnent de détails, et juste après, un point important de l'intrigue est expédié de façon lapidaire. On a droit à des passages extrêmement longs, et à mon avis franchement idiots, où le héros est sur Terre (pour des raisons vraiment peu importantes) et essaie notamment de reconstruire un bombardier de la seconde guerre mondiale, et les derniers un ou deux chapitres où tout se dénoue sont écrits tellement vite qu'on se sent un peu volé. On a des passages très détaillés sur les unités de mesure, des rants bizarres (et à mon avis quelque part entre « scientifiquement inexacts » et « not even wrong ») sur le déterminisme des lois de la physique et la conservation de l'information, et à côté de ça on n'apprend quasiment rien sur des groupes qui jouent un rôle essentiel dans l'intrigue. On apprend des choses étonnamment précises sur le maniérisme de tel personnage un peu secondaire et rien sur le physique d'un autre beaucoup plus important. Les idées brillantes que j'ai évoquées ci-dessus sur l'astrologie sont, finalement, mal mises en valeur dans le rythme du roman et dans l'intrigue en général.

Et puis Kingsbury se spoile lui-même. Je trouve ça particulièrement dommage parce que je suis amateur de coups de théâtre, mais apparemment lui ne l'est pas du tout : à chaque fois qu'il a construit un mystère qu'il pourrait nous révéler de façon théâtrale (et asimovienne), il semble qu'il veuille le désamorcer, le dé-dramatiser, et un roman qui pourrait être riche en rebondissements, au moins dans sa forme, se transforme en long fleuve tranquille. (Peut-être que certains préféreront, après tout, c'est une question de goût, les coups de théâtre peuvent être jugés artificiels, mais enfin là il n'y en a vraiment aucun qui résiste, même pas en hommage à Asimov.)

Enfin, il y a le traitement des femmes qui est vraiment bizarre. C'est une chose que les femmes jouent des rôles moins importants que les hommes — après tout, on ne peut pas juger une œuvre individuelle sur ce genre de choses, ça ne peut s'estimer que statistiquement — et qu'aucune femme ne soit psychohistorienne ou mathématicienne, mais il y en a un certain nombre qui sont quasiment placées au niveau de jouets sexuels, et qui plus est l'auteur insiste plus ou moins lourdement sur le fait qu'elles sont tout juste pubères. Alors il est possible qu'il ait voulu justement dénoncer le traitement des femmes dans la SF des années '50, ou s'en moquer, ou quelque chose comme ça. (Il y a moins de grands rôles féminins que masculins chez Asimov, par exemple, et je ne suis pas sûr de pouvoir citer une seule de ses œuvres qui satisfasse au test de Bechdel, mais enfin dans la série Fondation, il y a quand même Bayta Darrell et sa petite-fille Arcadia Darrell, qui sont des personnages de tout premier plan, dans les romans écrits plus tard, Dors Venabili et Wanda Seldon, et dans d'autres séries, Susan Calvin ou Noÿs Lambent.) Si l'auteur avait écrit une petite réflexion sur la question, avait mis en scène un personnage qui se plaigne de la misogynie de sa société, ou quelque chose de ce genre, on pourrait comprendre, mais là il est difficile de ne pas prendre les choses au premier degré, et c'est vraiment gênant.

Au final, je recommande quand même le roman, en tout cas à ceux qui trouvent comme moi qu'il manque un peu une fin à la trilogie centrale de Fondation, et que les romans écrit plus tard par Asimov n'en fournissent pas vraiment une, voire en trahissent la prémisse ; je le recommande à ceux qui veulent voir le thème de la psychohistoire un peux mieux développé ; mais seulement à condition d'être capable de sauter des passages inutilement longuets, de supporter que les révélations soient mal mises en valeur et que d'accepter de fermer les yeux sur la présentation vraiment bizarre des femmes. Il est dommage que des idées d'intrigue vraiment excellentes soient desservies par une forme douteuse.

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