David Madore : Ma Vie

Prélude

Pour en revenir au début, mon père, John Andrew Madore, est né le 17 juin 1938 à Saskatoon (Saskatchewan, Canada) : il est l'aîné d'un frère (James Garfield Madore, que tout le monde a toujours appelé Michael sans qu'on sache trop pourquoi) et d'une sœur (Hazel Madore, maintenant Hazel Lambert). Mes grands-parents paternels ont déménagé de nombreuses fois, vivant dans plusieurs parties du Canada, notamment Thunder Bay (Ontario) et dans l'Okanogan Valley (en Colombie britannique) ; mon grand-père a également eu toutes sortes de professions, tantôt pilote d'avion (dans l'Arctique), tantôt agriculteur, tantôt homme d'affaires (il a été haut responsable de Massey Ferguson). Mon père a fait des études de mathématiques à l'Université de Toronto (avec notamment Donald Coxeter comme professeur), et vers 22 ans il a embarqué pour l'Europe. Après un an passé à Hambourg, en 1963, (au cours duquel il a fait la connaissance, notamment, de Lucette Defrise), il s'est établi à Paris (rue d'Arras) et a commencé une thèse d'État en physique (en relativité générale) sous la direction d'Achilles Papapetrou. Il est entré au CNRS en 1968.

Ma mère, Geneviève Simone Marie Panaud, est née le 31 décembre 1944 à Sannois (actuellement, Val d'Oise). Elle est sœur cadette d'un frère aîné (Henri, maintenant décédé) et de deux sœurs (Suzanne et Françoise). Mon grand-père maternel était ingénieur, mais il est mort quand ma mère était encore petite ; ma grand-mère était pharmacienne à Épinay sur Seine, où ma mère a vécu son enfance. Après une hypokhâgne au lycée d'Enghien, elle a fait une licence de lettres à la Sorbonne, puis a passé le concours pour devenir bibliothécaire.

Mes parents se sont rencontrés à Sorente, en Italie, lors d'un voyage de groupe. Ils se sont mariés le 19 septembre 1970 à la mairie du 5e arrondissement de Paris (dont Jean Tibéri était déjà maire, soit dit en passant…) et à l'église Saint-Étienne-du-Mont. Le témoin de mariage de mon père fut Norman Gritz.

Norman Gritz était (avec Lucette Carter) un des plus vieux amis de mon père en Europe. Lorsque mes parents vivaient rue Mouffetard, Norman et sa femme Nevenka étaient leurs voisins, habitant rue Édouard Quenu, où il a vécu jusqu'à sa mort. Norman enseignait l'anglais à Télécom Paris, et Nevenka est artiste.

Leur fils avait à peu près le même âge que moi (il était né en 1978), et aussi le même prénom, David (on nous appelait par nos deux prénoms, David Martin et David Alexandre, pour nous différencier) : il a été un de mes tout premiers camarades de jeu, dans le square de Saint-Médard, et, même si nous n'étions pas les amis les plus proches, David Gritz et moi étions en quelque sorte frères adoptifs l'un pour l'autre. David a fait des études de philosophie, notamment à l'Université de McGill (à Montréal), puis, de retour en France, à Henri IV (en khâgne) et à Sciences Po, et enfin à l'Université hébraïque du Mont Scopus à Jérusalem.

Hélas, ces études se sont arrêtées à ce point, parce que c'est là qu'un attentat à coûté la vie à David le 31 juillet 2002. Je voudrais ici lui rendre hommage.

Norman Gritz est décédé en 2005.

De mes grands-parents je n'ai à peu près connu que ma grand-mère maternelle : mon grand-père maternel est décédé bien avant ma naissance, ma grand-mère paternelle peu de temps avant. J'ai un peu vu mon grand-père paternel, mais comme il vivait au Canada (à Vancouver, à la fin de ses jours) ça n'a pas été très souvent ; il est mort quand j'étais au collège. Ma grand-mère maternelle, elle, habitait à Soisy (-sous-Montmorency) depuis sa retraite, et mes parents et moi allions lui rendre visite assez souvent jusqu'à son décès en 1997.

Petite enfance

Pour moi, tout (i.e. tous mes ennuis) a commencé le 3 août 1976 (c'était un mardi), à 7h40 du matin, à Paris, dans le 13e arrondissement (à la clinique Isis, boulevard Arago), quand une cigogne m'a apporté (ou est-ce qu'on m'a trouvé dans un chou ? j'ai oublié). Ma mère a aussitôt téléphoné de la clinique à mon père pour lui annoncer l'heureux événement, et celui-ci a été furieux d'être réveillé aussi tôt. Je pesais 3560g à la naissance (j'admets que j'ai un peu grossi depuis). Je rajoute, parce qu'il y a des gens qui m'écrivent pour me féliciter de mon incroyable mémoire, que, non, je n'en ai aucun souvenir, c'est juste écrit dans mon carnet de santé. ☺

Je ne sais pas s'il faut donner un sens à mon prénom, David, mais mon second prénom, Alexander (que je francise parfois en « Alexandre », mais pour l'état-civil c'est bien Alexander), est le prénom de mon arrière-grand-père paternel paternel.

À ce moment-là, mes parents habitaient dans un appartement au 138 rue Mouffetard (dans le 5e arrondissement). Ma mère voulait me faire coucher dans leur chambre ; mais quand il a entendu le bruit que je faisais en braillant, dès la première nuit, mon père a pris mon berceau, l'a emmené à l'autre bout de l'appartement et a fermé toutes les portes.

Mes parents ont rapidement déménagé (mon père quittant l'Institut Henri Poincaré (IHP), rue Pierre et Marie Curie, pour aller travailler sur le campus de l'Université de Marseille à Luminy). J'ai donc passé les premières années de ma vie à Cassis (près de Marseille). À l'exception de quelques mois que mes parents ont passés à Abbington, dans la banlieue de Boston, mais qui restent assez importants dans ma mémoire à cause des nombreuses photos (diapositives) que mon père a prises à cette époque.

J'étais très précoce : déjà je pleurais quand on m'emmenait à l'école (j'ai fait ma première année de maternelle à Cassis). Mon père m'emmenait en poussette, et j'espérais toujours que la destination de la promenade serait autre que celle vers laquelle je savais bien que nous allions. Ce n'était que lorsque l'hideuse bâtisse apparaissait à mes yeux que je me mettais à pleurer.

Pas tout à fait en fait. À vrai dire, je pleurais tout le temps, surtout quand mes parents pensaient pouvoir savourer une soirée tranquille au restaurant. Mon père a eu plus d'une fois l'envie irrésistible de me jeter par la fenêtre. Je lui rendais bien, puisque je professais pour ma part l'envie de le découper en petits morceaux. Bref, on ne peut pas nier que j'ai bien réussi mon complexe d'Œdipe.

Et quand je ne pleurais pas, c'est que je parlais. Il semble que très tôt je me sois entêté à faire des longs discours. Notamment à une amie suédoise de ma mère, qui parfois me promenait en poussette dans Cassis en même temps que son propre fils Anders (du même âge que moi) ; elle ne comprenait pas un mot de français, mais cela n'endiguait pas mon éloquence. Finalement, on se demanda si ce n'était pas mieux quand je pleurais.

Vers 1979, mes parents ont déménagé de nouveau et sont allés habiter Orsay (Essonne — banlieue sud de Paris). Leur diversion a échoué : je les ai suivis.

J'ai passé trois ans à l'école maternelle « du centre » à Orsay. Je suivais la piste des présocratiques : alors que la plupart des enfants se bagarraient en bandes dans le fond de la cour, j'exposais aux plus jeunes mes théories physiques selon lesquelles le monde était entièrement constitué de neige. (Allez savoir pourquoi, c'est à peu près le seul souvenir que j'ai gardé de la maternelle.)

Ah, un autre souvenir cependant : il paraît que j'étais amoureux d'une fille (oui, ça ne m'a pas empêché de tourner pédé !) dont j'oublie le nom (ça ça ne fait pas partie du souvenir), qui pour la petite histoire était (et est sans doute encore) la petite-nièce du général Leclerc, enfin, peu importe, et nous jouions au jeu passionnant de nous contredire tout le temps, soit « NAN », « SI », « NAN », « SI » ad nauseam, ce qui a fini par créer un nouveau mot pour nous, « Nansi » (prononcer comme « Nancy »), qui pour une raison qui m'échappe à présent, est devenu le nom d'une héroïne d'histoires imaginées.

Mes premiers contacts avec l'informatique

Je devrais sans doute faire remarquer que je suis né, à quelques jours près, en même temps que le Z80 de Zilog, le processeur historique des micro-ordinateurs personnels.

Un jour, je pense que c'était en '81, donc j'avais juste cinq ans, et nous venions de rentrer de Cassis, mon père m'a emmené avec lui à l'IHP. Il devait parler avec quelqu'un donc on m'a laissé dans la grande salle commune (au 1er étage, donnant sur la rue Pierre et Marie Curie — mais de toute façon tout l'intérieur a été complètement transformé maintenant, il n'y a plus rien de ce qu'il y avait autrefois). Là, il y avait un PET2001 de Commodore, alors on m'a dit de faire joujou avec l'ordinateur. Mon père a parlé pendant très longtemps, et s'est rendu compte qu'il m'avait complètement oublié : un peu inquiet, il est venu me retrouver, et moi je n'avais pas vu le temps passer, j'avais pianoté sur le clavier pendant des heures. Bon, pour éviter qu'on me prenne pour un génie précoce, je précise que je ne savais pas bien lire, et je ne me suis sûrement pas mis à programmer : j'ai juste joué à regarder ce que les touches pouvaient produire comme effet, à déplacer le curseur et à afficher des choses partout sur l'écran. Il faut dire que le clavier du PET avait quelque chose du Space Cadet, il y avait toutes sortes de choses qu'une même touche pouvait produire, et notamment des petits dessins (block drawing, je veux dire) sous les touches.

Cette révélation du premier contact avec l'informatique a eu deux effets notoires : mon père a décidé d'acheter un micro-ordinateur (pour moi et lui, ma mère n'étant absolument pas intéressée — mais pour moi il estimait que ce serait un bon achat éducatif), et moi ça m'a motivé pour apprendre à lire. On peut presque dire que j'ai appris l'alphabet sur des tables ASCII, en fait (sauf que le PET n'utilisait pas le codage ASCII, mais bon, c'est l'idée). Mon père a dû passer un bon moment à prospecter et à discuter avec moi pour savoir ce qu'on allait acheter. En attendant j'ai dû revenir plusieurs fois sur le PET de l'IHP pour programmer mes premiers trucs en BASIC - à peu près du niveau de « 10 PRINT "BONJOUR"\n20 GOTO 10 » ou des choses de ce style.

Mon père lui-même avait programmé dans sa jeunesse, d'ailleurs. Il a même travaillé un été chez Bull quand il venait de s'installer en France (vers '70, quelque chose comme ça ; à l'époque il habitait rue d'Arras), et avant cela il avait un peu travaillé autour des ordinateurs à Toronto, programmé en langage machine et/ou en Fortran sur un IBM 709 ou quelque chose de ce genre.

Nous avons acheté un New Brain de Tradecom (modèle AD), donc, vers '82 (je précise que toutes les dates sont un peu approximative, j'essaie de procéder par recoupement avec les choses que je sais avec certitude mais ce n'est pas toujours facile), parce que le modèle avec l'écran intégré d'une ligne nous séduisait (l'écran cathodique — vert et noir — a été acheté plus tard). Mon père s'est mis en tête de programmer un traitement de texte, d'ailleurs, plus tard (peut-être à notre retour du Canada) nous avons acheté une imprimante, mais ça n'a jamais abouti. Il a aussi écrit des jeux éducatifs pour moi, par exemple il y en avait un pour m'apprendre à faire des opérations arithmétiques, j'ai dû pas mal jouer à ça quand j'étais au CP. Je me rappelle aussi un jeu de labyrinthe (on dessinait un labyrinthe par des blocs ou des espaces, qui pouvait dépasser la taille de l'écran, et ensuite on devait le résoudre), qui pouvait aussi servir de logiciel de dessin primitif (en ASCII-art, quoi, avec des block drawings), qui m'a fasciné sans fin.

En même temps, j'ai commencé à apprendre un peu à programmer en BASIC : plus que les programmes de 2 lignes que je faisais sur le PET, mais quand même des choses très simples. Je ne me rappelle plus bien ce que j'ai pu programmer, en fait. Ah, si, il y avait un mode « graphique » et je faisais des programmes qui traçaient des étoiles et des trucs de ce genre.

Tout cela était assez fastidieux, il fallait sauvegarder et lire les programmes sur des bandes magnétiques — le New Brain lui-même n'avait pas de lecteur de bande, on en attachait un par trois prises jack (micro, haut-parleur, et contrôle), et, bien sûr, trouver l'emplacement du programme sur la bande n'était guère facile.

L'école primaire

[Photographie de classe 1984–1985]
Une photo de moi probablement prise aux alentours de 1982.

