David Madore's WebLog: Fragment littéraire gratuit #150 (dans un bureau)

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(lundi)

Fragment littéraire gratuit #150 (dans un bureau)

Je m'assieds dans le bureau où David m'a demandé de l'attendre, et pour passer le temps je feuillette quelques uns des livres qui s'y trouvent amoncelés, sans ordre apparent, sur plusieurs tables.

Le premier volume que je ramasse est un épais volume en papier chiffon à la reliure en cuir, imprimé dans une élégante police didone : la première page m'apprend qu'il s'agit d'un mémoire (peut-être une thèse, je ne comprends pas bien) publié en 1877 à l'université de Leeds par un certain J. Moriarty, et dont le titre est On the Determination of Orbital Elements from Observations of an Asteroid. L'intérieur est rempli de formules faisant surtout intervenir toutes sortes de variations sur les lettres L, ϖ, Ω, a, e et ι. Vite découragé, je repose le livre à côté d'une autre thèse (consacrée semble-t-il au groupe de Weyl de E8, mais je ne cherche pas plus loin).

Je me saisis ensuite d'un mince volume daté de 1864, et dont l'auteur se nomme Hugo Vernier : il s'agit d'un récit plus ou moins poétique dans lequel les quelques pages que j'ai parcourues en diagonale racontent la traversée d'un lac forcément brumeux par le héros conduit par un passeur forcément énigmatique. Je trouve ça franchement mauvais, comme une sorte de sous-Verhaeren au style particulièrement ampoulé, et je repose l'ouvrage en me disant que la postérité a bien fait d'oublier cet écrivain. En dessous se trouve l'édition Loeb de la Poétique d'Aristote ; mais le livre a été sali dans sa seconde moitié par une quelconque cochonnerie poisseuse qui empêche qu'on en tourne les pages, et je n'insiste pas.

Je prends ensuite un petit roman intitulé Dans un réseau de lignes entrelacées (c'est du moins le titre de cette traduction française, dont la couverture est illustrée d'un dessin de téléphone) de Silas Flannery. Cette fois, la lecture de quelques pages me donne envie de continuer, mais je décide d'ignorer cette impulsion (je pourrai toujours l'emprunter à la bibliothèque ou bien le commander) et je reprends mon dérangement des autres volumes du voisinage. Je tombe sur un livre dont la couverture annonce Budai Ferenc — Magyar Epepe Nagyszótár ; vu que je ne parle pas un mot de hongrois, je ne vais pas plus loin que conjecturer que les deux premiers mots sont le nom de l'auteur et les trois suivants le titre ; et comme en dessous il y a des caractères, rappelant vaguement des runes, dont je ne n'identifie même pas l'alphabet ni encore moins la langue, je n'essaie même pas d'ouvrir.

Ici se trouve un fameux texte de vulgarisation scientifique, Copper, Silver, Gold, dont les chapitres sont une alternance entre des discussions de fond et des dialogues humoristiques mettant en scène, de façon originale, une Girafe, un Éléphant, et un Babouin. Si je le connais bien, en revanche, le suivant qui se présente à ma main, un volume relié de toile, très lourd et aux pages incroyablement fines, m'est totalement inconnu : la couverture porte seulement les mots Holy Writ et Bombay, sans aucune date ; à l'intérieur, d'autres caractères que je n'identifie pas ; mais le plus surprenant, c'est la numérotation des pages, qui est en chiffre arabes parfois accompagnés de symboles et semble ne procéder d'aucune logique. Je trouve que ce livre a quelque chose d'inexplicablement effrayant, si bien que je le repose et m'intéresse à autre chose.

Au mur est suspendu une reproduction d'un tableau de Vermeer, Jésus et les Docteurs (je crois que l'original est à Amsterdam) : il représente le Christ, vêtu de bleu, montrant un passage des écritures et étonnant les rabbins du Temple — épisode bien connu par l'évangile de Thomas. À côté de cette toile, une chaîne compacte qui trahit que la dernière musique que David a écoutée est le septuor en ré majeur de Maurice Vinteuil.

