David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #15 (d'une description d'un roman imaginaire)

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(mercredi)

Fragment littéraire gratuit #15 (d'une description d'un roman imaginaire)

L'œuvre est « oulipienne » dans sa construction, en ce sens qu'elle obéit à des règles formelles extrêmement précises et contraignantes. Mais le génie de l'auteur fait qu'il n'apparaît rien de cette structure rigide à une lecture naïve : la rédaction semble couler de source, l'aisance du romancier avec les règles qu'il s'est imposées les fait oublier, comme si la liberté la plus grande présidait à l'écriture.

La contrainte la plus particulière concerne l'organisation des personnages. Le roman en fait apparaître exactement douze, quatre femmes et huit hommes, — pour lesquels on a pu voir des correspondances avec les figures d'un jeu de cartes. Mais le livre est également divisé en cent trente-deux « passages » (de longueur variable, entre un paragraphe et douze pages), et chacun de ces passages met en scène (parfois de façon indirecte) précisément six personnes parmi les douze, toujours de manière différente. La contrainte est que pour n'importe quel ensemble de cinq personnages il y a un — et un seul — passage du livre qui fait intervenir ces cinq-là (ainsi qu'un sixième, comme on vient de le dire). Les mathématiciens nous apprennent que cette structure remarquable porte un nom : il s'agit des 132 hexades d'un système de Steiner d'indices (5,6,12).

Cette combinatoire ne concerne pas uniquement la présence des personnages, mais également le modèle de la narration. Lorsqu'on lit le roman tel qu'il est présenté, il semble que l'ordre des passages est naturel. Néanmoins, il n'est pas chronologique dans le déroulement de l'action, et il n'est pas le seul possible. En fait, si l'on permute les personnages de façon arbitraire mais en respectant chacune des hexades (les mathématiciens diront qu'il s'agit d'un élément du groupe de Mathieu sur douze objets), on obtient une façon de réordonner les passages et ce nouvel ordre a encore un sens.

On pourrait continuer encore longtemps la description des propriétés mathématiques de l'œuvre. Mais le prodigieux tour de force de l'écrivain, ce n'est pas tant d'avoir su les produire que d'avoir fait en sorte qu'elles ne se voient pas.

Bon, d'accord, c'est vraiment une idée saugrenue. Je pense que même les « PQR » (Perec, Queneau et autres Roubaud) ne seraient pas allés aussi loin que d'écrire un roman construit selon la structure du système de Steiner d'indices (5,6,12). Mais j'aimerais bien voir ce que cela pourrait donner. Le risque principal serait sans doute que les personnages seraient un peu trop interchangeables (cinq fois interchangeables, pour être précis !).

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