Le CP (1982–1983)

En 1982, je suis entré en CP à l'école primaire « du centre », située juste à côté de l'école maternelle où j'étais déjà allé.

La veille de cette rentrée de CP qui m'inquiétait tant, je me souviens avoir très mal dormi parce que j'étais terrorisé à l'idée que la maîtresse me demanderait combien font « deux plus deux », et que je ne saurais pas la réponse. En fait, elle ne me l'a pas demandé, et c'est donc inutilement que j'ai appris la réponse par cœur. (Je m'en souviens encore aujourd'hui : c'est dire !)

J'eus surtout deux très bons amis pendant cette année scolaire 1982–1983. L'un est Tim Fain, le fils d'un couple de biologistes américains en visite à Orsay pour une année. Tim et moi jouions à explorer l'immense maison de meulières que ses parents louaient ; et nous avions également une passion : celle de fabriquer des « potions magiques », dans des pots de confiture de sa mère où nous mélangions toutes sortes de choses étranges pour obtenir des mixtures aux couleurs et aux odeurs très variées.

L'autre copain dont je parle est Laurent Penet qui a depuis toujours été un excellent ami. Laurent affirme avoir gardé le souvenir suivant de notre rencontre. J'aurais prétendu être magicien et je lui aurais demandé de fermer les yeux et de penser à quelque chose, que je ferais ensuite apparaître. Il aurait pensé à un château plein de lapins — et jusqu'à présent je dois reconnaître que je n'ai pas exaucé son vœu. Il n'est jamais trop tard, cependant.

Laurent Penet (laurent_penet[arobase]yahoo[point]fr) est mon ami depuis l'âge de six ans, ce qui commence à faire long. Nous étions inséparables à l'école primaire, nous nous sommes moins vus au collège parce que nous allions dans des établissements différents, mais nous nous sommes retrouvés au lycée, où nous formions avec Antoine et Nicolas une « bande des quatre », toujours ensemble. Après son bac, Laurent a mené des études de biologie à l'Université de Paris-Sud, interrompues pendant seize mois par un service national en coopération à Tahiti (passé à étudier les crevettes), et terminées par une thèse sur la morphologie du pollen chez les angiospermes. Nous sommes toujours restés extrêmement proches.

Notre institutrice, Madame Péret, était d'une compétence remarquable, et sut parfaitement contrôler le monstre que j'étais ; elle aida Tim a apprendre le français en peu de temps. Elle sympathisa également avec ma mère, et ce fut elle qui nous donna notre premier chat (une chatte noire avec un peu de blanc au cou), baptisé « Minouchka » ; Minouchka resta avec nous jusqu'en 1984, où elle fut écrasée par une voiture alors que ma grand-mère la gardait. Quant à Madame Péret, je l'ai revue récemment (elle avait croisé ma mère en sortant du cinéma), mais il faut admettre que ni moi ni elle ne reconnut l'autre.

Le CE1 (1983–1984)

Mes souvenirs du CE1 sont très vagues. Notre institutrice était Madame Anglade ; mais je ne me rappele rien de précis concernant elle ou les cours qu'elle nous dispensait.

J'étais de nouveau dans la classe de Laurent. Lui et moi avons découvert avec joie les plaisirs du mysticisme et de l'ésotérisme. Nous nous inventions des « mystères » (penser à mystère comme dans « Éleusis ») dans lesquels magie et sorcellerie abondaient, et nous nous exercions à les résoudre ensuite (enfin, si on peut appeler cela résoudre). Il semble aussi que nous découvrîmes par exemple, au cours de nos recherches sur le paranormal, que quelque part dans le futur (cela devait être vers 1996, je crois) je devais découvrir la machine à remonter le temps et revenir à ce point-là dans le passé ; malheureusement, cela ne s'est pas produit (mais peut-être me suis-je seulement trompé sur la date). Il y eut bien d'autres « mystères » (celui de la Main de Chine, celui de la Licorne Bleue et j'en passe), mais je ne me rappelle pas exactement en quoi ils consistaient. En tout cas, nous poursuivîmes cette passion (ou fut-ce elle qui nous poursuivit ?) plusieurs années durant.

J'ai aussi, cette année-là, fait connaissance de Mathias Jungen. Mathias participa plusieurs fois aux mystères de Laurent et moi ; mais cela dut cesser rapidement car il devait changer d'école rapidement.

Christian et Anna Jungen, de nationalité suisse, se sont installés à Orsay peu de temps après mes parents, pas loin de la résidence Chevreuse où nous habitions (maintenant ils ont déménagé et habitent Bures-sur-Yvette). Christian est chercheur en photophysique moléculaire à Paris-Sud, et Anna a donné des cours d'allemand, notamment pour une association, l'ALCA qu'elle a fondée et dans laquelle ma mère s'est investie (et continue à prendre des cours).

J'ai lié connaissance avec les trois enfants des Jungen : Monika, Christine, et surtout Mathias (jungen[arobase]maths[point]ox[point]ac[point]uk) ; ce dernier, après des études à l'ETH de Zurich une fois son bac passé (en France), fait actuellement une thèse de mathématiques à Oxford.

Third grade (1984–1985)

[Photographie de classe 1984–1985][Moi sur la photo de classe en question]
Ma photo de classe de 1984–1985. Je suis au dernier rang, le 2e à partir de la droite. Deuxième à gauche : Mrs. Marr. Mais je ne peux mettre de nom sur aucune tête.

L'année scolaire 1984–1985, je l'ai passée à Toronto avec mes parents, et c'est là que j'ai appris l'anglais. J'étais au départ farouchement hostile à cette idée (et surtout à l'idée de ne pas revoir mes amis pendant toute une année), mais finalement je m'y suis vite fait. (À propos d'apprendre l'anglais, un jour vers 1982 on me demanda si je parlais l'anglais et je répondis « je connais mieux l'allemand », ce qui stricto sensu était vrai puisque je connaissais deux mots d'anglais et trois d'allemand. Mais cela fit une certaine impression vu que j'avais six ans.)

Nous habitions (dans une maison louée à mes parents par un ami de mon père) Walker Avenue, une rue qui donne sur Yonge Street (entre St. Clair et Bloor Street ; directement en face de la station Summerhill). J'allais à l'école juste à côté, à « Cottingham school », un charmant bâtiment en briques rouges qui est resté parfaitement identique depuis (en tout cas, il n'avait pas changé la dernière fois que je l'ai vu, en 1995).

Notre institutrice était Mrs. Marr. Laquelle possédait des notions de français, et put donc m'aider spécialement dans mon apprentissage de l'anglais. L'immersion complète dans le bain anglophone ne fut pas du tout pénible : si j'ai peut-être eu des difficultés au début, je n'en garde pas de souvenir (à l'exception du premier jour de classe, un peu douloureux car Mrs. Marr avait oublié que je ne comprenais pas l'anglais).

En fait, je garde un bon souvenir de Toronto. J'adorais les visites à la CN Tower (la tour haute de quelque 600 mètres — la plus haute du monde d'ailleurs — qui fait une bonne part de la célébrité de la ville), au Metropolitan Zoo (fameux pour ses tigres blancs, notamment), et surtout à l'Ontario Science Center, où je passais des journées entières, sans me lasser, à passer d'expérience en expérience. J'aimais aussi me promener avec mon père le long du « Nature Trail » et dans Mount Pleasant Cemetery, et pendant ces promenades il m'initiait aux mystères des mathématiques et de la physique.

Nous avions laissé notre chatte Minouchka chez ma grand-mère (et elle devait mourir écrasée par une voiture). À Toronto nous adoptâmes un petit chaton qui venait de naître (je l'ai nourri au biberon) d'une chatte d'un ami : nous l'appelâmes « Minouchette » (c'était une femelle). Minouchette devint rapidement un peu obèse, mais à part ça, son poil argenté et ses yeux bleus lui laissaient une beauté incontestable. Chose curieuse, elle ne savait pas miauler (probablement parce que sa mère n'avait pas eu le temps de lui apprendre). Par ailleurs, alors que nous craignions qu'elle n'allât chasser les écureuils de notre jardin, nous vîmes vite que c'étaient les écureuils qui effrayaient la chatte.

De l'école aussi je garde de bons souvenirs. Le niveau en sciences était bas par rapport à la France, et de ce côté-là je m'ennuyais, mais comme de l'autre côté il me fallait apprendre l'anglais, cela compensait. La chose que je détestait absolument, c'était le sport ; je n'avais aucune envie de jouer au base-ball ou au hockey, dont je ne comprenais d'ailleurs pas du tout les règles.

D'un autre côté, mes amis français, et notamment Laurent, me manquaient. J'écrivais régulièrement d'interminables lettres à Laurent, et lui m'en renvoyait d'aussi longues. J'ai bien lié quelques amitiés au Canada, mais aucune n'a été aussi forte que celles que je gardais en France, et en tout cas aucune n'a duré au-delà de l'année que j'ai passé là-bas.

Dans la cour de récréation, quand tous jouaient à la balançoire, je faisais valoir mes talents de magicien de la façon suivante : j'avais remarqué que la fréquence des oscillations d'une balançoire ne dépendent pas de la manière dont on la pousse, et aussi que deux balançoires adjacentes ont des fréquences assez voisines mais pas complètement identiques. Ainsi, lorsque deux balançoires balançaient en phase, je prononçais quelques paroles magiques et elles se mettaient lentement à balancer en opposition, et vice versa. Ça peut paraître tout bête, mais ça eut beaucoup de succès. À part ça, alors que la maîtresse nous apprenait à ajouter des nombres avec des petits ronds rouges, je passais le temps à multiplier des matrices 6×6 : « tout petit j'étais déjà très prétentieux. »

Le CM1 (1985–1986)

[Photographie de classe 1985–1986][Moi sur la photo de classe en question]
Photo pendant la classe de neige en 1986. Je suis au deuxième rang, le 3e à partir de la droite. Derrière au milieu, Madame Lefur ; à gauche, le moniteur.

En 1985–1986 (CM1), j'étais de retour en France, dans la classe de Madame Lefur.

Cette année-là, Laurent n'était pas avec moi, mais je le voyais quand même régulièrement en cour de récréation. Nous avions repris l'investigation des « mystères » qui nous avaient tant occupés en CE1. Celui qui nous préoccupa le plus fut celui du « trou », un orifice circulaire dans le mur du fond de la cour de notre école (ne l'ayant jamais remarqué jusque là, nous le croyions apparu soudainement par un procédé magique), dont nous sentions se dégager une sorte d'influence maléfique : la « peur surnaturelle ». En même temps, nous jouions également beaucoup aux « aventures », inspirés des « livres dont vous êtes le héros », ce que maintenant on appellerait des jeux de rôles. C'est par ce biais que je fus introduit d'abord à l'univers féerique de Tolkien et des Elfes.

Le principal événement notable de cette année fut une classe de neige à Aussois en Savoie où je fis part à tous de mon asociabilité légendaire, car quand tous revinrent enchantés, j'étais le seul à faire la tête. C'est pendant ce séjour que fut prise la photo de classe ci-dessus. À cette époque, je skiais relativement bien (depuis, j'ai complètement perdu), et j'ai passé ma troisième étoile lors de ce voyage.

Le CM2 (1986–1987)

[Photographie de classe 1986–1987][Moi sur la photo de classe en question]
Photo de la classe de CM2 de Madame Jean-Louis en 1986–1987. Je suis au dernier rang, tout à gauche (où Madame Jean-Louis m'avait mis pour me punir, sans doute d'être trop bavard), essayant de voir ce qui se passe. Au premier rang tout à gauche : Philippe Clavel ; au deuxième rang, tenant l'ardoise : Sébastien Jean ; à l'avant-dernier rang, troisième à gauche : Laurent Penet (plongé dans une intense concentration).

En 1986–1987 (CM2), j'étais dans la classe de Madame Jean-Louis, que nous appelions Jean-Louis XIV car nous la détestions pour ses manières autoritaires, et sa façon de distribuer à tour de bras des punitions. Il y avait des punitions de tous genres : individuelles, collectives, pour bavardage, pour mauvaise conduite, pour oubli de faire une autre punition, ou bien simplement pour rien du tout. Pas une semaine ne passait sans que je reçusse au moins trois punitions. Il faut dire que c'était aussi une façon de compenser sa politique de ne pas donner de devoirs pendant le week-end ou le mercredi : elle les rebaptisait simplement en « punitions ».

C'est pendant cette année que mes parents ont déménagé (et moi avec eux) : ils ont vendu leur appartement de Paris, rue Mouffetard, et ont quitté l'appartement que ma grand-mère nous prêtait à Orsay pour acheter un pavillon à l'autre bout d'Orsay, à la limite de Bures sur Yvette, sur la tranquille avenue du Grand Mesnil (où ils habitent encore, et moi avec, quand je ne suis pas à Paris). Nos voisins de droite emménageaient en même temps que nous, et je me suis aussitôt lié d'amitié avec leurs trois fils, notamment l'aîné, Sébastien Jean, qui allait être dans ma classe.