David ne réapparaît toujours pas : ma curiosité me pousse à m'intéresser aux papiers sur son plan de travail. Un dossier ouvert en évidence comporte, manuscrits sur autant de feuilles volantes, un certain nombre de courts textes de fiction, dont je n'arrive pas à déterminer s'ils sont des fragments d'œuvres plus larges ou des textes autonomes. Je prends la peine de lire plus attentivement le #150 qui était au sommet de la pile quand je suis arrivé. (Était-il fini ou bien David travaillait-il encore dessus ? La nature même du texte ne permet pas de le déterminer.) Il y est question de quelqu'un (le narrateur) qui découvre et parcourt rapidement une pièce intitulée La Tempête d'un dénommé William Shakespeare. Ce nom me dit vaguement quelque chose : une consultation de Wikipédia m'apprend qu'il s'agit d'un personnage de fiction, dramaturge inventé par Sir Francis Bacon, et dont David s'emploie manifestement à imaginer ce qu'il aurait pu écrire. La mise en abyme me semble un peu gratuite et compliquée, et au final je ne trouve pas le passage très intéressant.

Bon, ce texte autocaricatural est manifestement une sorte de petit jeu, plutôt facile, mais dont j'espère qu'il amusera mes lecteurs : en tout cas, il a été amusant à écrire.

« Solution » () : Dans ce monde imaginaire où existent apparemment quantités d'œuvres qui dans le nôtre sont imaginaires, perdues ou fausses, on pouvait notamment jouer à reconnaître (et les commentaires montrent que mes lecteurs ont effectivement reconnu) :

  • le mémoire de de James Moriarty (le principal ennemi de Sherlock Holmes) consacré à la dynamique d'un astéroïde, ouvrage mentionné dans la Vallée de la peur, sous un nom un peu différent ; ainsi que la thèse de Parry Hotter résumée dans cet autre fragment ;
  • le Voyage d'hiver de Hugo Vernier, auteur ayant supposément inspiré (ou plagié par anticipation ?) nombre de grands poètes français du XIXe siècle, imaginé dans la nouvelle (réelle !, pour sa part) du même nom par Georges Perec et autour duquel s'est développé toute une mythologie oulipienne ;
  • le second tome de la Poétique d'Aristote, volume probablement réel mais aujourd'hui perdu et qui joue un rôle central dans le Nom de la rose d'Umberto Eco (y compris, au risque de spoiler encore plus, la substance répandue sur les pages) ;
  • l'un des romans dont les débuts jamais achevés constitue Si par une nuit d'hiver un voyageur d'Italo Calvino (dont les personnages cherchent désespérément les fins sans jamais y arriver) ;
  • un dictionnaire de la langue incompréhensible parlée dans le très kafkaïen roman Epepe de Ferenc Karinthy (dans lequel un linguiste du nom de Budai atterrit par accident dans une métropole immense et terrifiante où personne ne le comprend) ;
  • le livre de vulgarisation autoréférent Copper, Silver, Gold: an Indestructible Metallic Alloy d'Egbert B. Gebstadter (la couverture est même en photo sur Wikipédia !), pendant dans ce monde parallèle du Gödel, Escher, Bach: an Eternal Golden Braid de Douglas R. Hofstadter dans notre monde — ce livre est peut-être aussi le même que Giraffes, Elephants, Baboons: an Equatorial Grasslands Bestiary, ce n'est pas très clair ;
  • le livre infini évoqué dans la nouvelle Le Livre de sable de J. L. Borges ;
  • le tableau Jésus et les Docteurs qui, s'il existe bien dans notre monde, n'y est pas de Vermeer mais du génial faussaire van Meegeren (auquel j'avais fais référence dans cette entrée à travers cet exposé et son évocation du Vermeer de Göring) ; et bien sûr l'évangile d'enfance selon Thomas, apocryphe dans la réalité mais qui pourrait bien faire partie des évangiles canoniques dans ce monde parallèle ;
  • le septuor d'un musicien (Vinteuil, c'est moi qui invente le prénom en lui donnant la même initiale que celui de Proust), plus connu pour sa sonate, tous deux évoqués dans la Recherche du temps perdu ;
  • l'ensemble de mes propres fragments littéraires gratuits, et ce fragment lui-même qui, dans ce monde parallèle, semble parler de la pièce (réelle dans notre monde, et apparemment fictive dans le monde du fragment) La Tempête de Shakespeare, avec une référence aux théories selon lesquelles celui-ci serait un pseudonyme de Francis Bacon Verulam (vicomte de St Albans).

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