David Madore's WebLog: Le dernier biopic d'Alan Turing

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(vendredi)

Le dernier biopic d'Alan Turing

Hier soir je suis allé voir The Imitation Game avec quelques amis. Il faut dire qu'en tant que mathématicien homosexuel cryptographe passionné de calculabilité et intéressé par la philosophie de l'intelligence artificielle, Alan Turing est forcément quelqu'un pour qui j'ai, disons, une certaine admiration, pour ne pas dire une admiration certaine. (Voir aussi ce que je disais à propos de son pardon.) Forcément, je me préparais aussi à être un peu déçu : en fait, ça n'a pas trop été le cas — je ne dirais pas que ce film est un chef d'œuvre[#], mais il s'en tire avec une mention honorable, même si je suppose qu'il va déplaire à certains. Surtout, je trouve que l'émotion fonctionne : toute romancée qu'elle est (pour ne pas dire complètement fictive), la scène où l'équipe de Turing réussit enfin à faire fonctionner la machine à cryptanalyser Enigma est assez forte, et la fin est également très touchante.

(Spoilers dans la suite, mais je ne crois pas que ce soit un film pour lequel ça a la moindre importance.)

Assurément, les scénaristes ont pris beaucoup de licences avec la réalité : il faut considérer qu'il s'agit d'une fiction inspirée de la réalité, et en aucun cas un documentaire. Les travaux antérieurs des cryptanalystes polonais, par exemple, sont complètement passés sous silence (ou évacués derrière une simple phrase que prononce Turing en disant qu'il base sa machine sur une construction polonaise antérieure) : la réalité du déchiffrement d'Enigma était beaucoup plus complexe, il y avait plein de variantes du chiffrement (les différentes armées allemandes n'utilisaient pas la même version, et pas les mêmes protocoles), il y avait toutes sortes de faiblesses opérationnelles, qui ont évolué avec le temps, sur lesquelles la cryptanalyse se basait, rendant toute l'histoire assez compliquée ; rien que définir ce qu'on appellerait en termes modernes l'espace des clés d'Enigma n'est pas évident (le film évoque 159×1018 possibilités, chiffre qui figure sur Wikipédia, mais ce n'est pas vraiment l'espace que les cryptanalystes anglais devait parcourir). Bref, il est logique d'avoir simplifié et modifié ces éléments techniques pour la présentation cinématographique, afin d'avoir une histoire plus simple et plus facile à suivre. De même, l'idée de baser le déchiffrement sur des morceaux de messages prévisibles n'était, dans la réalité, pas un coup de génie mais un principe utilisé dès le départ (par ailleurs, ce n'était pas Heil Hitler mais simplement eins, le mot allemand pour un comme nombre cardinal, qui apparaissait apparemment souvent) : je ne trouve pas que ce soit vraiment abusé d'avoir un peu brodé là-dessus.

La relation de Turing avec Joan Clarke a été gonflée (mais il est vrai qu'ils se sont fiancés, ce que j'ignorais), mais pas de façon scandaleuse. Peut-être plus contestable est l'idée d'avoir montré le héros comme isolé dans sa propre équipe et incompris par ses supérieurs (que je sache, les deux sont faux). Les scènes sur l'enfance du mathématicien sont aussi romancées, mais pas de façon délirante. L'aspect « espionnage » est amplifié, mais je pense que ça se justifie pour le cinéma. Bref, les choix faits sont critiquables mais aucun ne me semble franchement absurde.

Il y en a cependant un qui m'énerve assez, c'est d'avoir fait passer Turing pour un quasi autiste, ou en tout cas un asocial au dernier degré, incapable de comprendre quoi que ce soit aux relations humaines les plus simples, bref, la caricature du génie torturé. (Et ils en ajoutent une couche en le montrant comme imaginant presque avoir une relation avec sa machine, à laquelle il aurait donné le nom de son amour d'enfance : là c'est vraiment grotesque.) Le vrai Turing était un personnage plutôt avenant et drôle, quoique un peu naïf, timide et excentrique. Et autant les autres altérations de la réalité me paraissent justifiables pour le format cinématographique, autant cette modification assez profonde du caractère central ne semble avoir comme seule fin que de renforcer le cliché du matheux fou, incompréhensible donc incompris — et ce cliché est franchement lassant.

Et ce n'est pas que le réalisateur n'aime pas son héros. Au moins, la thèse est clairement d'en faire un héros : l'importance de sa contribution a l'effort de guerre serait plutôt exagérée, et la narration écrite à la fin du film suggère qu'il a pu sauver trois millions de vies, ce qui me paraît un peu sorti d'un chapeau ; de même, la suggestion qu'il a inventé l'ordinateur, quoique pas vraiment fausse, est légèrement trompeuse — il est difficile de dire qui a inventé l'ordinateur, parce ça dépend du sens exact qu'on donne aux mots inventer et ordinateur, Turing est certainement un bon candidat (mais ce n'est pas le seul : Charles Babbage, John von Neumann ou Konrad Zuse me viennent aussi à l'esprit), mais en tout cas ce n'est pas une invention qui est surgie de nulle part et dont l'humanité n'aurait pas bénéficié si la bonne personne n'avait pas été au bon moment. Bref, les mérites du personnage sont plutôt amplifiées qu'autre chose.

(Certains critiques ont reproché au film d'avoir fait de Turing un traître, parce qu'il ne dénonce pas un espion soviétique. Je trouve ce reproche vraiment bizarre. D'une part, il le dénonce quand même un peu plus tard, d'autre part sa décision est rationnellement défendable dans les circonstances, s'il s'agit de s'assurer que le projet continue. À tout le moins, si on considère que Turing est un traître à cause de ça, alors le chef du MI-6 l'est aussi, et les gens qui font cette critique ne semblent pas le soulever.)

Bon, il faut admettre que je suis sans doute prêt à pardonner beaucoup à un film qui montre enfin un scientifique à l'écran dans un rôle intéressant (il y a un film sur Hawking qui est sorti à peu près au même moment, mais je ne l'ai pas vu), ou un personnage homo dans un film qui ne s'adresse pas spécifiquement aux homos, alors si on fait les deux à la fois, c'est tant mieux. Autrement dit, je trouve vraiment triste que le grand public n'ait aucune idée de qui était Turing, je suis prêt à accepter que la réalité soit romancée si on fait passer le message c'était un mathématicien héros de la seconde guerre mondiale grâce à ses travaux en cryptanalyse, et accessoirement un des inventeurs de l'ordinateur, et la manière dont on l'a traité parce qu'il était homosexuel l'a poussé au suicide — c'est déjà bien si cette information passe, et pour l'exactitude historique du reste de l'histoire, les gens peuvent consulter Wikipédia.

[#] Hum, j'ai l'impression que je dis ça à chaque film que je vois, en fait : ce n'est pas un chef d'œuvre, mais il n'est pas mauvais non plus. Je ne sais pas à quand remonte le dernier film que je qualifierais de chef d'œuvre ; quant aux films que je trouve vraiment mauvais, je ne prends généralement pas la peine d'en parler. Je devrais plutôt mettre des notes.

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