Marc et Liliane Jean sont les voisins de mes parents, avenue du Grand Mesnil à Orsay (au numéro 12), depuis 1987. De leurs trois fils, Sébastien, Cyrille et Mickaël, c'est surtout avec Sébastien (qui a mon âge à un mois près) que je suis devenu ami, essentiellement jusqu'au milieu du collège (ensuite, sans être fâchés, nous nous sommes éloignés). Après son bac, Sébastien est rentré à l'École supérieure de Commerce de Paris, et il est maintenant dans la vie active.

J'ai aussi fait la connaissance cette année-là de Philippe Clavel. Laurent, Sébastien, Philippe et moi fûmes à peu près inséparables pendant cette année (liés, entre autres, par notre passion pour les « livres dont vous êtes le héros »).

Philippe Clavel (pclavel[arobase]laposte[point]net) était dans ma classe en CM2, et l'a été ensuite plusieurs années jusqu'au bac. Il a ensuite (après des classes préparatoires à Orsay) fait Supélec, puis a monté sa start-up, Capsiane ; il travaille actuellement pour Bouygues Télécom.

Philippe a été avec Laurent et moi grand programmeur-concepteur du jeu informatique Legendes.

Nous avions laissé notre chatte Minouchette à Toronto à un ancien professeur de mon père et sa femme ; et Minouchka était morte pendant notre absence. En 1986, cependant, nous eûmes de nouveau un chat (encore une femelle, d'ailleurs), une chatte abandonnée que mon père avait trouvée sur le bord d'une route en se promenant. Je voulais continuer la série des noms en « Minouch- » et la baptiser « Minouchou », mais ma mère s'y opposa et lui donna le nom fort peu original de « Kitty ». Kitty resta avec nous jusqu'en 1995 (elle mourut précisément la nuit de Noël 1995).

Les vacances de l'été 1987 (les premières dont j'ai une trace précise), je les ai passées avec mes parents, en France, dans le Tarn (dans un trou perdu du nom de Noailles, près de Cordes — près d'Albi), à faire du vélo. J'avais horreur du vélo, et j'ai été terriblement malheureux pendant toutes ces vacances. De plus, nous étions logés dans un château médiéval décrépi, et j'occupais une chambre ouverte à tous les vents (je me souviens même qu'une nuit j'ai été réveillé par un cerf-volant qui avait trouvé le moyen de se faufiler dans mon lit; ça, ça m'a beaucoup déplu). J'ai tenu un « journal de bord » (maintenant perdu) de ces vacances, où je consignais quotidiennent mon malheur, mes remontrances et mes disputes avec mes parents.

Suite de mes contacts avec l'informatique

J'en reviens à mes rapports avec l'informatique.

De l'été '84 à l'été '85, j'étais au Canada, comme je l'ai dit. C'est là, à l'Université de Toronto, que mon père a commencé à utiliser TeX, sur les VAX/VMS. J'ai été un peu intéressé, mais seulement un peu. J'ai quand même écrit mon premier fichier TeX à ce moment-là : les noms de divers copains et copines de ma classe en police \bf que j'ai ensuite imprimés et découpé pour leur donner (à l'époque, un truc imprimé par une imprimante laser ça avait vraiment, vraiment de la gueule). Pendant une partie du temps, nous avons aussi eu chez nous à Toronto un Radio Shack TRS-80 (avec des disquettes de 7 pouces — je dois encore les avoir dans un tiroir quelque part), mais il n'est pas resté longtemps.

Autour de mon séjour au Canada, je ne sais plus si c'était un peu avant ou un peu après, un de nos voisins à la résidence Chevreuse, Claude Petit, a acheté un Thompson TO7, avec, tenez-vous bien, un écran couleur, et un crayon optique — et peut-être même du son (bref, un vrai multimédia). Pour moi ça a été A Brave New World, et j'ai passé tout mon temps fourré chez lui, à découvrir à toute vitesse comment exploiter cette merveilleuse machine.

Au retour du Canada, mon père a cessé de travailler à l'IHP — il faut dire qu'aller tout les jours à Paris ne lui convenait plus trop, et il a pris un bureau à l'École Polytechnique. Il m'y a emmené régulièrement entre fin '85 et mi '87, et c'est là que j'ai découvert les ordinateurs « modernes » : les PC et les Macintosh.

Les PC — des « clones », comme on disait alors, bien sûr, parce que les vrais PC d'IBM étaient hors de prix — étaient des Olivetti. J'ai appris à toute vitesse à me servir de MS-DOS. J'ai aussi beaucoup, mais vraiment beaucoup, joué au jeu King's Quest (le 1er de la série : le vrai et authentique) ; et un peu à Flight Simulator, aussi (les toute premières versions). Et enfin, j'ai commencé à apprendre à programmer en Turbo Pascal de Borland, à l'époque la version 3 (dont l'éditeur ne connaissait que les séquences de contrôle ridicules qui le caractérisent) ; sans doc, bien sûr (ni pour l'éditeur ni pour le langage, que j'ai appris par imitation), et je ne suis pas allé très loin (surtout que j'ai été déçu de voir à quel point il était difficile de faire du graphisme — il y avait le choix entre Turbo Graphix, qui était horriblement compliqué et inutilisable, et GRAPH.P dont je n'ai appris l'existence que trop tard). Pour les Macintosh, c'était surtout avec MacPaint que je jouais, et aussi à triturer l'interface graphique dans tous les sens pour voir ce qu'on pouvait faire avec. Notons au passage que tant les PC que les Mac étaient en noir et blanc (enfin, pour les PC c'était plutôt noir et orange, en fait), du coup, on n'avait pas vraiment progressé depuis le TO7 ; ah, si, il devait y avoir un ou deux écrans couleurs sur des PC, quand même.

En '87, mes parents et moi avons déménagé pour aller là où nous sommes encore (en tout cas j'y suis au moment où j'écris…), à l'autre bout d'Orsay. C'est important parce que je me suis beaucoup lié d'amitié avec le fils aîné de nos nouveaux voisins, Sébastien : ils n'avaient pas un TO7, mais ils avaient deux PC, dont un dans la chambre de Sébastien.

Du coup, mon père a reconnu qu'il serait bien de nous acheter un PC (les Macs étaient trop chers, parce qu'il n'y avait pas de « clônes »), et je suis devenu vraiment fanatique du PC. Ce premier PC, un bon vieux 8088 à 4.77MHz, acheté fin '87 je pense, encombre toujours, je crois, le sommet de l'armoire de la salle S à l'ENS. Au début il n'y avait qu'un lecteur de disquette, pas de disque dur, une carte CGA et l'écran monochrome qui avait servi au New Brain.

Et ce fut ma véritable plongée dans le PC : des jeux en BASIC (je crois que c'était GW-BASIC), des vrais jeux piratés (ah, les grandes discussions sur le choix du copieur de jeux protégés, entre « copywrite » et « copy00 » et autres), et toutes sortes de programmes inutiles et débiles. Je ne compte plus le nombre de jeux idiots que j'ai écrits où on était représenté par un personnage souriant (le code \001 du jeu de caractères cp437 CGA/PC) se promenant dans un monde de trèfles et de petits carrés.

Le collège

La 6e (1987–1988)

[Photographie de classe 1987–1988][Moi sur la photo de classe en question]
Classe de 6e A au collège Fleming à Orsay, 1987–1988. De gauche à droite : au fond, Sophie Pernot, Frank Bobinet, Aurélie Luya, Thierry Lemoine, Cyrille Bieusent, Carine Colomb, Arnaud Lacoste ; avant-dernier rang, Frank Bayurel, Étienne Serre, Yohan Deschamps, Olivier Blangeard, Carine Dubois, Carine Armand, Anna Christie ; 2e rang, Pascal Dolhagaraye, Émilie André, Guillaume Tétard, Gabien Garbati, Gilles André, Frank Damario, moi, Marc Lantelme ; premier rang, Gaël Pourret, Leila Amladji, Anne Letavernier, Delphine Hembachère, Madame Manzanarès (professeur de français), Claire Ganne, Aude Cotibi, Antoinette Hubert, Gaël Philipot.

En 1987, je suis rentré en sixième au collège Alexandre Fleming d'Orsay, un collège bien tranquille et relativement moderne (enfin, à l'époque). Bien entendu, je ne connaissais personne au début — Laurent et la plupart de mes autres amis d'école primaire allaient au collège Alain Fournier de l'autre côté de la ville.

Je fis rapidement la connaissance de Gilles André, avec lequel j'allais passer toutes mes années de collège et une bonne partie du lycée ; nous prîmes rapidement l'habitude de nous mettre au premier rang, d'être toujours bons élèves et de faire in petto des commentaires désobligeants sur les professeurs (encore qu'en 6e nous étions plutôt sages ; mais par la suite cela empira sensiblement).

Gilles André était, au collège, l'éternel délégué de classe. Il a été dans ma classe de la 6e à la 3e et encore, au lycée, en terminale. Après son bac, et des clases préparatoires à Orsay, il est rentré à l'École de l'Air, et est maintenant dans l'Armée de l'Air française. Tout le monde, au collège et au lycée, le croyait promis à une carrière dans la politique : comme quoi, les voies du destin sont impénétrables.

Je ne garde pas de souvenir particulier de cette première année de collège : pas de traumatisme ni de joie débordante à voir désormais plusieurs professeurs plutôt qu'un seul (en revanche, je me rappelle une rentrée plutôt chaotique où presque toute notre équipe pédagogique fut changée au bout d'un mois).

C'est pendant cette année de sixième que j'ai entamé l'écriture de mon premier roman (Le Livre de Ruxor), qui devait paraître par épisodes dans un journal que Laurent éditait afin de reverser les profits à Médecins Sans Frontières (et je crois qu'il n'y eut guère plus de six numéros, mais cela n'empêcha pas le roman de continuer au-delà).

Entre l'année de 6e et l'année de 5e, pour mes vacances d'été, mes parents et moi sommes retournés à Toronto. Je n'arrive pas toujours à identifier, dans mes souvenirs de cette ville, lesquels datent de quel séjour que j'y ai fait, mais je crois que pour l'essentiel, c'est ce second séjour (d'un mois je crois, mais je ne sais plus au juste) qui m'a laissé le plus d'images d'une ville ensoleillée et radieuse (par exemple, je ne me rappelle presque pas Toronto sous la neige).

La 5e (1988–1989)

[Photographie de classe 1988–1989][Moi sur la photo de classe en question]
Classe de 5e A au collège Fleming à Orsay, 1988–1989. De gauche à droite : au fond, Arnaud Lacoste, Cyrille Bieusent, Cyril Carmien, Étienne Serre, Sophie Pernaud ; 2e rang, Franck Di Mascio, Aurélie Luya, Gilles André, Patrice Da Silva, Olivier Blangeard, Yohann Deschamps, Guillaume Tétard, Pascal Dolhagaraye ; premier rang, Gaël Pourret, Anne Letavernier, Gaël Philipot, Aude Cotibi, Claire Ganne, Anna Christie, moi, Hélène Montaigne, Marc Lantelme.

Le souvenir le plus marquant que j'ai de mon année de cinquième (1988–1989) est celui de mon professeur de français, Monsieur (Jean-Patrick) Marandin. Il avait une ressemblance certaine avec le professeur d'anglais du film Le Cercle des Poètes Disparus ; ce qui est certain, c'est qu'alors qu'au départ nous le détestions, en quelques mois il sut recueillir l'enthousiasme de la classe. Ses techniques pédagogiques audacieuses mais judicieuses, son sens de l'humour jamais en défaut (je me rappelle qu'une fois que je l'embêtais il me fit sortir de la classe et me demanda de ne revenir qu'avec une craie bleu banane), et sa façon de nous appeler « bonhomme » (comme dans bonhomme, tu ne trouves pas que c'est un peu dur, quand nous n'étions pas sages), tout cela fit de lui notre idole. Et avec le professeur de mathématiques (Monsieur Vaiarello), également doué d'une sacrée dose d'humour, ils formait un duo de choc. Malheureusement, Monsieur Marandin a quitté l'établissement l'année suivante et je ne l'ai plus jamais revu. Sur la photo de classe (ci-dessus), alors que nous nous réjouissions qu'elle tombe pendant le cours de français pour pouvoir garder son image, il refusa de figurer, s'en tirant par une pirouette (ma religion me l'interdit).

À la fin de l'année de cinquième, mes parents m'envoyèrent en colonie de vacances : c'est la seule fois que j'y suis allé, et je m'étais bien promis en effet de ne jamais plus m'y laisser attraper. Il faut dire que j'étais assez systématiquement malheureux pendant les vacances, mais cette année-là fut particulièrement malheureuse. C'était un stage (financé par le CAES du CNRS) de « musique et voile » à Belle-Île en mer. D'abord, je me suis retrouvé avec ma flûte à bec et mes malheureuses trois ou quatre années d'étude dans une école de musique sans grande ambition, face à des jeunes qui avaient tous au moins un an de plus que moi en âge, et nettement plus en pratique. Pour ce qui est de la voile, je n'en avais jamais fait avant, et cela me décida bien à ne jamais plus en faire. Et, naturellement, douillet comme je suis, je me plaignis fort des conditions de logement peu à mon goût. Je me souviens que lors de mon premier coup de téléphone passé à ma mère, j'étais véritablement en pleurs au bout du fil. Au moins, je fus un peu moins asocial qu'à l'ordinaire, et je réussis à nouer quelques liens d'amitié, probablement car après tout « misery likes company ».

La 4e (1989–1990)

[Photographie de classe 1989–1990][Moi sur la photo de classe en question]
Classe de 4e D au collège Fleming à Orsay, 1989–1990. De gauche à droite : au fond, Stéphanie Idbelkas, Yuthéa Yean, Sébastien Hourticq, Philippe Clavel, Cyrille Bieusent, Franck Di Mascio, Cédric Regadas, Gilles André, Aurélie Luya ; 2e rang, Fabien Esteban, Hélène Montaigne, Claire Berthomieux, Christophe Morice, Vincent Cellerier, Anna Christie, Frédéric Falcon, Claire Ganne, Émilie André ; premier rang, Basile Koutejnikov, Caroline Frot, moi, Vanessa Degas, Monsieur Molin (professeur de mathématiques), Émilie Keller, Félix Taillez, Séverine Ainette, Sylvain Casandjian. (Deux absents : Lloyd Hippel et Cyril Hébert.)

En quatrième (1989–1990), en plus de l'allemand, ma première langue vivante étrangère commencée en sixième, j'ai suivi des cours de russe et de latin. Les cours de latin étaient assurés par un professeur du nom de Monsieur Demeideros, un grand Noir toujours habillé en costume cravate, très élégant, qui corrigeait à la façon « Déesse de la Justice » : une faute, un point en moins (quelle que fût la gravité de la faute par ailleurs). C'est ainsi qu'une élève qui avait un jour oublié toutes les majuscules au début des répliques d'un dialogue dans un thème, se vit attribuer la note de 0/20 puisqu'il y avait 20 répliques. Je crois que ce professeur a beaucoup contribué à l'amélioration de mon orthographe (qui d'exécrable est devenue médiocre). Certains le détestaient ; d'autres, dont moi, l'adorions, car autant il était sévère, autant il ne refusait pas du tout de rire un bon coup à l'occasion. La légende (dont je ne saurais dire si elle était vraie, ou, sinon, comment elle avait pu se former) était qu'il avait été membre du corps diplomatique du Bénin (dont il était, effectivement, originaire), et qu'ayant été déclaré persona non grata, il avait émigré en France et commencé l'enseignement.

Ce dut être aux alentours de cette année 1990 que j'ai pris vraiment conscience de mon homosexualité. Je n'en garde pourtant pas un souvenir distinct : cela m'a d'emblée paru tout à fait naturel et je ne crois pas avoir été ni surpris ni peiné (ni au contraire soulagé) de me rendre compte que j'étais pédé. Peut-être parce que je m'étais depuis longtemps habitué à la singularité en toutes sortes de matières. En revanche, j'étais assez troublé de l'image stéréotypée que la société autour de moi me renvoyait de l'homosexuel : n'étant pas efféminé (et n'ayant pas la moindre envie de m'habiller en fille ou quoi que ce soit du genre), je ne me retrouvais pas dans ce cliché façon Cage aux Folles (et jusque vers 1996, je n'ai pas eu d'autre image à laquelle me référer). Depuis la fin de l'école primaire, je n'avais pratiquement que des garçons pour amis. Quoi qu'il en soit, je suis tombé amoureux d'un de mes camarades de classe (Sébastien Hourticq). Il va de soi que cet amour est resté complètement platonique, et que je n'en ai pas dit mot. De toute façon, comprenant (à tort ou à raison) qu'il valait mieux ne pas révéler mon orientation sexuelle, j'ai opté à ce moment-là pour le secret le plus absolu, envers tout le monde, y compris mes parents et mes meilleurs amis — si l'on excepte certaines allusions très, très subtiles, dans quelques-unes de mes œuvres littéraires. Un secret qui devait devenir de plus en plus lourd à porter, en fait, et que je n'ai levé que fin 1998.

Les vacances de l'été 1990 furent passées à Munich. J'ai eu la bonne idée, cette fois, de garder un journal de vacances. C'est-à-dire, essentiellement, un lieu pour consigner mes jérémiades. Ce journal m'indique donc que j'ai séjourné à Munich du 5 juillet au 26 juillet 1990. En fait, je crois que la ville m'a assez plu (notamment le fameux Englicher Garten), mais que j'étais fort mécontent du train trop sportif que mes parents donnaient à ces vacances. C'est pendant ces vacances que j'ai, au hasard d'une librairie de Munich (Hugendubel) trouvé (le 19 juillet précisément) une grammaire sanskrite, que j'ai insisté pour que mes parents m'achetassent (ce qui n'a pas été sans mal ; d'ailleurs, elle coûtait 36DEM), et je me suis mis (en dilettante il est vrai) à apprendre le sanskrit.

La 3e (1990–1991)

[Photographie de classe 1990–1991][Moi sur la photo de classe en question]
Classe de 3e C au collège Fleming à Orsay, 1990–1991. De gauche à droite : au fond, François Hurey, Philippe Clavel (un peu en avant), Frank Hamon, Olivier Alain (en partie caché), Hélène Montaigne, Grégory Boileau, Nathalie Gagnaire, Ida Vercruysse, Denis Strock ; au milieu, Gilles André (tenant un livre à la main), Sylvain Casandjian, Cécile Cheippe et Caroline Pluet (la tenant dans ses bras), Anne Lerouzo (devant), Sébastien Hourticq (derrière), Carinne Armant, Christophe Morice (derrière), Guillaume Tétard, Fabrice Pirot, Jérôme Eymard, Cyrille Bieusent ; au premier rang, moi (à l'écart), Virginie Cavalier, Aude Cotibi, Nathalie Bitler, Émilie Keller, Sophie Zuber, Anne Letavernier.

En troisième (1990–1991) se déroula cette vaste plaisanterie nommée « Brevet des Collèges ». Le brevet blanc, en revanche, fut assez intéressant, et en particulier l'épreuve de français : la rédaction était une suite de texte à partir d'un passage du « Voyage en Orient » de Gérard de Nerval (une partie de l'histoire du calife Hakem), et je me souviens avoir fait un assez bon devoir — le professeur qui l'avait corrigé m'avait d'ailleurs demandé de le lire à sa classe. Cet incident confirma ma vocation d'écrivain (?) et j'entrepris la rédaction d'un nouveau roman, Anderland, qui m'occupa pendant trois bonnes années, et qui doit demeurer un record absolu d'hermétisme et d'incompréhensibilité.

Il ne faut toutefois pas conclure que je préférais les matières littéraires aux sciences. J'avais une passion pour la physique, et en particulier la Relativité générale. Calculer les symboles de Christoffel de la métrique de Kerr-Newmann était des caramels mous pour moi (eh oui, j'étais toujours aussi prétentieux), et j'emportais le livre de géométrie riemanienne d'Eisenhart pour me détendre pendant mes temps morts. Mon professeur de physique de troisième, Madame Dalmagne, me répétait sans cesse que j'irais à l'École Normale Supérieure, et me fit promettre de lui écrire quand j'y serais rentré. Ce que je fis, sans avoir la moindre idée de ce dont elle parlait…

Par ailleurs, Gilles et moi étions devenus très amis, et tout en passant toujours pour de bons élèves sages, nous étions assez terriblement indisciplinés et méprisants envers les profs, poussant le « fayotage » jusqu'aux limites extrêmes de l'hypocrisie. Notre professeur de français (Madame Hars) était notre cible favorite. Par exemple, elle avait donné à la classe à lire Le Père Goriot de Balzac : unis par un solide manque d'intérêt pour cette œuvre, Gilles et moi avions décidé de nous partager le travail, Gilles lisant la première moitié du roman et moi la seconde (ou le contraire) ! Par ailleurs, nous jouions à utiliser des phrases absolument dénuées de sens mais suffisamment impressionnantes dans la bouche de garçons de quinze ans pour éblouir et nous assurer des bonnes notes (du type, « ses filles représentent pour Goriot une véritable ratio vivendi qui permet à l'auteur de trouver le Leitmotiv central de son roman »).

Cela culmina avec l'exposé par Philippe Clavel, Sébastien Hourticq et Cyrille Bieusent sur Le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien. Il faut en dire un peu plus. J'avais pour la première fois entendu parler du Seigneur des Anneaux vers 1984 (je crois) quand j'avais vu Laurent le lire : il ne m'avait décrit l'intrigue que très, très sommairement, et il m'avait surtout parlé de la complexité de l'histoire. Alors j'avais, au fil des années, imaginé plus ou moins ce que pouvait être cette intrigue (de façon totalement différente de ce qu'elle était en réalité). Quand, avant les vacances (de pâques, je crois) de 1991, Philippe et Sébastien proposèrent à Madame Hars de faire à la rentrée un exposé (avec Cyrille) sur cette œuvre, et qu'elle accepta, je me dis que je devais la lire maintenant ou jamais. Je l'achetai en anglais (en un seul volume), je la lus en une semaine (une semaine où j'étais malade, d'ailleurs), et je l'adorai. Je pardonnai d'autant plus difficilement à l'exposé ce que je considérais comme une insupportable médiocrité. Gilles et moi soupçonnions Madame Hars d'avoir un faible pour Sébastien Hourticq (ce que je comprenais tout à fait, et pour cause) ; et nous nous irritions de la voir rassembler sur son bureau les figurines de jeu de rôle que Philippe avait apportées, et jouer avec sans prêter attention à l'exposé lui-même. Alors nous fîmes le plus possible de questions pernicieuses pour déstabiliser les exposants. En guise de coup final je fis remarquer subtilement (du moins le crus-je) à Cyrille, un matin devant le collège, qu'il fallait absolument parler du sens profond, caché, métaphorique, du roman, pour pouvoir faire une conclusion digne de ce nom. Ils suivirent mon conseil et présentèrent au final quelques idées sur ce que pouvait allégoriquement signifier l'Anneau et la personne de Sauron. Alors je pris la parole et lus une traduction que j'avais faite de la préface par l'auteur (qu'on ne trouve normalement pas dans les éditions françaises) où il explique qu'il est erroné de chercher dans son œuvre une signification allégorique quelconque. Si Philippe, Sébastien et Cyrille ne m'en voulurent pas, en revanche Madame Hars n'apprécia pas du tout le ton de mon intervention et mes notes de français (et celles de Gilles) à partir de ce moment-là tombèrent des hauteurs éthérées où elles ne manquaient pas d'ordinaire de planer pour se mettre à frôler la moyenne. Ce qui ne m'empêcha pas, au moment du brevet, de l'avoir d'avance par le contrôle continu.

On remarque par ailleurs sur la photo de classe que Gilles (le plus à gauche, avec son sourire charmeur) tient à la main un livre orange. C'est le livre de latin. Si je me rappelle bien, nous étions en plein contrôle de latin lorsque la photo de classe vint nous interrompre : Gilles en profita pour tirer son livre et, dans les escaliers, nous regardâmes tout à loisir les différents points de morphologie dont nous n'étions pas sûrs. À propos de cette photo de classe il faut encore dire que, si d'ordinaire on faisait appel à un photographe professionnel, cette année-là il avait été décidé de réaliser un ridicule calendrier aux armes du lycée où figureraient deux photos, l'une des professeurs (imprimée sur le calendrier) et l'autre une photo de classe prise en amateur et collée sur un cadre blanc. Bref, c'est ce qui explique qu'elle soit de moins bonne qualité que les années précédentes (et surtout que nous soyons placés dans le désordre). (Autre chose : vous ne trouvez pas que je ressemble terriblement à Bill Gates sur cette photo ? Ça m'inquiète.)

Pour les vacances de 1991, mes parents m'emmenèrent aux États-Unis. Plus précisément, nous prîmes l'avion jusqu'à Los Angeles, où nous séjournâmes quelque temps chez les Fain ; de là, nous fîmes la « tournée des canyons » en Utah, au Colorado, au Nouveau Mexique et en Arizona. Si Los Angeles ne m'a pas déplu, en revanche, je goûtais fort peu ces promenades trop sportives dans les parcs nationaux américains. Un des premiers jours (à Zion Canyon, dans le sud-ouest de l'Utah) entre autres, j'ai été pris de vertige sur un chemin qui coupait une falaise, et pendant de longues minutes je fus incapable soit d'avancer soit de reculer.

Gordon et Margie Fain sont un couple de biologistes américains dont mes parents ont fait connaissance lors de leur séjour en France en 1982–1983, où ils ont habité Orsay avec leurs deux enfants, Tim (qui a mon âge) et Nick. Évidemment, l'éloignement a fait que j'ai peu souvent eu l'occasion de voir Tim et Nick, mais nous restons en excellents termes. Tim est violoniste professionel après des études à la prestigieuse Juilliard School, et il parcourt sans arrêt le monde (même si son domicile normal est à Philadephie) ; Nick s'est installé au Danemark pour y mener des études de médecine. Comme Gordon et Margie ont acheté un appartement à Paris il y a quelques années, nous avons plus souvent l'occasion de les voir.

Mes contacts avec l'informatique, suite : le monde des PC

À l'été '88, lorsque mes parents et moi sommes retournés à Toronto pour un mois, j'ai beaucoup joué sur les machines (toujours VAX/VMS) de l'Université ; j'ai aussi vu pour la première fois des Sun sous Unix — mais je n'y ai pas touché. Fondamentalement, mon cœur est resté du côté du PC.

Lorsque Turbo Pascal 4.0 est sorti, je me le suis fait offrir comme cadeau de Noël (je suppose que c'est de Noël '88 qu'il s'agit). Et je me suis (re)mis à programmer en Turbo Pascal, ce qui est quand même plus agréable que le BASIC.

Mes souvenirs concernant l'ordre des événements sont particulièrement obscurs, là. Lorsque j'ai eu TP-4.0, l'ordinateur avait presque certainement déjà un disque dur — je sais qu'il y a eu plein d'achats de disques durs, de diverses tailles, dont certains ont été renvoyés rapidement car ils ne fonctionnaient pas, mais tout cela s'embrouille dans ma tête. On devait aussi avoir la carte EGA et le moniteur couleur (dont l'achat avait été nécessité, justement, par cette carte EGA). Pourtant, je vois mal comment j'aurais pu acheter TP-4.0 longtemps après la sortie de la version 5 (qui date d'août '88 si j'en crois le Web) — hum. Bon, de toute façon, j'ai eu les versions 5.0 et 5.5 plus tard (par copie illégale).

Je suis aussi incapable de me rappeler précisément quand a été acheté le 486DX33 qui est maintenant dans mon sous-sol et tourne sous FreeBSD sous le nom de sirius : quelque part entre mi-'91 et mi-'94, probablement début '92, mais je n'ai plus d'événement notable auquel me référer. En tout cas, il y a eu d'abord un PS/2 et un 386 au labo de mon père (à la fac d'Orsay : il avait quitté l'X parce que l'X n'est pas assez chauffée en hiver) sur lesquels j'ai pas mal joué (d'ailleurs, le PS/2 a été pendant un temps sous Xenix, l'Unix de Microsoft), notamment j'ai appris pas mal de choses (grâce à Turbo Debugger) sur le fonctionnement de ces puces, et j'ai commencé à programmer en assembleur (grâce à Turbo Assembler).

Le lycée

La seconde (1991–1992)

[Liste de noms de ma classe 1991–1992]
Classe de 2de 4 au lycée Blaise Pascal à Orsay, 1991–1992 : Antoine Allain, Véronique Anthouard, Sébastien Bardoux, Christel Barreyat, Sophie Bastin, Pierre Bergman, Raphaël Bosc, Rémy Boumendil, Sarah Bouroche, Cyril Cano, Julie Chevillard, Valérie Collin, Gwenaël De Calan, Thierry Demichel, Djan Deniz, Anne Dessus, Sarah Diomandé, Bérangère Faure, Marc Fauvelle, Alice Gauyacq, Caroline Germain, Benjamin Guichard, Hélène Harmand, Thomas Jacquemet, Célia Jamis, Antoine Kaniewski, Émilie Keller, Jean-Pascal Levillain, moi, Christophe Morice, Quynh-Mai Nghiem, Isabelle Normand, Laurent Pascal, Cécile Pinard-Legry, Sacha Sher, Nicolas Thomas-Collombier. Il n'y eut pas de photo de classe.

En seconde (1991–1992), je passai du collège Fleming au lycée Blaise Pascal (juste à côté), qui à l'époque n'était pas le flambant neuf bâtiment qu'il est aujourd'hui mais une triste construction des années 70, assez sale et couverte de graffiti. Je fis la connaissance de nouvelles têtes, en particulier Antoine Allain, et Nicolas Hée. J'eus aussi le plaisir de retrouver Laurent (nous n'étions pas dans la même classe, mais nous nous voyions assez souvent). Laurent, Antoine, Nicolas et moi formions une sorte de société secrète : presque chaque midi pendant nos trois années de lycée nous nous sommes retrouvés après la cantine dans une petite place (surnommée par nous « l'arène ») non loin du lycée où nous étions tranquilles pour discuter de toutes les choses que l'on peut savoir et de quelques autres.

Antoine Allain (allain[arobase]quatramaran[point]ens[point]fr) est mon plus vieil ami après Laurent avec qui j'aie vraiment gardé contact et dont je me sente très proche. C'est Laurent qui me l'a présenté en seconde (ils se connaissaient depuis le collège).

Antoine, après son bac (et après une prépa technologique à Paris), a fait les Arts et Métiers, d'abord à Aix-en-Provence, puis à Paris. Il est ensuite parti s'installer, début 2003, à Canet-en-Roussillon : passionné de voile et d'architecture navale, il devait travailler dans une entreprise de construction navale que, malheureusement, il a dû quitter suite à un plan social.

Nicolas Hée (np_hee[arobase]yahoo[point]fr) formait avec Laurent, Antoine et moi la bande des quatre mousquetaires inséparables de nos années lycée. Après son bac, Nicolas a fait des études de maths, d'abord à la fac d'Orsay, puis à Bordeaux ; c'est là que j'ai vaguement perdu contact avec lui. J'ai cependant pu le recontacter lorsque Laurent est rentré de Tahiti et m'a donné son adresse : maintenant nous nous voyons quelque chose comme une fois par an, ce qui ne nous empêche pas de rester les meilleurs amis du monde. Bon, maintenant qu'il est revenu à Paris, nous devrions pouvoir nous voir plus souvent.

Deux professeurs me marquèrent particulièrement cette année-là : Monsieur Frot, professeur de latin, qui sut admirablement prouver à la classe qu'il en connaissait plus que tous les élèves réunis, et ce, dans tous les domaines : lettres bien entendu, mais aussi histoire, géographie, sciences, et même sport (le comble !). Et Madame Patou, professeur de russe, à laquelle je souhaite rendre un hommage particulier, pour la finesse de son humour, son ironie légère et pourtant si mordante, la force de son caractère ; tout ce que nous eûmes souvent l'occasion d'apprécier, en particulier pendant un voyage scolaire en Russie (l'URSS venait de cesser d'exister) en mars 1992. Hélas, Madame Patou était déjà malade, elle rentra à l'hopital à la fin de l'année, et n'en sortit qu'en 1994, pour décéder peu de temps après.

Mes souvenirs de ce voyage en Russie sont assez nombreux mais embrouillés. Nous avons visité d'abord Moscou et l'Anneau d'Or pendant une semaine, puis Saint-Pétersbourg pendant une autre semaine. L'image du monastère de la Trinité Saint-Serge, avec ses toits en or, sous la neige, reste éblouissante dans ma mémoire. De Moscou même, en revanche, je ne me rappelle pas grand-chose. Je me souviens, en revanche, des innombrables canulars que nous faisions (« nous », c'est-à-dire moi, Antoine Allain, Benjamin Guichard, qui étions dans la meme classe, et quelques autres) à un de nos malheureux compagnons de voyage, un dénommé Jean-Pascal Levillain : déjà, pour une raison obscure, l'ambassade de Russie s'était trompée en transcrivant son nom en cyrillique sur son visa, donnant quelque chose comme « Vzzn » au lieu de « Levillain », de sorte qu'il avait fallu une bonne demi-heure de négociations (en russe) à l'aéoroport de Moscou pour qu'on consentît à ne pas le renvoyer immédiatement en France ; ensuite, nous nous amusâmes à lui faire croire que le KGB était à sa poursuite, avec à la clé appels téléphoniques dans sa chambre d'hôtel en imitant un accent russe. Hum… on est con quand on est jeune. Enfin. Je suis revenu de Russie avec un drapeau rouge authentique (acheté pour cinq dollars dans la rue) que j'ai encore.

Les vacances d'été 1992, je les passai avec mes parents ainsi que des très bons amis, la famille Carter, dans une villa louée pour tous les huit dans un petit village d'Italie, en Toscane, appelé Radicóndoli (je crois qu'il est entre Sienne et Florence). Ces vacances me plurent déjà plus que les précédentes vacances d'été, parce que je m'entendais très bien avec Barbara et Anne Carter, et parce que le farniente italien correspondait mieux à mon tempérament que la marche sportive dans les canyons américains. Notons que Radicóndoli est peut-être un petit village minable de mille habitants perdu au fin fond de la Toscane, mais nous apprîmes qu'il s'y déroulait un festival de musique d'importance internationale où Luciano Berio en personne vint créer l'une de ses œuvres devant tout au plus d'une cinquantaine de personnes, dans les ruines d'une ancienne abbaye : vision surréaliste dans les champs toscans ; enfin, toujours est-il que nos parents eurent l'honneur de faire la connaissance du maestro.

Lucette Carter, née Lucette Defrise, est une des plus anciennes amies de mon père, qui l'a rencontrée à Hambourg en 1963 avant de connaître ma mère ou qu'elle rencontre Brandon Carter, qu'elle allait épouser. Lucette est physicienne de formation, relativiste, étudiante de Debever à Bruxelles, mais plus tard elle a enseigné la statistique à la fac de Nanterre (elle est maintenant en retraite). Brandon est lui-aussi astrophysicien et spécialiste de la relativité générale : élève de Stephen Hawking, il est mondialement connu pour ses travaux sur les trous noirs, et aussi — à son regret — pour l'invention du « principe anthropique ». Brandon Carter est membre de la Royal Society.

Les Carter ont trois filles, Catherine, Barbara (qui a mon âge) et Anne, que je connais depuis la naissance (Barbara et moi jouions ensemble au bac à sable). Catherine fait des études d'anthropologie, Barbara enseigne le français en Angleterre, et Anne est dessinatrice et graphiste.

Après avoir passé mes vacances munichoises à étudier le sanskrit, je me passionnai, lors de ces vacances italiennes, pour le grec ancien — allez savoir pourquoi. En vérité, il n'y a que moi, avec mon esprit de contradiction, pour me mettre soudainement à étudier le grec ancien (plutôt que, par exemple, le latin) parce que je suis en Italie. Lucette Carter m'acheta même, pour mon anniversaire, une édition bilingue d'Œdipe Roi de Sophocle, en italien et grec (c'est de cette édition que j'ai tiré ces vers). Je donnai, d'ailleurs, quelques cours de grec à Anne qui rentrait en quatrième et qui allait en commencer l'étude.

Je me souviens aussi que ces vacances commencèrent par la perte des lunettes de Brandon (qui placarda dans Radicóndoli des affiches indiquant « occhiali perduti » avec un dessin de lunettes réalisé par Anne — du reste, les lunettes ne furent pas retrouvées). Et se terminèrent par la perte de ma carte d'identité (que j'avais dû laisser tomber en me déshabillant pour me baigner dans un de ces ruisseaux qui irriguent la Toscane) ; je rentrai donc frauduleusement en France.

La première (1992–1993)

[Photographie de classe 1992–1993][Moi sur la photo de classe en question]
Classe de 1ère S2 au lycée Blaise Pascal à Orsay, 1992–1993, en voyage en Grèce (photo prise le 5 avril 1993 au musée du site d'Olympie). De gauche à droite : au fond, Milène Vera, Isabelle Janin, Laurence Viéville (devant), Anne-Marie Birot (derrière ; professeur de sciences physiques), Jeanine Maxime (fouillant dans son sac ; professeur de sciences naturelles), Stéphane Rolland (derrière), Claudette Gama (en partie cachée ; professeur de mathématiques), Sophie Larue, Corinne Milési, Loïc Sébileau, Sandrine Laure, Olivier Épaud (derrière), Nikhil Karnatak, Romain Koszul (à moitié caché), Sophie Lursat (s'appuyant sur Nikhil), Fabien Bourveau, Jenny Merle (s'appuyant sur Vincent au premier rang), Cécile Blanchard, moi (appuyé sur le poteau), Gwenola Delforge, Lina Lugowski ; au premier rang, Frédéric Allemand (en retrait), Emmanuelle Patry, Antoinette Hubert, Agathe Riobé, Alexandre Billot, Valérie Durwell, Laetitia Chantebel (devant), Julien Salanon (appuyé sur elle), Paul Béranto (devant), Vincent Rivasseau (derrière), Nathalie Roger (devant le poteau), Eugénie Hardy, Prisca Bernardi.

L'année de première me laisse un souvenir plus frais que celle de seconde. J'eus encore une fois un professeur de français excellent, Madame Régnaut, qui sut me donner véritablement le goût de l'écriture (c'est-à-dire que les rédactions de classe cessaient d'être pour moi des exercices scolaires et fastidieux et que je prenais vraiment plaisir à exprimer — bien maladroitement, certes — une opinion). Je dois aussi remercier mes professeurs de sciences physiques (Madame Birot), mathématiques (Madame Gama) et sciences de la vie (Madame Maxime) pour avoir emmené toute la classe passer une semaine de vacances en Grèce, ce qui fut une excellente façon d'évacuer en partie le stress de la première S et du bac Français qui approchait. Il est vrai que l'angoisse précédant mon oral (le premier que je subissais) fut assez terrible ; mais en fin de compte tout se passa très bien.

Ce voyage en Grèce fut fort plaisant. Bien que nous dussions tout visiter au pas de course puisque nous n'avions que peu de temps, ce fut cependant fort reposant. Par chance, nous eûmes tout du long un temps splendide. Je me rappelle en particulier avoir cherché partout à m'acheter un casque de guerre spartiate (imité, bien sûr !) ; mais je suis rentré bredouille, parce que cela coûtait trop cher : à la place, je me suis acheté un buste de Socrate (en stuc). Au moins, c'est grâce à ce voyage qu'il me reste de ma classe de première un peu plus qu'une liste de noms comme pour ma classe de seconde : car une photo de groupe fut prise devant le musée d'Olympie (voir ci-dessus). Il est vrai qu'elle est petite, mais c'est déjà mieux que rien.

Pour les vacances d'été 1993, mes parents m'emmenèrent de nouveau aux États-Unis. Cette fois, nous partîmes de San Francisco. Nous séjournâmes une ou deux semaines à Berkeley, puis nous remontâmes vers le Nevada, l'Idaho, le Montana et le Wyoming, passâmes quelque temps à Yellowstone et Grand Teton, puis revînmes par l'Oregon (Crater Lake) et enfin Yosemite en Californie. De même qu'en 1991, si la ville (San Francisco) m'a laissé un souvenir agréable, en revanche, les parcs nationaux, certes beaux à voir, m'ont paru fastidieux à parcourir à pied. Admettons du moins que les geysers de Yellowstone sont un spectacle qui vaut le voyage.

La terminale (1993–1994)

[Photographie de classe 1993–1994][Moi sur la photo de classe en question]
Classe de Terminale C2 au lycée Blaise Pascal à Orsay, 1993–1994. De gauche à droite : au fond, Arnaud Pélissier, Stéphane Rolland, Paul Béranto, Alexandre Billot, François Mauborgne (en rouge), Denis Strock (derrière lui), Matthieu Tran, Mathias Huot, Elsa Véra (en partie cachée) ; au milieu : Fabien Holler, moi, Frédéric Duffau, Gilles André (derrière lui), Alexis Mosca, Étienne Serre (derrière lui), Gwenola Delforge, Rose-Marie Batisse (en avant), Ariane Dang, Caroline Merveille, Bérengère Faure, Florence Lanne (derrière, cachant Elsa), Colombe Devin (devant elle, les yeux fermés), Fabien Porcheron (tout à droite) ; devant : Olivier Alain (tout à gauche), Antoine Phélippeau, Gaël Pourret (devant), Cédric Viénet, Benoît Mselati (devant au centre), Cécile Blanchard (derrière lui à droite), Fabien Rivasseau, Gaël Philipot (devant), Christelle Poirier, Isabelle Surmone, Nicolas Ginsburger.

La terminale (1993–1994) fut une année plaisante. J'avais un professeur de philosophie fort sympathique, Monsieur Bernard, de très bons professeurs de sciences physiques et de mathématiques, Mesdames Sigli et Dargent, et un remarquable professeur d'Allemand, Monsieur Straub. Madame Sigli était non seulement excellent professeur, mais aussi excellent orateur ; des remarques qu'elle faisait pendant ses cours (comme « de mon temps, un élève qui avait 20/20 en physique au baccalauréat n'était pas un mauvais physicien — ce n'est certainement plus le cas de nos jours ») on aurait pu tirer un livre intitulé « Grandeur et décadence de l'Éducation Nationale ». Je suis surpris qu'elle ne l'ait pas fait. Dans l'ensemble, notre classe de terminale était très bonne ; en fin de compte, nous devions avoir trois admis à Ulm et une à l'X.

Ce furent Mesdames Sigli et Dargent qui me présentèrent au Concours général en physique et mathématiques. Je ne pensais pas avoir la moindre chance ; mon père me promit de m'acheter une imprimante laser si je décrochais une première place — nous étions tous deux certains qu'il ne s'engageait pas à grand-chose. Benoît Mselati et moi fûmes préparés au Concours général de maths par Messieurs Lafforgue (Thomas, le benjamin de celui qui a obtenu la médaille Fields en 2002) et Julliot, professeurs en classes prépa. Ce fut à ma grande surprise que j'obtins effectivement des récompenses (et Benoît fut également lauréat). Cela m'aida ensuite à être beaucoup moins tendu pour le baccalauréat. Ce dernier me laissa un souvenir plutôt agréable, et une autre bonne surprise, une très bonne note en philosophie, pour laquelle je dois remercier Jacques Monod (qui m'a fourni matière dans son excellent le Hasard et la nécessité à traiter le sujet « Connaît-on la vie ou bien connaît-on le vivant ? »).

Mon prix au concours général de physique me donnait le droit à un voyage aux États-Unis (normalement, le voyage devait être payé par l'Éducation Nationale ; en fait, mes parents avancèrent le prix du billet d'avion, qui ne fut jamais remboursé). C'est sur Long Island, à Brookhaven National Laboratory, que je fus accueilli pour participer à un projet de formation à la recherche (en physique), avec une soixantaine d'étudiants venus de chacun des États de l'Union et de quelques autres pays (Royaume-Uni, Allemagne, Australie, Italie, Japon). Si cela ne m'a rien apporté pour ce qui est de la physique, j'ai au moins eu l'occasion de mettre en échec mon asociabilité et de me lier d'amitié avec les autres participants à ce projet. Il m'en reste de bons souvenirs. Ainsi qu'une copie du CRC Handbook of Chemistry and Physics, 73e édition, offert aux participants et qui encombre mes étagères.

Mes contacts avec l'informatique : jeux

Au cours de mes années lycée (de nouveau, je ne situe plus bien l'ordre chronologique), il y a eu le début du fabuleux jeux Legendes. En fait, si je me rappelle bien, il a été commencé parce que j'ai prêté mon 8088 à Laurent quand j'ai eu mon 486, et qu'il a voulu programmer en Pascal. Quelque chose comme ça. Une bonne partie de mon temps pendant mes années lycée a été passé, outre à écrire mes romans, à améliorer Legendes. Hum, j'ai pas mal joué à Ultima VI (en '91 ?) et à Ultima VII (en '93, je dirais), aussi, et puis Ultima Underwold ; ah, et il y a eu King's Quest V (je crois que c'est le V — en tout cas c'est celui où le roi doit retrouver son château qui a été volé par un méchant magicien) et King's Quest VI (celui qui se passe sur plein d'îles). À l'été '94 j'ai eu une nouvelle imprimante, une HP LaserJet 4ML, comme récompense de la part de mon père pour mon prix au Concours général.

Mes premiers vrais contacts avec Unix ont été assez tardifs. C'était essentiellement sur les ordinateurs du labo de mon père. Vers '93 ou '94, disons. Et aussi mes premiers contacts avec le World Wide Web, dont il n'était pas encore clair qu'il allait dépasser Gopher et les choses comme ça. Même quand je suis allé en stage au laboratoire de Brookhaven à l'été '94, à la fin nous échangions des adresses mail (moi j'ai donné celle de mon père, qui me faisait suivre) mais le Web était encore pas trop répandu, si j'ose dire.

En prépa j'ai fait très peu d'informatique, en fait. Le club info de LLG était un endroit quasi-mythique, pourtant (mais c'était plutôt pour les jeux en réseau…) mais je ne m'y suis pas inscrit. Donc je me suis limité aux TD dans le cadre de l'enseignement normal (donnés, en sup', par mon prof de physique, et en spé' par Faré — et c'est de sa bouche que j'ai entendu pour la première fois le mot « Linux », fin '95, en même temps qu'il m'a montré les CD InfoMagic). Sinon, il y a eu une brève séance de all-night hacking quand avec Péter j'ai programmé un truc pour refaire (sujet à diverses contraintes) le khôlloscope de notre classe de spé parce que les 5/2 en avait fait un de complètement magouilleux.

Classes préparatoires

Hypotaupe (1994–1995)

[Photographie de classe 1994–1995][Moi sur la photo de classe en question]
Classe de HX1 au lycée Louis le Grand à Paris, 1994–1995. De gauche à droite : au fond, Jean-Christophe Sampson, Hervé Moutarde, Mikaël Imberty, Richard Marchant, Benoît Collins, Stéphane Boulanger, Cyril Montagnon, Christophe Michel, Péter Horvai ; au 3e rang : David Grand (un peu en arrière), Roland Vergnioux, Jean Kieffer, Guillaume Doisy, Pierre Debart, Paul Simondon, Fahd Rachidi, Sébastien Gay, Nicolas Gardas, Kenzo Hudelot, Frédérik Le Corre, Julien Paupert ; au 2e rang : Johann Wattiez, Emmanuel Laurens, Vincent Beffara, Laurent Castillo, Yves Dutrieux, Thomas Poly, Julien Soulier, Eder Aznar, moi, Luis Alonso-Lasheras ; assis, Pierre-Allain Moreau, Elsa Said, Hortense Avrane, Audrey Martin, Dorra Bouaziz, Rémi Barbet-Massin (professeur de sciences physiques), Nathalie Hirsbein, Marie Doumic, Pierre Nguyen, Skander Naija, Candice Chaouat.

Il y avait eu une discussion entre moi et mes parents pour savoir si je devais aller en prépa à Louis le Grand ou bien rester à Orsay. L'inconvénient d'Orsay était qu'il n'y avait pas de classe de maths spé M' mais seulement une section M' dans la classe de M. (Maintenant, la section M' a été renommée en MP*, et la section M en MP tout court.) L'inconvénient de Louis le Grand était qu'il était à Paris, et que j'étais très attaché à « ma » vallée de Chevreuse ; de plus, je n'étais pas persuadé que la différence entre M et M' soit si importante. On me fit remarquer que de toute façon, si je comptais aller à l'ENS, il me faudrait bien quitter la vallée de Chevreuse. Un bon argument (même si finalement il fut inexact) : je m'inscrivis à Louis le Grand, et mes parents trouvèrent pour moi un petit studio à louer à Paris, rue des Lombards, studio précédemment utilisé par mon cousin Florent Imberty qui terminait sa sup quand j'y rentrais.

Je continuai cependant à ne pas aimer Paris (mon goût pour cette ville m'est venu plus tard). Déjà tout petit je détestais me rendre dans une ville que je trouvais sale, bruyante, sans intérêt. En classes prépa, je n'en vis pratiquement que la longueur de la rue Saint Jacques entre mon appartement et mon lycée. Le week-end je rentrais à Orsay chez mes parents pour retrouver avec soulagement le calme de la vallée — et mon ordinateur chéri.

En arrivant le jour de la rentrée 1994 pour la première fois (avec un quart d'heure de retard) dans un lycée que je ne connaissais pas, je ne savais pas trop à quoi m'attendre. Je fus aussi troublé par le fait que les maths sup s'appelaient « HX » (ce qui fit que j'eus du mal à trouver mon nom sur les listes) et par le fait que les salles étaient organisées de façon à ce que leur repérage fût à peu près impossible (depuis, les choses se sont améliorées). On m'avait rapporté des histoires horribles que tout le monde doit avoir entendues, comme « à Louis le Grand, si tu laisses tomber ton stylo pendant un contrôle, ton voisin, il marche dessus et il te dit que tu n'as plus qu'à te débrouiller pour écrire maintenant ». Fort heureusement, c'était complètement faux, et l'ambiance était au contraire très chaleureuse et fraternelle, ce que j'explique principalement par la présence d'un internat. Il y avait cependant quelques coutumes un peu déplaisantes, comme la manie de faire passer à la douche les gens qui énervaient, ou bien, s'agissant des externes, au bassin du proviseur celui qui « majorait » (arrivait premier) à la première composition (et tel fut mon insigne honneur, de me faire mouiller) ; coutume qui fait écho à la même rue d'Ulm, d'ailleurs, sauf que dans ce cas ce n'est pas la réussite scolaire qui donne droit aux eaux purificatrices.

Notre professeur de mathématiques, Stéphane Hoguet, auquel je rends un hommage particulier — il nous a quittés en cours d'année — aimait et nous faisait aimer les mathématiques belles et dures. Il choisissait des devoirs ardus mais instructifs, et corrigeait les copies avec un soin très méticuleux, ce qui lui prenait par ailleurs fort longtemps. Après son tragique décès, il fut remplacé par Emmanuel Goldsztejn, qui doit au contraire battre tous les records dans la vitesse de correction des copies, et pourtant ce n'était assurément pas du travail bâclé. Quant aux cours de physique, ils étaient assurés par Rémi Barbet-Massin, dont les talents pour expliquer intuitivement des phénomènes complexes étaient inégalés.

Je ne connaissais évidemment personne de ma classe en arrivant au lycée (sauf, et seulement vaguement, mon cousin éloigné, Mickaël Imberty). Cependant, l'ambiance était, comme je l'ai dit, très amicale, et nous devînmes tous bons copains dans la classe. Il y a cependant trois amis qui sortent du lot et dont je dois dire un mot particulièrement, parce qu'ils ont été avec moi pendant les deux années de taupe et que j'ai gardé contact avec eux : Péter Horvai, Benoît Collins et Johann Wattiez.

Péter Horvai (peter[point]horvai[arobase]ens[point]fr) est hongrois (il a maintenant aussi la nationalité française), originaire de Budapest. Il est venu faire ses études en France, entrant au lycée Louis le Grand en terminale (sans rien connaître de la langue) : je l'ai rencontré l'année suivante, et il parlait déjà presque parfaitement le français.

Esprit extrêmement brillant, éclectique et curieux de tout, Péter a été depuis lors, en prépa puis à l'ENS, le compagnon de nombre de mes méditations intellectuelles — et aussi mon confident en certaines choses puisque c'est à lui en premier que j'ai fait mon coming out. Il est actuellement en thèse de physique (sur la turbulence dans la limite de viscosité nulle).

Benoît Collins (benoit[point]collins[arobase]ens[point]fr) a été mon principal camarade de travail pendant la taupe (nous étions dans le même groupe de khôlles en sup et en spé) et, plus tard, au moment de préparer l'agreg, et mon principal camarade de bavardage pendant les cours d'allemand et de dessin industriel. Parmi les qualités précieuses de Benoît, il y a un flegme absolument à toute épreuve, et communicatif de surcroît, qui a permis à Péter et à moi (entre autres) de rester relativement Zen pendant les concours. C'est de plus un globe-trotter infatigable, du Japon à l'Antarctique et de l'Australie aux Amériques, qui m'a toujours impressionné (moi qui déteste voyager) par sa capacité à être tout le temps en déplacement. Une fois rentré à l'ENS, il y a fait une thèse de probabilités, et est maintenant en post-doc.

Johann Wattiez (jwattiez[arobase]yahoo[point]fr) était un taupin qui appréciait (sans doute plus que nous tous) la beauté et la rigueur des maths, et il n'y avait rien de tel pour bien comprendre une démonstration que d'en discuter avec lui. Il n'est donc guère surprenant qu'après des études à l'ENS de Lyon (où j'ai perdu le contact avec lui, pour le reprendre quelques années après) il se soit tourné vers l'enseignement, et il est maintenant prof en prépa au lycée d'Enghien (là où ma mère a été lycéenne !). Il s'est marié et sa femme, Céline, fait des études de médecine.

Pendant mes vacances de 1995, je suis retourné au Canada, avec mes parents et mon ami Philippe Clavel. D'abord à Toronto, où j'ai pu constater que la ville avait somme toute beaucoup changé, et pour le bien, depuis 1988 (mais Cottingham School, ma vieille école, pour sa part, était toujours la même). Et ensuite à Ottawa (où j'ai revu ma tante Hazel Lambert, la sœur de mon père, que je n'avais pas vue depuis des années). Ottawa, qui a beau être la capitale du Canada, il n'y a vraiment rien à y faire, et, là, je me suis assez mortellement ennuyé (au moins, j'ai fait l'achat d'une quantité ahurissante de livres de heroic fantasy, notamment dans la série Dragonlace, que j'ai pu lire pour passer le temps).

Je dois en outre mentionner que pendant les vacances (celles-ci et les suivantes), Péter, Benoît et moi avions pris l'habitude d'entretenir une assez volumineuse correspondance, et les lettres de Benoît (celles de Péter aussi, d'ailleurs) sont d'un humour absolument succulent.

Taupe (1995–1996)

[Photographie de classe 1995–1996][Moi sur la photo de classe en question]
Classe de XM'2 au lycée Louis le Grand à Paris, 1994–1995. De gauche à droite : au fond, Jérôme de Vasconcelos, Frédéric Chevalier, Geoffroi Gardair, Fabien Ramaharobandro, Yann Demel, Hervé Lecorre, Jean-Baptiste Avrillier, Philippe Sauvage, Benoît Collins, Johann Wattiez ; au 3e rang, Axel Marmottant, Matthieu Scetbun, Mathias Gauduchon, Farnk Lesieur, François Aguerre, Élie Cukierman, Péter Horvai, Candice Chaouat, Jacques Barbier, Yannick Kalantzis ; au 2e rang, Philippe Tribolo, Sophie Chouteau, Érik Jungers, Julien Barré, Emmanuel Lefort, Pierre Loiseleur, XXX, Philippe Gandil, David Krieff, Alexandre Revue, Christophe Denis ; assis, Gabrielle Pétron, Carole Yomtov, moi, Rodolphe Gintz, Geneviève Martin (professeur de sciences physiques), Daniel Mollier (professeur de mathématiques), Jean Wang, Éléonor Simiu, Mariem Chaabouni, Philippe Vité. (Trois absents : Mehdi Benchoufi, Olivier Colliot et Renaud Durand.)

L'année de spé en M'2 fut également très agréable. Daniel Mollier (professeur de mathématiques) et Geneviève Martin (professeur de physique — qui reçut d'ailleurs la légion d'honneur au titre du ministère de l'Éducation Nationale pendant l'année) étaient tous deux très bons et très rigoureux. Madame Martin nous a présenté une vision de la physique très mathématique, axiomatique, presque bourbachique (et tout à fait complémentaire des explications intuitives de Monsieur Barbet-Massin l'année précédente). Sa présentation de l'électromagnétisme en particulier était tout à fait éclairante et m'a permis de bien mieux apprécier le sujet. Monsieur Mollier nous a assuré un cours solide et dont les démonstrations étaient en général très efficaces. On peut peut-être regretter une surabondance de géométrie ; mais puisqu'en fin de compte je suis devenu géomètre…

Il faut ajouter que pendant cette année de spé, et encore pendant deux années après, j'écrivis dans le journal « VIRUS » du lycée Louis le Grand, sous le pseudonyme d'« EVT1729 » (pourquoi ? parce qu'EVT c'est les initiales d'« Espaces Vectoriels Topologiques », un des livres de Bourbaki, que je lisais au moment où j'ai intégré la rédaction de Virus, et 1729 c'est le plus petit nombre qui peut s'écrire de deux façons différentes comme somme de deux cubes, ainsi que tout biographe de Ramanujan ne manquera pas de vous le raconter). J'y écris des articles de vulgarisation mathématique sous la forme de dialogues entre Achille et la Tortue, personnages inspirés de Zénon d'Élée bien sûr, mais plus directement du magnifique « Gödel, Escher, Bach » de Hofstadter.

Je dois encore parler du français. Un programme profondément imbécile veut qu'en prépa scientifique le programme de français s'articule chaque année autour d'un thème, et de trois œuvres l'illustrant. En 1996, le thème était « la ville » et les œuvres, Les Villes tentaculaires de Verhaeren, Dans la jungle des villes de Brecht, et L'Emploi du temps de Butor. Il s'agissait alors de rédiger des dissertations sur des questions autour de la ville en appuyant son argumentation sur les trois œuvres du programme. Le premier sujet que nous eûmes à traiter, en se basant uniquement sur Verhaeren (nous n'avions étudié que lui) était « Lamartine en 1834 a écrit : La poésie sera de la raison chantée, voilà sa destinée pour longtemps. Cette formule vous semble-t-elle caractériser l'inspiration de Verhaeren dans l'œuvre inscrite à votre programme ? » Comme je n'avais aucune idée et que le français était une matière peu importante, j'ai décidé de m'amuser en faisant l'étalage de culture le plus insolemment ostentatoire que je pouvais développer : j'ai comparé Verhaeren à Richard Wagner (et en même temps Théophile Gauthier à Johannes Brahms, je ne sais pourquoi), recherchant le Gesamtkunstwerk dans le mélange de la poésie et de la musique ; puis j'ai évoqué Elgar, retrouvant dans l'inspiration de Verhaeren le souffle à la fois impérial et moderne qui anime « Pomp and Circumstance » ; j'ai évoqué Dante, prenant le Poete (Virgile) comme guide (Tu duca, tu segnore e tu maestro) à travers les enfers, Arma Virumque Cano, voilà ce qui caractérise le style de Verhaeren voyageant à travers la ville à la fois enfer et paradis ; j'ai encore évoqué Stefan Zweig (grand admirateur de Verhaeren) et l'espoir qui domine le Fortschrittsglaube des neunzehnten Jahrhunderts. Le tout dans un style ampoulé au possible et truffé de citations dans toutes les langues possibles. Je m'attendais à être réprimandé pour insolence caractérisé, mais mon professeur jugea au contraire ma copie brillante : c'est alors que j'ai compris cette vérité importante que souvent, pour faire illusion de profondeur et de sagesse, il suffit de quelques comparaisons creuses et des références faussement cultivées, cela peut passer.

Concours (1996)

Puis est venue la redoutable époque des concours. Et encore, je ne peux pas trop me plaindre, puisque le seul concours que j'ai passé est celui des ENS. Pour deux raisons : d'abord parce que je n'avais aucune intention de devenir ingénieur, et ensuite (et surtout) pour pouvoir échapper à une discipline archaïque enseignée en prépa et présente à tous les concours sauf ceux des ENS, le desdus (dessin industriel). En sup, j'assistais aux cours de desdus mais je faisais autre chose (bavarder avec Benoît l'essentiel du temps) ; en spé, en revanche, j'ai demandé l'autorisation de les sécher (qui me fut tacitement accordée). Je n'eus donc que deux semaines d'écrits, qui se déroulèrent dans le cadre idyllique du parc floral du bois de Vincennes (et en mai 1996 il faisait très beau). À part la couleur saumon-pisseux de certaines feuilles de sujet, on ne peut rien trouver à reprocher à l'organisation du concours.

La composition de français, sur le thème de la ville, demandait de commenter deux phrases d'Allain, « Ici gouvernent le fer et le charbon, signes de l'orgueil et de l'enfer. C'est le règne de la force, assis sur la nature décomposée. » en s'appuyant sur les trois œuvres du programme. Sachant qu'il ne fallait pas construire un plan avec une partie par œuvre, j'ai procédé de la manière la plus simple du monde, à savoir : première partie « le fer et le charbon », deuxième partie « l'orgueil et l'enfer » et troisième partie « la force et la nature décomposée ». Je ne sais pas si c'est simplement passé inaperçu ou si mon correcteur a pris cette stupidité manifeste pour de l'audace créatrice, mais je n'ai pas eu une note épouvantable, sans doute en partie parce que j'ai tenté le même pari que pour ma première composition de sup. J'ai eu aussi une bonne note en allemand (passé en seconde langue, puisque j'ai préféré réservé l'anglais, que je parle à peu près couramment, à la première langue), probablement parce que je suis un des rares candidats à ne pas s'être rué sur la sortie dès la première heure écoulée. Pour ce qui est des matières scientifiques, je n'ai pas grand-chose à commenter.

Les écrits sont longs et fatigants mais ne sont pas stressants. Les oraux, eux, sont longs, fatigants et très stressants. On a beau faire, on ne s'y habitue pas. Le premier oral que j'ai passé (le 3 juillet à 8 heures) était celui de physique pour Ulm, avec Jean-Michel Drouffe. Sur le coup, j'ai eu l'impression de bien le réussir (et je fus donc mis en confiance pour les oraux suivants). En fait, c'est à peu près l'oral que j'ai le moins réussi (si on en excepte un de chimie pour Cachan) ; non seulement j'ai eu une note médiocre mais en plus le commentaire de Monsieur Drouffe dans le rapport du Jury énumère deux ou trois critiques qui me sont personnellement destinées (et ce n'est pas de la paranoïa). Le même jour j'avais un oral d'informatique pour l'ENS de Lyon, et c'est là que j'eus la surprise de voir qu'un oral d'informatique pouvait se dérouler sans ordinateur, ce qui est un peu navrant vu que je n'avais pas tenu compte de ce point essentiel dans ma préparation (il me semble d'ailleurs que l'examinateur a fait preuve d'un sens de l'humour assez particulier, lorsqu'il est entré dans la salle, en s'extasiant « on a tout ce qu'il faut ici pour faire de l'informatique : un tableau, des craies… je vous écoute »). Pendant cet oral, j'ai d'ailleurs aussi pu goûter l'effet assez déplaisant ressenti lorsqu'on a construit toute une argumentation, qu'on en est arrivé presque au bout et qu'à mi-phrase on se rend compte que ça ne marche pas du tout. Mais tout compte fait il s'est plutôt bien déroulé.

Mon oral d'analyse pour Lyon, c'est avec Jean-Christophe Yoccoz que je l'ai passé et non seulement c'est en soi très intéressant d'être interrogé par un médaille Fields, mais en plus l'exercice lui-même était intéressant, et je m'en suis bien sorti. L'oral d'analyse à Cachan était aussi intéressant mais pour des raisons différentes ; je dois admettre que je n'ai pas bien compris le sujet (il s'agissait de montrer que l'attracteur de Van der Pol admet une orbite périodique attractrice unique), et encore moins ce que j'ai moi-même dit pendant l'heure. J'ai eu beaucoup de chance sur un coup de bluff : j'ai signalé à un certain moment qu'il fallait utiliser le théorème de sortie des compacts (qui n'est pas au programme de prépa), et alors un des examinateurs m'a demandé si je savais le démontrer. J'ai dit exactement tout ce que je savais à ce sujet, « si on reste dans un compact, on trouve une valeur d'adhérence, et on construit un cylindre de sécurité en ce point » ; l'examinateur m'a regardé d'un air dubitatif et m'a demandé si j'étais sûr que ça marchait. J'allais admettre que je n'en avais aucune idée lorsque le second examinateur est intervenu pour dire que, oui, il lui semblait que c'était exactement ça. La fortune sourit aux audacieux : c'est à cet oral que j'ai eu ma meilleure note. En revanche, lors de l'oral d'analyse d'Ulm, les choses se sont nettement moins bien passées : après un quart d'heure de préparation, tout ce que j'avais à proposer était d'utiliser l'inégalité triangulaire, et l'examinateur (François Golse) m'a regardé avec un air de profonde condescendance, a soupiré et à déclaré « évidemment : c'est la seule inégalité dont on dispose ». Puis il m'a donné une indication qui rendait l'exercice trivial, et quand je l'ai résolu (trivialement), il m'a demandé d'expliciter une trivalité (une fonction convexe paire est croissante sur les réels positifs), qui est donc en fin de compte la seule chose que j'ai vraiment fait lors de cet oral. Pour achever de me déprimer, juste en sortant de la salle, j'ai vu que le candidat qui passait après moi n'était autre que Vincent Beffara (le très brillant major de ma promotion à Ulm). Et la même mésaventure s'est produite pour le deuxième oral (algèbre) !

Mon oral de chimie à Cachan fut le pire fiasco. Je n'ai jamais aimé la chimie, et j'ai réussi à faire énormément rire mes examinateurs. La question de cours (je n'avais appris que la veille qu'il y avait une question de cours à cette épreuve) portait sur la polymérisation de l'éthylène. Tout ce que je savais c'est qu'il y avait une méthode qui utilisait le péroxyde de benzoyle comme catalyseur (j'avais retenu ce nom parce que ce produit était un des constituants d'une pomade contre l'acné que j'avais utilisée). Mais je ne connaissais pas la formule du peroxyde de benzoyle, et encore moins le mécanisme réactionnel. On m'a ensuite demandé quels étaient les usages du polyéthylène. Comme je n'en avais aucune idée et que tout ce que je me rappelais de mes cours de terminale étaient que presque tous les polymères servaient dans l'industrie textile, j'ai proposé « dans le textile ». Mes examinateurs ont beaucoup ri et ont précisé « oui, lors des bizuthages… ça sert à fabriquer des sacs poubelle ». Et l'exercice n'était guère mieux. D'abord, je ne savais pas ce que c'était que l'énergie d'activation (et je ne connaissais pas la loi donnant l'évolution de la constante cinétique avec la température). Lorsqu'ils m'ont suggéré d'écrire une formule plausible pour la variation de la constante cinétique, plutôt que d'écrire exp(-E/kt), j'ai écrit exp(kt/E)… Ils ont dû avoir pitié de moi en me donnant quand même la moyenne.

Je dois encore parler des vacances d'été 1996. Ce furent les dernières où je quittai Orsay (car ensuite, en 1997, 1998 et 1999, je considérai que j'étais assez grand pour rester par moi-même alors que mes parents partaient). Mes amis de lycée, Laurent Penet et Nicolas Hée, me convainquirent (enfin, surtout Laurent) de les accompagner pour aller faire de la randonnée dans le Cantal. Laurent avait prévu un parcours, en boucle depuis Aurillac, que nous devions faire en portant de gros sacs à dos, en campant aux haltes. Je ne sais pas comment j'ai pu accepter de venir, même en pensant que tout se passerait bien. Ce qui ne fut pas du tout le cas. Laurent n'avait pas vraiment bien mesuré les distances et le premier jour nous nous rendîmes compte que nous n'arrivions pas à faire le quart du trajet prévu. N'ayant pas eu le temps d'arriver au camping, donc, nous demandâmes la permission de poser notre tente dans un champ : les propriétaires (bénis soient-ils !) nous prirent en pitié et nous emmenèrent en voiture jusqu'au village de Saint-Mamet-la-Salvetat (l'étape prévue par Laurent). Là nous posâmes notre tente et Nicolas et moi décrétâmes que nous ne faisions plus confiance au plan de Laurent. Nous restâmes donc quelques jours avant de repartir vers Larequebrou : comme je n'avais aucune envie de coucher dans un endroit où il n'y avait pas de camping, je fis pression pour qu'on allât jusqu'au bout en une journée ; Laurent, qui avait un sac à dos invraisemblablement lourd (il avait emmené toutes sortes de bêtises comme un filet à papillons) et Nicolas avaient d'énormes ampoules aux pieds à l'arrivée. Donc, nous restâmes encore quelques jours là et nous repartîmes, dépités, par le train (il y a une gare à Laroquebrou) ; il faut dire que le comble est arrivé quand il s'est mis à pleuvoir et que nous nous sommes rendu compte que la tente n'était pas imperméable.

L'École Normale Supérieure

[Photographie de promotion ENS Sciences 1996][Moi sur la photo de classe en question]
Promotion Sciences 1996 à l'École Normale Supérieure. Je ne vais quand même pas citer tous les noms. Je suis au 2e rang, 6e à partir de la gauche. Au premier rang au centre (i.e. 8e à partir de la gauche) : le directeur de l'ENS, Étienne Guyon.

Toujours est-il que je fus admis à l'ENS Ulm. La première année de scolarité (comme les suivantes du reste :-) y est une très agréable sinécure. Certes, je suivais des cours assez nombreux, et parfois à des heures aussi indues que 8h30. Mais ce n'est pas des cours que je parlerai, car je ne voudrais pas que mes commentaires à ce sujet tombassent dans les mauvaises oreilles… De toute façon, les cours, ce ne sont pas les choses les plus intéressantes en première année à l'ENS. Ce furent surtout pour moi une occasion de bluffer et de faire croire que je maîtrisais parfaitement tout un tas de choses. Le plus important, c'est que cette année-là j'ai été converti à la religion d'UNIX par nos prêtres locaux. Pourtant j'étais un amateur invétéré de l'immonde DOS et de l'affreux Turbo-Pascal… Mais la beauté d'Unix, le moins profondément exécrable des systèmes d'exploitations actuels, m'a immédiatement séduite. Lorsque le nombre d'heures passées par Péter et moi dans les salles informatiques (les fameuses salles « S » et « T ») est devenu trop important, j'ai pris une mesure draconienne : j'ai demandé aux forces des ténèbres (précisément, au démon « crond ») de ne plus me laisser utiliser les ordinateurs à partir de 23h.

La première année à l'ENS se termine par un exposé de maîtrise. J'ai fait le mien avec Jean Marot, sous la direction d'Yves Laszlo. Nous avons eu le plaisir de montrer que le groupe de Galois absolu peut se plonger dans le groupe des automorphismes du complété profini du groupe libre à deux générateurs. Je suis certain que cela vous ravit.

Pendant cette même année scolaire 1996–1997, j'ai également eu le plaisir de faire passer des « khôlles » au lycée Blaise Pascal à Orsay (là où j'avais fait mes seconde, première et terminale), pour Thomas Lafforgue (que j'avais connu lors de ma préparation au Concours général ; puisque Vincent Lafforgue a été mon tuteur à l'ENS cette année-là, j'ai l'honneur de connaître deux des membres de cette redoutable trinité, dont le troisième, Laurent, est lauréat de la médaille Fields). Je dois admettre que les exercices que j'ai posés sont peut-être un peu excessivement difficiles. En général, j'ai eu plutôt d'heureuses surprises, notamment un certain Laurent Mazet (laurent[point]mazet[arobase]ens[point]fr), qui est maintenant élève en première année à l'ENS. Bien sûr, j'ai eu aussi droit à des perles de bêtises, mais celles-ci, je les garde pour moi-même (cela dit, il est remarquable de constater qu'on peut entrer en math sup et se faire piéger par un exercice aussi grotesque que « calculer la dérivée de arcsin(2+x2) »). En 1997–1998, j'ai continué mes khôlles à Orsay, et j'en ai aussi donné à Louis le Grand, pour Monsieur Mollier, en MP*. Là, le niveau est naturellement beaucoup plus élevé, et j'ai aussi donné des exercices sensiblement trop difficiles. Celui sur les anneaux locaux henséliens a beaucoup fait rigoler mon collègue Fabrice Orgogozo, n'empêche que Jérémie Bouttier l'a résolu… Normal, il a majoré Ulm-Lyon-Cachan l'année suivante.

L'été 1997, je l'ai passé à Orsay : depuis le temps que je rêvais de ne pas partir en vacances pour changer, je l'ai enfin fait. Mes parents, eux, étaient partis en Suisse pour s'y promener. J'ai profité de leur absence pour me raser les cheveux, et j'ai constaté que cela a provoqué une certaine consternation à leur retour.

La deuxième année à Ulm, c'est celle du DEA. À part un éphémère coup d'œil au cours de Michel Fouvry sur la théorie analytique des nombres, j'ai suivi deux cours : celui de Loïc Mérel à Jussieu sur la théorie algébrique des nombres, et celui de Luc Illusie à Orsay sur la géométrie algébrique. Olivier Brinon, Fabrice Orgogozo, Jean Marot et Mladen Dimitrov suivaient ce cours avec moi. Plus précisément, il s'agit, nous dit Illusie, d'une « introduction au langage de la géométrie algébrique ». Et le pire, c'est que c'est effectivement une introduction au langage de la géométrie algébrique. Mais il n'empêche que je n'ai jamais vu de cours aussi difficile ou aussi dense (pourtant j'arrivais préparé, ayant lu la moitié du livre de Hartshorne, celui de Shafarevitch, et le premier tome des EGA). Et notre cher Professeur Illusie ne cessait pas de s'excuser de nous faire perdre notre temps avec des choses aussi faciles ! Tellement faciles d'ailleurs que son cours, censé durer deux heures, ne se terminait jamais après moins de deux heures et demie. Cependant, il faut admettre que ses explications sont toujours lumineuses. Et aussi, on doit admettre que son cours de DEA était beaucoup, beaucoup plus facile que le groupe de travail qu'il a organisé au second semestre, à Ulm, sur la cohomologie étale.

Mais la deuxième année, c'est aussi celle de l'Agrégation. L'agrégation, c'est un véritable calvaire. D'abord, il y a les écrits. Trois fois six heures (mathématiques générales, analyse, et mathématiques appliquées) à Lognes (autrement dire au diable, surtout quand on vient d'Orsay — et en plus les chaises sont horriblement inconfortables). Appeler les sujets de l'écrit ennuyeux revient à peu près à dire que l'espace intersidéral n'est pas bondé. Lors de la composition d'analyse, j'ai passé ma dernière heure, toute entière, à lire et à relire, horrifié, la première question de l'avant-dernière partie. Puis il y a l'oral, et en comparaison l'écrit semble si agréable. L'oral, c'est une cérémonie presque religieuse, avec ses règles étranges et absurdes. Le tirage au sort d'une enveloppe contenant deux sujets (à ma grande déception, pas d'un chapeau haut-de-forme, mais d'une vulgaire boite en étain), puis trois heures de préparation avec tous les livres qu'on veut (ce qui signifie, bien entendu, que je suis venu avec une grosse valise, très très lourde, et que j'ai eu d'horribles ampoules aux mains après ça). Et puis le passage : un quart d'heure pour le plan, avec interdiction d'effacer le tableau (!!!), puis vingt minutes environ pour le développement, et le reste du temps pour les questions. J'ai eu de la chance du côté des sujets, avec, en algèbre, « Groupes finis. Exemples et applications. », et, en analyse, « Continuité et dérivabilité des fonctions réelles d'une variable réelle. » En algèbre, mon plan était pitoyable, et je n'ai pas cessé de bredouiller et de faire des lapsus idiots. En analyse, cependant, il se trouvait justement que j'avais apporté un obscur livre d'Andrew Bruckner publié par le Centre de Recherches Mathématiques de l'Université de Montréal, et traitant précisément de dérivation des fonctions réelles ; j'ai centré mon plan sur la théorie descriptive des ensembles, et un des membres du jury était manifestement spécialiste de (ou du moins intéressé par) la théorie descriptive des ensembles ; mon développement a consisté à caractériser les fonctions de la classe 1 de Baire. Bref, je suis arrivé quatrième, à ma grande surprise.

Je ne pousse pas plus loin cette autobiographie pour le moment, mais tant que je suis en vie, il est certain qu'il me restera encore des choses à raconter.